‹ Les coulisses du passéChapitre 66 sur 70 · ÈUILE, ET ANTONY DESCHAMPS · texte numérisé non relu

ÈUILE, ET ANTONY DESCHAMPS

puis-J* asm m'étonner fa'il n'y soit point parvenu. Il avait fait assez peu pour en être.

Emile Deschamps avait écrit aussi, avec M. Emilioa Pacini, le poëme de Slradella pour Niedennayer. Mais c'est à tort que M. Yapereau lui attribue, je crois, le livret

à*I\ ;uilioë, représenté à rOdéon avec pari ition-pastiehc, sous la Restauration, au temps do la vogue des traductiens. Cet arrangement était d'Antony Oeschampset Léon de Wailly.

L'œuwe iiiiijrimée d'Emile Deschamps est donc loin d'être sans valeur. Ses deux, drames traduits de Shakespeare, notamment, nous font apprécier un vers plus franc, plus coloré que d'habitude. Toutefois, il faut le dire, lo ' véritable Emile Deschamps n'est pas là. • Ce n'est pas sous la couverture de volumes déjà un pea délaissés, c'est dans les souvenirs de ceux qui l'ont connu, que son individualité se retrouve, ainsi {ju'il arrive poùr les acteurs (le poète était une sorte d'acteur du monde).

Emile Deschamps, c'était le trait continu, la gaieté

fine et incorrigible, l'à-propos incurable, l'impromptu à perpétuité. Le bon goût pouvait parfois se fatiguer de le suivre dans cette courâe à l'esprit où M. de Biéi^re se retrouvait quelquefois représeuté un peu plus souvent que Bcauniitrchais, mais si le trait ne restait pas toujours pur comme choix, il demeurait éternellement de bonne compagnie. Une sorte de gageure poétique bien connue, la petite pièce de réunions intimes qui commence ainsi :

U est au fond d'un bois propice Un temple modeste et secret, etc.

où Vécrivain semble avoir accumulé à plaisir les impossibilités du fond pour mieux prodiguer les euphé-

LIS G0UU88BS DU PXSSL

mismes intarissables de la forme, est encore, dans ses audaces discutables, une protestation contre d'immondes crudités poétiques du dernier siècle, contre des vulgarités cyniqAas du nôtre; fit, avant tout, le rare mérite qui ne pouvait se refuser même à ses plus banales saillies, c'était celui du tact au point de vue des personnes et do l'urbanité affectueuse. Jamais £mile Deschainps n'a banni la politesse de l'amitié, et ses sympathiques dispositions n'étaient pas seulement sur ses lèvres.

Dans les notes de son Macbeth se retrouve l'éloge le plus fraternel, le plus cordial de celui de Jules Lacroix, destiné à avoir plus de succès que lo sien. Ce feu d'arti-n fice perpétuel que tirait sa conversation pouvait avoir quelques étoiles pâlies, quelques soleils éventés, jamais * aucun projectile blessant ne s'en échappait. Emile Deschamps a été le fuséen de la bienveillance.

Au reste, Ëmile Deschamps a existé deux siècles plus tét. Alors il s'appelait Voiture. Lui aussi, alors, il eût adressé heureusement à Anne d'Autriche l'épigrammemadrigal (pii fait rimer Buekingham et le père Vincent. ÏJBL popularité de Voiture fut bien plus grande de son vivant et Fimposa à l'Académie. En revanche, il restera peut-être plus d'Emile Deschamps.

Ces phrases de l'article intéressant de la Biographie universelle sur Voiture peuvent, mais avec quelques cor* rectifs favorables à notre poète, lui être appliquées. Là se trouve même la coïncidence bisarre du nom de Balsao, célèbre, par deux talents divers, dans les deux siècles :

« Ainsi l'homme qui par son esprit facile et ingénieux, devait, avec Balsac, continuer à perfectionner la langue» ne sut prodiguer son talent que pour des à-propos de société.Sans doute son existence sociale en fût plus douce ' et plus brillante ; mais, comme les auteurs qui ne cher-

élflLE ET ANTONÏ DESCHAMTS.

chent que la vogue du moment et des succès faciles, il ne devait obtenir qu'une gloire viagère, et, après avoir été rhomme à la mode, Torade de son temps, il est

tombé à peu près dans TonljU. »

Emile Deschamps a été linir sa vie à Versailles, dans une petite maison du boulevard de la Reine. Ses derniers ioaoments n'ont pas été épargnés. La maladie qu*on peut appeler celle des gens de lettres et des artistes, celle qui tua Auber ci Sainte-Beuve, Tavait éprouvé.

