LES NOCES DU PRINCE MAURICE
L'arrestation de Philippe d'Allié causa, comme bien on le pense, un grand émoi dans Turin.
La régente fit mander l'ambassadeur au palais, et là, en présence de toute la cour, avec une irritation qui fut malignement interprétée, elle l'accabla de reprocbes.
Elle fit aussitôt partir M. de Montafié avec mission d'exiger de Richelieu la mise en liberté de 3Ôn ministre.
Michel d'Emery, ayant appris, de son côté, la fuite du duc Charles-Emmanuel, désormais
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sauvegardé par les remparts de Montmélian de toutes les entreprises qu'on eut pu tenter contre sa personne, s'emporta en récriminations haineuses. Fort de l'appui du cardinal, il oublia le respect qu'il devait à une fille de France.
Les princes Thomas et Maurice, en habiles politiques, se tinrent à l'écart de ces discussions.
Leur paix avec la duchesse n'était point assez solidement conclue pour qu'ils ne cherchassent pas à se ménager un allié au cas où, mécontents d'avantages moins réels qu'honorifiques, ils se verraient refuser une influence légitime dans les afi^aires de l'Etat.
Ce fut pour cela que le marquis d'Ars, auquel nous conserverons son nom de Fabio Lambertenghi, renonça au plaisir de conduire luimême son prisonnier à Vincennes et revint à Turin, poste où il sentait qu'il serait utile, à un moment donné.
Le marquis de Lescheraines voulait, à son
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tour, se plaindre de l'odieuse tentative de rapt commise par le grand chambellan ; il en fut dissuadé par Maurice de Savoie, qui lui fît comprendre qu'il n'aboutirait à rien et que tout au plus obtiendrait-il une réparation dérisoire.
Au milieu des préoccupations qui absorbaient alors Chrestienne, quelle attention accorderaitelle à ces plaintes? Le vieillard pleura, mais il se tut.
Le dernier mot de la récente à d'Emery fut celui-ci :
— Monsieur, vous appartenez à mon frère, et je ne puis rien contre vous, mais la grâce de celui qui vous tuera est signée d'avance.
Ce qui effraya tellement l'ambassadeur qu'il courut écrire au roi pour lui demander son rappel. 11 fut^ en effet, remplacé peu de temps après par M. d'Aiguebonne.
La -cour et la ville furent divisées en trois camps.
Les uns prirent chaudement le parti de Philippe, c'étaient les partisans les plus dévoués
LES cours D'EPÉE
de Chrestienne ; les autres. Espagnols et Français, approuvèrent son arrestation, tout en blâmant la félonie de d'Emery; enfin les princes, leurs gentilshommes, les Piémontais, jouèrent d'indifi^érence et laissèrent croire qu'ils se désintéressaient de la question.
Cette division fut la cause de nombreuses querelles; le prince d'Oneille vint voir la régente, quand il sut qu'elle l'accusait d'avoir été le complice de Richelieu. Il se défendit vivement, blâma sans réserve ses frères de Rive et d'Andorno qui, par leur présence, avaient fait supposer qu'il approuvait la mesure illégale dont le favori était victime.
Ce fut au milieu de ces tristes circonstances qu'eut lieu le mariage de Maurice de Savoie, créé prince d'Oneille et comte de Barcelone, avec sa nièce, la princesse Louise.
Le pape lui ayant accordé les dispenses nécessaires, il n'eut plus qu'à résigner entre les mains du chancelier de l'Annonciade, l'évêque de Maurienne, ses bénéfices de Saint-Michel de
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la Cluse, de Saint-Benig-ne, de Saint-Étienne d'Ivrée, de Cazanova, de Saint- Jean-de.s-Vig-nes de Soissons.
Cette renonciation lui enlevait un immense revenu, et on ne lui donnait en échange qu'un raaio-re apanag-e et une dot peu considérable.
Aujourd'hui, la fille d'un banquier est plus richement pourvue qu'autrefois une princesse de sang royal.
Maurice fut accompagné à l'autel par le prince de Carignan, son frère, et le duc de Nemours, son cousin.
Tous les membres de la famille ducale étaient réunis dans la chapelle du palais, avec le notaire de la couronne, le chancelier, le maréchal, le grand écuyer, le grand chambellan, les présidents du sénat et de la chambre des comptes, le trésorier général et le grand veador.
Le reste de la cour attendait dans la galerie d'Argent.
La cérémonie fut courte. Si la duchesse, en
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tant que souveraine, voyait dans cette union un gage assuré d'une paix durable, son cœur de mère saignait, car elle sacrifiait sa fille aux dures nécessités de la politique.
— Ma sœur, dit-elle avec amertume à la princesse de Carignan, lorsque Tofiiciant bénit les anneaux, je fais comme ce fameux comte Ugolin dont parle Dante, qui mangea ses enfants pour leur conserver leur père. Ali ! ni ma sœur d'Angleterre ni moi ne sommes heureuses !
