‹ Les coulisses du passéChapitre 45 sur 70 · LES · texte numérisé non relu

LES

PÏ&RUOiNIËi\S AJSTIÛUES & MODJSM£S

HOlUGE — MONTAIGNE

Je dois à la l epréseiiUtiou de l'opérotto à' Horace sur lo théâtre de M. Montaubry une excellente idée. Aussi je ne veux pas la garder pour moi seul. C'est d'avoir la VHia* toirc de ta vie et des ouvrages d* Horace, par M. de VValckeiiai'r, le biographe si intéressant de M"»« de Sévigué et de La Fontaine, k, coup sùr le stjfle n'a rieii de remar«juable » les vues qui se dégagent pour réohvain de ses infatigables travaux, ne sont ni très -larges ni très-neuves. Mais quelle patience infatigable de fouille, quel inépuisable trésor de trouvailles archéologit^ues 1 On dirait (pie l'auteur a inventé un télescope qui rapproche les distances de dix-huit siéeles. C'est là un admirable chercheur, devant qui de véritables lettrés — et à coup SÛT bien plus eu droit de se dire tels que l'auteur de ce livre, — doivent se trouver des ignorants, il y a là dans cette lecture, pour toute intelligence curieuse du passé, — quand le passé a trait au beau — une véritable source

de jonissan<'«'.

liorace est un poolo bympathiquc , paitout, surtout en France. A part quelques détails de mœurs, qui tiennent

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LS8 0eUU88B8 DU PASSi.

trop essentiollement au siècle d'Auguste, on dirait un Français préventif poussé dans l'antiquité. H le prouve d'abord par l'inconstance des opinions. Soldat de la République, il jette son bouclier à Philippes et avoue sa faute. Aujourd'hui, que de boucliers jetés sans qu'on s'en accuse ! Le Rônnt no s'ouvre point i)0ur lui ( alors il ne recueillait point les poëtes), mais il se laisse faire riche et heureux avec tant de bonhomie qu'on ne peut lui en vouloir. D'ailleurs les souvenirs de la République reviennent encore sous son stylet platonique. 11 chante Régulus en môme temps que Mécène, de même que Ghloé avec Lydie, Alcé après Ginara.

Il ressent bien parfois la lourdeor du joug des amitiés puissantes, mais il ne secoue point pour cela le poids de la reconnaissance. Sa morale, — quand il on a, — n'est que la prudence. S'il ne s'attaque point aux femmes mariées, s'il respecte l'étole blanche des matrones, c'est par peur de la gène dans ses amours illicites ou des vengeances des maris; mais il l'avoue si naTvementî II a quelquefois assez peu de générosité pour maltraiter les ^ femmes qui n'ont que le tort de vieillir et de ne pas savoir s'y résigner. Mais lui-môme confesse ses années et demande grâce à Vénus, qui est entrée. dans sa retraite de quinquagénaire en se trompant de porte. D'ailleurs, il a rejeté dans ses épodes quelques-unes de ses diatribes lyriques. Sa vie molle et facile ne lui permet que des vengeances d'outre-tombe. Et puis ne se fait-il pas faire à lui-même sa leçon par Trebatius , même par Dave , son valet, pendant les saturnales?

Il a des accents d'amitié, des cris de glorificatioa pour . Virgile, des leçons de circonspection pour Lioinius Murena qui, non content d'une destinée qui devrait le rendre heureux, se jette dans des conspirations qui lui coûteront la

LIS pyRRHOHnNS AtmQUIB R MODIRIIIS.

vie. Si les Grâces semblsMt donner leur mouTement voluptueux à ses rhythmes cfui les chantent, si le Gécube et le FaleiMc font étiuceler ses vers comme su coupe, l'image de la mort y revient sans cesse, parfois môme la voix inattendue de la vertu s'y fait entendre. On dirait que la philosophie païenne pressent l'approche d'une grave transformation de cette civilisation tout athénienne de la Home impériale, et qu'il euU^evoit dé^ù, sur sa tombe ù peine fermée, se lever une lumière nouvelle qui, si elle ne peut dissiper encore les vices ténébreux de la décadence, en fera pâlir du moins le cynisme sous ses rayons vengeurs.

A propos d'Horace, Je possède un exemplaire de la traduction de Jules Janin, e&emplaire qui vaudra de l'argent après lui et moi. L'éminent et cordial confrère y a

mis sur la prcinicre page, en souvenir de notre jeunesse commune, ces deux vers :

Las buns vins, les beaux vers, l'amour, la liberté. Tout ce <ine voos aimez, Ilonee ra ehaaté.

Le lecteur me pardonnera de l'avoir entretenu indiscrètement et peu modestement de moi : c'était le seul moyen de ne pas lui laisser perdre uu distique charmant d'un mSltre et d'un ami.

