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CHAPITRE 111 Les hauts fonctionnaires

Un personnel de choix. — La ponctualité de ces MESSIEURS. — Leur paresse. — La cause du drame de Geispolsheim. — L'histoire du facteur ScHMiDT. — L'architecte de la cathédrale de Metz. — Les occupations de mm. les référendaires ET assesseurs. UnE FORTE TETE. —

Pourquoi ces dames sont souvent acquittées par LES tribunaux. — La belle-sceur du commissaire. — Le référendaire Moeller. — La moralité allemande. — Le Joseph allemand. — Les gros bonnets.

Tout le monde a entendu parler, ces temps derniers, des scandales coloniaux allemands, des affaires de MM. Peters, Leist, Wehlau, d'Arenberg, de Puttkammer, etc. On a vu de quoi sont capables des gens distingués, pleins de tact, des hommes du meilleur monde. On n'ignore pas non plus la conduite de M. le ministre de Podbielski qui, de complicité avec la maison Tippelskirch et G'% a grugé, de la manière la plus folle, notre administration coloniale,

Les principes qui régissent le recrutement des hauts fonctionnaires en Prusse sont également appliqués clans la dépendance prussienne qui s'appelle l'Alsace-Lorraine. Grâce à quoi, ici aussi, l'on ne trouve qu'un personnel de choix.

Nous allons examiner, ci-après, la valeur de ce personnel,

A tout moment, des journaux officieux parlent de l'esprit de devoir, du zèle et du dévouement des fonctionnaires supérieurs. Nous allons voir ce qu'il faut entendre par leur ponctualité, leur esprit d'ordre, leur goût pour le travail.

Pour ma part, j'ai toujours pu constater que ces différentes qualités n'étaient pas le point fort de MM. les fonctionnaires supérieurs du Reichsland.

Sous le rapport de la ponctualité, je crois que MM. les hauts fonctionnaires ignorent absolument ce que l'on appelle les heures de bureau, bien qu'elles doivent exister pour eux aussi bien que pour les employés subalternes. Je ne connais pas, en Alsace-Lorraine, un conseiller de gouvernement, ni un conseiller ministériel, qui vienne à son bureau avant dix heures, onze heures ou même onze heures et demie du matin, ni avant cinq heures ou cinq heures et demie du soir. Une fois là, ces messieurs « bricolent », rôdent d'une pièce à l'autre et, au bout d'une heure, d'une heure et demie au plus, se sauvent comme des voleurs. Il arrive, très fréquemment, qu'ils ne viennent pas du tout l'après-midi, parce qu'ils ont à se pronaener avec leur famille.

De tous ces messieurs, celui qui détenait incontestablement le record n'était autre que M. le

conseiller de gouvernement Schlussingk, attaché à la présidence de police à Strasbourg. Je ne sache pas qu'une seule fois dans son existence le monsieur en question ait franchi le seuil de son cabinet, avant dix heures et demie du matin et avant quatre heures et demie ou même cinq heures du soir. Quand il était de service, le dimanche, il poussait les choses encore plus loin. 11 arrivait à la présidence de police, en tenue de ville, cinq ou six minutes avant midi. Par suite, les affaires les plus pressantes, telles que mandats d'amener, réquisitions et autres, demeuraient là. Il en était de même pour différents actes qui, réglementairement, auraient dû être transmis à la justice avant dix heures du matin ou qui auraient nécessité une intervention immédiate de la police.

Il est vrai que, à deux reprises différentes, le président de police, informé de la négligence de M. Schlussingk, par le conseiller de police Zinch, infligea à celui-là, sans aucun résultat d'ailleurs, deux réprimandes sévères.

Par un phénomène étrange, c'est précisément le monde des fonctionnaires supérieurs qui fait le plus de bruit lorsqu'une fois par hasard un malheureux employé subalterne arrive cinq ou dix minutes en retard. Le vieux dicton allemand :

Le bureaucrate fait son devoir, <

De neuf à une heure, mais rien de plus,

ne peut donc pas même s'appliquer à MM. les fonctionnaires supérieurs.

Ce que j'ai dit concernant la ponctualité, peut

s'appliquer aussi aux qualités d'ordre et au zèle de ces messieurs.

La caractéristique des hauts fonctionnaires en Alsace-Lorraine, c'est une paresse extrême devant son origine en partie à leur ignorance, en partie à leur indolence. Par suite de quoi, la majeure partie du travail, qui incombe aux hauts fonctionnaires, retombe sur les épaules des employés subalternes.

Comme on ne se douterait jamais du degré d'indolence et d'ignorance dont sont affligés MM. les hauts fonctionnaires, je tiens à citer au moins un exemple.

Chaque administration, — sous-préfecture, direction depolice, direction dedistrictetministère, — possède des dossiers spéciaux, dans lesquels les affaires sont classées suivant leur nature même. Ces dossiers constituent, dans la plupart des cas, la planche de salut de MM. les hauts fonctionnaires. En effet, dès que l'un d'eux reçoit à étudier une affaire qui l'embarrasse ou qui est de nature à exiger de lui quelque réflexion, vite, il se fait apporter, par l'un des employés, un dossier relatif à un cas analogue à celui qui roccupo. Alors, ce n'est plus qu'un jeu pour lui : il recopie le dossier en question en changeant les noms et les dates et le travail est fini. Il est bien rare que l'on tombe sur un travail original, fait par un conseiller de gouvernement, je veux dire un travail qui porte l'empreinte de l'esprit de celui qui est censé l'avoir fait. Tout est fabriqué d'après le schéma F...

