CHAPITRE IV Les très hauts fonctionnaires
Dl';i UNT LE PRÉSIDENT DE HvMMERSTEIN. Le MAIRE
DE Metz. — Les sols-préfets. — Deux merles BLANCS. — Eh bien! monsieur le maire! — M. BuMBACH. — Le sous-préfet officier de réserve. — Un gendaraie mal informé. — Le souspréfet échauffé. — La manie de l'uniforme. — Mission intérieure. — Le document V. 6332. — Comment on accueille en haut lieu les pétitions des employés subalternes. — Les hommescaoutchouc. — Un surpatriote.
L'ancien président de district de la Lorraine qui. par la suite, est devenu ministre de l'intérieur, défunt M. le baron de Hammerstein et sa femme, au temps 011 ils habitaient Metz, étaient cordialement détestés de tout le monde. A une morgue, qui n'avait pas de nom, ils joignaient une pauvreté lamentable. Pour fixer les idées sur l'opinion que ces gens-là avaient de leur supériorité sur le commun des mortels, pour donner une idée de l'insolence qui était à l'ordre du jour, dans cette famille, je citerai un exemple instructif entre tous.
Il y a de cela quelques années, au théâtre d'été, à Metz, un beau jour, toutes les places étaient occupées. Quelques minutes avant le début de la représentation, M. le président apparut avec sa famille, majestueux à la façon du seigneur et maître devant qui chacun doit s'incliner; il s'avança avec fracas, bousculant tout le monde, et alla se planter en face de la scène, près de la table où, d'habitude, il prenait place.
Cette dernière n'était pas libre ; elle était occupée par d'autres personnes, au nombre desquelles se trouvait un employé subalterne avec sa famille. M. le président de district, montrant ces personnes du doigt, dit à la sommelière, et de façon à être entendu de tout le monde : « Dites donc à ces genslà d'aller s'asseoir ailleurs, parce que cette place est à moi ! » Fort heureusement, « ces gens-là » ne songèrent pas le moins du monde à changer de place. Quant à prendre possession de cette table, M. le président n'y avait aucun droit, puisque les places n'étaient pas numérotées et que, par conséquent, elles appartenaient au premier arrivant, conformément à l'adage: « premier venu, premier moulu ». Aussi longtemps que M. le président de Hammerstein a été en fonctions à Metz, il a fait preuve d'une morgue pareille.
En même temps que le précédent, se trouvait, à Metz, en qualité de maire, M. Halm, qui est actuellement président du district de la Basse-Alsace. Semblable au couple Hammerstein, le couple Halm témoignait un orgueil insupportable vis-à-vis de la population, un orgueil qui avait fini par devenir proverbial. D'ailleurs, les dettes du ménage Halm
n'étaient pas moins proverbiales ; ces dettes atteignaient un chiffre fantastique. Il est vrai que M. le bourgmestre fit, à plusieurs reprises, des tentatives absolument inutiles en vue de mettre un terme aux bruits qui circulaient parmi la population. Ces bruits étaient on ne peut plus fondés. Il alla même jusqu'à menacer de poursuivre ses calomniateurs en justice ; mais, avant de mettre ses menaces à exécution, il prit le temps de la réflexion et, persuadé que cela ne lui servirait à rien, il s'abstint.
Le troisième larron de la bande n'est autre que M. le conseiller de gouvernement supérieur Hasse. C'est lui, à l'époque où M. Halm était maire de Metz, qui le suppléait auprès de la présidence du district. La famille de ce monsieur était très désavantageusement connue à Metz, parce qu'elle avait les mêmes défauts que les personnes précitées. Sa morgue, poussée à l'excès, lui procura une fin tragique, attendu que M. le conseiller supérieur du gouvernement Hasse, incapable de se tirer du labyrinthe de dettes dans lequel il était perdu, s'empoisonna.
11 importe d'observer que les personnalités mises en cause ci-dessus, se trouvaient employées dans l'administration de la Lorraine, c'est-à-dire d'un pays qui est éminemment hostile au régime allemand. Par suite de leur conduite privée et de leur attitude, ils n'avaient rien de ce qu'il fallait pour se conquérir les sympathies lorraines, ni pour imposer du respect pour la cause allemande.
Un très petit nombre d'employés de l'administration actuelle savent exercer une pression sur le cœur et la pensée de la population alsacienne et
lorraine, les gagner et les influencer dans un sens favorable à la germanisation. Tous leurs actes administratifs et leur conduite privée portent l'empreinte d'un orgueil et d'une morgue insupportables et sont uniquement de nature à éloigner d'eux les gens qu'ils ont pour mission de gagner. Cependant, il y a quelques exceptions fort rares à cette règle. Je citerai parmi ces merles blancs MM. les conseillers intimes et docteurs Sieveking et Klem. Parmi les êtres les plus nuisibles à la cause allemande, je citerai en premier lieu les sous-préfets. La plupart d'entre eux sont des jeunes gens sans aucune expérience, qui n'ont pas réussi à dépouiller leurs habitudes d'étudiants chics, ou d'assesseurs, qui maudissent sans cesse le jour où ils ont été transplantés dans cet « immonde trou », qui, tout le long du jour, ne pensent qu'aux plaisirs et aux jouissances de la grande ville, qui apportent un intérêt très médiocre dans l'exercice de leurs fonctions et qui, dans la plupart des cas, font retomber sur leurs administrés toute la bile qui s'amasse dans leur cœur. Tout le monde s'accorde à reconnaître que le ton arrogant de ces messieurs qui, presque tous, sont officiers de réserve, n'obtient aucun succès auprès du public.
