CHAPITRE VIII
La prostitution.
L'Oncle Cohn. — Les maisons de Strasbourg et de Metz. — Le ménage Simon. — Restaurants et CAFÉS de nuit. — Les tripots. — La pouce et
LES chambres GARNIES. UnE « ÉCOLE DE THÉÂTRE )).
— Confections pour dames. — Un mot a propos
DU CLERGÉ CATHOLIQUE. — L'aCTE DE FOI DU DUC
Ernest de Wurtemberg. — Un mot sur le restaurant Valentin. — Un homme d'honneur et une proposition avantageuse. — fantaisies de monde chic. — La femme allemande. — Un industriel COSMOPOLITE.
Ces années dernières, jouait, au Casino de Strasbourg, une troupe de Berlin qui obtenait un succès fou dans la représentation de la pièce intitulée : VOncle Cohn.
Le personnage principal de cette pièce est un vieux mendiant, <( l'Oncle Cohn, » qui, si je puis m'exprimer ainsi, est la honte de la famille Cohn, laquelle est très avantageusement connue dans le] monde du commerce.
Bien que son passé ne soit pas exempt de tout]
reproche, l'oncle Cohn ne manque pas une occasion d'assurer qu'il est un homme d'honneur. A tout propos, il répète ces mots : « J'ai vécu trente ans à Ostrowo, sans que jamais on ait pu prouver quoi que ce soit contre moi. »
Je puis dire que le gouvernement se trouve dans la même situation que l'oncle Cohn, en ce qui concerne les affirmations que j'ai apportées clans mon premier ouvrage, au sujet de la prostitution en Alsace-Lorraine.
En effet, j'ai soutenu que le président de la police de Strasbourg s'était toujours opposé à la suppression des maisons de tolérance, situées dans les quartiers les plus animés de la ville, et qu'il n'a cédé qu'en rechignant, lorsque finalement cette mesure lui a été imposée à la suite d'un jugement.
Je puis me vanter de n'avoir rien exagéré dans mon précédent ouvrage sur le chapitre des mœurs dans la rue.
Dans sa séance du 25 juillet 1906, le conseil municipal de Strasbourg s'est prononcé, à l'unanimité, pour la suppression des maisons de tolérance dans la rue des Pêcheurs et a transmis la délibération, rédigée dans ce sens, le 3i août 1906, à M. le président de police qui devait en assurer l'exécution.
Trois mois et demi plus tard, celui-ci n'avait encore pas jugé utile d'intervenir. Voyant cela, la mairie lui a adressé une demande à l'effet de savoir où en était la question. En réponse, elle reçut une lettre très brève et d'une forme très raide, disant, en substance, que la police n'était pas d'avis d'interdire aux filles publiques d'habiter la rue des Pêcheurs.
Cette réponse brutale du président de policedonna lieu, à la séance du Conseil municipal du 28 novembre 1906. à une explosion d'indignation, et un conseiller libéral n'hésita point à citer, à l'appui de son argumentation, un cas ignoble qui a été stigma tisé à la même époque, en Autriche. 11 s'agit de TafFaire Riehl.
Pour ma part, je trouve que ce conseiller municipal a eu tort de citer cet exemple qui, à mon avis, était déplacé.
Une fois, par hasard, je suis en situation — une fois n'est pas coutume — de venir en aide à la police de Strasbourg et à ses chefs.
Je puis dire que les maisons publiques du Reichsland n'ont jamais été témoin de scènes d'esclavage et de sauvagerie pareilles à celles qui nous ont été révélées par l'affaire Riehl à Vienne.
A Strasbourg, les filles publiques sont complètement maîtresses de leurs personnes et de leurs revenus. Etant données les visites fréquentes qui sont faites dans les maisons par la police, il est impossible de les insulter, de les asservir, de les torturer dans les conditions qui ont caractérisé l'affaire Riehl.
Evidemment, ces filles sont exploitées dans] d'autres villes, à^Ietz, par exemple; mais c'est à la| suite d'un accord entre le propriétaire de la maison! et la fille. Ce système d'exploitation est basé surj remploi de ce qu'on appelle : les jetons.
Voici comment les choses se passent :
A Strasbourg, les filles sont absolument maîtresses ' des cadeaux en argent qui leur sont faits par leurs clients, et elles ne doivent à leur logeur qu'une j redevance fixe pour la nourriture et le logement.
A Metz, au contraire, chacune des filles est obligée de remettre l'ensemble de sa recette au propriétaire et, en échange, elle reçoit de celui-ci, pour chaque Aisite qui lui est faite, un jeton.
Quand elle est arrivée au terme de son contrat, elle échange ses jetons contre une somme tout à fait minime. Par ce procédé, le propriétaire de la maison de tolérance encaisse environ les neuf dixièmes des bénéfices, tandis que sa malheureuse pensionnaire est réduite à se contenter d'une paire de mark.
Généralement, les filles ne peuvent pas s'insurger contre cette façon de faire, car, quatre-vingt-dixneuf fois sur cent, elles sont extrêmement endettées vis-à-vis de leur patron.
En effet, la première condition pour entrer dans une maison de tolérance, à Metz, c'est que la fille achète, à la maison même, les vêtements dits « de salon » et, bien entendu, celle-ci ne les lui vend pas au prix coûtant ; elle les lui compte cinq ou six fois leur valeur. D'autre part, le propriétaire s'empresse de déférer à tous les souhaits de ses pensionnaires, de leur avancer de largent, de leur acheter des chapeaux, des souliers, du linge de corps, etc. C'est une façon pour lui de les avoir toujours sous la main, c'est-à-dire dans sa pleine et entière dépendance.
Grâce au système des jetons, presque tous les propriétaires de maisons de tolérance sont devenus riches. L'un d'eux, nommé Simon, mort il y a quatre ans, était millionnaire.
Cet individu, qui, avant la guerre, exerçait, à Cologne, sa ville natale, la profession de maçon, était
venu à Metz après la conclusion de la paix, s'était marié avec une Alsacienne, une sorte de rouleuse, et avait ouvert, de compagnie avec elle, dans la rue de la Moselle (un des quartiers les plus infects de la ville) une maison de tolérance uniquement fréquentée par les soldats et la lie de la population.
