CHAPITRE X
Les officiers fsuUe^
L'histoire dv7\ inventeur. — Officiers souteneurs.
— La bien-aimée de Modicus. — L'aspirant Heslacher. — Une réflexion des paysans d'Enz- HEiM. — Le capitaine et la femme de l'ingénieur.
— Les collages et le maire de Dielze. — Un singulier directeur de théâtre. — Les bals de sous-officiers. — Masochisme. — Flagellation.
— Différents sports amoureux. — L'amour des cartes. — Le respect et la discipline dans l'armée alleaiande.
L'affaire Rey a révélé, aux yeux du monde étonné et indigné, les manœuvres les plus frauduleuses, les plus criantes, les plus scandaleuses et les plus criminelles auxquels se sont livrés des commandants de régiment, des officiers d'état-major, le ministre de la guerre et même les officiers de la suite de l'empereur, c'est-à-dire rien que des gens portant les nonis les plus aristocratiques. En peu de mots voici de quoi il s'agit :
Le commissionnaire de roulage précité, de
Bischheim, près de Strasbourg, avait construit un bateau fait uniquement avec des lances et s'était adressé à toutes les autorités militaires possibles pour faire adopter son invention. A toutes les échelles delà hiérarchie cette invention futaccueillie avec enthousiasme et M. Rey fut invité, dans les termes les plus flatteurs, à expérimenter son bateau en présence des différentes autorités.
M. Rey s'y prêta. Les expériences eurent lieu. De l'avis unanime, le bateau était jugé devoir rendre les services les plus grands au point de vue militaire. Verbalement et par écrit, on lui donna l'assurance que l'Etat lui achèterait le droit d'exploitation de son brevet. Puis, un beau jour, on n'entendit plus parler de rien.
Au bout de quelque temps, M. Rey constata que différents régiments de cavalerie faisaient usage de bateaux absolument pareils au sien. L'autorité militaire avait simplement fabriqué des contrefaçons de son invention. Sur les représentations qu'il fît à ce sujet, en passant par tous les échelons de la hiérarchie, M. Rey ne reçut que des réponses, tantôt évasives, tantôt dénaturant complètement les faits.
M.SRey fit donc reproduire, dans les numéros io8 et 109 de la Strassbiirger Burger-Zeitiing des lettres ouvertes qu'il avait adressées à l'empereur, ainsi que la copie des réponses qui lui avaient été faites par les autorités militaires. Ensuite, son cas fut porté devant le Reichstag et devant la Délégation. 11 fut discuté par toute la presse, qui se montra extrêmement sévère pour l'autorité militaire.
Malgré cela, jusqu'à ce jour, M. Rey n'a pas
obtenu la satisfaction à laquelle il avait droit.
Donc, les autorités militaires les plus élevées se sont coalisées, au prix de mensonges pitoyables et de filouterie, pour empêcher M. Rey de recueillir les fruits de son invention. L'empereur lui-même, en ne disant rien, sanctionne ainsi l'acte d'escroquerie signalé plus haut ; et ceci caractérise, on ne peut mieuX;, l'esprit de justice qui règne en Allemagne.
Concernant l'opinion courante en matière d'honneur parmi le corps d'officiers allemands, les faits suivants sont éminemment instructifs.
Un officier d'un régiment d'infanterie de Strasbourg,— je ne me rappelle plus son nom, toutefois, je sais que ce dernier était précédé de la dénomination « noble de... » — avait une maîtresse qui vivait avec lui. Celle-ci, ayant fait un héritage se montant à une trentaine de mille mark, il le mangea avec elle; puis, lorsqu'elle n'eut plus le su u, il la jeta dans la rue.
Plongée dans la misère la plus complète, elle supplia son » noble amant » de lui donner quelques centaines de mark. Avec bien de la peine, elle reçut, enfin, non sans avoir été obligée de recourir à l'intermédiaire d'un avocat, une somme à peine suffisante pour lui payer son voyage jusqu'à Berlin, où elle espérait trouver un abri chez une de ses sœurs qui était mariée dans la capitale.
Ce qui précède m'a été raconté par cette personne même. Ma femme et moi nous avons fait sa connaissance, en 1904, à l'hôtel de la Croix-Bleue, à Strasbourg, où elle logeait, en même temps (jue nous. A l'appui de ce qu'elle nous a rapporté, elle
nous a montré une niasse de lettres. Noblesse oblige.
Ce n'était pas un sujet plus intéressant que le précédent, ce lieutenant Hertz qui, jadis, servait au bataillon du train, à Metz, et qui ensuite a été envoyé, avec ce dernier, à Forbach. Consultant un jour les dossiers des mœurs, à la direction de police de Metz, j'fii constaté que Hertz avait, soidisant pour maîtresse une fille, qui, dans la réalité, se livrait, professionnellement, à la prostitution.
Pour masquer sa conduite, cette fille avait loué, dans la Gutslrasse, à Metz, un assez grand logement, dont elle sous-louait quelques pièces en garni. Chaque fois que la police des mœurs s'occupait de cette femme, — et c'était souvent le cas, — le lieutenant Hertz intervenait en sa faveur et s'érigeait son défenseur vis-à-vis de la police. Il poussa même les choses au point de déclarer, verbalement, puis, par écrit, sur sa parole d'honneur, que celte rouleuse, connue de toute la ville, était exclusivement sa maîtresse.
En 1905, étant homme d'affaires, je fus chargé de faire rentrer une somme d'environ cent mark qui était due par une certaine Wilhelmine Eisel. Cette femme, qui avait pour amant le lieutenant Modicus, du i43° régiment d'infanterieà Strasbourg, vivait uniquement de prostitution clandestine. Recherchée par la police des mœurs, elle disparut, un beau jour, de la surface et reparut aussitôt à Worms, où elle avait trouvé un emploi dans une majson de tolérance de la célèbre Haspelgasse.
Je m'adressai donc à la police de Worms et celle-ci invita la fille Eisel à payer la dette en
question. Là-dessus, cette fille me déclara, par écrit, qu'elle en était absolument incapable et elle me pria de m'adresser à son amant, le lieutenant Modicus.
A son tour, celui-ci refusa de payer, prétextant qu'il n'en avait pas le moyen, mais il me promit de faire des instances auprès de celte fille, afin que chaque semaine elle mît de côté une partie de son gain et qu'elle lui envoyât cet argent, dont moimême je viendrais prendre livraison chez lui. Et il tint sa promesse. En trois termes successifs, le lieutenant Modicus me paya le montant de la délie. Lui ayant demandé s'il savait dans quelle maison se trouvait celte Mlle et quelle profession elle y exerçait, Modicus me déclara qu'il était au courant de tout; là-dessus je me permis de lui faire observer que ses relations avec une fille publique pouvaient avoir pour lui les conséquences les plus graves; il me répondit qu'il aimait très sincèrement cette jeune fille.
Par la suite, j'ai constaté que la fille Eisel venait de temps à autre à Strasbourg, pour un temps fort court. En compagnie du lieutenant Modicus, lequel naturellement était en civil, elle fréquentait les meilleurs restaurants et s'offrait des dîners fins.
J'ai constaté, de mes propres yeux, que c'était toujours la fille Eisel qui payait. Soit dit en passant, son amant qui était un pauvre diable, aurait été absolument incapable de régler des notes aussi élevées. Le lieutenant Modicus, cet homme porteur du (( vêtement le plus noble », a donc l'impudeur de se goberger aux dépens d'une fille publique, de boire et de manger l'argent gagné par elle de la façon que l'on suppose.
Il Y a de cela une quinzaine d'années, un lieutenant du régiment d'infanterie n" 67, à Metz, donnait sa démission pour épouser une malheureuse prostituée, une fille connue de toute la ville — elle s'appelait Zinnelauf — qui, au surplus, était mère de trois enfants naturels.
Revêtus du « vêtement le plus noble », les plus (( nobles de la nation » paradent avec une certaine prédilection dans les maisons de tolérance ; ils escomptent le prestige de leur uniforme pour obtenir des réductions de prix ou même, quand la chose est possible, pour se faire aimer gratis. La chose se produit très fréquemment à la « Maison Rouge », à Metz ; ces demoiselles désignent par un terme technique qui n'est pas facile à reproduire les clients de ce genre.
A chaque instant, il arrive que des officiers mettent leur montre et leurs bagues en gage dans des maisons de tolérance. J'en connais un, le lieutenant, baron deRibnitz, adjudant du commandant de recrutement d'Altkirch, qui, en 1887, a mis en gage son épée dans une maison de tolérance de la rue des Champs, à Mulhouse.
Un des plus grands amateurs d'amour libre, le lieutenant Hellwachs, du régiment d'infanterie n° i3o, était connu comme le loup blanc dans toutes les maisons publiques de Metz. 11 est vrai qu'il était l'objet d'une terreur et d'un mépris indéfinissables. Une nuit, étant en uniforme et complètement ivre, il pénétra dans la maison n" 2 de l'ancienne rue d'Alger. 11 arriva, en titubant, jusqu'au bas de l'escalier ; quand il voulut le gravir, il fut accueilli par une bordée d'injures et l'une de ces
« dames », installée au premier étage, vida un pot de chambre sur le « vêtement le plus noble ».
Les faits suivants prouvent une absence terrifiante de pudeur, de la part de ceux qui en sont les auteurs :
En avril 1892, c'est-à-dire en même temps que moi, était entré au i" bataillon de régiment d'infanterie n" 98, à Metz, un aspirant officier, répondant au nom de Heslacher. Quand il eut servi pendant le temps voulu, il fut promu officier. Si je m'en réfère à ce que m'a rapporté la propriétaire de l'auberge Friedrich, rue des Allemands, — c'étaillà qu'il habitait, — M. le lieutenant a accompli le tour de force « plein de goût » que voici :
Une nuit, il avait offert l'hospitalité de son logis virginal à une dame et... dans sa... conversation... il avait fait usage d'accessoires en caoutchouc destinés à un usage hygiénique. Ces accessoires, il les conserva...
