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LES LIEUTENANTS DE M. PROUST

Le Commissaire général des Beaux-Arts, lorsqu’il accepta son mandat, résolut d’abord de faire

Le Palais des Beaux-Arts.

grand. Les divers projets qu’il élabora dès le début étaient en effet superbes et tout à fait inattendus. Malheureusement, il avait compté sans les difficultés financières. Déjà on avait dépensé près de sept millions pour édifier les deux palais des Arts, il ne restait que peu d’argent disponible même pour payer le personnel nécessaire. M. Proust essaya de se faire attribuer des fonds sur les réserves, mais le ministre du commerce résista, et il fallut que le Commissaire général mît de l'eau dans son vin. Heureusement, c’est un homme d’imagination et de ressources. Il se souvint que l’Etat avait des inspecteurs des Beaux-Arts en assez grand nombre et il résolut de les prendre avec lui pour l’aider dans sa tâche. Seulement, il ne sut pas alors faire suffisamment la part des préséances et des différences d’autorités que pouvaient avoir ces hauts fonctionnaires et il attribua aux uns et aux autres leur part de besogne, sans remarquer que certains d’entre eux étaient pour ainsi dire des maréchaux de l’Art français, tandis que plusieurs autres entraient dans la carrière, et de quelque talent qu’ils fussent doués ne pouvaient faire encore que des lieutenants, sauf à enlever plus tard les grades supérieurs. Il en résulta quelques difficultés. Un membre de l’Institut dont les ouvrages sont hors de pair fit comprendre que l’assimilation ne lui était pas agréable. Un second qui a donné sur l’Italie et principalement sur Venise, sur Florence et sur Rome, des in-folio admirablement écrits et merveilleusement illustrés, trouva de bonnes raisons pour décliner l'honneur un peu douteux qu'on lui faisait.

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Du reste nous retrouverons ces messieurs à l’exposition des Arts-Libéraux où ils ont donné la mesure de leur mérite et de leur savoir.

Quant au troisième, qui fut directeur d’un des journaux d’art le plus justement célèbres, il n'a eu ni à refuser, ni à accepter, son état de santé ne lui permettant depuis longtemps aucun travail.

M. Proust s’est donc contenté d’organiser l’Exposition centennale avec le seul concours de MM. Roger Marx et Armand Dayot. Comme on le verra, ces messieurs ont fait œuvre d’ouvriers et leur exposition rétrospective est fort bien présentée.

Chacune des salles qui contient les tableaux d’une époque, est décorée dans le style particulier du temps. C’est ainsi qu’il y a une salle Louis XVI, une salle Empire, une salle de l’époque de Louis- Philippe, etc., etc.

Pour l’exposition décennale, ce sont MM. Henri Havard et Roger Ballu qui en étaient chargés.

l’ininflammabilité

Avant de passer aux détails de l’Exposition et à l’énumération des statues et des tableaux, nous devons dire un mot des précautions qui ont été prises, pour sauvegarder l’immense capital enfermé dans ces murailles.

Tout l’intérieur de ce palais est en bois. On frémit en songeant au désastre que pourrait causer une simple allumette ou l’imprudence, sinon la malveillance du premier venu. Mais vous pensez bien qu’on a pris les précautions nécessaires.

Quand il a été décidé que l’Exposition serait ouverte aussi la nuit, la question de l’éclairage a fait soulever celle de l’incendie.

Aussitôt on s’est mis en quête des moyens pour préserver du feu tant de chefs-d’œuvre, et MM. Alphand et Formigé n’ont pu mieux faire que de confier à MM. Floury frères, le soin de rendre ininflammable le merveilleux Palais des Beaux-Arts.

Ce sont eux en effet qui ont rendu absolument incombustibles, grâce à leur enduit magique, c’est le mot, lesbois etles toiles de nos théâtres parisiens, le Châtelet, la Gaîté, l’Opéra-Comique (le provisoire!) la Comédie-Française, etc...

Ce n’a pas été une mince besogne : considérez que plus de 80,000 mètres carrés de superficie ont été enduits d’une couche de peinture ignifuge.

