‹ Les coulisses de l'Alsace-LorraineChapitre 6 sur 25 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La police. — L'arbitraire. — Les listes de proscription.

Le président de police et l'kmpekeuu. — L'avocat GÉNÉRAL ET l'aGE>T DE POLICE. — UnE PROPOSITIONS RATIONNELLE. HiSTOIRE DE SAGE- FEMME. — Le PRÉSIDENT DE POLICE ET LE MATOU.

— Un homme qui en sait lokg. — Quelques exemples d'arbitraire. — La surveillance de la haute police. — La police et les filles publiques. — L'abbé Wetterlé et i.es plaintes étouffées.

— Un démenti de M. de Koeller.

Le président de police de Strasbourg est un homme d'une servilité inouïe. C'est surtout à l'occasion des voyages de l'empereur qu'il en fait preuve. Chaque année, lorsque l'arrivée du souverain est annoncée, le pauvre homme est dans un état de désarroi impossible à décrire.

Aussi longtemps que Sa Majesté séjourne à Strasbourg, il ne sait plus où donner de la tête; il ne reprend ses esprits que lorsque le train impérial est sorti de la gare.

— lli — ,

Chaque fois, il appelle de Metz et de Mulhouse un renfort considérable d'agents de police, de manière que la population assiste, ahurie, à un coup d'œil pareil à celui que l'on voit en Russie lorsque le tsar entreprend un voyage.

Quelques articles de journaux fixeront l'opinion à ce sujet, mieux que je ne pourrais le faire.

Le II mai 1906, Ia Strassburger Zeitung écvi\a\[ ce qui suit :

« C'est absolument fou de voir ici comme on barre les rues lorsque l'empereur doit y passer. A maintes reprises, nous avons déjà traduit le sentiment du public sur des mesures de ce genre. Elles ne sont nullement faites pour exercer une influence favorable sur l'opinion; et, pourtant, il nous semble que les gens au pouvoir devraient quelque peu se soucier de cette dernière. Hier soir, l'empereur a fait en voiture le court trajet qui sépare son palais de celui du Statthalter.

» On ne s'imaginera jamais tout le déploiement de police et de gendarmerie qui a été fait à cette occasion et qui a duré pendant tout le temps du dîner. C'était grotesque et propre à faire croire que la population strasbourgeoise se compose exclusivement de brigands et d'assassins. Le barrage, formé à quelques centaines de mètres à la ronde, pendant que l'empereur, installé à table, bien tranquillement, ne se doutait de rien, rappelait tout à fait ce qui se passe en Russie et produisait une impression déplorable. Le public a traduit son indignation en ternies plutôt sévères. Les critiques qui ont été formulées au sujet de ces barrages semblent avoir eu pour unique conséquence d'amener un redoublement de mesures de précautions. Allez toujours!

» Ce n'est pas en agissant ainsi que vous satisferez la population.

n Si l'empereur élait mieux conseillé, la police,évidemment, n'en prendrait pas tant à son aise.

» Abstraction faite de la méfiance que l'on exprime implicitement de cette manière à la population, et du mécontentement qu'on lui occasionne — les civils étant abandonnés pieds et poings liés aux cavaliers el aux casques à pointe — on entrave la circulation de la faron la plus préjudiciable... Hier soir, il s'est passé une histoire typique et avec cela très aumsante.

» Lorsque les équipages impériaux se furent engagés dans la cour du palais du Statthalter, un monsieur, venant de la place de l'Empereur, essaya de traverser le pont dans l'intention d'aller au théâtre. Ce monsieur, un avocat général très connu de notre ville, ne l'était pas des agents postés en cet endroit. Un homme casqué se permit donc de traiter ce monsieur comme un simple mortel ou un vulgaire civil et lui interdit de traverser le pont. L'autre, qui avait vu passer l'empereur, s'imagina que les agents avaient perdu la tête; il voulut passer à toute force; mais mal lui en prit, car il ne tarda point à se sentir empoigné vigoureusement par le bras de la Loi.

» Comme c'est un très brave homme et un jurisconsulte de première taille, il céda à la force brutale et se borna à déclarer qu'il porterait plairrte contre la police. L'agent ne se troubla point extraordinairement à ce propos. En somme, que pouvait-il lui arriver, puisqu'il ne faisait qu'exécuter les ordres reçus? Un commissaire de police, qui se trouvait à deux pas de là et qui avait assisté à la scène, ne montra pas le même calme que son subordonné, car il avait reconnu l'avocat srénéral M...

