‹ Les coulisses du passéChapitre 62 sur 70 · V. Hugo qui l'avait entendu · texte numérisé non relu

V. Hugo qui l'avait entendu

Il faut savoir s'arrêter. C'est à travers mon passé que je me promène en parcourant cette galerie des Portraits eontemporaina^ et je pourrais ne pas y être suivi toiijours par le lecteur, qui ne doit pas trouver i coup sûr le même charme que moi à ce vagabondage rétrospectif. En résumé , si le juge , chez Sainte-Beuve, n'a pas su toujours se défendre des passions de Fécrivaiii, si Ton y sent quelque aigreur fâcheuse fausser parfois la balance du critique (j'ai signalé mon plus vif regret à ce sujet), il serait surabondant d'exalter les qualités solides et élevées qui font de celte préface des Nouveaux Lundis, à la fois une pièce de l'histoire et une œuvre si attrayante de notre littérature contemporaine.

Resterait à parler du ecMé politique du livre, mais je me bornerai à exprimer une opiniou que la modestie de récrivain avait dù.être seule à ne point^tartager. C'est que le sénateur a dû, chez lui, prendre du temps de l'homme ée lettres, sans rien ajouter à sa célébrité.

Je regrette donc que cette muse studieuse de la rue du Montparnasse, qu'on se figure si bien errante sous les

SAIN I K-lil ! \ I'. 381

ombrages du Luxembourg, ait gravi les degrés du palais, li lui eût, à coup sùr, suffi de s'égarer jusqu'à l'In*

stiiut.

Maintenant il s'agit de quelques notes sans prétention, de quelques détails biographiques sur Suiute-Beuve et ses contemporains, écrits au moment de sa mort. Peutêtre le peu d'importance de ces traits épars, de ces anecdotes recueillies au courant de la mémoire, ne leur enlèvera pas tout intérêt sous la plume d'un lioumio loiiglenips ami, compagnon de luttes et de distractions do l'iilustro écrivain qui l'avait précédé de quelques années dans la carrière et qui vient de le précéder ailleurs.

On a retracé dans le livre si attachant de : Victor IJlkjo rnconlê par uu témoin de sa vi&, la première visite do Sainte-Beuve chez le grand pofite, visite dont quelques circonstances ont été rectifiées par le premier. A l'une des lectures qui avaient lieu chez mon père, rue du Cherche-Midi, hùtel des conseils do guerre — soit (juc Victor Hugo y demeurât encore, soit qu'il y élût domicile littéraire, je vis entrer un homme petit, quelque chose de vieillot, mais de fin, d'indécis et d'énergique è la fois. Destiné à devenir l'hôle assidu du foyer de Victor Hugo, il était tout simple que son amitié se partageât sur moi. Sainte- Beuve se trouvait chez Victor Hugo, alors absent, lorsxjne arriva la lettre ministérielle qui offrait au poète une pension de si>v mille francs, comme dé(lomma,i,''oment, par lo gouvernement de la Restauration, de l'interdiction de Marion JDeiorme. Il accompagnait ma sœur lorsqu'elle vint apporter à mon père la lettre pour laquelle elle n'eût pas hésité à conseiller uu relus à soii mari. Tel était aussi

LES C0ULI88S8 OU PASBA.

l'avis de Sainte-Beuve. Mais dans la voi^ de la dignUé et de l'indépendance, Victor Hago n'avait pas besoin d'ètie guidé. Il refusa les compensations qui lui étaient ot'fei'tes avec la simplicité la })lus spoutaucc.

Sainte-Beuve fut, on le sait, un des apôtres de ce oénaola dont le poète a chez lui exalté les cordialités fraternelles, dont le critique a ensuite signalé les exclnsivisnies un peu étroits. A la lyre, Ijii iihit fatiguée entre ses mains, devait succéder le bistouri littéraire. La dissection des œuvres d'esprit a ches lui gardé quelque chose de ces* procédés anatomiques qui, au début de sa vie, ne laissaient pts deviner riiommc de lettres chez l'externe de l'hospice Saint- Louis. Son style ne s'est pas absolument affranchi du souvenir de ees prolégomènes pathologiques : on retrouve souvent comme métaphores dans les LmdiB des locutions comme celle-cî : injecter la veine. Ils eurent peut-être une iniluence plus uiarciuée sur toute sa vie.