Mais il était destiné à une souffrance moins mortelle et plus fatale, hélas I à ses habitudes studieuses. Il était devenu aveugle, ce qui l'empêcha de cotnpléter, avant de mourir, ses œuvres auxquelles il voulait adjoindre celles de son frère Antony.

La tristesse de cette nuit qui Tentourait n*ôtait rien, ni à ses affectueux élans vers sas ami8,ni même i sa gatté un peu sautillante. Quelque puérilité peut-être caractérisait davantage seuiemcut sa plaisanterie d'octogénaire.

Emile Deschamps dut subir, à Versailles, Tinvasion, heureux sans doute d'être devenu aveugle I Les crimes de la Commune, du moins, lui furent ignorés. Il put donc mourir aimant encore autant l'humanité.

Arrivons à la fine et morose figure d*Antony Desohamps, que des qualités littéraires toutes différentes recommandent aux mêmes sympathies. Contraste oblige. On n'eût pas été étonné de trouver la face jaune et intelligente d'Antony sous la cagoule d'un trappiste.

Emile Deschamps, lui, a été le dernier abbé.

Antony Deachamps était né avec le siècle. Comme boa frère, il ftii élevé à Orléans par un prêtre. Un mauvato

lait lui avait légué un germe morbide , qui en ût un personnage étrange, une sorte de. fou lucide, — un malade qui avait en lui-même son médecin, — une pensée ferme

qui tàlail sans cesse le iiouls à une volonté inerte. On a cherché à attribuer à son imagiualiou assombrie des hallucinations de souffrances que Ton disait chimériques dies Antony ; et Ton a voulu presque faire croire qu'on avait exploité ses défianres de lui-même pour le tenir dans une sorte de tutelle. L'intelligence droite et saine de l'écrivain ne permet pas de supposer qu'il s'était trompé à ce point sur lui-même, et le long cri de douleur qu'il jette dans toutes ses poésies ne peut demeurer suspect.. C'est ce cri (juc je retrouve, inexoraljle, dans les vers suivants, que je cite, parce que c'est, non pas particulièrement de la poésie, mais de la biographie, et qu'ils rouvrent beaucoup mieux que je ne le pourrais faire, ce salon de famille où, je l'ai dit déjà à projjos d'Emile, les deux frères prirent leurs premiers degrés littéraires ;

(Tétait là mon bon temps, c'était mon Tige 4*or où, pour te Mre aimer, Pfcliat Tivait encor, Gygae da Paradis, qaA traversa le moode Sans s'abattre un moment sur cette fange immonde; Soumet, Alfred {4» Vigny), Victor {Mugo), Parsevai {Grandmaison)^ , . vous eniia

Qui, dans ces jours heureux, vuus leuiez par la main» ' ' Rappele/.-vous coMimeiU, au fauteuil de nïun pere, Vous veniez le malin, sur les pas de mon frère, Dn fin de poésie éoiiauffer ses vieux ans, Et sons les fleura de mai oachies ses clieveuz Maaot, Les pins Jeunes vantaient Byron et I«amartlne, Et frémissaient d*amoar à leur muse divine ; Les autres, avant eux amis de la maison, Calmaient cette chaleur juir leur fro do raison, Et savaient, chaciue jour, tiier lie leur ni(''inoire, Sur Voltaire et I-ekaui, quehjiic nnuvelle tiistoire, £t, le ctour tout ému d'ua mnoceut piuisir, Avec les jeunes gens se sentaient rajeunir. Bt moif lé front penoiié près de la cheminée.

illILE ET AMTONT DESCHAMPS.

le passais bien souvent toute une matinée,

Ain>i qu'un pèlerin au coin do l'àlre aî^sis,

Ecoutant ces beaux vers et tous ces Ijcaux récits.

Et recueillant, muet, les paroles savantes

Qu'épaochaient a grands fluU ces bouches éloquentes;

Et, daqs u^on joigne tein, If» Tey^nt fermenter,

Mtendais que mon tour f&t veno de chanter.

Il est venu ce leur l... He voUà dans la lice,

Bt iepuii oe noment aa atreoe rappUee

A broyé tous mes os sous OOd dont de fer^

Et m a jeté vivant aux flammes do l'enfer;

Car niun destin »^îait d'iVouter les poëtos,

Mes lèvres auraient dû toujours rester muettes.

11 fallait (juc co seuiiiiiont de malaise suprême, cette impuissance de se conduire dans la vie , fClt- bien fort pour (p'un mariage sympathique dût être rompu. Une jeune fiUe qui Taimaii dut renoncer à lui, et ne s'est point mariée depuis, afin de garder pour elle, et on elle seule le nom de sa veuve. Antony fut-il aussi attristé ? Il a dit dans un de ses vers:

J'ai passé vingt-cinq ans sans me sentir un cœur.

