‹ Les coups d'épée de M. de PuplingeChapitre 11 sur 15 · LE RETOUR DE LA BREBIS VOLÉE AU BERCAIL · texte numérisé non relu

LE RETOUR DE LA BREBIS VOLÉE AU BERCAIL

Quelques mois après ces événements, on apprit à Turin que le cardinal de Richelieu venait de mourir, épuisé par ses immenses travaux, et que le roi Louis XIII n'avait point tardé à le suivre au tombeau.

Le pouvoir souverain échéait à la rég-ente Anne d'Autriche, durant la minorité de son fils qui n'avait que cinq ans.

^ Mais Richelieu laissait un successeur, le cardinal Mazarin, qui devait acquérir par d'autres moyens une aussi grande réputation que la

sienne.

Le prince d'Oneille et le prince de Carignan étaient réunis un jour à l'hôtel de Verrue avec les principaux de leurs conseillers, lorsque l'on vint annoncer qu'un g-entilhomme arrivant de Paris demandait une audience.

— A-t-il dit son nom ? demanda M. de Savoie.

— C'est M. de Grancey. Une autre personne l'accompagne, mais est embossée jusqu'aux yeux dans son manteau.

— Faites entrer M. de Grancey, dit le prince. Il est envoyé par le Mazarin, poursuivit-il

en s'adressant à son frère. Nous allons enfin savoir ce que l'on veut faire pour nous, et si l'Italien se souviendra qu'il a servi notre maison.

M. de Grancey pénétra dans la salle, son compagnon resta dans ranticliarabre.

Les princes l'accueillirent avec beaucoup de démonstrations bienveillantes. Il salua en homme de cour, apportant des nouvelles à la fois bonnes et mauvaises.

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— Eh bien ! commença Maurice de Savoie d'un ton pénétré, voilà bien du nouveau depuis quelques semaines, monsieur de Granceyï Les desseins de Dieu sont impénétrables.

— Et sa Providence, répondit le Français, met toujours le bien à côté du mal.

— Oui, oui. Nous avons appris avec une vive douleur que le Très-Haut a rappelé à lui Tàme de Mg-r le cardinal de Richelieu, et que le roi de France s'appelle aujourd'hui Louis XIV.

— La reine Anne, reprit M. de Grancey en s'inclinant, est chargée du lourd fardeau de la régence, et Sa Majesté a cru devoir inviter M. le cardinal Mazarin à l'assister de ses conseils.

— Tous les deux auront une tâche difficile, dit Maurice en accentuant les mots de façon à laisser comprendre le fond de sa pensée. Il y a des complots à punir, des intrigues à rompre, inadame de Chevreuse à exiler... des alliances à se créer...

— Ce qui est le principal, interrompit Grancey respectueusement, en osant risquer un coup d'œil d'intelligence.

— Et puis, ajouta le père Jean de Montcalier, succéder à un homme comme le feu cardinal-duc!... c'est une audace qu'il faut justifier par un puissant génie. La France devra supporter dix ans de minorité, c'est plus qu'il n'en faut aux vieilles factions pour se réveiller et troubler le royaume.

— Aus^ la reine, poursuivit le prince Maurice, a-t-elle compris que, pour contenir les turbulents, il faut une main de fer. Le seigneur Mazarin sera un bon secrétaire d'État.

— Bref!... s'écria Thomas de Carignan.

Un regard de son frère l'empêcha de parler davantage. Il sentit qu'il se fourvoyait et se tut, mais on le voyait impatient de savoir.

Le prince Maurice, au. contraire, évitait de se montrer empressé.

Après un court moment d'hésitation, M. de Graucey reprit la parole et dit :

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— Je viens ici avec une mission... Je suis chargé de faire à Vos Altesses des propositions sérieuses. Elles connaissent la bonne foi du ministre de la régente et peuvent être persuadées...

— Coupons court, monsieur, interrompit encore Thomas de Carignan avec sa brusquerie de soldat, nous savons parfaitement à qui nous avons affaire. Par ainsi, veuillez être bref.

— Monseigneur, pour ce qui vous concerne, la part vous est faite large. On vous offre la charge de grand maître de France, qu'occupait sous les derniers Valois M. le duc de Guise, prince de maison souveraine; en second lieu, le titre de généralissime des armées françaises en Itahe, avec 160,000 livres de revenu. En outre, vous avez un fils cadet qui n'est point pourvu. Il sera substitué aux titres et pairies de son grand-père et deviendra comte de Boissons et de Dreux. Son Éminence lui ménage un mariage avantageux. \'otre lils aîné, don Em-

manuel de Savoie, recevra le titre de prince de Tortona.

— C'est tout? dit M. de Carig-nan, sur le front duquel rayonna l'org-ueil satisfait, tandis que le prince Maurice, qui se voyait relégué au dernier plan, fronçait le sourcil.