Tout naturellement, la paresse de MM. les hauts fonctionnaires soulève le mécontentement et

l'hilarité des employés subalternes qui sont obligés d'en supporter les conséquences.

Un virtuose dans ce genre, c'était l'ancien premier avocat général de Metz, M. Haus, qui était devenu célèbre à cause de sa prédilection pour le repos.

Une véritable montagne de dossiers s'accumulait sur sa table de travail ; certains d'entre eux avaient même acquis un âge vénérable. Jamais il n'y avait touché. Quand une fois, par hasard, l'avocat général supérieur de Colmar venait à Metz, on faisait disparaître, dans les tiroirs et dans les coins les plus sombres, ces témoins de l'incorrigible paresse du personnage. Quant à l'inspecteur, il se retirait toujours enchanté de s'être trouvé en présence d'une table rase.

Si les hauts fonctionnaires n'étaient que paresseux, il n'y aurait encore pas trop à s'en plaindre, mais ils se montrent d'une indifférence tout à fait scandaleuse. C'est à ce manque d'intérêt pour leurs obligations professionnelles, qu'il faut attribuer le drame de Geispolsheim, un incendie formidable survenu en 1906 et qui a coûté l'existence à vingtdeux personnes.

Dès l'année 1901, en ma qualité de commissaire de police cantonal, j'avais attiré l'attemion de M. le sous-préfet Bumbach, qui est actuellement président de police à Metz et qui s'appelle aujourd'hui Bumbach von kaymburg, sur le peu de sécurité qu'offrait le genre de construction de la fabrique d'agrafes. J'avais fait remarquer que le genre de construction des bâtiments n'était p;is conforme aux prescriptions et j'avais exprimé la crainte que,

en cas d'incendie, il ne survînt une catastrophe terrible.

Mon supérieur, avec son arrogance et ses airs de supériorité habituels, m'avait répondu : « Faitesmoi le plaisir de ne pas vous occuper de choses qui ne vous regardent pas ; l'inspection des fabriques est du ressort des inspecteurs du travail ». Provisoirement, l'affaire était donc réglée. Cinq ans plus tard, ma prophétie se réalisa.

M. le sous-préfet Bumbach, en la circonstance, s'était rendu coupable d'un manquement extrêmement grave, étant donné que je lui avais signalé la chose et que son devoir le plus élémentaire aurait été soit d'intervenir personnellement, soit d'attirer l'attention de l'inspecteur du travail sur la disposition défectueuse des bâtiments de la fabrique d'agrafes.

La paresse et les autres défauts dont ils sont affligés n'empêchent pas MM. les hauts fonctionnaires de recourir à toutes sortes de manœuvres destinées à donner le change et à se livrer à des intrigues en vue d'obtenir de l'avancement.

Tout récemment encore, en décembre 1906, a été faite une nomination qui a soulevé le plus vif mécontentement parmi les fonctionnaires aussi bien que parmi la population. M. le prince de Hohenlohe, président du district de Colmar, ayant été mis en disponibilité, fut remplacé par le conseiller supérieur de gouvernement .de Puttkamnier, un nom qui n'est pas très aimé en Alsace-Lorraine. Ce monsieur a passé sur le dos d'un grand nombre de fonctionnaires qui, d'après leur ancienneté et leurs aptitudes, auraient dû avoir le pas sur lui. A

ce propos, une fois par hasard, la Strassburger Posi a reconnu qu'il n'y aurait eu aucune nécessité de faire bénéficier ce monsieur d'un passe-droit pareil. *

Le régime de la protection et du népbtisnie est à l'ordre du jour en Alsace-Lorraine. Ainsi, laissant de côté de nombreux candidats qui remplissaient les conditions, le ministère a admis à son « bureau littéraire » un garçon d'hôtel sans place. Ce jeune homme qui, jadis, traversait l'existence, la serviette sous le bras, a su, dans l'exercice de ces fonctions si délicates, s'attirer la laveur d'un grand nombre de personnages haut placés.

Dame ! c'est toujours l'histoire du cheval qui ne reçoit pas l'avoine à laquelle il aurait droit, c'est aussi l'histoire du facteur Schmidt qui sauve la vie à la fille de l'épicier MûUer, en la retirant de l'eau et dont l'acte de sauvetage donne lieu à la distribution des distinctions que voici :

1° Le ministre des communications est décoré de l'Aigle-iNoir avec le Cor de Postillon;

2° Le président de gouvernement, qui était baron, devient comte;

3° Le sous-préfet de l'arrondissement reçoit le titre d'Excellence;

4° Le maire du village est nommé maire supérieur ;

5° L'abbé du couvent, voisin du ruisseau dans lequel M"' Millier a failli se noyer, reçoit une crosse en argent ;

6° La ville où demeure M"° Millier est dotée d'un régiment de hussards;

7° Les agents de police Piefke et Slivovitz. qui ont

aperçu la scène de sauvetage et qui, ensuite, ont dressé procès-verbal au facteur pour s'être baigné à un endroit où c'était défendu, reçoivent, chacun, un sabre d'honneur et la médaille militaire ;

go ^^110 Muiier, qui a été sauvée, reçoit le Luiseno rden ;

9° L'épicier Mûller, père de lajeune fille, est nommé conseiller de commerce ;

iqo Le facteur Schmidt reçoit, de son chef, un témoignage de satisfaction.