L’efficacité et la supériorité du produit de MM. Floury ont été manifestement révélées, au cours d’une expérience, dans laquelle on a vainement tenté de mettre le feu à des copeaux et des morceaux de bois imprégnés de ce produit. Il paraît que la sécurité est telle, que si une main poussée par une jalousie criminelle voulait, pour détruire un des fleurons de notre Exposition , incendier le Palais, elle en serait pour ses frais. L’essence, l’alcool, le pétrole, ne peuvent rien contre lui.

EXPOSITION CENTENALE

La sculpture rétrospective.

Les personnes qui n’ont pas pénétré dans le Palais des Beaux-Arts, ne peuvent se faire aucune idée de l’ampleur et de la majesté que les commissaires et leurs collaborateurs ont su donner à la partie du palais située au-dessous du dôme. C’est avec un sentiment artistique indiscutable que toutes les œuvres des sculpteurs de ce siècle ont été groupées et placées au pied des escaliers et dans le rond-point. Le lecteur comprendra que nous ne pouvons leur offrir ici un catalogue complet des chefs-d’œuvre, si sévèrement choisis, pour donner aux visiteurs une idée magnifique de la puissance de production de notre art, depuis cent ans, mais nous engageons les amateurs à admirer plus spécialement les bustes de Marivaux ,et de Belloy par Caffieri, la Psyché de Pajou, le Louis XVI, le Lafayette , le Necher et le Napoléon de Houdon, le Henri IV de Bosio, les bas-reliefs du baron Lemot, une série de figures de Clodion, Y Amour de Chaudet, une grande partie de l’œuvre de Barye, onze figures de Rude, le moulage des principales compositions de Carpeaux et de Clesinger, puis l’éclatante série des vivants : les Dubois, les Guillaume, les Falguière, les Mercié> les Delaplanche, les Fremiet, les Dalou, les Rodin’ etc., etc.

Afin de rendre plus complète cette partie de l’Exposition centenale, la commission d’organisation

a dû recourir fréquemment au procédé du moulage, plusieurs œuvres des principaux sculpteurs du siècle étant placées sur des monuments ou dans des jardins. La commission a rencontré de toutes parts la plus grande bonne volonté, sauf du côté de l’administration des bâtiments civils. Ainsi, la commission avait demandé à mouler le lion de Barye qui est sur la base de la colonne de Juillet. L’architecte de la colonne de Juillet — la colonne de Juillet a un architecte — « exprima la crainte que des éclaboussures de plâtre ne se logent dans les creux des sculptures d’ornement, d’où il serait très difficile de les enlever, et, d’autre part, que la patine du bronze ne soit altérée, de telle sorte que, après le travail, fait, le lion se détacherait avec une couleur différente de celle du reste du piédestal ». Voilà un architecte qui a des idées étranges sur les procédés actuellement employés pour le moulage. Et si on lui disait que les pièces les plus délicates et les plus précieuses des collections de la galerie d’Apollon, au Louvre, ont été récemment moulées sans que la patine en ait reçu la moindre atteinte, il serait certainement très surpris.

L' Architecture rétrospective. .

C’est également dans le rond-point qu’on trouvera les plus belles manifestations de l’art architectural. Ici encore, les documents et le chefs-d’œuvre sont incomparables. Des dessins de Louis, de Percier, de Fontaine, étonnent par leur grandeur et par les trésors d’imagination qu’ils contiennent. Pour la

grande époque de gloire militaire, qui commence avec le siècle, les monuments commémoratifs abondent. Admirez Y Arc-de-Triomphe de l'Étoile, la Colonne Vendôme, Y Arc-de-Triomphe du Carrousel.

h' Hôtel-de-Ville, de Lesueur; le Palais de la Cour des Comptes, le Ministère des Affaires étrangères caractérisent l’Ecole romaine de la Restauration; puis viennent les œuvres essentielles de la double évolution artistique qui tend à la création d’une école rationaliste : d’un côté, les essais d’une nouvelle matière, le fer, pour la Bibliothèque Sainte- Geneviève et la Bibliothèque nationale , d’Henri La Brouste, et pour les Halles , de Baltard ; puis les tentatives heureuses de Duban, Duc, Vaudoyer, Abadie. On verra d’autre part les dessins de Lassus pour la Restauration de la Sainte-Chapelle et la Cathédrale de Chartres ; ceux de Viollet-le-Duc, pour Pierrefonds et Notre-Dame, et, plus près de nous, ceux d’Auguste Magne, pour le Vaudeville et l 'Eglise Saint-Bernard ; ceux de Théodore Ballu, pour la Trinité et Y Eglise Saint- Ambroise; enfin, ceux de M. Charles Garnier, pour l’Opéra, et de M. Vaudremer pour Y Eglise de Montrouge .