Quelques années plus tard, il était en mesure de construire, sur le quai de l'Arsenal, une maison de tolérance qui, à l'heure actuelle, jouit d'une réputation considérable dans l'Allemagne entière et même au delà de ses frontières. Cette Maison rouge est une construction superbe dont les salons, luxueusement meublés, les salles des glaces, les salles de musique, avec leurs admirables lustres, leurs fresques, etc., et surtout leurs salles de bains souterraines tout en marbre excitent l'admiration de tous les visiteurs.
Il y a quelques années, Simon se retira des affaires, se fixa à Strasbourg, y construisit, dans l'un des quartiers les plus élégants de la ville, une sorte de palais et envoya son fils étudier à l'Université. Tout cela, grâce au système des jetons!
Simon et sa femme, tous deux petits, trapus, boursouflés, aux traits des plus ordinaires, trahissaient leurs origines, malgré leur élégance affectée et les diamants dont ils étaient surchargés.
En dépit de cela, les braves gens qui sont toujours prêts à tomber à genoux devant le veau d'or ne se gênaient aucunement pour saluer cet honorable couple. De nos jours, avec de l'argent, on arrive à tout, on jette un voile sur son passé et on s'achète un avenir.
Dans son numéro du 28 mars 1906, la Post de
Strasbourg stigmatisait les mœurs qui s'acclimatent, de plus en plus, dans les établissements de nuit de Berlin, Mon Dieu! cette excellente feuille aurait pourtant dû se rappeler le proverbe disant « qu'un âne ne doit pas reprocher ses longues oreilles à son semblable », car Strasbourg n'a aucunement le droit de dire, comme le pharisien : a Je te remercie, ô mon Dieu! de ne pas être semblable à celui-ci ».
Dans les restaurants ou cafés de nuit, tels que : CoUichan, place du Corbeau; le Saumon, le salon de thé de M""" Walter (plus connu sous le nom de Thee-Tante, ; l' American bar. rue des Frères ; le café Hohenzollern ; Falstaff^Yieux Marché aux poissons); le café MûUer; le café Oriental, etc., etc., existent, sous la dénomination insignifiante de <( Débits de vins » des cabinets particuliers ou des cabinets du fond, qui, au su et au vu du patron, sont le refuge de la prostitution.
En ce qui concerne le café Oriental, le café Hohenzollern, le restaurant Zum Krônel, l'American bar, le Falstaff, je puis affirmer de la façon la plus précise que le patron n'est pas seulement entièrement au courant de ce qui se passe, mais encore qu'il invite directement les femmes qui sont les clientes habituelles des cafés de nuit de Strasbourg et qui sont connues, qu'il les invite, dis-je, à lui amener des messieurs et que, de plus, dans tous les établissements désignés" ci-dessus, un garçon monte la garde devant les cabinets particuliers, aussi longtemps que les couples amoureux sont en train de s'amuser.
Au restaurant Zum Krônel, le propriétaire de
l'établissement a organisé deux chambres meublées' qu'il loue exclusivement à des filles de brasserie sans emploi; mais, à la condition expresse que, chaque soir et chaque nuit, elles restent dans les salles du fond, soi-disant comme des clientes, et qu'elles poussent les messieurs à boire, en échange de quoi il leur permet de garder auprès d'elles, la nuit, leurs amants de rencontre.
Je ne sais plus si c'est le cas aujourd'hui, mais autrefois, à l'époque où le restaurant Falstaff était tenu par le sieur Collichan, cet établissement n'était pas seulement le refuge des amours. Cet individu, qui était notoirement un joueur enragé, avait organisé, au troisième étage de son établissement, une salle de jeu oii se réunissaient, la nuit, des personnes du meilleur monde aussi bien que des grcdins, des grecs et autres individus très peu avantageusement connus de la police et de la justice. Tout ce personnel se livrait aux jeux de hasard et, pendant ce temps, une servante aux gages de Collichan, affublée d'une toilette extravagante, faisait le> cent pas devant le restaurant et aguichait tous les messieurs bien habillés qui passaient.
Un tripot du même genre existait aussi au café MûUer, dans la rue des Serruriers. I>a table de jeu était dressée dans le bureau privé du sieur Millier; celui-ci et son camarade Collichan sont causes de la ruine de bien des familles, ainsi que le prouvent les innombrables plaintes adressées contre eux à la présidence de police de Strasbourg.
Finalement Collichan fut condamné à trois cents mark d'amende et ceci eut pour conséquence de lui faire perdre sa concession.
Par la suite, il en oblint une nouvelle, grâce à quoi il put ouvrir l'hôtel Germania à Baden-Baden.
Depuis Taventure arrivée au ministre de la justice d'Oldenbourg, M. Ruhstrat, on est devenu un peu moins regardant, sur ce chapitre, en Allemagne et, par conséquent, M. Collichan pourra désormais servir, de nouveau, à ses hôtes, des plats convenant à leur gourmandise.
Au sujet de la prostitution clandestine, il y a encore lieu d'ajouter qu'un grand nombre d'agents de police de Strasbourg louent des chambres garnies à des filles qui se livrent à la prostitution professionnelle. Ces femmes, au su de leurs propriétaires et de plein accord avec lui, font donc, en quelque sorte, le trottoir sous la protection de la police et peuvent accomplir dans leur chambre tout ce qu'il leur plaît. 11 est vrai qu'on échange elles paient un loyer formidable.
En plus des établissements tolérés par la police, il existe, à Strasbourg, une quantité de maisons de joie clandestines, connues seulement des initiés, et dans lesquelles on ne peut entrer qu'après avoir donné le mot de passe.
C'est ainsi qu'il existe, dans la rue des Juifs, une soi-disant « école de théâtre » : cette enseigne sert uniquement de masque aux yeux de la police ; en réalité, cette institution artistique n'est qu'une maison de tolérance déguisée. II y a, en outre, un établissement à l'usage du monde tout à lait chic, des hauts fonctionnaires, des officiers, des barons de l'industrie et de la finance. C'est la maison tenue, à Strasbourg, par Fritzi Flasch, qui est connue comme le loup blanc.