» — Diable! se dit le commissaire, un avocat général, c'est quelqu'un. Si ce monsieur porte plainte, il n'y aura pas moyen de plaisanter.

» Désirant arranger la chose en douceur, il dit à l'agent de police d'aller trouver l'avocat général et de lui faire ses excuses.

» Nous ne savons si l'agent, un pauvre diable en somme, a fait preuve de la souplesse d'échiné voulue et est allé présenter ses excuses à l'avocat général. En tout cas. nous avons éprouvé un sentiment de douce satisfaction en voyant un membre du parquet faire à ses dépens l'expérience de la vigueur de cette police si chère au cœur de MM. de la magistrature, de cette police qui protège le trône et le pays, et nous nous sommes dit que les boirages de M. le président de police ont tout de même du bon.

)) Si nous étions sûrs d'être écoutés, nous nous permettrions de donner un conseil au gouvernement : ce serait de faire évacuer toute la ville et d'en faire fermer les portes, aussi longtemps que l'empereur séjournerait dans ses murs. Nous ignorons si cette idée est jamais venue à la police. Nous sommes trop heureux de la lui suggérer et nous ne lui réclamons pas de droits d'auteur. »

Le même journal, dans les numéros iii et ii8 du mois de mai 1906, a inséré des protestations en assez grand nombre, dont voici les plus intéressantes :

« Pourquoi barrer des rues que l'empereur ni sa suite ne doivent traverser? Pourquoi gêner la liberté des mouvements des gens qui habitent dans ces rues.

» Il est arrivé que des agents de police ont pourchassé, jusque dans leurs maisons, des familles

demeurant dans ces rues eL leur ont lancé à la figure des menaces telles que celle-ci : u Malheur à vous, » si ce n'est pas ici votre logement ! j) Mieux que cela, des gens qui ont à peine une heure pour prendre leur repas n'ont pas pu rentrer à leur domicile, et, par-dessus le marché, ont été accablés d'injurds. Nous autres, bourgeois, nous i)roteslons énergiquement contre ces mesures prises par l'autorité et nous demandons qu'à l'avenir les parades et autres exercices militaires aient lieu sur les polygones spécialement créés à cet eflet, et non pas au milieu de la ville, dans les quartiers que nous habitons. »

Une autre protestation était formulée dans les termes que voici :

u Le 9 mai. vers six heures du soir, la cigogne est venue faire visite à une famille d'ici. Le mari courut bien vite chez la sage-femme et celle-ci, consciente de la gravité de ses devoirs, le suivit surle-champ.

» Il est malheureux que cette pauvre femme ait eu à remplir son ministère alors que l'empereur était présent dans notre ville et se soit vue obligée de traverser une des rues barrées, à l'occasion du passage de Sa Majesté.

» Munie de la trousse classique, elle arriva à la gare, tenta de se frayer un passage à travers la foule; mais en vain; un agent de police l'empêcha de se rendre là où l'appelait son devoir. On se demande qnel peut avoir été l'état d'cspiit de cette bia\(^ dame, ainsi mise hors d'état de remplir son ministère.-' (^)uel doit avoir été l'état d'esprit des deux époux (jni attendaient avec anxiété l'arj'ivée du secours?

)) La sage-femme ne vint ])oint. Ou alla donc appeler un médecin habitant dans le voisinage.

mais il était sorti. En désespoir de cause, l'époux courut à la clinique des femmes. Deux médecins vinrent en grande hâte et, Dieu merci ! purent encore sauver la mère et l'enfant.

» En admettant que ces deux messieurs ne se fussent pas trouvés à point pour secourir la pauvre malade, cette jeune famille aurait conservé un bien triste souvenir de la visite que l'empereur a faite à Strasbourg le 9 mai 1906. Eh bien ! je vous demande s'il est admissible que de pareils cas puissent se produire. »

Ces choses-là se sont passées dans l'Alsace-Lorraine « complètement germanisée », dans un pays dont les habitants, suivant l'expression de M. de Kœller « sont en majeure partie Allemands et veulent demeurer Allemands 0.

