‹ Les coulisses de l'Alsace-LorraineChapitre 7 sur 25 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La police. — L'arbitraire. — Les listes de proscription {suite).

DlFFÉRE>TS ACTES d'aRBITRAIRE. — MM. LES ÉTU- DIANTS ET j>A POLICE. — L'ivrognerie des éti-

DiANTS. — Si LES ÉTUDIANTS — Gcrmania

docet. — L'aventure de la porteuse de pain. — Les étudiants au théâtre. — '■ Le lieutenant en retraite et l'agent de police. — • Le recrutement DES agents — Une femme a poigne. — Les listes de proscription et les affirmations de M. mandel. — La vérité. — Le fils de m. le soussecrétaire d'état. — La disparition des commissaires de police cantonaux.

Le i5 mai 190G, un bal de noce avait lieu à l'hùtel National, à Strasbourg. Tout à coup, à quatre heures du matin, deux agents de police, en uniforme (une patrouille de nuit), pénétrèrent dans la salle et déclarèrent d'un ton sans réplique que la fête, les danses, etc., devaient cesser immédiatement. En agissant ainsi, cette patrouille de nuit ne faisait que se conformer aux instructions très précises et très sévères de M. le président de police. C'est fort bien, mais...

Quinze jours plus tard, le 3i mai 1906, un haut fonctionnaire, demeurant dans la rue Herder (rue qui est située dans ce que l'on appelle, à Strasbourg, le quartier des millionnaires), donnait une soirée. Cette fête, qui avait commencé à 9 heures du soir, se prolongea bien au delà de minuit. Toutes les fenêtres de la maison étaient ouvertes au large; différentes personnes de la société, installées sur un balcon, firent un vacarme qui dérangea, de la façon la plus sensible, le sommeil de tout le voisinage.

Tour à tour, les patrouilles de police défilèrent devant la maison; mais il ne vint à l'esprit d'aucune d'elles d'intervenir et de mettre un terme à ce scandale; elles ont eu, comme on dit, le nez creux en agissant ainsi, attendu que M. le président de police a décrété que, dans les cas où il s'agit de (( personnages >>, on ne doit a sous aucun prétexte » les déranger dans leurs distractions ».

De mon temps fait dans la police il me reste encore une foule de souvenirs pareils. J'ai toujours constaté que les gens de la haute peuvent se permettre tout ce qu'ils veulent. Je me rappelle surtout que plusieurs fois par an, dans la même maison, les mêmes personnes se sont livrées aux mêmes excès.

Quand je passais la nuit dans la rue Moeller, je constatais, de temps à autre, qu'un officier supérieur habitant un rez-de-chaussée surélevé avait du monde. Chaque fois, la musique de danse, le bruit des voix dérangeaient considérablement le repos des \oisins.

J'informai le président de police de la régularité

avec laquelle avaient lieu ces réunions bruyantes et je le priai de me donner des instructions pour lé cas où elles se reproduiraient. L'air très important, il me répondit :

— Ne vous avisez pas de toucher à ces personnages-là !

Si un ouvrier, ou quelque autre individu n'appartenant pas à la « société », sélait permis de chanter une « romance de l'Etoile d, la police se serait conformée strictement à ses instructions, se serait jetée sur lui et, après lui avoir mis deux ou trois menottes, l'aurait traîné au poste.

Après les réponses typiques que M. de Kœller a faites aux interpellateurs à la Délégation d'Alsace- Lorraine, je suis persuadé que les choses resteront éternellement en cet état. On m'a reproché d'avoir traité durement les protégés de M. le président de police, les étudiants et d'avoir, en ma qualité d'ancien commissaire de police, montré de l'animosité à leur égard. Je pense qu'on reviendra sur cette opinion quand on aura lu ce qui suit.

Au commencement de l'année dernière, la « Société des étudiants tempérants )> a publié la proclamation suivante dans la Zul,unfL :

u Toute personne, soucieuse de respecter la vérité, se voit obligée de reconnaître ce qui suit : Nous autres hommes, ayant reçu une instruction universitaire, nous sommes les premiers responsables des ravages que l'alcoolisme exerce en Allemagne. Un état de choses qui dans les classes élevées de la société est considéré comme un mal ne doit pas continuer dans les classes inférieures. Par suite, les formes les plus graves de l'alcoolisme

devraient disparaître de notre pays si les couches sociales les plus élevées avaient la franchise et le courage d'appeler les choses par leur vrai nom et d'extirper, dans leur propre monde, des chancres indignes d'elles.

oSiles classes supérieures n'ont pas encore obtenu ces résultats, la faute en incombe, tout parliculièment, aux groupes des hommes qui ont fait de hautes études. Les habitudes d'ivrognerie contractées à l'Université etqui, très souvent, ne seperdent pas par la suite exercent, en raison de la considération sociale dont jouissent leurs victimes, une suggestion déplorable sur d'autres individus placés à un échelon plus bas et empêchent ces derniers d'apprécier, à sa juste valeur, le danger de l'alcoolisme.

» Les excès de boisson en honneur dans le milieu universitaire empoisonnent une grande partie de noire élite intellectuelle et, parle mauvais exemple, exercent une inlluence désastreuse et sur les gens appartenant à la même couche sociale et sur le reste de la population. Ces habitudes d'intempérance qui caractérisent le monde des étudiants portent à l'existence de notre nation un préjudice tel que n'en subit plus à l'heure actuelle aucun autre peuple d'origine germanique.

i) C'est une hypocrisie blâmable à tous égards que de s'indigner de l'ivrognerie de l'ouvrier, alors que nous tolérons les excès de boisson auxquels se livre le monde de l'Université, excès auxquels, nous autres juristes, nous nous adonnons tout spécialement. C'est une vérité reconnue depuis longtemps par tous ceux qui sont au courant de nos usages universitaires. 11 est donc grandement temps que, nous autres, nous fassions un commencement et que nous cherchions dans la mesure du possible à réparer cette faute. <>

Dans le numéro du mois de mars des Monatschefte, le docteur. en droit Blœm dit :

(( Les statistiques criminelles contemporaines et la psychiatrie ont fait ressortir un ensemble de constatations sur les effets de l'alcool qui nous obligent à demander une réforme radicale du système d'éducation adopté par les corporations d'étudiants. Cette éducation repose (il ne faut pas craindre de l'avouer), en majeure partie, sur l'obligation de boire... Nous n'avons pas envie de boire et nous y sommes obligés.

» Il y a, au fond des choses de ce monde, une logique impitoyable, l'existence des corporations d'étudiants aussi bien que tout le reste des humains est soumis aux lois générales de la vie. Si nous nous montrons sourds aux enseignements de la science moderne, si nous sommes trop lâches, trop présomptueux, ou trop indifférents pour transformer, conformément à ces enseignements, les institutions au milieu desquelles nous avons été élevés et que nous aimons, fatalement, ces institutions seront vouées à la déchéance et à la destruction.

