DUCHESSE ET CARDINAL
Chrestienne de Frauce voyait avec désespoir que tous ses efforts n'aboutiraient qu'à affaiblir sa puissance et à préparei*-à son fil.^ un règne désastreux.
La noble fille de Henri IV était entravée dans ses desseins par le ministre Richelieu, qui entretenait en Piémont une armée prête à servir sa politique, au préjudice de la maison de Savoie.
Chrestienne de France était encore entravée par Leganès et ses Espagnols, alliés de ses beaux-frères, qui ne >auraient comment le-?
renvoyer; par ses beaux-frères eux-mêmes que leur parti entraînerait au delà de leur propre volonté ; par des secrétaires d'Etat qui se défiaient d'elle, à cause de sa faiblesse envers Louis XIII; par les seigneurs de la cour, jaloux de la faveur du comte d'Aglié, dont on sollicitait ardemment la disgrâce.
Elle était seule à lutter contre ces ambitions diverses, contre ces convoitises, partagée entre ses préférences de princesse française et ses devoirs de souveraine gardant en tutelle les droits d'un fils, ennemi-né de la France.
Il eut fallu être Catherine de Médicis, avoir le sombre et profond génie de la Florentine, et non une Marie Stuart, blonde et languissante, n'ayant d'énergie que par instants, capricieuse, lasse de combattre, aspirant au repos.
Elle s'entretenait précisément avec Philippe d'Aglié de cette situation critique, et celui-ci lui reprochait d'avoir payé trop cher sa paix avec la branche cadette, lorsque le père Jean deMontcalier accourut et leur annonça que le
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prince d'Oaeille, effaré, montait le grand escalier du palais, accompagné seulement de l'abbé Soldati.
— Qu'est-ce que l'on m'apprend, madame?
s'écria Maurice de Savoie en entrant, — sans remarquer le comte ni le capucin, tant était grand son émoi ; — que le duc mon neveu, déguisé en petit paysan, a été enlevé la nuit dernière, sur votre ordre, par le marquis de Saint- Germain, Voghera et le sénateur d'Oncieu, et qu'ils courent la poste sur la route de Chambéry ?
— Monsieur, répondit Chrestienne avec une dignité froide et calme, on vous a dit la vérité.
— Que se passe-t-il donc? Cela est fait de votre aveu ?
— Monsieur, mon fils n'était point en sûreté, gardé par les Français de M. d'Harcourt, par vos Espagnols et par tant de gens qui pensent que sa couronne irait mieux à leur tète. J'ai jugé qu'il serait plus à l'abri entre les murs de la forteresse de Montmélian, qui est imprenable.
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Le prince fronça le sourcil :
— Vous avez fait cela seule? s'écria-t-il. Sans en conférer avec mon frère, avec moi, vos parents!... C'est M. d'Ag'lié qui, sans doute, vous a conseillé cette belle équipée? Vous en répondrez, monsieur le comte, car, si madame la régente reprend d'une main ce qu'elle a donné de l'autre, nous vous en tenons responsable.
Philippe a'Aglié s'inclina sans manifester la moindre émotion.
— S'il faut comparaître devant mes pairs, Altesse, dit-il fièrement, je suis prêt à répondre de mes actes, de mes actes seulement!
Le prince comprit par ses paroles et par l'œil offensé de la duchesse qu'il était allé trop loin.
Ses traits se détendirent peu à peu et reprirent leur expression naturelle de bienveillance et de douceur.
Le père Jean suivit d'un œil observateur cette transformation et murmura d'une voix très basse quelques mots qui arrivèrent à l'oreille de Cbrestienne; ces quatre personnages s'étudièrent un
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instant en silence, comme des adversaires sur le point d'eng'ager un combat.
— Monseigneur, commença le capucin d'une voix insinuante, n'est-il pas à craindre que, sous l'influence d'un sentiment que je ne saurais qualifier, vous n'accusiez injustement? Mgr le prince Thomas est investi de ses gouvernements de Bielle et d'Yvrée. Votre Altesse est sur le point de cimenter une paix basée sur de mutuels sacrifices, par son union avec une auguste princesse. . .
— Mon père, tout est remis en question, interrompit brusquement le prince.
La duchesse indiqua du doigt un fauteuil à son beau-frère.
Le comte Philippe s'assit également, enfreignant avec l'audace d'un favori les lois de l'étiquette.
Le religieux resta debout. Son visage ascétique, la couronne de cheveux gris qui ceignait son crâne poli comme l'ivoire, sa robe de bure à plis sculpturaux, lui donnaient l'aspect d'un de
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ces moines, humbles mais forts, qui dirigeaient la politique des rois du moyen âge.
