‹ Les coups d'épée de M. de PuplingeChapitre 3 sur 15 · DES PRÉCAUTIONS QU' AVAIT PRISES LE BRETON BADILLAU · texte numérisé non relu

DES PRÉCAUTIONS QU' AVAIT PRISES LE BRETON BADILLAU

Comme on le pense bien, cette aventure fut le sujet de toutes les conversations de la journée, car Hervé Badillau raconta le duel à Patrizio Barrera, lequel en informa les audienciers du Sénat.

M. de Lescheraines et le capitaine se répandirent en éloges sur Henri de Puplinge, qui devint une manière de héros pour avoir donné une leçon au plus redouté des raffinés de la cour.

Ascanio Bobba n'eut garde de se montrer sur la place du Palais-Madame.

Henri, au contraire, y vint richement vêtu aux couleurs de sa dame. Il fut accueilli de façon à ressentir un mouvement d'orgueil. Le page Alfieri, la tète enveloppée de linge, et qui tirait gloire de sa blessure, l'accosta sans rancune. Le capitaine Fabio, quelques jeunes seigneurs, l'entourèrent. Il fut étonné de s'être mis en évidence et d'acquérir, à si bon marché, un commencement de célébrité. •

Pour comble de bonheur, le marquis de Lescheraines et sa fille, qui firent comme à l'ordinaire leur promenade quotidienne, vinrent à passer. Le vieux gentilhomme salua le jeune homme, auquel Philiberte adressa un regard et un sourire gracieux.

Il attira même l'attention du comte Philippe d'Aglié qui marchait à pied, mêlé à la foule, donnant le bras à M. Guy de Cillan, condottiere délia Nohiltà.

A la tombée de la nuit, la troupe joyeuse emmena Puplinge à la taverne du Cocomero, sous le prétexte de l'initier aux habitudes de la

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vie à la mode. Il prit part à un excellent repas, arrosé des vins les plus généreux.

Toujours observateur, il remarqua que Fabio. Lambertenghi, s'il excitait ses amis à boire outre mesure, pratiquait sans ostentation la vertu de sobriété. Par prudence, il se tint luimême sur la défensive, en feignant néanmoins de vider sa coupe à chaque instant.

Vers onze heures, on commença à chanter des couplets bachiques ; un peu plus tard on cassa la vaisselle pour accompagner les romances ; à minuit, la gaieté des convives était au comble.

Fabio jeta son manteau sur ses épaules, se glissa le long de la muraille sans faire de bruit, ouvrit doucement la porte et sortit.

Puplinge eut Tidée de le suivre. Les mystérieuses façons de l'Italien l'intriguaient et il n'était pas homme à supporter longtemps une incertitude.

Il enjamba avec précaution les corps étendus sur le plancher, et s'échappa, sans écouter

les railleries, les injures, les menaces, les moqueries, dont ceux qui avaient encore une lueur de raison saluèrent son départ.

Hervé Badillau l'attendait dans la rue, tapis contre une borne et se dissimulant de son mieux, afin de ne point donner au prochain le scandale de le voir auprès d'un méchant cabaret.

— Que fais-tu là? lui demanda son maître.

— Bédame ! faut-il que je laisse monsieur courir la prétantaine seul, au risque d'attraper des horions? Qu'en dirait, téte-bleue ! M. le portier de Cluses, votre père ? Il vous plaît de vous encanailler et de vous damner. J'en enrage ! Mais si vous allez en enfer, mon devoir est de vous y faire escorte, puisque aussi bien mes gages sont payés d'avance.

Henri éclata de rire :

— Allons ! va te coucher, Hervé ! Je te dispense du service.

— Point, monsieur, je resterai, ne vous déplaise.

DE M. DK PCPLINGE. 1<*

Peste soit du têtu! Détale, je n'ai pas

besoin de toi.

Je suis Breton, monsieur, ce c^ui veut

dire entêté.

Et si je te chasse?

