ÉLÈVE UN MONUMENT A GUILLAUME P"^ A STRASBOURG
ET A Metz. — Bizarreries administratives. — Le pillage du fonds. — Du prix d'un sauvetage.
Les difTérentes autorités — ministère, présidences de district et directions de police — sont dotées de fonds secrets et de fonds dits a à la disposition », tellement considérables qu'elles ne savent pas comment les employer.
Mes affirmations, à ce sujet, ont donné lieu, lors de l'apparition de ma première brochure, à des dénégations très énergiques de la part du ministère et de ses représentants. Je pense qu'après avoir lu ce qui suit le public saura de quel côté est la vérité.
J'ai raconté que M. de Rœller a consacré une belle somme à la transformation de son habitation. D'autre part, la Délégation d'Alsace-Lorraine avait
refusé de voter le crédit qui lui était demandé en vue de faire construire un pavillon de chasse pour l'empereur, dans le Struthwald, près de Mutzig. Ce vote avait été approuvé par les gens du peuple et par toutes les personnes indépendantes, attendu que l'on ne trouvait pas le pays assez riche pour employer ces fonds à des dépenses considérables, improductives et ne répondant à aucun besoin national.
Si on laissait faire ces MM. du gouvernement, on ne sait vraiment pas où l'on s'arrêterait.
Dans la réponse qu'il a faite à une interpellation, à lui adressée, lors de l'apparition de ma première brochure, M. de Kœller a répondu ceci :
« Il y a deux espèces de fonds dits « à la disposition » ; l'un, de loo.ooomark, est réservé à l'empereur pour des secours de toute nature; et l'autre, qui est de deux cent mille mark (aoo.oooj, permet au statthalfer de parer à des besoins imprévus. Cette dernière somme sert à différents xisages, mais elle ne peut pas être consacrée à donner des secours à des employés ou à d'anciens employés, étant donné que des fonds spéciaux existent et sont affectés spécialement à cet iisage.
» C'est tout à fait par exception que des employés en activité reçoivent des secours sur les fonds mis à la disposition de l'empereur... »
A peine le représentant du gouvernement avait-il prononcé ces paroles que la délégation d'Alsace- Lorraine apprit, à la séance du 28 février 1906, les manigances extraordinaires auxquelles le gouvernement se livre avec le fonds qui est à la disposition du statthalter.
Du même coup, ces révélations montrèrent aussi, sens son vrai jour, le rôle pliénoménalement piteux de MM. les « députés ».
Les feuilles gouvernementales m'ayant accusé, jadis, d'exagérer et de calomnier la Délégation, je citerai quelques appréciations delà presse indépendante, et l'on jugera.
Le i""" mars 1906, la Strassbarger Zeitung écrivait ce qui suit :
« Les bombes se divisent en deux catégories. Il y a les bombes qui éclatent et celles qui font long feu. Celle qui est tombée hier est de cette dernière espèce. Elle était tombée sur le fonds à la disposition du statthalter. On croyait à une catastrophe et l'on n'a vu qu'une idylle.
)) Tout se passa dans un calme profond. Les députés qui savaient quelque chose n'ont rien dit, et ceux qui parlaient ne savaient rien.
» Le ((fonds à la disposition », de 100,000 mark, était considéré jusqu'à présent comme une (( Balsamine n'y touchez pas! » Chaque année, on le votait sans discussion. C'était une sphère entourée de mystère, auréolée, échappant à toute critique, une sphère olympienne dans laquelle régnait seule Son Excellence le statthalter.
» Pour la première fois, un coin du voile avait été soulevé l'été précédent, lorsque certains journaux avaient mentionné discrètement que 100,000 mark, empruntés à ce fonds, avaient été consacrés à l'érection d'un monument, d'une statue à l'empereur Guillaume à Strasbourg.
» Stéphany avait soulevé un autre coin du voile, puis de vagues rumeurs circulèrent parmi les ga-
zettes. On pensait que le « fonds à la disposition ») allait subir des assauts. La première commission de la Délégation, qui avait tous les renseignements nécessaires, n'en souffla mot...
» Il y eut bien un échange de sourires d'augures, mais le silence régna sur toute la ligne; on ne sut pas la vérité, parce que la révélation fut empêchée par une question détiquette. Cette scène rappelait l'histoire du courtisan espagnol qui avait refusé de toucher le roi qui brûlait parce que, ce faisant, il aurait empiété sur les attributions d'un autre.
» M. de Kœller, lui-même, ne peut pas contester que l'on a fait, sur le fonds « à la disposition », des dépenses qui étaient trop élevées et d'autres qu'on aurait mieux fait de laisser de côté. En conséquence, il ne s'oppose pas à ce que le taux de ce fonds soit abaissé. En revanche, pas un mortel n'a appris de quelle nature avaient été ces dépenses. On se rappela le lieu commun de Sabor : « Il se passe quelque » chose, mais on ne sait pas quoi. »
La scène capitale n'eut lieu qu'à la séance de la Délégation du 20 mars 1906. Le 21 mars, le journal précité écrivit ceci :
« Le fonds « à la disposition » du statthalter est descendu hier de ses régions éthérées. Pendant trente années, il a flotté dans les nuages, invisible à tous, même aux yeux de MM. les membres du Parlement.
)) Toute critique était exclue, dès l'instant que l'on prononçait son nom. Nos députés discutaient et interpellaient d'année en année, mais jamais ils ne soufllaient mot du fonds à la disposition qui semblait entouré de quelque mur enchanté.
» Le statthalter trônait bien haut, tenant d'une
main les foudres de la dictature et, de l'autre, déversant une pluie d'or. Pendant ce temps, la critique dormait du sommeil de la Belle au bois dormant.
» Hier, MM. les parlementaires ont été tirés de leur léthargie. On se frotta les yeux et on se » demanda pourquoi, depuis si longtemps, aucune critique n'avait été formulée.
» MM. les députés baissèrent les yeux; ils eurent peur et ils ne dirent plus mot; ils avaient depuis si longtemps gardé le silence, parce qu'ils ignoraient qu'il fût permis de parler du fonds à la disposition. Ils avaient pensé que celui-ci était à l'abri de tout assaut, que le statthalter pouvait en faire ce qu'il voulait. Et ce parlement modèle avait été, pendant trente années, le jouet de cette illusion ! ! !
» Et maintenant, fini ce bon sommeil! On a pénétré dans le manoir du fonds à la disposition; on a n circulé dans le jardin; on a ravagé les plates-bandes et on a cueilli les roses. On n'y a d'ailleurs vu que des choses humaines, trop humaines. Tout d'abord, on a aperçu le monument de l'empereur Guillaume, à Strasbourg. Depuis des années, il n'en avait plus été question. Le concours pour l'érection de la statue de Goethe avait fait oublier les appels lancés en faveur du monument de Guillaume 1". On n'ouvrait pas de souscriptions et on ne construisait rien. Puis, tout à coup, on annonça : « Il y a de )) l'argent pour le monument de l'empereur Guil- » laume. Vous pouvez commencer votre travail. »
« C'est hier qu'a été soulevé le voile cachant ce mystère et que le public a appris comment on s'y prend pour élever un monument, à Guillaume P"", dans la bonne ville de Strasbourg. Le total des souscriptions atteint 240,000 mark. Là-dessus, 80,000 mark proviennent de souscriptions volon-
taires et 160,000 autres du fonds « à la disposition » du statthalter. Une révélation pénible s'il en fût!
