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I. Nobij fiancé, garçon à marier

— C'est Sévéraguette qui l'a voulu, et je ne m'y suis point opposé : je suis si heureux! »

Le Sanégrol tressaillit en lui-même d'une secrète joie : évidemment, il ne pouvait rencontrer une meilleure occasion de s'ouvrir au curé. Il était impossible que le vieillard, tout bouleversé par la nouvelle de l'arrivée prochaine de sa mère et de sa sœur, sût, en un pareil moment, lui refuser ses bons offices. Fumât se vit à la veille de posséder les quarante mille francs de l'orpheline, et l'impression qu'il en éprouva le fit chanceler sur ses jambes. Il s'assit; puis , tandis que l'abbé Courbezon , affairé , cherchait dans les placards une bouteille de vin cuit, il se rassasia de la vue de Sévéraguette, à laquelle la Cassarotte avait confié la poêle pour aller laver des verres et dresser la table. Les châtaignes une fois rôties, il ne put s'empêcher, en voyant Cécile les verser dans un paillasson à pain et les y presser sous un linge, comme c'est l'usage, de penser aux superstitions attachées à la biroulade. Il se leva pour regarder dans le paillasson : les châtaignes, à travers leurs gousses noircies et crevassées, apparaissaient toutes dorées; pas une n'était brûlée.

< Cécile, soupira l'Avocat, vous serez heureuse en ménage, car votre biroulade est superbe. »

L'orpheline, qui, penchée vers le paillasson, semblait considérer les châtaignes en rêvant, ne répondit pas.

€ Mais, monsieur le curé, dit tout à coup la Cassarotte, si vous cherchez du vin cuit dans les placards, c'est inutile; il n'y en a plus. Vous avez voulu en donner aux enfants ce matin, et maintenant nous serons obligés de faire gueule sèche.

— Eh bien! nous boirons de l'eau, répondit le bon abbé Courbezon.

— Monsieur le curé, dit Sévéraguette, puisque c'est moi qui ai proposé une biroulade en l'honneur de madame Courbezon et de la sœur Marthe, permettez-moi, je vous prie, de fournir du vm cuit pour boire à leur santé.

— Mais, ma fille, je le veux bien, moi.

*— Fumât, ajouta Cécile, allez dire à ma tante de vous remettre quatre bouteilles de vin cuit.

— Quatre bouteilles ! s'écria le curé ; ah 1 vous n'y pensez pas, Sévéraguette...

— Je compte les enfants, » répondit la jeune fille avec un délicieux sourire.

L'abbé Gourbezon lui lança un de ses regards longs ei magnitiques où éclatait son âme de saint.

En montant le perron de la maison de Cécile, le Sanégrol crut entendre parler. Il colla son oreille contre la porte et écouta : c'était la voix de la Pancole.

« Je te répète de prendre ces trois cents francs, disait la Boussagole, tu tiendras toujours ça. Au train dont se trafi» quent les affaires céans, je vois qu'il faut songer à faire son magot. Cette fille, malgré mes sermons, ne se presse guère de t'épouser. C'est une folle; ce curé lui a mis la cervelle à l'envers.... Ah! comme on lui tond la laine sur le dos, à cette innocente!... N'a-t-elle pas encore commandé une bannière pour la procession! Jésus-Maria! quelle patience il me faut avoir!... Mais va, je sauverai pour toi ce que je pourrai, mon Pancolou. Tu comprends, elle me laisse arranger toutes les ventes, et je fais mes choux gras, moi, sans que ça paraisse. Elle ne voit que blanc et noir à mes comptes. D'ailleurs, cette fille, elle est si bête! Je me demande d'où diable ma sœur Marianne l'a tirée, car elle n'est pas de la famille des Mécanne, celle-là, par exemple!... Je ne sais pourquoi elle est allée rôder encore ce soir aux Récollets, chez son gros curé et cette Gassarotte, des mendiants.... Ma foi, il est propre, son curé! Un homme qui n'a pas même une serviette à son service. Il dit toujours comme ça que ses affaires vont arriver de Montpellier. Ahl bien oui, des affaires! ç{Vie.\ç\\ies torchons sans doute.... Tout ce monde, ça crève de famine, vois-tu, Justin; aussi ça s'est pendu à notre lard et à notre jambon, comme de vrais rats affamés qu'ils sont tous.... Ils finiront par me

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Éaire monter sur mes ergots, et gareaîors! je serai maai- ▼aise comme la grêle tombant sur les épis mûrs.... A force ëe manger son chagrin, on le vomit à la fin....

