‹ Les coups d'épée de M. de PuplingeChapitre 6 sur 15 · I.FS rnrps B'rPK · texte numérisé non relu

I.FS rnrps B'rPK

fut profonde l'impression que lui firent ces paroles du prince d'Oneille, paroles qui, ainsi prononcées en public, équivalaient à des fiançailles. Philiberte ne parut nullement étonnée.

— Messieurs, reprit Maurice en souriant, il faut lever le siège : la place assiégée a choisi le général auquel elle se rendra... Ne mordez pas vos lèvres, monsieur de Graglie, elles gerceraient!... Monsieur de Granery, ne déchirez pas vos manchettes : le point d'Angleterre vaut cinquante pistoles l'aune. Monsieur d'Oncieu, si vous froissez vos rubans, les nœuds se terniront. Venez de ce côté, l'or ruisselle sur les tables, le dieu des plaisirs vous doit une compensation.

Quand Henri fut seul auprès d'elle, Philiberte lui dit avec une moue charmante :

— Il a fallu qu'on vous allât chercher, monsieur ! On est donc bien peu galant dans nos montagnes de la Savoie?

Henri se croyait le jouet d'un rêve. Rebuté d'abord, il se voyait maintenant, sans avoir

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même exprimé ses sentiments, accueilli comme un ami intime, disons mieux, comme nn poursuivant avoué.

Philiberte souriait de sa stupéfaction et jouissait de son angoisse.

La vie est exposée à ces sortes de revers, poursuivit-elle avec une douce ironie. Dans le roman, on s'aime longuement à travers mille difficultés que suscitent Vanimosité de parents barbares, la jalousie de rivaux implacables, servis par des enchanteurs à barbe blanche... La jeune fille est timide, elle se reproche un sentiment que lui défendent les préjugés du monde. Elle se fait solliciter un siècle avant de prononcer certain mot cabalistique en se pâmant comme une malheureuse.

Henri, surpris de ce langage peu ordinaire dans la bouche des femmes, répétait mentalement ces mots à mesure quelle les disait, et s'épuisait à en comprendre le sens.

Moi, je ne suis pas ainsi. Mou père me voulait marier au prince Maurice : le prmce

m'eût convenu, parce qu'il est bon, sage et d'un grand caractère, mais je vous ai vu, et vous m'avez plu tout de suite

Le cœur d'Henri bondissait dans sa poitrine. Ses joues se coloraient d'une rougeur ardente, puis pâlissaient un instant pour ensuite s'empourprer de nouveau. Il n'osait lever les yeux.

Ces aveux faits d'une voix caressante, calme, un peu monotone, trompaient cruellement son attente.

— Je l'ai dit à mon père, continua tranquillement la jeune fille en effeuillant les roses de son bouquet. M. de Lescheraines, qui sait combien j'aurais horreur d'une déchéance, n'a pas d'autre volonté que la mienne. Vous parlé-je grec, monsieur? Vous êtes là, gémissant, immobile, préoccupé...

— Ah ! s'écria Puplinge, qui recouvra subitement la raison, c'est que votre parole est une musique céleste... Il me semble entendre les anges... Il me semble aussi les voir s'envoler dans l'espace et disparaître, après m'avoir

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effleuré de leurs ailes, ajouta-t-il tristement.

— Monsieur, je vous préviens que je déteste les allures langoureuses. Ne prenez point ces airs lamentables, et parlez en prose, s'il vcus plaît.

— Mais le puis-je? Vous me dites là, naturellement, sans préambule, que vous m'accordez votre main. C'est à en devenir fou !

— Faut-il pas tomber en pâmoison, rouler des yeux éplorés? Laissez. Voilà des manières qui ne conviennent absolument ni à vous ni à moi.

— Je vous estime, continua la jeune fille, parce que vous êtes bon, loyal, ambitieux et honnête, — deux qualités qui, généralement, ne passent point par la même porte. Restons donc en dehors du roman. Ce point est acquis. Mon père consent à ce que je vous épouse.