» Ce ne sont pas les citoyens qui, de leur pleine volonté, en signe de respect et de reconnaissance envers leur souverain, élèvent ce monument. Celuici sera construit avec l'argent des contribuables.
» Est-ce possible? Est-ce vrai? Pareille chose n'est conforme ni aux volontés de la Délégation, ni à celles de la population alsacienne-lorraine. Ceci résulte clairement des déclarations qui ont été faites hier en séance de la Délégation; pourquoi le comité du monu-ment n'at-il pas dit la vérité? La révélation de ce qui a été fait causera une sensation considérable, non seulement en Alsace- Lorraine, mais encore dans l'Allemagne entière. Si, en Allemagne, on avait su Ja vérité sur ce chapitre, assurément les sommes nécessaires auraient été souscrites en peu de temps. Des sommes considérables ont été récoltées de l'autre côté du Rliin pour élever une statue à Gœthe. Il en aurait été de même pour le monument de l'empereur Guillaume 1".
» Evidemment, il aurait mieux valu s'abstenir, pour l'instant encore, d'ouvrir une souscription pour élever un pareil monument à Strasbourg. Ce projet était prématuré. On aurait dû élever cette statue, si l'initiative avait été prise par la population alsacienne-lorraine, mais on n'avait pas le droit de l'octroyer à la façon dont on impose 1 obligation du passeport, ou les maires de carrière,
» Trop de précipitation, frop de nervosité donnent de mauvais résultats. 11 faut laisser le temps faire son œuvre. Un jour serait venu où le monument aurait été élevé sans le fonds <( à la disposition » et sans cachotteries. Au lieu de cela, le gouvernement s'est vu exposé à des paroles telles que celles-ci : « Si l'on avait su que les iGo,ooo mark étaient des-
» tinés à une édition de luxe d'un monument, on » n'aurait pas voté cet argent. »
» Si le gouvernement avait présenté un pareil projet à la Délégation, il aurait remporté un échec. M. le secrétaire d'Etat de Kœller a fait de son mieux pour sauver la situation. II a déclaré que les critiques formulées à ce sujet n'étaient ni fondées ni convenables. Elles n'étaient pas fondées, d'après lui, parce que les premières sommes consacrées au monument avaient été puisées dans le fonds « à la disposition » par un ancien statthalter et par un secrétaire d'Etat qui n'était plus en fonction, et que le gouvernement actuel ne pouvait pas supporter la responsabilité de leurs actes, lia ajouté que, depuis qu'il était secrétaire d'Etat, aucune somme n'avait été consacrée au monument.
» Ceci n'est pas exact, vu que la majeure partie des dépenses a été faite depuis que M. de Kœller est au pouvoir.
n Continuant son argumentation, il a dit que la critique n'était pas convenable, la Délégation n'ayant jamais élevé la moindre objection contre l'emploi de cet argent malgré que le gouvernement lui en eût donné officiellement connaissance dans le budget. Dans ces conditions, le gouvernement avait forcément dû supposer que la Délégation ne s'opposait pas à l'emploi de ce fonds.
» Alors survint le comble :
» En toute tranquillité d'âme et de conscience, M. Wetterlé déclara que la délégation n'avait jamais eu la plus pâle notion de l'emploi que l'on faisait de cet argent, attendu que jamais on ne lisait cette partie du budget, les députés n'ayant pas le moyen de parcourir même les nombreux projets qui leur sont soumis par le gouA^ernement. Pour l'examen des comptes, on s'en était rapporté jusqu'alors
à ceux que la Délégation chargeait de ce soin.
)) Il n'est pas banal, en vérité, ce parlement qui, malgré les budgets que publie chaque année le gouvernement, ignore que, depuis dix-huit ans, 160,000 mark ont été dépensés sur les fonds de l'Etat pour ériger un monument à l'empereur Guillaume.
» Rien d'étonnant alors que l'argent de ce fonds puisse être dépensé de cette façon. En 1898, sur les 200.000 mark, 60,000 — une bagatelle — ont été consacrés, d'un seul coup, à l'érection du monument. Mais-ce n'est pas tout.
)) Chaque année, des sommes très considérables ont été puisées dans le même fonds, pour la chasse impériale de Haslach. Une année, kj.ooo mark ont servi à payer la clôture du territoire de chasse; une autre année, i5,ooo mark ont été consacrés à la chasse elle-même et une troisième année, 24,000 mark, etc., etc.
» Ceci nous a rappelé un épisode dont nous avons été témoin jadis, en plein hiver, dans les hautes Vosges, pas loin du château de Nideck.
» Un peu après midi, nous vîmes déboucher devant nous une barde de cerfs apprivoisés et tout contents de vivre. Sur une question de notre part, on nous dit que ces bêtes appartenaient à la chasse impériale et que, tous les jours, sur le coup de midi, on leur donnait à manger. Ces animaux dînent tranquillement aux frais du pays et, pendant ce temps-là, les pauvres diables frappent vainement à la porte du statthalter et sont réduits à crever de faim, parce qu'on n'a rien à leur donner. On fait des économies sur les sciences et les arts, parce que les finances sont en mauvais état. En revanche, il y a de l'argent pour les chasses impériales; et toutes ces dépenses pour le monument de l'enipe-
reûr Guillaume et la chasse impériale figurent sous la mention « fonds pour les dépenses imprévues » ! Laissez-moi rire !
» Comme si ces dépenses étaient imprévues, surtout celles consacrées à la chasse impériale!
» Le gouvernement ne pouvait pas ignorer que la Délégation était hostile à ces dépenses de luxe, puisque cette dernière, en 1896, a rejeté le projet de construction d'un pavillon de chasse pour l'empereur à Mutzig.
» Autre question : l'empereur a-t-il jamais chassé dans son domaine de Haslach? Dans l'affirmative, combien une chasse de ce genre coûterait-elle au pays? »
La Mûlhaiiser Bilrger-Zeiiimg a exprimé, le 22 mars, son opinion dans les termes qui suivent :
« La discussion, relative au fonds « à la disposition » du statthalter qui a servi à différents usages, notamment à alimenter la souscription pour le monument de l'empereur Guillaume, à Strasbourg, et à payer les frais de la chasse impériale de Haslach, a causé une impression très pénible dans le pays et a montré sous un jour qui n'a rien de favorable, le rôle joué par la Délégation.