Les sous-préfets avec lesquels je me suis trouvé en contact, pendant le temps que j'ai passé en Alsace- Lorraine, ne répondent pas à l'idéal que l'on se fait du fonctionnaire administratif ni du propagateur de la germanisation. 11 est entendu que je maintiens l'exception que j'ai faite en faveur de deux de ces messieurs.
Les autres rappellent très vivement le landrath
prussien, un personnage boutonné, grossier et présomptueux, dont, au reste, ils sont généralement les compatriotes.
Les deux fonctionnaires en faveur desquels je fais l'exception sont l'ancien sous-préfet de Metz, M. le conseiller intime Gundlach, et l'ancien sous-préfet de Forbach, baron de Gemmingen-Hornberg, deux hommes qui avaient à cœur, très sincèrement, le bien de leurs arrondissements et qui, par leurs manières accueillantes et aimables, s'étaient accjuis l'estime et je dirai même l'affection de leurs administrés.
Kn revanche, le sous-préfet de Thionville, M. le comte de Villiers-Grignoncourt, s'est révélé à moi comme un aristocrate prétentieux, dont les qualités administratives et personnelles se manifestaient par une arrogance et une grossièreté insupportables visà-vis de ses inférieurs, une servilité sans nom à l'égard de ses supérieurs, une paresse et une lâcheté qui dépassent toute imagination.
J'ai dit plus haut ma façon de penser sur le compte de M. Gormann, son prédécesseur.
Ce faisant, j'ai simplement traduit l'opinion de l'ensemble des fonctionnaires d'Alsace-Lorraine. Tout récemment, a été nommé second sous-préfet de Thionville le second chef de la police de Strasbourg, le « brave » conseiller de gouvernement Schlussingk, que je dépeindrai plus en détail au chapitre suivant.
Les braves gens de cet arrondissement s'amuseront! Je plains les pauvres habitants de Dideldum.
Les fonctionnaires de l'administration dont les noms suivent sont des messieurs qui, au figuré,
détournent toujours leurs regards de la terre, les élèvent sans cesse vers le ciel et, conscients de leur ressemblance avec la divinité, ivres d'orgueil, trébuchent, pour ainsi dire, à chaque pas. Ce sont MM. les sous-préfets baron de Rapper (Sarrebourg), Bumbach et Lutz (Erstein), et D^ Garber (Bitche).
Le premier, jadis assesseur de la sous-préfecture de Thion ville, qui alors avait à sa tête le comte de Villiers-Grignoncourt, est la personnification de l'aristocrate glacial. Son visage fade et ravagé n'est point embelli par un monocle colossal et son extérieur trahit une morgue et une froideur odieuses. Il a pour digne compagne une dame qui, dit-on, appartient à une famille de princes réduits à la misère. Très fière de sa haute naissance, cette dame est inabordable pour tous ceux qui n'ont pas le sang bleu. D'une taille démesurément longue, celte personne est d'une laideur — mettons étonnante.
Et c'est avec de pareils hobereaux, avec des gens aussi insupportables, que le gouvernement se propose de germaniser une population qui ne veut rien savoir de toutes les balivernes usitées dans nos cours !
L'ancien sous-préfet d'Erstein, M. Bumbach, actuellement président de police à Metz, a la même folie des grandeurs que le précédent. J'ai déjà fait mention de ce personnage, à propos de la catastrophe de Geispolsheim, qui a été provoquée par sa négligence.
A l'époque où il était sous-préfet, M. Bumbach passait, aux yeux de la population, pour être un homme inabordable et brutal ; aux yeux des maires de canton, aussi bien que du clergé catholique, il était
considéré comme un serpent an^ui7/onAieî/£c. Suivant lui, son devoir de gcrmanisateur consistait à faire appeler, de temps à autre, tel ou tel maire de cheflieu de canton, à lui donner une tape amicale sur l'épaule, à afïecter des airs bienveillants et à lui poser cette question: « Eh bien, monsieur le maire, que fait votre commune? » A la longue, celte phrase stéréotypée était devenue l'objet de la risée des maires. Je dirai même qu'elle était devenue proverbiale parmi ceux du canton de Geispolsheim. Quelques naïfs se sentaient très honorés par la cordialité bienveillante de M. le sous-préfet.
