‹ Les coups d'épée de M. de PuplingeChapitre 4 sur 15 · AVEU · texte numérisé non relu

AVEU

En 1568, un factieux nommé Gaspard de Villeneuve, marquis d'Ars, soudoya une bande d'assassins et fît périr le baron de Cipierre, issu d'une branche naturelle de la maison de Savoie et fils du gouverneur de Provence.

Le mobile de ce crime est resté un mystère pour l'histoire : la tradition rapporte que ce fut une haine de famille.

Quoi qu'il en soit, une rancune formidable naquit de ce meurtre : les parents de Cipierre jurèrent de le venger. Un jour, Gaspard de Villeneuve fut pris, attaché à un arbre et mis en pièces à coups de hachci

is-f u:> ro':is i»'fr::-.

Vingt ans plus tard, son fils Rom et la femme de celui-ci furent noyés dans le Kliône, au-dessous de Beaucaire.

En sollicitant les faveurs de Richelieu, Bernard de Villeneuve que nous connaissons sous le nom de capitaine Fabio, n'avait en vue que de poursuivre une vengeance que lui léguait son père.

Doué d'une intelligence politique très développée, il était apte à jouer ce rôle d'agent secret, difficile autant que périlleux, et, servant les projets de son maître, il comptait Lien travailler en môme temps pour son propre compte.

Son ambition puisait .-a source dans la haine. Il voulait devenir puissant et fort pour écraser cens qu'il détest'iit.

Il y avait un autre ambitieux, mais vulgaire, celui-là, Melchior de Miolanais, marquis ai Lescheraines.

Son unique dé.-rir était de marier sa fille au r-rince Maurice, de .>ati8faire son orgueil nobi-

DE M. DE FLTLINGE. 13i;

liaire, de voir son écusson accolé à celui de la famille régnante, d'appartenir par un petit côti' à la dynastie.

Henri de Puplinge, venu pour se faire un état comme il le disait au capitaine Fabio sur la route de Rivoli à Turin, s'imaginait qu'il ne vivait que depuis l'heure où le hasard l'avait jeté dans ce tourbillon d'intrigues et de plaisir.

Honoré de la faveur du cardinal avant même qu'il eût rien fait pour la mériter, il n'interrogeait plus l'avenir avec effroi ; il savait qu'il arriverait vite et haut.

Il aimait, non pas comme ces timides jouvenceaux qui, se ravalant bien au-dessous de la créature dont ils sont épris, n'osent la contempler qu'en rougissant ou en devenant blêmes; qui se pâment au moindre sourire, s'évanouissent sous le feu d'un regard ; puis soupirent, grattent la guitare, noircissent le vélin, ravagent les parterres pour fleurir le balcon de leur belle, timide> soupirants qui

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pensent que l'amour est fait de ces niaiseries sentimentales, de ces fades comédies.

Il aimait autrement que Lovelace et don Juan, conquérants odieux trop admirés et que tout cœur bien né méprise ; autrement encore que ces héros fascinateurs qu'une passion terrible dévore, qui se lamentent, pleurent, se désolent et vont de vie à trépas en se passant leur glaive au travers du corps, ingénieux moyen de punir F inhumaine !

Il aimait sincèrement, sans emphase, comme sans emportement. Son amour était un sentiment chaste, pur, désintéressé, chrétien, en un mot, qui ne prévoyait qu'un dénouement : le mariage, et ne désirait que celui-là.

Incapable de le pousser au mal, cette affection le pouvait rendre entreprenant, mais jamais il ne lui aurait sacrifié le respect de sa famille, le repos de sa vie.

C'est que, sauvegardé par un grand respect de soi-même, des principes religieux inébranlables, il avait su garder cette dignité

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de l'àme qui se fait rare à une époque où les jouissances matérielles priment tout et où l'on se moque aisément de ce qu'on ne peut imiter.

Ce qui le troublait, c'est que des rivaux redoutables lui barraient le chemin. Peu présomptueux de sa nature, il ne se dissimulait nullement quels avantages immenses ils avaient sur lui.

Maurice de Savoie, prince du sang, apparenté à tous les souverains de l'Europe, richement apanage, d'un caractère si noble et si bon qu'on le vénérait autant qu'on l'aimait, jeune encore, serait volontiers accepté de Philiberte de Lescheraines, femme altière, impérieuse, et que gagnerait l'appât offert à son orgueil.

D'un autre côté, si l'on reprotîhait à Ascanio Bobba sa ridicule vanité, son caractère frivole, querelleur, sa prodigalité, sa rage de plaisirs faciles, on reconnaissait en lui un parfait gentilhomme, brave, généreux, fidèle à la parole

^^^ LES rorp> PtPÉE

jurée, plein de respect pour sa famille, dcH'oué à ses amis.