— 2iU —
Cette personne tient, siir la place de Broglie, un soi-disant atelier de confections pour dames, mais dans cet atelier il n'existe, en réalité, que quelques accessoires à l'usage des tailleurs, accessoires disposés d'une façon 1res ostensible dans la pièce voisine de l'entrée, et qui sont uniquement destinés à donner le change. Quand il y a péril en la demeure, les nombreuses couturières, ou soi-disant telles, se précipitent, en grande hâte, sur leurs instruments de travail; mais, s'il y a maldonne et si c'est, au contraire, un protecteur de la maison qui arrive, les aiguilles et les dés à coudre sont lancés de côté et leurs détentrices se jettent dans les bras du visiteur; c'est alors qu'on se met avec ardeur à la confection des vêtements tant d'hommes que de femmes.
Comment se sont formés tous ces établissements clandestins? La vérité s'est faite sur ce point, le 3 décembre 1906, lors de la réunion des membres de l'association des ateliers et là, un administrateur du bureau du travail municipal, M. Friedrich, a fait une conférence sur les bureaux de placement; entre autres, il a dit ceci :
(( Il y a quelque temps, une jeune fille a été engagée par une dame très élégante. Au bout de quelques jours, le père de celle-là est arrivé au bureau de placement se plaindre de ce que sa fille eût été placée dans une maison publique. Après quoi, on avait aussitôt été aux informations et on avait appris que cette maison n'était nullement ce que disait cet homme, mais qu'on y menait une existence pareille à celle usitée dans les établissements publics. ))
Je me suis attiré les foudres de différents journaux, entre autres de la Strassbarger Post, au sujet de ce que j'avais avancé concernant les prêtres catholiques. Il faut que cette feuille soit douée d'une fameuse dose d'hypocrisie pour avoir l'audace de nier une chose qui est de notoriété publique, en Alsace-Lorraine.
La Strassburger Post me reproche d'avoir énoncé toutes sortes d'appréciations calomnieuses à l'endroit du clergé catholique. Je ne puis pas accepter ce reproche, car moi-même je suis catholique et catholique pratiquant. Toutefois, à mes yeux, le serviteur de la religion ne peut être identifié avec la religion elle-même, autrement dit, je ne puis admettre pourquoi, étant catholique, je devrais fermer les yeux sur les fautes commises par les ministres de cette religion.
Eh bien! je prétends que toute personne qui est un peu au courant des habitudes et de l'existence du clergé en Alsace-Lorraine est forcée d'attester l'exactitude de mes paroles.
Ces années dernières, il s'est produit un certain nombre d'attentats à la pudeur et d'ignominies dont les coupables n'étaient autres que des membres du clergé.
On ne peut pas ignorer que tout récemment encore, en janvier 1906, le bibliothécaire municipal de Metz, l'abbé*** a été obligé de se sauver en France, après avoir commis un grand nombre d'attentats aux mœurs.
Tout le monde a présente à la mémoire l'histoire du curé de Spittel, en Lorraine, qui, en mai 1907, a été arrêté pour un crime du même génie.
Pour ma part, je me vante de n'avoir eu les yeux en poche à aucun moment, ni comme jeune homme, ni comme commissaire de la sûreté.
Tout ce que j'avance est basé sur des faits et la réalité m'a appris que le clergé catholique d'Alsace- Lorraine partage l'opinion du duc Ernest-Frédéric de Wiirtemberg, qui a inscrit son acte de foi, sous la forme suivante, dans le livre des étrangers du château de Ilohentwiel :
Dieu dans mon cœur.
Ma maîtresse dans mes bras.
Ça dissipe mes chagrins Et ça me tient chaud!
Le premier agent venu de la police des mœurs sait que les ecclésiastiques, même revêtus de leur habit, fréquentent couramment les maisons de tolérance. Toute personne qui, de par sa profession, est obligée de pénétrer dans l'un de ces établissements publics, qui est obligé de causer avec leurs propriétaires, leurs portières et leurs pensionnaires, apprend plus d'une petite histoire qui semble incroyable aux profanes et que l'on se garde bien de portera la connaissance des rédacteurs de journaux. On peut être assuré que les prêtres catholiques, bien que noirs, ne trouvent, dans leur costume, rien qui les empêche de laisser libre cours à leur besoin daimer.
J'en reviens maintenant à l'affaire du restaurant Valentin, un établissement qu'on peut bien appeler la honte publique de Strasbourg. Je remarquerai, avant tout, qu'un des clients les plus assidus de cette maison, le sous-préfet de Thann, M. Sweersen,
a eu l'oreille fendue à la suite de ma brochure : les Scandales allemands, etc., etc.
Le i4 mai iQo6,\aStrassburge}' Zeitung a annoncé que ce sous- préfet avait été mis en disponibilité le 8 du même mois, en raison d'événements extraordinaires. La chose a été démentie par l'officieuse Correspondance de l'Allemagne du Sud, mais ceci n'a pas la moindre signification. Le personnage en question est im des rares qui aient obtenu la récompense méritée. Le gouvernement ne l'aurait certainement pas frappé, s'il n'avait pas été ce qu'on appelle : un fruit trop mûr.
Pendant mon séjour à Baie, alors que je rédigeais ma première brochure, en décembre igoS, j'appris que le maître d'hôtel du restaurant Valentin avait été arrêté sous l'inculpation de courtage galant, et qu'on avait trouvé sur lui des listes extrêmement désagréables pour beaucoup de personnes, car elles compromettaient un grand nombre de femmes mariées.
Ce fut très amusant pour moi, car immédiatement la Strassburger Post se crut obligée d'entrer dans la lice et de rompre une lance pour la bonne société. Elle protesta que les personnes haut placées et les dames du grand monde n'étaient en rien mêlées à ces affaires malpropres.
