TRAHISON
— Je TOUS supplie de ne point oublier que vous êtes chez un humble serviteur de l'illustre cardinal, dit l'ambassadeur, à qui ce sujet d'entretien plaisait médiocrement. C'est un grand homme que l'on juge mal. Je suis persuadé que M. d'Aglié est de mon avis?
Ainsi interpellé, Philippe ne pouvait se dispenser de répondre,
* Chacun le considérait curieusement, car la question indirecte de M. d'Emery était perfide, et l'on se demanda comment il allait s'y pren-
dre pour expliquer publiquement les pensées qu'on lui supposait.
— Le seigneur capitaine s'enquérait tout à l'heure, dit-il, des nouvelles du jour. Il faudrait consulter M. le marquis de Cinq-Mars, qui n'a pu, quoique le meilleur ami du roi, désarmer la colère de M. le cardinal. Oui, c'est un grand ministre, on ne pourrait le nier... Mais quelle puissance formidable il exerce ! quel juge inexorable il se fait! quel politique sombre et vindicatif!... Il anéantit la maison d'Autriche... qui croule, sans penser à donner à la France un contre-poids nécessaire. Il multiplie les alliances au dehors, il divise au dedans, pour régner. Il s''est fait un ennemi de Gaston d'Orléans, parce que cet ennemi, lui seul peut le réduire, et que c'est un moyen d'être toujours indispensable. Comme Louis XI a abattu les grands vassaux, Richelieu abat les grands seigneurs. Un jour viendra où le roi, seul, se trouvera face à face avec le peuple, et je ne sais qui sera le plus foit!... Oh! c'est un homme
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habile. Il a un œil qui veille pour lui, une oreille qui écoute pour lui, partout où se passe, partout où se prépare un événement de quelque importance. Qae le pape meure, il est au Conclave... Que l'empereur meure, il est à la Diète. . . Et le pape et l'empereur sont de sa façon!... Il fait trembler le Parlement. Les ducs, Montmorency, La Trémoille, Rohan, presque des princes, les cousins du roi, lui parlent chapeau bas... Il fait fouiller la reine par le chancelier Séguier... Jamais le bourreau n'a coupé tant de têtes, jamais la Bastille n'a renfermé tant de prisonniers... La France est forte, invaincue, mais qui sait quelle minorité Richelieu prépare au fils de son maître!... Vous avez désiré connaître ma pensée, monsieur d'Emery, vous la savez tout entière!
— Est-ce un blâme? Est-ce un éloge? interrogea Savoie d'Andorno, que le ton acerbe, la 'parole incisive du comte avaient subjugué, et qui pourtant obéissait à un mot d'ordre secret.
Philippe sourit tristement :
— Veuille Votre Seigneurie le demander, répiiqua-t-il, à M. de Côraborn qui rit, à M. de Thoré qui gémit, à M. d'Harcourt qui savoure, peu soucieux de tout ce que nous disons, une tranche de ce délicieux cuissot de chamois en daube.
— Ces messieurs, dit Savoie de Rive, en poursuivant la pensée de son frère, ne nous diraient pas si éloquemment que vous ce que nous voulons savoir.
Philippe, un peu impatient, reprit :
— Si le roi Louis XIII n'avait pas ce ministre, il est certain que son royaume serait moins prospère; mais ne pourra-t-on pas dire de lui que, s'il ennoblit le règne, il avilit le roi?... En vérité, messieurs, je l'admire! Personne, comme lui, n'aurait fait rendre gorge au maréchal de Marillac... Personne encore ne conclurait des traités mieux rédigés. Il est d'une activité dévorante, et le moine Golescard, qui, trente ans de sa vie, travailla quatorze heures par jour, eût passé pour un paresseux à côté
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de lui; mais à qui profite cette activité y... Aux politiques d'aventure, qui, siàrs de l'impunité, étayent leurs combinaisons odieuses de crimes que le cardinal-duc abrite de .?on manteau d'hermine. C'est un g*rand homme, vous dis-je !