Eh bien! c'est ainsi que l'on agit en Alsace. Le haut fonctionnaire empoche tous les avantages et tous les honneurs, tandis que le subalterne est relégué dans le rôle de Cendrillon.

M. le ministre de Kœller a fait tout ce qu'il a pu pour blanchir ses subordonnés des accusations que j'ai portées contre eux. Je ne pense pas qu'en cherchant à les excuser il ait été sincère, attendu que c'est uniquement grâce à ma précédente brochure qu'est due la révocation de MM. Sw^eersen et Tornov\^

Le gouvernement a prétendu que ces deux fonctionnaires ont été mis de côté pour « d'autres » motifs; moi, je prétends que ce sont les aventures amoureuses de M. Tornovv^ qui lui ont cassé les reins. Cette opinion est d'ailleurs partagée par la majorité des gens du pays. Dans son numéro 8i, du 5 avril 1906, la Strassbarger Biirger-Zeitiing a publié la lettre suivante qui lui était adressée par un de ses correspondants de Metz :

(( A Metz, règne actuellement une almosphère- Stéphany; la perspective de petite ville est assom-

brie par de sombres nuages qui annoncent l'orage. Par-ci par-là, un éclair jaillit, et la foudre tombe coup sur coup, sur les peupliers qui bordent l'allée des héros et des vainqueurs. L'un après l'autre prend feu, se consume et, finalement, est réduit en cendres. Le vent des mises à la retraite balaye et emporte, dans toutes les directions, les trisles restes. Sic transit gloria mundi. C'est l'architecte impérial ïornoAA' qui ouvre le feu; après lui vient M. NeufTer, directeur du théâtre municipal de Metz, Le premier décorait la cathédrale et se livrait à des études sur le célèbre Ars amandi, pour acquérir les faveurs de son maître; Neuffer mettait en scène Marc Antoine et pratiquait dans VÀrs amandi ce qu'il n'aurait pas dû faire. Mais tous deux étaient des piliers de la société. »

A ce même propos, la Lothringer Bilrger-Zeitnng consacrait à la même affaire Tornow un article où il était dit, entre autres :

« Ce fonctionnaire qui, au su de tout le monde,

avait un grand faible pour l'éternel féminin

Est-il, dans notre ville, une personne qui ne connaisse pas le côté par trop humain de l'architecte de notre cathédrale? »

J'ai montré, dans ma première brochure, ce côté trop humain du monsieur en question.

Pareil à l'apôtre saint Paul, M. Tornow se dit : « Être marié, c'est bien; ne pas être marié, c'est encore mieux. » Le susdit s'est fait cette opinion en songeant qu' a il faut varier ses plaisirs » ; il y a encore été fortifié par les dimensions corporelles de sa femme et par la répulsion qu'elle lui inspire. Cette dame n'a pas seulement

Une fossette à chaque bras, ^lême d^ux au menton, Deux bras dont la force A. souvent abattu des lions,..

elle a encore des dimensions telles qu'un jour, en la voyant, un lieutenant de dragons a poussé cette exclamation très peu galante : u Oh ! cet hippopotame! » Chez les peuples africains, il est distingué d'avoir des femmes très grasses, M. TornoAV n'est pas du même avis et il repousse énergiquement les tentatives de rapprochement de sa femme.

C'est, du reste, seulement envers sa légitime que M. Tornow fait preuve de continence. Aussi longtemps qu'il a été à Metz, il se mettait, chaque jour, en quête d'une aventure amoureuse et, en bon chasseur qu'il était, il abattait tout ce qui se trouvait à portée de son fusil. Des filles de brasserie, des demoiselles de magasin, ses propres bonnes, ou celles des autres étaient un gibier que M. Tornow chassait avec une prédilection marquée. L'héroïne d'une aventure que j'ai rapportée dans ma première brochure, la jeune Paula, que M"" Tornow avait surprise en conversation criminelle avec son mari, — ce qui avait donné lieu à une scène nocturne des plus amusantes — a été expédiée à Cologne. Elle vécut là-bas, grassement entretenue par lui. M'"° Tornow fut informée de ceci par des lettres que cette fille adressait à son mari et dans lesquelles elle l'appelait : a Mon cher Otto ».

Au lieu de se plaindre de voir son idylle si brutalement interrompue, M. Tornow s'est empressé de reprendre sa chasse intra et extra miiros. Evidemment, il ne pénètre plus dans le domaine de l'amo?^

domesticus, puisque ce délit de chasse ne lui avait pas réussi et qu'il avait pu constater que sa femme était un remarquable garde-chasse.