La peinture.

Préparez-vous à des éblouissements et montez lentement l’escalier magnifique. La peinture est installée au premier étage et ici, comme à l’Exposition décennale, on a adopté, ce dont il faut remercier les organisateurs, l’ordre rigoureusement alphabétique. Cela commence par le Tombeau de

Cècilia Métella d’Aligny et une suite d’esquisses de Barye. Six tableaux de Bastien Lepage, qui jettent dans ce milieu des lueurs extraordinaires et surprenantes. Puis, c’est Baudry, le peintre de l’Opéra, le grand artiste dont l’art français porte encore le deuil, et qui est représenté par sa Charlotte Corday, sa Madeleine pénitente et sa Vague; ce dernier tableau surtout mérite une admiration sans réserve. Voici le Combat d'Anderlecht, de Bellangé ; les Femmes fellahs, de Belly; la Jeanne d'Arc, de Benouville ; l'Enterrement, de Jean Béraud. Admirez, maintenant, cette œuvre éclatante, dont la renommée est universelle et qui s’appelle le Coup de Canon, de Berne-Bellecour. Un peu plus loin, la Revue de Louis-Philippe, de Biart; les Marionnettes, de Boilly. Ici, un autre chef-d’œuvre, qui a marqué une grande date, le Labourage nivernais, de Rosa Bonheur.

Et puis, il faut s’arrêter à chaque pas ; ce sont successivement des œuvres maîtresses, devant lesquelles on devrait passer des heures. A mesure que l’on avance, on est charmé, ou pour mieux dire, écrasé, par l’immense somme de génie qui plane au-dessus de tous ces tableaux. Vraiment, M. Proust et ceux qui l’ont aidé méritent la reconnaissance des hommes qui ont le sentiment de l’art, pour avoir fait des choix si heureux.

Enumérons vite, puisque nous ne pouvons pas faire autrement, et citons : le Vendredi saint, de Bonnat; les Sœurs de charité, de Bonvin; le Dix-huit Brumaire, de Bouchot ; la Tête de Fieschi, de Brascassat; la Plantation du Calvaire, de Jules Breton;

les Femmes de Villerville, de Budin ; le Portrait de la Duchesse de Valombrosa, de Cabanel; le Tintoret -peignant sa Fille morte, de Cogniet; la Danse des Nymphes, de Corot, et seize paysages de Corot ; les Casseurs de Pierres, de Courbet, et dix autres toiles de Courbet, dont le Chevreuil forcé sur la Neige, qui appartient à M. le comte de Douville- Maillefeu ; les Romains de la Décadence , de Couture; les Bords de l’Oise, et encore six toiles de Daubigny ; les Fugitifs, de Daumier; le Couvent de Sainte-Catherine , de Dauzats; le Sacre, le Marat le Conventionnel, de David, et sept tableaux ou portraits ; le Samson , le Garde-chasse , l’Ecole turque, etc., etc., de Decamps ; les Marchands de Coton à la Nouvelle-Orléans, de Degas.

Arrêtons-nous un instant devant l’œuvre d’Eugène Delacroix, la Bataille de Taillebourg, le Marino Faliéro, le Boissy-d'Anglas , les Convulsionnaires, le Trajan, la Chasse aux Lions, la Médée. Un peu plus loin, nous trouvons le Cromwell, le Guizot, le Duc de Guise, de Delarocbe.