La présence de l'empereur à Strasbourg donne aussi lieu à des scènes d'un comique irrésistible. Il s'en est passé une de ce genre sous ma direction, dirai s-je volontiers. C'était en mai iqo?. dans le vestibule de la gare centrale de Strasbourg où, le jour de l'arrivée de l'empereur, j'avais été placé avec un groupe d'agents en uniforme et d'inspecteurs de la sûreté.

'Nous commençâmes par fouiller avec le plus grand soin le vestibule et les couloirs qui v aboutissaient, les salles de bagages, les salles où l'on distribue les billets; nous avions expulsé tous les individus qui s'y trouvaient; purs, l'tjeil aux aguets, nous attendîmes la suite des événements. Tout à coup : <( Garde à vous! » Un roulement éclate audessus de nos têtes. C'est le train impérial qui fait son entrée en gare.

Un tonnerre de « hourras » éclale et voici M. le président de police qui dégringole quatre à quatre les marches de l'escalier, quand — horreur! — un matou, gras à lard, traverse le vestibule, s'assied et commence à faire sa toilette. A cette vue, le cœur du patriote qu'est le président de police s'indigne. Les cheveux du pauvre homme se dressent sur sa tête à la seule pensée que ce chat pourra raser la route suivie par Sa Majesté (un mauvais présage).

En ce moment de « suprême danger ». le président de police reconquiert son « habituelle présence d'esprit » et il commande : « Feu rapide 1 » A ce commandement, toute la garnison du vestibule se précipite sur le matou qui n'y comprend rien et lui fait la chasse. L'ennemi évacue précipitamment le champ de bataille, juste au moment où Sa Majesté apparaît au haut de l'escalier.

Je suppose que Sa Majesté aurait eu un accès de fou rire si on lui avait raconté la scène qui venait de se passer.

Les mesures prises par le président de police, dans la cifconstance précitée, ont été si sévères que j'ai dû expulser du vestibule des personnes notoirement réfractaires au bacille de la conjuration : par exemple, le sous-préfet D' Garber qui, en ce temps-là, était conseiller de gouvernement, attaché à la présidence de district de Strasbourg; et même l'inspecteur de l'exploitation des chemins de fer, M. Gruber, qui était pourtant chez lui.

A force de voir des anarchistes partout, le président de police avait affolé son personnel à un point tel que celui-ci prenait ombrage de tout et s'imaginait voir partout les préparatifs d'une tentative

d'attentat. Ainsi, à un moment donné, un agent de police, blême d'elTroi, vint me rapporter qu'au milieu de la foule se trouvait un individu armé d'une faux. Je lui répondis : « Laissez-le tranquille! »

La suite nous a appris que ce pauvre diable d'ouvrier n'avait pas fauché la tête de l'empereur.

Le président de police entre dans les moindres détails et prend les mesures les plus ridicules pour se donner les apparences du chef qui veille à tout et qui n'a d'autres préoccupations que de sauver, à toute heure, l'existence de son souverain. Quand le pauvre homme ne peut pas se dévouer pour son empereur, il consacre toute son attention et tous ses soins au statthalter. On en a eu une preuve le 26 janvier 1907. Je laisse la parole à la Strassburger Zeitung.

« Comme d'habitude, dit-elle, les musiques des différents régiments ont donné un concert, samedi dernier, dans la cour du palais du Statthalter.

)) Cette solennité sert de précurseur au jour anniversaire de l'empereur allemand. Longtemps notre population a demandé que ce concert ait lieu sur la place publique; comme on ne lui a pas donné cette satisfaction, elle en a pris son parti. Cependant, on n'a pas été médiocrement surpris de voir, barrées à grande distance par un cordon d'agents de police les places et rues à proximité dû palais. 11 était impossible de passer de la place de Broglie dans la ville neuve, ou de pénétrer dans la rue Brûlée. Aux personnes qui demandaient, avec une nuance d'étonnement, pourquoi ces barrages avaient été installés, un agent de police a répondu d'un ton sec : « Je n'en sais rien; en tout cas

» vous ne passerez pas par ici; nous avons des » ordres formels à cet égard. »

En manière de conclusion, le journal ajoutait ces considérations, qui me semblent absolument justes :

a C'est encore une histoire prussienne. Nous autres, Alsaciens-Lorrains, nous ne sommes pas d'humeur à la gober. Ou bien l'administration se croit-elle obligée d'assurer la germanisation par des mesures de ce genre? »

En voilà assez sur le compte de M. le président de police. Passons, maintenant, à son aide de camp. M. le conseiller de gouvernement Schlussingk.