» Pendant dix-huit ans, nos députés se sont tus; la critique, cette âme du parlement, dormait comme la Belle au bois dormant. Et pourquoi?
» Chaque année, la Délégation pouvait prendre connaissance des dépenses; les députés, appartenant à la commission des finances, auraient dû les contrôler, mais pas un n'a élevé la voix pour protester contre cet usage abusif de l'argent provenant des contributions. La plupart des députés, comme l'a fait observer M. Wetterléavec plus de franchise que d'adresse, n'avaient pas la moindre notion de l'em-
ploi auquel servaient les fonds provenant de la source en question. On croit rêver quand on entend dire que : « Le député n'est pas en état d'examiner, attentivement, les nombreux rapports qui lui sont donnés ». C'est M. Blumenthal qui a levé le lièvre.
0 Mais alors, que deviennent les autres personnages de la Délégation? Que deviennent les grands financiers, tels que les Rœchlin, Ditsch et consorts? Etaient-ils aussi pareils à M. Wetterlé, n'avaient-ils aucune notion? Eux aussi, n'étaient-ils pas en mesure d'examiner attentivement les rapports ?
» Admettons, à la rigueur, que les députés qui n'appartiennent pas à la commission des finances soient incapables de procéder à ce contrôle, en tout cas, les membres de cette commission auraient dû remplir leur devoir, complètement et consciencieusement.
» Comment qualifier un parlement qui n'a pas le courage d'user de son droit de critique, histoire de ne pas être désagréable à certaines autorités ou dont la plupart des membres, à lexemple de M. Wetterlé « ne se doutent de rien»? Cet aveu ingénu équivaut à la délivrance d'un certificat d'indigence intellectuelle, tel qu'on n'en a vu de pareil dans aucun autre parlement. MM. les députés se font élire à la Délégation; ils touchent 20 mark d'indemnité par jour et la plupart d'entre eux « ne sont pas capables d'examiner les projets qui leur sont soumis »! Et malgré cela ils en parlent! Le sentiment du devoir de nos représentants se montre à nous sous un bien vilain jour.
» En vérité, le peuple alsacien-lorrain a mille raisons de faire très attention aux laits et gestes de la Délégation et d'exiger que ses membres remplissent leurs devoirs envers je pavs plus conscicn-
cieusement qu'ils n'ont fait jusqu'à présent, o
Le calme était revenu ; mais, à la séance du 27 mars 1906, il y eut un nouveau coup de tonnerre. Ce fut, d'abord, un ahurissement général suivi d'un long silence; puis la tempête éclata de nouveau. Je laisse aux journaux le soin de raconter ce qui s'est passé à cette époque.
La Strassburger Burger-ZeilLing, du 28 mars 1906, rapporte ce qui suit :
« Hier, à la Délégation, il y a eu un événement sensationnel, un événement extrêmement sensationnel. Une pluie d'or est tombée. En temps ordinaire, la Délégation est une machine à accorder les demandes. On lui demande de l'argent, elle le vote sans discuter. Pour changer, on a versé, hier, de l'or dans son sein. La Délégation a bien de la chance.
» Cette pluie d'or s'est répandue sous la forme d'une lettre, d'une lettre de M. le statthalter d'Alsace-Lorraine, un gros personnage qui, parlementairement, flotte bien au-dessus des eaux. 11 ne communique jamais verbalement avec la Délégation, sauf à l'occasion des dîners parlementaires. Dans les autres circonstances, il ne correspond avec elle que par écrit. — On a constaté que le statthalter n'écrit que dans des circonstances extrêmement graves. — Cette lettre a été lue par M. le président von Jaunez, avant qu'on abordâtl'ordredujour.
» Cette lecture a été faite d'un ton froid, bureaucratique, absolument comme s'il s'était agi d'accorder un congé à un député. Et, pourtant, cette lettre constituait une bombe dont les éclats étaient en or. Dans celte lettre était écrit, noir sur blanc :
)) Le comité institué en vue d'élever, à Strasbourg ,
» un monument en mémoire de l'empereur Guillaume, n rejuse les cent soixante mille mark qui lui ont été » offerts sur le fonds à la disposition du statthalter » et renvoie cet argent à la caisse publique. »
» Chacun se prit la tête à deux mains. On se demanda : « Est-il possible qu'un comité, surtout le ») comité institué pour ce monument, puisse refuser » une somme pareille? >) En vérité, c'est ce comité lui-même qui mérite un monument. En temps ordinaire, des groupes similaires sont obligés de séchiner et de faire mille démarches ennuyeuses pour obtenir de l'argent. Ici. au contraire, un comité jette cent soixante mille mark par la fenêtre!... Ces messieurs motivent leur refus de la façon suivante : « Ils disent que la délégation a » blâmé l'emprunt de cent soixante mille mark fait » au fonds à la disposition . »
)) Pendant dix années consécutives, le gouvernement a rendu compte, chaque année, à la Délégation de l'emploi de cet argent; celle-ci lui en a régulièrement donné décharge et, à aucun moment, la moindre objection n'a été soulevée à ce sujet par MM. les députés. Ces cent-soixante mille mark sont comme le soleil, ils apparaissent d'un côlé et ils disparaissent de l'autre... Tout d'abord, MM. les députés, en apprenant cette nouvelle, ont eu des mines ahuries ; puis, il y eut une salve de bravos, suivie de toutes sortes de conversations particulières échangées à voix basse. En vérité, c'est une histoire peu ordinaire; il y a huit jours, M. Blumenthal a levé le lièvre en déclarant qu'il n'était pas admissible qu'une somme aussi considérable, appartenant à lEtat, fût consacrée, contre la volonté du pays et de la Délégation, à un emploi pareil. A la suite de quoi, le fisc est rentré en possession de son areent.
» Le comité est maintenant dans le pétrin. 11 peut dire, avec François P' : « Tout est perdu, sauf l'honneur. » Il avait réuni, en tout, deux cent quarante mille mark, dont les deux tiers provenaient des caisses de l'Etat. Après avoir opéré cette restitution, il ne dispose plus que de quatre-vingt mille mark. Or, il a ouvert un. concours pour les projets d'érection du monument de l'empereur Guillaume et ces projets sont déposés à Strasbourg, où chacun peut les examiner. Le comité peut dire, avec une certaine fierté :
Nous aA'Ons fait tout ce que nous devions
Mais nous deAons encore tout ce que nous avons fait.
)) Malgré tout, il a été prudent et raisonnable de lancer cet argent aux pieds de la Délégation. Le monument de l'empereur Guillaume à Strasbourg devait, d'après les termes de l'appel que le comité avait publié, le 19 mars 1897, être l'expression des sentiments de piété et de respect du pays envers le premier empereur allemand. Quand on est animé d'un pareil respect, on met la main à sa propre poche pour souscrire et on n'a pas recours à l'argent de l'Etat pour élever une statue.