Le vétérinaire cantonal Wagner, d'Enzheim, canton d'Ernstein, m'a rapporté, ces années dernières, le haut fait que voici d'un officier supérieur :
Certain jour où il y avait des troupes de passage à Enzheim, les officiers se réunirent dans la meilleure auberge de ce village et passèrent leur temps à se raconter des anecdotes graveleuses et des saletés. M. Wagner, étant vétérinaire de réserve, avait été invité à assister à cette petite fête de famille, dont les participants étaient colossalement gais. Le plus enragé de la bande était un major, d'un certain Age, dont les ignominies dépassaient toute imagination.
Tout d'abord, les braves paysans, qui se trou-
valent dans la salle, rirent de ces ordures ; finalement, ils s'en allèrent en disant : a Quel vieux cochon, jamais de la vie nous n'aurions cru un officier capable de débiter de pareilles saloperies ! »
Ce n'est pas tout d'être arrogant et suffisant, il faut, du moins, en avoir le droit, c'est-à-dire faire preuve d'une moralité correspondante. Je crois avoir montré, par ce qui précède, ce qu'il faut penser de la sévérité des mœurs au corps d'officiers allemands.
Cène sont pas seulement les officiers garçons, ce sont aussi les officiers mariés qui mènent une existence désordonnée et'condamnable. Il est très humain que l'officier célibataire satisfasse de temps en temps ses instincts; en revanche, il est absolument condamnable que le culte de l'amour constitue l'occupation principale de l'officier allemand. Encore bien plus blâmables sont les officiers mariés qui, pour employer une expression en usage dans le monde militaire, ont « leur champ de tir propre ».
En Alsace et Lorraine, on s'imagine, parfois, être reporté à l'âge de l'Ancien Testament. Comme jadis, on ne se fait aucun scrupule d'entretenir une concubine parallèlement à sa légitime épouse. Dans leç milieux d'officiers, aussi bien que dans les régions supérieures de la société du Reichsland, on cultive les enseignements de Mahomet avec autant d'ardeur que ceux du christianisme. A ce propos, je crois devoir reproduire une lettre qui, après l'apparition de ma première brochure, m'a été adressée par un conseiller de justice militaire en retraite.
Cette lettre ne fait que confirmer ce que j'ai dit précédemment.
(( Berlin, le 26 mars 1906.
» Honoré Monsieur Stéphany,
» Un Suisse de mes amis, qui est venu passer quelque temps cliez moi, m'a apporté voire brochure, laquelle, vous le savez, est interdite en Allemagne. Je crois devoir vous dire qu'ayant vécu pendant vingt ans en Alsace-Lorraine, en qualité d'employé militaire, je suis en mesure de confirmer la plupart des faits que vous y avez avancés, Toutefois, il s'y est insinué une inexactitude, très insignifiante, qui fournira à vos adversaires l'occasion ae tout nier.
» Le lieutenant auquel vous avez reproché des actes contre nature n'a pas été mis à la porte à cause de cela ; il a été dénoncé par ses camarades de régiment parce quil avait triché au jeu. »
Je dois observer, à ce propos, que mon correspondant ne semble pas être très bien informé sur la question. Ce qu'il dit au sujet de la tricherie au jeu est parfaitement exact, mais c'est elle qui a provoqué l'enquête faite concernant la vie privée du lieutenant de Baumbach. C'est au cours de cette enquête que l'on a découvert les actes contre nature dont il s'était rendu coupable, et c'est à la suite de ceci que cet individu a pris la fuite.
Mon correspondant dit ensuite :
(( Je crois que vous ignorez les scandales qui ont été occasionnés à Sarrebourg : 1° par le lieutenantcolonel de Kônig, qui considérait les dames de son régiment comme » son peloton » ; 2" par le capitaine Scheder, qui faillit être tué en duel par le capitaine d infanterie de Planitz, l'amant de sa femme.
» Les généraux eux-mêmes ne valaient pas mieux. M. de Bessing avait, jadis, volé la caisse du casino
à Hanovre ; comme il avait des parents très haut placés, il fut simplement muté.
» Il y a bon nombre d'années, en présence d'un grand nombre d'officiers, le lieutenant de Blumenthal lui a dit. un jour : « Monsieur le major, auriezvous l'intention de me voler, moi aussi? » A Sarrebourg, le même de Bessing s'efforça de faire réformer un cheval en très bon état, dans le seul but de le racheter. Son commandant de régiment ayant voulu s'y opposer, de Bessing, secondé par le général de division Masso et par le général Blum, qui était haï de tous ses inférieurs, lui cassa les reins. L'autre s'en alla en Amérique. Actuellement, il est général au service de la République argentine et jouit d'une très grande considération.
» Je pourrais vous citer encore une foule de cas du même genre, des choses qui ne sont nullement propres à germaniser les Alsaciens-Lorrains, ni à faire d'eux des Allemands contents de leur sort.
» C'est avec la plus grande sympathie pour vous et pour votre sort futur que je signe. »
» P. -S. — Comme ma lettre serait très probablement confisquée par la poste, je la confie à mon ami qui vous la remettra en mains propres. »
En vérité, ce tableau est enchanteur. La lettre était signée du nom de son auteur, mais j'ai promis à ce monsieur de ne pas le révéler.
Passons à un autre sujet, à la tragédie Fitlig- Kohl.
Le capitaine d'infanterie Fittig, en garnison à Sarrebourg (Lorraine) entretenait, depuis longtemps, des relations coupables avec la femme de l'ingénieur Kohi. Ces relations, qui étaient le secret
de Polichinelle, n'étaient pas connues -du mari. Pour éviter un esclandre, qui ne devait pas tardera éclater, l'ingénieur kohl fut déplacé et envoyé à Cassel. Personne ne lui ayant rendu sa visite d'arrivée, Rohl se renseigna auprès de l'autorité supérieure et alors celle-ci fut bien obligée de lui ouvrir les yeux sur les motifs pour lesquels la société l'avait mis en quarantaine.
Ayant fait faire, sous main, une enquête à Strasbourg, l'époux acquit, à sa grande stupéfaction, la certitude que sa femme avait régulièrement des rendez-vous avec le capitaine Fitlig dans un logement de garçon, situé rue de Pierres. A la suite de ceci. Kohl et Fittig se battirent en duel et le premier fut blessé. L'épouse indigne mit fin à ses jours par le poison.
Quant au séducteur, pense-t-on qu'il fut mis à l'écart par le monde qui se respecte et qu'il fut expulsé de l'armée? Non, chers lecteurs, le capitaine Fittig est actuellement à la veille d'être promu au grade de major et, très prochainement, il épousera la fille d'un juge au tribunal supérieur de Colmar. En gratifiant d'un coup de revolver l'homme dont il avait détruit le bonheur familial, il s'est réhabilité aux yeux de la société et s'est montré digne de rester l'un des plus « nobles de la nation ».
J'ai indiqué, précédemment, les pioyens dont les officiers célibataires font usage pour se procurer la satisfaction de certains instincts. Je tiens à compléter les renseignements à ce sujet.
Dans les petites garnisons, le système des « collages » a pris, à un moment donné, une telle extension que, non seulement les chefs militaires, mais
encore les autorités civiles furent obligées d'intervenir pour mettre un terme à cette vie crapuleuse qui devenait un scandale pour toute la population. C'est ainsi que ces années dernières le maire de Dieuze, M. Ebel, s'est vu obligé de prendre une série de mesures extrêmement sévères.
En raison de cette intervention, dictée par la morale, d'ailleurs aussi nécessaire que fondée, et accueillie avec la plus vive satisfaction par la population civile, M. Ebel recueillit la haine de tout le corps d'officiers. A dater de là, tous les officiers évitèrent de saluer le maire et ne laissèrent pas échapper une occasion de lui témoigner leur dédain. M. Ebel vit encore, et il appartient à l'administration de l'Alsace-Lorraine en qualité d'inspecteur de police. Par conséquent, il est en mesure de confirmer la véracité de mes dires.
La situation de Dieuze n'était pas unique en son genre; on retrouvait le même état de choses dans d'autres petites garnisons et à un degré plus grave encore à Morhange. A ïhionville, l'administration municipale n'osait pas intervenir, car le corps d'officiers et les fonctionnaires faisaient cause commune. Sous ce rapport, le brigadier chef de police de cette ville m'a fait un jour une réflexion caractéristique.
Le général en chef, comte Haéseler, ayant supprimé les « pigeonniers » de Thionville, les officiers ne sachant pas comment les remplacer, logèrent leurs « colombes » chez des tenancières de bureaux de placement de Metz. A dater de là, ces dernières maisons, en particulier celle de la femme Ritten, devinrent de véritables maisons de tolérance et
furent surveillées étroitement par la police des mœurs.
De toutes parts, les officiers sont favorisés au point de vue de l'inconduite. Ainsi le directeur du théâtre municipal de Metz, M. Herfeld, leur fournit tous les moyens matériels voulus pour cela. Ce juif berlinois, roué et dépourvu de scrupules, ne payait que des appointements très modestes à son personnel féminin et leur disait que, pour se procurer ee qu'il leur fallait pour vivre, elles n'avaient qu'à s'adresser aux nombreux officiers de la garnison de Metz.
Quand l'une ou l'autre de ces artistes se plaignait de l'exiguïté de ses feux, cet individu l'envoyait promener en lui disant : « Ma chère demoiselle, je ne puis vous donner plus. D'ailleurs, il y a, à Metz, tant et tant de régiments de cavalerie, d'artillerie et d'infanterie. Vous me comprenez bien. » La plupart d'entre elles comprenaient l'allusion de leur directeur et devenaient la proie des officiers.
A ce sujet, je tiens à rapporter une histoire très réussie, une scène tragi-comique, qui a fait la joie des initiés.