Je ne m'étendrai pas, outre mesure, sur le chapitre de ce monsieur, car tous les manquements que je lui ai reprochés dans ma brochure sont de notoriété publique dans le monde des fonctionnaims alsaciens-lorrains et spécialement dans le milieu où il se meut quotidiennement, c'est-à-dire paimi le personnel de la police. Ses origines sémitiques, ses hauts faits, sa genèse de fonctionnaire, attribuable à « l'entente cordiale » qui existe entre lui et la famille de Puttkammer, tout cela n'est pas vieux de vingt ans. quoi qu'en dise M. de Kœller, que ses sentiments profondément chrétiens poussent toujours à couvrir de son manteau certains gestes de MM. les hauts fonctionnaires.

Qu'on le veuille ou non, je suis forcé de citer quelques faits bien propres, ce me semble, à compléter le portrait de M. Schlussingk.

Ce personnage est dévoré par une ambition qui se manifeste parfois chez les sémites. Par tous les moyens, il cherche à conquérir soit un portefeuille

de ministre, soit un poste de représentant de l'Allemagne à l'étranger. Pour arriver à ses fins et pour se procurer les appuis nécessaires, M. Schlussingk, qui n'a pas de préoccupation du côté de l'argent, a épousé une jeune fille sans le sou, mais — détail essentiel à ses yeux — pourvue d'un beau nom.

Il a donc convolé en justes noces avec M"' de... etc., etc., etc., fille d'un général de brigade en retraite. Grâce à ce mariage, qui l'a fait entrer dans une famille de vieille noblesse, il espère se lancer et atteindre le but auquel il aspire si ardemment.

Qui vivra verra.

Cette famille de... etc.. etc., comptait aussi parmi ses membres un — oh ! horreur — un employé subalterne, un contrôleur des finances. Ce fut une pilule bien amère que M. Schlussingk dut avaler.

Quand ce descendant « dégénéré et avili » d'une antique souche — c'était le propre fils de son beaupère — alla rejoindre ses aïeux, en décembre 1906, M. Schlussingk jugea inconvenant de faire figurer son propre nom sur la lettre de faire-part.

Le mariage de ce monsieur avait donc été purement de raison. Comme de temps à autre il se sentait des velléités amoureuses, il voulut retourner auprès de son ancienne maîtresse, la femme Wasch- 1er, dont il s'était débarrassé très élégamment peu de jours avant la noce.

Cette dame, dans le ravissement que lui causait le retour de l'enfant prodigue, le pressa sur sou cœur.

La maîtresse de M. Schlussingk et ses sœurs, les

filles Waschler, qui sont universellement connues à Strasbourg, mènent une existence tellement scandaleuse que le président de l'association strasbourgeoise diteSitllichkeit-Verein, M. le conseiller intime de gouvernement. D' Wolf, a déjà adressé à la présidence de police plusieurs requêtes en vue de les faire placer sous le contrôle de la police. Mais le conseiller de gouvernement Schlussingk a toujours su y mettre obstacle. Il avait réussi à se faire attribuer le ressort de la police des mœurs. Aussi, rien ne lui était-il plus facile que d'étouffer purement et simplement toutes les plaintes lancées contre « les dames » Waschler. Pour éviter que l'on ne m'adresse le reproche d'avoir affirmé des choses dont je ne puis faire la preuve, j'ai cité en toutes lettres M. le conseiller intime Wolf, un homme qui est en situation de se prononcer impartialement sur ce chapitre.

Au reste, la carte postale que j'ai reçue dernièrement vient à l'appui de sa thèse.

« Honoré monsieur,

n Vous cherchez des arguments contre un monsieur qui habite au numéro 1 1 de la rue de la Nuée- Bleue (c'est le siège de la présidence de police) ; j'ai l'honneur de vous informer que le susdit fréquente toujours la plus jeune des trois filles Waschler, numéro 3, rue de l'Empereur-Frédéric. Ce monsieur pénètre toujours dans la maison par une entrée particulière. Dans le cas oi!i vous désireriez avoir d'autres renseignements, je vous prie de me le faire savoir aux annonces de la Barf/er-Zeitiing sous le chiffre joo. Je vous en apprendrai long.

