‹ Les coups d'épée de M. de PuplingeChapitre 8 sur 15 · COMMENT DON ASCANIO BOBBA FUT VAINCU POLK LA SECONDE FOIS · texte numérisé non relu

COMMENT DON ASCANIO BOBBA FUT VAINCU POLK LA SECONDE FOIS

La nuit était calme et belle.

Des millions d'étoiles rayonnaient dans le ciel bleu. Une brise légère, chargée des senteurs parfumées des jardins, rafraîchissait l'atmosphère. Les coquettes maisons de la capitale piémontaise montraient, aux clartés blafardes du clair de lune, leurs sculptures délicates, leurs ornements de grand style noble et pur.

Quoique Iheure fût peu avancée, on ne voyait personne dans les rues^ c'est que la foule

se portait sur les bords du Pô, promenade fréquentée volontiers le soir, à cause de l'étrange paysage que forment le fleuve^ ses rives et les collines qui l'encadrent, éclairées par les blanches lueurs de Phœbé, comme disaient les poètes du temps.

Par un motif d'économie que l'on pratique encore aujourd'hui dans certaines provinces reculées, la municipalité s'en remettait au ciel d'illuminer la ville, et l'on s'était dispensé d'allumer les lanternes.

Henri de Puplinge, absorbé par ses réflexions en sortant du palais ducal, se dirigea tout droit devant lui, errant au hasard dans les rues désertes.

Il songeait à l'humiliation de cette femme royale qui venait de supplier vainement un de ses sujets, et qu'une si odieuse off*ense blessait dans sa majesté de reine et dans sa dignité de femme.

Il pensait à ce trône qui s'écroulait, miné par tant d'ambitions, aux luttes nouvelles qui

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se préparaient, parfois aussi à cet homme qu'il venait d'avertir, comme on avait averti le duc de Guise à Blois, et qui lui avait répondu comme le duc de Guise à ses amis anonymes :

— <c Ils n'oseraient. >

11 se promit de surveiller les abords de l'ambassade française, afin d'être prêt à venir au secours du comte Philippe, si quelque danger le menaçait, ainsi qu'il le prévoyait.

En attendant, il voulut aller contempler les fenêtres de sa fiancée, suivant la coutume de tous les héros de roman qui respectent les traditions.

A cette heure, le vieux marquis se promenait sans doute, avec les grands de la cour, sous les allées de platanes qui bordent le Pô.

Philiberte se distrayait du bavardage ennuyeux de sa duègne, vénérable Espagnole, gourmande et médisante, qui l'aimait sincèrement, épiait ses moindres paroles, et ne la quittait jamais que lorsque M. de Lescheraines était là.

La masse lourde et noire de Thôtel se dessinait compacte dans le clair-obscur. Aucune irradiation de la lampe ne se projetait au travers des vitraux losanges. Un profond silence régnait, et l'on n'entendait que le grincement des girouettes tournant sur leur tige rouiliée, le frémissement des arbres secoués par la brise.

Henri vit cependant quelque chose de suspect dans cette obscurité et ce silence inaccoutumés.

Comment se faisait-il qu'il n'y eût aucune lumière dans la logette du suisse, et que l'on n'aperçiit aucun page rôder aux alentours de cette demeure seigneuriale qu'emplissaient vingt serviteurs, d'ordinaire moins disciplinés? Sur le pavé d'une ruelle voisine, retentirent des pas dont on essayait d'amortir le bruit.

Puis, ce furent des chuchotements, un vaet-vient, le cri d'une porte roulant sur ses gonds. C'en fut assez pour augmenter les appréhensions du jeune officier.

Il tira son épée, et, se glissant le long des

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murailles du jardin qui se développait derrière riiùtel, il ne tarda pas à découvrir la cause de cette agitation nocturne.

Devant une g-rille étroite qui s'ouvrait sur le jardin, stationnait une litière drapée de brun, auprès de laquelle se tenaient quatre porteurs, la bretelle sur l'épaule et prêts à s'atteler au véhicule.

Deux hommes masqués faisaient le guet de chaque côté de la grille.

Deux autres, masqués aussi, la dague au poing, parcouraient là ruelle de long en large, tendant l'oreille au moindre bruit.