Vous n'oseriez ! qui raccommoderait vos chausses et s'userait la langue à prier sainte Anne d'Auray de vous absoudre? Samt \ve3 . quelle vie ! sur le pré, le matin ; le soir, au cabaret! Si j'avais un fils, et qu'il se conduisit comme monsieur, je lui donnerais le fouet, respect de vous, aussi vrai que les laveuses de nuit tordent le cou aux larrons !

Henri dut se résigner, bon gré mal gre, a parcourir les rues de Turin en compagme de son fidèle serviteur.

Il voyait, à cent pas de lui, se profiler, sur les murailles blanchies par un reflet de la lune, l'ombre gigantesque du capitaine

Fabio.

Ces voies tirées au cordeau, bordées de haute, maisons symétriquement bâties, éclairées par

110 LES COUPS T)"tVtS.

quelques lanternes fumeuses, offraient un singulier aspect.

Ils arrivèrent ainsi jusqu'à l'église Saint- Pierre de Corte-Bucis, dans la rue del Gallo, à peu de distance des débris de l'ancien palais des ducs lombards.

Le capitaine s'arrêta, eut l'air de regarder autour de lui, et, ne voyant rien, se mit à arpenter la rue de long en large.

Henri, de plus en plus curieux de savoir quelles intrigues allaient se nouer ou se dénouer, fît avec Hervé un long détour.

Une ruelle obscure, étroite, pleine d'immondices qui dégageaient une puanteur nauséabonde, séparait le temple antique d'une maison voisine.

Il s'y engagea résolument, en étouffant le bruit de ses pas.

Un claquement sec résonna derrière lui. Il se retourna.

- Qu'est-ce ? demanda- t-il à voix basse.

— Monsieur, murrrura la voix d'Hervé, je

DE M. DE PUPLINGE. Hl

VOUS ai emprunté vos deux pistolets d'arçon. Us sont prêts à cracher Hamme et balle, si quelque chenille nous veut piquer.

Au moment précis où Henri et son valet se blottissaient derrière un pilier du porche de Saint-Pierre, abrités encore par une échoppe de bois qui s'y accotait, un homme débouchait au. tournant de la rue et s'avançait vers le capitaine, qui cessa de sifder la coraule :

Noutrou bon duc de Savouai.

L'inconnu l'accosta.

Henri ne put voir son visage, car il portait un masque. A .-on grand désespoir, il ne put entendre davantage ce que les deux compagnons se dirent.

L'entretien fut court. Il se termina par ces mots que le capitaine eut l'imprudence de prononcer assez haut pour qu'ils parvinssent à Toreille du jeune gentilhomme :

— Puisque M. d'Aglié est pour l'instant chez son ami Provana, vous pouvez aller dormir

112 LES COUPS DEPEE

tranquille, monsieur d'Emery. Il en sortira de bonne heure, car il joue sa tête à ces espiègleries-là. Il aura désagréable réveil... Demain, madame la régente prendra le deuil. Je vous supplie, ajouta-t-il humblement, de faire valoir ce service auprès de M. le cardinal.

Henri comprit tout et fut atterré.

Il se souvint de ce que Maurice de Savoie lui avait dit, des allusions à l'assassinat du maréchal d'Ancre.

Plus de doute, le meurtre de Philippe d'Aglié était résolu, de complicité avec l'ambassadeur français, et, sur lerefus mal déguisé de Puplinge, on confiait cette honteuse mission à l'aventurier.

Ce fut une amère déception pour Henri, que l'affabilité, la noblesse de Maurice de Savoie avaient gagné. Il ne pouvait désormais estimer celui qu'il avait choisi pour maître.

Il se promit d'empêcher cette action détestable, sans se soucier d'encourir une disgrâce qui briserait son avenir.

DE M. DE PUPLINTtE. 1^3

Tandis qu'il faisait ces réflexions, M. d'Emery et Fabio, se tournant le dos, s'éloignaient dans une direction opposée. Il s'élança sur les traces du dernier.

— Monsieur, lui dit Hervé, ne nous pressons pas. Nous avons deux heures devant nous et nous savons où rejoindre ce donneur d'estocades. Souvenez-vous que nous le rencontrâmes précisément ce jour où un corbeau s'envola à notre gauche. Me direz-vous encore que je suis

un imbécile ?