» L'n monsieur qui sait beaucoup de choses. »

Je m'empressai de donner suite à la proposition qui m'était faite par ce monsieur. Celui-ci leva alors le voile de son anonymat et j'eus une entrevue avec lui, entrevue à la suite de laquelle je me trouvai en possession de renseignements confirmant les constatations qui avaient été faites par la police des mœurs. •

L'aventure du capitaine de Kœpenick est encore suffisamment d'actualité pour que je donne quelques indications relatives à la surveillance de la haute police telle qu'on la pratique en Allemagne. D'après l'article 38 du Code pénal allemand, dans certains cas prévus par la loi, les tribunaux peuvent prononcer la mise sous la surveillance de la haute police. D'après quoi, l'administration supérieure de la police du pays peut, d'accord avec l'administration des prisons, placer le condamné, pour une durée maximum de cinq ans, sous la surveillance de la police. En Alsace-Lorraine ce sont les présidents de district qui jouissent de cette prérogative.

La surveillance de la haute police produit des effets très différents, mais aussi très désagréables. Je ne citerai que les plus intéressants, c'est-à-dire ceux dont sont victimes les indigènes, c'est-à-dire les sujets allemands. Le président de district peut, en vertu du droit précité, interdire aux individus placés sous la surveillance de la police de séjourner dans certaines localités. Ceci est un droit pour l'autorité supérieure de police, mais nullement un devoir. Elle peut interdire toutes les localités d'Allemagne, sauf celles où l'individu en question a son domicile légal.

Cette loi n'est pas en vigueur dans le Reischiand, celui-ci étant encore placé sous le régime français.

Tout condamné placé sous la surveillance de la haute police doit, avant sa libération, désigner, par écrit, au directeur de la prison, la localité où il se propose d'établir son domicile futur. Admettons, par exemple, quil choisisse Strasbourg, En ce cas, l'administration des prisons soumet son dossier au président de district de la Basse-Alsace. Celui-ci, à son tour, expédie le tout au président de police de Strasbourg, avec ordre d'étudier la question et d'émettre son opinion à son sujet.

A Strasbourg, c'est M. Schlussingk qui est chargé de ce soin. Tout d'abord, il fait vérifier le nom du domicile légal de cet individu, puis, il procède à une enquête minutieuse, méticuleuse, sur les antécédents de l'individu; il l'examine, pour ainsi dire, au microscope. Ceci tient à ce que ce personnage a pour principe absolu de chasser sans pitié de Strasbourg, sans se laisser attendrir par aucune considération, les sujets placés sous la surveillance de la haute police.

En règle générale, on peut dire qu'il n'y a à Strasbourg, en fait de gens soumis à la surveillance de la haute police, que des individus dont cette ville est le domicile légal. Or, une façon de procéder aussi rigoureuse entraîne des conséquences extraordinairement préjudiciables, absolument désastreuses pour ceux qui en sont victimes.

Ayant eu, jadis, dans mon ressort, la surveillance de la haute police, je citerai quelques faits qui se sont produits alors que j'étais en fonctions.

D'après la loi, en vigueur en Alsace, concernant la perte du droit de cité, celui-ci tombe en déchéance pour tout individu absent pendant plus d'une année. Il est arrivé, très fréquemment, que, par ordre de M. Schlussingk, l'interdiction de séjour a été prononcée contre des individus natifs de Strasbourg, qui y avaient passé toute leur existence, mais qui avaient eu le malheur de s'en absenter pendant im an et quelques jours; par suite de quoi ils avaient perdu le droit de cité.

Quoiqu'ils eussent dépassé, de quelques jours seulement ce délai; qu'ils eussent toute leur famille à Strasbourg; qu'ils fussent munis des attestations les plus favorables du directeur de la prison et qu'ils eussent l'assurance de trouver de l'ouvrage — toutes choses qui permettaient de supposer que ces gens-là pourraient se refaire une autre existence — malgré toutes ces considérations qui parlaient en leur faveur, ces individus étaient impitoyablement bannis de Strasbourg et rejetés dans les bras du crime.