» En recourant, pourcela^ aux fonds de l'Etat, on va exactement à l'enconlre du but que l'on se propose, car, le respect et l'amour n'y étant pour rien, on se trouve en présence d'un monument froid et officiel dont le byzantinisme a été le parrain. C'est sous la pression de l'indignation publique que le comité a restitué cet argent au fisc d'Alsace- Lorraine. Evidemment, il aurait été bien préférable que cette somme n'en fût jamais sortie.
)) Cet incident prouve, une fois de plus, la sagesse des gens qui nous gouvernent. On a commis
une lourde faute, un impair étonnant, le jour où l'on a puisé dans les caisses de l'Etat pour alimenter la souscription. Lecomi té a eu une inspira tiondegénie, lejour où ila eu le courage de réparer cette faute. Il a été moins adroit, dans les explications qu'il a cru devoir donner en renvoyant l'argent. Il aurait dû se contenter de déclarer : « Nous ne voulons pas » de cet argent. Un point c'est tout. »
)) On aima mieux procéder différemment et imputer la majeure partie de cette gaffe aux malheureux représentants de la Délégation ; c'étaient eux qui devaient servir de « boucs émissaires ». On lui a reproché d'être restée plus de dix ans, absolument inerte, d'avoir donné décharge et par conséquent d'avoir accepté la responsabilité de cette dépense, alors que, maintenant, elle décline toute responsabilité.
» Il est certain que la Délégation a joué, en cette circonstance, un triste rôle. En particulier, M. Wetterlé n'a pas été fort heureux lorsqu'il a prétendu, que, d'une façon générale, on ignorait complètement cette dépenseetque, d'ailleurs, le simple député n'a pas le moyen d'examiner, même hâtivement, les projets qui lui sont soumis par le gouvernement.
» Il est hors de doute que les gros bonnets de la délégation savaient très bien ce qui se passait. Au risque de déplaire à certains personnages, ils auraient dû élever, en temps voulu, des objections contre cet emploi illégal de fonds appartenant à l'Etat. Dès l'instant qu'ils ne l'avaient pas fait, ils auraient au moins dû chercher à expliquer l'attitude qu'ils avaient eue autrefois. Ils ne l'ont pas fait et ceci nous en apprend plus long qu'une masse de livres.
» En restituant les cent soixante mille mark, on
a montré que l'on tenait compte de l'opinion publique. Souhaitons qu'il en soit de même, lorsque sera mise sur le tapis la question du suffrage universel.
» D'ailleurs, cette affaire ne manque pas d'un arrière-goùt tragi-comique. Le président d'honneur actuel du comité du monument à élever en l'honneur de Guillaume P", n'est autre que le statthalter d'Alsace- Lorraine. En sa qualité de président, il a retourné les cent soixante mille mark aux caisses de l'Etat, caisses dans lesquelles, en sa qualité de statthalter, il les avait précédemment puisés, en majeure partie.
» Ceci contribue aussi à donner à cette affaire une tournure politique beaucoup plus accentuée qu'elle n'aurait jamais dû avoir. Il est évident que le comité n'a pas adressé cette lettre à la Délégation sans avoir obtenu le consentement formel du statthalter. Par conséquent, celui-ci paraît approuver la critique sévère adressée dans cette lettre à la Délégation ou du moins à un nombre considérable de ses membres. Il est pourtant une chose que Tonne devrait point perdre de vue. Si la Délégation n'a pas défendu très vigoureusement l'attitude qu'elle a observée, jadis, à propos de cette question, il faut bien avouer aussi que le gouvernement ne l'a pas attaquée avec une énergie farouche.
» M. le secrétaire d'Etat de Kœller a réfuté les attaques dont il était l'objet à causé de l'emploi de ces soixante mille mark, disant que le gouvernement actuel n'était pas responsable de la situation. C'est entendu, mais il n'en est pas moins vrai que la plupart de ses emprunts au fonds en question ont été faits sous le statthalter actuel. Au surplus, M. de Rœller s'est borné à assurer que le gouvernement avait, forcément, dû se croire d'accord avec la
Délégation dès l'instant que celle-ci n'avait jamais élevé d'objection contre ses dépenses.
» A cette occasion, on a pu constater, une fois de plus, combien il serait indiqué que le statthalter qui, en somme, est responsable des pouvoirs ministériels, défendît personnellement sa politique devant la Délégation. Incontestablement, il en a le droit; mais, jusqu'à présent, aucun statthalter n'a voulu s'engager dans cette voie. Tous ont préféré se considérer comme les représentants directs de l'empereur et planer à des hauteurs inaccessibles au-dessus du parlement.
» Eh quoi, maintenant? Le comité du monument ne peut plus faire machine en arrière. Il s'est engagé tellement à fond qu'il ne lui reste plus rien à faire en quelque sorte. 11 a ouvert un concours pour l'érection du monument. Les projets sont déposés à Strasbourg. Par conséquent, il faut qu'il aille jusqu'au bout et qu'il lance un nouvel appel aux souscripteurs volontaires. C'est l'unique moyen d'atteindre le but proposé. Les tristes événements, qui se sont passés ces jours derniers, contribueront, pensons-nous, à aiguillonner le zèle des souscripteurs. Le comité du monument doit prendre exemple sur Guillaume II. qui, lorsqu'il s'agit des projets de construction du canal de la mer du Nord à la Baltique, déclara : « Malgré tout, il sera construit. »
La Volkszeltiing de Cologne, la Zeilung am Mittag, le Schwnbische Merkur, VElsdsser, la Strassburger Zeitiinr/, la Freie Presse (Strasbourg). VElsâssiches Tageblatt (libéral), l'Elsâsser (clérical), le Volskbote (clérical), la Lothringer Volksstimme (clérical) se sont prononcés dans des termes à peu près analogues.
Si le fonds à la disposition n'avait été saigné qu'au bénéfice d'un monument de l'empereur Guillaume, il n'y aurait encore pas trop à réclamer ; seulement, on y a eu recours pour des objets infiniment moins intéressants. La Strassburger Biirger- Zeitung du 29 mars 1906 nous renseigne à cet égard ; en effet, dans un article intitulé : A propos da fonds à la disposition (qui est employé à tous les usages passibles et imaginables) :
« La vérité est en marche, rien ne pourra l'arrêter. Les révélations concernant le fonds à la disposition du statthalter suivent leur cours et font découvrir des choses de plus en plus désagréables. A peine l'émotion soulevée par l'affaire du monument de l'empereur Guillaume s'est-elle un peu calmée que la plaie se rouvre à nouveau.
» Pour le coup, c'est VElsàsser qui mange le morceau. Les révélations de ce journal sont de nature à compléter remarquablement le chapitre : (( A quoi l'on emploie le fonds à la disposition ». Il établit d'abord, d'une façon très nette, que ce fonds a fourni des subsides non seulement pour le monument de l'empereur Guillaume à Strasbourg, mais encore pour celui de Metz. De 1889 à 1898, il n'a pas été versé au comité du monument de Metz moins de au. 000 mark puisés à la même source.