» L'existence de nos étudiants olfie, comme l'a fait remarquer en particulier le professeur D'Aschaffenburg, le type d'une criminalité artificielle, dont un grand nombre de faits démontrent la connexité intime avec l'usage de l'alcool. 11 est reconnu que l'alcoolisme est la cause principale de toutes les dégénérescences sexuelles, le champion de la prostitution et la source d'une quantité de dangers pour l'avenir, n

Au sujet de ce qui précède, la Freie Presse de Strasbourg fait les réflexions sarcastiques, mais très justes, que voici :

<• Si les étudiants appartenant à des corporations

arrivent à supprimer Tobligation du duel et des assauts d'armes; s'ils se déshabituent d'une foule de singeries; si, comme au cours de leurs études, ils renoncent à se transformer en intrigants et en fantoches grotesques; si, enfin, ils veulent bien travailler, il est possible qu'ils deviennent, un jour, des hommes utilisables. En ce cas, ils ne tarderont pas à reconnaître que toutes les pratiques en usage dans les corporations sont vaines et stupides,

)) Il est clair que l'existence des étudiants allemands se traduit par ces deux verbes : s'enivrer et se disputer. »

Dans une brochure intitulée Gcrniania docet, le professeur italien Pisani décrit, jusque dans leurs moindres détails, les impressions qu'il a ressenties dans une visite qu'il a faite à l'association des étudiants catholiques de Strasbourg. Il a été très étonné de les voir observer un (( code de ribote ».

Je me demande ce que ce professeur Pisani aurait dit s'il avait eu, comme moi, l'occasion de visiter la maison de la corporation « Palaio Alsatia » et d'y découvrir que, directement à côté de la grande salle de consommation, se trouve une pièce dans laquelle est placée une énorme auge en pierre et si l'économe de la maison lui avait expliqué l'usage de cet accessoire, destiné à recevoirles « Bierleichen )) , ainsi que le contenu de leurs estomacs? Qu'aurait-il dit, si on lui avait appris que les étudiants, après avoir bu au point d'en perdre la raison, et avoir rempli leurs estomacs jusque bien au-dessus du. niveau réglementaire, se traînent ou plutôt sont traînés dans le local, exclusivement réservé à cet usage et, soit naturellement, soit avec l'aide de leur

index, s'expliquent, puis recommencent à boire de plus belle?

Je me demande si, après avoir assisté à une scène de ce genre, M. Pisani donnerait encore à sa brochure le titre Gennania docet.

Plus d'un étudiant qui. en arrivant à l'Université, débordait de santé, de jeunesse et de vigueur, la quitte réduit à une demi-vieillesse, l'estomac démoli pour toujours et la santé ruinée par d'autres plaisirs. Les étudiants allemands s'imaginent que pour être des hommes, dans toute l'acception du terme, il faut boire au delà de toute mesure et fréquenter assidûment les filles de joie. Pour avoir l'air particulièrement chic, il faut, en outre, qu'ils se montrent grossiers et obscènes dans leur langage et dans leurs manières. Ma foi, l'expérience nous apprend qu'à ce point de vue presque tous les étudiants allemands sont des gens très chics. Les souvenirs qu'ils emportent de leurs aventures galantes les amènent, en dernière analyse, à devenir les clients assidus de nombreux médecins spécialistes et leur valent des comptes sérieux chez les pharmaciens.

L'étudiant qui tient à atteindre le sommet de la distinction et de l'irréprochabilité, qui tient à prouver publiquement qu'il est un chevalier sans peur et sans reproche et un homme qui veut provoquer l'étonnement de tous ses contemporains, doit forcément avoir un visage transformé en bifteck. Dans ce but, il se fait préparer le visage au cours d'assauts d'armes absolument ridicules. Peu lui importe que, dorénavant, ses traits offrent une ressemblance avec ceux des êtres provenant des forêts

vierges de l'Afrique et que l'on exhibe dans les jardins zoologiques, avec ceux des piétons que Darwin considère comme nos arrière-grandsparents. Ceci n'a pas la moindre importance étant donné que ces messieurs sont affublés par la foule qui les admire, du titre, enviable entre tous, de « balafrés ».

Ce serait commettre un euphémisme impardonnable que de prétendre que les duels entre étudiants sont de nature à développer leur courage. Je ne conseille à personne de pénétrer dans une de ces salles d'armes, car on risquerait fort d'y apercevoir des agneaux que l'on mène au sacrifice, des froussards qui tremblent à la vue d'une rapière nue et dont le cœur dégringole dans leur pantalon.

Enfin, concernant l'attitude des étudiants vis-à-vis du public et leur manière insolente et provocante, je pense que les faits divers suivants sont assez éloquents v

« Dimanche soir, un certain nombre d'étudiants ont jugé bon de mener une conduite des plus scandaleuses au théâtre des Variétés. Us avaient pris possession des dernières rangées de fauteuils d'orchestre et, une fois installés, ils s'y sont conduits comme de véritables goujats. Transformant leur haut de forme à dix-huit retlets en chapeau claque, ils hurlaient, s'interpellaient entre eux et, en un mot, faisaient un tel scandale que, finalement, on dut interrompre la représentation.

» Le public était furieux de l'attitude qu'affectaient ces représentants de l'instruction, de l'éducation et de la fortune. Comme il s'agissait de fils de gens riches, la police leur a témoigné les plus grands égards et a tout mis en œuvre pour décider ces

messieurs à se conduire plus convenablement. Un autre qu'eux aurait été empoigné sur-le-champ au collet et mis à la porte. Finalement, comme ces enfants des muses ne voulaientpas se tenir tranquilles, les agents se virent obligés de requérir l'aide de quelques soldats pour expulser les meneurs les plus enragés. Ceci provoqua un énorme- rassemblement dans la rue. Pour mettre fin à ces polissonneries, les agents durent dresser procès-verbal à ces messieurs. C'est alors seulement que la représentation put être reprise. »

Un autre journal décrit ce qui suit :

« Une porteuse de paiii, employée par un boulanger d'ici, commence son travail à partir de six heures, chaque matin, et pour cela, fait usage d'une voiture d'enfant. Samedi matin, peu après six heures, plusieurs jeunes étudiants fortement éméchés, débouchèrent de la rue de l'Ecrevisse et traversèrent la rue du Tribunal. La voiture chargée do pain était arrêtée devant la maison n» 2. Les noctambules sautèrent aussitôt dessus et l'emmenèrent jusqu'à une certaine distance, de sorte qu'en revenant dans la rue, la porteuse dut se mettre à sa recherche. Cette femme ayant protesté énergiquement, contre la mauvaise plaisanterie dont s'étaient rendus coupables des jeunes gens soi-disant bien élevés, elle n'obtint pour toute réponse que des injures et des ricanements. Mieux que cela, ces messieurs, s'efforcèrent de renverser sa voiture et deux d'entre eux eurent l'impudence de faire à la pauvre femme toutes sortes de propositions malhonnêtes. »