Henri devina une embuscade.

Mais, craignant de se tromper et d'éventer quelque comédie politique comme il s'en passait alors, une entreprise hasardeuse tentée par ses protecteurs, il résolut d'attendre la confirmation de ses craintes avant de se jeter dans cette nouvelle aventure.

Cependant, il se prépara à tout événement.

Soudain, il entendit derrière lui un frôle-

ment d'étoffe contre la muraille, un souffle chaud caressa son visage. Il se retourna brusquement. Un homme allongeait les mains pour le toucher à l'épaule.

— Monsieur, murmura cet inconnu en adoucissant avec un soin infini les éclats de sa voix rauque, voici vos pistolets que vous avez oublié de passer à votre ceinture...

— Hervé!... dit Henri au comble de l'étonnement. Que diable fais-tu par ici? Tu n'as pas métier de courir les aventures!

— Parlons peu et pai-lons bien, monsieur. J'ai vu une araignée ce matin, ce qui signifie chagrin. J'en ai vu une seconde ce soir, ce qui signifie espoir. Il s'agit de mettre flamberge au vent. Après avoir récité mon rosaire, j'ai flairé quelque chose de ce côté, bien qu'à Illifaut rien de semblable ne soit arrivé de mémoire d'ancêtre. Alors, je suis venu pour vous tirer de la bagarre, si besoin est.

Le brave serviteur aurait parlé fort longtemps sur ce ton, si son maître ne lui avait tout

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à coup imposé silence en voyant les sentinelles se rapprocher de la g-rille, les g-ens masqués ouvrir les portières de la litière et les porteurs accrocher leurs courroies aux anneaux des brancards.

Un homme, charg-é d'un fardeau dont il était difficile de déterminer la nature, sortit presque aussitôt du jardin.

Il portait un loup de velours noir et une cape à manches flottantes qui, s'entr'ouvrant, laissa voir les broderies étincelantes d'un splendide costume de cour.

— Oh! oh! reprit Hervé, alerte! voici l'ennemi. Que je connais donc bien cette tournurelà! Ma foi jurée! c'est M. le marquis de Gragiie ! ou sainte Anne d'Auray me ferme pour l'éternité l'accès du gentil bourg' d'Illifaut !

L'inconnu déposa sur les coussins de la litière le fardeau qu'il soutenait avec des précautions infinies, abaissa les mantelets et donna un ordre à voix basse. Le cortège se mit en marche.

Henri, se ramassant sur lui-même, bondit

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en avant. Des gémissements, suivis d'un cri strident, retentirent.

— ^Monsieur le marquis de Graglie, s'écria Tintrépide soldat, ce que vous faites là est indigne d'un gentilhomme!

Les porteurs, saisis d'effroi, s'arrêtèrent court.

Hervé, les bras tendus, le doigt sur la détente de ses pistolets, s'élança auprès de son maître.

— Bah! dit railleusement Ascanio Bobba, c'est encore vous, monsieur de Puplinge! Otezvous de mon chemin, vous êtes trop petit compagnon pour vous mesurer avec un homme de ma sorte.

Une voix étouffée, que Henri ne put méconnaître, sortit de l'étroite caisse de cuir.

— Au secours! au secours! Henri, sauvezmoi! s'écriait cette voix.

Aussitôt un éclair brilla, deux détonations retentirent, et deux complices du ravisseur, frappés à mort, tombèrent.

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En même temps Henri chargea le marquis, taDdis que son fidèle Badillau attaquait vigoureusement les autres bandits. Les porteurs, épouvantés, s'enfuirent, abandonnant la litière.

— Lâche! vociférait le jeune officier. Vous faites un bien triste métier, don Ascanio !

Ascanio ne répondit que par un rugissement d'hyène à laquelle on arrache sa proie.

Acculé contre le mur, il se couvrait si habilement que l'épée de son adversaire ne pouvait se faire jour.

Il profitait des moindres fautes d'Henri, le fatiguait par des coups répétés, le forçait à rompre, à sauter, revenait sur lui, le poussait contre la muraille, le bloquait un instant, reculait, toujours prompt à la parade et plus prompt encore à la riposte.