— Non, Monseigneur. Les peuples de Naples et de la Sicile sont prêts à se soulever contre la domination oppressive de l'Espagne. Il est de l'intérêt de la France que ces royaumes soient gouvernés par une dynastie alliée, car la véritable politique de la France est la politique étrangère. Il n'y a parmi les parents du roi aucun Bourbon qui inspire au cardinal assez de confiance pour l'entreprise qu'il veut tenter.

— Et il a songé à l'un de nous! s'écria le prince Maurice, dont l'esprit embrassa aussitôt cette vaste combinaison qui préparait l'établissement des Bourbons en Espagne et dans l'Italie méridionale. Parlez, parlez, monsieur.

— Monsieur de Carignan est l'homme le plus propre à jouer à Naples, dit Grancey, qui s'in-

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clina respectueusement, le rôle du prince d'Orang-e dans les Pays-Bas. Que si Son Altesse préfère l'investiture royale, il sera facile à M. le cardinal de l'obtenir de Sa Sainteté et de l'empereur.

Thomas fut d'abord ébloui, puis la défiance du montag-nard lui revint, et il recula de quelques pas^ le visag-e sombre. Son frère s'approcha de lui et prononça quelques mots en dialecte piémontais avec une grande vivacité.

— Vous êtes bien jeune, monsieur de Grancey, reprit Thomas de Savoie en revenant auprès de l'envoyé. Qui me répondra de vous/

— Moi, dit une voix mélancolique.

Et un nouveau personnag'e, tête nue, le manteau rejeté sur l'épaule, entra d'un pas lent dans la salle.

— Le comte d'Aglié ! s'écrièrent les deux frères surpris.

C'était, en effet, Tancien favori de la duchesse Chrestienne, mais il ne restait en lui rien du brillant seigneur dont la beauté portait

si fort ombrage à Richelieu et lui attirait tant de haine et d'envie.

Pâle, maigre, avec une expression soucieuse répandue sur ses traits, il ressemblait plutôt maintenant à un politique rêveur et taciturne, absorbé par ses pensées et ses projets.

Ses rivaux d'autrefois eussent ri de pitié en le voyant vêtu d'habits passés de mode et fanés.

D'un regard, les princes remarquèrent tout cela. Maurice comprit que ce n'était plus là un ambitieux de cour.

— Oui, Philippe d'Aglié, poursuivit le comte de cette luème voix triste et en poussant un profond soupir. On m'a fait sortir de Vincennes. Altesses. Peut-être eùt-il mieux valu que l'on m'y oubliât. Ce que M. de Grancey vient de vous dire est l'exacte vérité. Si le prince de Carignan le veut, il sera roi dans un an.

— Et moi y demanda Maurice de Savoie.

— Vous, Monseigneur/ Si, mieux conseillé,

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VOUS eussiez g-ardé la pourpre et le chapeau, vous seriez pape au prochain conclave. Madame la princesse Louise aurait épousé le roi Louis XIV, et que serait devenue, je vous le demande, la maison d'Autriche, battue en brèche par le roi de France, par le duc de Savoie, son beau-frère, le pape et le roi des Deux- Siciles, ses oncles? C'était un pacte de famille auquel l'Europe n'eût point résisté. M. le cardinal était un fort grand homme, je vous l'assure.

Les princes Maurice et Thomas, stupéfaits, se regardèrent.

Ils n'avaient jamais osé envisager les questions du moment à ce point de vue.

C'est que ni l'un ni l'autre ne possédaient assez de génie pour comprendre les vastes plans du ministre de Louis XIIL

Philippe d'Aglié continua :

— Supposez maintenant le Milanais et Gènes, le duché de Mantoue, réunis au duché de Savoie. Au lieu du titre dérisoire de roi de Chy-

pre, Charles-Emmanuel, ceignant la couronne de fer qui est à Monza, serait aujourd'hui roi de l'Italie du Nord. Les races latines triompheraient, et l'ère des invasions barbares serait à jamais fermée.

Ce fut le coup de grâce; les princes, honteux, ne surent que répondre. M. de Grancey, aussi surpris qu'eux-mêmes l'étaient, écoutait Philippe, en se demandant si l'ombre du feu cardinal lui était apparue.

Les deux frères se consultèrent un instant, puis Carignan dit à l'envoyé, en déguisant de son mieux l'émotion qui faisait trembler sa voix :

— Monsieur, j'accepte sans réserve la première partie de vos propositions. Faites le savoir à qui de droit. Quant à la seconde, je réfléchirai.

Se tournant alors vers Philippe, interdit :

— Monsieur, continua le prince, votre règne est fini.

Philippe s'inclina avec une grâce exquise.

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— Monseig'iieur, vous vous trompez, répliqua-t-il, il commeuce.

Peu (le temps après, en effet, le priuce de Carignan passa au service de la France, mais il refusa de tenter l'expédition de Naples.

On sait que son fils, le comte de Soissons, épousa la nièce de Mazarin, Olympe Mancini, si tristement célèbre, et fut père du fameux prince Eugène, qui fit tant de mal à Louis XIV.