Autre chose :

(( Dans la nuit de samedi à dimanche, vers deux heures et demie du matin, éclata dans une auberge

de la rue des Serruriers, une dispute que l'aubergiste s'efforça d'apaiser. 11 fut entouré par cinq ou six étudiants et tellement maltraité par eux qu'il a dû se soumettre à un traitement médical. Au cours de cette bagarre, un des étudiants a reçu de tels coups sur une jambe qu'il a dû être transporté à la clinique chirurgicale. 11 a des fractures multiples de la jambe. Une patrouille d'agents de police, à laquelle les étudiants essayèrent d'abord de tenir tête, mit fin au combat en emmenant au poste trois de ces messieurs bien élevés. »

Autre chose :

« La représentation de dimanche soir au théâtre de l'Union a été interrompue de la façon la plus désagréable par la conduite scandaleuse de quelques étudiants reconnaissables de loin à leurs immenses balafres. A en juger d'après leurs bonnets jaunes, ces messieurs appartenaient à la corporation « Palaio-Alsatia ». Déjà bien avant le commencement de la représentation, ils étaient l'objet de l'attention publique, ils s'interpellaient sans cesse, en dépit des protestations toujours croissantes du public. Ceci dura jusque vers le milieu du premier acte. Enfin, les assistants perdirent patience et une tempête de protestations éclata. On leur cria : u A la porte, blancs becs ! n on leur décerna une quantité d'épithètes encore bien moins élogieuses et, fînalelement, la représentation dut être interrompue pendant un instant. Quelqu'un du théâtre se rendit dans la loge des perturbateurs et leur fit des observations. A la suite de quoi, ils se décidèrent enfin à se tenir tranquilles. Si le fait s'était passé aux galeries supérieures, les agents seraient intervenus et auraient rétabli l'ordre en moins de temps qu'il ne me faudrait pour le dire. En l'occurrence, on ne les

vit pas. Nous ne saurions protester avec assez d'éner- .eie contre la conduite scandaleuse que les étudiants mènent au théâtre, d

Autre chose :

(( Les étudiants se sont encore livrés à des polissonneries qui rappellent celles en usage au tliéàtre de Heidelberg et ont ainsi provoqué le mécontentement de tous les assistants qui se trouvaient dimanche soir au théâtre de l'Union. Quelques-uns de ces soi-disant « gens de la haute », membres de corporations où sont en honneur les visages hachés de coups, ont cherché à empêcher la représentation d'avoir lieu. Dès avant le lever du rideau, ils saluaient de leurs hourras un de leurs camarades qui arrivait en retard; celui-ci, un monsieur très connu dans le monde où l'on s'amuse, engagea une longue conversation avec d'autres qui se trouvaient au premier rang et continua ce manège en dépit des (( chut » de la foule. Toutefois, quand le rideau eut été levé, le scandale atteignit son comble. Ces messieurs, qui prétendent donner le ton, continuèrent leurs interpellations entre eux; ils crièrent toutes sortes de choses aux acteurs en scène et excitèrent à un si haut degré le mécontentement des paisibles spectateurs que ceux-ci. finalement, réclamèrent l'expulsion des perturbateurs. Quand les choses en furent arrivées à un point tel que l'intervention de la police s'imposait, celle-ci finit par noter les noms de ces petits messieurs, o

Tout ceci a eu lieu très -peu de temps après que M. de kœller avait déclaré à la Délégation que l'attilude de la police strasbourgeoise a toujours été correcte en matière de plaintes et qu'elle a toujours poursuivi les grands aussi bien que les petits.

Le fait suivant prouve la créance qu'il faut al lâcher aux paroles de M . de Kœller (Strassburger Biirr/er Zeitung, n» 43, du 20 février 1907).

Le lieutenant en retraite et l'honneur de l'agent de police.

(( 11 y a quelque temps, un lieutenant en retraite habitant Neudorf et dont l'épouse tient un commerce très honorable s'est laissé entraîner à insulter un agent de police. Celui-ci demanda que cette offense fût punie. Pour arriver à ce résultat, il fallait que sa plainte fût sanctionnée par le président de police. La chose fut portée devant le tribunal des échevins, mais M. le lieutenant en retraite ne déféra point à la citation. L'affaire dut être ajournée.

» Le tribunal lança donc, à l'adresse de M. le lieutenant en retraite, une nouvelle citation à comparaître. D'après quoi, suivant l'opinion que s'en fait le vulgaire, tant soit peu initié aux choses de la justice, ledit lieutenant en retraite aurait dû être amené, mort ou vif. Mais celui-ci montra, en la circonstance, qu'un lieutenant en retraite peut se soustraire à la citation d'un juge. L'affaire devait être évoquée hier.

» Le juge avait fait l'appel de l'accusé et des témoins, mais le témoin seul se présenta, sous les traits de l'agent de police oflensé. A la place du lieutenant, on ne vit que le bulletin rouge de citation dont le tribunal avait attendu des effets aussi puissants au moment où il l'avait fait remplir.

» La victime de l'affaire, c'est à-dire l'agent de police en personne, donna la solution de l'énigme. Il déclara que M. le lieutenant en retraite était allé trouver le président de police et lui avait remis la somme de quinze mark pour la caisse de secours des agents de police et que, à la suite de ceti, il se

considérait comme dégagé de toute obligation envers sa victime.

') Cette déclaration provoqua, chez M. le juge et chez ses deux assesseurs, une série de hochements de tête. Le ministère public déclara qu'il n'avait pas entendu parler du retrait de la plainte et l'agent de police insulté ajouta que. lui-même, n'en savait pas plus long sur ce chapitre. Par conséquent, il faudra attendre un temps indéterminé pour savoir quand aura lieu la nouvelle séance. »

Je suis persuadé que, malgré les assurances données par M. de Kœller. le président de police de Strasbourg continuera à étouffer, comme par le passé, les plaintes qui lui paraîtront devoir mériter ce traitement. Jamais la représentation du peuple, ni celui-ci ne sauront la vérité aussi longtemps que le pouvoir sera aux mains de gens tels que M. de Kœller et consorts; après, comme avant, les gros personnages n'auront pas à subir les conséquences des actes illégaux dont ils se seront rendus coupables. En revanche, les pauvres diables seront traités comme ils l'ont été jusqu'à présent.