Je donne le démenti le plus formel à ce journal et je lui pose la question suivante : les personnes que je vais énumérer ci-après, qui fréquentaient couramment les cabinets particuliers du restaurant Valentin, en compagnie de filles publiques, qui s'y livraient, avec elles, à tous les actes contre nature que ma plume se refuse à décrire, ces personnes -là,
oui ou non, appartenaient- elles à la haute société? Savoir : ,
r Le président de district, prince H... à Colmar;
2° Le conseiller supérieur de gouvernement, Summer, de Colmar;
3° L'ancien conseiller rapporteur auprès du statthalter de l'Alsace-Lorraine, qui est actuellement président de l'administration des prisons, le baron de Lobenslein, de Strasbourg;
4" Le président de police, D' d'Eckhoff, à Mulhouse ;
5° Le conseiller de gouvernement Schlussingk, deuxième président de police à Strasbourg;
6" Le docteur de Weslerby, conseiller de gouvernement au ministère d'Alsace-Lorraine;
■j" Le conseiller de gouvernement Waber, ancien maire de Saverne ;
S° Le conseiller de gouvernement Cranau ;
9° Les sous-préfets : Lutz. Sweesen, de Loper, de ReAvinsky ;
10° Les assesseurs de gouvernement, docteur Ollersberger, docteur Beyer, baron de Frischhart.
Ces personnalités ne représentent qu'une faible partie des gros bonnets de l'administration qui sont des clients assidus des établissements en question. Je pourrais en citer des quantités d'autres, également connus des deux chefs de la police de Strasbourg, ainsi que de la police de la sûreté et des mœurs.
Ces derniers fonctionnaires possèdent aussi les noms d'une quantité innombrable d'officiers du régiment de hussards en garnison à Strasbourg, des deux régiments de uhlans de Sarrebourg qui
ont commis, chez Valentin, toutes les extravagances et tous les esclandres possibles et imaginables.
Je ne veux pas me démunir d'un seul coup de tous mes atouts.
J'ai cité, dans mon premier ouvrage, les noms des professionnels qui avaient, en quelque sorte, droit de cité, chez A^alentin ; je n'en reparlerai donc plus. Quant aux dames du grand monde, je ne les désignerai pas nominativement pour la raison que je viens d'indiquer à l'instant.
Il est, en effet, très possible, que tel ou tel personnage désigné par moi entame des poursuites contre moi, poursuites que j'attends d'ailleurs avec le calme le plus imperturbable. Par conséquent, je laisserai aux dames, auxquelles je viens de faire allusion, le soin d'indiquer, dans leurs dépositions éventuelles, les noms des femmes d'officiers et de conseillers de gouvernement compromises. Leurs témoignages seront d'ailleurs entièrement d'accord avec les remarques qui ont été faites par moi et par la police des mœurs.
Si je suis arrêté et traduit devant les tribunaux, je ferai faire la preuve par ces dames, par la police des mœurs de Strasbourg et par différents messieurs que je conserve soigneusement en réserve. J'obligerai ces messieurs à prêter serment, parce que l'expérience nous apprend que les tribunaux allemands, dans toutes les circonstances où il s'agit de personnes appartenant aux classes les plus élevées de la société, refusent d'accepter les preuves offertes par l'accusé.
Je possède aussi les noms et les adresses des femmes qui, à l'époque où j'étais en fonctions
comme commissaire de la police de sûreté, fréquentaient couramment le restaurant Valentin et que j'ai rencontrées, plus tard, à Bâie,. à Zuricli, à Genève, où elles étaient anges de la gare, c'est à dire faisaient la retape en ces endroits.
Comme ces différentes personnes acquéraient, à mes yeux, une très grande importance après l'arrestation du maître d'hôtel du restaurant Valentin, je renouvelai connaissance avec elles et appris, à ma grande stupéfaction, que toutes, sans exception, 'avaient reçu de l'argent de ce dernier et du propriétaire du restaurant, afin de quitter Strasbourg et d'échapper ainsi à l'enquête ouverte par la police de sûreté de cette ville, relativement aux faits qui se passaient dans ce restaurant.
On aura une idée suffisante de ce qu'est la justice, allemande, quand on saura que le maître d'hôtel du restaurant Valentin, quoique accablé de preuves, n'a pas été poursuivi pour le fait de proxénétisme.
Je viens de faire remarquer que, peu de temps après mon arrivée en Suisse, je rencontrai à Bâle, Zurich et Genève différentes femmes qui étaient des habituées du restaurant Valentin.
Celles-ci me déclarèrent que, comme elles auraient pu être des témoins plus que gênants pour lui, le propriétaire de ce restaurant les avait munies d'un viatique très sérieux et les avait expédiées à l'étranger.
Si ce fait seul me causait une grande surprise, je ne devais pas tarder à en éprouver une bien plus considérable.
Les habitants de Strasbourg se rappellent cer-
tainement, encore, une affaire extrêmement scandaleuse qui a eu lieu, il y a de cela deux ans environ, et qui a soulevé une tempête d'indignation. Je veux parler de l'affaire Ebsheim. Cet individu, un homme de soixante ans et même plus, mais très vigoureux encore, le vrai type du vieux marcheur, avait été coffré sous l'inculpation de détournement et d'enlèvement de mineures. Plus tard, le tribunal de Strasbourg, se conformant à l'axiome de droit : (( Le doute profite à l'accusé », l'avait acquitté.
Les débats n'avaient pas fait ressortir d'une façon assez claire, si c'était Ebsheim qui avait écrémé le lait, ou si c'étaient les nombreux officiers, convoqués en qualité de témoins.
Or, un beau jour, le même Ebsheim me fut dépêché à Bàle par le propriétaire du restaurant Valentin. Un soir, j'étais en train de prendre le café avec plusieurs autres messieurs, à la vieille brasserie bavaroise, quand un vieux monsieur, très élégant, prit place à une table voisine de la nôtre. Il ne me quitta pas des yeux, puis, finalement, en patois de Strasbourg, il me posa cette question : « Ne seriez-vous pas l'ancien commissaire de police Stéphany? »
Sur ma réponse affirmative, ce monsieur, qui n'était autre qu'Ebsheim, m'invita à venir le voir, le lendemain, à l'hôtel de l'Univers, disant qu'il avait à me faire une communication de la plus haute importance. Je promis d'aller le voir et me rendis le lendemain à l'hôtel précité.