J'ai eu souvent occasion de m'en convaincre, ^forcedd triturer la matière» le couteau do Topérateur est matérialiste, le scalpel devient parfois athée. Dans ce stage 6hirui gical se puisèrent les premiers germes du philosophisme de Sainte-Beuve, philosopliismo qui céda un moment, mais un moment seulement, à Tinfluence mystique du centre légitimico-poétique, où l'écrivain se trouva attiré par la con* tagion du génie et la sonorité enivrante des beaux «versi .Niais à qiiîcon(iue voudrait contester les transformations plus ou moins radicales ou tout au moins les dégradations de teinte qui se produisirent dans cet esprit aussi élevé qu^mpressionnable, je citerai l'aveu de Sainte-Beuve luimême, consigné en note à la fin de son étude sur La Rochefoucauld, qui datait du lu janvier 1840, — étude que, par exception, Tauteur a laissée dans ses Poriraita littéraires et pour ainsi dire — dans le wagon des îm*^

SAINTE-BEUVÈ

mes à cause des liaisons bien connues de l*auteur des Majiimes,

€ Cet article sur La Rochefoucauld (s'il m'est permis de • le faire remanjuer aujourd'hui) ludique uue date et un tenipSf uu retour décisif dans ma vie intellectuelle. Ma première jeunesse, du moment que j'avais commencé à ré* fléchir, avait été toute philosophique, et d'une philosophie positive en accoid avec les ctudos physiologiques et médicales auxquelles je me destinais. Mais une grave afiectioa morale, un grand (rouble dë sensibilité était intervenu yrwTB i829, et avait produit une vraie déviation dans Tordre de mes idées. Mon recueil de poésies, les Consolations, et d'autres écrits qui suivirent, nolauunent \ oluptû et les premiers volumes de Porl-Hoyal, témoignaient assez de cette disposition inquiète et émue qui admettait une part notable de mysticisme. I .'étude sur La Itochefbucauld annonce la guérison et marcpic la lia de celte crise, le retour à des idées plus salues, dans lesquelles les années et la réflexion n'ont fait que m^affermir» (1869).

C'est dans les goûts littéraires de Sainte-Beuve aussi bien que dans ses prédispositions presque religieuses que so signale alors riidlueucc do la jeune église romantique. 11 y a dans son livre une exécution, très-méritéo au restOi de Jean-Baptiste Rousseau, dont la glorification routinière s'est évanouie complètement devant l'avènement

d'un vcrilahlc et grand poclc lyrique.

-^oe to^er consacré ou venaient s'abattre réguliereuicut les oiiseaux de la rue Notre-^Dame-des-Gliamps (coiitme à un antre siècle et à un autre centre les oiseaux des Touiv nelles\ on tenait peu de compte do J.*B» Rousseau et de sou piudarisuie au cordeau. On y estimait plus Lebrun| •t auwi voyons-nous Sainte-Beuve, dans ses premières Cmmriegp asm èlogiSML à son égard»

LES CSOUUaSBB DU PASSé.

Joseph De JorDïc l'ut le premier résultat, chez Sainte-Beuve, de ces incubations d'amitiés congéiiiales. L'œuvre qui fut i Toccasion de ce mot célèbre, Werther -carabin: Vie et Poésies de Joseph Delorme, fut vivement discutée. On ne pouvait y contester ihi moins l'originalité. Les Uiiyons jmiiies et la muse phthisique du ruisseau furent surtout \ l'objet d'aussi violentes critiques que la IhiUade à la Lane, Seulement, plus courageux qu'Alfred de Musset qui a semblé indiquer que cette dernière fantaisie n'était ehez lui (Hrmie parodie, (juand elle n'avait clé purement et simplcmout qu une exubérance d'excentricité, Sainte-Beuve n'a pas renié la solidaiité sérieuse de ses premiers essais bizarres.