>!""= Tornow n'était pas du tout indifférente à la passion que son mari manifestait pour la chasse et elle s'en plaignait très souvent, en termes amers.

J'ai dit, ailleurs, qu'elle avait une fois entrepris de faire porter des cornes à son mari, mais elle n'y avait pas réussi, parce que les hommes considèrent que « femme a l'âge dont elle a l'air ».

J'ai prétendu que le gouvernement d'Alsace- Lorraine ne retire sa protection à ses hauts fonctionnaires que dans les circonstances où il y est obligé par l'explosion de l'indignation publique, lorsque la situation du personnage devient tout à fait impossible. A l'appui de mes dires, je citerai le cas du sous-préfet de Thionville, M. Cormann.

Aussi longtemps qu'il a été employé à la présidence du district de Metz en qualité de conseiller de gouvernement, il a eu la réputation de suivre avec la plus grande ferveur, les enseignements de Gœthe :

Quand on a bu

On trouve toujours sa voie.

A force de pratiquer cette maxime, M. Cormann a subi la mésaventure nocturne que j'ai racontée jadis. Moins heureux que ce héros de l'antiquité qui reprenait de nouvelles forces en touchant la terre, sa mère, il avait subi l'attraction de cette dernière dans un sens tout à fait opposé. 11 était donc bel et bien resté couché tout de son long et il avait fallu le secours de mains étrangères pour l'aider à se

remettre sur pied. Un autre se serait montré reconnaissant d'un pareil appui donné au milieu de la nuit; mais M. Cormann s'empressa de monter sur ses grands chevaux. Cet épisode, dont l'architecte communal de Thionville a été témoin, fut porté, plus tard, à la connaissance du président du district de Metz. Celui-ci fit appeler M. Cormann, s'entretint cordialement avec lui, mais ne lui en signifia pas moins l'invitation de « vouloir bien éviter, à l'avenir, de pareilles choses ». Voilà donc un haut fonctionnaire qui s'en tire avec une simple réprimande.

Combien fut différente la sanction prise, il y a quelques années, contre l'inspecteur de police Anger, de Strasbourg!

Celui-ci fut mis d'office à la retraite, pour avoir été ramassé une nuit, ivre-mort, au beau milieu de la rue, c'est-à-dire pour s'être mis dans le même état que M. Cormann.

M. Anger avait le droit d'invoquer à son excuse que pareil accident lui arrivait pour la première fois de sa vie; M. Cormann, au contraire, se trouvait tous les jours dans cet état. De mémoire d'homme on ne l'a pas vu marcher droit, une seule fois, quand il regagnait son domicile.

Tout récernment, M. Cormann a reçu du gouvernement français la croix de la Légion d'honneur; une pareille distinction n'a pas été sans provoquer nombre de hochements de tête. Le gouvernement français peut invoquer l'adage ; « Si certain homme savait ce qu'est certain homme... » ; mais le gouvernement du Reichsland se trouve dans une situation différente. 11 connaît très bien son pèlerin, seulement

il le protège avec d'autant plus d'ardeur que M. Cormann est le fils d'un ancien officier hanovrien et que la consigne du gouvernement prussien aussi bien que celle du ministère du Reichsland, est de favoriser certains guelfes.

J'ai dit ailleurs que les fonctionnaires de la justice mènent une existence privée infiniment plus honorable que les fonctionnaires de l'ordre administratif. Mon opinion sur cette matière n'a pas changé.

Évidemment toute règle subit des exceptions.

Une expérience de vingt années me permet d'affirmer qu'en Alsace-Lorraine tous les membres de la magistrature, à commencer par les assesseurs, mènent une existence généralement exempte de reproches.

La chose s'explique aisément, puisque les magistrats doivent être très prudents et avoir beaucoup de retenue quand ils se montrent en public.

Quand je dis les « magistrats », je ne parle point des notaires ni des avocats, lesquels sont complètement indépendants. Il est évident que le personnel de la justice est obligé de s'imposer une contrainte qui le préserve des erreurs où tombent les référendaires et les assesseurs des administrations civiles. Ceux-ci occupent des situations qui ne leur imposent qu'une responsabilité à peu près nulle, aussi leur attitude est-elle sujette à caution.

Leur existence privée se résume en des flâneries sans but, des parties de cartes faites, parfois, avec des joueurs de profession et avec accompagnement de tous les trucs habituels, de longues beuveries, etc. Du reste, je vais citer un certain nombre d'exemples à lappui de ma thèse. Les clients les plus assidus

des cafés de nuit à Strasbourg ne sont autres que les référendaires et aussi les assesseurs. Ces messieurs passent leurs journées et une partie de leurs nuits dans ces établissements d'où ils ne sortent qu'au lever du jour et même parfois plus tard. Ils passent leur temps à boire et à jouer. Les sociétés de joueurs ne se composent pas seulement de ces juristes, le premier venu peut se faire admettre dans Tun de ces cercles de joueurs, et il est assuré que personne ne lui demandera d'où il vient ni qui il est; en revanche, on se renseignera sur l'état de ses finances. Tout individu qui paraît propre à être tondu est admis sans le moindre scrupule. Ainsi, à l'époque où j'étais commissaire de police, il m'est arrivé en plus de vingt-cinq cas différents, de surprendre des référendaires en train de jouer avec des employés de commerce, des voyageurs, des garçons de café et même avec des commissionnaires de la gare et des souteneurs, tous gens qui font figure à Strasbourg.