Alors, M. Ebsheim me fit la communication que voici :
Très peu de temps après que le parquet de
Strasbourg avait ouvert une instruction pour proxénétisme contre le propriétaire du restaurant Valenlin et son maître d'hôtel, le premier avait appris avec fureur, par un article, en date du i6 décembre igoo, delà Sirasshurger Zeitunij, que j'avais l'intention de publier, dans un délai de quinze jours, une brochure destinée à faire la lumière sur les scandales dont le restaurant eh question était le théâtre.
A cette nouvelle, le pauvre M. Kôhler avait failli tomber en syncope. Se doutant bien que ma publication aurait des conséquences désastreuses potnlui, il supplia M. Ebsheim de se rendre à Bâle, de me demander une entrevue et d'entamer des négociations avec moi. Celles-ci consistaient tout bonnement en ceci : Le propriétaire du restaurant Yalentin me faisait offrir, par M, Ebsheim, une somme de 10,000 mark pour le cas où je m'engagerais, vis-à-vis de lui, à ne souffler mot de lui ni de son établissement dans ma brochure. En dépit des instances de M. Ebsheim, qui prétendait que cette affaire serait très avantageuse pour moi, je repoussai ses offres.
Seul, un homme d'honneur de l'espèce de M. Ebsheim, pouvait accepter de jouer un pareil rôle de parlementaire. Du reste, ce n'est pas la seule fois que ce monsieur a rempli des missions de ce genre. Mon entrevue avec Ebsheim avait eu lieu vers la fin de novembre 1900, par conséquent, à un moment où ma brochure était à la veille de paraître et où je ne pouvais plus compléter mon texte en y insérant le compte rendu des propositions qui m'avaient été faites par cet individu.
J'ai cité, dans ma première brochure, différents épisodes dont j'ai été le témoin oculaire. J'en ai également cité qui m'ont été rapportés par des personnes qui fréquentaient habituellement les cabinets particuliers du restaurant Valentin. Je vais compléter ces renseignements à l'aide des confidences qui m'ont été faites par les « anges des gares », dont j'ai parlé plus haut, confidences dont la vérité a d'ailleurs été attestée par les dépositions qui ont été apportées devant le tribunal, lors du procès intenté aux deux personnages malpropres dont j'ai parlé plus haut.
Le propriétaire du restaurant avait prétendu, devant les juges, qu'il n'avait pas la moindre connaissance des faits qui s'étaient passés dans ses cabinets particuliers. Il mentait, car personnellement j'ai été témoin, Dieu sait combien de fois, de ce qui suit :
A maintes reprises, entre chien et loup, j'ai pu constater, de mes propres yeux, que cet individu était assis au fond du vestibule, à droite de l'entrée de son restaurant et que, faisant face à la rue, il était à même de reconnaître toutes les personnes qui passaient. Le local dans lequel il se trouvait n'était pas éclairé autrement que par un réverbère placé exactement en face. En revanche, les cabinets particuliers, situés au premier étage, étaient éclairés en plein.
Dès que l'une ou l'autre des femmes entrant dans l'établissement ou en sortant passait dans le corridor, elle ralentissait le pas, lançait un coup d'oeil au propriétaire et celui-ci lui répondait d'un signe de tête, après quoi, elle contournait l'angle et
disparaissait dans l'un des cabinets particuliers, en passant par l'entrée de derrière, située dans la rue du Jeu-des-Enfants.
Ces cabinets particuliers étaient parfaitement éclairés, mais, dès que quelqu'un y pénétrait, on en abaissait aussitôt les stores et les épais rideaux, de manière à soustraire les occupants aux regards des voisins.
Toutes ces mesures de précaution ont d'ailleurs été confirmées par les constatations qui ont été faites au cours des débats. D'après cela, le propriétaire du restaurant recommandait à chaque femme de se montrer très prudente au moment où elle entrait dans un cabinet particulier ou lorsqu'elle en sortait, afin de ne pas se faire remarquer de la police.
D'après ce que mont raconté les femmes que j'avais rencontrées en Suisse et auxquelles le propriétaire du restaurant Yalentin avait fourni des subsides pour gagner l'étranger, les cabinets particuliers de cet établissement ont été le théâtre de véritables scènes de sabbat.
Convoquées par le maître d'hôtel, soit verbalement, soit par écrit, elles y étaient mises en face de messieurs qu'elles ne connaissaient aucunement et qui leur demandaient les choses les plus extravagantes. Si, par hasard, l'une ou l'autre refusait de se soumettre à leurs fantaisies, ces individus qui, la plupart du temps, étaient abominablement ivres, l'y contraignaient avec une brutalité r.évoltante.
•C'est au cours d'une de ces orgies qu'une société composée du notaire Schasselé, de référendaires et d'un certain nombre d'étudiants, en com-
pagnie de deux femmes, se livra aux actes suivants :
Les deux filles, complètement nues, subirent d'abord les assauts des divers assistants. Après quoi ceux-ci, de • force, les mirent debout sur la tête et leur versèrent du Champagne dans...
Les personnes que j'ai citées plus haut m'ont aussi raconté que très souvent, lorsqu'elles avaient fini leur travail dans l'un des cabinets particuliers, on venait les chercher pour exercer ailleurs leur ministère.
Parfois, m'ont-elles affirmé, le maître d'hôtel leur disait, en passant devant l'un ou l'autre des cabinets : « Là, c'est du monde très chic ». Ce monde chic, c'étaient des femmes d'officiers ou de hauts fonctionnaires qui se trouvaient en partie galante avec leurs amants.
Quand j'ai stigmatisé tous ces agissements, la Strassbarger Post a déclaré qu'il était tout à fait inadmissible que des femmes appartenant aux meilleures classes de la société eussent fréquenté les cabinets particuliers du restaurant Valentin et trompé leur mari.
Ah ! mon doux Jésus ! la femme allemande, celle des hautes et des plus hautes classes de la société, est généralement une Phryné ou une Messaline qui cache son jeu et sait envelopper, dans un voile de mystère, les désordres de sa conduite.
En public, elle affecte les airs d'une femme irréprochable, mais dans son for intérieur elle montre une pourriture morale qui dépasse toute imagination.