C'est dans une des soirées de l'Arsenal chez Nodier (maison si paternellement ouverte, ([uc l'on était presque uccueiiU sans dire son nom — tout le monde s'y nommait bûte), que Sainte-lieuve entrevit la jeune femme à qui il a adressé ces jolis vers :

Madime, il est dose mi, voas a'aves pts voulu. Vous n'avez pss voulu comprendre moa doux rAve,

et qui sans doute n'a pu soupçonner que par le livre cet inoffensif hommage qui n'avait pas même effleuré sa candeur conjugale et maternelle.

Il y a «pielques ann^'cs, nie trouvant chez cet excellent et aimable Bixio, dont l'habitation de la ruo Jacob avait hérité de toutes les traditions de l'Arsenal, comme elle en avait recueilli tous les survivants, je lui dis : « Qu'est donc devenue colle cliarninnlc M'"** X..., auprès do qui Saintc-Hcuve a perdu de si jolis vci'S? »

— Ghutl.» me répondit iiixio, en me montrant à quelques pas une paisible atcnle ensevelie dans un calme sans souvenirs, tricotant sous l'abat-jour d'une lampe, el sur

SAIXTE-lîKI VK.

le frout de laquelle on eût dit que quelques rares fils de

la Vierge semblaient avoirsuccédé aux grappes luxuriantes de la magnilique chevelure blonde restée dans ma mémoire.

Dans les poèmes de Joseph JJelormef^o reti'ouve le nom d'Ulric Guttinguer ; celui de Boulanger, plus connu à coup sûr de la génération actuelle par son assiduité au cénacle

que par son talent de peintre très-séi'ieux d'ailleurs, mais resté dans la pénombre, et qui s'est trouvé heureux de mourir abrité d'un poslo do eonservatcur au muséo do Dijon. Je rencontre aussi, chemin faisant, Victor Pavio, un Werther un^evin tourné au8ilvio Pellico, cœur noble qui a (raiispoilé i)Oin- la fin (le su vie, dans les {'(mvicti(jn.s pieuses, toute l'ardeur de sou premier tempérament poétique. L'opitre à £• T. D, L« H. revient à M. Thuriot do la Rosière, esprit fin, sorte de membre correspondant du cénacle, et (lui un moment a reparu avec un succès passager U'oi-atcur dans une assemblée républicaine après 1848.

La VuIIéo aux Joups montre là dans le même volume le talent de Sainte-Beuve sous une autre face. Facit indigm" /io*.. Les battements d*un cœur passagèrement ému n'em- ]»êchaieiitpas chez lui parfois do fermenter Ic réservoir nu llol. La pièce est dirigée contre Latouche, (pii avait gardé quelques relations avec un cénacle royaliste malgi'c ses convictions républicaines ; auteur d'un roman plus que scabreux : Frarjolotta, écrit sur un sujet médico-obscène, à ri'lruuvc'i- iilulot dans un bocal (pie dans un livre; -- de la littérature à resprit-de-viu, Latouelie avait fait également une Reiae d'Espagne^ comédie dont la chute fut phénoménale. Dans sa haine, très légitime du reste, do l'absolutisme, et prolltant dos immunités do la Révolution de 18!Î0, liUlouchc montra, sur uuo scène habiluolloment d'allure un peu prude, un tableau qui faisait contraster de manière

si virulente la nullité conjugale de Charles U aveo \m crudités de certaines interventions monastiques, que la

pudeur du public s'émut à grand renfort de sifflets et tels que jamais peut-être les théàti-es, surtout le Theàtre- Français, n'en ont entendu retentir de semblables. Rappelons toutefois, à l'honneur de Latouche, que c'est à lui que nous devons d'avoir retrouvé sous réchafaud les

feuillets épais de l'u-uvro d'André Cliénier.

Les ConsoUilions ont été jugées uuanimemeut le loeiileur recueil de Sainte-Beuve. G. Farcy, mort aux journées de 1890, dans les rangs du peuple, avait apprécié le poète el

le recueil par un eluge peut-être exclusif jusqu'à lu sévérité, mais que ji' ( rois devoir reproduire (1). Le sonnet à M'"'' L*** dans les CoDsolaUam

s'adresse ù M""^ Laa'oix, feuune du bibliophile Jueob»

Je retrouve également le nom d'un exceUaiàt homoAd, Ernest Fouinot» travailleur modeste et assîdii^Miar plein

do dévouement.