Bien que je ne fusse pas en état de modifier les décisions prises par le président de district, un nombre considérable de ces malheureux, pleurant à chaudes larmes, m'ont supplié de leur permettre de rester à Strasbourg. L'un d'eux, auquel j'avais démontré par A plus B que je ne pouvais pas lui accorder sa demande, fut subitement pris d'un accès de fureur épouvantable. Brandissant le poing avec un geste de menace, il me dit en quittant mon bureau : « Eh bien ! alors, cette fois, je vais deveniî' un criminel pour de bon » .

Ce malheureux avait prophétisé juste. Quelques

mois plus tard, il fut condamné à plusieurs années de travaux forcés, à la suite d'un vol par effraction. Selon toute apparence, cet individu serait revenu à un genre de vie meilleur et serait peut-être devenu un membre utile de la société, s'il n'avait pas été victime de cette mesure de rigueur.

Je pourrais citer une quantité d'exemples du même genre.

Chaque fois que je me permettais de lui présenter quelques observations au sujet de ses procédés, mon chef me refaisait cette réponse stéréotypée :

— Je ne veux pas de celle racaille. Tout ce qui n'est pas de Strasbourg doit en sortir.

Il faudrait voir le traitement que subissent ceux qui ont leur domicile légal dans cette ville et ([ue, par conséquent, on ne peut pas expulser.

Lorsqu'ils arrivent à Strasbourg, ils sont obligés de se présenter à la présidence de police, où on les inscrit sur la liste des personnes placées sous la surveillance de la haute police. Après quoi, on les fait voir à tous les agents de la sûreté, puis on leur rend leur liberté.

Le même jour, la police envoie une circulaire pour recommander aux différents agents de surveiller attentivement les individus en question et d'envoyer, de temps à autre, des rapports sur leur conduite.

Certainement, il n'y aurait rien à objecter à ça. si les agents delà sûreté n'étaient pas si maladroits. Par bêtise, ils bouleversent généralement, au bout de très peu de temps, l'existence que ces malheureux sont en train de se créer. Ils se renseignent habituellement d'une façon si maladroite que les em-

ployeurs et les logeurs de ces individus ne tardent pas à apprendre qu'ils ont subi des condamnations. Comme ni les uns ni les autres ne se soucient d'avoir chez eux des gens sortant de prison, ils leur donnent congé au plus vite. Une fois que les tares de ces derniers sont connues, toutes les portes se ferment devant eux et ces pauvres diables, sans travail, montrés au doigt, salués partout de l'épilhète de « galériens », n'ont plus d'autre ressource que de retomber dans le crime.

Pendant que j'y suis, je tiens encore à dire que la police a une conception tout à fait autre de son droit de surveillance sur les prostituées, ou, plus exactement, qu'elle commet, à ce point de vue, des abus d'autorité continuels.

Plus d'une fille publique a très sincèrement l'intention de changer d'existence ; régulièrement elle en est empêchée par la police. On me dira peut-être que ce n'est pas possible; je vais donc prouver la vérité de ce que j'avance.

Aussi longtemps que j'ai été en fonctions, il m'est arrivé de constater que le brigadier-chef de la police des mœurs de Strasbourg, un monsieur très autoritaire, agissant de son propre chef, c'est-à-dire sans en informer son chef de section, écartait des demandes très fondées, présentées, par des filles soumises, en vue d'être affranchies du contrôle de la police.

Etant donné que ces malheureuses n'ont pas le courage de réclamer contre les agissements du brigadier-chef, dont elles ont une peur épouvantable, elles sont condamnées à traîner leur boulet et à mener une existence méprisable. Si une fois, par hasard, une de ces créatures parvient à faire mettre sa

demande sous les yeux de l'autorité, la chose prend la tournure que voici :

La personne en question est affranchie, à titre d'essai, du contrôle de la police, mais elle est contrainte d'apporter dans le délai de trois jours un certificat constatant qu'elle a une occupation; déplus, chaque mois, elle est obligée d'apporter une attestation signée d'un médecin. Si, d'après l'avis de la police, elle a mené une conduite irréprochable pendant la durée de trois mois, au bout de ce temps elle est rayée de la liste des filles soumises et délivrée du contrôle des mœurs avec tous les inconvénients qu'il entraîne. Si, par malheur, elle se promène une seule fois à une heure avancée de la soirée, ou si elle pénètre dans une auberge, on lui crie aussitôt : « En arrière, rentre dans ton bourbier ! »

Dans la plupart des cas, ces malheureuses sont soumises à de telles chicanes de la part de la police qu'il leur est impossible de se refaire une existence honnête.