Bumbach, un individu saturé d'hypocrisie, un protestant animé d'une haine aveugle contre les gens suivant une religion différente de la sienne, faisait bonne mine au clergé catholique. Mais, aussitôt que MM. les curés avaient tourné le dos, il se livrait à des appréciations haineuses, qui juraient avec l'attitude observée à leur égard peu d'instants auparavant.
Un sous-préfet doit être visible chaque jour pour ses administrés. M. Bumbach, dérogeant à cette règle, avait introduit le système des jours d'audience. Quant à l'attitude qu'il observait à l'égard des personnes qu'il recevait, la rougeur et les traits bouleversés de celles-ci, la hâte avec laquelle elles sortaient du bureau de M. le sous-préfet et, enfin, leurs réflexions parlaient assez éloquemment.
Bientôt, les choses en vinrent à ce point que sauf ceux qui y étaient impérieusement obligés, nul ne se risquait plus dans cette région polaire. C'était ainsi que M. le sous-préfet écartait les « importuns » et s'assurait la tranquillité.
Au bout de quelques années, lorsque M. Bumbach fat envoyé à Metz, son départ fut salué de larmes... de joie.
A l'heure actuelle, M. Bumbach, tout court, a pu réaliser le rêve de sort existence. Il est devenu M. Bumbach de Kaymburg.
Ce n est pas à cause de ses mérites personnels qu'il a été l'objet de cette distinction ; c'est parce qu'il est le fils de son père, un ancien officier prussien, qui a été investi de la noblesse héréditaire en récompense des nombreux services qu'il a rendus au trône et à l'autel.
Depuis que M. Bumbach de Kaymburg est en possession de la particule, on ne peut plus l'approcher qu'à une portée de fusil. La folie du césarisme existe aussi en petit.
Le précédent a eu pour digne successeur à la sous-préfecture d'Erstein, M. Lutz. Ce personnage, qui est d'une famille très riche, est officier de réserve au i3' régiment de dragons, en garnison à Metz. Etant étudiant, référendaire et assesseur, il a mené ce que l'on appelle une « existence de patachon » ; actuellement, ce personnage est affligé au plus haut point de l'orgueil et de la morgue particulières aux gens de sa caste.
Jusqu'à l'époque de son mariage, — qui a eu lieu voici un an, — M. Lutz a considéré ses fonctions, dans le cercle d'Erstein, comme une sinécure et n'a fait que strictement ce dont il ne pouvait pas se dispenser.
Il y avait déjà je ne sais combien de temps qu'il était sous-préfet de cet arrondissement, qu'il n'avait pas encore visité une seule de ses communes,
parce qu'il avait passé tout son temps à la chasse. A ce propos, un gendarme du canton m'a dit un jour : (( Avez- vous déjà vu M. le sous-préfet? Moi pas. Je crois qu'il ne connaît pas autre chose, sur terre, que la chasse. » Le gendarme n'était pas très bien informé ; autrement, il aurait su que, chaque soir, M. le souspréfet Lulz prenait l'express de sept heures, à destination de Strasbourg ; histoire de se dédommager de l'ennui qu'il avait éprouvé au cours de la journée dans cet abominable repaire de paysans.
Encore aujourd'hui, M. Lutz ne se montre que le plus rarement possible dans son arrondissement. Et, quand il se déplace, son visage exprime l'air majestueux et indifférent qu'un souverain arbore, lorsqu'il paraît devant ses sujets.
Je citerai encore, parmi les habitants de l'Olympe des fonctionnaires, l'ancien sous-préfet de Bitche, qui est actuellement conseiller de gouvernement à la présidence de district de Strasbourg, M. le D' Garber. J'ai fait la connaissance de ce monsieur dans des circonstances éminemment prosaïques. C'était à l'occasion d'un incident, au cours duquel il s'est montré sous un jour aussi désagréable qu'humain, à la suite de quoi j'appris, de toutes parts, que ce personnage n'avait pas seulement mauvais caractère,, mais qu'il avait encore une foule d'autres défauts, notamment un orgueil incomparable.
Voici la chose, telle qu'elle s'est passée, en mai 1902, dans le vestibule de la gare centrale de Strasbourg, peu de minutes avant l'arrivée de l'empereur.
Le couloir central donnant accès aux quais était
barré par la police, attendu que le train impérial devait arriver d'un instant à l'autre. Tout à coup, apparut avec des airs imposants, M. le sous-préfet de Bitche, vêtu d'un simple costume de voyage. Il voulut gravir l'escalier principal qui, sur l'ordre exprès du statthalter, était consigné à toutle monde, même aux conseillers ministériels ; les agents de police l'en empêchèrent. Là-dessus, il chercha à se débarrasser d'eux en leur adressant des observations absolument déplacées.
J'intervins, sur ces entrefaites, et constatai que ce monsieur était extrêmement échauffé. Je lui expliquai la situation et lui donnai connaissance de l'interdiction faite par M. le statthalter; puis, je l'invitai poliment, mais catégoriquement, à quitter le vestibule. Bien loin de se calmer, M. le souspréfet s'emporta de plus en plus, me disant qu'il était attendu chez lui et qu'il était obligé, à tout prix, de prendre son train.