Je me rappelle tout spécialement le fait suivant, à cause des circonstances aggravantes qui l'accompagnaient. Une certaine nuit de juillet, en 1902, j'avais entrepris de faire une tournée dans les différents établissements de nuit de Strasbourg; le brigadier de la police des mœurs m'accompagnait. En entrant dans le café Muller, de la rue des Serruriers, je tombai sur une bande de joueurs exclusivement composée de référendaires et de commissionnaires de la gare centrale de Strasbourg. Caché derrière un rideau de peluche, nous constatâmes que certains référendaires, entre autres MM. WelfetStork, dépouillaient, plumaient de la façon la plus odieuse leurs

partenaires dont l'un avait fait peu de temps auparavant un petit héritage. Les commissionnaires, qui n'étaient pas aussi roublards que leurs distingués compagnons de jeu, quittèrent finalement la salle, n'ayant plus ua sou en poche. Je dois dire que la chose fut portée à la connaissance du chef de ces messieurs, mais elle n'eut aucune suite, attendu que les voleurs aussi bien que les volés avaient également intérêt à ce que l'on ne sut pas qu'ils s'étaient adonnés à des jeux de hasard.

Quand, par hasard, MM. les référendaires ne se livrent pas à leur passion pour les cartes, ils passent leurs nuits à boire. A ce point de vue, c'était M. le référendaire D' Schrader qui tenait la corde; chaque nuit il était plein comme une gabare, et en retournant à son domicile faisait un scandale extrême.

Actuellement ce personnage est avocat à Strasbourg-. Certaine nuit, comme je faisais une ronde, je le rencontrai dans la rue Kuss; il était en complet état d'ivresse et poussait des hurlements tellement épouvantables que finalement je dus le menacer du violon.

M. Schrader, poussant son cri de guerre favori, s'éloigna en titubant, pénétra dans une petite brasserie qui était encore ouverte et alla donner de la tête dans la vitre de la porte d'entrée, laquelle fut réduite en miettes.

Nullement guéri par le blâme qu'il reçut à la suite de ceci, M. Schrader, une fois établi avocat, continua son genre de vie précédent ; on prétend qu'à la suite de son mariage il est devenu plus raisonnable. Ce n'est pas de luxe.

Au moment où M. Schrader a reçu son blâme, on a appris toutes sortes de choses sur son compte, et l'on a pu se rendre compte de l'opinion que ce monsieur se faisait de sa profession. Etant référendaire et suppléant d'un avocat de Strasbourg, il avait commis toutes sortes d'actes répréhensibles et en contradiction avec tous les principes de l'éthique et avec les usages de la corporation des avocats.

Dans une affaire de divorce, chargé de défendre les intérêts du mari, il prétexta une entrevue destinée à amener une réconciliation entre ce dernier et sa femme qui était plaignante. Puis, il attira cette dame dans un hôtel, où il lui fit boire une telle quantité d'alcool qu'elle en perdit momentanément la raison. Ce dont l'autre abusa pour remplir ses devoirs d'époux. A la suite de ceci, le personnel de l'hôtel put témoigner que le couple en question avait passé la nuit dans la plus grande harmonie et que, par conséquent, la réconciliation était effectuée.

Dans une autre affaire civile, le référendaire Schrader manœuvra si bien qu'il amena la partie adverse à prêter un faux témoignage.

A sa requête, cette partie adverse, assignée pour un certain jour, prêta serment relativement à un fait, alors que M. Schrader avait en poche la preuve écrite du contraire. 11 se garda bien d'en faire part au tribunal, car il n'avait nullement l'intention d'accuser la partie adverse de faux témoignage; seulement il se procurait ainsi un moyen de l'influencer, grâce à la menace de poursuites pour faux témoignage. M. Schrader arriva, effectivement, à ses fins. 11

convoqua son adversaire à son bureau, lui mit sous les yeux la preuve écrite de son faux témoignage et l'intimida si bien que l'autre finit par se déclarer prêt à souscrire à toutes ses exigences. Et celles-ci n'étaient pas minimes.

Si M. Schrader se livre encore aujourd'hui aux mêmes pratiques, sa clientèle peut être assurée que ses intérêts se trouvent en bonnes mains; au reste, je n'ai pas fini avec lui, je reviendrai encore une fois sur son chapitre.

Au point de vue des mœurs, MM. les référendaires et assesseurs sont très loin d'être irréprochables ; les faits suivants prouveront à l'évidence leur lasciveté.

Presque chaque jour, la police des mœurs amène par devant le tribunal des filles publiques ainsi que des filles de brasserie s'adonnant en cachette à la prostitution, qui doivent être, soit arrêtées, soit traduites devant le tribunal des flagrants délits, c'est-à-dire devant un juge qui n'est pas assisté par des échevins. Les fonctions de juge en pareil cas sont presque toujours remplies par des assesseurs.