— J'aime Sévéraguette ! s'écria le Sanglier avec un rugissement de bête féroce, et dussé-je tuer quelqu'un ici, elle sera ma femme, entends-tu, Pancole ? Je me moque de son argent comme de ça, moi. »

Il fit claquer son ongle contre ses écrits. « Eh bien ! moi, j'aime mieux son argent que toute 93 peau couleur de châtaignon.

— Dieu me damne ! Pancole, tairas-ru ta langue de vipère I (décile est belle, et je te dis que je l'aime !

— Aussi scra-t-elle ta femme, mon Pancolou. Rien n'est perdu encore^.. Prends ces trois cents francs poTir payer les intérêts de Lodève, et, avec le reste, fais-toi confectionner des habits neufs. La cloche va bientôt arriver de Montpellier, et Cécile te choisira peut-être pour parrain.

— Tu crois, Pancole ?

— Est-ce que je ne suis pas là ? Sois tranquille, je chapitrerai la cousine,

— O Pancole ! si tu disais vrai, que tu serais bonne et que je serais heureux !

— Empoche toujours ces trois cents francs, et compte •ur moi, mon enfant. »

Fumât ouvrit la porte au moment où Justin glissait le S.IC d'ccus sous sa veste. La honte d'être surpris en flagrant délit de vol fit pâlir le Sanglier; il alla s'affaisser sur une chiv.se, derrière sa mère.

« V,\\ bien ! que veux-tu, toi. Avocat, avec ton museau ie louinc ^ demanda la vieille qui, ne s'attendant pas à cette v:s "c, h^nça à Fumât un regard clair et fixe.

— Doucement^ Pancole, ne nous fâchons point. Sévéraifçiietic m'a chargé de venir quérir quatre bouteilles de vin cuit pour les Récollets.

— Quatre bouteilles de vin cuit!... Jésus-Maria 1 comme eile y va, notre fille! dit la Boussagole avec une

giimace qui, en plissant ses lèvres minces, mit à nu des dents noires , ébréchées , hideuses. Elle croit donc que j'en fabrique du vin cuit, moi ? Il a filé, on n'en a plus par ici.

— Je rapporterai cela à Cécile. »

Fumât revint vers la porte.

t Si tu en veux une bouteille, reprit la Pancole se radoucissant, on tâchera de te la trouver par là tout de même.

— Sévéraguette en demande quatre.

— Eh bien ! elle n'en aura pas du tout ; tu peux lui dire cela de ma part, entends-tu ? C'est pour faire boire à son tonneau de curé, n'est-ce pas ? Grand dommage vraiment ! Qu'il aille chercher du vin cuit à Montpellier, ce monsieur, s'il a soif, et qu'il ramène ses meubles de là-bas.

— - Adieu, Pancole, ne vous inquiétez pas : m'est avis que ça n'en vaut point la peine. *

Fumât mit la main sur le loquet de la porte.

« Voyons, Avocat, en veux-tu deux bouteilles ? dit U mère de Justin, lui saisissant vivement le bras.

— Donnez ! » répondit le Sanégrol fatigué de cette co« médie.

L'avare Boussagole ouvrit une vaste armoire où étaient rangées, sur de larges étagères, plus de cent bouteilles de différente capacité, choisit les deux plus petites, et les passa à Fumât, qui remonta vers la cure.

Troublé, ahuri par ce qu'il venait d'entendre et de voir, le conseiller de Sanégra déposa, en entrant dans la cuibine, les deux bouteilles sur la table , et s'assit sans mot dire pour manger sa part des châtaignes. Cependant son air inquiet fut remarqué de Sévéraguette. L'orpheline ne douta pas, puisque Fumât n'apportait point les quatre bouteilles demandées, qu'il ne se fût élevé quelque grave dispute entre le Sanégrol et sa tante. Mais accoutumée à subir la tyrannie de la Pancole et trop affligée intérieurement de ses brutalités pour désirer connaître ses

nouveaux torts, elle feignit de ne s'apercevoir de rien et fourit gracieusement à l'Avocat. Ce sourire d'ange était à U fois une prière et une excuse : l'orpheline priait d'abord Fumât de ne pas ouvrir la bouche sur ce qui venait de se passer à Saint-Xist, puis elle lui demandait pardon de l'avoir bi maladroitement exposé à la mauvaise humeur de la Boussagole.