£n outre, il était marquis de Graglie, grand chambellan de Savoie, e' son oncle, qui venait de mourir évêque de Maurienne, lui laissait un liéritag-e considérable.

Henri comprenait bien que Tun ou l'autre serait certainement préféré à un soldat de fortune, fils d'un anobli, dont l'aïeul conduisait la charrue, sans autre bien qu'une métairie en Faucig*ny, sans autre appui que la proteclion d'un prince, protection qu'un caprice lui ferait perdre peut-être.

Malgré les réflexions que notre héros fît sur ce sujet, il ne se décida nullement à. s'effacer devant ses rivaux ; il ne renonça point à l'espérance si ardemment caressée, que lui-même essayait vainement ds définir. Il se dit que la Providence permettait l'accomplissement de rêves plus chimériques encore.

En attendant, 11 se promettait de surveiller Fabio et de déjouer se.s desseins ; de contre-

I'.-. M- !'K l'Il'LI.NGK. li->

carr^' à lui seul, parles seuls moyens honnêtes, la politique cruelle du ministre français ; de contribuer de tout son pouvoir ii la puissance du cardinal Maurice. Il entreprenait une lourde tache, et qu'était-il pour la mener à bonne fin i

Depuis deux, heures, le jeune g-i'utilhomme attendait dans rantichambre de i' hôtel de Verrue. îl commençait à s'ennuyer beaucoup, car la foule se dispersait peu à peu, et il ne restait plus dans la salle que des figures inconnues et des pag-es qui se distrayaient en jouant au bilboquet ou au passedix.

Henri se disposait à prendre part à ce divertissement, lorsque le père Jean sortit, des appartements du cardinal, vint droit à lui et lui dit :

— Voici, monsieur de Pupling-e, une lettre qu'il faut porter à son adresse immédiatejnent, et ne remettre qu'à la personne à laquelle elle est destinée. Kcoutjz bien ce qui sera dit, et faites-en votre })roiit.

^** LES COUPS D ÉFÉE

Henri, sans même regarder la suscription de cette lettre, descendit aussitôt, murmurant un peu de ce qu'on l'avait si longtemps obligé à faire le pied de grue pour une chose de si peu d'importance.

Quand il fut sous le vestibule, il examina le large pli, fermé par un fil de soie et scellé d'un sceau de cire noire.

Il eut une sorte d'éblouissement, quand il lut ces mots écrits en beaux caractères italiques :

A Monsieur Jlonsieur de JUiolanais, Marquis de Lescher aines.

En son Jiotel.

Il prit aussitôt sa course vers la place du Château, mais il se souvint qu'il ignorait où se trouvait l'hôtel de Lescheraines, ralentit le pas, reprit une marche moins précipitée.

Le premier bourgeois auquel il s'adressa le

I>K M. IiK ITPLINCK.

reg'arda d'un air effaré, et ne répondit (jue par signes.

Henri fut tenté de rosser le maraud ; il comprit enfin que i'honuète homme n'entendait r^ue le piémontais, ce qui le calma.

Très perplexe, il allait s'adresser à un autre passant, quand il vit venir à lui, le nez au vent, les poings sur la hanche, le manteau Hottant sur un habit à la française brodé de canetilles, chamarré de galons, couvert de nœuds, de bouffettes, de glands de soie, de passequilles, de passementeries, le capitaine Fabio Lanibertenghi.

Il courut à lui.

— Capitaine, dit-il, tivez-moi d'un grand embarras

— Monsieur? Tiens! c'est ce cher Pu-

plinge... Tout à votre service, mon ami. Hein ! que dites-vous de mon costume de gala ? il m'est arrivé à l'instant de Paris, et j'en suis bien aise, car je vais ce soir- au bal de la cour.

— Bah! reprit Henri d'un ton snrpri?. En

effet, TOUS voilà reluisant comme une châsse, fleurant comme baume.

— Je crois que vous me vouliez demander quelque chose?

— Oui. J'ai affaire à l'hôtel de Lescheraines et vous me voyez fort empêché, car je ne sais en quel endroit de la ville il e<t placé.

Le capitaine ébaucha un sourire et reprit :

— Connaissez-vous le monastère de Sainte- Claire?

— Non, sur ma foi!

— Vous avez tort : on y chante de fort belle musique. Et le couvent de Saint- André?

— Pas davantage.

