DE M. DF. PL'PLINT.F
semblait reconnaître dans l'attitude du comte une gène qui ne lui était point habituelle, et dans celle de Puplinge uu peu moins de considération que son rang n'en méritait de la part d'un si mince personnage.
Il se tint donc sur la défensive, épiant chaque sensation sur les traits de ses interlocuteurs, prêt à peser chacune de leurs paroles pour en interpréter le sens véritable.
— A propos,monsieur de Puplinge, poursuivit Louis Alfieri, choisissez une autre fois un second moins brutal que ce Fabio Lambertenghi. Un galant homme se fut contenté de me trouer la poitrine. Que diable! on ne défigure pas de gaieté de cœur le plus joli page de Monseigneur. C'est d'un malappris!
Le nom du capitaine, intervenant inopinément dans cette causerie, fit tressaillir l'ambassadeur.
— Qu'est-ce que ce Fabio? demanda-t-il négligemment et comme pour donner un élément à la satisfaction qu'éprouvait Alfieri à parler.
ITî? LES r(»UPS pf pk;
— Unbélitre! murmura ce dernier en faisant la moue.
— C'est un être bizarre, ajouta Henri, qui ffxa d*Emery en face; un soldat qui se bat parce qu'il a peur, un Italien qui sait mieux le français que sa langne maternelle, un ignorant plus savant que ces messieurs de l'Académie, un coqjs joufflu, dodu, pesant, renfermant un esprit délié, souple, astucieux: un mélange de rustre et de gentilhomme, qui pourrait s'appeler enfin, suivant le jour sous lequel on le considère : La Noue, Malherbe, Laffemas... ou Yitn-.
M. d'Emery devint blême, à ce mot significatif.
— Tiens! s'écria Philippe, j*ai envie de m'attacher ce quadruple génie. Un tel serviteur vaut son pesant...
— D'arsenic! dit Henri. Demandez plutôt à M. d*Emer}\ Il s'y connaît. Le duc Rouge emploie un nombre infîni de serviteurs de cette trempe.
PE M. DE PUPLIKGE. Hl^
— Justement, le voilà ! dit à son tour le pag-e on montrant le capitaine Fabio qui pérorait au milieu d'un g-roupe. Il fait rire aux larmes plusieurs compatriotes de M. l'ambassadeur, le comte de Hocquincourt, M. de Villars, M. de Tboré et le comte de Cbàteauneuf.
— ;:fur ma foi! je le veux mettre à l'épreuve, s'écria Pbilippe. Viens, Alfieril Venez-vous, Puplinge?
— \\i ! laissez-moi quelqu'un, reprit d'Emery, soyez moins égoïste, monsieur d'Aglié. 'C'est déjà bien assez que vous alliez répétant partout que je vous ai brouillé avec SonEminence!
Quand le grand seigneur et le page se furent perdus dans la foule, d'Emery prit familièrement Henri par le bras et lui dit en soulignant les termes ;
— Vous avez beaucoup d'esprit, monsieur : voulez-vous me permettre de livrer à vos méditations un proverbe oriental de la plus haute sagesse? Le voici : a La parole est d'argent, mais le silence est d'or. >
180 LES COUPS d'épéf:
Henri se dégagea lestement :
— En revanche, monsieur, je prendrai la liberté de vous donner un conseil salutaire, répliqua-t-il. Le voici : Ne vous laissez jamais nommer à haute voix dans la rue, la nuit, quand vous êtes masqué et que vous tenez la poignée d'une épée dont la pointe est dirigée contre le cœur de votre ennemi. Surtout, gardez-vous d'employer les gens adroits qui redoutent les fantômes, et que l'on vous dépêche, sans même vous dire leur vrai nom.
Et, s 'inclinant devant d'Emery, pétrifié de surprise, il courut inviter, pour la pavane qui commençait, une des filles d'honneur de la duchesse.
L'ambassadeur se dirigea en chancelant vers l'embrasure d'une fenêtre, afin d'y cacher à tous les regards les émotions qui l'agitaient.
Les conséquences de sa maladresse, il ne les prévoyait que trop. Il comprenait à cette heure et la gène du comte Philippe et lair dédaigneux de Puplinge.
DE M. DE PUrLLNGE- l«i
Pour peu que l'affaire s'ébruitât, son crédit auprès de Richelieu était ruiné, et il savait que ses comptes de financier fourniraient assez de chefs d'accusation pour le perdre.