Cet embarras du Sanégrol et de Sévéraguette, dont la cause était ignorée de la Cassarotte et du curé, réagit néanmoins beaucoup sur leurs dispositions doucement folâtres. L'entrain, la verve, la gaieté naïve qui avaient signalé les commencements de la lete s'évanouirent peu à peu, et, après quelques paroles échangées avec peine, chacun se mit à dévorer , dans son coin , son quart de la biroulade. Le paillasson à pain, mis au pillage, fut bientôt à sec ; alors on but un dernier coup, et on se leva.

t Tiens, dit l'abbé Courbezon voulant à tout prix rompre un silence qui lui pesait, quels gourmands nous sommes! nous n'avons pas gardé la moindre châtaigne pour les enfants.

— Ces pauvres petits ! fit Sévéraguette d'un air apitoyé.

— Mais ausii, dit le curé s'adressant à la veuve, pourquoi les couchiez-vous si tôt aujourd'hui?

— Ils font trop de bruit, répondit la Cassarotte ; puis TOUS avez bien vu Marinette qui s'endormait sur vos genoux.

— Allez, monsieur le curé, ils n'auront rien perdu pouf attendre, ajouta l'orpheline : demain je leur ferai moimême une biroulade chez moi. »

Le curé et la veuve regardèrent simultanément Sévéraguette ; le regard du vieux desservant exprimait l'admiration pour la grâce avec laquelle cette jeune fille exerçait la chante, celui de la Cassarotte était plein d'une indicible reconnaissance. Cécile, confuse, prit sa capette^ espèce de long capuchon en laine brune, salua le curé, dit familiè-

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rement adieu à Fumât, et sortit accompagnée de la veure, qui jamais, la nuit, ne l'aurait laissée rentrer seule à Saint-Xist.

I .'abbé Courbezon, comme pour inviter l'Avocat à opérer sa retraite, eut l'air de se retirer dans sa chambre.

« Monsieur le curé, dit brusquement le Sanégrol, dont la langue se délia comme par enchantement, j'aurais â vous entretenir une minute, si toutefois cela ne vous dérangeait point trop.

— E^st-ce des fonts baptismaux que vous voulez me parler ?

— Non, monsieur le curé, balbutia Fumât tremblant pour sa bourse.

— C'est que, si vous aviez à me soumettre quelque plan pour ces fonts , vous n'y seriez plus à temps : j'ai envoyé à Prosper Corbineau, marbrier à Béziers, un croquis de ma main, et bientôt, je pense, nous recevrons son travail.

— Vous avez commandé les fonts baptismaux ! s'écria le conseiller de Sanégra suant à grosses gouttes.

— Sans doute. Ne m'avez-vous pas promis de donner «inq cents francs ?

-r- Certainement ; mais. Dieu me sauve !...

— Ne vous mettez pas en peine ; si les fonts coûtent plus , je fournirai le reste de la somme moi-même. Voici en deux mots la description du petit monument : une large coquille et au-dessus une grande urne pour enfermer les saintes huiles, l'eau, le sel, le coton, ce qu'il faut enfin pour administrer le baptême. »

L'affreuse perspective de débourser prochainement la «omme ronde de cinq cents francs avait d'abord étourdi Fumât ; mais reportant son idée à Sévéraguette , il se remit un peu de son trouble.

« Ce sera très beau I répondit-il étouffant un soupir, Ct \ous avez bien fait d'écrire au marbrier. Mes cinq cenU Irancs sont prêts. »

L'abbé Courbezoo lui serra la main.

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« Mais, ajouta le Sanégrolavec embarras, j'avais présentement à vous parler de Cécile.

— Voyons, qu'avez-vous à m'en dire ?