Une des artistes du théâtre de Metz, la soubretio, avait une nombreuse clientèle parmi les officiers du régiment de dragons n" 9, régiment dont le propriétaire es t le statthalter actuel d'Alsace-Lorraine, prince Hermann de Hohenlohe-Langenburg. Un dimanche après-midi, le lieutenant de Schebeck, de ce régiment, se trouvant en visite chez cette personne, un de ses camarades, le lieutenant baron de Yingem, demanda à être admis également. Suivant le témoigage de personnes bien informées, le lieutenant de
Schebeck, très décolleté, alla ouvrir à son camarade. A cette vue l'autre tomba des nues et après s'être brièvement excusé, fit demi-tour et dégringola, quatre à quatre, l'escalier.
Dans sa précipitation, il n'avait pas remarqué que le maître d'hôtel du restaurant voisin, Bavaria, montait porteur de deux énormes plateaux sur lesquels étaient rangées une série de choses- exquises commandées par le lieutenant de Schebeck. 11 en résulta un carambolage formidable : le lieutenant de Vingem renversa le malheureux maître d'hôtel et le souper des deux amoureux alla se promener dans toutes les directions. Ce n'était qu'une victoire à la Pyrrhus, car le vainqueur et le vaincu se relevèrent en assez mauvais état. Le lieutenant de Schebeck se vit obligé de payer l'indemnité de guerre, « car son camarade avait battu en retraite avec la plus grande précipitation ».
Ainsi que je l'ai démontré plus haut, les officiers capables de s'offrir une maîtresse, ou d'entretenir une actrice, forment l'exception. Toutefois, les pauvres diables en arrivent également à leurs fins, car ils se contentent de femmes moins relevées. Un jour, un de ces philosophes des « raisins trop verts » m'a dit : u Je préfère une petite bonne, bien propre, à la demi-mondaine la plus chic. » Je vous crois, monsieur le lieutenant.
Les officiers, qui ont un faible pour les bonnes, trouvent, dans les bals de sous-officiers qui sont donnés chaque année, une occasion de faire de pareilles connaissances. Comme le prouvent les faits, MM. les officiers donnent très vigoureusement dans le collier et font briller tout l'éclat de leurs
uniformes pour nouer des relations avec des cuisinières qui, à leur contact, s'imaginent être au septième ciel. Les sou s -officiers, au contraire, d'abord très flattés de l'honneur dont leurs bonnes amies sont l'objet, constatent par la suite, avec une fureur contenue, que leurs supérieurs leur ont « levé leur fiancée ». A la suite de ces bals de sous-officiers, il y a presque toujours un « changez les dames ».
Au point de vue des liaisons qui n'étaient pas « sélects », trois officiers bavarois de la garnison de Metz se faisaient remarquer d'une façon toute particulière. C'étaient le capitaine Grober et les deux frères Mohrmann, dont l'aîné était capitaine et l'autre sous-lieutenant. Ces trois personnages opéraient chaque jour des razzias parmi les bonnes et, d'une façon générale, ne fréquentaient que la lie de la population féminine de Metz.
Les officiers riches, qui peuvent s'offrir des femmes plus chic, ne sont pas obligés de descendre dans ces profondeurs. Ils n'ont même pas à se donner de peine, car les femmes courent après eux, en quelque sorte. Les courses de chevaux, dans l'ile Saint-Symphorien à Metz et dans les prairies de rill, à Strasbourg, sont des lieux de rendez-vous où prennent naissance une foule de liaisons.
Le soir, après la fin des courses, les vainqueurs gaspillent l'argent gagné; les autres s'en vont dans des brasseries de femmes ou dans des maisons de tolérance. Toute personne qui n'a pas été en situation d'observer cela n'a qu'à se renseigner auprès de la police des mœurs. Celle-ci lui racontera les choses les plus édifiantes à cet égard.
Ces officiers, blasés au point de vue sexuel, éner
vés par des débordements continuels, ont besoin d'un piment tout particulier pour remettre en activité leurs esprits vitaux émoussés. Ce sont ces volcans éteints qui passent leur existence à la poursuite de ce que, dans le monde des viveurs, on appelle « du veau », c'est-à-dire des filles qui ne sont pas encore adultes. Ils ne se soucient guère du Code pénal de l'empire allemand, avec lequel ils entrent continuellement en conflit.
J'ai cité, dans ma première brochure, un cas tout à fait odieux, dont les témoins vivent encore et peuvent attester la sincérité de mes dires. Un autre cas, du même genre, a eu une issue fatale, en ce sens que le séducteur s'est suicidé pour ne pas aller au bagne. Le fait s'est passé tout récemment dans une ville d'industrie, située contre la frontière d'Alsace-Lorraine et dont la garnison est relativement nombreuse; il s'agit de Saarbruck. Un médecin aide-major avait su affoler deux petites filles de douze et treize ans, appartenant à d'excellentes familles et qui allaient encore à l'école supérieure des filles. Il les attira dans son logement et les déflora. Comme il fallait s'y attendre, la chose s'ébruita et ce débauché mit fin à ses jours en se tirant un coup de revolver.
Le major Stortz emploie d'autres moyens pour recouvrer ses forces viriles perdues. 11 est allé chez un médecin de Wiesbaden, un spécialiste renommé, qui lui a fait suivre un traitement régénérateur, basé sur l'emploi de l'électricité. Ce traitement a donné des résultats absolument ébourilfants, tels que, si M. Stortz avait appartenu au règne animai, on aurait pu l'employer pour la reproduction.
Bon nombre de femmes ont eu à pâtir des effets de cette régénération si étonnante.
Pour compléter mes renseignements sur ce major, je dirai aussi qu'étant un jour en état complet d'ivresse il a perdu toutes ses décorations et que, très fréquemment, il lui est arrivé de donner communication, au premier venu, des dossiers de mobilisation dont il était détenteur. De toutes manières, c'était un cligne représentant de la catégorie « des plus nobles de la nation ».
J'avais avancé dans ma brochure que les officiers se livrent aux jouissances les plus singulières dans les maisons qu'ils fréquentent.
Je m'étais borné à désigner leur passion sous le nom de sodomie et je n'avais pas jugé utile de donner de détails à cet égard.
Dans l'entretemps, j'ai reçu, de différents côtés, notamment de la part de professeurs, d'hommes de lettres et de journalistes, des lettres m'invitant à être plus explicite dans mon deuxième ouvrage (dans le présent ouvrage), à ne pas me borner à de simples allusions et à montrer, dans toute leur nudité, les vices et la dépravation de ces privilégiés de la société.
Avant de faire droit à ces demandes, je me crois ten*u d'affirmer, de la façon la plus solennelle, que les descriptions qui vont suivre ne me sont nullement inspirées par le désir de me livrer à des fioritures pornographiques, mais que je me borne simplement à rapporter des faits absolument vrais, des faits que j'ai observés de mes propres yeux lorsque j'étais commissaire criminel, ou qui m'ont été rapportés parla police des mœurs, parles propriétaires
ou les portières des maisons de tolérance. Je repousse du pied les accusations d'immoralité que l'on pourrait me lancer. Je suis simplement un chroniqueur qui enregistre les faits dans leur nudité et je laisse la responsabilité de ces ordures à ceux qui s'y vautrent.
Je dirai encore que, si les filles publiques, les propriétaires et le personnel servant des maisons publiques voulaient desserrer les dents et raconter ce qu'ils ont vu, au cours des années, le monde se trouverait en présence d'un abîme, dont la vue seule le remplirait d'horreur et d'effroi. Je vais, dans ce qui suit, lever, avec la plus grande discrétion, un coin du voile, qui recouvre les ignominies de la vie sexuelle des « plus nobles de la nation ».
Les actes contre nature auxquels se livrent les officiers dans les maisons consistent en ce qui suit :
Masochisme.
Certains officiers se complaisent dans le rôle de l'homme maltraité par la femme. Quand ils sont dans les maisons de tolérance, ils se font gifler et donner des coups de poing par les filles, quelquesuns même se couchent par terre et se font fouler aux pieds. Ces coups de pied sont particulièrement aimés s'ils sont donnés par un petit pied coquet, chaussé de hautes bottines à boutons, montant jusqu'au mollet et munies de talons très hauts. Les femmes remplissant ce ministère doivent posséder un regard et un caractère dominateur, ou du moins faire semblant de les avoir, de façon que leur victime se berce de l'illusion d'être asservie par elles.
Ici, comme dans le llagellanlisme, la plus haute jouissance pour Ihomuie consiste non pas dans ses relations naturelles avec la femme, mais dans la sensation des douleurs corporelles qu'elle lui inflirre.
Flagellation.
Dans certaines maisons de tolérance de la rue des Pêcheurs, de Strasbourg, se trouvent enfermées dans une armoire .^ecrètc delongueset Ilexibles baguettes qui servent à satisfaire les goûts de certains spécialistes. Le llagellantisme, qui recrute ses principaux adhérents parmi les officiers de la garnison de Strasbourg, consiste en ceci : l'homme et la femme étant complètement nus, cette dernière frappe son compagnon à l'aide de ces baguettes ; elle continue ainsi jusqu'à ce qu'il soit en sang. Arrivé à l'extase des sens, l'homme prend une part active à cet acte de torture.
Les médecins, qui passent chaque semaine la visite dans les maisons publiques, savent que ces pratiques sont en grande faveur. Au cours de leurs visites, ils constatent aussi que beaucoup de ces filles portent, en plus des traces de ces coups, des traces de morsures, qui, souvent, nécessitent leur admission dans un hôpital. D'après les aveux arrachés à certaines de ces femmes, il résulte que des officiers, en grand nombre, se livrent à ce genre de sport qui est une variété du sadisme. Les principales aberrations sexuelles les plus épouvantables et les plus dégoûtantes, auxquelles se livrent les officiers, sont de nature à exciter l'horreur et à vous soulever le cœur. En voici quelques échantillons :
Bon nombre d'entre eux, — notamment les hommes d'un certain âge — plus particulièrement des officiers supérieurs célibataires, ruinés par des excès de toute nature, et absolument insensibles aux charmes de la femme en elle-même, ne peuvent plus se procurer de jouissances qu'en se livrant aux horreurs que voici :
et un qui avalait avec
délices le cérumen des filles.