Chrestienne reprit ens'adressantà son beaufrère, et d'un ton de souveraine qui voulait être obéie :
— Monsieur, expliquons-nous, s'il vous plaît : il en est temps et je ne veux plus subir l'injure de vos soupçons. Parlez clairement. Si l'on ne se lasse de me persécuter, j'aurai enfin le courage de me jeter dans un couvent, et je vous céderai les rênes du gouvernement.
Un éclair, aussitôt éteint, brilla dans l'œil du prince Maurice.
— Madame, répondit-il après s'être un instant recueilli, veuillez être assurée de mon respect. Nous sommes quatre ici, qui débattons les intérêts d'une grande nation, et nous avons l'âme assez haute pour ne point craindre la vérité. Madame, savez-vous ce que l'on m'a dit ? Que le duc, mon neveu, mourrait comme son frère François-Hyacinthe, ou comme son père Victor- Amédée.
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— Alors, continua le prince d'Oueille, on marierait la princesse Louise, fille ou veuve — ou veuve, madame ! — tau dauphin, votre neveu, qui, au mépris de la loi salique, deviendrait le souverain de cet Ktat. Oli ! s'écria-t-il en remarquant le mouvement d'horreur que fît la duchesse, je me hâte de vous le dire, je suis sûr que vous n'êtes point le complice de cette trame odieuse, vous!
Il appuya sur ces derniers mots et compléta sa pensée en indiquant d'un geste plein d'éloquence le comte d'Aglié, pâle d'indignation.
— L'accord existe entre la France et l'Espagne, poursuivit le prince. Richelieu a un instant oublié sa haine pour Anne d'Autriche. Voulez -vous savoir maintenant ce que l'on écrit de vous au cardinal? M. d'Émery, xotre ami^ que hante M. d'Aglié, votre ayni^ et qui ne rêve que de faire disparaître ce même M. d'Aglié, à qui le cardinal n'a jamais pardonné l'entrevue de Grenoble, mandait à son maître, dans le courrier surpris par mon lieute-
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nant des gardes Puplinge, que, pour paraître bonne Piémontaise, vous rejetez sur les Français tout ce qui arrive d'odieux. Demandez à M. d'Aglié pourquoi il cajole cet ambassadeur? Appelez ensuite l'ambassadeur et demandez-lui pourquoi il a payé un certain marquis d'Ars (qui m'est venu proposer une alliance de la part de Richelieu) pour assassiner M. d'Aglié? Voilà des intrigues bien noires qui se croisent et se lient, bien qu'elles servent des intérêts opposés !... Madame, il faut mettre un terme à ces machinations. Je ne vous propose pas en ce moment de renvoyer les parents de M. d'Aglié qui tiennent à tout... Mais M. d'Aglié est votre ministre malgré nous, et son crédit est assurément fort au-dessus de ses mérites. Qu'il vous soit dévoué, je l'accorde. Mais il gêne la politique que nous entendons faire prédominer dans vos conseils. Consentez donc à vous séparer d'une personne qui passe pour être trop avant dans votre confidence.
Philippe, outré de colère, se leva. Un geste
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dig-ne du prince lui ferma la bouche, tandis que, de sou côté, le père Jean le tenait par le bras pour l'empêcher de parler.
Maurice reprit alors en «'adressant à la duchesse :
— Je compte revenir demain chercher une réponse favorable à ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire, madame. En attendant, permettez-moi de baiser votre main, la plus belle du monde.
Il sortit, laissant la duchesse fort perplexe, Philippe d'Aglié embarrassé au suprême deg'ré, le capucin toujours impassible.
Ils se disposaient à déUbérer, quand un pag-e de service, après avoir g-rattéà la porte, pénétra dans l'appartement royal. Il dit à d'Aglié que M. de Puplinge voulait lui parler d'affaires urgentes et qu'il insistait avec tant de persistance que, malgré les ordres formels de Son Altesse, il avait cru devoir le prévenir.
Philippe allait le suivre, mais la duchesse l'arrêta.
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— Faites venir ici M. de Puplinge, Chissé, dit-elle au page.
Henri, entré derrière Chissé, fit quelques pas en avant, et, reconnaissant la duchesse, il s'arrêta intimidé.
Comment dire en sa présence le but de sa visite?