— Tenez, monsieur le curé, je n'irai pas par quatre chemins ; je vous parlerai à la bonne franquette tout de suite : j'ai de l'amitié pour Sévéraguette. La Fumade vieillit chaque jour, il me faut absolument prendre femme.... Décidé à me remarier, j'ai visité les villages environnants, où, sans en avoir l'air, soit à l'église, soit dans les rues, j'ai regardé les jeunesses, mais je n'en ai trouvé aucune à mon goût. Cécile, que je vis à Bédarieux, quand elle était encore chez les sœurs, me plut. Malheureusement la Sévéragne, qui était une femme chétive, mourut au moment où elle allait me donner sa fille. Ah ! quel malheur pour moi!... La Sévérague mise au trou, je ne sus plus à qui m'adresser pour obtenir la main de Cécile. Parler de mes intentions a la Pancole, entichée de lui bailler son garçon, c'était plus qu'inutile, c'était bête. Je cuisais dans cette affreuse situation, quand Monseigneur vous envoya chez nous. A votre arrivée, je bénis le ciel plus qTie personne : il me semblait comme ça qu'en apprenant tout ce que j'avais feit pour la paroisse, vous ne manqueriez pas de vous intéresser à moi et de me rendre facile mon bonheur. O monsieur le curé, un seul mot de vous comblerait tous mes vœux ! Cécile est orpheline ; elle vous obéira en tout, j'en suis sûr, car elle vous aime et vous respecte comme le bon Dieu en personne... D'ailleurs, monsieur le curé,pourzuivit le Sanégrol effrayé par le silence du vieux prêtre, si Cécile Sévérac est un bon parti, Antoine Fumât n'est pas à dédaigner. Dieu me sauve ! Savez-vous bien, soit dit entre nous, que je suis riche d'environ cinquante mille francs ? Que peut avoir après tout Sévéraguette ? de trente à trente-cinq mille francs au plus. Ainsi, vous le voyez, le chat vau*^ pour le moins la chatte. Du reste, on diraic qu'un lien tout naturel existe comme ça entre nous : notf terres s> voisinent. Oh ! quelle propriété on lerait

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avec les deux réunies ! Ni à Lunas, ni même à B4darieux, on n'en verrait certainement de plus belle. Comme je soignerais tout cela ! Allez, quand les prairies de Cé« elle, qui sont du côté de Véreille, aux bords de l'Orb, m'appartiendraient, elles ne manqueraient pas, comme à cette heure, de larges fossés pour l'écoulement des eaux. Croyez-vous, par exemple, que, si ces belles châtaigneraies de Frangouille étaient à moi, j'en laisserais les murailles s'écrouler? Comme ce bien serait soigné 1... O monsieur le curé, s'écria l'Avocat à qui son ardente convoitise fit plier les genoux devant le vieillard, je vous en supplie, faites-moi épouser Cécile ! »

L'abbé Courbezon releva le Sanégrol et garda un moment le silence.

« Fumât, dit-il enfin avec une gravité solennelle, écoutezmoi bien, je n'ai que peu de mots à vous dire. — J'ai souffert d'énormes tracas dans ma vie, et je ne désire pas m'en créer de nouveaux ; or, ce serait m'en préparer de grands, s'il me prenait la sotte manie de m'immiscer dans les mariages de mes paroissiens. Il m'est impossible de faire ce que vous me demandez pour deux raisons : la première, parce que je suis prêtre et qu'il ne convient pas à mon caractère de descendre dans les combinaisons si ardues du mariage ; la seconde, parce que, le mariage devant être un acte absolument libre, je craindrais, justement à cause de l'obéissance passive de Cécile Sévérac à un de mes désirs, de contrarier les secrets penchants de son cœur. Certes, vous êtes digne d'épouser cette jeune fille, et, pour mon compte, je serais heureux de bénir une pareille union ; mais ce n'est pas à moi à vous mener l'un vers l'autre. Si vous devez vous appartenir. Dieu vous . fera vous rencontrer un jour, et ses desseins sur vous éclateront manifestement.

— Mais, balbutia le Sanégrol confondu, la Pancole la forcera à épouser son brigand de Justin !

— Vumat, dit sévèrement le curé, je ne veux pas vom eniendre parler ainsi du cousin de Cécile.

— O monsieur le curé ! je vous assure que Pancol est non-seulement un ivrogne et un fainéant, mais aussi un voleur ! Il s'entend avec sa mère pour voler Sévéraguette. Tout à l'heure, j'ai vu...

— Fumât, la passion vous aveugle, vous n'avet rien vu tout à l'heure. La Pancole et son fils sont de braves gens^ que vous devriez rougir de calomnier devant moi.

— Mais, monsieur le curé, j'ai vu...

— J'ai à lire mon office, il est dix heures; adieu ^ Fumât.