J'ai affirmé que la police protège certaines personnes et étouffe, en bien des circonstances, les plaintes dont elles sont l'objet. M. l'abbé Wetterlé, député au Reichstag et membre de la Délégation d'Alsace-Lorraine, faisant état de ma première brochure, a traité cette question à la séance du 3o janvier 1906. Après avoir dit bon nombre de vérités au gouvernement, il a continué en ces termes :

(( Considérons, par exemple, les cas où les plaintes adressées à la police ont été étouffées par cette dernière, c'est-à-dire n'ont pas été transmises au procureur du roi.

)) Cette accusation est tellement grave que forcé-

ment une enquête doit être ouverte à son sujet. Il faut que nous sachions si, réellement, des commissaires de police se sont permis de rendre de pareils services à certaines personnalités. Nous désirons que des explications à ce sujet soient données à notre commission et, si c'est nécessaire, nous reviendrons là-dessus en pleine séance. »

En disant cela. M. Wetterlé a commis une très grosse erreur. Ce ne sont pas des commissaires de police qui se sont rendus coupables de pareils abus d'autorité; c'est le président de police de Strasbourg et son ad latus. Eux seuls avaient un intérêt à faire bénéficier de leur bienveillance différentes personnalités ; mais les commissaires de police de Strasbourg n'ontjamais rien eu à voir dans des affaires de ce genre et ont toujours appliqué le dicton : « Tes amis ne sont pas mes amis ! »

Quand M. Wetterlé eut fini de parler, M. le secrétaire d'Etat de Kœller chercha à faire oublier cette affaire si désagréable pour le monde du gouvernement. Avec ses airs habituels de faux-bonhomme, il déclara ceci :

« Passons aux reproches que Stéphany adresse aux personnes qui sont encore en fonctions. Ces reproches sont de deux espèces, les uns concernent certains actes commis par les fonctionnaires dans leur service et consistant à avoir étouffé des plaintes ou des dénonciations qui leur étaient adressées, ou d'avoir écarté des demandes qui leur étaient faites. A la suite de l'enquête qui a eu lieu, il a été établi que les employés en question ne méritent pas le moindre reproche. Dans tous les pays du monde, il arrive, par-ci, par-là, qu'on ne donne

pas suite à quelque rapport adressé par un agent de police à son chci' direct.

)) 11 faudrait voir les montagnes de rapports que certains agents rédigent. Quand J'étais à Francfort, j'en ai reçu des monceaux que, linalement. je jetais au panier, parce qu'ils ne contenaient que des enfantillages. Agissant ainsi, j'usais de mon droit strict. Les agents subalternes signalent les faits, mais c'est à leur chef de décider si ces derniers doivent recevoir une sanction. C'est à ce point de vue-là qu'il faut se placer pour juger les accusations portées par Sléphany. M. ^^'elterlé m'a demandé si ses accusations sont fondées. D'après les résultats de l'enquête qui a eu lieu, les fonctionnaires de la police de Strasbourg se sont conduits de la façon la plus correcte dans les différents cas.

» Je ne sache pas que des plaintes aient été formulées contre des autorités autres que celles de Strasbourg. »

Cette déclaration de M. de Kœllcr a sa valeur, puisqu'il avoue que des plaintes ont été étouffées. Je suis persuadé que les employés et fonctionnaires de la police strasbourgeoise ont dû avoir un doux accès d'hilarité lorsqu'ils ont entendu M. de Kœller dire : « 11 arrive, par-ci, par-là. qu'on ne donne pas suite... »

M. de Kœller a bien tort de prétendre qu'un chef de police a le droit de jeter au panier les plaintes qui lui sont adressées. Le fait que lui-même, étant président de police à Francfort, ait agi ainsi ne constitue nullement une preuve en faveur de sa thèse. Ce n'est pas le chef de la police, c'est uniquement le procureur du roi qui a le droit de dire si une affaire doit être suivie ou si elle doit aboutir à

un non-lieu. De toute manière, un chef de police n'est autorisé, en aucune circonstance, à faire disparaître purement et simplement une plainte qui lui est adressée par écrit. Ceci ressort clairement de l'article i6i du code pénal de l'Empire allemand, de toutes les interprétations et de tous les commentaires qui en ont été donnés.