Sur un signe du maître d'hôtel, les laquais apportèrent le second service, et les sommeliers firent circuler autour de la table les vins capiteux des côtes du Rhône.
Les conversations s'établirent de voisin à voisin.
Le marquis de Rive abhorrait d'AgUé, à qui la régente avait donné sa compagnie de cuirassiers de la garde, ne lui laissant, en guise de pis-aller, qu'une compagnie d'archers.
Soldat franc et brutal, il ignorait l'art de masquer ses sentiments. Sa haine céda un instant devant le plaisir qu'il éprouvait à entendre attaquer si vivement l'ennemi de sa maison.
— Si toute la noblesse de France^ monsieur, dit-il à Philippe, avait assez de courage pour
crier tout haut ce qu'elle murmure tout bas, nous serions vengés...
— Vengés de quoi? interrompit le comte d'Harcourt, en commençant à s'échauffer : de ce que nous vous avons sauvé d'une faction qui menaçait de vous engloutir? Ah! pardon, monsieur de Rive, j'oubliais que vous étiez parmi ceux qui se battaient contre nous.
— Comte d'Harcourt, à votre santé ! reprit le marquis en choquant son verre contre celui du général. Puissiez-vous ne point devenir un des recors du cardinal !
— Chalais a fait plus que parler, dit La Mothe-Houdancourt, il a agi. Le bourreau lui a scié le cou.
— La tête de Bouteville est tombée sous la doloire de Toulouse, ajouta M. de Grancey; personne n'est venu la ramasser pour la porter à ce vieillard souffreteux dont le regard tue.
— C'est qu'en France, interrompit le comte de Montafié, — neveu de la comtesse de Soissons, de qui le mari prit part avec Condé à la cons-
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piration de Chalais, — personne ne se croit solidaire de celui qui marche à l'échafaud. Si le succès justifie, l'insuccès est un opprobre que nul ne veut partager.
Le regard de M. d'Einery allait de l'un à l'autre de ses convives, étonné, confus, parfois méchant.
Cet entretien, concerté d'avance dans le but de provoquer l'un de ses hôtes à commettre une imprudence dont il porterait aussitôt la peine^, assombrissait tous les visages et rendait lugubre cette fête.
— Ah! messieurs, s'écria le jeune Thoré, nous avons l'air de porter le diable en terre! Foin de vos discours politiques! Vaudrait-il pas mieux parler du vin, du jeu, des belles? Si vous voulez absolument deviser de robe rouge, ditesnous quelque chose de celle que M. le cardinal Maurice vient de jeter aux orties.
Cette saillie fit rire aux éclats tout le parti de la régente et les officiers français.
MM. d'Andorno, de Rive et de Lans froncé-
2'>î LES CitrPS l)"ÉrÉE
rent le sourcil. Il s'agissait de leur frère, et, quelque liberté qu'ils se permissent, ils le traitaient en frère, avec ce respect que les cadets professaient alors pour leurs aînés.
— Vos Seigneuries nous pardonneront, leur dit avec un accent de fine bonhomie le vieux d'Emery, si nous leur rendons la monnaie de leurs pièces.
— Faute d'un moine, l'abbaye ne chôme pas, ajouta d'Harcourt la bouche pleine. D'Emery, vous m'apprendrez où vous trouvez ces truites saumonées. Il n'y a qu'un partisan qui puisse vivre. d'aussi bon poisson.
— Et quand je pense que demain l'on marie ce barbon à cette infante ! s'écria Thoré. Il serait son aïeul ! M. de Carignan aura quand même l'héritage.
— C'est l'abbé d'Hautecombe qui doit faire la cérémonie, ajouta M. de Comborn. Il n'y aura que le notaire de la couronne, les témoins et les grandes charges de la cour. Vous en serez, monsieur d'Aglié?