— Dieu me damne 1 s*écria l'Avocat furibond, je ne m'attendais pas à cela de vous, vous êtes un ingrat 1 »

Le vieux prêtre, au moment d'ouvrir la porte de sa chambre, revint vers le Sanégrol, et, lui saisissant convulsivement la main :

€ Fumât, lui dit-il, voilà la première fois que vous offen» sez Dieu en ma présence et que vous me faites sérieusement de la peme. »

Les yeux du vieillard étaient pleins de larmes.

Les sabots de la Cassarotte résonnèrent dans l'escalier. L'Avocat saisit son chapeau et s'esquiva tout honteux, oubliant sa marrègue^ vaste limousine de grosse laine dont s'enveloppent les montagnards cévenols.

A quelque temps de là, par une matinée de froid sec» pendant que la Cassarotte entendait la messe, Jeannot ei Marinette, qui s'étaient échappés de l'église, jouaient en plein air à la main chaude avec beaucoup d'autres enfants accourus, ce jour-là, des hameaux voisins pour assister au catéchisme. La bande joyeuse s'était abattue au soleil som ia terrasse des Récollets, et le jeu avait atteint le comble du vacarme, quand les gamins furent obligés de se disperseï devant une charrette chargée de meubles qui arrivait pat

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la route de Lodève. La charrette, au grand ébahissement des petits paysans, s'arrêta devant le porche du presbytère, et ils en regardèrent descendre d'abord une vieille toute ridée, toute cassée, puis une femme jeune, dont la vaste cornette blanche et la robe gnse^ sur laquelle battait un gros chapelet, les firent reculer d'épouvante. Jeannot, voyant les deux femmes soulever le marteau de cuivre des Récollets, courut à toutes jambes vers l'église et en revint un instant après arec sa mère.

La Cassarotte, qui n'attendait pas sitôt la mère et la sœur ^le M. le curé, fut on ne peut plus agréablement surprise. Toute radieus^e de joie, elle ouvrit la porte de la cure, alluma un grand feu dans la cuisine pour réchauffer la Courbezonne et Marthe qui grelottaient, renvoya Jeannot à l'église annoncer la bonne nouvelle à Sévéraguette, et courut immédiatement aider le voiturier à décharger la charrette. La messe en étant au Sanctus^ Cécile n'osa sortir à ce moment solennel ; mais, après la Consécration^ brûlant de connaître la Courbezonne et surtout Marthe, elle s'esquiva précipitamment.

L'abbé Courbezon, interrogé dans les lettres de sa mère snrsa nouvelle vie à Saint-Xist, n'avait pas manqué de lui parler longuement et à plusieurs reprises des nombreux services que lui rendait chaque jour Sévéraguette. Aussi, dès l'entrée de Cécile dans la cuisine du presbytère, la Courbezonne, pressentant qu'elle avait devant elle cette jeune fille si bonne, si dévouée, si vantée par son fils, se leva-t-elle et lui prit-elle spontanément les deux mains.

f Vous êtes sans doute Cécile Sévérac? lui demanda-telle.

— Oui, madame, répondit rorphciin« s'inclinant avec respect.

— Embrassez-moi, mon enfant! dit la vieille paysanne de Castanet-le-Hout, ouvrant ses bras à Sévéraguette, qui s'y précipita par un mouvement de tendresse filiale... Merci, Cécile, lui répéta plusieurs fois la Gourbezonn'»,

merci pour tout ce que vous avez fait de bien à mon fils. »

La jeune orpheline se trouvait dans un grand embarras : si elle eût osé, certainement elle se fût enfuie, car elle soulfrait. Rien ne torturait plus cette pauvre enfant que les remercîments pour les services rendus. Lorsqu'on lui disait merci, une sueur froide lui couvrait ai, iiôt le froni. Naturellement simple et bonne, elle ne savait quelle contenance garder devant un obligé reconnaissant ; elle pâlissait et rougissait tour à tour. Certes, ces âmes dépouillées de tout sentiment de personnalité, toutes nétries d'abnégation et d'amour, sont rares à une époque où ''on ne rencontre plus guère d'ingrats que parce qu'il n'existe plus de bienfaiteurs. Il en est pourtant. Sévéraguette était une de ces natures d'élite, et l'abbé Courbezon, dans une sphère plus élevée, en était une autre. C'est ce qui explique comment, dès le premier jour, leurs deux âmes s'étaient brusquement liées l'une à l'autre, sans examen, sans discussion, violemment. La foi chrétienne les ayant empreintes du même sceau de charité, elles s'étaient reconnues soeurs.