Avec cette promptitude de réflexion qui lui était propre, il envisagea aussitôt la situation dans toute son étendue; l'agitation que trahissaient les traits de la duchesse, la contenance embarrassée de Phihppe, l'attitude méditative du moine, lui firent comprendre qu'une scène grave se passait entre ces personnages avant qu'il arrivât.
Il se dit aussitôt que sa présence devait être gênante et que, peut-être, on allait le congédier comme importun.
— Eh bien î monsieur, s'écria la régente d'une voix saccadée, vous nous avez demandé une audience, dites-nous vite ce qui vous amène.
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Henri, intimidé, interrogea du regard d'Aglié.
— Parlez, monsieur de Puplinge, ajouta celui-ci.
— Votre Altesse daignera-t-elle me pardonner de poursuivre jusqu'ici M. le comte d'Aglié? dit Henri d'un ton lent et calme. C'est à lui seul que je désirerais communiquer une chose de la plus haute importance. Je l'ai détaillé au page qui m'est venu rapporter que A'otre Altesse...
— Au fait ! au fait ! interrompit la duchesse, coupant court à ces explications qui redoublaient son impatience.
— Madame, j'ai appris ce soir par un personnage qui m'est suspect à plus d'un titre...
— Son nom?
— Il en a deux, madame... M. le comte d'Aglié le connaît, comme moi, sous celui de Fabio Lambertenghi. Cet homme donc est venu m'inviter à un souper qui doit avoir lieu, ce soir à neuf heures, chez l'ambassadeur de France. J'ai refusé. Mais ihm'a dit alors que
M. le comte d*Aglié était un des convives et honorerait la fête de sa présence. J'ai la conviction que, si M. d'Aglié se rend chez M. d'Émeiy, il y courra un danger, car il sait que l'assassin aposté sous les fenêtres du comte Provana était l'homme gagé de M. d'Émery, qui veut continuer les traditions de son maître.
La duchesse, très pâle, regardait tour à tour le jeune homme et son favori.
Cette nouvelle, après les paroles prononcées auparavant par le prince Maurice, accusait Philippe, qu'elle pouvait soupçonner de se mêler aux tristes menées des agents de Richelieu.
Elle crut sa confiance trahie. Elle en souffrit cruellement, et comme reine, et comme femme. Philippe, en proie à des angoisses qu'il cherchait vainement à déguiser sous une indiflPérence affectée, se taisait.
— Vous acquérez des droits à ma reconnaissance, dit Chrestienne à Puplinge, j'aurai soin de votre avenir. Monsieur, continua-t-elle
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en s'adressant au comte avec un accent significatif, irez-vous à ce banquet ? Non, dites non. . . Mais dites-moi donc que vous n'irez pas ! s'écriat-elle hors d'elle-même. Pourquoi rougissezvous ?
— Madame, j'ai promis à M. d'Émery...
— Parole donnée est nulle envers les traîtres. Je vous défends de sortir du palais.
— J'ai promis ! dit Philippe d'une voix sourde, j'en sortirai.
— Ce sera donc pour n'y plus rentrer!... cria la duchesse avec une extrême violence, les dents serrées, les joues en feu, le regard terrible.
Philippe fit un pas vers la porte.
— Ah! monsieur d'Aglié, s'écria Chrestienne de France, est-ce ainsi qu'un gentilhomme obéit à sa souveraine? J'ordonnais tout à l'heure : maintenant je prie!... Vous savez bien que je n'ai pas d'autre ami que vous, et que je vous défends, seule, contre tout le monde!... J'ai foi en votre génie, et vos conseils me sont chers...
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— Madame, j'irai chez M. d'Émery. Que TOUS importe, après tout?
— Mais si leur hospitalité n'était qu'un piège?... Et c'en est un. Ces gens tous attirent dans quelque guet-apens. comte. Croyez-moi. On jalouse votre faveur, on redoute votre ambition. Ministre tout-puissant aujourd'hui, si demain vous étiez prisonnier!...
— Votre Altesse est trop bonne de s'intéresser ainsi à un gentilhomme qu'elle vient
de menacer! dit Philippe avec une âpre
ironie.
— Donc, vous désobéirez ? reprit la duchesse à bout de forces. Prenez garde ! Leurs vins sont empoisonnés... leurs fleurs n'exhalent que des parfums délétères...
M. d'Aglié haussa les épaules, et, saluant froidement la duchesse qui, se couvrant le visage de ses deux mains, s'affaissa sur un siège, il s'enfuit sans même lui jeter un regard d'adieu.
— Je ne donnerai pas un maravédis de votre
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tète si l'on sait jamais que vous étiez ce matin au palais, dit froidement le religieux à Henri de Puplinge.