» La triste constatation qui s'était faite sur les bords de la Moselle, se renouvelle maintenant sur les bords de l'Ill. Dans les deux cas, on projetait l'érection d'un monument qui, soi-disant, devait avoir lieu, uniquement, grâce à des souscriptions volontaires destinées à marquer l'amour et le respect des populations envers la personne du vieil empereur.
» Dans les deux cas, on a commis la grande faute d'employer à cet usage des fonds appartenant au
pays. En agissant ainsi on a été à rencontre du but. Il n'y a pas lieu de chercher à démontrer cette vérité qui saute aux yeux. La Strassburger Zeitung a, tout récemment, caractérisé, en termes aussi nets que précis, la valeur que peut avoir une manifestation de ce genre, et elle a inscrit dans l'album du comité de Strasbourg cette phrase cinglante : a Le voilà » bien le patriotisme d'aujourd'hui ! Extérieurement. » il cherche à éblouir, intérieurement, il est creux. »
» Aux yeux de l'autorité supérieure, il veut se donner les apparences de la plus grande générosité, en réalité il ne veut pas faire le moindre sacrifice... Celte lamentable histoire prouve à nouveau que le patriotisme officiel est rongé par le byzantinisme. Le comité de Strasbourg a restitué au pays les cent soixante mille mark qui lui avaient été donnés sur le fonds à la disposition. Le comité de Metz, en admettant que ses membres soient encore de ce monde, devrait bien en faire autant.
)) Il est un autre chapitre tout aussi désagréable que le précédent c'est le chapitre des dépenses qui sont faites à l'occasion des séjours du couple impérial en Alsace-Lorraine. En i88g, elles se sont montées à trente-cinq mille mark d'un seul coup; dans les cinq années suivantes, elles ont atteint le chiffre de vingt-neuf mille mark. Tout cet argent a été pris sur le fonds à la disposition. On avouera que ce sont des dépenses de représentation extrêmement considérables.
» Les vaines apparences n'ont guère de valeur quand l'empereur est présent en Alsace-Lorraine. Toute maniléstation patriotique manque son but si elle n'est pas faite par la masse du peuple, agissant en toute liberté et exprimant, sans aucune contrainte, son loyalisme envers le souverain. Moins on élève, en ces circonstances, de villages à la Potcm-
kin, moins on cherche à farder et à retoucher les \érilables sentiments de la population, mieux cela vaut pour le souverain et pour le pays.
» Ces nombreuses mouches officielles, que l'on se pose à l'occasion de l'arrivée de l'empereur, ne sont bonnes qu'à défigurer le tableau. Toute cette pompe artificielle, tout ce clinquant est superflu et nuisible. Ce qui est important, ce qui est décisif, dans la bienvenue que l'on souhaite à l'empereur, c'est la cordialité et non pas les apparences. Les dépenses dans le goût de celles qui ont été faites ne sont bonnes qu'à soulever un profond mécontentement dans toutes les classes de la société.
» 11 semble que le statthalter actuel ne veuille pas continuer les errements de son prédécesseur. Dès son arrivée au pouvoir, il a interdit les dépenses de ce genre.
» Les dépenses qui ont été faites pour la chasse impériale d'Oberhaslach n'ont pas causé une moins désastreuse impression. De 1890 à igoS, deux cent mille mark, pris sur le fonds à la disposition, ont été engloutis par les frais d'entretien de ces chasses.
)) Ce n'est encore pas tout.
)) En 1896, le gouvernement d'Alsace-Lorraine a demandé à la Délégation une autre somme très importante — il ne s'agissait pas de moins de cent quatre-vingt mille mark — pour faire construire un pavillon de chasse impérial à Mulzig; fort heureusement, la Délégation a rejeté cette dépense et le plan de construction est tombé à l'eau. Les deux cent mille mark, que le pays a payés et qui ont servi à payer l'établissement d'une clôture autour de la chasse impériale d'Oberhaslach, constituent une dépense de luxe qui n'est approuvée en rien ni par la Délégation, ni par la population.
» Certaines dépenses importantes, en faveur de missions civilisatrices, ne peuvent pas être engagées faute d'argent. De pauvres diables d'employés subalternes demandent en vain le relèvement de leur maigre traitement. Tant qu'on ne pourra pas subvenir complètement aux besoins les plus pressants du peuple, on devra se garder de consacrer un seul pfennig à des dépenses de luxe.
» Celles qui ont été engagées pour la chasse impériale d'Oberhaslach constituaient un impair de première taille; elles pouvaient être évitées d'autant plus facilement que l'empereur, à notre connaissance, n'a jamais chassé à Oberhaslach.
n Dans ces conditions, il est bien difficile, nous semble-t-il, d'excuser un pareil gaspillage. La Délégation, pendant une longue suite d'années, en a donné décharge ; par conséquent, elle a sa part de responsabilité dans les fautes grossières qui ont été commises. Elle n'a pas exercé le contrôle nécessaire.
» Ces histoires piteuses, qui remontent à l'époque de la dictature, ont été déballées au grand jour et provoquent, partout, une impression très pénible. La représentation populaire devra, dorénavant, veiller à ce que des faits aussi regrettables ne se reproduisent plus. »
Citons, maintenant, différents articles relatifs à l'emploi qui a été fait du fonds à la disposition.
Pour l'érection de la statue de l'empereur Guillaume à Metz:
Au total : 22,299 mark.
Dépenses faites à l'occasion du séjour du couple impérial en Alsace-Lorraine:
Au total: 6Z|,538 m. 28.
Pour l'enceinte de la chasse impériale à Oberhaslach :
Au total: 184,078 m, 44-
Pour ces 184,078 m. 44 on a construit l'enceinte de la chasse impériale d'Oberhaslach, et, d'ailleurs, on continue de travailler à cette enceinte.
On peut donc estimer à 200,000 mark, en chiffres ronds, les dépenses qui ont été faites pour cette chasse impériale.
Combien insignifiant paraît, au regard de ceci, un rapport de la commission, daté de l'an 1899! Ce rapport, de la quatrième commission, concernant le budget de l'administration forestière, dit ceci:
(( Dans la forêt domaniale d'Oberstrutt (il s'agit de la forêt impéi'iale située près d'Oberhaslach), le nombre des cerfs augmente, chaqueannée, dans des proportions considérables. Par suite de quoi, les cultures environnantes subissent des dommages considérables. En conséquence, le gouvernement se propose de faire entourer les lisières extérieures de cette forêt avec du fil de fer barbelé. Ce travail occasionnera une dépense de cinq mille mark environ, qui seront pris sur le fonds à la disposition. »
Cinq mille et deux cent mille ça fait deux cent cinq mille. Mais la chasse impériale d'Oberhaslach a encore coûté bien plus que cela.
En 189 1, sont inscrites les sommes suivantes, ♦ puisées dans le fonds en question :
Pour photographies de la propriété de Gensburg acquise par l'administration des forêts: 71 mark.