Le prince Maurice, en butte à des tracasseries continuelles, abandonné par son parti, par la régente qui le craignait, par Mazarin qui se contentait de Carignan, mourut apoplectique après quelques années qu'il vécut dans l'obscurité, sans se mêler directement aux affaires de l'État.

Il nous reste à dire, pour l'édification de ceux qui aiment les combinaisons hardies, par quel coup d'État romanesque la duchesse Chrestienne mit fin à sa régence et déclara son fils majeur.

Catherine de Médicis aurait prolongé la mi-

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norité. Sûre de l'ascendant qu'elle conserverait sur le jeune Charles-Emmanuel, Clirestienne, conseillée par le père Jean de Montcalier, Philippe d'Aglié et le marquis de Pianezza, qui furent les trois seules personnes mises dans le secret, sut arriver à son but sans trouble ni tumulte.

Un jour, tandis que le prince Thomas tentait une seconde expédition sur Naples, la cour se rendit au château de Rivoli, où l'on organisa une grande chasse.

La chasse eut lieu et se porta sur les terres de Front, appartenant à la maison d'Aglié, entre Rivoli et Yvrée, dans un des plus beaux sites de la province du Canavesan.

Charles-Emmanuel, après avoir passé la nuit chez le comte Philippe, au château de Front, envoya dire à M. de Campion qui gouvernait Yvrée pour le prince Thomas, qu'il désirait profiter de l'occasion et visiter sa bonne ville.

Campion^ surpris, n'osa point résister, d'au-

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tant plus que le duc, la duchesse rég-ente, accompagnés de la cour et d'une foule de veneurs, de fauconniers, de louvetiers, de pages et de valets, se présentaient à l'instant môme à Tune des portes.

Aussitôt, Ton sonna les cloches, l'on tira le canon, l'on pavoisa les maisons, et les habitants, ayant à leur tête les syndics et le corps communal, allèrent à la rencontre de leur souverain, qu'ils accueillirent avec force démonstrations de joie.

Puis, ils réclamèrent un de leurs privilèges, qui était de garder la ville durant le séjour de Son Altesse.

Campion y consentit non sans regrets.

Alors une multitude de soldats déguisés en paysans pénétrèrent dans la ville, sous le prétexte-de satisfaire une légitime curiosité.

D'autres campèrent auprès des portes, sur les places publiques, aux abords du palais communal.

Cette journée se passa en fêtes, en récep-

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lions, en liarang-ues, en festins, comme il est d^usag-e. M. de Campion fut enchanté de l'accueil que lui firent la duchesse et le duc. Il se promettait bien d'obtenir quelque faveur.

Le lendemain, le chancelier, le maréchal et le grand écuyer de Savoie, les secrétaires d'État, Philippe d'Aglié, les marquis Pallavicini, de Lullins, de Pianezza, de Chabot, de Saint-Thomas, les comtes Audoin de Valpergue et de Moretta, l'abbé de Verrue, l'archevêque de Turin, le cardinal-légat Bentivoglio, arrivèrent dès Taube, et par^-inrent sans encombre jusqu'à l'hôtel de ville, tandis que les gens de leur suite encombraient toutes les portes de la cité.

Un grand conseil fut tenu sur-le-champ, la duchesse déclara sa régence finie, et les personnages que nous avons nommés plus haut se formèrent en conseil d'État.

Pendant ce temps, une forte garnison faisait son entrée dans la ville, bannière déployée.

Des courriers furent expédiés aux sénats de

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Savoie, de Turin et de Nice, à la chambre des comptes, pour leur faire enreg^istrer la déclaration d'Yvrée ; aux évêciues, aux commandants de place, pour leur signifier qu'ils reconnussent publiquement cet acte.

Le jour même, un envoyé de Mazarin arrivait, apportant l'ordre de ce ministre, qui voulait continuer les errements de Richelieu, de ne rien changer jusqu'à nouvel avis au gouvernement existant. La duchesse y répondit en notifiant à la cour de France sa retraite des affaires. Les princes perdirent ainsi tout espoir de supplanter Chrestienne et de s'emparer du pouvoir. Ils protestèrent contre l'acte énergique de cette habile princesse, mais ce fut en vain. Carignan, furieux de cet échec, résolut alors de se séparer absolument de la branche aînée de sa maison.

Il vécut dès lors en France, où sa postérité resta jusqu'à ce que, le roi Charles-Félix étant mort sans enfants en 1831, Charles-Albert de Carignan monta sur le trône.

Partie du rocher de Charbonnières, la dynastie de Savoie règ^ne aujourd'hui des Alpes à l'Adriatique.

Certainement elle eiit gagné à se contenter d'un royaune plus étroit, et qui sait si nous ne la verrons pas heureuse d'en pouvoir rétrécir les limites!

Comme Philippe d'Aglié Tavait dit, .son règne commençait. Il eut une grande influence sur le duc Charles-Emmanuel, et l'histoire dit que la seconde partie de sa vie fit oublier les écarts de la première.

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