Depuis une dizaine d'années, la police de Strasbourg a un recrutement défectueux. Autrefois, les agents étaient des hommes irréprochables qui, tous, avaient accompli dix années de service militaire. Leurs collègues actuels proviennent, tous, d'une catégorie de sous-officiers que l'on n'a pas voulu conserver dans leur régiment. De nos jours, quand un sous-officier, à force de punitions et de . réprimandes, n'est plus possible dans une compagnie ou dans un escadron et que son capitaine le menace de ne plus le rengager, on peut être assuré que.

•dans le cas où il a les six années de service exigé, il présente immédiatement une demande d'admission dans le corps des agents de police. Désireux de se débarrasser de lui à tout prix, ses supérieurs lui donnent des notes parfaites et lui facilitent, par conséquent, son admission. D'autre part, comme un sous-officier bien noté, avant une bonne conduite €t remplissant les conditions des douze années de service, a droit à un emploi un peu plus rele\é que celui d'agent de police, l'administration civile est, en quelque sorte, obligéedeprendre ceux qui s'offrent à elle. Grâce à quoi, le corps des agents de police de Strasbourg est devenu, en quelque sorte, le refuge de tous les candidats militaires qui n'ont pas été acceptés dans les autres administrations. Cet assemblage de personnes d'une qualité inférieure se •compose d'ivrognes, de gens brutaux, de menteurs, d'hypocrites, d'individus malhonnêtes et capables de tout pour masquer leur incapacité et les fautes qu'ils commettent dans leur service.

Voici quelques exemples à l'appui de mon argumentation :

Très peu de temps avant ma révocation, un candidat agent de police fut accepté au cinquième district. Cet individu, qui avait autrefois servi dans un bataillon du train et qui avait le physique d'un trompette adonné à la boisson, fut placé, dans les premiers jours de son service, au tribunal, pour surveiller la salle des assises.

A cette occasion, il se présenta en état complet d'ivresse, et pour cette raison, et parce qu'il était un objet de scandale, son chef de district, le commissaire de police Wehmann, l'envoya se coucher. Il ne

déféra à cet ordre qu'après avoir refusé à plusieurs reprises d'obéir et après avoir lancé à la tête de son supérieur toutes sortes d'invectives.

Très peu de temps après, cet individu quitta volontairement la police, parce qu'il refusait de se soumettre à la discipline.

L'ivrognerie est im des principaux vices dont souffre la police de Strasbourg. Ceci tient, en grande partie, à ce que la plupart des aubergistes, et même d'autres personnes, qui ont un intérêt quelconque à être dans les bonnes grâces des agents, les invitent à boire, les y provoqiîent'mème, dirai-je volontiers.

L'alcool a fait, à bien des reprises, nombre de victimes parmi les agents de police de Strasbourg et certainement les peines disciplinaires, en grand nombre, qu'il leur a valu, sont encore le moindre des maux. J'en connais, je ne sais combien, qui se sont tués à force do boire et d'autres qui, consacrant tout leur argent à la boisson, se sont vus entraînés à faire des dettes et à commettre des escroqueries à la suite desquelles ils ont dû être révoqués et même punis de prison.

Certains d entre eux ont, par bonheur, des épouses à poigne qui cherchent à les corriger. L'un d'entre eux est littéralement sous la pantoufle de madame son épouse et il la craint comme la peste. Mon ancien collègue, le commissaire Wehmann, qui avait appris cette particularité, en tirait parti, chaque fois que l'occasion s'en présentait.

Un jour que l'ivrogne se trouvait dans un état complet d'ébriété, mon collègue, qui n'aimait pas beaucoup punir ses subordonnés, fit appeler séance tenante la femme du délinquant. Au beau milieu du

bureau du commissaire, cetlc respectable matrone, voyant l'état lamentable dans lequel se trouvait son mari, lui appliqua une paire de gifles formidables en moins de temps que je n'en mets à l'écrire.

Cette correction, infligée en présence de ses supérieurs, fut cause que maintenant, quand cet agent fait mine de vouloir se livrer à des écarts de conduite, mon collègue se borne à lui dire : « Voulezvous que je fasse appeler votre femme? » A cetlc seule évocation, cet individu pâlit de terreur.

Les agents de la police de sûreté eux-mêmes, qui, pourtant, se considèrent comme un corps d'élite, s'adonnent à la passion de l'alcool; je me borne à citer, à ce sujet, deux épisodes caractéristiques.

Certain après-midi de dimanche, étant occupé à contrôler le poste de police de la gare, où se trouvaient les deux agents de la sûreté Schidt et Stein, je constatai que tous deux étaient en état complet d'ivresse. Ils n'avaient plus conscience de leurs actes; incapables de se tenir sur leurs jambes, ils avaient uriné dans tous les co ins de la salle. Pour ce motif, Stein fut déplacé et affecté au quatrième district; quant à l'autre, qui avait une écriture admirable, il fut maintenu, eu qualité de scribe, à la section de la sûreté et s'en tira avec une amende.

Un autre agent de la sûreté, nommé Harmel, un alcoolique invétéré, ne passait pas une journée sans s'enivrer. Ceci donnait régulièrement lieu à des histoires extrêmement fâcheuses, et comme il n'était pas bête, il se rendit compte qu'un jour ou laulic ceci ferait son malheur; aussi demanda-t-il au président de police de vouloir bien l'affecter à un autre district parce que, faisant le service dans la

rue, il aurait moins fréquemment la tentation et l'occasion de boire. Cette demande lui fut accordée et on l'afiecta au sixième district. Ce changement ne produisit pas l'effet qu'il en attendait. Au fond, cet individu voulait échapper au contrôle, très sévère, auxquels sont soumis les agents delà sûreté.

Je n'en finirais pas, si je voulais énumérer tous les alcooliques dont se compose la police de Strasbourg; toutefois, je tiens à signaler à mes lecteurs la façon dont certains de ces agents comprennent leurs devoirs professionnels ; l'un deux — malheureusement je ne sais plus son nom — a caché, pendant plusieurs semaines consécutives, une femme très riche contre laquelle le juge d instruction avait lancé un mandat d'arrêt. Après quoi il a aidé cette personne à se sauver et à passer la frontière.

D'une façon générale, la plupart des agents sont capables, contre bonne monnaie, de toutes les ignominies.

Et il en sera de même aussi longtemps que la police de Strasbourg se recrutera parmi le rebut des régiments qui tiennent garnison en Alsace- Lorraine.

A l'époque où parut ma brochure les Scandales allemands, etc., la police de sûreté strasbourgeoise, à laquelle j'avais dit de dures vérités, déploya une activité fiévreuse en vue de découvrir quelque fail à ma charge. Ils enquêtèrent dans toutes les auberges, dans toutes les maisons de tolérance, poui voir si je n'y étais pas resté débiteur d'un verre de bière, ou si je n'avais pas eu de relations avec quelque fille soumise.