Ne [)arluns pas des Peasées d'août : ce &oni des feuilles molles tombées d'un arbre desséché qui devaii revardir» grâce aux racines vivaees de l'éradilion et de f è« tude critique» Signalons toutefois un adieu touchant à Gahriidie Durval, — la plus belle des lilles de l'actrico, qui n'avait, comme on sait, elle* que la beauté du diabki

(l) Aujourd'hui (dans les Consolations , il ?i<rt d»' va débauche et do «un ennui; son talent mieux roniiu, une vie liuéraire qui ressemble à uq combat, lui ont donné de rimporlance et l'ont sauvé de l'affaissement. Son ùnie huiuiéie et pure a ressenti cette renais:»auce avec tendresse^ aVoe reconaainance. tl s'est tovnté Ter* tten, d'oit tiest la piix et la Itia.

PartfêUê liUârÊirêg. Tom i*'» Maier.

SAINTE-BEUVE. Qg^

— &ueoTps. Attirée vers le poète Foataney par une sympathie d'organisation et une triste parité de sonlfranee,

unie à lui par l'amour et la phthisie, Gabriello alla mourir a\ec lui de consom})tLou et de misère. Six semaiaes ont séparé à peine ces deux derniers soupirs d'un même eoeurl

Une page des Peosées d*août met en regard Boulay Paty, dont la vie uniforme se résume dans la poésie contemplative— un gracieux horticulteur en sonnets, — et Paulin Limayrao, d'al>ord écrivain libéral, puis rédacteur du Coma^ titnUonneh passé préfet, — à peine le temps d'en mourir

— excellent homme au fond.

Son goût pour les études sérieuses, pour les idées économiques . et les théories philosophiques n'avait jamais abandonné Sainte-Beuve» même dans la phase rêveuse et ascétique. Un jour j'allai le chercher avec des billets d'Opéra pour le conduire au Siège de Corinthô de Hossini, 11 hésitait, car il voulait aller le soir à une réunion de pro* dueteurs. U lui vint à l'idée de consulter un oraele claasi- ^e avant de se décider:

OMMfli an «irêt aooMM fl IM qoa fa dMma.

11 ouvrit un Virgile et tomba sur ce vers :

Moaret: Hœcmea suât; Toteres migrite, coloni.

îl traduisit ainsi. «Il dirait : Ces billets sont à moi. — Producteurs, allez vous. . . promener 1 • — Nous partîmes pour rOpéra.

C'est à cette époque de sa vie que se rapporte son duel

avec Dubois, du Globe. Dubois, tout philosophe qu'il était, avait le caractère très- violent. Sur un démenti qu'il donna à Sainte-Beuve, celui-ci lui fit observer que c'était impertinent. Il outragea 8ainte-Beuve d'un geste grossier.

L'auteur de Joseph Delorme se contenta de répondre avec calme : Demain je vous le rendrai.

Lelendemain on échangea sans résultat quatre balles sous la pluie. Sainte-Beuve tint le pistolet d'une main, le para-

plnio flo l'aiitro. A ce sujet, c'est à tort ffu'cn racontant sommairement rhistoire du duel on a attribué à Cousin ce mot sur Sainte-Beuve : Qùii d'aigle et cœur de lièvre.

L'origine du mot au contraire est une appréciation de Sainte-Beuve sur Cousin, et la voici *:

« Cousin est un lièvre avec des yeux d'aigle. *

Le roman de Volupté a marqué la linde la manière mystico-amoureuse de Sainte-Beuve en la caractérisant. Il y avait là comme un mélange étrange de faiblesses sensuelles — avouées plus qu'il ne convenait peul-dtre — et de la ]>i été souffreteuse d'une âme eu détresse.