Dans les bains, au sous-sol de la Maison Rouge, à Metz, les baignoires sont faites pour deux personnes. La clientèle de cet établissement est, pour ainsi dire, exclusivement composée d'officiers.
Parmi les autres vices d'une pratique courante dans le corps d'officiers, je citerai encore :
i" L'homosexualité, que je n'ai pas besoin de définir autrement, puisque ce n'est pas autre chose que la vulgaire pédérastie.
Les premières victimes des officiers sont généralement leurs ordonnances.
2° La pédérastie proprement dite, .s'exerçant sur de petits garçons, est plus rare.
3° La sodomie, c'est-à-dire la satisfaction contre nature des instincts sexuels. Celle-ci est une spécialité des officiers des troupes montées et y est même très en faveur.
Etant donnée l'activité phénoménale que les officiers déploient dans le domaine de l'amour, activité qui, en certains cas, affecte la forme de l'érotomanie, il est forcé que ces messieurs soient affligés de toutes les maladies possibles et imaginables. Ceci arrive d'autant plus fatalement que la plupart des >' plus nobles de la nation » n'ayant pas le moyen de dépenser de l'argent pour avoir des fruits de choix, en sont réduits à se contenter de fruits véreux.
Je n'en finirais pas, si je voulais citer ceux de ces messieurs qui sont affligés de ce qu'on appelle chez nous « le mal français ».
L'un d'eux, un sous-lieutenant du 192'' d'infanterie, en garnison à Metz, et dont je ne me rappelle pas le nom, avait gagné une syphilis carabinée en fréquentant une fille du café Muller. Lorsque le mal se fut déclaré, il annonça qu'il se vengerait de tout le monde féminin, et il communiqua volontairement ce mal à une infinité de femmes.
Le lieutenant Helder, du régiment d'infanterie no 98, à Metz, opéra de la même façon. Il faisait ménage avec une fille de brasserie ; lorsqu'il la renvoya, il lui laissa, en souvenir, une maladie quil avait gagnée on ne sait où. Celle-ci la transmit, à son tour, à ses nombreux amants de circonstance, et, finalement, au sous-officier qui l'épousa plus tard.
Un lieutenant de l'un des régiments de dragons de Metz rapporta de la même manière, mais sans s'en douter, une pareille maladie à sa femme, qui la transmit elle-même à son enfant. J'ai promis — et je le regrette fort — de ne pas nommer cet offi-
cier. Toutefois, je me réserve de ne pas tenir la parole donnée, au cas où l'on émettrait des doutes à l'égard de ce que j'avance ici.
L'officier en question était célibataire, était connu dans toutes les maisons publiques de Metz, en raison du goût particulier qu'il manifestait pour « l'amour de la bouche ». Quand il eut vidé jusqu'à la lie la coupe des jouissances, il épousa la fille d'un haut fonctionnaire, une jeune et belle fille qui n'est plus aujourd'hui qu'une fleur fanée, et dont l'enfant est condamné à traîner, à travers la vie, les stigmates de la vie immonde de son père.
Parmi les officiers qui portent au front le sceau de leur conduite ignoble, je citerai seulement les suivants, dont les ignominies sont connues iirbi et orbi; savoir, le lieutenant Hertung, du i3° dragons, de Metz, un fantoche grotesque, soit dit en passant; le lieutenant Rrohe, du même régiment, le lieutenant de Winterfeld, du régiment n» 98, de Metz; le lieutenant Wondheim, du même régiment, le capitaine Faschner, le lieutenant Siltkmann, du régiment d'infanterie du Roi n" i45, le capitaine Schappers, du régiment d'artillerie badois, à Strasbourg, etc. , etc. Je m'arrête, parce que je n'en finirais pas si je voulais citer tous les noms.
L'existence dépravée des officiers n'est pas seule ment nuisible à leur santé, elle entraîne encore des conséquences déplorables. Les simples soldats et leurs officiers, voyant leurs supérieurs incapables de se tenir droits à la suite d'une nuit d'orgie, s'amusent royalement à leurs dépens et se permettent les plaisanteries les plus inconvenantes à leur endroit.
En fait, le subordonné, dans l'armée allemande, ne possède pas l'ombre d'estime, ni de respect, pour ses officiers, car il connaît à fond l'existence privée que mènent ces «plus nobles de la nation ».
C'est avec intention que je n'ai pas parlé de l'attachement ou de l'affection des soldats pour leurs chefs. Ça n'existe pas. Ce que l'on appelle respect et discipline, dans l'armée allemande, n'est en réalité, qu'une frousse épouvantable. Tout à l'heure, je m'étendrai plus longuement sur ce chapitre.
La passion du jeu atteint des proportions fabuleuses dans le corps d'ofliciers allemands. Si la chose n'avait pas été connue de vieille date, les scandales qui se sont passés tout récemment seraient de nature à nous éclairer sur ce point et à nous montrer l'extension que celte folie a prise dans l'armée. En août 1906, la Posl, de Munich, rapportait ce qui suit :
« Les héros de ce roman sont des officiers appartenant à l'élite de la nation. Le principal d'entre eux, M. de Ilirn, étant capitaine, avait en sus de ses revenus, se montant à 5, 000 mark, une rente de 10,000 mark que lui payait son beau-père. Bien qu'il n'eût plus aucune fortune, il avait des passions si coûteuses que, pour les satisfaire, en l'espace de treize mois, il a fait pour un demi-m.illion de dettes. Le lieutenant B...,sans aucune fortune personnelle, n'ayant pour vivre que ses appointements et une rente mensuelle de 5oo mark, à lui servie par son beau-père, a réussi à faire en quatorze mois 1 5,000 mark de dettes. Le lieutenant D..., en sus de ses appointements, reçoit, par mois, 100 mark de ses parents. En plus de ses ap-
pointements, le lieutenant de T... a 3o,ooo mark de rente; chacun de ces deux messieurs s'entend à contracter en dix-neuf mois plus d'un demi-million de mark de dettes. Pour se procurer de l'argent ils ont recours aux moyens les plus désespérés; le cinquième de la bande, le capitaine K..., qui n'a que ses appointements et un très faible revenu, signe, en quinze mois pour ses camarades, de H... et B..,, des billets de complaisance se montant à 100,000 mark.
» Tous les intermédiaires qui se chargent de procurer de l'argent sont mis sur pied par ces officiers qui se signent mutuellement des billets. Ceux-ci acceptent tout : argent comptant, valeurs et hypothèques. Quand la chose n'est plus possible de cette façon-là, ils acceptent des bijoux, des tableaux, des chevaux, des voitures, des paniers de Champagne ou d'autres vins, des armes, des bicyclettes, qu'ils revendent aussitôt ou mettent en gage; ils achètent même à l'étranger des villas, des propriétés, etc., etc.
» La catastrophe ne se fait pas longtemps attendre, le capitaine de Hirn se sauve à l'étranger. Après quelques voyages en zigzag le fugitif revient. Pour faux en écritures et outrages à la pudeur, il est condamné à quelques années de travaux forcés et à la révocation. Par une faveur spéciale du souverain, ces travaux forcés sont commués en emprisonnement. Le lieutenant B... est destitué, les lieutenants D... et baron de ï..., grâce à l'intervention de parents très riches, sont conservés à l'armée. Le capitaine de K..., n'étant pas en situation de payer les billets qu'il a signés, doit paraître en unilorme et prête le serment déclaratoiie. Lui aussi est encore on activité; le procureur du roi ne donne pas suite à la plainte en escroquerie portée contre ces officiers.
» Le dernier chapitre de ce roman est formé par un grand procès d'usure. Sur le banc des accusés, on voit un médecin connu et dix-neuf autres personnes, au nombre desquelles figurent trois anciens officiers, un avocat et deux membres de la famille de M... Au banc des témoins se présentent un grand nombre d'officiers, des avocats et un membre du conseil du royaume. »
A ce propos, le Bayerischc Kurier écrit ce qui suit :
« L'attaché militaire prussien, à Munich, major Egmont de Websky est impliqué dans l'affaire des joueurs, de concert avec le comte Pocci, le comte Max Emmanuel Preysing et autres, et il a pratiqué le jeu de hasard, non pas au club de la noblesse, non pas davantage au jeune club de la noblesse, dans ces deux maisons les statuts interdisant les jeux de hasard.
» Celait beaucoup plus simple, on jouait dans le logement de l'un de ces messieurs, etc. »
Cette affaire de jeu a eu des conséquences qui se sont répercutées jusque dans la « petite garnison de Dieuze » en Lorraine, où le lieutenant de chevau-légers Muhe s'est comporté à la façon d'un brigand. En effet, il a escroqué, de la façon la plus vulgaire, son camarade de régiment, le duc François-Joseph, fils du duc Charles-Théodore de Bavière. Cet individu a finalement été condamné à la prison et a été destitué. La Berliner Morgen-Zeitung fait à ce propos les réflexions suivantes:
« 11 y avait, à Dieuze, un véritable tripot, où se rencontraient non seulement tous les gentilshommes appartenant à la haute noblesse de Bavière,
mais encore des Autrichiens, des Prussiens et des sportsmen sans particule.
)) On prétend aussi que ces messieurs ne se bornaient pas à jouer et qu'ils participaient à des bals extrêmement intéressants, donnés dans les costumes les plus décolletés. Dans ce procès, sont impliqués des officiers, des gentilshommes et des usuriers de Munich, de Metz, de Strasbourg, de Wurtzbourg, etc. On pontait en argent ou en billets. A deux reprises, on a joué deux artistes qui étaient les maîtresses de deux de ces gentilshommes; ayant été perdues, elles passèrent en d'autres mains. L'une de ces divas avait été autrefois la maîtresse d'un consul à Munich; ce dernier ayant fait, un soir, de grosses pertes, la céda au comte Preysing à qui elle plaisait. Quand celui-ci en eut assez, il se débarrassa d'elle en lui faisant un cadeau. »
Or, de tout temps, l'expérience nous apprend que « les mauvais exemples sont contagieux ».