Ensuite, on fouilla dans toutes les maisons oi

j'avais habité autrefois et on demanda si Ton ne pourrait pas fournir quelque témoignage susceptible d'être exploité contre moi.

Finalement, ces agents provocateurs qui, évidemment, agissaient par ordre de leurs supérieurs, mirent la main sur une certaine femme Basse, veuve d'un secrétaire de l'exploitation des chemins de fer. Nous l'avions connue à l'époque oii j'étais agent d'affaires et elle m'avait prié de prendre soin de ses •nombreux intérêts.

En échange de ces services, elle avait mis à ma disposition, gratuitement, et pour la durée d'un trimestre, l'une des chambres de son appartement. Nous avions accepté son offre et nous étions entrés chez elle le i"' janvier igoS. Voici en quoi consistaient les « nombreux intérêts » de cette personne :

Quelques mois après son mariage, cette dame était devenue la maîtresse d'un industriel strasbourgeois et de cette liaison était né un enfant qui n'avait pas vécu. Comme elle ne se contentait pas de ce seul amant et qu'elle avait des relations avec différents autres hommes, elle fut remerciée brutalement par celui-là. Dans la lettre par laquelle il lui signifiait son congé, il lui disait qu'elle « était la femme la plus dépravée de la terre ».

Après cela, la femme Basse, accompagnée d'un sous-officier, s'enfuit dans le Luxembourg. Un beau jour, n'ayant plus rien à se mettre sous la dent, elle revint auprès de son mari, qui lui avait promis le pardon complet de ses fautes. Dans les années qui suivirent, elle continua son genre de vie habituel, c'est-à-dire qu'elle eut de nombreux amants.

Devenue veuve et libre, elle continua à mener

lexistence la plus désordonnée que l'on puisse imaginer. Pour satisfaire ses instincts sexuels, qui ne connaissaient pas de bornes, elle se donnait au premier venu qui se trouvait à son contact. Ainsi que l'enquête l'a révélé plus tard, elle avait su attirer à elle des hommes mariés aussi bien que des célibataires, et elle s'était donnée même à dos terrassiers et à des employés de tramways. A l'un de ces derniers, elle communiqua une maladie qui faillit lui occasionner la perte de la vue.

Suivant une constatation qui a été faite par le D"" Huter, de Strasbourg, cette femme avait une « amativité » anormale, en quelque sorte maladive. Elle ne reculait devant aucune honte et elle avait l'impudeur de se prostituer en présence de ses deux enfants, deux petites filles de dix et treize ans. Ceci lui est arrivé en particulier avec le secrétaire de la poste Myer, de Cologne.

Elle m'a donné le nom de toutes les personnes qui ont été ses amants et, un beau jour, elle m'a informé que le bureau des mœurs enquêtait contre elle. Supposant qu'en ma qualité d'ancien commissaire de la police [criminelle je pourrais lui donner un bon conseil, car elle s'attendait à être arrêtée d'une minute à l'autre, elle m'avait prié de venir loger chez elle, dans l'espoir que je la tirerais d'embarras et qu'après son arrestation je réglerais ses affaires d'intérêt,' qui étaient très négligées; elle se flattait que je prendrais soin de son ménage et de ses deux enfants.

Elle fut arrêtée, le 19 janvier igoô, sous l'inculpation de prostitution professionnelle, de proxénétisme et d'avortement. Lors de l'instruction, diflé-

rents témoins m'ayant désigné au juge comme le chargé d'affaires de cette femme, je fus interrogé sous la foi du serment, le 17 février et le i4 mars. Par suite de quoi, bon gré ou mal gré, puisque j'avais juré de dire toute la vérité, je me vis obligé de raconter tout ce que cette femme m'avait confié.

Le magistrat chargé de l'instruction n'était autre que M. le conseiller de justice Kauff, dont il a été question précédemment. Il entendit un grand nombre de témoins qui démontrèrent, jusqu'à l'évidence, que la femme Basse se livrait à la prostitution et au proxénétisme et que le D' Schrader avait été son complice dans les trois avortements dont elle était accusée. La chose paraissait d'autant plus croyable que l'amant de la femme Basse, ayant reçu une invitation à comparaître devant le juge d'instruction, s'était pendu dans son bureau.

Ce suicide et la déposition que j'avais faite, sous la foi du serment, étaient suffisants pour établir l'accusation formulée contre le D'' Schrader. Tout autre juge d'instruction aurait fait arrêter le D' Schrader. M. Kauff se contenta de le convoquer, à titre de témoin, et l'autre déclara que, s'il avait fait avorter la femme Basse, c'était uniquement parce qu'il jugeait que c'était le seul moyen de lui sauver la vie.

Dans les débuts, M. le juge d'instruction, qui avait été très sévère pour la femme Basse, lui disant « qu'elle était plus méprisable que la dernière des filles soumises », changea complètement d'avis, à la suite des démarches répétées que fît auprès de lui un pasteur de Strasbourg.

Finalement, les poursuites contre elle furent

abandonnées et elle fut remise en liberté le !"■ avril [905. L'énorme dossier qui la concerne, le dossier J. 25700, prouve que, si l'on avait procédé contre la femme Basse et ses complices suivant les lois en vigueur, tous auraient dû comparaître devant une cour d'assises qui, certainement, les aurait condamnés aux travaux forcés.

A l'époque 011 j'avais témoigné devant le juge d'instruction, je l'avais fait sans la moindre animosité contre quiconque. Au contraire même, c'était à contre-cœur et uniquement parce que j'avais prêté serment que j'avais raconté ce que je savais. Par conséquent si, à ce moment-là, j'ai chargé les accusés, mes dires ont été conformes, en tout point, à la vérité.

Le juge d'instruction avait donné communication à la femme Basse de mes dires, qui, eux-mêmes, n'étaient que la reproduction des confidences qu'elle m'avait faites.

Naturellement, elle nia tout avec la dernière énergie, et le fait même que. tout à fait malgré moi, je l'avais chargée, me valut de sa part une haine féroce, une haine qu'elle chercha à satisfaire par tous les moyens en son pouvoir. Elle ne tarda pas à en trouver l'occasion, car, dès l'apparition de ma première brochure, la police de sûreté de Strasbourg fit le tour de tous mes anciens logements, dans le but de trouver des actes susceptibles de m'être reprochés.

La police fut secondée activement dans ses recherches par un autre personnage, un avocat dont j'avais tracé un portrait peu flatteur dans les Scandales allemands. Ce personnage, qui était l'amant

occasionnel de celle femme, prit chaudement ses intérêts et lui indiqua un moyen de se venger de moi. Quand donc les agents de la sûreté vinrent demander à cette femme si elle ne savait rien qui pût m'être imputé à crijrie, elle débita une fable qu'elle avait imaginée de concert avec cet avocat: à savoir que j'avais abusé de sa fille Bertha, une enfant de treize ans.