J'ai prévu, continua l'honnête garçon, le cas où vous rougiriez de vous montrer en public, sortant de ce coupe-gorge que le bon ton appelle un cabaret. Voici un masque tout neuf. Il m'a coûté seize sols que vous me rembourserez, s'il vous plaît. Mettez-le, quoiqu'il soit péché de voiler ce que Dieu a fait pour être montré, et endossez ma cape à l'envers : il se peut faire qu'il vaille mieux que l'on ignore à qui l'on aura affaire.

Henri, émerveillé de découvrir en sou vnlet

11 ■< LES COUPS D'KFKE

des qualités qu'il ne lui soupçonnait point, s'embossa dans la souquenille bigarrée de jaune et de bleu que lui tendait Hervé. Ainsi déguisé, il devint méconnaissable.

Ils passaient devant la tour de la Commune, lorsque le briit de deux voix les fît tressaillir.

Deux cavaliers causaient en marchant lentement. Un rayon de lune, tombant d'aplomb sur leurs visag-es, permit à Henri de reconnaître le cardinal Maurice et le marquis de Lescheraines.

— Ils attendent que leur victime soit tombée dans leur lâcbe guet-apens ! murmura-t-il. Oh ! jamais je n'aurais cru ces deux hommes capables d'une pareille infamie !

Il eut le temps de se cacher sous l'ombre d'un auvent, et comme ils approchaient de lui il put entendre un fragment de leur entretien. C'était M. de Lescheraines qui parlait :

— Puisque Votre Altesse quitte la pourpre et reprend l'épée, cela se peut faire aisément. Ma fille aura de grands avantages, car elle est

Dr! M. BH PUPLINGE. ^^'>

bien po3se:,siounée. Les seigneuries de Cavallimours, (le Les Chaux, d'Etable, des AUues, de Fréterive et dix autres seraient réunies à votre apanag-e. Moi j'amènerais à Votre Altesse toute la noblesse de Savoie.

— C'est vrai, Miolanais, mais il faudrait obtenir le consentement de...

Henri ne put en entendre davantage à cause de l'éloignemeut.

— Oh! dit-il avec un accent de colère qui mit en émoi Hervé Badillau, voilà des gens qui trafiquent, celui-ci de sa fille, celui-là de son nom, en attendant qu'ils puissent vérifier le cadavre de la victime que s'apprête à égorger un assassin à leurs gages. C'est horrible !

— Tète-bleue! ajouta le Breton, je vous assure bien qu'il ne se passe rien de semblable dans notre village d'Illifaut. On se contente de tuer, une fois l'an, à l'automne, sept ou huit porcs, sauf respect, et c'est là tout le sang qui y soit répandu.

116 LES COUPS D't.VtY.

Le palais du comte Provana, le confident le plus secret de Philippe d'Aglié, qui n'allait chez lui que la nuit, afin de ne point compromettre cet agent fidèle de ses visées politiques, s'élevait sur les ruines de l'ancienne porte Doranea. Un instant après que deux heures eurent sonné à Saint-Paul et aux trois églises du Dôme, une lumière apparut derrière les vitraux coloriés d'une large fenêtre à balcon. Puis cette fenêtre s'ouvrit.

Un homme s'avança prudemment et, se penchant sur la balustrade, examina longuement si rien de suspect ne se montrait.

La place, en apparence, était déserte.

Le capitaine Fabio, poignard aux dents, se dissimulait derrière une des statues qui, en guise de cariatides, soutenaient la dalle du balcon, et avec laquelle il se confondait presque, grâce à la couleur grise de son manteau. Il ne se doutait pas que deux paires d'yeux, appartenant à deux robustes compagnons, surveillaient ses moindres mouvements.

DE M. DE PUPLINGE. 1 H

— Oh! cher comte, ne partez pas! dit une voix suppliante. J'ai rêvé tigre à poils de velours. Cela veut dire embuscade, et vous risquez d'être attaqué par des malandrins, à cette heure tardive.