— Vous me dites cela comme si, me faisant présent d'une levr^^tte, vous me disiez : « Prenez-la, mon père m'autorise à vous la donner. »

— Est-ce que le Baron de Fœneste, de

M. d'Aubigné, vous a tourné la tête? Alors, tant pis ! je ne sais pas plus dorer mes phrases que mentir. J'ai fait la g-uerre avec M. le cardinal, j'ai tiré le canon, dormi au bivac. Il me serait bien plus facile de défendre une redoute que de danser une gavotte. Si cela vous convient?...

Henri, subjugué par l'originalité de ce dialogue extraordinaire, s'écria vivement :

— Certes, mademoiselle!... Devenir votre mari serait l'accomplissement d'un rêve que mon imagination même n'aurait pu concevoir !

Philiberte fit un geste mutin. L'expression d'une joie profonde éclata sur ses traits. Elle couvrit Henri d'un regard scrutateur. Puis, un peu embarrassée, elle reprit en hésitant :

— C'est que... il y a des conditions!

- Dame! je m'en doutais, murmura Henri avec le dépit que Cduse une désillu.sion.

— D'abord, étes-vous riche?

— Non, mademoiselle.

ItE M. DE PUPLINOE. ly-

— Ktes-voiis noble ï

— Ma généalogie en est au second degré.

— Il faut donc devenir noble et riche, si vous ne voulez me voir déchoir. En second lieu, je veux que vous haïssiez de toute la force de votre âme les Français d'abord, et ensuite...

— Ensuite'!*

— Le parfum de la rose, la violette, les gants verts, et que vous n'admettiez d'autres couleurs que le gris et le bleu.

Cette conclusion inattendue fît rire Henri aux éclats.

— C'est très sérieux! dit-elle avec un accent boudeur. Je vous passe le Français, si vous êtes assez sot de le supporter... Quant au reste!... Je coifiFerais plutôt sainte Catherine.

L'univers n'existait plus pour ces deux jeunes êtres. Ils n'entendaient ni les mélodies de l'orchestre, ni les exclamations joyeuses de la multitude, ils ne voyaient pas davantage les

lambris argentés, les draperies soyeuses, les reflets chatoyants des lumières se reflétant dans les miroirs, et transformant lustres et girandoles en "prismes irisés des mille teintes de l'arc-en-ciel.

Que leur importait cette fête, son éclat et ses bruits ? Leurs cœurs battaient à l'unisson, ils se complaisaient dans une sorte de torpeur extatique, muets, ravis. Philiberte fut la premièie à rompre le silence.

— Monsieur de Puplinge, murmura-t-elle, serez-YOus constant? Oh! je veux que mon nom soit toujours sur vos lèvres, que mon souvenir vous accompagne sans cesse... Demain, mon père vous recevra, poursuivit-elle en reprenant son ton hautain, venez à l'hôtel de bonne heure. Ne m'oubliez pas.

Elle se leva et voulut s'éloigner. Un regard suppliant de Puplinge l'arrêta.

— A propos, dit-elle de sa voix railleuse, laissez donc en paix ce petit M. de Graglie, qui est plus bête que méchant. Vous voulez un

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gage, mon chevalier! Tenez, voilà mon bouquet, et ne dites plus que je suis inhabile aux façons des héroïnes de roman.

Philiberte s'éloigna, laissant Henri en proie aux sentiments les plus opposés. Le jeune homme s'étudiait vainement à saisir les côtés étranges de ce caractère, à comprendre ses aspérités, ses oppositions.

Était-ce extravagance cherchée, originalité de commande, ou bien horreur de tout ce qui est convention; amour fanatique, irréfléchi, de la vérité absolue, dégagée de toute superfétation imposée par les préjugés, les habitudes, les usages du monde?