Dans la rue, elle fait un grand détour pour ne
pas même fiôler de son vêtement une fille publique qui la croise, mais elle fait clandestinement ce que l'autre fait ouvertement.
Elle adore les plaisanteries obscènes .et les plus grossières polissonneries débitées dans l'intimité ; elle s'enferme pour lire les romans de mœurs, les œuvres pornographiques les plus immondes et elle les dévore avec une véritable fureur.
Au point do vue moral, elle ne vaut réellement pas un clou de plus que la Parisienne la plus dévergondée, bien que, dans son hypocrisie et son pharisaïsme, elle ne parle de cette dernière qu'en affectant l'horreur et le mépris.
Dans les dossiers de la présidence de police, à Strasbourg, — section des mœurs — figure une masse de ])apiers concernant les dames appartenant aux classes les plus élevées de la société. Au nombre de ces documents, certains contiennent les preuves palpables, irréfutables, que des dames qui, aux yeux de tout le monde, sont respectables au plus haut point, se sont données pour de l'argent, histoire de pouvoir satisfaire leurs besoins effrénés de luxe, besoins auxquels leurs maris, trop mal payés, n'auraient pas pu subvenir.
Ce que je dis là est connu du dernier agent venu de la police des mœurs de Strasbourg. Je me demande ce que dirait le public si ces agents et surtout si le chef de la brigade des mnnirs pouvaient parler?
Le maître d'hôtel du restaurant Yalcnlin n'a fait de réponse compromettante pour personne et il n'a rien dit des scènes infâmes auxquelles il a assiste pendant une longue suite d'années. S'il avait ouvert
la bouche, il aurait compromis un nombre incroyable d'officiers, de hauts, et même de très hauts fonctionnaires. De quoi il serait résulté un esclandre tel qu'on n'en aurait jamais vu dans aucune chronique scandaleuse du monde.
Un monsieur que je connais beaucoup, une des notabilités du monde des viveurs strasbourgeois, qui ma prié, pour l'instant, de ne pas révéler son nom, m'a raconté les faits suivants. En même temps qu'il m'en garantissait formellement l'authenticité, il m'a promis que, dans le cas où je serais l'objet de poursuites judiciaires, il viendrait témoigner, sous serment, devant le tribunal.
Habituellement, le propriétaire du restaurant Valentin, une fois que ses clients du rez-de-chan^sée avaient fini de dîner, se tenait en haut de l'escalier conduisant aux cabinets particuliers et saluait personnellement les couples qui s'y rendaient.
Un jour, suivant la personne dont j'ai parlé plus haut, un monsieur, accompagné de deux dames, s'étant engagé dans l'escalier conduisant aux cabinets particuliers, le propriétaire dit aux deux personnes qui suivaient leur cavalier : « Dites donc, quelle est la première d'entre vous qui va se faire »
Du reste, ce fait m'a été confirmé par les femmes que j'ai rencontrées en Suisse. Elles aussi m'ont dit que cet individu se tenait toujours en haut de l'escalier. Or, il a eu le toupet de prétendre, en justice, ([u'il ignorait ce qui se passait dans ses cabinets particuliers ! Mieux que cela, après que les débats ont prouvé, jusqu'à la dernière évidence, que ce que l'avais avancé concernant cet individu et son maître
d'hôtel était exact depuis A jusqu'à Z, malgré les phrases ronflantes que M. le secrétaire d'Etat de Kœller a prononcées à la Délégation en séance du 3o janvier 1906, le restaurant Valent! n n'a pas été fermé. Mieux que cela encore, on a laissé au propriétaire le temps de se chercher, en toute tranquillité, un successeur et, après cela, on a raconté que cet individu avait interjeté appel du jugement qui l'avait condamné.
Je n'en crois pas un mot. En tout cas, il est un fait incontestable c'est que, jusqu'à ce jour, par conséquent depuis deux ans passés, le tribunal d'empire à Leipzig ne s'est pas occupé de l'affaire Kohler et que celui-ci n'a pas subi l'emprisonnement auquel il avait été condamné.
Il est tout aussi certain que Kohler ne portera jamais l'habit du condamné et qu'il n'entrera jamais dans la cellule qui s'ouvre si facilement devant les criminels de sa catégorie.
Or, si Kohler échappe ainsi aux conséquences de ses nombreuses infamies, il le doit, uniquement, à la protection que lui assurent les hauts fonctionnaires du gouvernement et certains magistrats.
Ceci m'amène, tout naturellement, à parler de M. le juge d'instruction Kauff et du rôle que ce monsieur joue lorsqu'il est obligé de poursuivre des personnes auxquelles il s'intéresse...
Je reviens sur l'affaire Lessmann. Le juge Kauff, chargé d'instruire contre cet individu, accusé de proxénétisme et d'exploitation d'une maison de jeu clandestine, a cherché à influencer et à intimider toutes les personnes qui venaient témoigner contre lui. Et pourquoi cela ?
Cherchez la femme !
A peine M. Lessmann avait-il pris la direction de l'hôtel Continental qu'un beau jour M. le juge d'instruction Kauff se montra au café Viennois, situé au premier étage et se fît présenter cette dame, une personne extrêmement jolie et ayant énormément de chic. A partir de ce jour, M. le juge d'instruction Kauff devint un client très assidu de la maison, particulièrement à certaines heures de l'après-midi où le café était pour ainsi dire vide, et se mit à faire une cour très serrée à Mme Malvine.
De ce fait résulta, petit à petit, une très grande intimité entre la famille Lessmann et le juge d'instruction Kauff,- une intimité qui pouvait et devait se traduire, en temps voulu, par des services appréciables.
Au moment où une instruction futouverteconlre Lessmann qui était accusé de proxénétisme, — j'étais alors agent d'affaires, — j'eus un jour à traiter une question avec M. le juge d'instruction Kauff. A mon entrée dans son cabinet, je le trouvai en conversation très intime, très cordiale, avec M. et Mme Lessmann. Celle-ci, en grande toilette, était assise à côté du juge d'instruction, près de sa table de travail, et pendant ce temps, Jacob Lessmann se carrait dans un fauteuil, placé sur le côté et assez loin de cette table. Les jambes étendues de toute leur longueur, les mains enfouies dans les poches de son pantalon, plutôt couché qu'assis, il se dandinait dans une attitude absolument inconvenante.