Sa respiration sifflante dominait le cliquetis sec de l'acier contre l'acier.

Hervé Badillau s'acquittait de sa besogne en conscience. La main gauche armée d'un pistolet

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qu'il tenait par le canon et dont il se faisait une massue, serrant de la droite la poignée de son bâton ferré, \q penbas chéri des Bretons, il occupait les deux coquins sans leur laisser une minute de répit.

Ils tentèrent vainement de l'atteindre.

L'un d'eux fit mine d'abandonner la partie, se mit à courir, se retourna subitement et, au risque de tuer sou camarade, lança son couteau sur Hervé avec tant de justesse que le Breton l'eût reçu en pleine poitrine sans un bond de côté qui le riauva.

Furieux, il jeta son bâton, prit son adversaire à bras le corps, le maintint avec une force herculéenne en lui serrant le torse avec ses jambes et d'un coup de crosse asséné sur la tête il l'étourdit.

L'autre, désarmé, s'esquiva prudemment.

Henri et le marquis combattaient à outrance.

Hervé ramassa son bâton et courut sus a ce, dernier.

— Par la sambleu I mon.sieur, s'écria Bobba

hors d'haleine, m'allez-vous faire ég-orger par votre valet/

— Hervé, dit Henri, ouvrez la litière.

L'épéed'Ascanio décrivit dans 1 air une courbe

scintillante, rencontra le fer d'Henri, l'écarta d'un mouvement sec et vint piquer le jeune homme au-dessus de l'épaule.

— Touché! rug-it Ascanio avec un éclat de rire. Que n'avez-vous la robe rouge de votre maître, le sang n'y paraîtrait pas.

Henri dédaigna de répondre à ce sarcasme. Il prit sa revanche, profita d'un écart, se fendit et frappa. Le marquis, blessé au bras gauche, poussa un cri de douleur.

Des torches ardentes illuminèrent tout à coup le théâtre du carnage. Un bruit tumultueux s*éleva dans les rues voisines. Une foule de gens armés apparurent et fermèrent toutes les issues.

Le marquis de Lescheraines, suivi de plusieurs seigneurs, accourait, fou de désespoir.

Don Ascanio jugea que la'partie était perdue.

Il évolua de façon à arriver insensiblement vers la grille, et, au moment où Henri l'acculait à la muraille, il se déroba, fit un pas en arrière, repoussa la porte et disparut dans le jardin.

— Mon père! s'écria Philiberte en se jetant dans les bras du vieillard qui pleurait.

M. de Lescheraines, après avoir embrassé sa fille, se retourna vers Henri et lui tendit les bras.

— Mon fils, elle t'appartient, dit-il, tu l'as gagnée !

— ■ Messieurs, ajouta le vieux seigneur en ^'adressant à ses amis, je vous prends tous à témoin. Un gentilhomme a osé outrager une fille de qualité. Ce sont des façons qui sont admises peut-être en d'autres pays, que nous réprouvons, nous autres, montagnards. Le corps entier de la noblesse est insulté, puisque nous sommes solidaires. Il faut que nous ayons de ceci une réparation éclatante. Je compte donc vous trouver demain au lever de Son Altesse à qui je me plaindrai du fait.

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Ce fut au tour de Philiberte de témoig-ner à son fiancé sa reconnaissance. Elle le remercia d'un regard plus éloquent, certes, que les plus beaux discours.

Le sang" coulait sur le pourpoint troué de Puplinge. Elle détacha son écliarpe et la noua sur la blessure.

Hervé Badillau, très ému, attendait.

— Mon ami, lui dit-elle, tu mérites plus que de- l'or. Donne-moi ta main que je la serre, et prends cette médaille, indulgenciée par le Saint-Père, et que tu enverras avec cent louis de tes épargnes à tes vieux parents d'Illifout.

WII

QUEL VILAIN ROLE JOUAIT JIGNSIECR l'a>!BA?SADEUR DE FRANCE

Le premier étage du palais de l'ambassadeur de France étincelait de mille feux. On y devait célébrer une de ces médianoches si célèbres à la cour d'Espagne, et que vingt ans plus tard on importerait à Paris, malgré Louis XIV.