Charles Stuart est en passe de perdre sa couronne, et je me souviens qu'un astrologue prédit à Henriette qu'elle serait veuve d'un roi que ses propres sujets condamneraient à mort et feraient décapiter... Et l'on dit : € Heureuse comme une reine! »
Lorsque la duchesse, ayant à sa droite le prince Maurice, qui donnait le bras à l'épousée, rentra avec lui dans la galerie, on examina curieusement leur contenance.
La pâleur de Chrestienne, le tremblement
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nerveux qui l'agitait, le sourire forcé du prince, donnèrent lieu à bien des commentaires.
Henri de Puplinge, retiré dans une embrasure de fenêtre, était assez indifférent à ce qui se passait autour de lui.
Il regardait Philiberte, nommée surintendante de la maison de la princesse Louise, et qui se tenait, entourée des demoiselles d'honneur, sur le passage du cortège.
M. de Lescheraines et quelques autres seigneurs, placés devant lui, causaient à demivoix.
Quel ne fut pas son étonnement lorsqu'il vit Ascanio Bobba, après avoir rempli les devoirs de sa charge, quitter, sur le seuil des appartements ducaux, les g-rands officiers, faire volteface, et se diriger lentement de son côté!
Il vint aussitôt se mettre au premier rang, et, comme Ascanio l'abordait, avec sa désinvolture habituelle :
— Encore vous, monsieur de Graglie? lui dit-il.
Le marchesino salua. S'adressant d'abord au marquis de Lescheraines, il prit ainsi la parole :
— J'ai commis au préjudice d'une personne qui vous tient de près, monsieur, une action déloyale, perfide, indig-ne d'un gentilhomme. Je veux vous en demander publiquement pardon, afin que vous sachiez bien que je suis au désespoir de vous avoir ofi'ensé, et que je n'ai rien tant à cœur que de vous en donner une éclatante satisfaction. Et vous, monsieur, poursuivit-il en se tournant vers Henri, vous que j'ai sottement poursuivi d'une rancune sans motif autre que la jalousie que je ressentais de votre subite élévation, je vous supplie de croire que mon plus vif désir est d'être admis désormais à faire partie de vos amis. J'ai le malheur d'avoir de grands travers, l'exemple de vos mâles qualités m'en corrigera peutêtre.
Le vieillard et Puplinge, surpris au plus haut point de ce langage plein de franchise, gagnés
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par l'accent pénétré, le geste à la fois cordial et digne de celui qui réparait si noblement ses torts, sentirent leur colère désarmée.
— Ah! monsieur, dit Puplinge, il n était pas besoin d'en dire si long, et il suffisait que vous me tendissiez votre main : sans hésiter je vous aurais donné la mienne.
— Monsieur de Puplinge, quand un homme de cœur a des torts, il doit les reconnaître hautement.
— Vous réparez noblement les vôtres!
Les témoins de cette scène ne purent s'empêcher d'admirer le tact dont Ascanio venait de faire preuve. Henri lui prit la main avec une familiarité charmante :
— Vous voilà donc convertir reprit-il doucement.
— J'ai connu intimement votre père, marcliesino, dit M. de Lescheraines d'un ton solennel. Je vous assure qu'il serait plus fier de ce beau trait que de tous les honneurs que vous
pouviez apporter à votre maison. Puplinge, il
faudra que dou Ascanio Bobba soit du festin de noces.
Henri prit à part son nouvel ami.
— Vous étiez à l'ambassade? lui demanda-til. Qu'a-t-on fait de M. d'Aglié! Peut-être expire-t-il à cette heure au fond d'un souterrain de Pignerol?
— Non pas. Grancey le mène à Vincennes. J'ai fait tout ce que j'ai pu, Puplinge, je vous l'assure, car il me peinait de voir des gentilshommes servir les passions, les haines du cardinal-ministre. Cela me fait penser que j'ai une mission à remplir. Voyez là-bas, entre Cadet la Perle et d'Hocquincourt, cet homme qui s'ingénie à se donner des airs de bravache. Cette manière de Rodomont est un sbire de Richelieu...
— Je le connais, dit Henri, je lui dois une volée de bois vert. C'est lui qui a mis la main sur M. d'AgHé, n'est-ce pas? Comment ose-t-il encore se montrer ici? Figurez-vous qu'il me vint convier à cette médianoche française...
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— Ah! si VOUS aviez été là! interrompit Ascanio.
Henri lui montra d'un geste éloquent le bandage qui entourait son bras. Ascanio rougit.
— EL bien ! reprit-il, c'est à ce matamore que je dois parler de la part de Son Altesse.
Les deux jeunes gens se prirent par le bras et traversèrent la salle, au grand étonnement de ceux qui savaient quelles raisons ils avaient de se haïr.
Un groupe se forma derrière eux, car, en passant, Ascanio dit à quelques-uns de ses amis qu'il s'agissait d'une chasse à la bête fauve; que l'animal traqué était coiffé, et il montrait du doigt Fabio Lambertenghi, entouré de plusieurs officiers de l'armée française.