Ces personnages représentaient un trio dont les
membres n'avaient point à se gêner entre eux. Tout
ndividu, même s'il n'avait été initié à rien, aurait
eu, immanquablement, l'impression que la plus grande intimité existait entre ce monde-là. Mais, ce qui caractérisait le mieux cette bonne entente, c'était le fait suivant :
M. le juge d'instruction Rauff avait devant lui le dossier de l'enquête dont Lessmann était l'objet et il en donnait lecture au digne couple. Lessmann, un carnet à la main, prenait de temps à autre des notes. J'ai été témoin de ceci, car M. KaufF resta un bon moment sans s'occuper de moi, me considérant comme une quantité négligeable.
Cette séance privée ne constituait nullement un interrogatoire de justice, attendu qu'aucun greffier n'était présent. La porte communiquant avec le bureau de ce dernier, porte habituellement ouverte, se trouvait fermée. Ceci prouvait bien que l'entretien qui avait lieu entre ces trois personnages était essentiellement confidentiel.
D'après cela, M. le juge d'instruction Kautî a donc donné connaissance du dossier de l'instruction le concernant à un individu qui, déjà, en 1900, iivait été condamné par le tribunal des échevins de Strasbourg à la peine très forte de 3oo mark pour jeux de hasard.
En lui donnant ainsi pleine connaissance du dossier le concernant et en lui indiquant les moyens de défense qu'il pouvait invoquer, il lui prêtait la main et l'aidait à se tirer du mauvais pas où il se trouvait engagé. Simultanément. M. le juge d'instruction Raufî influençait et intimidait les témoins à charge. J'ai, en ma possession, les noms et les adresses de ces térnoins et je les tiens à la disposition de quiconque voudra en prendre connaissance.
La protection accordée à ce Lessmann par le juge d'instruction Kauff se comprendrait encore, à la rigueur, si le personnage était recommandable à quelque égard; mais ce n'était pas le cas.
A Zurich, à Munich, à Augsbourg, en un mot, partout où il a passé, il a joui de la réputation la plus désastreuse, car dans toute sa vie il a eu des démêlés avec les juges d'instruction et il a fait de mauvaises affaires. Aussi bien, dans le monde des initiés, à Strasbourg, est-il universellement méprisé.
Comme j'avais parlé de lui dans ma première brochure, ce Lessmann chercha à me poursuivre pour diffamation, devant le tribunal de Zurich. Mais ayant eu le malheur de demander aux autorités de Zurich un certificat de bonne vie et mœurs destiné à prouver l'inanité de mes accusations, ces autorités le lui refusèrent. Il est vrai que, par la suite, en Allemagne, il obtint un jugement contre deux personnes — sauf erreur — qui avaient répété ce que j'avais affirmé dans ma brochure ; il n'était parvenu à ce résultat que grâce au fait que les personnes poursuivies par lui n'étaient pas en mesure de lui fourrer sous le nez des preuves dont j'étais détenteur. Comme j'ai des documents en masse, le concernant, je vais encore dévoiler quelques faits à son actif.
Ce Jacob Lessmann est originaire de la Galicie russe, d'après ce qu'on m'a dit à Zurich — naturellement, je ne puis pas garantir l'authenticité de la chose et j'en décline toute responsabilité — son père aurait été condamné, en Russie, par contumace, à sept ans de travaux forcés, pour avoir commis ime grave escroquerie.
Lessmann a fait pour ainsi dire le tour du monde; il a éprouvé les faveurs et les contre-coups du sort. Il se vante, avec une certaine fierté, d'avoir, en compagnie de sa femme, traversé l'Amérique de part en part, en qualité de simple colporteur. Ils avaient effectué le trajet dans le fourgon d'un jongleur de foire, qui les avait emmenés par pitié.
Lessmann avait aussi séjourné à Constantinople et à Vienne, où il avait exercé le métier de cafetier. Dans tous ces endroits, il s'était montré le vrai représentant de la juiverie internationale, dont le principe est: a Ubi bene, ibi patria ». Il avait changé de nationalité à la façon dont un autre change de chemise.
Pour l'instant, je crois qu'il est Suisse, mais le fait n'est pas très sûr, car, en 1908, à Strasbourg, le président du tribunal des échevins, après l'avoir interrogé sur ses nom, prénoms, qualités, profession, etc., et après avoir pris connaissance d'une quantité de papiers que celui-ci lui avait soumis, lui déclara :
« Ma foi, vous avez déjà appartenu à tant de nationalités qu'on ne peut pas sortir de vos papiers, ni savoir de quel pays vous êtes citoyen. »
Après avoir erré dans toutes les directions, Lessmann finit par débarquer à Strasbourg, où la présidence de police et les différentes instances administratives lui refusèrent la concession demandée par lui. L'autorisation d'exploiter l'hôtel Continental fut accordée à sa femme.
Quelquesannéesplus tard, il créa la Mannheimcr ApoUo-GeseUschnfl et la Strassburger Variétés und Edcn Theater Gesellschajt.
La première ne tarda pas à subir le sort qu'on lui avait prophétisé. Elle fit banqueroute. Quant à l'autre, les autorités lui ayant de nouveau refusé l'aatorisation d'exploiter ce théâtre, il en confia la gestion à un homme de paille.
La société de l'Apollo de Mannheim avait fait si vite une aussi triste fin, parce que toute la bonne société de cette ville, appartenant à peu près exclusivement au monde du commerce, c'est-à-dire à un monde où l'on est très sérieux, n'avait pas tardé à reconnaître que Lessmann cherchait à allécher le public par des manœuvres louches. Je suis très au courant de la situation, car je me suis trouvé à Mannheim pendant les trois semaines qui ont suivi l'ouverture de l'Apollo.