— On y confectionne des confitures meilleures que l'ambroisie. Eh bien! prenez la première rue à votre gauche, .tirez tout droit jusqu'à l'églif^e Saint-Antoine. Vous verrez, sur la droite, les murs extérieurs du couvent, sur la gauche la façade du monastère, et, entre les deux, le sanctuaire où resplendit la divine Phi liberté.

PE M. DE PUPLINGE. 147

Henri ne perdit pas une minute à complimenter l'aventurier. Il le remercia en deux phrases et s'élança dans la direction indiquée.

Son cœur battait bien fort quand il souleva le dragon en fer forgé qui servait de marteau pour frapper à la porte de l'illustre seigneur.

Un portier rébarbatif lui ouvrit et s'enquit du motif de sa visite. Henri lui ordonna, d'un ton bref, de le conduire à son maître.

— Il est absent, monsieur.

— Je l'attendrai.

— Mademoiselle recevra monsieur, dit un jeune page qui gambadait dans la cour en compagnie de deux grands lévriers noirs.

— De quoi vous mêlez-vous, maître Bambo'/ gronda le suisse. Est-ce que mademoiselle...

Sans écouter ces observations, l'enfant lit signe à Henri de le suivre, et celui-ci ne tarda pas à se trouver dans une magnifique galerie, ornée de statues, ouverte d'un côté sur un portique de marbre.

PLiliberte, assise sur des coussins, lisait un

armoriai à figures coloriées. A côté d'elle, une duègne, einbéguinéed'une coiffe et d'une guimpe blanche, ensevelie dans une robe de velours brun, travaillait à une tapisserie gigantesque. La jeune fille leva un regard étonné sur Henri, dont l'embarras, la rougeur, la gaucherie, la firent sourire.

— Monsieur, dit-elle d'un ton décidé, approchez-vous et prenez cette chaise. Vous veniez voir mon père'/ Il est sorti, mais dans un instant il sera de retour.

— Mademoiselle, balbutia Henri, qui fit des efforts inouïs pour trouver une phrase galante et ne put inventer qu'une fadeur, je suis heureux de cette... circonstance qui me fait... qui me donne... me permet d'avoir le bonheur de vous témoigner mon respect.

Elle fut flattée de voir si timide en sa présence ce cavalier dont la réputation de bravoure surpassait maintenant celle du marquis de Graglie, naguère le plus célèbre des raffinés, et gracieusement :

DE M. DE FLPLINGE. ^^^

— Vous avez fait hier un bien mauvais parti à ce pauvre signor Bobba, monsieur, dit-elle. On raconte que vous êtes un tireur consommé. Savez-vous que je passe pour habile, moi aussi? Bolognese, le prévôt d'armes, n a plus rien à m'apprendre. Puplinge? Je n'ai vu ce nom dans aucun livre héraldique.

— Hélas! mademoiselle, je suis le second de ma race qui le porte.

— C'est dommage! Il y a des magots qui représentent nos plus illustres maisons. M. le cardinal Maurice nous a parlé de vous; il vous a en grande estime.

— Son Éminence est indulgente.

— L'abbé Soldati m'est venu voir ce matin. Le bruit court, m'a-t-il dit, que vous avez sauvé la vie à M. d'Aglié. C'est d'un vrai paladin, mais cela ne vous réconciliera pas avec Ascanio Bobba, qui déteste Philippe.

— Eh! mademoiselle, s'écria Henri avec feu, plût à Dieu que M. de Graglie me fit un second appel, je le guérirais de sa haine contre

150 LES roUPS T}'t.Vv.T.

M. d'Aglié... et... d'autres sentiments qui blessent mon cœur... ajouta-t-il à voix basse et en jetant un regard suppliant à la jeune fille.

Philiberte se leva, très calme : seulement ses lèvres tremblaient et deux larmes brillaient dans ses yeux noirs.

Elle passa devant le jeune homme, droite et fîère, balayant les daîles de sa longue traîne de satin bleu, se dirigea lentement vers une porte et sortit sans détourner la tête.

Henri, stupéfait, se repentit alors de son audace.

Il attendit le marquis, en proie à la plus vive anxiété.

Qu'adviendrait-il, si Philiberte apprenait à son père l'aveu déguisé que Puplinge avait osé lui faire? Il tremblait à la pensée d'avoir offensé la jeune fille.

L'arrivée de M. de Lescheraines mit fin au supplice qu'il endurait. Pressé de pouvoir se livrer en toute liberté à la rêverie, ce remède à tous les maux, il s'acquitta aussitôt de sa mission.

DE M. DE PUPLÏNGE. ^^l

La lettre du prince produisit sur le vieux g-entilhomme un effet foudroyant.