Un grand éclat de rire éveilla mille échos.

— Adieu! adieu! caro mio Goffredo, répondit une voix sonore. Pensez-vous que j'aie peur de vos malandrins t Ils ne sont pas si adroits! Ne craignez rien, mais, une autre fois, éloignez vos écuyers et vos pages, que je puisse entrer par la grand'porte de votre palais, au lieu d'escalader vos fenêtres. Au revoir, Provana!

Sur ces mots, une échelle de soie, solidement attachée aux balustrades, fut lancée dans l'espace, et ses deux extrémités, armées de crochets de fer, vinrent frapper le sol.

Aussitôt, le comte Philippe enjamba le balcon et descendit lestement. Il touchait terre.

Fabio se rua sur lui; l'étranger fit un bond de côté en s'écriant d'une vois railleuse :

lis LES COUPS D'ÉPÉK

— Oh! oh! monsieur, voici qui ressemble tout à fait à une attaque nocturne.

Fabio. furieux d'avoir manqué son coup, dégaina et revint sur lui l'épée en arrêt.

— Si c'est à ma bourse que vous en voulez, ramassez; mais prenez garde! Je suis le comte d'Aglié, dit Philippe en jetant sa bourse aux pieds de son agresseur.

— Parbleu ! monsieur, dit celui-ci, je le sais bien. Dépêchons. Je suis pressé, et je veux vous tuer sur l'heure.

— A moins, s'écria la voix railleuse de Puplinge, qui se jeta au-devant de Philippe, suivi de près par Hervé, masqué comme lui, à moins que je ne prenne la liberté de vous en empêcher ! Au large, s'il vous plaît, nous sommes trois contre un, j'ai deux balles dans mes pistolets, et je vise bien, monsieur le bandit...

— Tirez î criaBadillau, massacrez ce chien...

— Bah! laissez-le courir, dit superbement Philippe en haussant les épaules

DE M. LE PUPLÏNGE. H»

Déjà, le capitaine fuyait de toute la vitesse de ses jambes, abandonnant son manteau, sa bourse et ses armes sur la place.

DES CONSÉQUENCES yUE PEUVENT AVOIR CERTAINKS EXPÉDITIONS NOCTURNES

Le comte d'Aglié, se retournant vers ceux dont l'intervention venait de le sauver, fut assez surpris de se trouver en présence de deux hommes masqués, dont lun portait une souquenille a bigarrures multicolores, véritable costume de saltimbanque.

Il hésitait à reprendre sa bourse que Badillaului tendait en la soupesant, lorsque Puplinge dénoua les cordons de son masque, et, se débarrassant de la houppelande, la jeta sur le bras de son valet.

Le comte vit alors qu'il n'avait pas affaire à un homme du commun.

— Je vous remercie, monsieur, dit-il, et je vous serai reconnaissant de m'apprendre à qui je dois d'avoir échappé au poignard de ce coupejarret, sur les traces duquel nous mettrons facilement les dépouilles opimes qu'il a abandonnées sur le champ de bataille.

— Si vous m'en croyez, répondit Henri, vous laisserez là cette rapière et ces défroques et ne chercherez pas à percer un mystère nu' il vous importe peu de connaître.

— Voici .a bourse de Votre Excellence, murmura Hervé qui restituait le sachet brodé avec une répugnance manifeste.

Le comte lui fît signe de la garder, et le Breton se garda bien de refuser si large aubaine.

— Monsieur, reprit Philippe, je prends la liberté de vous faire observer que vous ne m'avez point encore dit votre nom.

— Henri de Puplinge, monsieur, répondit le jeune homme en s'inclinant.

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— Ali! n'est-ce pas vous qui, ce matin, vous êtes battu avec le marquis Ascanio'^ Tubleu ! l'un de vos seconds a rudement malmené le pauvre petit Alfieri... Savez-vous que je suis presque jaloux devons? On ne parle en ville que de vos exploits, et l'on assure, Dieu me pardonne! que la cour de Savoie a retrouvé un nouveau Bayard. Comment vous êtes-vous trouvé là si fort à propos ?