Il est bien évident qu'on doit observer de la mesure en tout, et je comprends encore, que l'on n'ait pas donné suite à ce procès-verbal dressé contre un cycliste par un agent qui lui reprochait de « n'avoir pas averti par derrière ! »

Par le plus grand des hasards et à mon imniense joie, il m'a été donné de prendre connaissance des résultats de l'enquête ordonnée par M. de Kœller. A ce propos, j'ai constaté que la chose s'est faite à l'eau de roses et que les accusateurs et les accusés, en la circonstance, ont agi d'un plein accord. Au lieu d'agir d'une façon rationnelle, c'est-à-dire de laisser le soin de mener l'enquête à un fonctionnaire du ministère, supérieur en grade au président de police et à son adjoint, de lui donner mission de retrouver certains dossiers confidentiels et autres petits papiers que ces messieurs avaient jugé utile de supprimer, on s'était borné à inviter très poliment ces deux personnages à rendre compte, par écrit, des objections qu'ils avaient à formuler contre les reproches qui leur étaient imputés.

Ces messieurs n'y allèrent point, comme on dit, par quatre chemins ; ils s'assirent à leur bureau et se conformèrent à l'adage bien connu. « Je m'appelle Hase, et je ne sais pas de quoi il s'agit n ; ils écrivirent à M. de Kœller qu'ils étaient innocents, que

toutes mes accusations, depuis A jusqu'à Z, étaient de purs mensonges, inventés par moi dans un esprit de vengeance, que, d'ailleurs, ils étaient dévoués de corps et d'âme à un supérieur aussi bienveillant pour eux. Au reçu de cette lettre, M. de Kœller poussa un soupir de soulagement et de satisfaction.

— Je le savais bien ! s'écria-t-il. Ces messieurs sont absolument incapables de pareilles choses.

Par le plus grand des hasards, — je n'éprouve pas le besoin de dire comment s'appelle ce hasard, — une copie de la lettre de justification rédigée par M. le président de police est tombée entre mes mains.

Le personnage en question y oppose à mes accusations les dénégations les plus énergiques et il affirme dans les termes les plus solennels que jamais la présidence de police de Strasbourg ne s'est livrée à des abus d'autorité ; que jamais elle n'a étouffé de plaintes adressées contre une certaine catégorie de personnalités.

Je me charge de démontrer un peu plus loin à M. le président de police que c'est précisément le contraire qui est vrai.

Pour l'instant, je me borne à appeler l'attention sur ce que M. de Kœller appelle faire une enquête.

En dépit de ses airs importants, M. de Kœller n'a pas réussi à en imposer à la Délégation d'Alsace- Lorraine, car le 3i janvier 1906, deux députés, MM. Emmel et Ricklin, lui en ont dit de sévères, et lui ont démontré que ce qui est bon en Prusse ne peut pas se faire en Alsace-Lorraine.

Pour ma part, j'ajoute que. d'après mon expérience personnelle, expérience vieille de plusieurs

années, les deux chefs de la police de Strasbourg, qui ont été représentés par M. de Kœllcr comme des hommes très bienveillants, pleins de sollicitude pour les petites gens, ne méritent en rien cet éloge. J'ai constaté, au contraire, que ces messieurs ont toujours été très durs pour le petit monde, qu'ils ont toujours poursuivi, avec férocité, les contraventions pour excès de \itesse ou pour infraction aux règlements de voirie ; que leur bienveillance ne s'est jamais exercée qu'envers les personnes appartenant auxjslasses les plus élevées de la société. Il est absolument faux, comme l'a prétendu M. de Kœller, que les plaintes étouffées par la police étaient portées, principalement, contre des gens du peuple. Si la police avait été vraiment aussi impitoyable envers les « gens de la haute », en particulier le statthalter, M. de Kœller lui-même, se serait vu dresser des procès-verbaux sans nombre pour contravention aux règlements de police.

On verra dans le chapitre suivant que, quatre mois à peine après avoir si bien défendu les deux personnages en question, M. de Kœller s'est vu infliger un démenti sanglant par eux.

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