Il pâlit, les veines de son front se gonflèrent, ses mains se crispèrent.

Il acheva sa lecture sans relever les yeux, puis, baisant la signature apposée sur le vélin, il dit à Henri d'une voix qu'il s'efforça d'affermir :

— Veuillez dire à Son Émmence, monsieur, que je la remercie de ne m'avoir point leurré d'un espoir menteur. Entre gens de race, il faut de la franchise. Je n'en reste pas moins le plus dévoué de ses serviteurs.

DE L'AFFRO.NT que REÇUT HENRI DE PUPLINGE

SANS l'avotr Mérité

La galerie d'Argent du palais ducal étiDcelait de mille feux.

On l'appelait ainsi parce que les cadres, ouvragés à jour, des glaces de Venise qui l'ornaient étaient argentés, ainsi que les consoles à plateau de vert antique placées entre les fenêtres. D'épais rideaux de damas vert drapaient celles-ci.

Huit tableaux de maîtres, signés de Raphaël, du Dominiquin, de Jules Romain, d'Andréa del Sarto, du Pérugin, de Cimabue, s'étalaient sur

1^ lY.S COUPS D'ÉPÊE

les murailles, recouvertes d'une splendide tapisserie, qui eût mérité d'être célèbre comme celles de Courtray, de Reims et d'Arras.

Des girandoles et des lustres en cristal de Murano, teints des plus brillantes couleurs et affectant les formes les plus bizarres, reflétaient l'ardente lueur des torches de cire.

Aux deux côtés de la cheminée en marbre vert, dont le panneau supérieur portait les armes de Savoie, écartelées de celles de la maison d'Autriche, et dont le manteau était supporté par d'énormes lions, la griffe soutenant des boucliers chargés d'attributs symboliques, se dressaient, sur des piédestaux, deux colossales statues en argent massif, représentant, l'une la Religion, l'autre la Patrie.

Des portières entr'ouvertes laissaient pénétrer le regard dans plusieurs salons aussi remarquables par leur décoration, si leur dimension était moindre.

Un orchestre, placé sur une estrade, au fo|id de la galerie, et voilé par une tenture de gaze,

DE >f. DE PUPLINGE. 15:i

jouait les pavanes, les quadrilles, les danses les plus en vogue.

Une foule d'invités se pressaient dans cette enceinte magnifique.

Ils avaient fait assaut de luxe grandiose.

Gemmes curieusement montées, pierres précieuses serties dans l'or, étoffes brochées, broderies délicates, chatoyaient à travers une poussière lumineuse.

Rien ne saurait donner une idée de ces fêtes à ceux qui ne connaissent que notre faste étriqué, nos costumes ridicules ou extravagants.

Ces belles jeunes femmes, avec leurs robes traînantes, leurs dentelles, leurs ferrets d'émeraudes ou de diamants, ces jeunes gens aux vêtements de velours et de satin, chargés de garnitures ouvrées par de véritables artistes, se croisaient, se saluaient, causaient avec entrain, avec gaieté, et se divertissaient franchement.

Les hommes graves, réunis dans les coins, s'entretenaient non pas des courses de chevaux ou de la dernière opérette, mais des opérations

156 LES COUPS D'ÉPKE

du la campagne qui venait d'être terminée et des affaires politiques traitées au conseil de l'après-midi.

On faisait circuler des nouvelles fort importantes.

Une vaste antichambre précédait la galerie d'Argent et faisait suite au vestibule, à la salle des gardes, à la salle des pages, où les gens de l'escorte des invités se pressaient, les uns dormant, les autres jouant aux dés, les mieux avisés dégustant les débris du buffet installé dans le réfectoire ducal.

Cette pièce, livrée aux huissiers du cabinet, servait de promenoir à ceux qui, fatigués du bruit, de l'éclat des lumières, des accords de l'orchestre, voulaient prendre un peu de repos et s'isoler un instant de la foule.

Le capitaine Fabio s'y trouvait au moment où Henri de Puplinge se présentait à l'une des portes.

Un monvemont de surprise éshappa à Lambertenghi, lequel ne s'attendait point à ren-

DE M. DE PUPLTNGE. 157

cuntrer un gentilhomme du cardinal chez la régente.

— Eh quoi! s'écria-t-il, vous ici, cher ami? Quelque enchanteur vous a métamorphosé?

Quittez- vous le service de M. le cardinal. et préférez-vous décidément la quenouille à la lance?

— Pas plus, capitaine, que vous ne préférez le poignard à l'épée, répliqua le chevalier, en accentuant ses paroles d'une façon significative.