Pour prise en charge du mobilier du petit pavillon de chasse de Gensburg, pour location et indemnité : en 1892, 4,160 mark.
Location du petit pavillon de Gensburg et indemnité:
En 1893, 953 m. 06.
En 1894, 953 m. 06.
En 1890, 953 m. 06.
Contributions pour les frais de reconstruction des bâtiments d'exploitation appartenant au logement du garde général des forêts à Haslach :
En 1899, 9,000 mark.
En 1900, 6,000 mark.
Frais pour l'installation de la maison forestière à Haslach: en 1899, 3,740 m. 12.
Pour l'établissement d'un jardin d'agrément attenant au logement du garde général des forêts: en 1900, 599 m. 89.
Pour fenêtres grillagées, à la maison forestière d'Haslach: en 1900. 96 m. 92.
Dépenses faites par la présidence de district de
Metz:
Le bâtiment de la présidence de Metz coûte gros au fonds en question. Savoir:
Pour remise en état des appartements impériaux à ladite présidence :
En 1891, i,56o m. 72.
En 1892, 3,089 m. 86.
• Réfection des appartements servant de pied-à-terre à la famille impériale: en 1897, 2,536 m. 21.
Pour acquisitions nouvelles d'objets mobiliers destinés à ce pied-à-terre et au palais du slatthalter, à Strasbourg: en 1898, i.iA3 m. 21.
Pour réfection des appartements désignés ci-dessus : en 1899, 3>383 m. 12.
Pour remise en état et acquisitions nouvelles de meubles destinés aux appartements ci-dessus: en 1901, 2,Zi98 m. CI.
Pour le même objet: en 1902, 2,469 m. 78.
Pour entretien des mêmes appartements : en 1908, 1,477 m. 74-
Secours donnés à des écoles privées :
Le fonds à la disposition a fourni les subsides suivants pour l'introduction de méthodes d'enseignement allemandes, dans des écoles privées:
En 1889,
mk. :
5,800 57.ini 25
Au total:
Pour le château de Hohkœnigsburg :
Le fameux château figure aussi parmi les clients du fonds à la disposition.
En 1899, on trouve un paragraphe, disant ceci: « Dépenses en vue du projet de restauration du Hohkœnigsburg » : i,i46 m. 25.
On sait que la Délégation a été saisie, en 1901 seulement, d'une demande de crédit destinée au projet de restauration du Hohkœnisgburg. Malgré cela, dès l'année 1899, on a trouvé moyen d'emprunter, en chiffres ronds, 1,200 mark au fonds à la disposition.
Histoires de drapeaux :
En 1899, on trouve une dépense de i4 m. 5o
pour achat d'un drapeau destiné à la ruine du Hohbarr; la même dépense se représente l'année suivante.
En 1901, il est fait mention de l'acquisition d'une nouvelle hampe de drapeau pour la ruine du Hohbarr. Ci: 34 mark.
Petites dépenses :
Subsides pour l'érection d'une tour sur les champs de bataille de Gravelotte, Saint-Privat : en 1890, 6,000 m.
Frais nécessités par l'acquisition du terrain sur lequel a été élevé le monument de l'empereur Frédéric à Wœrth.
En T89G, 71 m. 5o
Au total 349 ') 56
Dépenses occasionnées pour le centenaire de l'empereur Guillaume I": en 1896, A»997 m. 5o.
Frais de construction d'un abri pour le gardien du monument de l'empereur Frédéric à Wœrth : en 1897, 198 m. 16.
Pour érection d'une tribune à Obernai, lors de l'excursion faite par l'empereur et l'impératrice au mont Sainte-Odile: en 1899, ^'2^7 m. 80.
Pour embellissement de la place située devant le monument de l'armée à Wœrth et contribution aux frais d'inauguration du monument national bavarois à Wœrth: en 1899, i,3i3 m. 01.
Contribution aux frais du congrès général des associations d'arpenteurs à Strasbourg: en 1889, 1,1 32 mark.
Pour le congrès de l'association allemande de l'hygiène publique, congrès réuni en septembre 1889 à Strasbourg : en 1889, 4, 020 m. 68.
Pour le congrès des associations allemandes d'histoire et d'archéologie, réunies à Metz, en septembre 1889 : en 1889, 2,000 mark.
Subsides pour l'érection d'un monument aux victimes de la guerre, au cimetière de Soultz-sousforêts : en 1889, 160 mark.
Subsides pour frais de musique dans une cérémonie religieuse célébrée à l'occasion d'un anniversaire : en 1889, 35o mark.
Contribution aux frais occasionnés par le congrès des professeurs de dessin allemands, réuni à Strasbourg : en 1900, 600 mark.
Ces chiffres sont assez éloquents par eux-mêmes et je pense que tout commentaire à leur égard serait superflu.
Evidemment, il serait superflu de se livrer à tout commentaire en présence du pillage incroyable auquel a été soumis un fonds qui était destiné à un usage tout différent. Toutefois, je ne puis pas quitter ce chapitre sans encore présenter quelques observations.
A la séance de la commission, fin février 1906, le représentant du gouvernement a dit :
« Aucun secours ne peut être donné aux employés ou aux anciens employés sur le fonds à la disposition du statthalter. »
Donc, ce fonds n'existe point pour de pauvres diables d'employés, torturés par toutes sortes de
soucis pécuniaires, mais, en revanche, on peut le mettre à toutes les sauces quand il s'agit de byzantinisme et de hourra-patriotisme.
Lorsque ma brochure Germanisation, etc., a paru, un journal de Strasbour^r et la Gazelle de Francjort, faisant la critique de la partie politique de cet ouvrage, ont prétendu que les chapitres concernant les manœuvres du gouvernement en vue de la germanisation, la Délégation d'Alsace- Lorraine et le clergé étaient le (( talon d'Achille n de mon livre.
Eh bien! je demande si les révélations concernant le fonds à la disposition, ainsi que les articles de journaux relatifs à ce sujet, ne confirment pas pleinement tout ce que j'ai dit dans ma première brochure. Ce que j'ai montré jadis, sous des couleurs sombres, apparaît, aujourd'hui, sous un jour infiniment plus noir, dans l'ensemble des feuilles politiques.
En séance de la commission, qui a eu lieu fin février 1906, le gouvernement a encore dit ceci :
(( En fait de fonds secrets, on ne peut considérer comme tels que celui destiné à couvrir les dépenses secrètes de la police (Zi^.ooo m.), car il n'est aucunement destiné à donner des secours aux employés et on ne le consacre, d'ailleurs, aucunement à cet usage. Les fonds de secours et de rémunération inscrits dans le budget du pays, comparés aux similaires des Etats fédéraux, sont très modestes et suffisent à peine à subvenir aux besoins les plus pressants,
» Avec l'assentiment de la Cour des comptes, il est possible d'accorder, parfois, un secours aux fonctionnaires, grâce aux économies faites sur les
appointements d'employés dont les vacances n'ont pas été comblées. Pareille chose arrive assez fréquemment en faveur des agents de police. Comme les emplois ne restent jamais longtemps vacants, il est évident que les secours ne peuvent être considérables. Quant aux indemnités accordées aux inspecteurs de la police de sûreté, employés à la présidence de police de Strasbourg, elles sont payées sur les fonds de la police. »
Dans tout ce qui précède, il n'y a qu'une très infime part de vérité.