Le sous-officier allemand cherchant à imiter, jusque dans ses ridicules, son supérieur qui, pour pour lui, estf l'incarnation de la distinction, MM. les sous-off se sont empressés déjouer à leur tour.
Ces pauvres bougres feraient vraiment mieux de garder les quelques sous qui leur restent de leur solde et de les employer à agrémenter d'un morceau de fromage leur triste souper, composé, comme on le sait, d'un morceau de pain et d'un verre de café.
La noble passion du jeu est tellement ancrée dans le milieu des sous-officiers que, récemment, à Berlin, un capitaine informé de la chose par une lettre anonyme, pénétra dans un établissement fré-
quenté par eux et les trouva occupés à jouer. De très gros enjeux étaient sur la table.
Evidemment, il n'est pas honteux de ne pas être riche ou de n'avoir que juste le strict nécessaire pour vivre, mais il ne faut pas que l'insuffisance des moyens soit une excuse pour les gens qui prétendent vivre aux dépens de leur prochain. C'est, pourtant, ce que font la plupart des officiers, quand ils ont déposé leurs derniers sous sur l'autel des dames Vénus et Fortune.
Un grand nombre d'officiers sans fortune et des familles entières d'officiers ne vivent que d'emprunts. Le tapa'/e existe en proportion inverse de la <( noblesse des sentiments ».
Dans l'armée allemande, le tapage est inséparable de l'uniforme. C'est à ce fait que doit son existence le proverbe;
« 11 a des dettes comme un officier supérieur. »
C'est un mal dont les officiers sont les premiers à se rendre compte. En iSgS, accompagnant à son domicile mon lieutenant, un soir, après avoir célébré la fête de l'empereur, il me dit:
— Oui, oui, mon cher Stéphany, dans notre métier, tout ce qui brille n'est pas or » ,
Cet olTicier était un des rares merles blancs de notre armée ; il vivait selon ses moyens et avait le courage de mettre le doigt sur la plaie. Parmi ceux qui pratiquaient avec ferveur la doctrine: « Après nous le déluge ». se distinguaient, surtout, les lieutenants baron de Kromer, du régiment d'infanterie n" 67, et Buer, du régiment d'infanterie n" 98.
Tous deux appartiennent à la catégorie des poules de marais de la garnison de Metz. Le lieutenant
Buer étaitun joueur enragé. Il empruntait de l'argent à tous les garçons de café; ce qui suffît pour caractériser la nolDlesse de ses sentiments. 11 ne constituait, d'ailleurs, pas une exception, car la plupart des officiers acceptent les pire^ humiliations , quand il s'agit pour eux de réaliser un emprunt.
11 y avait, à Metz, en qualité d'engagé volontaire, au régiment de dragons n" i3, un jeune homme nommé Fester, qui était le fils d'un riche commerçant. Il avait pour ami un voyageur de commerce, également dans une belle situation de fortune, et qui s'appelait Spatzer.
Suivant le proverbe allemand « le butin allèche les voleurs », lui et son ami ne tardèrent pas à se voir entourés d'une bande innombrable d'officiers d'infanterie. Ces messieurs, attirés par l'éclat des pièces d'or qui garnissaient les porte-monnaie de Fester et de Spatzer, les honorèrent de leur fréquentation. En échange de quoi, ils vécurent à leurs crochets et leur empruntèrent des sommes considérables. Le plus dégoûtant de l'affaire, c'est que ces messieurs, aux nobles sentiments, dès que leurs banquiers avaient tourné le dos, se moquaient d'eux et les traitaient de calicots. Entre tous ces pirates, se distinguait principalement le lieutenant Scheller, du régiment d'infanterie n° i3o. C'est par lui que j'ai fait la connaissance de cette catégorie de détrousseurs de grandes routes et que j'ai été témoin oculaire et auriculaire des faits que je rapporte.
Le lieutenant de Heduck, un monsieur qui n'était noble que de nom, était le digne émule des précédents. Le mardi gras de l'année 1898, — à cette époque je servais en qualité de volontaire d'un an
au régiment de M. de Ileduck, — celui-ci, que j'avais rencontré au restaurant Zeising, rue des Romains, me pria de payer plusieurs verres de cognac qu'il avait pris, sous prétexte qu'il avait dépensé tout son argent.
Quand nous nous séparâmes, dans la rue, il me pria de lui prêter un mark ôo disant qu'il allait prendre du café; ce personnage a été mis, plus tard, dans une maison de fous. 11 devait déjà être atteint d'une perte de mémoire, bien longtemps auparavant, car il n'a jamais songé à me restituer les i mark 5o dont il m'avait soulagé.
Parlons maintenant un peu des officiers mariés.
Pour sacrifier à la représentation, ils n'hésitent pas à crever de faim. Parmi les gens qui ont atteint une véritable célébrité dans le domaine de l'a épate « et aussi de la mortification stomacale, je citerai les familles suivantes qui ont habité Metz: le général Bronsart de Schellendorf ; général d'Oppeln Bronikowski, général de Woyna, colonel baron de Pœllnitz, capitaine KOnig, capitaine de Mack. Ces derniers n'étaient pas seulement partisans de la mortification de leur ventre, ils cravachaient l'un sa femme, l'autre sa domestique; Au reste, le public sait fort bien que dans les familles d'officiers, la cravache joue un rôle considérable.
De même que la méthode de jeûne, le tapajc est pratiqué sur une vaste échelle par les familles d'officiers désireuses défaire de l'a épate ». Beaucoup de ces gens, qui font un volume énorme, ne songent qu'en dernier lieu à désintéresser leurs créanciers. D'après le point d'honneur admis par cette « élite de la nation », les dettes de jeu doivent être payées
dans les vingt-qualre heures. En revanche, le malheureux ouvrier, qui gagne péniblement son existence, est obligé d'user, Dieu sait combien de paires de semelles pour arriver à se faire payer — trop heureux encore lorsqu'il y réussit — les quelques paires de mark qui lui sont dus. Et combien de fois, au préalable, ne se voient-ils pas éconduire après avoir reçu un paquet d'injures!
Quand le crédit est épuisé partout, on fait un pas de plus et on commet des actes indélicats. Je puis citer à l'appui de ce qui précède une foule de scandales qui se sont passés dans le monde des officiers.
Ainsi l'intendant militaire de Carlsruhe, général de Schlechtung, fit mettre en gage, par un de ses domestiques, l'argenterie dont il n'avait le droit de faire usage que dans certaines occasions, mais dont, abusivement, il se servait chaque jour. A la suite de cet acte de malhonnêteté, l'administrateur de la garnison, Ileinrichs. fut saigné à blanc, car il fut contraint de verser de sa poche la somme nécessaire pour dégager cette argenterie La femme du général, une personne très pieuse, avait les mêmes principes au point de vue du « tien et du mien ».
Elle fit cadeau à une église d'une tapisserie de prix, appartenant au logement de service qu'elle occupait, et la remplaça par une autre complètement usée et dépourvue de toute valeur.
La pauvreté qui règne dans les familles d'officiers se traduit par toutes sortes de manifestations, notamment par les toilettes misérables et sans goût que portent la plupart des femmes. En Alsace-Lorraine, où le chic français s'est conservé intégralement, la moindre petite couturière ou demoiselle
de magasin est habillée plus élégamment que « les dames d'officiers ». Et, comme l'habit fait le moine, on peut s'imaginer les comparaisons auxquelles s€ livrent les habitants.
Et l'éducation des enfants I
Ces pauvres petits malheureux, après avoir crevé de faim à la maison paternelle, jusqu'au jour où ils atteignent l'âge exigé, sont, la plupart du temps, fourrés dans une école de cadets. Là, moyennant une rétribution très modique, et plus généralement gratuitement, ils mangent au moins à leur faim. Les parents sont débarrassés deux à peu de frais et, par conséquent, affranchis de graves préoccupations.
Au sortir de l'école des cadets, ils entrent alors dans la misère dorée, dans l'armée, qui est l'ancre de salut pour les enfants d'officiers et les nobles pauvres.
Ces derniers sont très nombreux. En raison de leur sang bleu, la carrière militaire est la seule qu'ils puissent embrasser. C'est aussi la seule que puissent accepter un grand nombre d'entre eux. J'en connais des masses, tordus, mal bâtis, qui n'auraient jamais réussi à gagner leur pain ailleurs. Ils sont la risée de leurs inférieurs, mais ça n'a pas d'importance.
Les ordonnances et autres domestiques, tant des officiers célibataires que de ceux qui sont mariés, sont contraints de supporter les conséquences de r« épate » faite par eux. C'est au détriment du personnel de service que l'on fait les principales économies, en particulier, l'ordonnance est »■ une bonne à tout faire » dont le sort n'est pas enviable.
. La rétribution moyenne que les officiers doivent donner à leurs ordonnances n'est que de 6 mark par mois. En général, ceux-ci ne reçoivent pas un rouge liard et, par-dessus le marché, pendant les trente jours du mois ils sont, la plupart du temps, obligés d'avancer de l'argent pour les dépenses deleur officier.
Dans les ménages, lebrosseuresttraité delà façonla plus inconvenante que l'on puisse imaginer. Presque jamais on ne lui donne d'argent; de temps à autre il attrape quelques restes à manger. Il est une chose, par exemple, que les pauvres diables récoltent en masse, ce sont des gifles et des raclées formidables. Au mois de janvier 1907, le major de Tchewitz, commandant le bureau de recrutement de F reiberg, a été condamné, par le conseil de guerre, à huit semaines de forteresse, pour avoir frappé son ordonnance en trois occasions différentes. Les habitants de Metz ont conservé le souvenir des moyens originaux qu'employait l'ancien commandant du 16° corps d'armée, Haeseler, pour réprimer l'abus scandaleux que l'on faisait des ordonnances.