Le capitaine rougit légèrement; un éclair de colère s'alluma dans ses yeux et s'éteignit presque aussitôt. Puis il reprit d'un ton dégagé et avec une familiarité choquante :

— Vous parlez toujours par énigmes, monsieur de Puplinge; de grâce, laissez aux pasteurs de Genève ce langage sentencieux qui ne saurait plaire dans une bouche de soldat. Vous avez trouvé facilement l'hôtel de Lescheraines, je pense? Où en sont nos affaires?

— C'est une question que je meurs d'envie

d'adresser à vous-même, reprit d'une voix railleuse le gentilhomme.

— Corpo di Bacco! je suis trop vieux pour m'amuser à déchiâPrer des énigmes! Je suis l'homme le plus tranquille et le moins sujet aux aventures...

— Ce n'est pas ce que publie la Renommée.

— Qu'appelez-vous la Renommée?

— La voix de tout le monde.

— Oh! oh! si tout le monde parle, il y a chance pour que tout le monde parle sottement... Si bien que l'on assure...

— Que vous aimez à vous promener la nuit dans les rues, le masque sur le visage, l'épée au côté, et que vous rôdez plus volontiers autour de certain palais, où l'on rencontre d'ordinaire certaines gens...

— Achevez, Puplinge, s'écria le capitaine devenu sérieux. De quel palais et de quelles gens parlez-vous?

— Savez-vous, d'aventure, où se trouve le logis du comte Goffredo Provana, mon cher ca-

HE M- DP PUFUN(iK. l^i^

pitaii^e? On dit qu'il y a eu du bruit par là, cette nuit?

Fabio LambeFtenghi, subitement courroucé, fit un pas en arrière, et, se couvrant de son feutre à plumes rouges, il dit à Puplinge, qui le regardait avec un dédain mal dissimulé :

— Ceci, monsieur de Puplinge, mérite explication. Je...

Un grand bruit de pas oui se fit entendre l'interrompit.

Le cardinal Maurice, accompagné d'une suite nombreuse de gentilshommes, parmi lesquels on remarquait don Witikind de Savoie, le marquis de Pallavicini, le commandeur Balbian, M. de Lescheraines, fit son entrée.

Le prince de Carignan, son frère, ainsi que la princesse, étaient déjà dans la galerie et faisaient leur cour à madame la régente.

Maurice de Savoie, qui venait de recevoir de Rome des dispenses pontificales pour rentrer dans le monde (car il n'avait reçu aucun ordre.

lôO LES COUPS D'ÉPÉE

et pas même la tonsure de simple clerc), avait quitté la pourpre cardinalice.

Il apparaissait vêtu d'un riche costume de velours noir, sans broderies ni rubans, mais orné de boutons de diamants et de perles d'une valeur énorme. Il portait l'épée et le chapeau à panache blanc. Il paraissait ainsi plus jeune et moins alourdi par son embonpoint.

Son visage épanoui, son sourire aimable, disaient assez qu'il était heureux d'avoir rompu avec la cléricature.

Hâtons-nous de répéter que ce divorce n'avait rien de scandaleux, car Maurice, cardinal comme certains gentilshommes étaient colonels, n'appartenait au Sacré-Collège que par un simple titre, et que la piété de sa vie, la foi sincère, les sentiments religieux qu'il ne cessa jamais de manifester, le rendirent toujours digne de la vénération des catholiques et de l'estime du Saint-Siège.

Henri, comme son devoir le lui ordonnait, vint à sa rencontre et le salua.

DE M. DE PUPL'KGE. Itil

— Vous voilà, Puplinge? Je suis aise de vous voir. Venez, que je ^ous présente à madame la régente.

Il ignorait que d'Aglié eut déjà rempli cet office. Un huissier souleva la portière et annonça d'une voix retentissante :

— Sou Altesse Royale Monseigneur le prince d'Oneille!

Un murmure joyeux, qui remplaçait les acclamations que défendait l'étiquette, salua l'entrée de Maurice, car sa présence affirmait la cessation des hostilités, la fin de la guerre civile et la réconciliation tant désirée des deux branches de la maison de Savoie.

Chrestienne de France, assise sur une large causeuse, était entourée des membres de sa famille présents à Turin. Sa beauté imposante ressortait dans tout son éclat.

Elle recevait avec une majesté de reine les hommages et les compliments de ses courtisans, souriant aux uns, saluant les autres, nuançant avec un tact exquis saints et sou-

!♦'? LFS COUPS B'ÉPÉE

rires, suivant le rang ou les services de ceux auxquels ils s'adressaient.