Ces messieurs ont le plus souvent l'air très embarrassé en pareille circonstance, attendu qu'ils sont obligés de sévir contre des filles avec lesquelles, peu de temps auparavant, ils ont encore eu des relations. Le policier, dont l'œil est habitué à observer d'une façon constante et avec l'attention la plus vive, découvre, en pareil cas, que ce sont les juges qui ont l'air d'être coupables et que ces dames ont aux lèvres un sourire narquois.

» Le désarroi et l'embarras oii se trouvent MM. les magistrats se traduit généralement par l'acquitte-

ment des prévenues ou par une peine minime. Ce n'est que dans des circonstances absolument graves que ces dernières sont l'objet d'un mandat d'arrêt immédiat; pres([ue toujours, elles sont mises sur-lechamp en liberté. Au nombre des personnages qui se trouvent dans la situation décrite ci-dessus, je citerai en première ligne, le juge, tout frais émoulu, Holdebrand qui vit sur le pied de la familiarité la plus intime avec une des horizontales les plus connues de Strasbourg.

Il est bien clair que MM. les référendaires n'e peuvent jamais se trouver dans une situation aussi désagréable. Etant donné qu'ils sont en quelque sorte des apprentis-magistrats, on ne leur confie jamais une situation indépendante.

Un certain nombre de référendaires fréquentent avec enthousiasme les prostituées et les filles de brasserie, mais leur collègue M. Huberbusch vit en concubinage avec une veuve qui pourrait être sa grand' mère et qui, bien avant son mariage, était inscrite sur les contrôles delà police. Depuis qu'elle est veuve, cette personne se livre de nouveau à la prostitution, mais n'est plus contrôlée par la police.

Le référendaire François Waber, dont le papa est notaire quelque part °.n Lorraine, établi aujourd'hui comme avocat, a choisi pour objet de ses amours une personne un peu plus distinguée. Il a pris pour maîtresse la femme de l'ancien agent général d'assurances et maintenant agent de location Rasch. Cette dame est la sœur du commissaire de police Wehmann, de Strasbourg. Il avait été l'amant de M"' Nelly Wehmann avant son mariage; depuis

qu'elle a convolé en justes noces, il continue ses relations avec elle.

Ce monsieur n'a pas bronché, certain soir, où dans un restaurant de nuit, à Strasbourg, une personne de sa connaissance lui a reproché, en présence de nombreux témoins, sa conduite ignoble envers ce M. Rasch ; du reste, le fait suivant continue à prouver que les principes d'honneur de ce personnage ne sont pas très développés :

En octobre 1908, à l'hôtel Continental, à Strasbourg, où j'habitais en ce temps-là, le référendaire Waber vint me trouver et me supplia de lui rendre un service absolument en dehors de mes moyens. 11 voulait, à toute force, que je lui prêtasse la somme de onze cents mark, sous prétexte que mon frère, qui était un homme riche, m'avancerait volontiers cet argent.

Désireux d'avoir, le cas échéant, une preuve écrite de la demande qu'il m'avait faite — car j'étais, depuis longtemps, orienté sur la valeur de M. Waber— je l'invitai à me souscrire le billet à ordre dont voici la teneur :

« Le soussigné reconnaît avoir reçu, par la présente, la somme de i.ioo mark — onze cents mark — valeur reçue comptant, et s'engage à la restituer trimestriellement par versements de 3oo mark

— trois cents mark — à dater du i" mai igoô et à lui en payer les intérêts à cinq pour cent — 5 o/,,,

— sauf recours contre les parents, »

Quelle ne fut pas ma stupéfaction, lorsque deux ou trois jours plus tard je fus amené à faire la constatation suivante. Me trouvant assis, à l'hôtel

Continental, à une table voisine de celle autour de laquelle se réunissait habituellement un groupe d'officiers, je vis le référendaire Waber s'approcher de ces derniers, et, après les salutations dusage, prendre place auprès d'eux. Ce fut à peine s'il daigna honorer d'un regard des plus indifférents mon humble pei-sonne. On aurait dit qu'il ne me connaissait pas le moins du monde. Très froissé devoir agir ainsi un homme qui, trois fois vingt-quatre heures auparavant, était venu me demander de l'argent, je sentis la moutarde me monter au nez en voyant et en entendant ce personnage appeler sur moi l'attention des officiers et leur dire, dans les termes les plus méprisants, que j'avais été révoqué de mes fonctions. Pour le coup, je trouvai qu'il dépassait la mesure. Me levant d'un bond, j'allai le trouver et je lui enjoignis de quitter la salle avant cinq minutes, faute de quoi, à mon tour, je raconterais à ces messieurs une histoire qui les intéresserait prodigieusement. Tableau!

Qui décrira la stupéfaction de l'assistance à la vue de Waber obéissant incontinent à mon ordre, esquissant un salut muet et quittant la salle avec toutes les allures d'un chien qui a reçu une raclée!

A l'heure actuelle, M. Waber est avocat et possède l'ensemble des qualités voulues pour être un digpe représentant de sa profession.