— Il y a quelque chose de dérangé dans la machine sublunaire, dit le comte d'Ostana, en interpellant Ascanio. Qui vous eût vus tous les deux, hier, aurait évoqué les ombres d'Etéocle et de Polynice. Aujourd'hui, vous êtes Nisus et Euryale.
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— Pas plus que vous n'êtes le satyre Marsias, riposta impertinemment Henri.
Le capitaine Fabio commençait à donner des signes visibles d'inquiétude. Il parlait à ses voisins avec vivacité, se démenait, battait du pied la mosaïque-du parquet, mettait en évidence la large coquille ouvrée de sa dague et tourmentait la dragonne de soie enroulée autour de son épée.
Le comte d'Harcourt, assez mal à son aise, frisait sa moustache d'un air insouciant et s'écartait peu à peu de l'aventurier, imité en cela par la plupart des officiers, qui devinaient une méchante affaire.
En voyant Ascanio et Henri s'avancer de son côté, suivis de quinze ou vingt courtisans, tandis que M. d*Harcourt et les autres s'éloignaient, Fabio pâlit et recula.
Ascanio le toisa des pieds à la tête en faisant une moue dédaigneuse :
— Vous êtes le capitaine d'Ars y lui dit-il du bout des lèvres en laissant tomber sur lui un regard de profond mépris.
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— Oui, cher marquis, vous me connaissez...
— Son Altesse Royale la duchesse régente de Savoie ne veut chez elle ni espions, ni alg-uazils, ni assassins à gages. Elle m'a chargé de vous le dire, et je m'acquitte de ma- charge, quelque répugnance que j'éprouve à me commettre avec un homme tel que vous. Il vous est accordé quarante-huit heures pour vous rendre au delà de la frontière.
Le visage de Fabio se couvrit d'une pâleur terreuse, sa poitrine se gonfla, ses yeux s'injectèrent de sang.
— J'obéirai, monsieur! répliqua-t-il. Mais je pense que vous vous trouverez en même temps que moi sous les murs de Pontcharra.
— Pourquoi faire y
— Pour mesurer si nos épées sont de même longueur.
^Ascanio poussa un bruyant éclat de rire.
— Messieurs, vous entendez : on me chasse, dit l'aventurier aux officiers français qui se groupaient autour de lui. Ne protesterez-vous
point contre cet odieux abus de pouvoir t Lesquels d'entre vous seront mes témoins ?
M. d'Harcourt haussa les épaules. M. d'Hocquincourt pirouetta sur ses talons et tourna le dos. Le baron de Comborn se mit à ricaner.
— Allons donc î murmura La Mothe Houdancourt, dont l'accent sarcastique produisit sur le capitaine l'effet d'un coup de fouet qui lui aurait cing-lé le visage. Est-ce que nous vous connaissons, honorable capitaine? Madame de Savoie est la maîtresse chez elle, et nous comprenons fort bien qu'elle se prive du... plaisir de vous y voir.
— Me battre avec vous? ajouta le marquis de Graglie. Vous y perdriez, capitaine!... J'oublie souvent ma bourse chez moi quand je me rends sur le terrain.
Ce sanglant outrage fit bondir Fabio, qui arracha sa dague du fourreau.
— Permettez, dit Henri en lui arrêtant le bras, ceci passe la plaisanterie. Rengainez ce joujou et souvenez-vous que c'est à moi, Henri
de Puplinge, que vous devez de n'être point pendu haut et court sur la place de la Commune.
— Ainsi, dit Fabio en lui décochant un regard de menace furieuse, c'est à vous que je dois ce qui m'arrive ! Rira bien qui rira le dernier, jeune poussin au poil follet!
DU DANGER QO'iL Y A, SOIT A FRAPPER UN CUIEN ENRAGÉ, SOIT A DÉVOILER LES SECRETS d'uN MAL- HONNÊTE HOMME.
Le mariage de Henri de Puplinge avec mademoiselle de Lescheraines était décidé, et l'on fixait à une date très rapprochée sa célébration.
Grâce aux actives sollicitations du prince Maurice et aussi à la gratitude que la régente conservait au fond du cœur à ce jeune homme, il devait recevoir en se mariant le titre de comte de Miolanais, et il serait stipulé dans le contrat que les autres titres du père de Philiberte, ainsi que toute sa fortune, seraient son héritage.
En quelques semaines, le pauvre hobereau, arrivé à Turin sans autres ressources qu'une centaine de pistoles et sans amis, avait, comme on le voit, fait un chemin rapide.
Cependant, il ne paraissait point s'en enorgueillir. Il conservait cette attitude modeste qui convient aux parvenus.
Peu prodig-ue de son amitié, on ne lui connaissait aucune liaison particulièrement intime. Il vivait simplement, sans aucun faste, n'ayant pour le service que son Breton qui le morigénait parfois, oubliant les lois de l'étiquette.
