CAMBODGE
Nous étions jusqu’ici dans le merveilleux, nous touchons en ce moment au miracle, car ce Palais du Cambodge n'est ni plus ni moins que la résurrection d’un monde disparu qui ressuscite sous nos yeux comme au coup de baguette de quelque puissant génie.
Il y a trente ans environ, un de nos savants compatriotes, le naturaliste Mouhot, signalait le premier les ruines gigantesques du fameux temple d’Angkor-Vàt. Depuis, tous les voyageurs partis de la Cochinchine, les ont visitées, dessinées, photographiées, et en dernier lieu moulées. Devant ces restes d’une dimension unique, perdus au milieu d’une forêt qui les désagrège, tous sont restés frappés d’admiration et d’étonnement, à la pensée de
la civilisation aujourd’hui évanouie qui a élevé de pareils monuments.
C’est grâce aux moulages opérés sur les plus beaux restes d’Angkor-Vàt que M. Fabre a pu audacieusement faire revivre cette pagode merveilleuse. Mais il a dû se borner à édifier une porte du temple, car pour la pagode entière, le Champ-de-Mars, nous dit M. Paul Bourde dans un article du Temps, n’eût pas suffi; selon la légende d’un poète chinois, la vraie avait plus de vingt mille chapelles. Dans les ruines on trouve des quantités infinies de colonnes, et des pierres étonnantes, les plus grosses que la maçonnerie ait jamais employées. Elle ont plus de quatre mètres de long sur deux mètres de large.
Mais revenons à Paris, tout en voyageant dans cette Inde-Nouvelle, si génialement évoquée. Le Palais .d’Angkor dresse, à plus de quarante mètres de haut, la pointe hardie qui surmonte son toit formé de sept étages en pyramide.
Chaque toit est relevé sur ses façades par sept frontons jetés les uns par-dessus les autres, et portant en sculptures des scènes curieuses, des combats de fantassins et de cavaliers.
Un grand serpent, le nada à sept têtes, forme l’encadrement onduleux des tympans et sur les toits, sur les frontons, de longues langues rouges émergent partout, comme d’un immense brasier.
Sur cette base étrange, le dôme se dresse couronnant l’édifice, comme d’une tiare triomphale de pourpre et d’or.
Le pavillon comprend deux galeries en croix, dans lesquelles on accède par quatre escaliers,
COULISSES DE l’eXPOSITION
gardés par des lions chimériques, montrant dans un rictus effrayant leurs dents aiguës.,
Puis, des rangées de pilastres séparent la galerie centrale en trois nefs où sur les murs des salles dansent des nuées de bayadères souples, idéales, charnelles, comme on en voit dans les rêves extatiques procurés par la voluptueuse fumée de
l’opium. .
Et l’on songe malgré soi à toute cette civilisation
disparue. Et l’on se dit, non sans raison, que le sol étant demeuré le même, les hommes peuvent y revivre comme autrefois, et reproduire encore des chefs-d’œuvre identiques. C’est là la tâche qui incombe aux maîtres nouveaux de ces pays, et cette actuelle résurrection d’un autre âge peut faire espérer que l’on n’y faillira pas.