€ Je joins mes remercîments à ceux de ma mère, mademoiselle Cécile, » dit Marthe, qui, ayant remarqué le trouble de l'orpheline, était restée muette d'émotion.

A son tour, elle pressa Sévéraguette contre son cœur.

€ Pensez-vous, Cécile, demanda la Courbezonne, que M. le curé ait fini la messe? Je languis tant de le voir!

— Oui, madame, la messe doit être maintenant terminée.

— Marthe, donne-moi mon bâton, fit la vieille se levant aussitôt; allons embrasser Pierre. — Sévéraguette, meneznous à la sacristie. »

Au moment où la Courbezonne et Marthe, précédées de Cécile, franchissaient le seuil de la sacristie, le curé, qui achevait à peine la messe, y entrait, revêtu de la char.ubic. En apercevant sa mère et sa sœur, le pauvre vieux desse»--

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vant faillit laisser le calice s'échapper de ses mains. Il le déposa sur le vestiaire, interrompit le Te Deum, prière que le prêtre iccite en descendant de l'autel, et se jeta, avec l'abar^don naïf d'un enfant, dans les bras de la Gourbezonix- et de Marthe.

« O ma mère! ô ma sœur! balbutia-t-il avec des larmes CR; joie, que Dieu est bon! »

Sévéraguette , craignant que sa présence à un entretien tout d'épanchement et d'intimité ne fût de sa part une grave indiscrétion, profita du moment où la Courbezonne et ses deux enfants paraissaient le plus absorbés dans le sentiment de leur situation présente pour quitter la sacristie avec Félicien.

« Tu n'iras pas garder les chèvres aujourd'hui, Cassarottou, dit-elle à l'acolyte; tu resteras aux Récollets pour aider ta mère. Va lui dire de monter ici, à ta mère; il faut que je lui parle tout de suite. »

La veuve arriva bientôt chargée d'un bois de lit. Cécile l'attira dans un coin de la vaste cuisme.

« Cassarotte, lui dit-elle, qu'avez-vous à donner à tout votre monde pour dîner?

— Ah ! Cécile, tu me vois plus embarrassée qu'un rat avec trois noix; je ne sais comment me retourner; imaginetoi que je n'ai que cela à cette heure.

Elle découvrit une grande marmite dans laquelle bouillaient des choux mêlés à de rares morceaux de lard.

— Comment, vous voulez que ma sœur Marthe, malade encore, vous mange cette soupe? Et puis la mère de M. le curé est vraiment trop âgée pour se nourrir si mal.

— Hélas! Cécile, j'ai pensé à tout cela ; mais que faire? J'ai, vois-tu, depuis l'arrivée des parents de M. le curé, la tête exterminée^ car je sais bien que ce dîner ne leur convient point.

— Il fallait tout bonnement tuer deux ou trois poulets. Je vous ai bien apporté six poulets, Tautre jour r'

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— Tes poulets! ma fille. Ah! ils ont cheminé, tes poulets. Est-ce que M. le curé peut garder quelque chose céans? Tes poulets ont servi à faire du bouillon à deux malades du Mas-du-Saule, pardi 1 Ce saint homme baillerait jusqu'à sa chemise quand il voit des malheureux*, c'est plus fort que lui. Aussi tous les pauvres le savent maintenant, et, du matin au soir, c'est une vraie proces^iDii de mendiants aux Récollets. Il en pleut de partout. On n'entend que des Pater noster à notre porte. Hier, il nous esr venu une femme des Nières et un homme d'Estrcchoux Bénédiction de Dieul il n'est pas permis de se dépouiller comme ça...

— Vous auriez dû prendre de l'argent et courir à Lunas acheter des provisions.

— Prendre de l'argent 1 Et où veux-tu que j'en prenne, de l'argent? Tu parles comme saint Paul avec la bouche ouverte, toi; mais tu ne connais pas notre position.... Cécile, murmura la Cassarotte à voix basse, le boulanger de Latour a pensé hier me refuser du pain, parce que nous lui en devons pour plus de trente francs. Voilà où nous en sommes, ma fille

— Est-ce possible, mon Dieul ne put s'empêcher de crier la jeune fille.