Mais voici peut-être le remords :

•ftnn#iit mal ot tt« noitt le viagHieur da déoenbra, J*ai Csil un rôve triste, et fal yq dms oia chambre. Tendue en noir, ainsi qua dans un jour de deuil, Une femme au front pur et debout prés du seuil 1 C'était celle qui vient toujours à ma pensée, Belle et grande, aux yeux bleus, à la taille élancée. Qui, l'an dernier encor, d'un ton plein de douceur, Mi disait ; Antony, — comme aurait fait ma sœur.

Antony Deschamps part. Bien que des souvenirs de

Naples et de l'Italie remplissent ses poésies, le spleen impitoyable jeta sur lui son ombre jusque sous ce ciel embrasé. Etait-ce par une sorte de procédé homœopathique qu'il vint chercher un asile contre le spleen en An^^Ieterre

^ qui l'inventa? Toujours est-il qu'il en revint malade, et

IMB G0UL188I8 DU PABSâ

que Ton vit enfin, spectacle navraiit! Antony Deschamps implorer lui-même l'interdiction , demandant à des juges un conseil judiciaire comme une sauvegarde, plaidant Tinsanité de son esprit dans le langage de la discussion la plus logique et abdiquant, en pleine raison; la tâdie trop lourde de la dii eclion de ses propres affaires et du gouvernement de sa vie. Le fait fut incompréliensible pour tous ceux q[ui Tavaient connu antérieurement. La face calme d'Antony, il est vrai, semblait frappée de mort. C'était l'immobilité d*une douceur livide; mais d'ailleurs, pour les habitudes, un dandy, d'une rare distinction de manières y assidu aux représentations lyriques (Mosart, Meyerbeer, Rossini, Gimarosa, et tous les maîtres de Tart ont leurs applaudissements dans ses vei^s), donnant des raoùts hebdomadaires intéressants où se réunissaient tous les poètes dont les noms reviennent à chaque instant sous

sa pliinio.

C'est dans une de ces soirées, je le rappelle, qu'Alfred de Musset, adolescent, révéla brusquement, en lisant D. PaêM, les audaces de sa fantaisie cavalière et fit entrevoir

à travers les exubérances extravagantes de sa première manière, le sillon lumineux qu'il devait tracer dans Tart. Antony Deschamps causait littérature de la façon la plus attachante et jamais l'expression ne faisait défaut à Targumentalion de cet « insensé » disert. Adepte décidé de Técole nouvelle, admirateur et traducteur de Shakespeare, avant de l'être de Dante, il dessinait'cependant un schisme dans le cénacle romantique. Les tirades t à effet » ne lui plaisaient pas, môme chez Victor Hugo, à qui pourtant il s'adresse en hémistiches enthousiastes en vingt endroits. Son idéal était le c natf dans Tari. > Sous ce point de vue, il a de grands rapports avec Auguste Barbier. Mais s'il lui est arrivé souvent de ne pas distinguer.

Amilb bt amtomt DKseiuifra.

comme l'auteur «le la Curco, la simplicité de la naïveté, quelquefois môme de la platitude , il est loin» il faut Ta- Touer» d'avoir rencontré aussi souvent que ce dernier le sublime dans le spontané et la grandeur dans le trivial.

Gependaut, je n'hésite pas à le dire, Ântony vaut mieux que rindifférenoe où sa vie retirée» ou sa muse valétudi* naire ont laissé généralement le public intelligent. J'emprunte mes preuves à son recueil : Dernières paroles (on voit dans ce triste titre ce qu'était alors au dedans de luimôme cet homme de trente-cinq ans), recueil qu'il a dédié à son firère; car les soins et les sympathies ont toujours uni ces deux natures si disseml)lahles d'allures, si divergentes de talent. Les huit vers d'Antony qui suivent son l'homme en même temps que le poète :

Amis, ramour do Dieu, de Vart et de la femme Est le seul aliment digne d'une beîle âme. Celui qui ne sent pas, au midi de ses jours, Habiter en lui-même un de ces trois amours. Est. mauvais à mon sens, et, fùt-il populaire, Jè te tfons enfanté dans un Jour de colère, Kk je ne Tbadrait pas, pear foif fragile bien. Porter dan$ ma poitrine un oœar pareil an tien.