DE M. DE PUPLINGE. i^tî'
— S'il plaît à Dieu, monsieur...
— Et à moins, interrompit, Ascanio Booba en prenant la parole pour la. première fois, que ces champignons à la tomate, dont se régale M. d'Aglié, ne soient aussi vénéneux que le plat de fèves bouillies servi au feu duc Mctor-Amédée par M. le maréchal de Créqui...
Instinctivement, Philippe repoussa l'assiette qui était devant lui. Puis, appuyant son coude sur la table et soutenant la tète de la main, il Testa songeur.
Au fond, on ne s'amusait guère, si l'on mangeait beaucoup.
Cette réunion de gens qui pensaient différemment et ne parlaient que pour s'attaquer ou se défendre avec une violence qu'excluaient les lois de la bonne compagnie, devenait triste et morne comme une assemblée de conspirateurs. On ne causait plus, on discutait.
Ascanio Bobba poursuivait :
— C'est une chose curieuse que l'on ne
puisse voir, autrement que d'un œil envieux, grandir et s'élever qui nous porte ombrage. C'est un péché dont je suis coupable, moi, Ascanio Bobba, marquis de Graglie, comte de Bussolino, grand chambellan de Savoie, maréchal de camp, qui n'ai rien à envier au plus illustre. Et pourtant je ne crois pas un traître mot de ce que les amis du sieur d'Emery disent de M. d'Aglié, de qui j'ai eu le malheur de jalouser la faveur.
Ces mots arrachèrent Philippe à son apathie. Il releva lentement la tête et, regardant en face d'Emery :
— Continuez, monsieur de Graglie, s'il vous plaît? dit-il.
— Ah! pardon, c'est qu'il ne s'agit pas de vous seulement.
— De mes parents, peut-être? M. le grand ayo est absent, mon frère Saint-Germain l'accompagne. Je me porte fort pour eux. C'est que cela dure depuis trop longtemps, messieurs!... On calomnie facilement ici. De quelle nouvelle
DE M. DE PUPLINGE.
infamie vous faites-vous le porte-voix, seigneur de Graglie?
— Décidément, c'est une gageure, murmura l'un des convives. M. l'ambassadeur nous a-til conviés pour s'offrir, au dessert, le spectacle d'un combat de gladiateurs?
— On va s'égorger, dit un autre. Voyez comme le marquis est devenu pâle. Il se lève... non... il se rassied... Il est calme... Il supporte l'injure. A Paris, pour moins que cela, on eût mis le feu au Louvre.
Ascanio avait, en effet, dompté sa fureur par un sublime effort de sa volonté.
— Monsieur, dit -il d'un ton pénétré, vous avez tort. Ne vous apercevez-vous pas que l'on nous excite les uns contre les autres?
Sa voix s'éleva peu à peu et se fît véhémente.
— Sais-je, moi, ce qui se passe ici? On rfcane, on engage des escarmouches, on s'injurie, et je ne vois personne s'irriter! Je vous dis qu'il se trame une intrigue dont ni vous ni
270 LES œUPS D'ÉPÉE
moi ne connaissons le mot. Il y a des soldats plein la cour, des chevaux dans le parc. A côté de vous, un homme qui s'est tu pendant une heure et que je connais pour le plus loquace des bavards. Qu'êtes-vo'is venu faire ici, monsieur d'Aglié?
D'Emery se mordit les lèvres et Fabio Lambertenghi lança un regard oblique sur le marcJiesino.
— Mon cher Ascanio, dit froidement Montafîé, je te conseille de mettre de Teau dans ton vin. Ton sang tache ton pourpoint, et nous n'avons pas encore demandé pourquoi tu viens à une fête avec une blessure fraîche dans le corps et du sang sur tes habits.
Un morne silence suivit ces paroles.
Ascanio voulut se lever et parler encore. Son voisin, M. de Comborn, le prit par le bras et le força de se rasseoir, en lui disant à l'oreille, d'un air affairé, quelques mots que d'Aglié ne put entendre.