En réponse à quoi je lui déclarai qu'il lui était loisible de passer par un autre escalier réservé à l'usage du public. Ce disant, je ne faisais que me conformer aux instructions, très précises, que j'avais reçues; mais l'autre, voyant que je ne me laissais pas intimider, pâlit de fureur.
Sans se préoccuper autrement de mes agents qui se disposaient à l'empêcher de passer, le D' Garbcr s'obstina à faire à sa tête et à gagner le quai par lescalier interdit.
Cependant, finalement, voyant qu'il n'y arriverait pas, il se mit à crier d'une voix étranglée par la colère : « Je suis sous-préfet, comme tel je suis votre supérieur; je n'ai pas d'ordre à recevoir d'un
commissaire de police ; je porterai plainte contre
vous. ))
Ce langage ne produisit pas l'effet qu'il en attendait, car je ne me laissai pas intimider. Aussi, M. le sous-préfet dut-il renoncer à mettre son projet à exécution. Je ne pense pas qu'il ait porté la moindre plainte à ce sujet contre moi, car je n'en ai jamais entendu souffler mot.
Soit dit en passant, M. le sous-préfet de Bilche n'était pas plus mon supérieur que M. le président de police de Strasbourg, mais le supérieur des commissaires de police cantonaux en fonction dans l'arrondissement de M. Garber. Ce dernier aurait mieux fait dédire qu'il occupait un rang supérieur au mien Au surplus, quand même il aurait été mon supérieur, je n'avais pas à lui obéir en la circonstance, puisque j'étais couvert par des ordres émanant du statthalter lui-même.
Par suite de la folie des grandeurs dont sont atteints la plupart des hauts fonctionnaires, ces messieurs considèrent généralement leurs subordonnés comme des cireurs de bottes et les traitent d'une façon inqualifiable. Ils se trompent étrangement, s'ils s'imaginent, en faisant preuve d'une arrogance pareille vis-à-vis de leurs inférieurs, qu'ils leur imposent le respect. Tout au plus, en agissant ainsi, les poussent-ils à l'indiscipline.
Certains de ces hauts fonctionnaires, quand ils sont en public, affectent de traiter leurs inférieurs, leurs subordonnés, avec bienveillance, mais celle-ci n'a rien de sincère. Ils ont beau faire patte de velours, leurs griffes sortent toujours par un bout cru par un autre. Il est à observer que, dans un pays
où le militaire occupe une situation prépondérante, comme c'est le cas en Allemagne, fatalement toutes les administrations publiques affectent, dans leurs relations tant écrites que verbales, un ton grossier qui rappelle toujours la caserne. La direction générale des chemins de fer impériaux, en Alsace-Lorraine, est même domestiquée à un point tel que dans ses circulaires le personnel placé sous ses ordres est toujours désigné sous le nom de « troupe ». . En Allemagne, où l'on a la manie de porter l'uniforme, je ne connais pas, en dehors de la catégorie des veilleurs de nuit et des balayeurs, une seule administration dont les employés n'en aient un.
Non contents de chercher à assimiler leurs petits employés aux militaires, par le costume, les hauts fonctionnaires ne se font aucun scrupule de les traiter à la façon des recrues, de les brimer, d'exiger d'eux une obéissance aveugle et un dévouement se traduisant par une obséquiosité inqualifiable. Prenons, par exemple, la police de Strasbourg. L'employé subalterne y est si peu maître de sa personne qu'il est obligé de subir les immixtions les plus inouïes dans sa vie privée. Ainsi, il y a trois ans de cela, le président de police a envoyé, par ordre, les agents assister aux réunions de la a Mission intérieure » et a fait contrôler leur présence par les brigadiers.
Bien entendu, les hauts fonctionnaires se gardent soigneusement de se montrer en public sous leur vrai jour et de trahir le régime autocratique qu'ils exercent. Tout au contraire, ils affectent de témoigner à leurs inférieurs la plus grande bienveillance et de veiller avec un soin jaloux sur leurs intérêts.
Les pauvres diables constatent, chaque jour, avec amertume et avec indignation, les effets de cette fameuse bienveillance de leurs chefs.
De temps à autre, le public apprend la vérité sur ce point. Ainsi, par exemple, au mois de novembre, les petits et les moyens employés ayant demandé une augmentation de traitement, le gouvernement alsacien-lorrain, tout en déclarant que cette pétition était fondée, ne l'accueillit pas, sous prétexte que des difficultés d'ordre financier s'y opposaient.
Celte affirmation était mensongère, car peu de temps auparavant, le représentant du gouvernement, assistant à la discussion du budget à la Délégation, représentait la situation du pays comme très satisfaisante et ajoutait non seulement que l'année 1904 s'était chiffrée par un excédent de recettes, mais encore que la même chose se reproduirait en 1900.
Tout naturellement, à la suite des mauvais traitements dont ils sont l'objet de la part des hauts fonctionnaires, et des injustices dont ils sont victimes, les employés sont aigris et mécontents. Dans un pays où toutes les institutions sont calquées sur le militaire, le fonctionnaire civil est, en quelque sorte, privé du droit de réclamation.