Le directeur artistique de cet établissement, sous les ordres de Lessmann, était également un juif de Galicie, qui s'appelait Heinrich Ollenberg. Ce monsieur, qui n'avait pas encore atteint la quarantaine, était tellement ruiné par des excès de toute nature qu'il offrait les apparences d'un cadavre ambulant et qu'il avait mille peines à se traîner. Le caissier, M. Mirens, qui, jadis, avait travaillé avec Ollenberg à Francfort, me racontait que ce dernier avait mené, dans cette ville, une telle vie de patachon que, pour aller aux répétitions, ilfallait l'y traîner en voiture.
J'ai su que cet individu était toujours accompagné de plusieurs femmes et que, d'ailleurè, Lessmann lui-même, s'était organisé à l'hôtel de Bade (à Francfort) un buen retiro des plus luxueux, un coin éminemment discret, où il se retirait en compagnie de chanteuses. La femme de l'ancien propriétaire de l'Apollo m'a dit: « Notre ancien étais.
blissement finira par devenir une véritable maison de tolérance. »
Après le krach de la maison de Mannheim, Lessmann appela à Strasbourg son compagrton de sport, le sieur OUenberg, mais celui-ci trouva un emploi à l'ApolIo qui avait été repris par un nouveau propriétaire.
Un beau jour, la Slrassljiirr/er Post. du 3o mars i(jo6, publia cette annonce emphatique :
Télégramme.
Il Mannheim, le 28 mars.
» Direction Théâtre Variétés, Strasbourg.
» Tournée artistique du théâtre ApoUo, dans » votre ville. A partir du i"" avril. Parfait.
« Grand programme sensationnel, distingué, » décent, à l'usage des familles.
» Occasionne immédiatement de grandes trans- » formations pour agrandissement de l'orchestre. » renforcement du personnel des exécutants et )) éclairage de la scène. Le personnel technique, le » régisseur, le secrétaire et tout ce qu'il faut pour » organiser la réclame partent aujourd'hui.
n Comme nous comptons avoir surtout un public » recruté parmi les familles distinguées, nous » prions de prendre dispositions en vue de tenir à » l'écart tous les éléments douteux.
0 Arriverons demain )> ! ! !
» OUenberg, directeur de l'Apollo Théâtre de Mannheim. »
Ce fut une explosion de rires quand, parmi les gens connaissant OUenberg, on apprit que ce monsieur se posait en apôtre de la moralité.
Revenons à Lessmann. Il avait organisé au
deuxième étage de l'hôtel Continental, à côté du salon de lecture et de correspondance, dans une pièce, portant, sauf erreur, le numéro 9, un cabinet particulier. Là, de plein accord avec Lcssmann, une société, recrutée un peu partout, se livra aux jeux de hasard et à la prostitution.
Dans ce cabinet, le fondé de pouvoirs de la maison de confiserie en gros Wildberger et C"- fut soulagé de 4o,ooo mark. Pour se procurer le moyen de jouer, cet individu puisait incessamment dans la caisse ; finalement, il se vit obligé de passer la frontière et ce fut un grand bonheur pour Lessmann, car l'autre aurait été l'un des témoins à charge le plus dangereux pour lui.
Je dois dire que l'affaire de ce fondé de pouvoirs avait donné lieu à une instruction contre Lessmann, sous l'inculpation d'avoir toléré dans sa maison les jeux de hasard. Au cours de cette instruction, menée par le juge Kauiï, plusieurs garçons de cet établissement déclarèrent encore ceci :
Pendant que, chaque soir, un concert avait lieu, au moment du souper, le maître d'hôtel, Eppler, se promenait innocemment dans les salles, en se donnant les airs d'un client, et inspectait, à tour de rôle, les nombreuses demi-mondaines qui s'y trouvaient. Puis, il engageait la conversation avec elles et, finalement, les invitait à se rendre dans le cabinet particulier situé au deuxième étage, où il leur promettait de leur envoyer, sur-le-champ, quelques bons vivants.
Une fois que la partie était liée, les choses allaient bon train. Le seul liquide permis était du Champagne Moët et Chandon, à 20 mark la bouteille.
Quand ces messieurs étaient arrivés au degré d'ivresse voulu, le nommé Eppler insinuait parmi les bouteilles qui avaient réellement été vidées, quelques autres vierges de liquide, de sorte que ces messieurs se trouvaient avoir à payer des consommations qu'ils n'avaient pas prises.
Un beau jour, cependant, cet individu fit absolument fiasco.
Un monsieur, auquel il comptait seize bouteilles au lieu de neuf, prit la chose du mauvais côté et fit à M"" Lessmann une scène si violente accompagnée d'un vacarme tel, que la bonne dame l'obligea à accepter un billet de cent mark, à condition qu'il ne parlerait pas de la chose.
En 1904, ou 1900, je ne sais plus au juste, Lessmann, qui avait engagé, pour quinze jours, trois danseuses espagnoles, essaya de les mettre à la porte avant l'expiration de leur contrat, sous prétexte qu'elles déplaisaient au public. Les trois Espagnoles ne se laissèrent pas faire et portèreni plainte contre lui.
L'affaire fut portée devant la chambre civile du tribunal de Strasbourg et il fut établi, par des témoins et par des experts, que ces trois Espagnoles étaient de première force et qu'elles récoltaien( chaque soir de véritables ovations.
Les trois plaignantes déposèrent que Lessmann avait voulu les obliger, après avoir joué leur numéro, à se mettre au milieu des spectateurs du théâtre, à lier partie avec certains viveurs bien connus et à entraîner ces derniers dans les fameux cabinets particuliers de l'hôtel Continental. Comme elles s'étaieni énergiquement refusées à se soumettre à cette con-
dition, Lessmann avait essayé de les mettre à la porte sans leur payer l'indemnité convenue.
A la suite de ceci, Lessmann fut condamné à une amende et à des dommages-intérêts très élevés.
Les individus tels que Lessmann et le propriétaire du restaurant Valentin existent à de nombreux exemplaires à Strasbourg. Tous, sans exception, jouissent de la protection de la police et de la justice. Autant fourrer sa main dans un nid de guêpes que de chercher à a ttaquer ces individus.
Aussi longtemps que des personnages, tels que M. de Kœller et consorts, seront au pouvoir, Strasbourg restera la ville où fleurissent tous les vices.