Ceux qui ne savaient pas pourquoi la régente protégeait en secret M. de Puplinge murmuraient de ce que l'on fût si prodigue de faveurs à son égard, alors que tant de gens sollicitaient des faveurs bien moindres. L'on se demandait aussi par quelle raison M. Lescheraines, qui aurait facilement trouvé un duc pour gendre, choisissait un simple anobli, petit-fils d'un paysan.
C'est que la régente et le prince Maurice, en
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se concertant pour obtenir à leur protégé la main de PLiliberte, avaient encore suivi la politique du jour et voici comment :
Si un très grand seigneur, déjà puissant par sa naissance, ses alliances et ses ricliesses, épousait cette jeune fille, héritière d'un nom illustre et d'immenses domaines, il se créait aussitôt une famille qui, de même que celles de Montmorency, de Lorraine et de Rohan en France, prétendrait accaparer une part d'influence trop prépondérante dans les affaires de l'État.
Or, les ducs de Savoie n'avaient jamais souffert rétablissement, chez eux, de grands vassaux, comme ceux que Louis XI avait eu tant de peine à abattre.
Il fallait donc à Philiberte un mari qui ne diit son élévation qu'à sa femme, que l'on pourrait toujours abaisser par cette raison et qui, ébloui de sa grandeur soudaine, ayant satisfait toutes ses ambitions, assez prudent pour ne rien demander de plus, serait lié par une reconnaissance forcée.
En outre, cette union disproportionnée désagrégeait le corps de la noblesse, qui tendait ouvertement à se rendre indépendante du souverain.
Henri, chef d'une famille dont les cadets refuseraient de le considérer comme tel, serait toujours un serviteur et jamais un obstacle. Enfin, puisqu'il est constant que deux politiques, même en s'accordant, cherchent à se tromper, la régente et son beau-frère agissaient chacun sous l'influence d'une arrière-pensée.
La première songeait à remplacer auprès d'elle Philippe d'Aglié, par un homme de qui Richelieu ne pourrait prendre ombrage.
Le second se disait quil s'attachait à jamais un homme dont les qualités étaient de celles qui mènent au sommet de l'échelle et font, suivant les circonstances, les Sully ou les Semblançay.
Se voyant ainsi favorisé, Henri sentait s'éveiller en lui des sentiments jusqu'alors inconnus. La fièvre ambitieuse le prit.
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11 se dit (|ue, jeune, riche, bien titré, aimé d'un prince qui faisait pièce au plus g-rand homme d'État qui rég-nât alors en Europe, signalé à la reconnaissance d'une princesse pour des services que les femmes récompensent volontiers, à Taurore d'un règne qui promettait d'être long et brillant, parce qu'une réaction inévitable se fait chez les nations comme chez les individus, ayant cette chance extrême de plaire également à l'un et à l'autre parti, de ne s'être ni compromis ni engagé, il n'était rien à quoi il ne pût aspirer, soit qu'il continuât de porter l'épée, soit qu'il étudiât cette science diffuse et dangereuse dont Nicolas Machiavel écrivit les premiers principes.
Honnête pourtant, religieux, enthousiaste et généreux, il manquait des vices qui sont nécessaires aux disciples. du Florentin. Il se jura à lui-même qu'il resterait tel et ne ferait aucune concession aux nécessités prétendues qui sont des transactions coupables avec la conscience et que les hommes politiques admettent
volontiers quand leurs intérêts sont en jeu.
Mais, quand il eut réfléchi, il put se convaincre que, si la lig-ne droite est, en géométrie, le trajet le plus court d'un point à un autre, en politique il en est autrement, et que, pour arriver au but, il faut le plus souvent suivre des voies tortueuses, descendre au fond du précipice et remonter l'autre bord, escarpé, hérissé d'obstacles, en s'accrochant aux ronces et sans regarder derrière soi.
— Que ferai-je, s'il faut oublier Dieu, les lois, la conscience y se demanda-t-il avec angoisse.
Il n'osa résoudre la question et préféra ne plus y méditer. Il agirait suivant les besoins du moment, et il espérait qu'il pourrait toujours observer le respect dû à ces trois juges. C'est ainsi que l'on se fait illusion et que l'on se promet d'échapper au dur « aiU nefas » que le diable murmure à l'oreille des ambitieux.
Charles Gouffier de Puplinge qui arriva avec sa fille Agnès à Turin, le jour même du ma-
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nage du prince Maurice, lut ces peusées sur le front de son fils dès le premier coup d'œil qu'il lui donna.
Le vieux gentilhomme avait trop longtemps vécu dans le palais des grands pour se tromper à ce regard indécis, terne, fuyant, à ces tempes jaunies par les rides, à ce sourire contraint à peine ébauché, à ces joues pâlies qui remplaçaient le franc regard, le gai sourire, le teint rose et frais de l'adolescent naïf et bon, sage et prudent, que deux ou trois mois auparavant il avait accompagné de son rustique manoir à la grande route.