Non seulement il n'a pas ce droit, mais il ne peut même pas profiter des dispositions légales en vertu desquelles il est autorisé à adresser une pétition au Reichstag, car ses supérieurs l'en empêchent
A titre d'exemple, je citerai le document V. 6332, en date du 17 février i898,édictant des punitions en masse contre le personnel des chemins de fer d'Alsace-Lorraine. Voici comment s'exprime M. le pré-
sident de la direction générale des chemins de fer :
« La pétition adressée, le i5 novembre 1897, au •Reichstag et dont vous êtes l'un des signataires, est rédigée en des termes absolument inconvenants, incompatibles avec le respect que vous devez à vos supérieurs, ainsi qu'avec les exigences de la disci- ])line. Tout particulièrement, cette pétition reproche aux autorités leur manque de justice, de bienveillance et d'intérêt pour leurs inférieurs. Elle leur reproche aussi de faire des économies à leur détriment.
» A supposer que vous ne soyez pas le rédacteur de cette supplique, il n'en est pas moins vrai qu'en la revêlant de votre signature vous avez pris la responsabilité des allégations qu'elle contient ; en punition de la faute que vous avez ainsi commise, je vous inflige une amende de cinq mark qui vous seront retenus lors du prochain paiement de vos appointements. »
Ce document se passe de tout commentaire.
Les employés subalternes, qui ne sont pas d'humeur à se laisser traiter comme des galeux, ceux qui ont leur point d'honneur et qui demandent que l'on respecte leurs droits, sont considérés, tout naturellement, par leurs supérieurs, comme des fortes têtes et des mécontents.
En revanche, toute une catégorie de moyens et de petits employés sont regardés par leurs chefs comme des sujets dévoués, très obéissants, par conséquent irréprochables. Ces individus ont des âmes de laquais ; ils sont honorés même des coups de pied qu'ils reçoivent au derrière et leur aplatissement croît en raison inverse de l'arrogance avec laquelle les traitent leurs supérieurs.
Le loyalisme qu'ils affichent bruyamment n'est, vu de près, que la servilité la plus plaie et la cuistrerie la plus pitoyable. Ces individus, qui n'ont pas le moindre sentiment d'honneur, rampent à plat ventre devant leurs supérieurs, quitte à les insulter et à les maudire aussitôt qu'ils ont le dos tourné. Ces poules mouillées sont responsables, en première ligne, des manières arrogantes que les hauts fonctionnaires affectent vis-à-vis de leurs subordonnés.
La première fois de ma vie que j'ai rencontré l'un de ces hommes-caoutchouc, de ces flagorneurs et chiens couchants, ce fut en l'année 189 1. J'avais alors vingt ans et je conçus un dégoût invincible à l'endroit des individus de cette catégorie, si peu connue de moi jusqu'alors, mais dont, par la suite, je devais rencontrer de si nombreux échantillons.
Phisicurs associations de vétérans s'étaient donné rendez-vous à Metz, dans le jardin de la Germania, et avaient célébré une réunion patriotique, caractérisée par l'absorption de nombreux tonnelets de bière. Au moment où l'on porta le toast à l'empereur, je restai assis. Un abcès, très mal placé, m'empêchait de me lever, ou du moins m'obligeait à éviter des mouvements inutiles. Toutefois, je m'étais découvert et conformément au règlement j'avais crié « hourra! » de toute la force de mes poumons. Je mimaginais avoir rempli consciencieusement mes devoirs de patriote allemand, mais un surpatriote ne tarda pas à me démontrer que j'étais dans l'erreur.
Aussitôt que le toast à l'empereur fut terminé et que l'émotion qui en résultait se fut un peu calmée.
un monsieur assis à la lable voisine — c'était le commis de chancellerie impériale de la présidence de district de Metz — se leva et en proie à une agitation singulière vint sur moi et m'apostropha dans les termes que voici : « Vous devriez être honteux de rester assis au moment où l'on boit à la santé de Sa Majesté! » Très calme, je lui fis observer que ça ne le regardait en rien et que je ne me considérais pas comme obligé de lui donner des explications au sujet de mon attitude.
Ce monsieur, qui s'appelait Schrickel, me lança alors à la figure la menace que voici : a Je porterai la chose à la connaissance de M. le président de district; elle aura pour conséquence de vous faire perdre votre certificat d'aptitude au volontariat d'un an. »
Je suppose que cet individu s'est rendu compte, par la suite, de la stupidité de sa conduite, ou bien que le président de district lui a fait une conférence sur les qualités qui distinguent le vrai patriote et sur la nature des devoirs réels que nous avons envers notre patrie, car j'ai terminé mon année de service sans avoir été inquiété par âme qui vive.
Ce M. Schrickel est une de ces âmes de laquais, de ces plats valets qui, à la \ue du moindre référendaire de gouvernement, saluent jusqu'à terre, pareils à un couteau qui se referme, qui rampent à terre, à plat ventre devant un conseiller de gouvernement et qui, à la seule évocation du nom de l'empereur, se mettent au « garde à vous ».