Le grand escalier, couvert de tapis de Turquie, bordé de vases de fleurs, alternant avec des candélabres de bronze, avait un aspect magnifique.

Sur le palier, en face de la haute porte dorée qui s'ouvrait sur les appartements, Michel d'Émery attendait ses convives.

A le voir empanaché, doré sur toutes les coutures, on l'eût pris pour un poussah indien exposé à la vénération de ses sectateurs. Sa face cramoisie, qu'inondait une sueur luisante, exprimait un orgueilleux contentement.

Plusieurs gentilshommes l'entouraient. Il faut citer Emmanuel de Savoie, marquis d'Andorno, commandeur de Sainte-Bénigne ; Maurice de Savoie, marquis de Rive, capitaine clés archers de la garde, d'une branche naturelle de la famille régnante, et leur beau-frère, Philippe d'Est, marquis de Lans.

Il y avait en outre ce fameux comte d'Harcourt, surnommé Cadet la Perle, parce qu'il portait à son oreille une perle énorme, seule portion qu'il eût voulu accepter de l'héritage paternel, disant qu'un seigneur de sa race devait se tailler son patrimoine sur les champs de bataille; enfin, le sieur de Thoré, fils de l'ambassadeur, se tenait guindé, raide et gourmé, auprès de son père.

Ce jeune homme avait autrefois commis un

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de ces actes d'audace qui ne se pardonnent pas. Il oublia, comme le marquis de Chastelard, à la cour d'Ecosse, le respect du aux souverains. L'affaire fit grand bruit. A cause de son âge, il fut gracié, et Ton se borna à lui interdire l'accès du palais. Il en conserva une grande rancune contre la duchesse de Savoie, et surtout une haine implacable contre Philippe d'Aglié, qui s'était fort moqué de son aventure.

— Croyez-vous qu'il vienne? demanda M. d'Emery au marquis d'Andorno.

— J'en doute. Il sait que nous sommes tous ses ennemis.

— Il viendra par orgueil, dit M. de Lans, et pour faire montre de sa témérité.

— Si on le gagnait, ce serait un auxiliaire précieux, ajouta d'Harcourt. Seulement, je ne l'estimerais plus. C'est déjà trop que vous laissiez croire, d'Émery, qu'il trempe dans vos complots î Que diable ! vous ne devez pas le compromettre ainsi, bien que vous ne soyez qu'un partisan

24S LES cou: S WtVÈV.

— Monseigneur balbutia d'Émery.

— Ne comptez pas que je tire l'épée, dit à son tour le capitaine des archers, nos gens feront la besogne. C'est bien assez de la regarder faire. En tout cas, mon frère Carignan sera content de ceci. Montafié lui en a porté la nouvelle, et il se réjouit de voir d'Emery lui tirer si adroitement les châtaignes du feu. La régente ne saura à qui s'en prendre, mais j'espère que du coup elle sera brouillée avec le Richelieu î

— Hein! s'écria l'ambassadeur qui devint blême.

— Peste! monsieur... s'exclama d'Harcourt en frisant sa moustache d'un air narquois. Vous êtes franc comme le vin de votre pays et vous ne mâchez point les vérités. Si le duc rouge apprenait

— Je suis trop grand pour qu'il me touche, riposta d'un ton fier le marquis de Rive.

— Il a touché si fort Bouteville que sa tête a

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chu : Montmorency, chez nous, vaut Savoie

de la main gauche.

— Eh! messieurs, dit d'Émery d'un ton conciliant, que voilà des aménités peu convenables en ce moment. Soyez amis chez moi, quitte à vous couper la gorge sur le pré, demain à l'aurore.

Un pas précipité résonna sur .les dalles du vestibule.

— Voici M. de Graglie, ajouta l'amphitryon. Les gentilshommes poussèrent un cri de

surprise en voyant apparaître au sommet de l'escalier Ascanio Bobba, les vêtements en désordre, pâle et se soutenant à peine. Un mince filet de sang coulait sur son justaucorps de satin gris de lin.

— Oh! que vous est-il arrivé? interrogèrent toutes les voix.