Voici maintenant le tableau d’un maître contemporain, le Régiment qui passe, par Détaillé, toile populaire s’il en fut ; Diaz y est représenté par sa Diane et une suite de paysages ; Drolling, par 17ntèrieur de Cuisine; Carolus Durand, par la Dame aux Chiens et la Fin d’Été ; Flandrin, par la Demoiselle à l’Œillet et le Napoléon III. Arrêtons-nous devant le Fragonard, peint par lui-même ; admirons le Pays de la Soif, de Fromentin, et ne dédaignons pas, s’il vous plaît, Corinne et Madame Récamier, du baron Gérard. Viennent ensuite le Trompette et

les Troupes, d’un autre peintre bien solide, Géricault; le Rembrandt , de Gérôme ; le portrait de Rolland, de Girodet ; le Léonard de Vinci , de Gigoux ; le Départ de Louis XVIII , de Gros; le Denon, de Greuze, dont les portraits sont, la plupart du temps, parfaits ; la Folle d'Alveto, de Hébert.

Nous nous en voudrions de ne pas donner une mention spéciale à une œuvre éclatante, la Biblis, de Henner, ce peintre exquis, dont le dessin, dont l'incomparable et mystérieuse couleur fait le désespoir de ses rivaux et de ses élèves, Henner qui vient d’être élu membre de l’Institut, et qui en sera un jour la gloire.

Hyenn est représenté par sa Lecture au Théâtre- Français ; Ingres, par le Vœu de Louis XIII ; Isabey père, par le Premier Consul; Eugène Isabey, par le Boulevard de Gand; Jadin, par le Retour de Chasse ; Madame Vigée-Lebrun, par six portraits, six perles; Lehmann, par les Océanides.

M. Meissonier profite d’ordinaire des expositions universelles pour régalerie public. Et si la plupart du temps il se refuse à envoyer, au Salon annuel, un tableau quelconque, dans les grandes occasions* comme celle-ci, il met généreusement à la disposition des commissaires le plus de chefs-d’œuvre qu’il peut ; il a donc là vingt toiles, c’est, croyonsnous, le plus fort envoi qui ait été fait, mais nous aurions garde de nous en plaindre. L’une d’elles qui appartient à M. Delahante, le 181 4, est assurée pour quatre cent mille francs.

Millet aussi a une exposition très nombreuse et très variée, en tète de laquelle il faut placer les

Glaneurs; Prudhon a dix tableaux : M. Claude Monet, une suite de paysages; et M. Édouard Manet, le Torero mort .

Arrêtons-nous une minute, pour faire remarquer que M. Antonin Proust, en cédant à son inclination bien connue pour des peintures qui ne sont pas entrées encore, malgré qu’il en ait, dans l’admiration universelle, pourrait bien avoir fait éclater une note fausse dans l’admirable symphonie qu’il nous a servie et, en même temps, joué un mauvais tour à ceux dont il se proclame le champion dévoué.

Raffet, Ribot, Ricard, Riesmer, Regnaut, Philippe Rousseau, Théodore Rousseau, Ary Schefïer, Tassaërt, Tissot, Tanney, Troyon, les deuxVernet, Vollon, Ziem, tiennent également une grande place dans cette exposition.

La plupart de ces maîtres se laisseront encore juger comme dessinateurs dans l’intimité et le déshabillé de leur talent : ce sont d’abord les derniers peintres de la grâce du dix-huitième siècle» Fragonard, Dehucourt ; puis viennent Prud’hon, représenté par les dessins célèbres de la collection Marcille, et le chef de l’école classique, David, avec ses études pour le Sacre ; Ingres, avec une suite de ses plus admirables portraits à la mine de plomb. Les aquarelles de Delacroix et deBarye défendront le romantisme, et nulle partpeut-être l’écolenaturaliste ne se manifestera plus glorieusement que dans cette section où se rencontreront, sans parler des vivants, Daumier, Corot, Bastien -Lepage, Manet, Millet, dont on a réuni un très important ensemble de pastels et de dessins.

Ce sont MM. Beraldi et Bracquemond qui ont été chargés, par le Commissariat général, de tout ce qui concerne la gravure. M. Lulien Magne a fait la liste préparatoire des œuvres d'architecture. Et enfin, pour les dessins, MM. de Chennevières et Bonnat ont préparé cette même liste.

Les conservateurs des musées de province et une commission de collectionneurs ont collaboré également à cette œuvre dont vous voyez la grandeur et la richesse.

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