La gentille Agnès mit ce changement sur le compte des fatigues du service et se livra, sans arrière-pensée, à la joie de revoir son frère aîné, de s'occuper des préparatifs du jour solennel qui devait changer sa destinée. Le marquis de Lescheraines et sa fille accueillirent cordialement ces hôtes.
Celui-là fut enchanté des manières simples et nobles en même temps du père d'Henri, qui,
élevé chez le duc de Nemours, conservait cette haute courtoisie, privilège des classes supérieures.
Philiberte aima tout de suite la gracieuse et douce Agnès, qui se montrait fort étonnée de tout ce qu'elle voyait, n'ayant jamais quitté ses montagnes.
Les deux familles passèrent ensemble tout le reste de la journée. M. de Lescheraines voulut que ses nouveaux alliés acceptassent son hospitalité.
L'entretien se prolongea fort tard, si bien que, lorsque Henri prit congé de sa fiancée, le couvre-feu était sonné depuis longtemps.
On lui offrit de le faire accompagner par un page, mais il refusa en riant.
— Que penserait-on, dit-il, d'un officier qui aurait peur de s'aventurer dans les rues de la ville, alors que le plus timide bourgeois va et vient, .sans e.stoc, et sa lanterne à la main?
Il s'enveloppa de son manteau, descendit lestement les degrés de l'escalier d'honneur
DE M. DK PUPLINGE. 313
et traversa le vestibule où veillait un valet.
— Monseigneur, lui dit cet liomiae, un individu suspect a rôdé longtemps autour de l'hôtel. M'est avis que mieux feriez de vous tenir en garde.
— Bail! c'est quelque tirelaine en quête d'un placide bourgeois!... Mais le conseil est bon. Je vais tenir mou épée nue sous ma cape.
Il franchit le seuil après avoir examiné prudemment la place et ses abords.
D'épais nuages gris voilaient le ciel et présageaient un prochain orage.
Par intervalles l'horizon s'embrasait de lueurs violâtres et de sourds grondements se succédaient sans relâche.
Henri marchait fort vite en fredonnant un air de chaconne.
Au détour de la rue voisine, il vit une ombre noire se détacher de la muraille et courir sur lui. *
— Holà! cria-t-il d'une voix sonore en fendant l'air de son mince carrelet d'acier qui sif-
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fia en pliant : tirez au larg-e, brave homme. Je n'ai pas le temps de m*arrêter.
L'inconnu fit un bond de tigre, évita l'épée qui le menaçait et saisit Henri à bras le corps, en même temps qu'il brandissait un large poignard.
— Oh ! oh ! s'écria Puplinge, déconcerté par cette attaque soudaine, il paraît que c'est sérieux, mon brave! Savez-vous bien que vous vous adressez à forte partie !
Sans lui répondre, le bandit s'acharnait après lui, cherchant à le faire tomber, et revenant à la charge avec une ardeur nouvelle chaque fois qu'il était repoussé.
Henri, qui croyait se défendre contre un simple voleur, prenait gaiement la chose et s'inquiétait peu de l'issue du combat.
— Si c'est à ma bourse que vous en voulez... dit-il en ricanaut.
L'autre, évitant la riposte, se jeta sur lui. Le jeuue homme le repoussa avec une telle violence que son épée se brisa en plusieurs tron-
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çons. Assurant alors avec son mouchoir la pointe affilée, qu'il ramassa vivement, il se tint sur la défensive.
Le bandit revint à la charge et une lutte terrible s'engagea.
Leurs ràlements se confondirent, entrecoupés de gémissements et de hurlements de rage. Quelques fenêtres s'ouvrirent, mais des prudents bourgeois aucun ne se hasarda à secourir celui qu'on attaquait.
Henri enlacé par deux bras nerveux, sentait ses mouvements paralysés et se débattait sous cette étreinte formidable. Renversé violemment sur le sol, sa tête heurta un pavé avec un bruit sourd.
Il se releva, mordit son agresseur à la cuisse, porta les mains à sa gorge, et, le soulevant avec une force inouïe, le jeta pantelant contre une borne. Un rauque soupir s'échappa de sa poitrine après cet effort suprême. Il fit un pas en avant et chancela.
Mais l'assassin, quoique blessé et las, bondit de nouveau jusqu'à lui.
316 LES COUPS D'ÉPÉF
Henri se vit perdu. Il se cramponna convulsivement au marteau d'une porte et se mit à frapper à coups précipités.
Soudain ses bras se détendirent, la lame du poi^ard venait de lui traverser le bras. Il se retourna, mais il reçut un coup de poing en plein visage, et le bandit, sans lâcher prise, le cribla de blessures.
— Au secours î au secours ! cria Henri d'une voix étouffée.
Il tourna sur lui-même, ses genoux fléchirent; il tomba, les bras étendus en croix. L'assassin se pencha sur lui :
— Monsieur de Puplinge, dit-il en ricanant, me reconnaissez-vous? Je suis votre ami de l'auberge d'Aveillane !