Ascanio leur dit en quelques mots la scène qui vefiait d'avoir lieu, mais en se gardant bien de nommer Philiberte de Lescheraines. Il refusa l'offre que lui fît d'Émery d'envoyer chez lui

prendre un autre vêtement, et consentit seulement à laisser bander sa blessure par le chirurgien de l'ambassade.

Un instant après arrivèrent les comtes de Montafié, de la Mothe-Houdancourt, de Grancej, le baron de Comborn, quelques autres officiers de l'armée française, et enfin le capitaine Fabio Lambertenghi, armé de toutes pièces, comme s'il allait monter à cheval.

Ceux qui n'étaient point dans le secret de la' comédie se mirent à plaisanter sur cet étrange convive qui venait à une partie de plaisir avec une cotte de buffle, des gants à crispins, des bottes fortes, un hausse-col d'acier et une rapière de combat.

Fabio se réfugia dans un silence prudent et supporta gravement leurs quolibets.

— Messieurs, si vous avez des commissions pour Paris, dit-il en échangeant un regard d'intelligence avec d'Émery, je m'en chargerai volontiers, car je pars vers le milieu de la nuit.

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— Monté sur uu hippogriffe? demanda en riant M. de Grancey.

— Que non pas, j'ai un cheval zain dans la cour. Voyons, monsieur d'Harcourt?

— Mes compliments à la duchesse de Long-ueville.

— Monsieur de la Mothe?

— Passez, je tous prie, chez le barbier du coin de la rue des Mauvais-Garçons, et demandez-lui pour moi deux pots de son opiat merveilleux. Vos parfumeurs italiens sont des empoisonneurs, et, faute de m'être muni, je laisse mes lèvres se gercer, ce qui m'est profondément désagréable.

— Monsieur de Grancey?

— Je dois un coup d'épée au marquis d'Esgrenay. Si vous payez ma dette, je vous reconnaîtrai pour' le plus galant de mes amis.

— Messieurs, dit Ascanio en rentrant, de quoi s'agit-il? Je viens d'entendre des hennissements de chevaux dans le jardin. La cour est pleine de soldats du réo-iment de Tracv.

— Il faut bien que tout le monde vive, s'écria d'un ton dégagé l'ambassadeur. Soyez sans inquiétude, cher ami, nous ne déclarons la guerre qu'au dieu de l'Ennui... C'est que le capitaine Lambertenghi part dans trois heures pour Paris... en passant parPignerol, où il doit laisser garnison.

Les portières d'étoffe brochée. d'or à grands ramages veloutés, qui se croisaient devant les battants découpés à jour et dorés du portail, furent ouvertes par les mains noires de deux négrillons vêtus de tonnelets et de dalmatiques de satin jaune.

Lesinvitésvirentalors se développer devant eux une suite de salons brillamment illuminés, ornés d'immenses bouquets et de guirlandes énormes.

Au fond s'étendait une vaste galerie où la table du festin était dressée.

L'ambassadeur avait déployé le luxe insensé des partisans, ce luxe auquel il dut la surintendance des finances d'abord, et la vie ensuite, car il faillit être pendu à cause de ses conçus-

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sions, et ne fut sauvé <[ue grâce à sou nom d'Emery, qui déguisait le financier Particelli que le roi voulait faire pendre.

La table, ovale, drapée de liçge de Frise, couverte de cristaux, de vaisselle plate, de coupes ciselées, de corbeilles fleuries qui chatoyaient aux ardentes lueurs de mille cires, était entourée de vingt-cinq sièges garnis de cuir gaufré.

Quatre vastes dressoirs d'ébène pliaient sous le poids d'une quantité de pièces d'argenterie ciselée dans le goût exquis de la Renaissance.

Une foule de serviteurs à livrée couverte de galons s'alignaient le long des murailles, tendues de drap d'or frisé à efflorescence de velours vert.

Eblouis, les convives se demandaient s'ils se trouvaient chez quelque prince des contes de fées, dans le palais fantastique de Morgane, ou du «avant Alcofribas.

A chaque pas ce furent des exclamations de surprise.

Vases de Chine, potiches japonaises, armes damasquinées, bronzes florentins, tableaux des maîtres les plus célèbres, encombraient cette salle transformée en musée.

Les moindres détails révélaient une recherche inouïe. Le tapis était formé de peaux de tigre, encadrées de bandes de fourrures précieuses.