Celui-ci se retourna et se mit à examiner la
DE M. DE PUPLINGE. 271
figure haute en couîeur du capitaine Fabio, qui mangeait comme s'il n'eut pas dîné de huit jours. Phihppe commença à s'inquiéter.
L'attitude des convives lui parut étrange. Il suiprit dans les 3'eux d'Emmanuel de Savoie un regard où il crut lire une sorte de pitié.
— Ah çàî Comborn, grommela Bobba en repoussant le baron, vous ne me bâillonnerez pas, je pense?
— Messieurs, dit Philippe que cette scène impressionnait vivement, je vous conjure de laisser M. de Graglie libre de parler, puisque aussi bien nous sommes en lieu sûr.
Tout à coup, le capitaine Fabio déposa bruyamment sa fourchette et son couteau, emplit son verre jusqu'aux bords, en avala d'un seul trait le contenu et, se renversant sur le dossier de son fouteuil, il s'écria d'une voix retentissante :
*. — Voilà bien des façons pour dire à M. d'Aglié ce que je vais, moi, lui dire en deux mots !
Ce ton agressif émut Philippe, qui se leva.
272 LES œUFS D'ÉPÉE
Tous les convives l'imitèreut, se divisant en deux groupes, l'un, composé des deux Savoie, d'Ascanio et de Montafié, qui vinrent se placer auprès de lui; l'autre, formé des officiers français, de M. d'Emery et de Thoré, qui se rangèrent derrière le capitaine.
— Monsieur, reprit Fabio en s'adressant à d'Aglié, l'on va répétant partout que votre influence est nuisible à madame la duchesse Chrestienne. Le roi Louis XIII, son frère, m'a donné la charge de mettre fin à une situation qui lui déplaît. Il ne veut pas qu'une fille de France soit à la merci d'un hobereau piémontais. Il ne veut pas que la régente conserve un ministre qui lui persuade de mépriser le ministre du roi de France.
Et faisant un pas vers Philippe, stupéfait de ces paroles insolentes et du tun brutal avec lequel Fabio les prononça :
— Partout où brillent les fleurs de lis, le roi de France est chez lui. Le reconnaissez-vous, monsieur?
DE M. DE PLPLINGE. 273
Une joie ironique rayonnait dans les yeux de l'ambassadeur, mais ses amis sentirent combien leur dignité était compromise par ces déshonorantes subtilités, et ce fut un cri d'indignation unanime lorsque Fabio, posant sa main gantée sur l'épaule de Philippe, lui dit :
— Au nom du roi, vous êtes mon prisonnier.
LE QUELLE FA t. ON PLEINE DE GRACE UN VIlAl GENTILHOMME SAIT TOMBER
— C'est infâme I Nous ne permettrons pas cela, s'écrièrent plusieurs voix.
L'ambassadeur fît un geste terrible. Il était transformé.
Sa face rougeaude, si insignifiante l'instant d'auparavant, exprimait la haine satisfaite, l'orgueil du triomphe.
Ses yeux petits, bridés, clignotants, dardaient des regards de feu. Sa taille voûtée se redressa. Il n'avait plus rien en lui de vulgaire.
Son fils Thoré fut le seul qui se tut.
Le comte d'Harcourt, honteux du rôle auquel on le condamnait, sortit brusquement.
Ascanio Bobba tira son épée et se jeta entre le comte et le capitaine.
— Monsieur, dit à Fabio Philippe d'Aglié, je reconnais votre voix. C'est vous qui me guettiez une nuit sous le balcon du palais Provana. Vous cumulez : je ne vous en fais pas mon compliment. Spadassin et sbire, c'est trop d'emplois pour deux bras, si musculeux soient-ils.