Notons comme détail asses biiarre le nom d* Auguste Vacquerie, donné — est-ce par hasard? .à Tun des personnages dans cette campagne romantique en même temps que romanesque. A travers les déguisements des personnages transportés à l'époque du premier Empire, et le dénouement d'expiation monastique du comte de Gomminges (de Rétif de la Bretonne) prêté au héros, il n'est pas difficile de deviner des impressions, des faits particuliers à l'auteur.— Des deux femmes qui furent l'objet de ces deux amours (l*un inavoué» l'autre repoussé), la première est morte entourée dNin respect profond, d'un culte d'admiration inaltérable auquel même les voiles transparents du roman de Voluptr lui assurent de nouveaux lilies. L'autre, <jui dans l'œuvre est désignée ainsi : M""^ R . . . , et dont nous retrouvons le véritable prénom et l'initiale dans les poésies de l'auteur, vit encore, aimée, estimée et considérée de tous. Avec une sincérité qui rachète ce que peut-être son procédé de narration a eu de trop personnel, l'auteur eon-

BAlHTB-BHnrB.

damne lai-môme les torts d'une passion qui osa s'emporter jusqu'à l'outrage et qui s'est arrêtée à peine aux limites de la violence.

Le passé de l'auteur ou porte la peine et le porte seul. Il y a beaucoup de talent dans ce roman, mais la lecture en est pénible, l'impression languissante, f .e personnage s'y présente par trop de petits côtés, parfois répulsifs. Il est des fautes dont on peut n'obtenir le pardon qu'en les avouant. Mais il y a aussi des souillures qui deviennent pires précisément parce qu'on les découvre. A cété des indécisions un peu fatigantes du personnage principal, tiraillé sans résultat entre seé doux penchants vers deux vertus également résistantes, on laisse trop entrevoir à des places brusquemeiit éclairées* ce que j'appellerai, le plus décemment que je puis, les privés de l'amour. A.u reste, Sainte-Beuve semble avoir porté sur lui-même son arrêt bien plus éloquemmeni ({ue je ne saurais le faire, à propos de Jean- Jacques Rousseau, dans son article sur la reprise de Béréaiee, Voici le passage :

c Tout se tient en morale : c'est pour n'avoir pas senti cette délicatesse particulière, cette religion de dip^nité et d'honneur qui enchaîne Titus, que Jeàn-Jacques a gâté certaines de ses plus belles pages par je ne sais quoi de choquant et de vulgaire qui se retrouve dans sa vie, et que l'amant de M"^ de Warens, le mari do Thérèse, n'a pas résisté à nous retracer complaisamment des situations dignes d'oubli. »

Poète inégal, .ron^ancier contestable, Sainte-Beuve avait déjà marr{ué dans la critique la place que lui assurent cotte universalité do ('(mnaissanoos, cet amour do i-oohorchcs infatigables, cetlc puissance d'analyso qui pénètre dans les organisations mortes, plonge dans les consciences vivantes, — une archéologie de l'Ame. Dans toute cette

un couuiâBi bu PàaaA

premiôro partie de In vie littéraire de Sainte-Beuve, que seule j'examine aujourd'hui, jusqu'en 18i0 à peu près, je suis frappé da sentiment de respect et d'admiration quli eonsenre pour Victor Hngo, même après la dispersion de la petite éf?lise romantique. Je trotiTe bien çk et là quelques réserves, mais le nom seul de l'homme à propos de qui elles sont faites indique que Sainte-Beuve ne s'est jamais affranchi à cet égard de l'équité qui sied à une haute intelligrence. C'est par comparaison STec Ifolièr» que l'illustre critique discute Vmieuvd^Hernani : — Molière, à qui, non-seulemont dans ses volumes de critiques, mais dans V/Hatoire de Pori^Boyal^ Sainte-Beuve a consacré des appréciations d*un caractère si élevé; Molière, que Dieu avait fait philosophe, moraliste, satirique, auteur comique irrésistible, dramaturge puissant (voir le Misanihrope)t et en qui, comme si tout cela n*était pas asses, il avals mis un poète I

Dans son enthousiasme pour lui Sainte-Beuve même est iudulgout pour Auger, qui n'a existé que par un commentaire aur Molière, porté Jusqu'à l'Académie sur le dos du grand honmie qui, vivant, n'avait pu en franchir la porte, lichen parasite qui ne s'élève que par la hauteur du chêne dont il se nourrit.