Ce monsieur est membre de toutes les sociétés patriotiques ; il ne manque pas une occasion d'aller là où l'on crie « hourra! » et il y donne de la voix à
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faire éclater ses poumons. Dans certaines circonstances, lorsque l'Association des vétérans est convoquée pour fournir des figurants ou une haie, ou un barrage, il arrive toujours en tête, coifFé d'un haut de forme invraisemblable, datant du mariage de son grand-père et d'une redingote à la hauteur. Les jarrets tendus, la pointe du pied tendue, tenant en guise d'épée son parapluie de famille, il traverse les rues et c tète droite » défile devant Ions les petits sous-lieutenants qu'il rencontre.
Aussi jouit-il partout de la réputation d'un brave patriote et sa poitrine est-elle décorée d'un certain nombre d'ordres, entre autres de celui que, généralement, on appelle la « Médaille des Balayeurs dc« latrines />.
Au cours des années, principalement pendant que j'ai été employé de l'Etat, j'ai eu sous les yeux, chaque jour, de nombreux exemples prouvant que très peu de fonctionnaires ont su sauvegarder leur dignité, tant personnelle que professionnelle, et que ce n'est pas trop d'une lanterne pour découvrir des gens qui aient conservé une échine rigide.
11 est vrai que, même parmi ces très rares personnes ayant du caractère, plus d'une est affublée d'une tête de Janus.
En iQoô, au moment où jai commencé dans la Strassburger Biirger-Zeilung ma série de publications contre le gouvernement du Reichsland, deux de mes anciens collègues, les commissaires de police Ohmann et Ruhlau, ne me laissèrent pas de cesse que je n'attaquasse leurs supérieurs, et en particulier le président do police qui était leur bête noire. Ils me documentèrent abondamment sur quantité de faits
qui s'étaient passés après ma révocation et que, par conséquent, j'ignorais complètement. N'étant pas connus et pouvant rester clans l'ombre, puisque c'était moi qui paraissais en public, ces deux bonshommes se frottaient les mains et marquaient les coups avec satisfaction.
Plus tard, après l'apparition de ma première brochure, lorsque j'invoquai leur témoignage au sujet des faits qu'ils avaient portés à ma connaissance, ces deux individus me laissèrent en plan.
Tous deux déclarèrent ne plus se rappeler un seul des épisodes que, peu de mois auparavant, ils m'avaient rapportés. Comme je n'ai dit que la vérité, l'attitude actuelle de ces deux personnages apparaît sous un jour doublement pitoyable.
Si les supérieurs étaient consciencieux, de pareils ascarides humains seraient évacués avec la même facilité que leurs collègues du règne animal el avec le même dégoût. Mais en Allemagne, sur le sol classique de la servilité la plus aveugle, les autorités ne songent pas à pratiquer un pareil nettoyage, parce que l'attitude malpropre de ces individus les chatouille agréablement; ci-après je vais faire défiler sous les yeux du lecteur quelques spécimens de ces tristes employés.
M. le conseiller des comptes Schumbro, chef de bureau pendant de longues années au département de la justice du ministère du Reichsland, avait pour gendre un nommé Zach qui a été, pendant quelque temps, commissaire de police à la frontière (Deutsch- Avricourt).
Ce M. Zach, qui était placé sous les ordres du département ministériel de l'intérieur, a été relevé,
il y a quelques années, de ses fonctions de commissaire de police parce qu'il avait traite, avec la dernière inconvenance, un grand-duc de Russie, alors que le rapide de Paris, dans lequel se trouvait ce personnage, stationnait en gare d'Avricourt.
Les princes n'étant pas habitués à être traités à la façon de vagabonds, ni à exhiber leurs papiers comme y sont obligés les chemineaux, le grand-duc fit adresser, par la voie diplomatique, une plainte au ministère des affaires étrangères de Berlin. A la suite de quoi, M. Zach fut immédiatement révoqué.
Ainsi que je l'ai dit, cette mesure fut prise directement à Berlin, c'est-à-dire par une autorité devant les décisions de laquelle le gouvernement alsacienlorrain est tenu de s'incliner sans mot dire. Incontestablement, le ministère du Reichsland ne serait jamais intervenu de sa propre initiative contre le commissaire de police Zach, attendu que celui-ci était son « Fifi » (la faveur dont jouissait ce monsieur ne tenait aucunement à son zèle dans le service, elle était uniquement imputable à ses flagorneries).
Naturellement, le ministère se garda bien de se séparer d'un aussi fidèle serviteur. On s'empressa de le fourrer dans une autre administration et pour ça on créa spécialement à son intention un poste nouveau.
Jusqu'à une date assez rapprochée de nous, les affaires du parquet étaient confiées, très rarement, exceptionnellement dirai-je, aux assesseurs. D'une façon générale, les commissaires de police cantonaux assuraient en même temps le service du parquet.