Se tournant ensuite vers M. d'Emery, qui ricanait moqueusement, il poursuivit :
— Est-ce le cas que vous faites des lois de l'hospitalité, monsieur l'ambassadeur? Il est donc vrai qu'en grattant le d'Emery on rencontre le Particelli? •
Michel d'Emery, né Particelli, sentit l'injure, et la rougeur de l'amour-propre froissé empourpra son front.
— Combien M. de Richelieu vous paie-t il
DE M. DE PUrLINGE. 211
ma capture? continua d'Aglié. Si c'est à ce métier-là que vous gagnez ce vermeil, ces tentures, ces fleurs, vous ruinerez Son Eminence, car elle achète votre conscience à un prix trop élevé, monsieur le traitant! Messieurs, on fait violence en ma personne à tous les sujets de Son x\ltesse. On n'a aucun droit à m'arrèter, je ne suis point le sujet du roi de France. C'est une violation du droit des gens, aussi bien qu'un guet-apens qui déshonore ses fauteurs.
— Ah ! comte, s'écria le marquis de Graglie, vous ne partirez point, si ce n'est libre.
Allons, Savoie d'Andorno, Savoie de Rive, d'Esté, Montafié, permettez-vous aux loups de dévorer nos brebis? Faites- vous cause commune avec les guichetiers de Richelieu ? Par l'épéedeBayardl Grancey,Comborn, LaMothe, du Plessy, Chavigny, Loynes, la savate rouge de Son Eminence vous menace donc de bien près, que vous en oubliez votre prud'homie?
Andorno, Rive, M. de Lans et Montafié hésitèrent un instant, car, d'avance, ils connais-
saient l'issue de ce complot dont ils s'étaient faits les complices.
Mais, à ce moment, rappelés aux sentiments de riionnenr, si vivaces en eux, par la parole franche et courageuse du petit marquis, ils rougirent d'avoir accepté ce rôle indigne de leur qualité.
Oubliant que Philippe était leur ennemi et ne voyant plus en lui qu'un frère en chevalerie auquel ils devaient assistance, ils dégainèrent et vinrent se ranger auprès d'Ascanio, résolus à défendre au péril de leur vie celui-là même que la veille ils vouaient à la vengeance du ministre de Louis XTII.
D'un autre côté, il répugnait aux gentilshommes français de prêter main-forte à un espion du cardinal.
Quoiqu'ils redoutassent les conséquences de leur détermination, ils déclarèrent à l'ambassadeur qu'ils refusaient de coopérer à l'arrestation de Philippe, d'un seigneur étranger, coupable seulement de résister à la capri-
DE M. DE rUPLINGE. 279
cieuse volonté d'un oppresseur de son pays.
Ce langage énergique excita jusqu'au plus haut degré la colère de M. d'Emery, qui, seul avec son fils et le capitaine Fabio, ne pouvait songer à entamer une lutte dont l'issue était facile à prévoir. Il fit un signe à Tlioré, qui disparut.
Lambertenghi voulut user de ruse :
— Je vous donne ma parole d'honneur, ditil, que M. d'Aglié n'a rien à craindre pour sa vie. Je suis Bernard de Villeneuve, marquis d'Ars, messieurs.
— Eh bien ! s'écria hardiment le marquis de Comborn, c'est à dégoûter de naître gentilhomme !
— Je vous revaudrai cette méchanceté, baron, quand j'en aurai le temps, riposta le capitaine en le saluant de la main.
M. d'Emery vit qu'il fallait en finir et s'écria d'une* voix tremblante de colère :
— L'hôtel est cerné par le régiment de Tracy . Monsieur d'Aglié, veuillez obéir de bonne
280 LES œUPS D'ÉPÉE
grâce et suivre M. d'Ars. Mes instructions sont formelles. Il faut que dans un mois tous soyez à Paris... mort ou vif. Vous allez me prêter main-forte, poursuivit-il d'un ton dur en s' adressant aux gentilshommes, car me désobéir, c'est être coupable de haute trahison. Trêve à vos sots scrupules, messieurs. Il s'agit ici d'une affaire d'Etat. Vous n'êtes point compétents pour juger le service qui vous incombe. J'ai commission expresse de signaler ceux d'entre vous qui me refuseront l'assistance que je requiers. C'est affaire à vous, si vous tenez à laisser prendre vos têtes par le bourreau.