— Fabio! murmura Henri, dont le corps se raidit.
— Oui, Fabio... vengé.
Et, repoussant du pied le corps de sa victime, le capitaine s'enfuit, en voyant apparaître, au bout d'une rue, les archers du guet. Ceux-ci,
DE M. DE rurUNGE.
trompés par un effet d'acoustique, passèrent non loin de là, enfilèrent une rue voisine et disparurent.
Alors Henri se demanda avec terreur s'il allait mourir là, à deux pas de la maison de sa fiancée, où son père et sa sœur devisaient gaiement.
Il appuya une main sur la blessure qui trouait sa poitrine et se mit à ramper lentement.
L'orage se déchaîna soudain. La pluie coulait à flots, l'air chargé d'électricité s'illuminait des clartés sinistres de l'éclair. La foudre agissait.
Après une heure d'efforts inouïs, de souffrances inénarrables, le jeune homme arriva à la porte de l'hôtel de Lescheraines.
Épuisé de fatigue, affaibli par l'énorme quantité de sang qui jaillissait de ses blessures, il s'étendit, palpitant, sur les marches du perron.
Le contact du marbre glacé lui procura uue sorte de soulagement. La fièvre le brillait. Il posa sa langue sur la dalle mouillée.
Puis, se dressant peu à peu, lentement, il tira la corde de la cloche qui résonna aussitôt.
Le portier vint ouvrir, étonné de ce bruit à cette heure indue. Au cri qu'il poussa quand il reconnut, dans ce cadavre déjà défiguré par la mort, le fiancé de sa maîtresse, tous les hôtes de la maison accoururent.
Philiberte, agitée de sombres pressentiments, arriva la première sous le vestibule.
— Oh ! cria-t-elle, éperdue, à la vue de son fiancé tout sanglant, qui Ta frappé?
Le moribond lui donna un sublime regard de tendresse et répondit :
— Fabio!
Sa tête s'inclina sur son sein, et ses yeux se fermèrent...
CÛMMEM, APRES AVOIR EPOUSE « L\ EXTREMIS >> LE MALHEUREUX HENRI DE PUPLIXGE, MADEMOI- SELLE PHILIBERTE EMPLOYA LA PREMIÈRE NUIT DE SES NOCES.
Philiberte, atterrée, plus livide que ce cadavre, s'affaissa sur elle-même.
A ce moment apparurent M. de Puplinge, que soutenait le vieux Lescheraines, et derrière eux Agnès éplorée.
Cette enfant, si fciible et si humble, fut de tous ces gens frappés de stupeur la plus vaillante. Elle sécha promptement ses larmes.
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donna des ordres, secourant Philiberte qui se mourait, navrée de douleur, si bien que, peu d'instants plus tard, Henri reposait dans un vaste lit à colonnes qui occupait près du tiers d'une chambre tendue de tapisseries à personnages.
Un chirurgien, mandé en toute hâte, le pansait : il n'avait pas moins de dix-sept blessures.
Son bras gauche, avec lequel il avait paré, était littéralement haché : les chairs se détachaient de l'os par lambeaux.
Il fallut des ménagements infinis pour laver ses membres couverts de sang coagulé. Mais les mains d'Agnès ne tremblèrent que lorsqu'elle eut achevé cette tâche.
Le vieux Gouffier, assis au chevet du lit, ne détournait point son regard de cette figure d'où la vie semblait s'être déjà retirée.
Le marquis de Lescheraines vint à lui et lui dit quelques mots à voix basse. Le vieillard répondit par un signe d'adhésion.
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-il V
— Ala sœur, deaianda Philiberte, vivra-t-il Agnès secoua la tête et montra le ciel.
— Il faut un miracle! dit gravement le chirurgien.
Le blessé ouvrit les yeux et, d'un regard, appela sa fiancée :
— Philiberte... je souffre... horriblement... Je vous aime... je vous aimais... Faut-il... faut- il mourir à vingt ans!... Oh ! retirez cette lame qui lacère... ce froid del'àme... cette ardeur brûlante... Au secours!...
La jeune fille redevint la femme courageuse qu'elle était. Elle redressa sa taille voûtée, raffermit son regard. Elle s'approcha de son père et s'agenouillant devant lui :
— Monsieur, lui dit-elle, faites que du moins il me lègue son nom afin que j'aie le droit de le pleurer... et de le venger, ajouta-t-elle tout bas.
— J'y ai pensé, ma fille, répondit Lescheraines en la relevant. On est allé quérir le père. Jean de Montcalier, le tabellion, les témoins.
En eâ'et, un quart d'heure après, le capucin.
les marquis de Graglie et d'Andorno furent introduits.
Le tabellion apportait le contrat rédigé d'avance et qui devait être signé à quelques jours de là en grande pompe.