En quelques mots, Henri lui raconta les aventures de cette nuit, en omettant toutefois ce qui concernait le cardinal et sans nommer qui que ce fût.

— Je crois, reprit le comte, que vous n'êtes pas à la régente ?

— Non, monsieur, j'ai l'honneur d'appartenir à M. le cardinal Maurice.

— Alors, vous ne saviez pas qui j'étais?

— Vous m'excuserez. Votre nom fut prononcé fort clairement par l'individu qui...

— Vous êtes donc un héros d'Homère? interrompit le comte avec une admiration mêlée

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de quelque aigreur. Savez-vous que je ne connais personne qui eût agi de la sorte ? Me sauver, mais c'est perdre les faveurs du prince Maurice ! Gardez-vous de lui dire un seul mot de cela, si vous les voulez conserver.

— Au contraire, s'écria Henri avec une chaleur qui surprit le comte, je lui en parlerai aujourd'hui même, je vous le jure.

Tout en discourant, les deux gentilshommes, que Badillau suivait à cinq pas, le pistolet à la main, arrivèrent devant le palais ducal où Philippe logeait, en sa qualité d'écuyer cavalcadour de la duchesse. Une faible clarté filtrait à travers le cristal dépoli d'une verrière.

— Voyez, dit Philippe, non sans amertume, en montrant cette fenêtre lumineuse qui brillait sur la sombre masse du palais, voyez ! madame la régente veille encore ; elle travaille, sans doute. Et l'on ose l'accuser de paresse, d'indifférence! Elle est femme, pourtant, et, probablement, elle a passé la nuit à compuLser des parchemins diplomatiques ou à écrire quel-

T)E M. DE PUPLlNfiE. 125

que lettre à l'un des souverains de l'Europe, au sujet des affaires de l'État. Venez, je veux vous présenter à Son Altesse.

Quoi que lui dît Henri, il insista de telle façon que le jeune homme ne put se refuser à l'honneur inattendu qui lui était fait.

Cette présentation, au milieu de la nuit, alors que la capitale entière était plongée dans le sommeil, avait un côté romanesque, mystérieux, qui le séduisit.

Hervé, qui ne voulait point quitter son rôle de conseiller intime, lui dit à l'oreille :

— Allez ! allez ! monsieur, il faut avoir toujours un pied surl'étrier, l'autre sur le chemin, quand l'on monte un cheval rétif.

Il suivit donc son guide qui, introduisant une clef dans une petite porte secrète, pénétra dans la demeure royale. Ils montèrent tous trois par un escalier dérobé.

Dans une antichambre qui précédait les appartements de la duchesse, un page dormait sur une banquette. Le bruit des pas l'éveilla.

l2o LES COUPS D'ÉPÉE

— C'est VOUS, Chissé? demanda Philippe.

Son Altesse travaille? seule, sans doute?

Le page fît un signe affirmatif et alla soulever une portière.

Chrestienne de France, assise devant une table encombrée de papiers et de livres, écrivait.

Une seule lampe éclairait son cabinet, vaste pièce ornée de tapisseries flamandes, et qui avait autrefois servi de chambre à coucher au duc Emmanuel-Puihbert.

Un petit épag'neal blanc, à poil soj^eux et frisé, dormait, couché en rond, sur un coussin auprès d'elle.

Henri fut saisi de respect en entrant dans cette retraite, sanctuaire où ne venaient que les dignitaires de l'État, et où s'élaboraient les lois qui gouvernaient tout un peuple.

Ce sentiment fit place à une crainte involontaire quand il sentit le regard de cette femme s'appesantir sur lui, et qu'il se dit qu'il était en présence d'une souveraine, fille de roi, sœur de roi, mère de roi.

DE M. HE ruPLINGE. i^"?

Chrestienne, en voyant d'Aglié se présenter chez elle à une heure aussi matinale, accompagné d'un inconnu et sans se faire annoncer, éprouva une assez vive surprise.