Chemin faisant, il se heurta contre Lambertenghi, qui faisait la roue sous les yeux de quelques dames éprises de sa tournure martiale. Il eut la pensée de lever la main et de soulEeter en plein bal ce confident vaniteux et malhabile, il se borna à lui darder un reg-ard foudroyant.
— Monsieur, dit Fabio en faisant la révérence, je suis bien votre serviteur.
— Taisez-vous, imbécile ! murmura d'Émery en passant outre. Apprenez votre métier et gag-nez mieux votre argent !
Fabio fit un brusque haut-le-corps. Il avait cru tout arrang^er par un mensouj^-e. La rude apostrophe de son complice lui apprenait que la vérité était connue sur l'algarade de la nuit. Il s'accorda un moment de réflexion :
— Ouais, pensa-t-il, c'est de ce côté que
souffle le vent ? Tout à l'heure il causait avec
Puplinge... Serait ce? Bah! qui peut lui
J'aurais donc... Au fait, oui, c'est possible...
Je vais toujours lui porter une botte Il
sera occupé à la parer et pensera d'abori à lui-même. Allons!
Se glissant alors à travers les groupes, il arriva jusqu'au marquis de Lescheraines, qui contemplait avec ravissement sa fille, entourée d'un cercle d'admirateurs.
Il engagea l'entretien par les lieux communs qui servent toujours de début aux habiles, effleura çà et là les événements du jour, discuta les clauses du traité que Ton allait rendre public, puis, quand il eut absorbé l'attention du vieillard, il lui dit à briile-pourpoint :
— Ah ! voici M. de Puplinge qui vient grossir la foule des soupirants de mademoiselle de Miolanais... Il est épris comme un jouvencel imberbe... Je suis son confident, monsieur, et je vous assure qu'une passion brûlante l'étreint au cœur.
DE M'. DE PUPLINGE. 183
— Ah ! si VOUS disiez vrai ! s'écria le marquis.
Cette exclamation inattendue ahurit le capitaine.
liEMANDE EN MARIAiiE
Il y avait dans ce bal de madame la régente un essaim de beautés : blondes, aux yeux bleus, aux regards langoureux, légères comme ces sylphides couronnées de myosotis qui, dans leur vol, effleurent les eaux sombres du Rhin ; brunes, aux cheveux noirs, à la taille imposante, de qui la bouche est comparée par les poètes d'Orient à une grenade entr'onverte, et qui peuplent le fantastique palais musulman, sons le nom inharmonique de houris; d'autres encore dont la chevelure se masse en boucles fauves, rutilantes comme l'or bruni, autour
l''^ô LES COUPS L'EPÉK
d'un visage d'une pâleur mate, éclairé par ces yeux à fibrilles vertes qu'estimaient tant les Romains de la décadence.
C'était donc un bouquet des plus admirables fleurs que produisent la Savoie et le Piémont, ces deux terres qui portent une- race forte, puissante et pure, que les invasions ont à peine altérée et où l'on retrouve le type de ces Allobroges vaillants que la domination romaine abattit sans les anéantir.
Jeunes filles, altières marquises, comtesses pimpantes, baronnes à seize quartiers, avaient fait assaut d'élégance et de faste. Satin, velours, tissus vénitiens, tissus d'or et d'argent, brocarts de Gènes, dentelles de Flandre, perles et diamants, faisaient à leur beauté un cadre magnifique.
Pbiliberte de Miolanais-Lescheraines les dominait, comme aux Uffizi de Florence les madones de Raphaël et les sublimes peintures de Michel-Ange dominent et font oublier les mille chefs-d'œuvre qui les entourent.
DE M. DE PUPLTNGE. 187
Elle n'avait pourtant ni diadème au front, ni collier, ni joyaux. De toutes elle était la moins parée, celle néanmoins que l'on admirait le plus.
Elle écoutait avec un singulier dédain les fades compliments que sept ou huit jeunes seigneurs lui adressaient à tour de rôle, et n'y répondait que par des sourires qui disaient tout son ennui.
Maurice de Savoie vint enlever Puplinge au comte d'Aglié, qui continuait avec lui la conversation interrompue par Alfieri et M. d'Emery. Sans le prévenir auparavant, il l'amena à Philiberte, à laquelle il dit avec un accent paternel :
— Chère enfant, voici M. de Puplinge qu3 je tiens pour être grandement de mes amis et qui est en passe de languir, si vous ne lui permettez de vous dire tout le respect et tout l'attachement qu'il professe pour votre personne.
Henri faillit se laisser tomber, évanoui, tant