On va voir ce que fit le ministère pour venir en
aide à M. Zach. Il créa spécialement, à l'intenlion de ce dernier, un poste spécial, unique en son genre dans toute l'Alsace-Lorraine, et, à quelque temps de là, le commissaire révoqué fut nommé secrétaire de tribunal.
Le cas du commissaire de police Rich est encore bien plus caractéristique que le précédent.
Ce monsieur, insinuant et souple comme le serpent, dont il possède d'ailleurs les autres qualités, se trouvant commissaire de police à la frontière, pratiquait l'espionnage sur une haute échelle en France. Etant commissaire de police, il avait mouchardé la population de son canton, dans des conditions particulièrement ignobles. Grâce à quoi, il avait su conquérir les faveurs du gouvernement du Reichsland et se faire une situation à part. Abusant de ces avantages, il s'est tout permis, sans avoir eu à en souffrir le moins du monde. Avant de raconter comment il a fini, je rapporterai encore un fait qui le dépeint au vif.
A la suite d'une mutation dont il avait été l'objet, en 1900, il devait quitter Strasbourg pour s'installer à Ribeauvillé. Il m'invita donc, en compagnie du commissaire de pohce Kerpinski, — qui est maintenant à Mulhouse, — à prendre avec lui la chope d'adieu.
II nous emmena dans un café qui, à l'époque, m'était aussi inconnu que le reste de la ville de Strasbourg.
Il nous offrit diverses consommations, qu'il paya d'ailleurs. Pour terminer la soirée, nous prîmes une bouteille de Champagne dont le prix s'élevait à dix mark. Lorsque celle-ci eut été débouchée, M, Rich
invila le patron, qui était assis à une table voisine, à boire avec nous. L'autre déclina la politesse avec une mine et d'un ton qui me plongèrent dans la stupéfaction la plus profonde. Les paroles de cet homme et le regard qui les accompagnait trahissaient un mépris extrême.
Lorsque nous sortîmes de cet établissement, je demandai à M. Rich s'il avait payé la bouteille de Champagne. 11 me répondit que cela ne me regardait pas, que nous étions ses invités et que, par conséquent, nous n'avions pas à nous préoccuper du paiement. La demande que j'avais faite était parfaitemenljustifiée, car j'avais la certitude que le Champagne n'avait pas été réglé. Vu la réponse de M. Rich, je considérai pour l'instant l'incident comme vidé.
Quelques mois plus tard, faisant une ronde de nuit, je pénétrai, pour la seconde fois de ma vie, dans cet établissement (il s'agit du café Collichan, place du Corbeau). Tout à coup, il me revint à l'esprit que nous avions pris, en cet endroit, la chope d'adieu avec Rich et je demandai au patron si l'autre lui avait réellement payé la bouteille de Champagne. M. Collichan me répondit d'un ton plein de mépris: « Celui-là n'a jamais payé quoi que ce fût w. A la suite de quoi ce monsieur me raconta que le commissaire de police Rich dévalisait, littéralement, les aubergistes strasbourgeois et que, depuis longtemps, ceux-ci avaient l'intention de porter plainte contre lui auprès du président de police. D'accord avec mon collègue Kerpinski, j'ai payé le Champagne en question et nous nous sommes fait délivrer par M. Collichan une quittance en
règle. M. Rich a continué à opérer d'après les mêmes principes dans toutes les villes où il a résidé par la suite.
Aussi n'ai-je été nullement étonné le jour où j'ai appris, par une information de Thann, adressée à la Strasshurger Zeitung, que le commissaire de police Rich, de Massevaux, était mis en congé illimité, pour des raisons qui, selon toute apparence, devaient avoir une connexité avec la brochure Stéphany.
Une fois suspendu, Rich s'établit, en qualité d'agent d'affaires. Comme tel il se rendit coupable de faux en écritures. Pour ce fait, il fut arrêté en gare de Massevaux, le 25 août 1906, par deux gendarmes et transporté, les menottes aux mains, à la prison de Mulhouse.
Je me trouvais à ce moment-là dans l'Oberland bernois. Quand j'appris la nouvelle, je me dis aussitôt: (( Il se tirera de là, car il est beaucoup trop malin ». Je connaissais mon homme, et l'on ne tarda pas à voir que j'avais eu raison.
A la fin du mois d'octobre, M. Rich fut remis en liberté; mais, contrairement aux usages habituels, les résultats de l'enquête lurent tenus secrets. Une fois de plus la main protectrice qui jusqu'alors avait veillé sur M. Rich intervint en sa faveur.
C'avait été un scandale le jour où M. Rich, dont la conduite malpropre n'était pas ignorée du gouvernement, avait été nommé à titre définitif. La stupéfaction du public ne connut plus de bornes, lorsqu'il apprit que cet homme, qui s'était rendu coupable de très grosses fautes dans son service et qui, de plus, venait de commettre des faux en écri-
tures. avait été mis à la retraite avec la pension afférente à son emploi.