Or, cette enfant, influencée par le mauvais exemple de sa mère et complètement dépravée — • ainsi quen peuvent témoigner de nombreuses personnes de Strasbourg — n'hésita point à confirmer l'accusation formulée par sa mère.

A ce propos, je me permets de faire observer que, jusqu'à ce jour, la femme Basse a été la seule au monde qui m'ait accusé d'avoir des penchants vicieux. Etant donné le peu de vraisemblance que présentait cette accusation, cette enfant ne put pas soutenir plus longtemps son système. Prise de remords de conscience, elle dut avouer qu'elle avait menti. A la suite de quoi la chambre criminelle du tribunal impérial de Strasbourg donna l'ordre d'abandonner les poursuites.

Dans toute cette affaire, la police des mœurs de Strasbourg a observé une attitude plus que blâmable. Après avoir dit, quelques mois auparavant, que la femme Basse était une personne complètement disqualifiée, au point de vue de la moralité, elle n'a pas hésité, lorsque les poursuites ont été commencées contre moi, à déclarer que « jusqu'à ce jour aucun renseignement défavorable n'est parvenu à sa connaissance, concernant la personne de la veuve Basse ».

Ce compte rendu, si peu véridique, n'était atlribuable qu'à un bas esprit de vengeance, à cause des dures vérités que dans ma première brochure j'avais jetées à la face de la police des mœurs.

Passons maintenant à la question des commissaires de police cantonaux.

En 1906, la Délégation d'Alsace-Lorraine, d'abord tout feu et flamme pour la suppression de ceux-ci, changea d'avis l'année suivante. La plupart des députés firent volte-face et déclarèrent que « pour des raisons d'ordre financier » et parce que l'on ne savait pas qui assurerait, à l'avenir, la besogne de ces fonctionnaires, il n'était pas à propos de les supprimer. Ces braves héros avaient changé d'opinion, parce qu'ils avaient peur de perdre les bonnes grâces du gouvernement.

Celui-ci, qui s'était lié les mains en promettant de les supprimer, ne pouvait pas se déjuger. 11 avisa donc à découvrir un moyen de maintenir les commissaires de police cantonaux, ces indispensables espions et exécuteurs des basses œuvres. Il y réussit en se bornant à changer l'enseigne de la maison; l'opération offrait des difficultés assez longues à résoudre; il lui fallut une année entière, en sorte que l'on eut l'impression qu'il ne tenait pas du tout à réaliser cette réforme.

Ceci m'avait donné à réfléchir et j'en étais bientôt arrivé à cette conclusion que rien ne serait changé. La suite m'a prouvé que je ne m'étais pas trompé. En eflet, le gouvernement du Reichsland a publié, en janvier 1907, la teneur de la fameuse réforme qu'il opérait.

Cette réforme consistait en ce que, à partir du

i" avril de la même année, les commissaires de police cantonaux étaient supprimés. Des cinquantequatie emplois existants et prévus, il n'en était maintenu que neuf pour les localités suivantes de la frontière: i" Saint-Louis, 2° Montreux- Vieux, 3° Massevaux, 4° Sainte-Marie-aux-Mines, 5° Saales, 6" Deutsch-Avricourt, 7° Amanvillers, 8° Novéant, 90 Fontoy. Deux des emplois étaient reportés au compte du budget de l'administration de la police de l'Etat (Colraar et police centrale).

Vingt et un emplois furent transformés en postes de secrétaires de sous-préfecture. Vingt-deux emplois furent attribués à l'administration de la justice. A la suite de quoi, la brave Strassburger-Post écrivit ceci:

« La grande bataille a été livrée. Les pauvres commissaires de police cantonaux appartiennent au passé et bientôt les seuls historiens de la civilisation et l'auteur de la fameuse brochure, auquel ils doivent leur disparition, sauront encore qu'ils ont existé. »

Or, la vérité est celle-ci: les fameux commissaires de police cantonaux ne sont nullement morts, ou. s'ils sont morts, ils sont ressuscites; mais, à leur second baptême, ils ont reçu un autre nom. La soidisant réforme est donc purement nominale, car le seul changement qui ait été opéré a eu lieu dans leur dénomination et dans une faible réduction de leur nombre. Ils portent aujourd'hui le nom de u commissaires de sous-préfecture » et ils sont en nombre égal à ces dernières. Voilà tout.

Donc, alors qu'autrefois, dans un arrondisse-

ment, sévissaient deux et parfois trois commissaires cantonaux, il n'y en a plus qu'un seul aujourd'hui. Mais, celui-ci même est encore de trop. Ses attributions sont identiques à celles des anciens commissaires de police cantonaux. Conmie eux, il est chargé d'espionner la population, de dresser les listes des proscriptions et de faire toutes autres besognes malpropres du même genre.

Il ne faut pas s'imaginer que le gouvernement du Reichsland ait joué cette comédie sans aucune compensation. Ce. serait une grave erreur que de s'imaginer qu'il renonce, désormais, à faire contrôler les opinions politiques de la population, car, à l'occasion des fêtes données en 1907, pour célébrer l'anniversaire de l'empereur, et contrairement à toutes les promesses qui avaient été faites à la Délégation d'Alsace-Lorraine, le patriotisme des habitants a été soumis à un contrôle des plus sévères. Les mesures grotesques, prises à l'égard des enseignes dites séditieuses, sont également une preuve à l'appui de ce que j'avance.

Dans ma brochure les Scandales, j'ai affirmé ce qui suit :

« Chaque sous-préfecture et chaque direction de police tient :

» 1° Une liste confidentielle des Alsaciens-Lorrains quidoivent être expulsés en cas de mobilisation;

» 2° Une liste confidentielle des Alsaciens-Lorrains qui, en cas de mobilisation, doivent être enfermés dans les casemates dune forteresse.

» Ces listes de proscription sont mises à jour, éventuellement complétées deux fois par an ; elles sont adressées, contre quittance, et sous enveloppe

pourvue de cinq cachets aux commissaires de police. Je déclare formellement que ces listes ne sont pas dressées à la demande de l'autorité militaire.

» Elles ne sont imposées ni par le ministère ni par le grand état-major de Berlin. L'exécution des mesures en question est ordonnée par le gouvernement d'Alsace-Lorraine, c'est-à-dire par le ministère impérial de Strasbourg, .le déclare, en outre, dé la façon la plus formelle, que les susdites listes n'ont pas été annulées par la suppression du paragraphe de dictature et que, jusqu'en ces derniers temps, elles ont été tenues à jour et qu'elles le seront encore par la suite.