Parmi les nobles émules de Waber et de Schrader, je citerai le docteur en droit Stork, lequel étant référendaire a séduit la fille d'un entrepreneur de Strasbourg, nommé Welker; de cette liaison est résulté un fils qui a maintenant dix ans. Il y a deux ans, M. Stork s'est établi en qualité d'avocat à Sar-

rebourg (Lorraine); mais, au bout de quelques mois, il sest démis de ses fonctions. A l'heure actuelle, il est quelque part dans l'industrie.

En novembre 190G, le référendaire Moeller a été l'objet d'un mandat d'amener, en raison des graves escroqueries dont il s'était rendu coupable. Après avoir mené — comme on dit — une vie de bâtons de chaises, cet individu avait fait preuve d'une astuce extraordinaire pour se procurer de l'argent et avait ainsi escroqué une masse de braves gens qui avaient confiance en lui.

Il ne faudrait pas croire que les cas cités plus haut par moi constituent des exceptions. Loin de là. la plupart des référendaires et assesseurs de Strasbourg s'adonnent au libertinage le plus chonté.

Suivant les dires d'un philosophe bien connu, ces agréables débauches jouent le rôle le plus brillant dans le grand monde. Si scandaleuse que puisse être leur existence de bohème, ces messieurs sont toujours reçus à bras ouverts, attendu qu'on les considère comme des candidats au mariage.

En dépeignant ainsi les mœurs dans' le Reichsland, je n'ai jamais eu l'intention de m'ériger en censeur, ni de vouloir démontrer que la situation en Alsace-Lorraine est très différente de celle des autres pays. Je sais fort bien que « l'on commet des fautes dans les mms de Troie aussi bien qu'au dehors ». Je n'ai pas eu d'autre but que de montrer sous son vrai jour le chapitre de la moralité allemande.

11 est bien connu que l'Allemagne prétend détenir le monopole de la morale et de la vertu et être, sous ce rapport, supérieure à tous les peuples du

monde, en particulier à ses voisins de l'Ouest, aux Français. Rien ne l'autorise à émettre des prétentions pareilles, car en France on n'est ni meilleur ni plus mauvais qu'en Allemagne. Toutefois, à ce point de vue, il existe une différence notable entre les deux pays. Cette différence consiste en ceci : le Français ne cherche pas à paraître meilleur qu'il n'est en réalité; l'Allemand, au contraire, usant d'hypocrisie et de tartufferie, voudrait donner à tout le monde le change sur ses défauts. Dame! en cette matière, la nation allemande a acquis une véritable maîtrise.

Tout le monde sait qu'à Paris le député, le banquier, le boursier, l'employé ou l'officier, va dîner avec sa maîtresse chez Maxim's ou danê un autre restaurant, qu'il fréquente le Moulin- Rouge, etc., et personne ne songe à s'en étonner ni à s'en scandaliser, attendu que la chose se fait au grand jour et avec une certaine grâce mondaine. En revanche, on éprouve du dégoût, quand on voit ce qui se passe en Allemagne. Comment ne pas tourner en ridicule et ne pas critiquer les gens appartenant aux meilleures classes de la société qui s'adonnent, en cachette, aux vices les plus honteux, mais qui évitent soigneusement de les montrer en public et s'efforcent d'apparaître, aux yeux de tout le monde, comme les plus saints apôtres de la vertu! Le pudibond Joseph allemand fronce le nez quand on parle de la moralité de son prochain; c'est les yeux baissés, et avec une mine cafarde, qu'il paiie de la dépravation de la France. 11 ferait mieux de songer qu'il est à la fois maladroit et dangereux, même ridicule au plus haut point, de lancer des pavés sur

son voisin, quand soi-même on est assis dans une maison de verre. Il est assez piquant de rappeler à ce propos que le proverbe : « C'est la pelle qui se moque du fourgon » est d'origine allemande.

Cet écœurant pharisaïsme devait fatalement exercer une attraction sur moi, d'autant plus que de l'autre côté du Rhin ses représentants sont toujours cités en exemple à leur prochain.

L'hypocrite, le flagorneur, le gredin qui cherche à cacher ses vices et ses ignominies sous le manteau de la discrétion est assuré de triompher en Allemagne sur quiconque a les sentiments les plus honnêtes.

Je tiens essentiellement à prouver que l'Allemagne — en particulier le monde chic et les hauts fonctionnaires — ne délient nullement le monopole de la moralité. J'espère qu'après avoir lu ce qui suit on m'accordera que j'ai rempli ma mission.

J'ai dit plus haut que les hauts fonctionnaiies de l'administration, en Alsace-Lorraine, sont méprisants au plus haut point vis-à-vis de leurs subordonnés et qu'en même temps ils se conduisent en plats valets lorsqu'ils se trouvent en présence de leurs supérieurs. \ ce propos, M. le ministre de Kœller s'est bien gardé de manifester quoi que ce soit et de prendre la défense de ses inférieurs, car il les connaît mieux que personne, A la fameuse séance de la Délégation, il s'est bien gardé de faire la moindre allusion à ce que j'avais dit à ce sujet. C'était d'ailleurs ce qu'il avait de mieux à faire.