11 ne devait cette faveur qu'à ses flagorneries envers ses supérieurs et à la servilité dont il avait fait preuve à leur égard.
Je m'étais proposé d'insérer dans le présent chapitre une série de faits destinés dans mon esprit à bien faire ressortir la corruption qui règne parmi les hauts fonctionnaires du Reichsland; mais je les reporte à un autre chapitre où, je crois, ils seront mieux en place. Toutes les personnes contre lesquelles j'avais énoncé des accusations très précises et qui, selon ^I. de Kœller, devaient être l'objet d'une enquête minutieuse ont obtenu soit de l'avancement, soit des décorations. Bizarre!
Ainsi, le président de district de Strasbourg a été nommé conseiller de gouvernement supérieur intime effectif; le conseiller supérieur de gouvernement Summer, de Colmar, a été nommé conseiller ministériel; le conseiller de gouvernement D' de ^A'esterley a été appelé en qualité d'auxiliaire au département ministériel de l'intérieur; enfin, le sous-préfet Cormann, de Thionville, est devenu conseiller intime de gouvernement. Ont été décorés de l'ordre de la Couronne de troisième classe, le conseiller intime de gouvernement Hubsche. de la présidence de district de Metz; de l' Aigle-Rouge de quatrième classe, le conseiller de gouvernement Schlussingk, de Strasbourg.
C'est ainsi qu'en Allemagne on récompense les méfaits d'individus plus ou moins tarés, dont le seul mérite est d'appartenir à la haute société. C'est le pays où un Podbielski, le jour où il s'en
va, reçoit la grand'croix en brillants de l'Aigle- Rouge, accompagnée d'une lettre autographe de l'empereur commençant par ces mots : « Mon cher ministre de Podbielski », et se terminant par: a Je reste votre bien affectionné roi ».
Le fait de donner des décorations ou de l'avancement à des gens qui mériteraient d'être mis au pilori constitue un système.
C'est d'ailleurs en Prusse et en Allemagne seulement, que l'on voit se perpétuer au pouvoir des gens tels que M. de Kœller, des gens dont toute la carrière administrative a été caractérisée par des actes de brutalité, d'arbitraire, de malhonnêteté et par des gaffes énormes.
En raison de sa nature grossière et exempte de vergogne qui rappellent tout à fait le caractère des ministres russes, M. de Rœller tient une place à part en Alsace-Lorraine. De tous les fonctionnaires du Reichsland, il est incontestablement le plus détesté. Tout le monde avait poussé un soupir de soulagement et manifesté la joie la plus vive, lorsqu'on avait appris que M. de Kœller était destitué de ses fonctions de sous-secrétaire d'Etat du ministère alsacien-lorrain. Par la suite, un cri unanime d'indignation et de protestation s'éleva lorsqu'on sut que cet homme, si antipathique, devait revenir en Alsace et être mis à la tête du gouvernement.
Quand M. de Kœller fut de retour dans le Reichsland, l'ensemble de la presse locale lui fît un accueil pareil à celui que reçoivent les commisvoyageurs trop importuns.
Assurément M. de Kœller est ferme en selle, parce qu'il jouit de la faveur de l'empereur. Celui-
ci serait assuré de conquérir la reconnaissance de l'Alsace et de la Lorraine, s'il voulait débarrasser le pays de ce tyran qui n'est pas à sa place au milieu d'une population exempte d'un esprit servile et qui n'entend pas être traitée comme une cohue privée de tous ses droits. M. de Kœller est un vestige de l'époque du droit de jambage.
C'est dans la Prusse orientale, ou dans la Prusse occidentale qu'il trouverait la sphère d'action qui lui conviendrait le mieux. Là-bas, il pourrait traiter la population d'après la méthode employée jadis par les seigneurs des pays situés à l'est de l'Elbe à l'égard de « leurs gens ». Aussi longtemps que cet homme sera libre de faire à sa guise en Alsace-Lorraine, il ne pourra pas être question de supprimer le régime du bon vouloir, le régime de la protection, du replâtrage et de la corruption.
M. de Kœller n'a pas frappé les fonctionnaires dont j'avais signalé les méfaits, mais il n'a pas réussi à faire prendre aux habitants des vessies pour des lanternes.
Le 26 janvier 1907, le Berliner Tageblatt écrivait ceci:
(( La brochure de l'ancien commissaire de police de Strasbourg a révélé un certain nombre de tares... la montagne a accouché d'une souris.
h On pensait qu'après les révélations de Stéphany le gouvernement chercherait à remédier à la situation ; mais les exécutions ont été réduites à leur minimum. Quelques malheureux petits employés ont été mis à la porte, et c'a été tout. »
Malheureusement le Berliner Tageblatt a dit vrai ; il ne me reste qu'une consolation, c'est de pouvoir
répéter les paroles que le député Blumenthal a prononcées, le i""" février 1906, à la Délégation d'Alsace-Lorraine :
« J'espère bien que, dorénavant, le gouvernemenl n'aura plus le front de se donner l'air d'être le protecteur de la Religion, delà Morale et de l'Ordre. »