N*y a-t*il pas dans le morceau juvénalesque qui suit quelque chose qui serait eneore vrai aujourd'hui:

Done, bien <pi*en ces beaux joan la féconde indottrie Gonm de lea trésors te sol de la pétrie,

Qu'une fausse Thalle, opprobre de la scène, Chaque soir à nos fils montre sa Tace obscène, Et qu'au lieu do rhcrcher à co-riger les mœurSt Elle jette partout le vice dans les cœurs ; Que la mauvaise foi, l'ignorance et l'envie, Ces trois chiennes sans yeux, poursuivent le génie; Que des gens sans aveu, sans foi, ni sentiment» Dans tous les éarrefoors parlent de dévouement; Qne de cet heqpeox temps la Jeunesse dorée, Be ciiptfe et de vin eacor tout enivrée.

pour dMralfi, •« 9êêêêM, m tatflM MrrMx» Vooeupt d* traiitr les rMM dft elieYMuc« Tandis qu'au même instant, à ses pieds, snr la terr^ La grande race humaine expire de misère..**

foar cet amour de l'or, ardent* universel, Four le culte assidu de cet ignoble autek

Ce siècle ayant fini sa brillante carrière,

Et, roimne ses aïeux, ayant fait sa poussière.

Par rinHexiblo doigt do la postérité,

Entre les plus mauvais un jour sera compté.

Voici plus loin le mAmB sentiment :

La sainte poésie et la miisi<iiie sainte, Paris, ne régnent pins dans ta oonpahle enceinte ; Hais» Muna an tempe impnr dts antiques Gésafi» La danse à l'oril laa^ le damier dea beanx-arta,

Et la cbanson lubrique, et la peinture obscènei Le drame sans pudeur, opprobre de la scène,

Et Plutus, dieu de l'or, chargé de sacs pesants,

Et tous les dieux du ventre, et tous les dieux des seiW,

Si bien que le burin, en gravant votre histoire.

Appellera ce temps le second Direilnirc.

Ce règue de la chair puurtant devra finir,

Et ce n'est pas à vous qu'appartient l'aveliir.

J'y joins encore ce cri d'horreur contre la guillotine , qui se résume dans un très-beau vers :

Mais si, le long des quais, les jours étant venus,

La rouge guillotine élevait ses bras nus.

Alors, frappez, marteaux, et vous, fourebes pesantes,

Abattez, renverses, et sous vos dents puissantes.

Faites craquet ses os, et, lambeau par lambeau»

Décbirez reffrontée, avant que son copteau.

Luisant comme Tèclair au fort de la tempéte|

Ne Jette au vil panier une coupable tête ;

Car, après le coupable, il faudrait l'innocent.

Ce monstre-là buvant toute espèce de sang.

C'est de 1831 à 1835 que sévit la crise aiguë de la maladie d'Autony. Aussi ïêB Dermè^eê pêMiêêf parues ea 1885, recueil où se fbndirent quelques publicattonfi flBdtes

ihoiiB nr AMTOirr dbsobamps. 481

précédemment, notamment les Satires politiques, est littéralement coupé (le gémissements poétiques et retentit d'exclamations douloureuses, où l'écrivain n'épargne pas même au public le bulletin de ses maux, les détails d'une médication qui le torture 1

Si je ne parle pas de la traduction très-remarquable qu'il a donnée de Dante (1829), son principal titre littéraire, d'après M. Yapereau, écho assez âdéle de l'opinion, c'est que le but de cet article est surtout de faire connaître l'homme chez Antony (sur ([ui le Dictionnaire des Coutemporains n'a donné que quelques lignes), et que ce n'est pas naturellement dans une traduction qu'il faut le diereher.

La dernière et la plus longue période de sa vie se reflète avec fidélité dans son dernier recueil ; Résignation, Notons quHl est, comme le premier, dédié à son frère. Dans cé

seul nom de dédicace répété à quatre ans de distance, il y a réloge persistant des deux hommes.*

Dans ce demies recueil , les teintes sont adoucies. La douleur n'y est plus que du malaise et la colère que de la sévérité triste. J'ai trop abusé des citations pour avoir môme le droit de continuer à rendre mon article meilleur par les vers que par la prose.

Aussi, ne £érai-je que de très-petits emprunts au der* nier livre d'Anton^, et uniquement parce qu'ils ont un intérêt presque actuel. Bes vm sur la Malibran nous

pi'ouvent que l'exploitation des grands talents, — la traite des blanches en musique, — avait commencé avant notre époque, et la seconde citation, reilU«nt dans Tordre politique, vient aujourd'hui si à pro})os, que l'on se demande si ce langage màle d'une àme honnête ne sort pas en ce mentent de la tombe d' Antony.

4tt LIS GOIIUS8B8 BU PASSÉ*

Page 1