» Parmi les personnes inscrites sur ces listes de proscription figurent :

» Le député au Reichstag Delsor, de Marlenheim, et l'avocat Vonderscheer, de Strasbourg, en raison de la campagne qu'ils ont faite en faveur de la ligue populaire catholique;

» Les membres masculins de la famille Baumann frères d'illkirch, qui sont meuniers; le propriétaire OEsinger, de Grafcnstaden ; le propriétaire baron deDarstein, de Plobsheim, en raison de leur haute situation sociale, de la nombreuse parenté qu'ils possèdent à l'étranger et de l'attitude très réservée dont ils ont toujours fait preuve vis-à-vis du gouvernement;

» L'ancien curé Spitz, de Duppigheim, parce qu'il a fait à différentes reprises des voyages en Franc et qu'il a publié quelques articles dans des journau^ d'opposition ;

» MM. Luck, Heiler, Schmitthœusler, directeurs de la fabrique de machines d'Illkirch-Grafenstaden, parce qu'ils tiennent leur comptabilité en français et que les règlements affichés dans les divers locaux

de leuis usines sont rédigés en français (ladite usine est une succursale de celle de Belfort) ;

» MM. Martin, de Mulhouse, et Peirotes, de Strasbourg, rédacteurs de journaux socialistes; M. Boehle chef des socialistes de Strasbourg et conseiller municipal de la ville ; M. Emmel, chef des socialistes de Mulhouse et député à la Délégation d'Alsace- Lorraine ;

» La plupart des grands industriels de Mulhouse, parce qu'ils ont de nombreux parents en France et qu'ils observent une attitude extrêmement froide vis-à-vis d'un élément allemand et du gouvernement d'Alsace- Lorraine;

» De nombreux gros commerçants, banquiers, brasseurs, etc., de Thionville, Metz, Strasbourg, Colmar. qui ne font pas mystère de leur attachement pour leur ancienne patrie.

» Je renonce à les énumérer tous, car cela me conduirait trop loin. »

Les précédentes affirmations ont donné lieu, en séance de la Délégation d'Alsace-Lorraine, à des discussions extrêmement passionnées. M. le sous-secrétaire d'Etat Mandel, sous prétexte de me démentir, a dit précisément le contraire de ce qu'il pensait.

Je pensais bien que le gouvernement n'avouerait pas la vérité.

D'ailleurs, je n'étais pas seul de cet avis, car, dans son Journal de Colmar, le député Wetterlé conseillait déjà de porter la question des listes de proscription devant le Reichstag et de ne pas en parler à la Délégation, attendu que le gouvernement prendrait la tangente.

Aux démentis de M. Mandel j'opposerai les affirmations catégoriques suivantes :

Dans son discours du 3o janvier 1906, il a déclaré que l'établissement des listes de proscription faisait partie des préparatifs prévus, non pas tant pour le cas d'une mobilisation que pour celui d'une déclaration de guerre ou d'une mise en état de siège. En réponse à quoi, je spécifie, encore une fois, que le titre inscrit à la première page de ces listes est celui-ci : « Indication des personnes qui, en cas de mobilisation, doivent être expulsées, ou arrêtées et internées ».

En disant ceci, M. Mandel cherchait à faire d'une pierre deux coups, ainsi que l'on va s'en rendre compte. Poursuivant sa pensée, il disait :

(( Ces préparatifs sont destinés à protéger notre propre camp et, dans ce cas, nous n'envisageons que les gens dont nous avons à craindre qu'ils ne fassent montre d'hostilité envers l'administration et les troupes allemandes et qu'ils ne se livrent à des manœuvres susceptibles de leur nuire.

» Si, ajoutait-il, des gens venaient à mésuser de leur influence, de leur fortune ou de leur considération, pour soulever la population contre les troupes de l'administration allemande et favoriser l'ennemi, nous les ferions interner provisoirement en dehors du pays. »

En parlant ainsi, M. le sous-secrétaire d'Etat Mandel tendait à faire croire que :

1° L'action des autorités civiles n'embrasse que le temps de paix et consiste uniquement à établir une liste de suspects, c'est-à-dire une liste de personnes que l'on peut suspecter de vouloir, après l'ouverture des hostilités, se rendre éventuellement

coupables de manœuvres préjudiciables à l'Allemagne;

2° Que ces personnalités ne seraient atteintes, par les mesures prévues, qu'en temps de guerre et après le fait accompli de tentative de soulèvement du pays ou de manœuvres hostiles à l'Allemagne.

Par là, il cherchait à démontrer aussi que les agissements hostiles désignés sous le deuxième paragraphe ci-dessus, ne pouvant être établis qu'après la déclaration de la guerre, ou pendant l'état de guerre, ou. pendant l'état de siège, l'exécution de ces mesures incombait à l'autorité militaire, entre les mains de laquelle passent tous les pouvoirs, une fois que les hostilités ont commencé et que, par conséquent, l'autorité civile n'avait nullement à s'en occuper.

A propos de l'espionnage, dont la population est victime, j'ai fait observer que les listes de proscription en question n'ont rien de militaire; que, par conséquent, elles n'ont aucunement été établies par ordre des autorités chargées delà défense militaire du pays (ministre de la guerre, ou grand étatmajor).

Dès l'instant que M. Mandel a tenu un pareil langage, je me vois obligé d'ajouter les explications suivantes.

Les listes de proscriptions dont il s'agit ne sont nullement des listes préparatoires et elles ne sont nullement destinées à passer, pour exécution, aux mains de laulorité militaire. Voici l'exacte vérité :

Les autorités civiles, autrement dit le ministère de Strasbourg, ne songent pas le moins du monde

à attendre le fait accompli ; ils se proposent, au contraire, de faire expulser du pays ou incarcérer sans autre forme de procès, quelques heures après que l'ordre de mobilisation aura été donné, les différentes personnes inscrites sur les listes de proscription. Pour cette raison, les listes de proscription sont munies du titre : « Indication des personnes qui, en cas de mobilisation, doivent être expulsées, etc. )) Le sort qui attend ces personnes est prévu très longtemps à l'avance.

Par le fait, M. Mandel s'est coupé, à un moment donné, car il a eu l'imprudence de dire :

« Plus d'un homme, en Alsace-Lorraine, conserve encore aujourd'hui les yeux invariablement braqués vers l'Ouest ; et, en cas de danger, le gouvernement ne ferait pas son devoir si, en temps voulu, il ne mettait de pareilles gens hors d'état de nuire. »

Conséquemment, les personnes en question ne seraient pas mises hors d'état de nuire, à cause d'actes hostiles à l'Allemagne accomplis, mais seulement parce qu'elles ont les yeux braqués vers l'Ouest. Et comme cette constatation a été établie avant la guerre, ces personnes sont condamnées à l'avance, à cause de leur sympathie pour la France et seront empoignées au collet en temps voulu, c'est-à-dire dès la mobilisation. Or, l'autorité qui est chargée d'assurer l'exécution de cette mesure, c'est la police centrale du ministère et pas du tout les militaires.