Cet essai d'analyse n'aboutit qu'à exciter sa curiosité. En supposant même qu'il n'eût point éprouvé ce sentiment ardent et sincère qui faisait palpiter son cœur depuis l'instant où Philiberte lui était apparue sur la place Madame, il aurait accepté de poursuivre l'aventure dans le seul but de pénétrer un secret de ce qu'on nomme le cœur humain.

l*""' LES COUPS DÉPEE

Le prince d'Oneille s'entretenait à voix basse avec la duchesse Chi-estienne. La cour se pressait dans la galerie d'Argent, les gentilshommes abandonnaient les salles de jeu, les boudoirs où ils méditaient à loisir : les symphonies de l'orchestre n'entraînaient plus à la danse. On prévoyait qu'un incident allait surgir.

Soudain, un grand silence se fit. La régente se leva. Une émotion profonde se lisait sur ses traits.

Elle éleva la voix et parla en ces termes :

— Il m'est agréable et doux, messieurs, de vous annoncer une grande et heureuse nouvelle. Sa Sainteté a daigné accorder les dispenses nécessaires pour le mariage projeté entre monseigneur le prince d'Oneille, frère de mon époux défunt, — soit à jamais glorieuse sa mémoire! — et la princesse Louise-Christine, ma fille.

— C'est, acheva la duchesse Chrestienne, un gage de l'affection et de l'union qui, désor-

PK M. DE PUPLlNVrf:

mais, existeront dans la royale famille élue de Dieu pour gouverner ce peuple.

Une immense acclamation retentit. Mille voix répétèrent ce vieux et noble cri, que répercutèrent les échos de ces voûtes sonores : — Vive Savoie ! Loz au noble duc !

Charles-Emmanuel, avec une dignité audessus de son âge, s'avança, et, mettant sa main dans celle de son oncle, il lui dit :

Monsieur, avec l'agrément de ma mère,

je vous nomme mon lieutenant général au comté de Nice.

La duchesse embrassa la princesse de Carignan et lui dit à l'oreille avec un accent intraduisible :

— Oh ! Marie, quelle comédie les rois sont condamnés à jouer!...

Maurice de Savoie, le visage rayonnant, reçut les compliments des plus éminents personnages, qui, Tun après l'autre, défilèrent devant lui.

Dans les groupes, on se moquait bien un

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peu de cette alliance entre un homme de cinquante ans et une enfant qui n'en avait pas encore quatorze.

Mais l'impression générale fut excellente, car on était fatigué de la guerre civile et l'on désirait, après trois ans de campagne, reprendre la vie, moins pénible et plus agréable, de la cour.

d'une lettre OLE REÇLT HENRI DE PUPLLNGE, AVEC.

l'explication d'icelle

Quinze jours après le bal de la régente, Henri de Puplinge, assis auprès d'une fenêtre dans le petit appartement qu'il occupait dans l'hôtel de Verrue, lisait la lettre suivante que le courrier de France venait de lui apporter :

« J'ai remercié Dieu de tout mon cœur, « mon cher fils, des grandes et bonnes nou- « velles que vous me mandez, et je vous féli- « cite du bonheur qui vous arrive et du lustre a que les honneurs qui vous sont décernés « font rejaillir sur notre maison.

200 LES COUPS D'ÉPÉR

" Considérant tout le bien que vous me ' dites de l'honorable demoiselle qui consent

à porter notre nom obscur, je ne puis faire u autrement que de tous accorder, avec ma " bénédiction paternelle, mon entier consen- <• tement.

« Je vous informe donc que, lorsque vous

< m'en enverrez l'avis, je me mettrai en <f route pour Turin, avec votre sœur Agnès,

malgré mon âge avancé et la longueur du voyage.

'(. Soyez bien persuadé que ce qui me touche le plus, c'est la vertu, la vaillance et la sagesse de ladite demoiselle, plutôt que son

< grand bien et le titre comtal qu'elle vous • apporte en dot.

'< Veuillez le lui dire pour moi et lui trans- *' mettre mes très humbles compliments, ainsi " que ceux de mademoiselle de Puplinge. »

— Excellent père! murmura Henri en essuyant une larme.