M. Leveaux, auteur d'un travail sur Montaigne, a été

le collaborateur de M. Labiche pour la Grammaire, charmante petite pièce du Palais Uoyal, mais dont la place eût été au Théâtre-Français. M. Leveaux s'est doimé, dans cette circonstanoô, le pseudonyme de Joi^, pensant que peut-être le nom de Leveaux, accouplé à Labiche, pourrait

réveiller plutôt l'idée d'âne ménagerie que d*iin théâtre. Le pièce eèt ponrlaftt «ufft à prouver qae la question

!»ostiale iHait là tout à fait absente. Quoi qu'il en soit, M. Lo veaux, un esprit vraimeut lettré retiré à Compiègne, y a éorit sur le philosopiie du smsième sièole une éiuda •xeellente et destinée à populariser l'anteur des Bsaais chez tous ceux que la frivoKtéde leurs haf>itudesel la éiffieulté de traduire dans uae Iceluro rapide un idiome veilH, peuvent rebuter dans la lecture de ce Rabelais sérieux.

Le phénomène qui ferait venir un aioès dans les giaees de la Norwége, un mélèae sons nn dimat torride, ne serait pas plus singulier que celui qui a fait nattre Montaigne, ce pyrrhonien placide, cet apôtre de la tolérance, ce partisan du laîsser-faire, dans le siècle du fanatisme des gnerres civiles et des massaeres religieux. Montaigne, à eette époque où tout le monde s'armait avee foreur on m retranc hait derrière des mâchicoulis, n'a jamais eu pour se défendre qu'un portier, il tirait le cordon aux huguenots et disait aux catholiques : L'escaK^r en fai^. Le beffroi qui le réveillait dans U grosse tour où était sa bibliothèque n'a jamais été le tocsin, ce qui ne Va pas empêché d'être « pelaudé » à toute main : aux Gibelins, il était Guelfe : aux Guelfes, Gibelin. L'impartialité, o*est le droit aux hostilités de tous les partis.

Ne demandez pas à Montaigne l'iiéroTsme ; il est trop philosophe. Maire de Bordeaux pendant la peste, il disparaît à ces moments où Belzunce est sublime et où Rotrou devient martyr. Sainte-Beuve, dans une excellente notice, met en réIM ce dernier détail, lai ^ mbM# avoir emprunté paiMs è Montaigne sa fine bonlrainie et finalement la maladie douloureuse qui a amené pour tous deux la mort; mais la gloire immortelle du premier sera d'avoir éaasseiifliéela intenté eoAtre la fiélé foi égorge, contre

ne rautHOifiBNs amtiqubs wr Maosmns. tOsi

la JustfM qui tortnre; c'uBt d^aroir nié le droit à fexter*

mination le lendemain de la Saint-Barthélémy. C'est lui qui, citoyen do rimmaiiité avant même d'être Français adorait pourtant la i^ rauce dans Paris et Paris Jusque teie eêe ^emMS, — se fât fait traiter à ooii^ eûr d'Ëepeguol, 4*AiiLg)ai8, d'ÀHemand par lee Français ewrexoiiée, pour ne pas applaudir assez aux massacies internationaux. Cest lui qui aurait eu le droit de dire au démon de ia guerre ; Tu égorgea, tu t^rùlea» tu piilea, tu violée, io peux ilkuirer, mais qu'est» ee que tu prouvea? On s'est étonné des tétonnements de l'argumentation de Montaigne, mais son ineeititude n'a été peut-être que de la prudence. Mia à l'index au Vatican , faeiiemeat suspect 4 tous les partis, il mettait peut^tre Tolontairemeat à oa ioléranee dangereuse, à son impartialité calomniée, la sourdine d'un point d'interrogation. (Vêtait déjà beaucoup, dans son temps, que de l'iiumanite duljit;ili\ e. Censuré à Rome pour son éiogo de Julien TApostat, et condamné à des correetioBS, — qa'U ne it pas, qui aaitt avee nn chapitre plus afRrmatif, il eût été brûlé. Or, martyr, ce n'était point la destinée de Moiitai^L-nc. C'est la foi, non le raisonnement, qui fait les martyrs.

M. Leveaux nous dit en tôte d*un de ses chapitres qu'il a hésité un moment à continuer son livre. Il est heureux qu'il n'ait pas eédé à cette suggestion inexidicable du découragement. Non-seulement il a mis à la portée des gens de peu de loisir ou d'une attention facile à fatiguer, Montaigne que la librairie Hachette avait déjà fait portatif, mais il a accompagné chaque chapitre d'un commentaire excellent, où il place pour sou compte les réllexions les plus justes et les aperçus les plus ingénieux. Dans l'une de ces notes, il fait justice de Voltaire tragique dénigrant Shakespeare après s'être enrichi à ses dépens.

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