— Madame, lui dit vivement le comte, veuille Votre Altctse me pardonner d'être ici à cette heure; mais j'ai voulu ne point tarder à lui présenter M. Henri de Puplinge, qui vient de me sauver la vie.

— Ah ! Philippe, mon Dieu ! que s'est- il passé ? je tremble... s'écria la duchesse avec un accent de vive inquiétude.

Et s'apercevant que M. de Puplinge pouvait entendre ces imprudentes paroles, elle poursuivit d'un ton plus modéré :

— Vous avez bien fait, comte, car vous savez quel intérêt je porte au plus intègre de mes conseillers et au plus brave de mes défenseurs.

— Je sortais de chez le comte Goffredo Provana, poursuivit Philippe en invoquant d'un regard le témoignage de son compagnon, où

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j'avais passé la soirée à causer avec lui du traité passé avec les princes, lorsqu'un hravo se jeta sur moi. J'étais désarmé. Il m'eût tué, sans M. de Puplinge, qui, se promenant, comme c'est le droit d'un gentilhomme de son âge, survint et mit en fuite le misérable. Ce trait est d'autant plus beau que M. de Puplinge, d'ailleurs sujet dévoué de monseigneur le duc, fait partie de la maison de M. le cardinal Maurice.

— C'est bien ! dit la duchesse que ce récit avait fait pâlir à plus d'une reprise et qui contint à grand'peine l'expression des sentiments qui l'agitaient. Monsieur, vous avez acquis des droits éternels à la reconnaissance de ceux qui savent gré au comte d'Aglié d'être un des plus fermes soutiens de la couronne. Si vous le voulez, je me chargerai de payer sa dette. J'espère vous voir ce soir à mon cercle.

Elle tendit sa main au jeune homme qui, s'agenouillant, y mit un respectueux baiser.

En ce temps chevaleresque, l'on considérait

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encore les rois comme des hommes envoyés de Dieu, et l'on pliait le genou devant leur majesté, sans craindre de s'avilir.

Philippe le reconduisit jusqu'à la porte secrète.

Passablement fatigués, Puplinge et le fidèle Badillau regagnèrent paisiblement la place aux Herbes. Ils se couchaient au moment où l'Angélus du matin annonçait le retour du jour.

Aussi dormirent-ils jusqu'à midi, ce qui fit assez mal augurer de la sagesse de l'un, de l'activité de l'autre par l'égrège Patrizio Barrera, lequel, méthodique et rangé comme un bourgeois, s'émerveillait de ce que l'on changeât si volontiers l'ordre naturel, en veillant quand il était l'heure de dormir, en dormant quand le soleil parcourait sa carrière.

Henri, sachant que le capitaine Fabio ignorait qui l'avait empêché de commettre un crime, ne laissa rien voir à l'aventurier du mépris et de l'horreur qu'il ressentait pour lui.

Il devinait par une sorte d'intuition que cet

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homme était chargé d'une mission infâme. Il pouvait être dangereux, imprudent de le démasquer tout de suite; mieux valait ne pas le perdre de vue et attendre l'occasion, car, Fabio trahi, celui pour le compte duquel il opérait le remplacerait facilement.

Il accueillit donc Fabio comme à l'ordinaire et mit aussitôt la conversation sur le souper et la taverne du Cocomero.

— Joyeuse compagnie, en vérité, g-ronda le capitaine de sa voix tonnante et en grimaçant, un sourire.

— Vous avez ce matin les veux battus, la mine défaite, et vous êtes penaud comme un lévrier qu'un faon aurait forcé, observa malicieusement Puplinge.

— Penh! c'est l'effet du vin d'Asti. Avezvous des projets pour la journée, Puplinge? Moi, je vais faire une course à cheval du côté de Stupinis. J'ai les nerfs tout raidis, le cerveau obstrué par des humeurs noires, cela me distraira.

DE -M- LE rUPLlNGK. 131

— C'est que vous avez rêvé peut-être que vous- vous battiez contre trois diables à quatre et que, la peur vous prenant à la gorge, vous tentiez vainement de battre en retraite. Eh! je ne vous vois pas votre manteau couleur muraille doublé de satin rose. Vous l'aurait -on volé?