Aucun d'eux ne bougea. Ils ne voulaient ni les uns ni les autres paraître céder à de pareilles menaces. Pourtant, si un seul se fut décidé, le reste aurait agi.
— Fuyez, dit tout bas Ascanio à son rival. Vous prendrez mon manteau dans l'antichambre, on vous laissera passer. Pendant ce temps nous ferraillerons avec ces messieurs, pour les occuper.
Le comte Philippe s'avança, et, jetant un regard intraduisible sur les hôtes de l'ambassadeur, il proféra les paroles suivantes avec un accent à la fois amer et sardonique :
— Puisqu'il s'agit de corde, et pour éviter à MM. de Comborn, de Grancey, de la Mothe- Houdancourt et à leurs camarad^^s d'encourir la disgrâce de votre maître, pour leur éviter en même temps une action vile et qui les ferait déchoir, je me mets entre vos mains, monsieur d'Emery,
Un soupir de soulagement s'échappa de toutes les poitrines. Ce dénouement conciliait tout et sauvait les apparences. On sut gré à Philippe de sa hautaine indifférence de sa propre sûreté.
A ce moment, une double haie de pertuisaniers s'aligna sur les marches de l'escalier, et Thorç rentra escorté de six sergents de Tracy, le mousquet sur l'épaule.
Philippe d'Aglié prit congé de ses commensaux comme s'il se fut agi d'un simple person-
nage. Il détacha la chaîne d'cr qui pendait à son cou et la remit au marquis de Rives, en le priant de l'agréer comme un souvenir de la gracieuse hospitalité de l'ambassadeur de France.
Puis, se penchant vers Ascanio, qui avait peine à retenir ses larmes, il lui dit rapidement :
— Cours au palais et préviens la régente; va de là chez le prince d'Oneille, cherche le petit Puplinge et dis-lui ce qui s'est passé. Fais ta paix avec lui, c'est un brave cœur. Adieu! Bobba, tu t'es conduit en fils de ton père, je t'aime. Redeviens gentilhomme et prude chevalier!
Minuit sonnait à l'horloge de la tour de la commune comme il descendait l'escalier d'honneur.
M. d'Emery se tenait à sa droite, Fabio à sa gauche.
Piémontais et Français restèrent sur le palier, n'osant lui faire escorte.
DE M. DE PUPLIXGE. 233
Quand il fut au bas des deg^rés, le comte se retourna, se découvrit et leur cria du même ton qu'il avait pris pour se livrer :
— Adieu ! Messieurs, je vous souhaite de dormir aussi bien entre vos courtines de velours que je dormirai entre les murailles de mon cachot.
— Ah! dit Ascanio Bobba, que n'ai-je mon régiment! C'est ce Particelli qui ferait piètre figure dans Toubliette du fort de Miolans !
Dix chevaux, sellés et bridés, attendaient dans la cour.
Les sergents de Tracy sautèrent en selle.
— Monsieur, dit l'ambassadeur, il faut que vous engagiez votre parole de ne rien tenter pour vous évader. A cette condition, j'oublierai les noms de ceux qui se sont mis en révolte contre les ordres du roi.
—7 Et si je refusais? demanda Philippe.
— Je serais forcé, à mon grand regret, de vous faire garrotter et bâillonner, et d'ordonner qu'on vous attachât en travers sur un de
ces chevaux. En outre, dès ce soir, un courrier partirait pour Paris où est la cour, afin de prévenir le roi que j'ai destitué ces officiers, usant de mon pouvoir discrétionnaire.