« Seulement, ajoutait M. de Puplinge, je

DE M. DE ITPLINGE. 2Ul

« ne VOUS peux rien donner en avance d'hoi- « rie, vu que la récolte de l'année dernière a « été fort médiocre et que mes débiteurs, à « cause de la guerre, ne m'ont pas remboursé « un denier.

« J'ai reçu la patente de bailli de la pro- « vince de Faucig-ny, que m'a expédiée le sei- 0 gneur premier président du souverain sénat « de Savoie. J'en ai écrit à M. le duc de Ne- « mours. Ne doutant pas que je ne doive cette « charge à vos bons offices, je vous prie d'en ff agréer mes remerciements.

« Pour quant à ce qui est du marquis d'Ars, a j'ai connu au Louvre son père et son grand- « père. Je vous dirai que ce sont des gens dont « on préfère ne point parler et que mieux « ^■aut ne fréquenter d'aucune sorte.

« Votre sœur Agnès vous envoie six pots de « miel et cinq fromages dits xacherins^ que « baillerez à votre future, en présent de sa « part, ainsi qu'une chaise en tapisserie. Vous € trouverez aussi dans le paquet les peaux de

« deux ours que j'ai tués cet hiver, très pro- « près à faire un tapis de pied, pour M. de « Lescheraines, au souvenir duquel je me rap- « pelle, l'ayant vu quand il vint à Paris avec « le feu duc Charles-Emmanuel ?', en 1599, «r — et la vieille coupe de Florence que je « donnai à mon père quand j'épousai votre « sainte mère, — que Dieu l'ait en son parac dis! — Cette coupe est le seul présent que «-' j'ose faire à M. le prince Maurice.

« Dieu vous garde, mon cher fils, de tout " mal et de tentation mauvaise ! Souvenez-vous « que, si votre grand-père était paysan, votre « père vous a acquis le droit de porter l'épée, «r et que noblesse oblige, surtout quand on a « l'honneur de commencer sa lignée.

V Votre père qui vous affectionne tendre- <r ment.

« Charles Gocffier,

« seigneur de Puplingb.

t Cluses, ce 29 mai 1642. »

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Cette lettre, écrite en un style à la fois solennel et naïf, enchanta notre jeune héros, qui, après l'avoir lue, la baisa à plusieurs reprises.

Il y voyait, en effet, une de ces affections profondes et sincères qui, pour ne pas s'épancher en verbeuses démonstrations, n*en sont que plus tenaces et durables. Il compara, dans son esprit, la situation brillante où il se trouvait, sans bien comprendre encore par quel dessein de la Providence, à la modeste position de sa famille.

Les souvenirs de son enfance l'assiégèrent en foule. Il fut heureux et pleura.

Revenons maintenant de quinze jours en arrière, et reportons-nous au lendemain du jour où le jeune homme reçut de Philiberte de Lescheraines l'aveu que son affection était partagée.

Ce ne fut pas sans une certaine défiance qu'il alla faire au marquis la visite que lui avait ordonnée Philiberte.

Il ue s'expliquait nullement la faveur dont il était l'objet.

A peine arrivé de ses montagnes, avant de s'être assigné un but, avant d'avoir formulé ses désirs, il voyait les rêves les plus féeriques dépassés par la réalité.

Epris d'une femme entrevue un instant, dans la foule, si haut placée au-dessus de lui que c'eût été folie que d'espérer lui plaire jamais, il voyait cette recherche encouragée.

Cette jeune fille, qui pouvait choisir parmi vingt ducs le plus beau, le plus riche et le plus noble, préférait un inconnu, pauvre, de mince origine, que rien ne mettait en relief, et que le moins orgueilleux de ces vingt ducs n'eût pas voulu pour son page.

Quel mystère cachait cette préférence inexplicable ?

Un instant, Henri crut à une mystification.

L'accueil que lui fit le marquis le détrompa.

DK M. DK PLPLINGE. ?<J^

Il apprit alors que le duc de Nemours avait écrit à son sujet au prince Maurice une lettre où il le recommandait comme un homme appelé, par son caractère et ses talents, aux plus hautes destinées.