On conta dans le temps sur ce M. Auger une bien plaisante histoire. On prétendit que, dans Tespoir de quel^ distinction honorificpie, il avait offert ses c faibles ouvrages », ainsi (pi'il les qualiliail lui-même, à un grand seigneur étranger peu au courant de la littérature française, an moins pour les dates, et qui répondit à Anger quelque chose comme ceci :

« Monsieur Molière, c Vos ouvrages que vous me dites faibles, sont admirables ; mais pourquoi aves-vous permis à un certain M, Au-

' ftAIlITI-MniVB. d9i

ger d'alourdir par des notes ce texte si complet, et de

vouloir éclaircir par des commontaires oiseux ce (jue tout le monde comprend et admire?*

Cet Anger, blême, déjà mùr, exaet comme Barème, classique comme Aristote, finit par nn suicide romanesque dont la cause est restée inconnue. En 1829, disparu depuis près de trois semaines, il fut reti'ouvé dans la Seine, près de Meulan, et put être reconnu seulement à une tabatière qu^il avait encore sur lui. Il laissa dans une désolation profonde une jeune et belle femme, nièce de Monge et de Berthollet.

C'est dans les pensées qui suivent Tarticle sur La Rochefoucauld, dans les notes rassemblées à la fin du tome XI des Caneêries âa lundi ^ qu'il faut chercher le Sainte-Beuve intime. J'ai déjà emprunté au premier groupe d'idées cette histoire do lui-même faite par l'écrivain. J'y ajoute cette phrase, qui semble prouver peut-être qu'avec moins d'expérience et plus d'illusions l'auteur e(kt été plus heureux :

« I/cxpérionco est utile, elle est féconde; oui, mais comme un fumier qui aide à pousser des blés el des fleurs. Mon étable, hélas! en est remplie. Ahl qu'un peu mieux valait cet Age où la teiTO facile donnait touf d'elle-même :

Til)i Daidala tellus

SubmitUt flore»* ••*«.•«.••

Les impressions éparses du lome XI nous montrent les revanches familières d'un goût transformé et d'un carac- ! tère souvent susceptible contre des admirations que les j contraintes de la convenance ou le joug de relations précédentes et habituelles navaiciit pas i)ermis au critique d'entourer de réserves sufiisantes. Ainsi, nous voyons là Alfred de Musset dérimant puérilement une pièce de vers pour

ne pomt pai*aîtrc s'associer au joug de la rime riche des romantiqaes. Saiuie-Béuye constate que le même avait un merveilleux talent de pastiche, ce qui est réel. ^ Après

avoir lu Mathurin Régnier pour la première fois, Alfred de Muss(*(, jeune encore, écrivit pendant (juinze jours des vers dans la même manière, eu attendant que sa mobile imagination reflétât d'autres couleurs poétiques. Grâce à ces mêmes notes, nous entrons dans le cabinet de toilette d'Alfred de Viprny qui demeure, même ù rAcadomic, ua immortel musqué.

Il y a aussi un coup de patte significatif à Planche, qui emploie tellement les mêmes locutions que la composition typographique d*un de ses articles peut resservir en grande partie pour un autre. Planche, critique intelligent, mais cynique, une espèce de Diogèue du feuilleton, ne pouvait être sympathique â Sainte-Beuve, impressionnable, toujours irritable, parfois lunatique, peut-être sincère, même dans la passion, généreux aux heures suprêmes.

11 suffit, pour le constater, de voir, après les fines atteintes portées à la figurine d'Alfred de Musset presque adolescent, quelle statue des pages éloquentes semblent élever sur la tombe du poète!

Reste à étudier Sainte-Beuve d.ins la seconde partie de sa vie et dans le complément do son œuvre.