En ce qui concerne les fonds secrets, je ne puis que maintenir mes assertions du chapitre précédent. Evidemment, ces fonds secrets sont destinés à payer des dépenses secrètes. Tel était l'avis du président de police Feichter, ainsi que de l'inspecteur de police Emdon. 11 aurait fallu voir l'usage qu'ils en faisaient. Journellement, ces messieurs consacraient des sommes assez considérables, puisées dans ces fonds, à des dépenses personnelles et, comme pièces à l'appui, ils apportaient des quittances fictives. En particulier, parmi ces pièces à l'appui, figuraient des dépenses de voiture que les susdits n'avaient jamais faites.
Les coryphées qui détiennent actuellement la caisse des fonds secrets sont un peu plus prudents que les précédents, mais ils ne savent pas moins en tirer tout avantage. Ils n'abandonnent pas le terrain légal, mais cela ne les empêche pas d'atteindre leur but.
Tout le long de l'année, ils rognent, de la façon la plus inouïe, sur les dépenses les plus indispensables et même les plus minimes. Puis, à la fin de
l'exercice, ils partagent ce qui reste en caisse entre un petit nombre de personnages et, bien entendu, M. Zinch ne soublie pas dans la distribution. C'est pour ce motif que, de nos jours, les agents de la police de sûreté de Strasbourg ne reçoivent, par mois, qu'une indemnité ridicule. Avec la somme de cinq mark, ils sont obligés de payer toutes les dépenses qu'ils font dans l'intérêt du service.
Les sommes désignées par le représentant du gouvernement sous le nom de <( Fonds de secours et de rémunération » et que moi-même j'ai désignées simplement par le nom de « fonds de secours », sont affectées, par le budget, au ministère, aux présidences de district, aux directions de police et aux sous-préfectures. Je maintiens, dans leur intégrité, les affirmations que j'ai apportées à leur sujet.
Si ces fonds sont réellement trop exigus, il est doublement inadmissible qu'ils soient exclusivement réservés aux hauts fonctionnaires, c'est-àdire à des personnes qui touchent des appointements élevés et qui devraient rougir d'accaparer de l'argent réservé aux malheureux employés subalternes.
En Alsace-Lorraine, le haut fonctionnaire se considère comme obligé, de par sa situation même, à représenter et à faire un volume énorme. Le conseiller de gouvernement le plus insignifiant s'imagine être tenu d'avoir un gros train de maison. Si ses moyens personnels ne le lui permettent pas. il emprunte à Dieu et au diable. Et, finalement, quand il est contraint de payer, c'est au fonds de secours qu'il s'adresse. Si, par malheur, un employé subalterne, réellement intéressant, â'avise
d'en faire autant, on l'envoie promener, purement et simplement.
De même, les hauts fonctionnaires qui, les trois quarts de l'année, ne font rien, empoclient la majeure partie des gratifications, alors que les employés subalternes, qui ont assumé toute la besogne, ne récoltent que quelques maigres morceaux.
Les fonds que j'ai énumérés ci-dessus ne sont considérés comme trop exigus que lorsque c'est un employé subalterne qui demande un secours. On lui objecte le manque d'argent uniquement pour ne pas tarir la source à laquelle puisent MM. les hauts fonctionnaires.
A la fin de l'exercice, étant donné le système d'économie observé à l'égard des employés subalternes, il reste de l'argent en quantité suffisante pour que MM. les fonctionnaires supérieurs reçoiven t un cadpau très appréciable.
Les quittances qui existent dans les dossiers prouvent que les hauts fonctionnaires se sont partagé des sommes considérables provenant des économies réalisées sur les fonds de secours et de rémunération. Tous les fonctionnaires subalternes d'Alsace et de Lorraine peuvent attester la vérité de ce que je viens de dire. Sans exception, ils sont indignés, et à bon droit, du pillage éhonté auquel les fonds susdits sont soumis, de la part des hauts et des plus hauts fonctionnaires, et ils ne cachent pas leur opinion à cet égard. D'ailleurs, de temps à autre, ils la manifestent dans des articles de journaux.
Au sujet de certains cas spéciaux que j'avais cités dans mon précédent ouvrage, le gouvernement
a été interpellé lors d'une séance de la commission du budget. Il s'est tiré de là en faisant déclarer ce qui suit, par son représentant :
« En 1892, un contrôleur du cadastre est tombé de l'escalier de la sous-préfecture de Strasbourg et est resté estropié à la suite de cet accident. En conséquence, il a intenté une action au fisc du pays et a obtenu gain de cause dans deux instances successives, le tribunal ayant admis que le susdit escalier, très dangereux, n'était pas suffisamment éclairé le jour où avait eu lieu l'accident. La responsabilité en incombait au sous-préfet, lequel, en vertu de l'article 1 384 C, était couvert par le fisc incriminé.
» En conséquence, M. le statlhalter avait décidé qu'il n'y avait pas lieu de donner suite à l'action reconventionnelle du fisc contre le sous-préfet. La victime de l'accident a été gratifiée d'une rente annuelle de 2,55o mark, rente qui subira une diminution à partir de l'année iqtS.
» En disant que l'éditeur du livre d'adresses de Strasbourg verse 1,000 mark par an au président de police, à titre de gratifications pour le concours que la police lui prête dans l'établissement de ce livre, Stéphany a menti. Le président de police ne reçoit pas. personnellement, la moindre indemnité pour la collaboration des agents. 11 a autorisé cette dernière parce que la police a le plus grand intérêt à ce que ce livre d'adresses soit établi exactement et soigneusement, celui-ci lui facilitant singulièrement la surveillance des logements. Les agents de police, eux-mêmes, reçoivent directement, de l'éditeur, une petite rémunération.
» Les affirmations contenues dans la brochure de Stéphany concernant les rémunérations données aux collaborateurs de l'Indicateur de la police alsa-
cienne-lorraine sont inexactes. Cet indicateur parait deux fois par semaine. II est rédigé par l'inspecteur Wizinger, attaché à la présidence de police, lequel reçoit, pour ce travail, en tout et pour tout : cinq cents mark, sur lesquels il prélève cent vingt- cinq mark au bénéfice de l'agent de la sûreté qui est chargé de faire les tables des matières ; les corrections et la comptabilité sont dans les attributions du conseiller de police Zinch qui reçoit, pour cela, une somme de trois cents mark. Ces difTérentes sommes sont payées par l'éditeur et le ministère a autorisé les employés à les accepter. »
En ce qui concerne le livre d'adresses de Strasbourg, je maintiens, pleinement et entièrement, les affirmations précédentes. Ce n'est pas moi qui ai menti ; ce sont les explications du gouvernement qui sont en absolue contradiction avec la vérité.