Le général feld-maréchal en question était une de ces rares hirondelles qui, suivant le dicton, ne font pas le printemps.
Il est fort douteux que le ministre de la guerre de Prusse ait le courage d'intervenir, à la façon du général Picquart, pour mettre un terme à l'exploitation ignoble et illégale des ordonnances. Ceci n'arrivera jamais en Allemagne.
C'est un fait connu de tout le monde que « les plus nobles de la nation » sont d'incomparables chasseurs de dots.
Ce chapitre ne serait pas complet, si je ne consacrais pas un mot à ce que l'on appelle, chez nous, les lieutenants d'été, autrement dit les officiers de reserve. Aussitôt , que ces messieurs dépouillent le brave vêtement bourgeois et qu'ils endossent, pour quelques semaines, J'uniforme, leurs sentiments, leur façon de penser, leurs habitudes et leurs manières se modifient à l'avenant. Ils n'ont plus d'autre ambition que de ressembler le plus possible aux professionnels, à k l'élite de la nation ». Tels qu'eux, ils jugent nécessaire de se distinguer par un ton brutal et de montrer une morgue à la fois grotesque et réjouissante. Plusieurs de ces u oncles de la réserve » sont atteints d'une vanité qui prend des proportions inquiétantes.
J'en connais un qui en perd littéralement la tête. C'est un professeur du lycée de Metz, le docteur Wick. Ce monsieur, qui est capitaine de landwehr. rencontra, un jour, le contrôleur des contributions directes Putz, qui est officier de contrôle de la cavalerie de landwehr. C'était à la brasserie Germania de Metz. Ces messieurs s'entretinrent, dans les formes usitées entre personnes qui se connaissent; mais, à un moment donné, M. Putz, ayanteu « l'audace » de trinquer avec l'autre, sans attendre que celui-ci en eût pris l'initiative, le capitaine de landwehr, très émotionné, bondit de sa chaise, interpella le lieutenant Putz, en lui demandant comment il pouvait se permettre de manquer pareillement de respect à un supérieur militaire. Cette histoire idiote, qui provoqua un éclat de rire général, faillit néanmoins entraîner un duel.
Au sujet des relations que les officiers de réserve
ont entre eux, il importe de faire observer ceci : Ceux qui ont des positions sociales à peu près égales se réunissent entre eux et se tiennent à l'écart de ceux qui occupent une situation un peu inférieure, et ne manquent pas une occasion de leur faire sentir la différence qu'il y a entre eux.
La chose devient tout à fait amusante quand, dans la même garnison, deux individus qui, dans la vie civile, font partie de la même hiérarchie, mais à des degrés différents, sont tous deux officiers de réserve
Quoique égaux en rang, comme officiers de réserve, quoique camarades et contraints de se montrer tels, le supérieur traite l'autre avec dédain, parfois même d'une façon insultante. Tel est par exemple le cas. à Strasbourg, entre le président de police et son ad latiis d'une part, et le commissaire de police Wehman, d'autre part; ce dernier est traité par ses deux supérieurs à la façon d'un officier de réserve de deuxième classe. On a constaté que ces messieurs se montrent particulièrement désagréables envers ce dernier, lorsqu'il revient de faire une période d'instruction. Ces messieurs ne lui pardonnent pas, étant leur inférieur, de porler comme eux « le plus noble des vêtements ».
Incontestablement, il se trouve, parmi les officiers de réserve, des gens qui ne sont pas à leur place. Je citerai entre autres le contrôleur des douanes Scher, qui a épousé la fille d'une sage-femme de Metz, condamnée à quatre ans de prison pour manœuvres abortives: puis un certain Borow. médecin à Bâle, qui, jadis, au retour d'une excursion faite à Sarrebourg, en Lorraine, a crié par la portière de
son wagon « J'em... lempereur ! ■• Emprisonné pour cette cause, il fut relâché presque aussitôt.
On ne peut pas s'imaginer les extravagances auxquelles donne lieu la nomination de certains individus an grade d'officier de réserve.
Certain gros commerçant de l'Allemagne centrale a eu l'idée fabuleuse de faire parvenir à tous ses clients la circulaire suivante :
(' J"ai l'honneur de vous annoncer, par la présente, que j'ai pris pour associé mon fils, le lieutenant de landwehr.
Je signerai comme précédemment \..., conseiller de commerce. Mon fils signera X ... lieutenant de landwehr. »
Au surplus, rien n'est plus propre à montrer le fétichisme dont l'uniforme est l'objet, en Allemagne, que la célèbre comédie du « capitaine de Rœpenick ». On peut dire qu'à cette occasion l'Allemagne a fait la joie du monde entier.
Ce fait est si récent qu'il me semble absolument inutile de me livrer à de longs développements à son sujet.
Le sous-officier allemand se distingue par son ignorance, sa brutalité et son besoin de jouir; ce dernier, d'ailleurs, est occasionné en majeure partie par l'envie irrésistible qu'il a d'imiter le mauvais exemple qui lui est donné par ses officiers.
Le sous-officier allemand est pauvre comme un rat d'église. Sa solde est inférieure à la paye d'un simple domestique de labour. .Malgré cela, il se croit obligé de représenter. Avant tout, il faut qu'il ait une fiancée, — peu importe ([u'elle ait déjà
p assé par d'innombrables mains, — il faut qu'il se montre dans toutes les auberges, et sa présence est indispensable dans toutes les salles de danse. Pour se donner un certain air de distinction, il singe les attitudes, la démarche, les manières et le ton de ses officiers. Si les semelles de ses bottes sont trouées, ça ne l'empêche pas d'avoir une bague au doigt.
Comme les moyens des sous-officiers sont très exigus, ils recourent à divers procédés pour être à même de mener la vie joyeuse. Le premier de ces procédés consiste — à l'imitation de ce que font leurs officiers, d'ailleurs — à nouer des relations avec des filles de brasserie ou des filles soumises et à se faire donner de l'argent par elles. Bon nombre d'entre eux portent même des uniformes de fantaisie, qui leur sont payés par des filles de la catégorie la plus basse. Un autre procédé consiste à voler, ains qu'en font foi de nombreuses condamnations prononcées par le conseil de guerre.
A l'époque où j'ai fait mon volontariat d'un an, un de mes caporaux de régiment, nommé Schrape, fut victime d'un vol : son propre caporal d'escouade lui enleva la nuit son porte-monnaie, qui était caché sous le traversin. Ce sous-officier fut condamné à plusieurs mois de prison et à la dégradation; plus tard, il se brûla la cervelle. Chaque jour, des conseils de guerre ont à s'occuper de vols commis par des sous officiers, au détriment de leurs subordonnés, de détournements d'objets appartenant à l'Etat, etc.
La situation devient encore bien plus lamentable pour le sous-otficier, le jour où il se marie. Les ménages de sous-officiers vivent dans un état conti-
nuel de famine et de privations. De là- résultent toutes les indélicatesses possibles et imaginables, dont la moindre est encore l'acceptation de pots-devin. Je ne connais pas de lecture plus intéressante que la brochure consacrée à ce sujet et publiée à Berlin sous le titre de Misères sociales dans l'année.
Alors que je faisais une période d'instruction, comme vice-sergent-major, au régiment d'infanterie n° i45, à Metz, j'ai fait la connaissance d'un vice-sergent-major, nommé Jank, qui me fournit un exemple typique.
Ce sous-officier, qui avait de nombreux enfants, s'enivrait chaque jour et menait une vie joyeuse, tandis que les siens mouraient dd faim à la maison. Dépourvu d'honneur et de caractère, il se faisait graisser la patte par le premier venu et était capable de toutes les infamies. Actuellement, il est inspecteur de caserne à Strasbourg.
En ce qui concerne la brutalité du sous-officier allemand, je crois qu'elle est connue du monde entier. Elle constitue une de ces vérités incontestables qui sont admises par tous. Cependant, il est nécessaire de montrer comment elle se manifeste. Cette brutalité s'exerce aussi bien à l'égard de la population civile que contre ses propres subordonnés.
La langue allemande ne possède pas de termes susceptibles de traduire exactement les horreurs dont les soldats sont victimes de la part de leurs sous-officiers.
Il ne se passe pas de jour que ceux-ci ne s'attaquent à des civils principalement dans les grandes
garnisons, telles que Metz ou Strasbourg. Aussi longtemps que j'ai été commissaire de police, il a été porté à ma connaissance une multitude de cas, dans lesquels des sous-officiers. après avoir vu des filles soumises, les ont rouées de coups et parfois même les ont blessées grièvement à coups de baïonnette.
Quant aux actes de brutalité dont les simples soldats sont victimes, on peut dire que les sousofficiers marchent de pair avec les officiers, dont ils ne font d'ailleurs que suivre les exemples. Pour cette raison, je traiterai, d'une façon générale, la question des sévices dont les soldats sont victimes.
Le soldat allemand est un être absolument dépourvu de volonté, ignorant ses droits, digne de pitié au plus haut point ; c'est iin pauvre diable, dressé à une obéissance aveugle. Pareil à une machine, il est incapable d'agir avec la moindre initiative ; ses pensées, elles-mêmes, sont assujetties à une volonté étrangère. S'il était une vulgaire bête il serait au moins assuré de trouver un appui auprès de la Société protectrice des animaux.
Chaque jour, il se voit régaler d'épithètes telles que : chien, cochon, saligaud, misérable, bandit, crapule, etc.
L'imagination des supérieurs est fertile en invention de titres injurieux que l'on ne saurait trouver dans aucune encyclopédie du monde. Ces dénominations a flatteuses » appartiennent à l'allemand spécifique des casernes. A cet égard, le fait que je vais citer est très instructif.