Quiconque a eu dans son existence le plaisir, très problématique, de se trouver en contact avec de hauts fonctionnaires a pu constater que ces mes-

sieurs dégagent une atmosphère glaciale; ils sont inabordables, leur conversation est faite d'orgueil et de morgue. Leur attitude, vis-à-vis de la population, de leurs subordonnés et de gens possédant une instruction égale à la leur, n'est pas celle qu'un homme doit avoir vis-à-vis de son prochain ; c'est plutôt celle d'un être qui se rapproche de la Divinité et qui veut bien condescendre à baisser ses regards sur un humble ver de terre.

La cause de cette présomption, qui dépasse toute imagination et toutes les bornes permises, tient à ce fait que l'ensemble du corps administratif culmine en quelque sorte dans la personne du monarque. Par la grâce de ce maître suprême, on se sent investi d'une sorte de distinction professionnelle. On est éleA'é, anobli, porté au ciel; on domine toutes les autres classes de la société. Aussi, le plus jeune assesseur de gouvernement, à peine entré en fonction, s'arroge-t-il le droit de contempler avec un air de pitié et de mépris le reste du monde. Pour ces gens-là, le mot gouvernement possède un pouvoir magique; devant lui, tout le reste pâlit et rentre dans l'ombre. Mais ce pouvoir magique est bien précaire et cet éclat bien trompeur.

Évidemment, les hauts fonctionnaires du gouvernement voient certains des leurs devenir ministres, ambassadeurs, etc., par conséquent être éclairés directement par les rayons du soleil de Sa Majesté. Ils les voient présider aux destinées du pays, représenter ce dernier à l'étranger, et ils se disent en leur for intérieur : « Nous appartenons à une catégorie meilleure que le commun des mortels ».

Je me reprocherais éternellement de ne pas citer

la description suivanle que la Slrassburger Zeilumj a donnée du haut fonctionnaire.

Elle dépeint, sur le vif, les gros bonnets employés en Alsace-Lorraine. Voici ce qu'elle dit :

« Un beau jour, il apparaît dans la petite ville. Personne ne sait qui c'est, personne ne sait d'où il vient. Très fier, il promène son chapeau claque à travers toules les rues. A ses cotés trottine une dame qui, d'ordinaire, est habillée avec fort peu de goût et qui, au premier coup d'oeil, serévèle comme son épouse. L'œil aux aguets, tous deux cherchent les numéros des maisons. De temps à autre ils s'arrêtent, jettent un dernier coup d'œil sur la liste des visites à faire; puis, ils s'engouffrent dans une porte. Toute personne qui observe ce manège sait aussitôt que ce couple bizarre n'est autre qu'un employé, un fonctionnaire, qui, avec sa femme, est en train de faire ses visites d'arrivée. Malgré soi, on songe à ces visites raides, ennuyeuses, durant à peine dix minutes, et l'on éprouve une vague pitié pour les deux époux.

» Les visites d'arrivée sont faites. La petite ville est plus riche d'un fonctionnaire impérial et royal. Personne ne s'en est aperçu, personne, à l'exception de quelques fonctionnaires qui ont reçu la visite de leur nouveau collègue et en compagnie desquels lui-même devra vivre désormais. A partir de là, sa femme est invitée aux différentes réunions de dames; elle prend part aux commérages usuels et à son tour elle rend les politesses reçues.

De temps i\ autre, entre midi et une heure, on aperçoit le même chapeau claque et le même vêtement. Uégulièrement, le jour anniversaire de l'empereur, monsieur prend part au banquet traditionnel et s'efforce de manifester le plus bruyamment

possible son patriotisme et ses sentiments d'homme qui sait se respecter.

)) Le temps passe. Un beau jour, le même haut de forme, accompagné d'une toilette qui, dans l'intervalle, a subi quelques modihca lions, reparaît à la surface. On reprend la tournée de visites qui a été faite à l'arrivée. Les indigènes, qui, petit à petit, s'étaient habitués à voir ce monsieur et cette dame, se disent : « Voilà des gens qui font leurs visites )) d'adieu! )>

» A la même époque, paraît dans la feuille de chou de la sous-préfecture une notice, toujours la même, annonçant le départ d'un fonctionnaire aussi apprécié qu'aimé de la population, exprimant les regrets que cause son départ et ajoutant les meilleurs souhaits pour son avenir. C'est alors, seulement, que la population fait attention à cet homme qui, tout le temps qu'il a été en fonction, ne s'est jjas trouvé une seule fois en contact avec elle.

)) Il l'avait traitée en quantité négligeable et elle le lui avait largement rendu ; étranger il était arrivé, étranger il est reparti.

» Et c'est là ce qu'à Berlin on appelle « la germanisation de TAlsace-Lorraine. n

Et c'est la vérité la plus exacte. Tels des demidieux, MM. les hauts fonctionnaires s'entourent d'un nuage olympien, nuage impénétrable à vos yeux, vers de terre que vous êtes !

En revanche, les indigènes ne sont pas victimes du mirage, ils savent que ces messieurs sont faits de la même glèbe qu'eux et ils les qualifient selon leurs mérites.

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