A travers les fenêtres ouvertes passaient les suaves émanations du jardin.

Une mu-ique lente et douce se faisait entendre dans le lointain, assez harmonieuse pour charmer les oreilles des convives, assez voilée pour ne point fatiguer l'ouïe, et empêcher la causerie.

— C'est plus beau que chez le roi de f'rance, dit M. de Grancey avec un peu d'aigreur. Si Louis XIII vo^'ait cette galerie, d'Emery, il vous proposerait son Louvre en échange.

Cadet la Perle examinait tout d'un air assez dédaigneux.

— Ces tapisseries, dit l'ambassadeur en se

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rengorgeant, coûtent cinq cents livres l'aune ; je les tiens d'un corsaire barbaresque...

D'Harcourt haussa les épaules. Ascanio Bobba fît une pirouette et tourna le dos. Le capitaine Fabio eut une de ces grimaces qui, chez lui, remplaçaient le sourire. D'Emery, en voyant ces marques d'improbation, comprit qu'il venait de parler en financier et non en gentilhomme. Il rougit.

L'arrivée d'un nouvel hôte fit diversion. Un page annonça d'une voix claire qui domina le murmure :

— Monsieur le comte d'Aglié !

Tous les regards convergèrent sur Philippe qui entrait, leste, pimpant et joyeux, vêtu en muguet à la mode, le chapeau à la main, un manteau de moire blanche négligemment jeté sur l'épaule. Il était si beau, si gracieux, si fier, si jeune, que ce ne fut qu'un cri d'admiration.

D'Emery, appelant sur ses lèvres le plus aimable sourire, vint à lui et l'accueillit avec

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force démonstrations d'amitié auxquelles Philippe répondit cordialement.

Les premiers compliments échangés, on se mit à table, un peu en tumulte, comme il est d'usag-e en pareil cas. C'est à qui fait le plus de tapage.

Lorsque le comte fut assis à la droite de l'ambassadeur, qui avait à sa gauche Cadet la Perle, et en face de lui Emmanuel et Maurice de Savoie, il jeta pour la première fois un coup d'oeil autour de lui et parut alors seulement remarquer la splendeur des décorations.

Son voisin, de l'autre côté, était le capitaine Fabio, dont l'uniforme sévère et le visage renfrogné contrastaient singulièrement avec l'aspect féerique de la salle.

— Que feriez-vous donc pour recevoir un roi? demanda Philippe à d'Emery, d'un ton nuancé d'une fine ironie.

— Mais je reçois presque un roi, repartit galamment le Français, puisque celui qui me fait l'honneur de s'asseoir à ma table est

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le premier ministre et le meilleur ami d'une reine.

Ce mot, trop vif, fut écouté de tout le monde, car un silence profond régna dès les premières paroles de Philippe. Il déterminait la situation nettement.

Tandis que les convives s'attaquaient au premier service, composé des mets les plus délicats, chefs-d'œuvre du cuisinier de l'ambassade, ancien maître-queux de Sébastien Zamet, seigneur de dix-sept ceiit mille écus^ ainsi qu'il se titrait lui-même, et dégustaient les vins blancs de Rivesaltes et d'Asti, le capitaine Fabio, qui détestait se taire si longtemps, s'adressa au marquis d'Andorno.

— Votre Seigneurie sait- elle quelque chose de nouveau? lui demanda-t-il. On parle beaucoup du mariage de ce petit Puplinge avec mademoiselle de Lescheraines. On dit aussi que la princesse de Carignan est sur le point d'obtenir de Sa Majesté que les titres de son beaupère passent au second de ses fils, qui devien-

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drait alors comte de Soissons et de Dreux.

— Je ne pense pas, répliqua Emmanuel de Savoie de ce ton âpre que son frère et lui prenaient volontiers avec les seigneurs français , que Richelieu permette cette substitution, lui qui voudrait le roi sans famille pour le gouverner plus sûrement.

— C'est le père Jean de Montcalier qui va suivre cette affaire, ajouta le marquis de Lans. S'il est assez fin pour user de l'Éminence grise, il réussira. De moine à moine, on s'accorde tout.

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