Le prince Maurice lui fît une de ces belles révérences que nous avons désapprises.

Elle l'accueillit avec une affabilité mêlée de bonhomie qui parut de bon augure aux observateurs.

— Ah! mon frère, lui dit-elle, voici un bien beau jour; que n'est-il venu plus tôt!

— C'est un reproche, répondit en riant celui qu'on appelait maintenant monsieur le prince d'Ooeille, c'est un reproche qui arrivera aux oreilles de ceux qui le méritent, sans qu'ils subissent l'affront de se voir désignés.

Et son regard, à la fois malicieux et sévère, allait chercher Philippe d'Aglié, resplendissant de beauté martiale sous la cuirasse de capitaine des gardes, et qui se penchait sur le dossier du fauteuil de la régente.

Le prince prit Henri par la main, et poursuivit :

— Ma sœur, vous me permettrez bien de

DE M. DE PUPLIXGE. l'-iO

VOUS prier de traiter ço.mi?ie un ami à moi ce beau chercheur de oioises, vrai chevalier d'aventures, que je vous amène. C'est M. de Puplinge. Il a rendu un grand service à quelq^u'un qui a l'honneur de vous appartenir, et je le sais trop fier pour réclamer la moindre récompense.

La duchesse sentit une rougeur ardente envahir ses traits. Son émotion fut pourtant promptement dissipée.

Elle examina alors plus attentivement Henri, qu'elle avait à peine entrevu, et l'expression de sa physionomie lui inspira de prime abord une vive sympathie.

A son attitude embarrassée, elle devina que le prince d'Oneille ne savait rien de sa visite au palais avec le comte Philippe.

Son maintien modeste produisit sur elle le meilleur effet.

Elle se sentit rassurée, en sachant que les ambitieux marchandent peu sur le choix des moyens, et, s'imaginant que l'intérêt avait été

Jo-l LES CODPS D'ÉPEE

le seul mobile de l'action généreuse de ce jeune homme, elle craignait d'être obligée à une reconnaissance qui l'eût entraînée fort loin.

— Ce gentilhomme, répondit-elle à son beaufrère, en s'armant d'une suprême dignité, aurait une piètre opinion de notre libéralité, s'il ne demandait aucune faveur en échange de... sa noble conduite, dans une... circonstance qu'il n'est pas besoin de désigner autrement. Interrogez-le, mon frère, et s'il est quelque chose où je puisse l'aider, ma protection ne lui fera pas défaut.

Elle tira de son doigt une bague dont un gros rubis formait le chaton.

Philippe d'Aglié prononça quelques paroles à voix basse sans faire un mouvement qui indiquât, même aux plus voisins, qu'il parlait.

Aussitôt la duchesse, afiPectant de jouer avec son anneau, le remit à sa place, et, détachant de son corsage un nœud de ruban blanc, le tendit à Henri :

DE M. DE PUPLINGE- ^''^

— Monsieur, lui dit-elle, puisque vous avez été mon champion, portez mes couleurs, pour l'amour de moi.

Henri, fou de joie de recevoir une telle distinction en présence de toute la cour, piqua le nœud de satin sur son justaucorps.

Après avoir pris congé de la duchesse, il suivit le prince Maurice qui le voulait conduire au duc. Charles- Emmanuel, debout au milieu d'un cercle de jeunes gens qu'il amusait de ses saillies enfantines parfois un peu risquées, reçut son oncle avec de grandes démonstrations d'amitié, lui donna l'accolade et lui débita un petit compUment qui, venant d'un enfant de huit ans, surprit fort ses auditeurs.

Le prince renouvela à Son Altesse la présentation qu'il venait de faire à sa mère.

Charles-Emmanuel toisa Henri des pieds à la tète d'un air étonné.

Puis, d'une voix assez haute pour qu'elle dominât les murmures de la foule et d'un ton plein d'ironie, il s'écria :

i'^ LES COUPS d'épff:

— M. de Puplinge?... Àli ! oui, celui qui... Monsieur, vous ferez un très brave officier, je n'en saurais douter, mais vous ne serez jamais mon secrétaire d'État... ïl est bon de veiller, mais il est des heures où l'on doit dormir : témoin ce qui arriva à l'évêque de Luçon, qui eut sommeil à propos, me disait aujourd'hui mon page Alfîeri.

Sur ces mots, renfermant une allusion assez claire aux circonstances du meurtre de Concini, il fit un geste boufiPon qui échappa au naturel espiègle de l'enfant et tourna le dos.