M. de Nemours faisait les plus grands éloges de sa prudence et de sa sagacité, de sa bravoure et surtout de son honnêteté ; il ajoutait que, certain du dévouement absolu de son protégé à la personne et à la famille du duc de Savoie, il conseillait fortement à son royal cousin de le traiter en serviteur qui serait un jour un personnage éminent.

Le prince Maurice fit part de cette lettre au marquis de Lescheraines, son ami le plus dévoué. En raison de certaines circonstances dont nous parlerons plus tard, le vieillard consentit avec empressement à l'union que l'ancien cardinal lui proposa comme le meilleur moyen de servir les sentiments de Nemours.

Henri, d'abord un peu humilié de devoir la main de Philiberte à tout autre motif qu'à son

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mérite personnel, accepta néanmoins cette situation, feûr qu'il était d'être aimé.

Depuis lors, il vint assidûment chaque jour à l'hôtel de Lescheraines. Le prince d'Oneille, autorisé à prendre une compagnie de gardes, en donna le commandement à Henri avec le titre de lieutenant.

Le jeune officier quitta dès lors le logis de maître Patrizio Barrera et vint prendre ses quartiers à l'hôtel de Verrue, suivi de son fidèle Badillau , qui, ébloui d'une si prompte élévation, n'eut garde de manquer une si belle occasion de faire augmenter ses gages.

Henri devint une manière de personnage.

On parlait à la cour de le faire baron, et l'on disait que la régente, en vue de récompenser un de ces services particuliers qui restent secrets et sur lesquels on évite de s^expliquer, avait promis, si le mariage s'accomplissait, de substituer Henri aux titres et armes de son beau-père.

DE M. DE rUPL^NGF. iOl

Don Ascanio Bobba et le capitaine Fabio n'étaient plus à Turin.

La ducLesse Chrestienne, sollicitée par d'Aglié, ayant dit un jour au premier que l'air de la campagne lui serait plus favorable que celui de la ville^ M. de Graglie partit aussitôt pour ses terres.

Quant au second, Henri présumait, non sans raison, qu'il était allé prendre à Paris de nouvelles instructions, Richelieu n'entretenant aucune correspondance avec ses agents.

Hervé Badillau, bouche béante, contemplait le contenu d'une caisse, quoiqu'il fut aidé par deux solides gaillards du régiment de Carignan.

— Bédame!... oui, dit-il, ma foi jurée! saint Yves me protège! voilà deux belles peaux d'ours et qui font plaisir à voir, une fois tannées... Quant au fromage, c'est un beau mets, surtout si l'on a une demi-douzaine de pichets de cidre pour l'arroser... Monsieur doit être content de ces jolis présents, ainsi que

des bonnes nouvelles que lui marque la lettre ? Monsieur me permettra-t-il de lui dire une chose qui me tracasse?

— Qu'est-ce donc, Hervé? as-tu besoin d'un écu?

— Monsieur peut me le donner, ça ne gâte rienî... Merci, monsieur, j'en ferai dire une messe à la bonne sainte Anne d'Auray, pour que monsieur n'ait plus maille à partir avec ce grand escogriffe de capitaine Fabio.

— Oh! ob! mons Hervé, auriez-vous, d'aventure?...

— On ne sait pas, interrompit Hervé prudemment. Pour dire que je l'ai vu, je ne l'ai pas vu!... Quoique ça, ma foi jurée! c'était lui, mais requinqué tout de même, car j'ai bien reluqué ses braies neuves... Bon! quand on parle du loup on en voit la queue. Tenez! le voilà dans la cour, parlementant avec la sentinelle...

Henri fit aussitôt disparaître dans un tiroir la lettre qu'il tenait à la main, poussa la caisse

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dans une alcôve, tandis qu'Hervé allait et venait en rangeant des bardes et en chantant à demi-voix une de ces interminables complaintes bretonnes que l'on entonne à Noël et dont le dernier couplet vient à Pâques.

La porte s'ouvrit sans faire de bruit et le capitaine Fabio apparut sur le seuil.