S'il n'est pas exact que le président de police de Strasbourg reçoive chaque année, de la part de l'éditeur Heinrich, une somme de mille francs, qu'il met à la disposition des agents, pourquoi donc le principal intéressé, M. Heinrich, n'a-t-il pas jugé nécessaire et convenable d'intervenir et de faire, par la voie de la presse, une déclaration démentant mes paroles ? D'ordinaire, on n'est pas si chiche de démentis de ce genre. Si l'on ne m'en a pas infligé un dans la circonstance, cela tient uniquement à ce que l'on n'avait pas les éléments voulus pour cela. J'engage le gouvernement à bien se pénétrer de l'adage : « Ce n'est pas tout que de crier, encore faut-il prouver. »
Et la preuve que le président de police empoche, chaque année, un cadeau de mille mark prove-
nant de l'éditeur Ileinrich, c'est que cette histoire est le secret de Polichinelle pour tout le personnel de la police strasbourgeoise et donne lieu à des commentaires, d'autant plus défavorables que tous les pauvres bougres qui usent les semelles de leurs bottes dans l'intérêt de M. Heinrich en sont réduits à se contenter de quelques malheureux pl'ennige, tandis que le président, simplement en récompense de son « laisser faire >), garde par devers lui le gros morceau.
Quoi de plus grotesque que l'observation du représentant du gouvernement tendante faire croire que la police avait le plus grand intérêt à ce que le livre d'adresses fût établi avec soin !
En disant cela, le représentant du gouvernement se couvre de ridicule, car il tend à faire croire que le bureau de recensement avec les listes des maisons, les relevés des habitants, en un mot avec tout son matériel réglementaire, ne rend pas les services qu'on est en droit d'attendre de lui et que la police n'a d'autre ressource que de s'adresser à un livre d'adresses privé. C'est décerner un certificat remarquable d'indigence aux autorités de police, lesquelles sont en possession d'un appareil énorme, tant pour le service du recensement que pour le contrôle des étrangers.
Mais les choses n'en sont pas au point indiqué par M. le représentant du gouvernement, bien loin de là. En effet, le livre d'adresses est établi en première ligne, à l'aide des listes de la police qui lui sont fournies par la présidence et par les commissariats. C'est ensuite, seulement, que les agents de police sont lâchés dans les rues pour contrôler
l'exactitude des indications portées sur les listes officielles. En dernière analyse, l'ensemble des documents récoltés est confié à M. Heinrich. Par conséquent, les agents travaillent pour le compte de l'éditeur du livre d'adresses et nullement dans l'intérêt de la police.
Il a été prétendu que mes affirmations au sujet de Y Indicateur de la police alsacienne-lorraine étaient inexactes. Je ne veux pas être trop méchant envers le représentant du gouvernement et j'admettrai donc qu'en me donnant un démenti il a été de bonne foi. Cette indulgence m'est inspirée par la connaissance profonde que j'ai de M. le conseiller de police Zinch. Je sais comment ce monsieur s'arrange pour se tirer d'embarras. Cette connaissance m'autorise à affirmer que, invité par ses chefs à donner des explications, il a représenté les choses sous un jour faux.
11 est absolument inexact que ce personnage soit chargé de tenir la comptabilité et de faire les corrections. En revanche, il est exact qu'il empoche les 3oo mark. Le travail effectif est assuré dans son ensemble par l'inspecteur de police Wisinger et l'agent de la sûreté Schmit. La besogne, une fois mâchée, est soumise à M. le conseiller de police qui se borne à la munir de sa signature. C'est pour ce gros travail accompli à la sueur de son front, que le susdit empoche les 3oo mark. Il possède encore plusieurs autres sinécures du même genre. Il est très compréhensible qu'il défende jusqu'à la mort un tel poste de fainéant lui rapportant gros et ne lui coûtant rien.
Revenons maintenant à l'accident qui s'est passé
à la sous-préfecture de Strasbourg. Sur ce point aussi, je maintiens intégralement tous mes dires. A l'époque oîi un de mes camarades employé au ministère m'a raconté cette histoire, j'ai montré un certain scepticisme et lui ai demandé dem'affirmer que tout ce qu'il m'avait dit était rigoureusement vrai. Là-dessus, l'autre me répondit textuellement ceci :
« Eh ! grand Dieu ! que serait-ce donc si vous saviez tous les usages auxquels on emploie les finances alsaciennes-lorraines! S'il vous était donné de jeter un coup d'oeil sur la gestion des comptes et si vous pouviez constater de quelle façon les hauts fonctionnaires s'engraissent aux dépens des fonds de secours, comment on enregistre les dépenses sous des libellés faux ! C'est alors que vous ouvririez de grands veux. Croyez moi. il se passe une infinité de choses encore bien plus fortes que celles que je vous ai confiées ! »
Le camarade qui m'a dit cela me paraît infiniment plus digne de confiance que les gens du gouvernement. Evidemment, on ne pourrait pas exiger d'eux qu'ils avouent publiquement l'emploi qu'ils font de l'argent à eux confié.
En tout cas, il subsiste ce fait que le gouvernement s'est vu contraint d'avouer que le statthalter a imputé sur le fonds à la disposition l'indemnité à payer par le sous-préfet comte de Solms-Laubach. Si, dans ce cas particulier, la faute avait été commise par un employé subalterne, le gouvernement n'aurait pas procédé de même, on lui aurait imposé, impitoyablement, le paiement de lindeninilé, on lui aurait fait chncjue mois une retenue sur ses
appointements, et le malheureux aurait traîné cette chaîne jusqu'à la fin de ses jours.
Comme il s'agissait d'un comte et d'un souspréfet, dame! on a envisagé les choses à un autre point" de vue.
Pour conclure, je signalerai un fait qui caractérise nettement les procédés mesquins du gouvernement vis-à-vis des employés subalternes. 11 s'agit d'un fait qui s'est passé à Strasbourg en novembre dernier.
Un agent de police avait retiré de l'eau un individu qui allait se noyer; en récompense de cet acte de sauvetage, il avait reçu de ses chefs une gratification de 3o mark. Mais la joie du pauvre homme ne fut que de courte durée. Pour opérer le sauvetage de cet individu, il avait dû pénétrer dans un lavoir de l'IU et, à la suite de cela, il y avait causé quelques dégradations. Le propriétaire du lavoir adressa une réclamation à l'autorité et envoya une note de réparations s'élevant à la somme de 3o mark go. Les différentes autorités auxquelles cet individu s'était adressé ayant refusé, obstinément, de payer ces frais, à la fin des fins, le sauveteur fut invité par le président de police de Strasbourg à restituer sa gratification et à payer l'indemnité réclamée par le propriétaire du lavoir.
Sans commentaires, n'est-ce pas?