Henri, par un effort de volonté énergique, chassa le délire qui s'emparait de lui. Une expression d'orgueil satisfait éclata sur ses traits, lorsqu'il entendit lire les clauses qui stipulaient sa substitution aux noms et armes de Miolanais-Lesclieraines .
Une larme mouilla sa paupière, quand il apprit qu'une pension de six mille livres et une dot de trente mille livres étaient accordées à son père et à sa sœur. Les mœurs du temps autorisaient cet étrange bénéfice.
Il signa d'une main ferme.
Ces formalités remplies, le père Jean procéda à la célébration du mariage. Il récita les prières de l'Eglise si consolantes, même au chevet de ce mourant à qui le temps échappait, mais pour lequel allait s'ouvrir l'éternité.
DE M. DK PDPLINGE. 323
Une indicible émotion s'empara de tous les assistants lorsqu'il prononça d'une voix g-rave les questions consacrées :
— Jacques-^Iarie-Henri Gouffier de Puplinge, consentez-vous à prendre pour épouse Anne- Philiberte de Miolanais, ici présente?
— Oui! répondit Henri., dont les lèvres décolorées s'embellirent d'un sourire ineffable.
— Et vous, Aune-Philiberte de Miolanais, consentez-vous à devenir l'épouse de Jacques- Marie-Henri Gouffier de Puplinge, ici présent ?
— Oui! dit Philiberte.
La main d'Henri chercha la sienne pour lui passer l'anneau nuptial. Puis il sourit encore, inclina la tète, et poussa un soupir faible.
Tous tombèrent à genoux. Le capucin commença, au milieu des sanglots, la prière des agonisants.
— Il dort, murmura le médecin. Laissez-moi seul avec lui. Cette crise le sauvera peut-être.
Philiberte emmena son père, Agnès et le vieux Gouffier dans une salle voisine. Elle sor-
tit ensuite. Hervé Badillau l'attendait dans le corridor. Il pleurait.
— Ah! mademoiselle, s'écria-t-il en la reconnaissant, quand je pense que rien de rien ne serait arrivé si, venant ici, nous n'eussions vu un corbeau s'envoler à notre gauche ! Ma foi
j urée ! j'en deviendrai fou.
— C'est vous, Hervé? Suivez-moi.
Quand ils furent dans sa chambre, lui tout éperdu, elle calme, impassible, elle lui demanda :
— Hervé, savez-vous où loge le capitaine Fabio ?
— Dieu vous pardonne ! mademoiselle, c'est celui qui a si malement tailladé mon pauvre maître. Il habite près de la Maison Communale, chez l'huissier Barrera.
— Bien! vous allez m'accompagner, Hervé. Elle portait encore le magnifique costume
qu'elle avait au mariage du prince d'Oneille : une robe de moire d'argent brodée de perles, un surcot de velours bleu céleste, avec des
nœuds de satin blanc et des torsades d'argent.
De larges taches de sang, d'un rouge pourpré, maculaient cette magnifique parure.
Elle jeta sur elle une mante, en rabattit le capuchon sur ses cheveux ornés d'un diadème en forme de croissant, fit un geste impératif au Breton et sortit.
En passant dans la salle d'armes, qui aboutissait à Tantichambre, elle arracha d'une panoplie deux longs pistolets d'arçon. Elle en tendit un à Hervé, en hii disant d'un ton froid :
— Il se peut que je le manque, sois plus habile que moi.
Son crime commis, le capitaine Lambertenghi était rentré chez lui.
Il s'occupa sans retard de préparer son bagage. Il devait partir à l'aube.
Son premier soin fut de dépouiller ses vêtements ensanglantés. Il fit ensuite son portemanteau et se jeta, revêtu de son habit de voyage, sur so^i lit.
Il n'osa point éteindre sa lampe. Il lui semblait entendre autour de lui des soupirs et des gémissements; une vision terrible le poursuivait ; un fantôme accusateur s'acharnait contre lui, lui montrait ses plaies béantes et ricanait en le maudissant.
L'orage continuait.
La pluie crépitait contre les vitres, le tonnerre ébranlait la maison jusque dans ses fondations, le vent soufflait par rafales, prolongeant sa lugubre mélopée, se brisant avec fracas sur les angles, emplissant les corridors de gémissements stridents et lamentables.
En vérité, c'était une horrible nuit.
Il lui sembla que des pas retentissaient sur l'escalier. Il eut aussitôt la pensée de fuir, de se cacher, mais une force invincible le cloua sur sa couche ; il voulut crier : sa gorge desséchée refusa d'articuler aucun son.
Il eut peur. Sa raison lui criait de prendre à son chevet son épée ruisselante encore du sang de sa victime ; ses membres ' alourdis refu-
DE M. DE PUPLTNOE. '\tl
sèrent de lui obéir, il n'osa point se lever.
La clef tourna dans la serrure en grinçant; la porte s'ouvrit et il vit apparaître un spectre, une femme dont les yeux flamboyaient à travers les trous d'un masque et qui, sous sa mante brune, laissait voir les plis somptueux d'un habit de cour.