L'écrivain n'a cessé de lutter contre les nécessités matérielles, jusqu'à ses dernières années exclusivement. Vers 1838, et à peu près au moment de son voyage en Suisse, il habitait, passage du Commerce, une chambre plus que modeste, où menait un escalier obscur, le long duquel les amis du poète déchiraient leurs habits à des elous inaperçus. M. Buloz lui dît alors: « Vous n'aurea jamais de position dans les lettres si vous ne déménagez pas, » Les greniers, en effet, ne réussissent aux poètes,

Digjtized by Googl(

Ç;AT\TR-nK!-VK. 393

qu'en vers» Une ooeaeion toute naturelle s'offrit à Sainte- Beuve de sHnetaller mieux. Il accepta de M. Thiers une

plaoo à la bibliothèqno Mazarîno — an poste vn pleine étude et nne étape vers l'Acadcuiio. «— C'est lu que le trouva la Révolution de 1B48.

Il nous raconte lui-môme dans sa préface de Cbateath briand et son groupe littéraire, comment il fnt aeensé d'avoir été porté sur la liste des gens do lettres qui avaient reçu des sommes inavouées du gouvernement qui venait de tomber,

La liste publiée détermine enfin le chiffre — iOO francs — il était évident qne l'ancien rédacteur du National n'avait pas accepté ces liards clandestins d'Ariaxerce. Le jour où il convint à Sainte-Beuve d'accomplir une évo* lutîon que ses amis durent déplorer, il la fit du moins au grand jour. Os 100 fr. étaient le chiffre d'une réparation locativc que Sainte-Beuve, dans sou appartement de bi-bliothécaire, avait demandée à TËtat son propriétaire — il s'agissait d'un tuyau de cheminée en mauvais état ; — l'accusation décidément devait s'en aller en fumée.

Ce tuyau de cheminée mo reporto naturellement à un autre incident de la même époque (juin 1848). Sainte- Beuve était dans une salle du bfttiment, auprès de M. de Féletz, cloué par la souffrance dans son fauteuil.

Le quartier était tranquille alors ; mais des gardes nationaux venus de Versailles bivouaquaient devant les Quatre-Nations. Tout à coup une fusillade terrible se fait entendre • lia façade du bfttiment consacré aux arts paisibles de la paix est criblée de balles. Sainte-Beuve, aidé d'uae auti^e personne, n'a que le temps de tirer Féletz entre deux fenêtres, pour le mettre à l'abri d*une nouvelle décharge. Voici quelle était la cause de l'alerte. Le peintre Hesse, qui demeurait dans le bâtiment, était monté sur

L1S8 Goounn bv passé .

las Mis, èpisnl dans les qmrtim sidijfltteiitB les progrès

de l'insurrection et avait gardé son fusil (à ce moment tout le monde couchait armé).

La garde conservairioe de Seine-et-Oise s'était imaginé (pie les insurgés avaient pénétré dans le bâtiment. De là one de ees paniques meurtrières somme celles qui causèrent tant (le malheurs dansées funestes journées, où les malentendus ajoutèrent si souvent aux victimes des combals. U fallut qu'Uoraee Vemet, qui commandait le détachement et qui se trouvait près de là, accourut pour mettre un terme à cette chasse aux murailles en traitant ses soldats novices avec toute la crudité irritée du langage dHm artiste-soldat.

Sainte-Beuve partit ponr la Belgique, où il devait fàfre à Liège un cours de littérature f^rançaise, qui fàt consacré précisément à Chateaubriand et à son groupe littéraire. Son départ fut fort commenté et attaqué. Ce ne , fût cependant ni un départ politique, ou même littéraire, mais obligatoire. Toutes les grandes questions sociales qui s*agitaient dans les clubs, dans les rues, à l'Assemblée , avaient fait , de la littérature comme du théâtre, des industries de luxe, et au moment où il n'y avait pas de luxe possible, Sainte-Beuve partit parce qa'il fallait vivre.

Le maréchal de Saxe se mettant en route mourant disait: Il ne s'agit pas de vivre, mais de partir. La nécessité qui entraînait Sainte-Beuve était moins héroïque, mais aussi impérieuse. IjCS meilleurs esprits étaient en déroute, ou allaient à la dérive du courant politique. Tout le monde faisait pour vivre de Tactuaiité historique, à la ligne, à la grande tribune des journalistes de l'Assemblée Constituante, refoge des styles en grève et des rêveurs sans ouvrage, à ce moment l'atelier national de ^l'intelKgence.