Henri fut d'autant plus blessé de cet affront qu'il arrivait dans un moment où tout semblait lui sourire.

Il resta comme ébaubi, seul, car le duc emmenait Maurice de Savoie.

Un éclat de rire moqueur retentit derrière lui. Il se retourna et vit, en face de lui, Ascanio Bobba, qui continuait à ricaner, et qui, le voyant approcher d'un air menaçant, s'écria :

DE M. DE PUPLINGE. lo7

— Vous avez là un uœud, monsieur, dont je vous offre mille pistoles.

— Il n'est pas à vendre, riposta froidement Henri. Je l'ai payé plus cher que cela. M'apprendrez-vous, seigneur marquis, ce qui excite à un si haut point votre hilarité ?

— Volontiers, bien que je ne puisse souffrir les questionneurs. Chose surprenante! il m'a semblé revoir dans le bal le principal personnage d'un méchant roman espagnol, héros qui s'en allait à 1 aventure, se battant contre des moulins et redressant des torts. On le surnommait le chevalier de la Triste-Figure.

— Ah! vraiment! dit Henri, qui eut le courage de contenir sa colère.

— Oui. Savez-vous, monsieur de Puplinge, que vous faisiez piteuse mine quand Monseigneur, là, tout à l'heure, vous félicitait d'avoir manqué une si belle occasion de lui plaire !

COMMENT HENRI DE PUPLINGE TINT EN iCHEG UN GIUND SEIGNEUR, UN FAVORI, UN AMBASSADEUR, ET SAVOURA LE l'LAlSIR DE LA VENGEANCE.

Henri marcha droit sur le marquis, sans pourtant se départir de son sang-froid. Il resta calme, grave, en gentilhomme soucieux de sa dignité personnelle et plein de respect pour le lieu où sa qualité le faisait admettre.

Mais Ascanio fut ébloui par son regard, ou il lut une effroyable menace.

D'une voix contenue, lente et ferme, Henri lui dit :

— Tous les deux nous portons une épée ; j«

VOUS ai prouvé que je fais bon usage de la mienne. Je vous ai ménagé pour épargner à votre maison la honte de s'éteindre faute d'héritier. Demain, vous recevrez une seconde leçon ; la troisième serait la dernière, songez-y.

A^canio recouvra bien vite son assurance.

— Holà ! holà ! vous chantez bien haut, mon jeune coq, s'écria-t-il, toujours dédaigneux et railleur. Ceci passe la mesure. Est-ce dans les cuisines de M. le duc de Nemours que vous avez appris ce langage?

On commençait à se grouper autour des jeunes gens.

Philippe d'Aglié s'approcha et s'enqait de ce qui se passait. Il y eut un redoublement de curiosité, car on savait que le comte et le marquis se jalousaient, et Ton espérait assister à une querelle.

Un combat à coups de langue e^t souvent aussi divertissant qu'une tuerie à coups de hache.

Henri, à qui l'insolente réplique du raffiné

m: M. T)K PUPLINOE. 171

fit hausser les épaules, salua poliment le favori et répondit :

— Monsieur^ c'est don Ascanio Bobba qui prétend me faire accroire une chose absurde.

Philippe sourit d'un air moqueur :

— J'en suis moins étonné que vous, monsieur de Pupling-e, connaissant l'ardeur et la fécondité de l'imagination de don Ascanio Bobba.

— Si je pouvais en revendre, dit ^ son tour le marquis avec un geste impertinent^ j'en offrirais aux niais qui n'ont absolument qu'un art, cehïi de plumer la poule sans la faire crier, aurait dit feu M. François de Sales, évêque de Genève; ce qui se traduit tout simplement par mettre les doigts dans la poche du voisin et lui escamoter habilement sa bourse.

Il y avait là une grossière allusion aux calomnies qui accusaient Phi ippe de battre monnaie avec son crédit auprès de la régente. Il n'y répondit que par un regard de mépris.

— Vous ne m'avez pas encore fait connaître la chose absurde que voulait vous persuader

l'i LES COUPS D'ÉPEF.

M. de Graglie, reprit-il en s'adressant à Pupling-e.

Henri prit le bras du comte, et, tout en s'éloignant à pas comptés, il jeta ce défi méprisant au grand chambellan :

— M. le marquis de Graglie essayait de me convaincre qu'il est du bel air pour un gentilhomme de parler et d'agir comme un reître en débauche !

Cette scène procura au comte Philippe le doux plaisir de la vengeance.

Pris souvent à partie par le marquis de Graglie, qui jalousait son élévation, il fut heureux de l'humiliation infligée à son rival justement et devant des témoins qui ne manqueraient pas d'en faire des gorges chaudes.