Derrière elle se montra le visage niaisement placide du Breton Badillau.
La langue du meurtrier se colla à son palais. Cependant il put vaincre la terreur qui Tétreignait et balbutia :
— Mademoiselle de Miolanais !
— Vous vous trompez, dit-elle, je suis madame de Puplinge.
Ces mots lui parurent être son arrêt de mort.
Hervé entra tout à fait dans la chambre, s'approcha à pas de loup et, saisissant le moment propice, prit, au chevet du capitaine, sa longue rapière, que le sang marbrait d'écarlate.
32S LES COUPS DtPÉE
Peu à peu, Fabio se redressa. Il n'y avait en face de lui qu'une femme et un paysan.
Que pouvait-il craindre? Il se railla luimême de son effroi stupide, s'accusant de poltronnerie.
La réflexion lui dit que de tels adversaires étaient bien chétifs et qu'il suffirait d'une parole brutale pour les chasser.
Sa vue rencontrant les taches rouges espacées sur la moire argentée, ses paupières battirent. Un grand cercle de bistre s'estompa sous ses yeux et sa bouche se convulsa.
— Il n'est donc pas mort, pensa-t-il, que l'on sait déjà...
Il eut regret de son crime inutile, parce que la Providence permettait qu'il n'eiit point été consommé.
Pourtant, avec quelle rage il avait frappé !
Quoi ! par ces vingt trous béants, l'âme ne s'était pas envolée! Il s'accusa de maladresse et se promit qu'une autre fois il donnerait le coup de grâce.
DE M. I)E PUPLINGE. •'^^•^
Philiberte, impassible, le dévorait du regard.
— Cil ! cria-t-il en écumant de colère, que voulez-vous de moi? Pourquoi venez -vous ici? Holà! liurla-t-il furieux, fou. Holà! Patrizio Barrera, venez à mon secours!
— On ne vous entendra pas, dit Hervé froidement. Sainte Anne d'Auray me protège! Si vous criez encore, je vous étrangle net. La besogne ne me plaît qu'à moitié, mais j'obéis à madame, qui me paie pour la servir. Du reste, je ferai volontiers dire une messe ou deux pour le repos de votre âme, si tant est que vous ne l'ayez déjà donnée au diable.
Le capitaine éclata d'un rire convulsif. La femme de Puplinge s'avança le doigt étendu :
— C'est vous, dit-elle, qui êtes le capitaine Fabio Lambertenghi?
— Oui.
'— Ah! madame, finissons-en! murmura Hervé à qui le cœur manqua.
L'assassin, hors de lui, se leva et se mit à par-
courir la chambre à pas précipités eu disant d'une Yoix véhémente :
— Que voulez- vous de moi? que vous ai-je fait? Votre mari est mort? Est-ce que cela me regarde, moil II me trahissait et me bafouait. J'ai fait justice. Langue d'enfer! que dis-je? Est-ce moi qui l'ai tué? Qui m'accuse? Allons! sortez. Que si vous me... il y a des juges, que diable ! Je suis prêt à répondre de mon fait.
Il tournait dans cette pièce comme un lion dans sa cage, secouant sa tête avec fureur, crispant les poings, découvrant ses dents par un rictus atroce...
Une sueur fumante inonda son front ridé.
Ses yeux demeurèrent obstinément attachés au sol. Le silence, l'attitude impassible de cette femme l'épouvantaient, l'irritaient.
Elle répéta lentement sa question :
— Vous êtes le capitaine Fabio?
Son bras se dégagea des plis de sa mante et peu à peu s'éleva.
D'une main ferme, elle dirigeait contre
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son ennemi, le canon étincelant d'un pistolet.
Un éclair livide illumina l'espace et l'acier bleuâtre de l'arme reluisît comme un rayon fulgurant.
Fabio tomba à genoux, livide, presque ver-
dâtre.
— Grâce! grâce! vociféra-t-il. Vous n'allez pas me tuer ainsi! Êtes-vous le bourreau ? Vous serez jugée sévèrement si vous jugez ainsi. Grâce, madame, j'ai une femme et deux enfants.
— S'ils mangent du pain que tu leur donnes^ dit-elle avec une cruelle ironie, il doit leur sembler bien amer!
Il rampa et se tordit à ses pieds, sanglota, pria, menaça. Puis, lassé et comprenant que rien ne pourrait émouvoir cette vengeresse, il tenta de lutter.
Mais, comme il prenait son élan pour bondir sur elle, Philiberte, assurant l'arme dans sa main, lâcha la détente.
La balle, frappant le misérable entre les deux
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yeux, fit sauter le crâne, et la cervelle rejaillit sur Hervé, qui se recula terrifié.
Philiberte contempla le cadavre sans pâlir, et, rajustant les plis de son manteau, elle sortit en faisant signe au Breton, qui murmurait un Deprofandis^ delà suivre.