— Abusant, dites plutôt! Vous me forcerez à vous eng-ager ma parole... Prenez garde!
— Les murailles de la Bastille sont épaisses.
— On en sort quand même. Voyez M. de Vendôme.
— Il y a des cachots profonds.
— J'en sortirai, vous dis-je. Adieu! Monsieur l'ambassadeur, je témoignerai au cardinal que vous lui êtes un précieux serviteur, doux aux forts, rude aux faibles, hypocrite et menteur, sachant offrir sans trembler une coupe de poison, couvrant la trahison du baiser de Judas... A ce propos, continua le com1e avec un mépris écrasant, j'ai mangé de votre pain et je veux le payer. Tenez !
Arrachant alors la bourse de soie suspendue aux aiguillettes de son pourpoint, il la jeta au visage de l'ambassadeur avec une telle force
DE M. DE PUPLTNGE.
que le vieillard, meurtri, poussa un cri de douleur.
Puis le comte se mit aussitôt en selle, s'enveloppa des plis de son manteau, et prit la tête de la cavalcade.
Fabio voulut marcher au même rang et poussa son cheval contre le sien.
— Derrière! derrière! dit le comte du ton qu'il aurait eu en parlant à son chien, les laquais restent à dix pas, capitaine !
C'en était trop. Fabio avait patiemment supporté jusqu'alors injures, quolibets, railleries et sarcasmes. Il arracha de ses fontes un pistolet tout armé, et, en dirigeant le canon vers la poitrine du prisonnier :
— Un mot encore et je vous brûle la cervelle, rugit-il d'une voix étranglée par la fureur.
— Par la croix blanche, brûlez ! répliqua froidement Philippe, qui, retenant les rênes, arrêta net sa monture et l'obligea à faire volteface.
2èô LES COUPS D'ÉPÉE
Lambertengbi, désarçonné par ce sang- froid, remit son pistolet à sa ceinture, prit du champ, et laissa Philippe le précéder de quelques pas.
Le cortège ne tarda pas à arriver à l'enceinte extérieure de la ville. Comme l'armée française tenait garnison à Turin, la garde des portes lui appartenait. Le chef était prévenu. Il échangea quelques mots avec le capitaine, qui prit les devants pour faire ouvrir la grille.
Quand Philippe et son escorte furent hors des remparts, le comte demanda quelle direction il fallait prendre :
— Route de Pignerol, et au galop, répondit brutalement Lambertengbi.
Les rares voyageurs qui virent, pendant cette belle nuit de juin, cette troupe de cavaliers courant à bride abattue, en soulevant des flots de poussière, ne se doutèrent certes pas que le chef de cette troupe, emmenant avec lui un noble prisonnier, fermait à la maison de
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France l'accès de l'Italie, et par là même interdisait à Richelieu cette conquête si souvent rêvée de la Lombardie et de Milan.
Le lendemain, vers midi, ils arrivèrent à Pignerol et, traversant la ville sans s'arrêter un instant, ils se rendirent à la citadelle. Le gouverneur, prévenu, les attendait sur le pont-levis. Depuis Turin, Philippe n'avait pas prononcé une parole.
Il salua silencieusement le gouverneur, qui lui souhaita la bienvenue d'un tcfn très ému.
Il refusa de signer sur le registre d'écrou.
— Quels sont les ordres, monsieur d'Ars? demanda le gouverneur.
— Vous ferez donner au prisonnier des vête* ments de rechange. Après-demain, il partira pour Paris, sous bonne escorte. Vous répondez de lui sur votre tète jusqu'à ce que vous l'ayez remis aux mains du capitaine Grancey, qui doit l'accompagner. Surtout qu'il ne puisse communiquer avec personne.
Sur ces mots, Fabio prit congé de Philippe,
qui ne daigna même pas le regarder et se mit à siffler un air de chasse, tandis qu'il lui parlait.
Dès le soir, le capitaine arrivait à Turin.