Au cas où les listes de proscription auraient été établies uniquement pour guider l'autorité militaire

et où elles ne devraiect plus être remises pour exécution qu'après le commencement des hostilités, ces documents porteraient une désignation très différente, plus conforme aux explications données par M. Mandel. Elles seraient peut-être intitulées : (( Indication des personnes qui sont soupçonnées d'agissements hostiles à l'armée allemande, et dont les noms doivent être signalés à l'autorité militaire, afin qu'elle les expulse ou respectivement qu'elle les interne dans une forteresse, après la déclaration de guerre. »

Au lieu de cela, le titre des listes de proscription dit clairement ceci : u Indication des personnes qui, en cas de mobilisation, doivent être expulsées ou arrêtées. »

Comme on voit, en tout cela, il n'est pas question, un seul instant, de l'autorité militaire.

Après avoir réfuté les affirmations de M. Mandel, par le simple raisonnement, pour montrer que la vraie nature des listes de proscription se démontre même en l'absence de preuves officielles, je vais par ce qui suit réduire à néant tous les doutes qui pourraient subsister. J'ouvre donc mon dernier, mais mon meilleur registre :

J'ai eu sous les yeux les dossiers secrets de deux sous-préfectures, de celles de Metz et de Forbach, et jy ai trouvé la preuve que les listes, de proscription sont établies, en vertu de circulaires ministérielles, pour le compte de l'autorité civile, autrement dit du gouvernement di Reichsland, et que les mesures qui en résultent doivent être exécutées par la police centrale

du ministère, immédiatement après l'arrivée de l'ordre télégraphique de mobilisation.

Comme je ne me soucie pas d'être accusé, plus tard, d'avoir inventé les faits, je tiens à proclamer que l'ancien commissaire de police, attaché au bureau central, M. Kerpinski, qui avait la garde des dossiers confidentiels sur l'organisation de l'espionnage, et qui est un bon ami de moi, m'a confié toutes sortes de détails relatifs à ces listes de proscription. Il m'a démontré, de la façon la plus claire, que ces listes sont destinées à être utilisées par le seul et unique gouvernement et qu'elles ne regardent en rien l'autorité militaire. Dans le cas où M. Kerpinski nierait aujourd'hui m'avoir permis de jeter un coup d'œil sur ces dossiers, je n'aurais pas le mauvais goût de lui en \ouloir, car, en la circonstance présente, c'est la question de son pain qui est en jeu.

Mais il y a encore au bureau central de la police, au ministère de Strasbourg, une foule d'autres choses très intéressantes, notamment un dossier établissant, de la façon la plus formelle, que : Le fils de M. le sous-secrétaire d'Etat M^ndel, qui est sous lieutenant d'infanterie au régiment de Saverne {9^") pratique couramment l'espionnage en France, tant pour le compte du bureau central de police que pour le compte de l'autorité militaire. Le lieutenant Mandel a su gagner la confiance de plusieurs officiers de la garnison de Nancy. Il les fréquente assidûment et, sans en avoir l'air, leur soutire des renseignements militaires, soit directement, soit par l'intermè-

diaire d'une demi-mondaine de Nancy, avec laquelle il a des relations et qui, de son côté, en a avec les officiers français.

M. Mandel a déclaré à la Délégation que, dans aucun cas, des Alsaciens ne pourraient être, en cas de guerre, expulsés du Reichsland. Ceci est absolument exact. Mais c'est précisément pour cela qu'il y a deux espèces de listes de proscription : l'une destinée aux indigènes qu'ils ne peuvent pas expulser, et qui, par conséquent, doivent être arrêtés et enfermés dans les casemates d'une forteresse, et une autre pour les étrangers et les individus appartenant à un autre contingent allemand, dont on se débarrasse plus facilement en les expédiant hors du

pays-

M. Mandel a déclaré aussi que c'étaient les souspréfets, et non pas les commissaires de police, qui faisaient les préparatifs, c'est-à-dire qui établissaient les listes de proscription et que tout ce que j'avais dit à ce sujet était inventé depuis A jusqu'à Z. Il a même ajouté que je ne pouvais pas parler par expérience. Celle-là est un peu forte!

Les listes de proscription sont rectifiées, respectivement complétées deux fois par an. On en raye ceux qui ont disparu par suite de décès, déménage-! ment ou tout autre cause, et onyporte les nouveaux, suspects. Or, ceci n'est nullement fait par les souspréfets. Ceux-ci envoient aux commissaires de police les listes de proscription accompagnées d'un bordereau et sous une enveloppe munie de cinq cachets. La lettre est recommandée et n'est remise au destinataire que contre une quittance.

Le commissaire canlonalinscrit sur le bordereau, envoyé par le sous-préfet, ses propositions relativement à la radiation ou à l'inscription des noms. Ainsi que le prouvent une multitude de faits, les souspréfets souscrivent aveuglément à toutes les propositions faites par les commissaires. Sans autre forme de procès, les personnes désignées sont inscrites sur les listes de proscription.

Ayant été commissaire cantonal, j'ai eu entre les mains, deux fois par an, les listes de mon canton. Donc, en disant que je n'ai point parlé par expérience, M. le sous-secrétaire d'EtatMandel a commis sciemment un mensonge.

A l'époque où j'étais au bureau central de police, à Strasbourg, j'ai parcouru les listes de proscription des différents arrondissements.

De plus, j'ai eu entre les mains, en 1900, 1901, 1902, deux fois par an, par conséquent six fois en tout, les listes concernant mon propre canton (Geispolsheim).

En conséquence, j'ai le moyen, le droit et même le devoir d'affirmer de la façon la plus solennelle que les personnes dont j'ai cité les noms plus haut figurent effectivement sur les listes de proscription. Le gouvernement aura beau faire et dire, il n'y changera rien ; du reste, pour lever tous les doutes qu'il pourrait y avoir au sujet de mes affirmations, j'ajouterai que ces jours derniers encore, un de mes anciens collègues, après m'avoir fait promettre de respecter son anonymat, m'a affirmé, de la façon la plus solennelle, que les listes de proscription subsistent toujours, listes de proscription tenues par le bureau central de la police du ministère.

pour le compte de l'administration civile et nullement pour celui de l'autorité militaire. Il me Ta démontré noir sur blanc.

Par conséquent, l'espionnage politique continue à fleurir dans toute sa beauté, avec cette difl'érence que M. le commissaire d'arrondissement fait aujourd'hui la besogne qui était réservée jadis aux commissaires de police cantonaux.

Comme on voit, c'est chou vert et vert chou.

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