SAIMTK-BKUVifi.

C'est à une précédente époque, en 1831, que se rappoile une curieuse lettre, également datée de Belgique, qui fuit uu récit des plus humoristiques do la Révolution de 1830 à Broxelles. 4e crois devoir Ut donner à présent que Ton est trop loin de ces événements pour que ce document familier coure risque do révoiiiur des pussions aujourd'hui eu cheveux gris.

« Je suis ici dans un beau et paiaiUe pays bien plus paisible qu'on ne le croit, en vérité. Je n'ai rien vu de* puis mon arrivée, r[ui ressemblât à une émeute ou à une agitation. Les deruières émeutes avaient été de petite coups montés par quelques jeunes gens patriotes, pour déconcerter les complots orangisies qui comaoïençaienl à s'ourdir; cela s'est fait pour quelques florins aveu neMé risible ci l'autre dégoûtant, mais sans rien de trop con- Yulsionuaire. Les journaux de Paris ont été absurdes làdeasus* U y a aussi bien des préjugés sur les journées de septembre, à Knixelles. Oa s'y battait fort drôloBieat, an vérité. La nuit, chacun s'en allait bourgeoisement coucher chez soi, laissant là les iiosles et les liarricades ; et un soir» uu passant, ayant trouvé, abandonnée sur la place Royale, la fameuse pièce de canon qui faisait grand peur aux Hollandais, vint avertir les obefis du mouvement.

« 11 y avait à craiiidre (|uc les Hollandais ne s'avisassent défaire quelques pas et île s'ou emparer, mais les bourgeois dormaient ; on battit la génto^le, on n*en put tirer du lit que qpiinse ou seize. Le matin du dernier jour, on croyait l'affaire perdue ; le gouvernement provisoire était en fuite, les Liégeois partis, les Hollandais campaient dans le parc et dans le haut de la ville ; ils pouvaient entrer sans coup fiérir ; mais les braves Hollandais se mirent vers six heures du matin à tirer du eanon contre la pr^^micre barricade où il n'y avait pas uu chat. Le bruit

du caiioii rcvcilla les bourgeois et les plus alertes allèrent voir ; les Hollandais avançaient prudemment, s'attendant à quelque grande embuscade. On leur tira quelques coups de fusil, ce qui les étourdit si fort qu'ils rétro* gradèrenl. La i)opulace accourut, et de là l'héroïsme et lo triQinphe. Les Hollandais sont des ^eiia qui commencent à tirer quand ils voient Tennemi à trois ou quatre portées de fusil ; les journées de Paris contre les Suisses et la garde royale ont été bien autre chose.

« Ici, à huit heures du nudin, les bourgeois s'éveillaient, prenaient leur café et allaient tirailler jusqu'à midi, une heure; alors, comme c'était l'heure du diner, ils laissa iont la place et ne revenaient qu^après leur repas et jusipi'a lanuif. (Juand \\ u\' avait personne iui\ bari-icadu8, les Hollandais i*e»taicnt en contemplation Tarnie au bras. Vous allez dire, monsieur, que je me plais à désenchanter les belles choses ; non, en vérité, il y a ou de l'héroïsme au militîu de ces bizai'i-eries ; seulement c'a été de l'hcroisuic bclgo llamaud, ut uou de l'héroïsme à la française.

< On manque ici d'hommes d'Etat. Le con^^rès est oom- ]»nsé «^'cns lionnctes, mais les ,ii-ens ingénieux, l'homme uccobsairo, où les trouver? En sonune, il y a accord encore entre lo congrès et la nation ; il y a certitude do no jamais être à la Hollande et de no pas laisser entamer le territoire par la Confédération. (Irand méi)ris ])<)nr le gouvernement français et pour Louis-Philippe, puis une pointe d'amour-propre national contre les Français étrangers, mais ceci n'est qu'une affaire de vanité bourgeoise d'un peuple qui a eu aussi ses journées,

« A Liège, à Gand, le i)oint de vue doit ètx*o un peu différent. Je vous dis celui do Bruxelles, i

On est heureux de penser aujourd'hui que Vhomme né^

Page 1