Il n'en témoigna que plus d'affection à Henri : il le remercia de sa discrétion, du tact qu'il avait déployé en présence de la duchesse Chrestienne.

Il ajouta que le duc Charles-Emmanuel, sévèrement chapitré par sa mère, saisirait la pre-

DE M. DK PUPLINTtE.

mière occasion pour lui faire oublier des paroles blessantes, inspirées par de mauvais conseillers, ennemis acharnés du favori.

Abordant ensuite un sujet plus délicat, Philippe d'Aglié poursuivit :

— Maintenant que la paix est faite, cher monsieur de Pupling-e, il n'y a plus de parti des princes ni de parti de la régente. Au lieu de rester attaché à la personne d'un protecteur de qui l'on se défiera toujours, quoi que l'on en dise, pourquoi ne chercheriez-vous pas à vous rapprocher de qui tient le souverain pouvoir? Vous trouveriez avantage...

— A trahir mon maître? interrompit Henri. Est-ce bien vous qui me parlez ainsi, monsieur

d'Aglié?

— Mais il ne s'agit point ici de trahison, monsieur de Puplinge! Vous vous méprenez étrangement. Croyez-vous que je vous donnerais un conseil déloyal? Non. Je veux vous prouver que je sais reconnaître le bien qui m'est fait. La soubreveste de velours, la cuirasse d'argent

VOUS siéraient à merveille. Voulez-vous une place parmi les soixante gentilshommes que j'ai l'honneur de comman^ler? Savez-vous que j*ai le pas sur le maréchal de Savoie? Égal des plus nohles seigneurs, vous pourriez viser plus haut. Madame la régente a dix ans de règne assurés. Quel chemin peut, en dix années, parcourir un homme de votre mérite !

Henri souriait. Il ne permit pas à d'Aglié de continuer ce discours.

— Écoutez-moi, lui dit-il. Je me sens une ambition sans bornes, mais j'ai deux sauvegardes : l'amour de mon père, le souvenir de ma mère, une simple bourgeoise, monsieur d'Aglié, mais dont l'âme valait cel'e d'une reine... Ain.si, vous me tenterez en vain. Peutêtre eussiez-vous eu raison, il y a huit jours, aujourd'hui, vous avez tort. Charles Gouffier de Puplinge a servi quarante ans Nemours, Henri Gouffier de Puplinge servira Carignan toute sa vie, Carignan au faîte des grandeurs, Carignan en exil, en prison, sur l'échafaud, au delà

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raôme de la tombe!... Un honnête homme ne rio donne pas deux fois.

— Ah ! vous êtes sage ! s'écria PhiHppe dans un éJan spontané d'admiration, ou bien vous êtes plus habile et plus fin que tout ce monde.

— Je suis mieux que cela, monsieur!

— Politique à la façon de Machiavel?

-^ Non, j'ai le sens droit et l'inflexibilité du chrétien.

Louis Alfieri vint étourdiment se jeter à la traverse de cet entretien.

Malgré la douleur cuisante que lui causait la balafre qui sillonnait son visage, il manifestait la joie expausive et bruyante des jeunes gens qui dépensent follement la vie, sans regrets du passé, peu soucieux de l'avenir.

— Oh ! oh ! s'écria-t-il allègrement, je vous y prends, messieurs! vous médisez du prochain, sans doute? Non? Alors vous causiez po* litique,je le vois à votre mine allongée. Peste soit des affaires sérieuses ! Voyez : l'animation est à son comble, la joie touche au délire, on

s'amuse eu ce bal comme feu Sardanapale autrefois dans son palais de Babylone! Chantez, jouez, dansez, messieurs, quitte à retomber demain dans la géhenne. Faut-il que nous perdions à nous attrister le peu de temps qu'il nous est permis de passer sur cette sotte boule! N'est-ce pas votre avis, monsieur l'ambassadeur de France? poursuivit le jeune homme en s*adressant à M. d'Emery, qui passait.

L'homme d'État, ainsi interpellé, s'arrêta et salua gauchement les trois compagnons.

Son regard fuyant chercha un instant le visage du comte d'Aglié, revint sur Henri, se détourna et finit par se fixer sur Alfîeri, qui ne remarqua nullement ce manège.

M. d'Emery, malgré sa dissimulation de diplomate, fut assez entrepris.

Il se croyait à couvert, persuadé que l'on ne se doutait pas de ses équipées nocturnes et que nul ne soupçonnait ses accointances avec 1 agent secret de Richelieu.

Cependant, en observateur intelligent, il lui

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