Fabio lui jeta un regard soupçonneux.

— Je l'ai perdu en rentrant, dit-il sèchement.

Tandis qu'il se mettait en selle, Henri se dirigea vers l'hôtel de la Verrue. Une foule de courtisans , galants officiers aux uniformes éclatants, abbés musqués et parés comme des petits-maîtres, élégants en pourpoints de brocart, pages, écuyers, solliciteurs, emplissaient les antichambres.

Son titre de gentilhomme de Son Éminence lui ouvrit toutes les portes. 11 se fit annoncer par un huissier et fut aussitôt introduit chez le cardinal.

Maurice le salua d'un charmant sourire. Il était seul.

132 LES corps D'ÉPÉE

Henri, les yeux baissés, les joues empourprées, mais d'un ton parfaitement résolu, lui déclara qu'il renonçait à l'honneur de le servir et venait prier Son Éminence de le dégager de son serment d'obéissance et de lui rendre sa liberté.

Étonné au suprême degré, offensé de cet abandon que rien n'expliquait, le cardinal se récria, insista, voulut savoir la cause de cette démission.

Poussé à bout, Henri finit par répondre :

— Monseigneur, j'aurais préféré garder le silence, mais puisque vous me pressez, je parlerai. Hier, à propos de M. le comte d'Aglié, vous rappelâtes ce qui arriva sur le pont du Louvre à M. le maréchal d'Ancre.

— Eh bien? s'écria le cardinal en fronçant le sourcil.

— Eh bien ! il paraît que Votre Éminence a trouvé un homme moins scrupuleux que moi.

— Que voulez- vous dire?

DE M. D'^ PUPUNGE. 133

— Est-il besoin de ra'eipliquer davantage, monseigneur? Il me semble en avoir dit assez.

Le cardinal se redressa avec ce grand air de dignité qui lui était propre, et reprit d'un ton ferme et hautain :

— C'est trop ou trop peu, monsieur. Je veux que vous exprimiez sans détours, sans réticence, votre pensée tout entière. Je consens à oublier l'accent... singulier que vous vous êtes permis de prendre en vous adressant à moi. Continuez, sinon, je fais venir mon capitaine des gardes et je vous envoie méditer, sous les verrous d'une forteresse, sur le respect dû aux hommes de mon rang et de mon caractère.

Henri fut à son tour surpris de ce langage décidé. Il se demanda s'il n'avait pas été trop prompt à accuser.

Il obéit et raconta de point en point comment il avait soupe au Cocomero^ comment il avait suivi le capitaine Fabio, la rencontre de celui-ci avec l'ambassadeur de France. Il répéta l'entr^^tien d*» ces deux personnaores et ter-

i'>^ LES cours b'j PKi:

mina par le récit de ce qui s'était passé sous les feuètres du palais du comte de Provana.

La seule chose qu'il tut fut ce qui touchait à Tentrevue du cardinal avec le marquis de Lescheraines ; un instinct secret l'avertissait qu'il ferait bien de ne rien dire.

Maurice de Savoie l'écouta sans l'interrompre, et, quand il eut achevé, lui répondit avec un accent d'indulgence :

— ^'ous avez noblement agi, mon enfant, et je vous suis reconnaissant de ce que vous avez fait pour le comte d'Aglié, mon ennemi. Votre jeunesse, votre inexpérience, votre ignorance des choses de ce temps-ci, vous ont induit à me croire coupable d'une bassesse. Je vous pardonne volontiers, à condition que vous ne recommencerez pas. L'homme que vous nommez Fabio Lambertenghi est un agent secret, un espion, un sbire de Richelieu. Il est gentilhomme et s'appelle le marquis d'Ars. Vous savez maintenant aussi bien que moi d'où partait l'ordre relatif à M. d'Aglié ! Allez et atten-

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liez ici une commission que je vous ai réservée. Ce soir, vous m'accompagnerez chez la rég^ente.

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