Henri tourna la tète de côté et poussa une exclamation de surprise, comme si la venue de son ancien commensal l'eût vraiment étouné. Il s'attendait à le voirie sourcil froncé, le visage rude, la bouche ouverte pour lui demander une explication des allusions qu'il avait faites au bal du palais. Son attente fut déçue. Le capitaine avait un air bonhomme, un franc sourire aux lèvres, les bras tendus.

— Oh ! oh ! pensa Henri qui se tint en garde, voilà un Provençal qui rendrait des points à l'Eminence grise.

— Eh ! bonjour, cher lieutenant, s'écria Lambertenghi. Voici du temps que nous ne nous sommes vus... Vous avez fait du chemin depuis

lors... J'ai toujours pensé que vous étiez un garçon d'avenir.

— Charmé de vous revoir, capitaine, dit rondement Puplinge, qui voulut duper le sbire. Je vous ai cru...

— Au diable ? interrompit l'autre d'un ton narquois. Non, je viens de Lombardie. J'ai quelques bouts de champs à Olgiate-Olona, jouxte les terres du prince de Gonzague, et j'ai voulu voir si mes épis poussaient dru. Tubleu! quels épis...

— Monsieur le capitaine a engraissé, fit observer modestement Badillau.

— Ah ! ah ! mon brave Breton, que te semble de la terre italienne?...

— J'arrive à propos, mon cher Puplinge. Au débotté, l'on est venu m' inviter à un festin, une partie fine, où se trouvera l'élite de la cour, je veux vous y conduire.

— Merci, capitaine, je suis de service.

Le visage de Fabio exprima une vive contrariété. Mais il n'insista pas davantage, sa-

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chant C3 qu'est la consigne pour un soldat.

— C'est dommage, grommela-t-il, nous aurons là un de vos amis.

— Ah! qui donc?

— Le comte Philippe d'Aglié.

Henri ne put maîtriser un mouvement.

— Et chez qui ce festin? demanda-t-il.

— Chez M. d'Émery, l'ambassadeur de France. Je suis au désespoir de vous quitter, Puplinge, mais il est sept heures, nous souperons à neuf, et je dois m'habiller. A propos, on répand le bruit que vous êtes fiancé à mademoiselle de Lescheraines? C'est marcher vite. M. de Graglie, qui est de retour, va racontant partout qu'il vous veut tailler des croupières... Vous le ferez taire, hein? Bonsoir! bonsoir, lieutenant. Adieu! Badillau, pense à moi quand tu diras ton rosaire.

Il sortit après avoir sommairement fouillé des regards tous les coins et recoins de la chambre.

— Quelle insolence ! dit Henri quand il fut

iJl"^ LES COUPS D'ÉPÉE

seul avec Hervé. Voilà un aplomb qui dépasse tout ce que l'on peut ima^-iner. Hervé?

— Monsieur?

— Mou habit de ville, mon manteau gris et mon feutre sans plume ! vite ! je sors. Hervé s'approcha en se dandinant.

— Est-ce que monsieur va en expédition? dit-il. Vous avez eu tort de refuser l'invitation de cet estafier, le Maufez l'étrangle! qui sait ce qui est advenu à M. d'Aglié? Si vous alliez prévenir M. le comte!

— Allons, bavard, dépêche î

— Parfaitement. N'empêche qu'il ne faut pas, entre l'arbre et l'écorce, mettre le doigt. C'est déjà assez que vous ayez une fois servi de pare-coup à ce beau conti7io. Tant va la cruche à l'eau, qu'à la fin elle se casse, comme disent les campagnardes d'IUifaut.

Ce verbiage, dont Henri comprit très bien le sens, l'exaspéra. Il revêtit à la hâfe son costume de coureur d'aventures, sans plus écouter les doléances de son valet qui, en vrai Breton

DE M. r»E Pri'LlNGE. -^•■

retors, lui conseillait d'oublier l'invitation du capitaine et de ne se point préoccuper des conséquences qu'aurait ou n'aurait pas le souper de M. d'Émery.

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