Étant sous-officier volontaire d'un an, j'avais dans mon escouade un mousquetaire, répondant
au nom de Stinesbeck, lequel était le fils d'un riche commerçant de la Province rhénane. Un matin, au rapport, le sergent-major de la compagnie me remit une lettre adressée à c monsieur le mousquetaire Stinesbeck ». Sur cette enveloppe, était imprimé le nom du père. En me remettant ce pli, le sergent-major me dit :
« Prévenez le nommé Stinesbeck que nous n'avons pas ici de « me>sieurs », mais seulement des tr...., du c....; qu'il l'écrive à ses cochons de parents. »
A l'occasion d'injures, qui avaient été proférées par un supérieur contre un de ses inférieurs, le tribunal militaire d'empire a rendu un jugement disant en substance que u les chefs n'ont jamais le droit, dans les réprimandes qu'ils infligent à leurs subordonnés, de leur dire des choses blessantes pour leur honneurs ».
Ceci est très exact, et les principes posés sont bons et beaux. Seulement, il faudrait qu'on les observât, et c'est ce qui n'a jamais lieu.
Même dans la vie civile, le défenseur de la patrie, qui est réserviste ou dans la landwehr, n'est pas à l'abri des injures. Lors des revues d'appel annuel, les hommes sont interpellés de la façon la plus grossière et accablés d'injures. Et Ton voudrait que des gens traites de cette façon aient du goijt pour le métier militaire et éprouvent de l'attachement pour l'armée!
Les hommes qui ont chaque jour exposé leur peau aux colonies et qui ont sacrifié leur santé, sont réduits à se laisser traiter dans les termes les
plus méprisants par le premier petit lieutenant venu, qui n'a encore senti l'odeur de la poudre qu'à la cible. En janvier 1907, le Berliner Tageblatt signalait un fait absolument révollant.
Un soldat, qui avait servi pendant quelques années dans le Sud-Ouest africain et qui avait pris part à de nombreux combats, avait été évacué sur l'Allemagne, pour raisons de santé. Quand il vint se présenter au bureau de recrutement de Detmold, un lieutenant, qui aurait peut-être eu la chair de poule à la vue d'un nègre africain, l'interpella dans ces termes :
« Espèce de bougre, lâchez de rassembler vos nageoires. »
Là-dessus, le soldat répliqua qu'il n'avait pas de nageoires, mais des jambes et des pieds. Si justifiée que fût sa réponse, il fut traduit devant un conseil de guerre sous l'inculpation de manque de respect envers un supérieur. Il fut acquitté. Le lecteur se dira peut-être que la chose était naturelle. C'est le contraire qui est vrai. Ce n'est pas à l'intégrité de ses juges que l'accusé a dû son acquittement; il l'a dû à lintervention d'un médecin-major, convoqué en qualité d'expert, et qui a déclaré qu'au moment où il avait commis cet acte répréhensible il n'était pas en possession de toutes ses facultés...
En avril r907, les réservistes et hommes de la land^vehr convoqués à la revue d'appel qui avait lieu à Hayange, eurent affaire à un officier de recrutement qui les appela : « Anes, cochons ivres, etc. » Cet officier eut même l'impudence de frapper deux réservistes.
Dans l'armée allemande, les mauvais traitements
infligés aux soldais marchent de pair avec les injures qu'on leur lance à la figure. Les comptes rendus des débats devant les tribunaux militaires montrent, avec éloquence, tout ce qui a déjà été fait à cet égard et prouvent que, depuis quelques années, les sévices augmentent dans des proportions effrayantes.
Ayant habité, pendant plus de vingt-cinq ans, Metz et Strasbourg, et ayant d'ailleurs fait mon service militaire, j'ai été à même d'observer un nombre considérable d'actes de brulalité, je dirai même de torture, dont les soldats étaient victimes.
Les mauvais traitements courants, ou plutôt journaliers, sont ;
T° A l'exercice : coups de poing, de crosse et de sabre sur la tête, le nez. les testicules, les fesses, le dos et Feslomac; coups sur les tibias et les chevilles ;
2° Dans les exercices d'escalade : coups sur les mains et la tête;
3° A la gymnastique aux agrès : des pinçuies et des coups d'aiguille dans les mollets et sur les autres parties du corps.
Les traitements barbares que voici dénotent un raffinement véritablement diabolique :
1° Obligation, pour les hommes, de nettoyer le plancher avec une brosse à dents:
2° Obligation de marcher sur leurs armoires;
3" Maniement d'armes, exécuté avec le chargement complet du sac à proximité d'un poêle rouge (généralement, au bout de quelques minutes, les victimes s'évanouissent);
[\° Obligation de rester assis des heures entières
sur le pied d'un tabouret. Ce supplice produit le même effet que celui indiqué ci-dessus ;
5° En hiver, aspersion du corps nu avec un seau d'eau glacée.
L'inhumanité et la cruamé et le manque" de confiance des officiers se traduisent par les horreurs suivantes, qu'ils imposent à leurs malheureuses victimes en les obligeant :
i" A manger leurs propres excréments;
2" A lécher les crachoirs ;
3" A se laisser cracher dans la bouche par leurs supérieurs.
L'époque des bains militaires est une période horrible à traverser pour le malheureux qui ne sait pas nager. Il n'est pas d'ignominie à laquelle ses supérieurs ne se livrent envers lui à ce momentlà. La leçon de natation se donne dans les conditions suivantes :
L'élève est accroché à ce que l'on appelle, en argot militaire (c une ligne » et on le laisse se débattre dans l'eau. S'il manifeste de la crainte ou de la maladresse, son « professeur » le laisse couler, pendant un certain temps, et ne le ramène à la surface que lorsqu'il a u bu » à en perdre connaissance. Si ce malheureux, torturé par la crainte, cherche à se raccrocher à quelque appui, son «professeur )) lui donne des coups de pied sur les mains, sur la tête et sur la poitrine, jusqu'à ce qu'il se décide à rentrer dans l'élément humide.
Il résulte de là que pas un été ne se passe sans que les exe-rcices de natation entraînent la mort d'un certain nombre d'hommes.
Encore en juin 1906, un mousquetaire du régi-
ment d'infanlerie n" io5, à Strasbourg, a été martyrisé de cette façon et en est mort.
Moi-même, pendant mon annéede volontariat, j'ai assisté, aux bains militaires de Metz, à la mort de quatre hommes, victimes de pareilles tortures. Comme toujours, ces affaires furent étouffées et on imputa ce's accidents à un malheureux hasard.
Accomplissant mon volontariat à la 9^ compagnie du régiment d'infanlerie n" 87. à Metz, en 1892, j'ai été témoin d'une scène scandaleuse de brutalité, et, en cette occasion, moi-même j'ai failli récolter quelques mois de forteresse. Voici la chose :
Un dimanche matin, un peu avant l'appel réglementaire, en tenue de sortie, vers onze heures du matin, je me rendis dans la chambrée, où se trouvait l'armoire dans laquelle mes effets étaient rangés. Je pénétrai dans la chambrée juste au moment où le sous-oftîcier Teje. chef d'escouade, donnait au mousquetaire Sander un tel coup de poing dans la figure que la tète de cet homme alla frapper avec violence l'armoire qui se trouvait derrière lui et qu'il se mit à saigner de la bouche et du nez.
En présencede cet actedebrutaliléincroyable, je ne pus m'empècher de faire observer au sous-officier : (( Fi donc! un supérieur ne devrait pas se conduire ainsi. » Sur-le-champ, le sous-officier me fit face et se mit à m'interpeller dans les 'ermes que voici : « Vous, tâchez de vous taire, je suis votre supérieur et vous n'avez pas de reproches à me faire ; je vous signalerai pour manque de respect. »
Toutefois « monsieur le sous-olficier » se garda bien de mettre sa menace à exécution, car il n'ignorait pas que. dans ce cas, nous aurions été ensem-
ble en prison, lui pour sévices, et moi, si ridicule que cela paraisse, pour manque de respect envers un supérieur en présence de la troupe assemblée.
Pourquoi avait-il ainsi brutalisé ce soldat? C'était tout simplement parce que le mousquetaire Sander n'était pas en tenue au moment voulu. Ce pauvre diable, très lent., très maladroit, ne pouvait pour ainsi dire pas faire usage de ses jambes. On se demandait avec étonnement comment il avait fait son compte pour être pris à la revision. Et, pourtant, ce Sander était animé du plus grand zèle et faisait tout son possible pour devenir un bon soldat.
En récompense, il recevait des coups tous les jours. Le bourreau, qui s'acharnait de préférence après lui et qui s'ingéniait, chaque jour, à trouver quelque nouveau supplice à lui infliger, n'était autre que le sous-officier Teje, tout frais émoulu de l'école d'Ettlingen.
Ces écoles de sous-officiers sont les points d'origine de tous les sévices possibles et imaginables. C'est là que les futurs sous-officiers sont initiés, savamment, à tous les systèmes de torture et de persécution. Une fois en possession de cette science, ils entrent dans l'armée et mettent ces principes en application vis-à-vis de la troupe.
Pendant que je faisais mon stage de sous-officier de réserve, au régiment d'infanterie du Roi n° i45, à Metz, en 1894, les deux faits suivants se sont passés sous mes propres yeux :
Dans l'armée allemande, à l'heure des exercices de mise en joue et de tir, on considère comme un
crime le fait de ne pas prendre immédiatement la position telle qu'elle est prescrite par le règlement. Comme, dans la plupart des cas, les hommes s'en abstiennent, on peut s'imaginer les flots d'injures qui débordent des lèvres des chefs et ce. principalement, des capitaines, qui tiennent à ce que leurs compagnies obtiennent des résultats brillants au tir.
C'est dans ces accès de fureur épouvantable que le capitaine Pfeffer, de la b" compagnie du i45% se trouvant au champ dé tir derrière un mousquetaire qui était en joue, lui donna dans la nuque un coup de poing si violent que le coup partit et faillit blesser un des marqueurs. D'ailleurs, ce capitaine était renommé pour sa brutalité. Quand il menait sa compagnie à l'exercice, il afTectionnait, tout particulièrement, d'asséner des coups de sabre sur le casque, les épaules et le dos de ses hommes.
Un après-midi, entrant dans une chambrée de troupe, j'y rencontrai un homme dont le visage était inondé de sang et qui portait à la tête une plaie béante, occasionnée par un coup de crosse, ou un coup de sabre. Questionné, à diverses reprises, par moi, à l'elTet de savoir d'où provenait cette grave blessure, il persista à me répondre qu'il sétait heurté contre une arête très aiguë. Un instant après, j'appris la vérité par un autre soldat, qui me dit à voix basse que l'autre avait reçu un coup de sabre sur la tête, de la part du sous-officier Werkhuser, réputé pour sa brutalité et sa violence et redouté comme la peste. Terrifié par les menaces de celte brute, la victime n'avait point osé porter plainte.
Sur les observations que je lui fis, cet homme se
décida enfin à m'avouer la vérité. Là-dessus, je fis aussitôt mon rapport contre Werkhuser, mais celuici ne fut pas puni. En revanche, le soldat qui avait €té blessé par lui fut maltraité encore plus que par le passé. De nombreux officiers et sous-officiers ont acquis, dans le domaine des sévices, une virtuosité qui dénote chez eux des aptitudes toutes particulières à l'emploi de valets de bourreaux.
Le prince Bentheim, du régiment de dragons n' 9, de Metz, et le major Stuben, du régiment d'infanterie n° 98, également à Metz, se distinguaient, à ce point de vue, d'une façon toute particulière.
Les comptes rendus des séances des conseils de guerre ne mentionnent, généralement, que les sévices les moins graves.
Les faits innombrables qui se passent dans les cours des casernes, loin des yeux du public, dans les chambrées, dans les magasins, dans les écuries, dans les hangars, en un mot, entre quatre yeux, on n'en sait jamais rien.
Le soldat allemand est obligé d'accepter ces mauvais traitements sans mot dire, sans broncher, car la très sainte discipline l'exige.
S'il cherche à résister, il s'attire de nombreuses années de travaux forcés. Quant aux misérables qui commettent de pareils crimes, si une fois, par hasard, on se décide à sévir contre eux, ils s'en tirent au prix d'une peine minime.
En novembre 1906, le sergent Ollenburg, du régiment d'infanterie n" 67, à Metz, a été condamné à six mois de prison seulement, bien qu'il se soit rendu coupable de sévices graves en cent quarantecinq cas différents.
Le lieutenant Avurtembergeois llaupt a été puni de neuf mois de forteresse, pour avoir abusé de son autorité en cinquante-neuf occasions diverses. Non seulement il a été gracié de sa peine, mais il a obtenu sa retraite. xVprès quoi, il a été réadmis dans l'armée prussienne, qui a besoin de pareilles gens.
Le soldat allemand est obligé d'accepter les insultes et les coups que lui prodiguent ses supérieurs. Bien quil ait le droit de réclamer, il n'en use point, car l'expérience apprendque les malheureux qui se plaignent de leurs supérieurs en pâtissent toujours.
Dès son arrivée au corps, on apprend au jeune soldat qu'en toute circonstance il vaut mieux se taire et ne jamais songer à réclamer. Il se conforme , scrupuleusement, à ce conseil, bien que, dans les théories, on lui apprenne, sans y insister d'ailleurs, qu'il a le droit de réclamer.
Cette iniquité entraîne les conséquences les plus diverses et les plus déplorables. Le soldat supporte les souffrances, jusqu'à un moment donné; puis, quand elles ont atteint leur maximum et que l'existence lui devient insupportable, il déserte, ou il se suicide. Parfois, assez rarement d'ailleurs, il se venge directement sur l'auteur de ses maux.
A Gumbinnen, le capitaine de Krosigk a été victime d'une haine poussée à l'extrême. A. Metz, le lieutenant Prager a été assassiné par erreur. Le coup de marteau qui lui a fracassé le crâne et le coup de couteau qui lui a littéralement tranché la tête étaient, en réalité, destinés au capitaine Trimborn. de l'un des régiments d'artillerie de campagne de
Metz, un bourreau qui poussait ses subordonnés au désespoir. L'assassin, le canonnier Hubing. avant d'être guillotiné, fut martyrisé de la façon la plus inhumaine, pendant quelques mois, à la prison militaire de Metz,
La désertion, le suicide et l'assassinat sont à l'ordre du jour de l'armée allemande. Ce sont les résultats directs des traitements ignobles auxquels les soldats sont en butte, et des dénis de justice qui leur sont infligés ,à perpétuité. Mais le militarisme si porté aux nues s'entend à se venger, dès que le ver de terre, foulé par lui, cherche à manifester son indignation.
Bien que la chose ne se rattache que par un très faible lien à la question des mauvais traitements, je tiens, cependant, à montrer comment le soldat allemand est soigné par ses médecins.
Tout d'abord, il importe de remarquer que le médecin militaire allemand est placé à un niveau professionnel assez bas. Cela tient aux études médicales très sommaires qu'il a faites. Faute de connaissances suffisantes, faute aussi d'expérience, le médecin militaire ignore tout ce qui n'est pas visible, ou ce qui ne se trahit pas par des symptômes infaillibles. Quiconque, à l'hôpital, ou à l'infirmerie, se plaint de douleurs internes, est assuré d'être considéré comme un carottier et de recevoir un paquet d'injures et finalement d'être envoyé au diable.
Un grand nombre d'entre eux se tirent d'embarras, à l'aide du remède universellement estimé dans l'armée : l'huile de ricin, dont ils font une consommation fabuleuse.
Pendant mon année de volontariat, j'ai vu un médecin aide-major administrer, trois jours de suite, des cuillerées d'huile de ricin à des soldats qui se plaignaient de douleurs dans la poitrine, provenant de la quantité d'eau qu'ils avaient avalée à la leçon de natation.
Le médecin, ne pouvant pas c voir les douleurs de poitrine », considérait ces trois hommes comme des simulateurs. Ah! ces cuillerées! Chacune d'elles équivalait au contenu d'une louche.
Un mot, pour finir. L'armée allemande d'aujourd'hui ne ressemble en rien à celle qui a remporté la victoire en i864, 1866 et 1870. Cette décadence est imputable à deux causes :
1° A la valeur, de moins en moins grande, du personnel des officiers ;
2° Au système d'éducation de la troupe, actuellement en vigueur.
Aux yeux de l'officier allemand, de nos jours, les devoirs professionnels sont des accessoires; l'essentiel, c'est l'uniforme avec les honneurs et les aAantages qui s'y rattachent. 11 se consacre, sans le moindre plaisir, à son service, mais il se livre avec ardeur à la vie la plus crapuleuse. Comme ce genre de vie est en honneur, même parmi les chefs les plus haut placés, le corps d'officiers est inférieur, au point de vue des connaissances professionnelles et des connaissances générales.
Quiconque est d'origine aristocratique est assuré d'arriver au plus haut grade, si évidente que soit son incapacité. C'est ainsi que l'armée allemande possède des généraux de brigade, de division et de corps d'armée qui doivent leur rang uniquement à
ce fait qu'ils portent un nom agréable au souverain. En matière d'a^^ancement, c'est l'arbre généalogique qui joue le rôle décisif.
Toute l'éducation militaire du soldat allemand est faite en vue des revues et des parades, c'est-àdire pour de vains spectacles. Avec un pareil système, forcément, l'éducation en vue de la guerre n'est qu'un accessoire, au lieu qu'elle devrait tenir la première place. Les alignements sont encore pris au cordeau, c'est-à-dire que l'on tend une corde contre laquelle les soldats sont obligés de tenir la pointe de leurs pieds. Aussi, quoi de plus grotesque que ce commandement : « Repos, les pieds en place, vous pouvez remuer le reste du corps ! »
Si les alignements sont corrects, les résultats des tirs sont généralement pitoyables.
Le soldat allemand n'est pas seulement mécontent des brimades qu'on lui inflige et du service absurde qu'on lui fait faire, il est encore aigri par les traitements indignes que lui infligent ses chefs. 11 y a là un danger pour l'Allemagne ; le soldat ne se moque pas seulement, en secret, de ses chefs, il est encore animé d'une profonde haine à leur égard. Il n'y a pas d'exemple d'un soldat éprouvant un vrai respect ou de l'attachement pour ses supérieurs.
Lentement, mais sûrement, l'Allemand en est arrivé à ne plus aimer le métier militaire, et le sentiment patriotique s'est très sensiblement affaibli. L'homme de la classe, au moment de sa libération, pousse les vivats obligés en l'honneur de l'empereur — parce qu'il ne peut pas faire autrement — mais une fois rentré dans ses foyers, il inculque aux
enfants la haine du militaiisme. Quiconque, à son arrivée au régiment, était animé de sentiments patriotique, est une recrue assurée pour le socialisme, dès le jour où il s'en va.
Gomme, en haut lieu, l'on ne modifiera jamais complètement le système, bientôt l'armée tout entière sera composée exclusivement de socialistes. Le cas échéant, ils ne tireront pas sur leurs père et mère, mais ils tourneront leurs armes contre leurs bourreaux, ainsi qu'on en a déjà vu des exemples pendant la guerre franco-allemande. Cet état d'esprit n'est pas ignoré en haut lieu. Ceci ressort de ce fait qu'en cas de mobilisation un grand nombre d'officiers changeront de corps.
L'armée allemande commet une grosse faute en se reposant sur les lauriers quelle a gagnés au cours de trois guerres et en se berçant du fol espoir d'être la première puissance militaire du monde. Elle oublie complètement que l'armée de son adversaire a subi des modifications profondes et s'est considérablement perfectionnée.
L'armée française actuelle, j'en ai journellement la preuve, ne se compose plus de troupes mal nourries, mal habillées et mal commandées comme autrefois. L'officier français ne porte pas de ceinture de chasteté, il s'amuse, mais avec modération et sans jamais perdre de vue son rôle essentiel. Entre le soldat français et son chef existent des liens de bienveillance, d'une part, d'estime eld'altachement, de l'autre.