— C'est exactement comme je te dis et non autrement. Quand je suis arrvée ici, il y avait à peu près deux cents francs dans le tiroir de la table de M. le curé. Mais bientôt tous ces écus sont partis à la file, on ne sait de quel côté. Comme M. le curé est fort distrait, qu'il ne sait jamais l'argent qu'il a ou qu'il n'a pas, je me suis tuée à battre du chanvre pour tout le pays, et, à mesure qu'on me payau, je glissais comme ça mes pièces de vingt sous dans le tiroir. Malheureusement mes bras n'ont pu suffire à son bon cœur; tout est dépensé. Cette kyrielle de quéman deurs qui nous frappe à la porte avalerait la mer et set poissons,

— Et maintenant qu'allez-vous faire?

— Ma foi, Cécile, si k bon Dieu ne vient pas à notre ïccours, j'ignore ce que nous deviendrons tous ici. La kim va nous faire tirer la langue, à ce que je vois.... Vi du moins je pouvais aller quelque part gagner beaucoup

d'argent pour ce pauvre M. le curé, qui est un saint du paradis sur la terre! ajouta la veuve, dont les yeux brillèrent de grosses larmes contenues.

— Vous dites, demanda Sévéraguette pensive, qu'il ne s'aperçoit de rien, quand on met de l'argent dans son tiroir?

— Lui! il est bien trop distrait pour ça.... Tu ne devinerais jamais ce qu'il m'a répondu lorsque, ce matin, je lui ai rapporté la conduite du boulanger de Latour. — c Cet « homme a raison, m'a-t-il dit; prenez de l'argent dans le « tiroir et allez le payer.... » J'ai été sur le point de lui crier : « Le tiroir est à sec ! » Mais je ne sais pas quel effet ses paroles ont produit sur moi, je n'ai pu déclaver les dents, j'avais envie de pleurer.

— Écoutez, Cassarotte, nous ne devons pas laisser M. le curé dans cette situation. Je comprends son désintéressement : c'est un saint homme, M. Çourbezon, et les choses d£ ce monde ne lui imnortent guère. Mais, puisqu'il refuse de s'occuper de ses affairv* nous allons nous en mêler un peu toutes deux, n'est-ce pas?

— Mon Dieu ! que pourrons-nous fai *^ demanda la Sanégrole joignant les malaspariin mouvement de suprême inquiétude.

— J'ai plusieuirs sacs de miBe francs dans mon secrétaire, dit l'orpheline dont le visage rayonna : je cours en chercher un, e.t vous le verserez dans le tiroir de M. le curé.

— Moi l... Es- tu folle, Sévéraguette ? Mille francs 1..-. Je ne me chargerai jamais de cette commission.

Alors, dit la jeune fille, que son exaltation rendait sublime, je m'en charge, moi 1 Où est la table dans laquelle M . le curé serre .aDtt aiigent ?

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— Là, dans sa chambre. »

Sévéraguette fit un pas pour sortir ; la veuve, alarmée, la retint.

« Réfléchis donc, Cécile, lui dit-elle. Mille francs, c'est une trop grosse montagne d'écus, et si, au lieu de m'envoyer à son tiroir, M. le curé Touvre lui-même, il est impossible qu'il ne s'aperçoive pas... »

L'orpheline s'arrêta.

• Vous avez raison, Cassarotte, il faut agir prudemment. Vous glisserez seulement aujourd'hui deux cents francs dans le tiroir. Nous les remplacerons à mesure que M. le curé les dépensera.

— Oh ! Sévéraguette, je n'ose ! je n'ose ! dit la Sanégrole tremblante.

— Vous voulez alors que je vous laisse tous mourir de feiim ? Voyons, qu'allez-vous devenir sans ressources ? Cassarotte, la mère de M. le curé est trop âgée, la scexc Marthe trop souffrante encore, pour supporter sans danger la vie que vous menez ici. 11 faut à l'une et à l'autre un régime substantiel... Et peut-il se présenter pour moi une meilleure occasion de dépenser mon argent, que de l'employer à conserver sur la terre cette famille de saints? D'ailleurs, M. le curé donne tout, et je suis enchantée de trouver à faire l'aumône par ses mains. Si vous refusez de déposer mes deux cents francs dans le tiroir, promettezmoi du moins un silence absolu sur tout ceci, je prends sur moi le re'-te.

— O Cécile ! dit la veuve transportée et étreignant la jeune fille, tu es un ange du bon Dieu, fais de moi ce que tu voudras. »

Le charretier, qui avait fini sa besogne, entra, a: M. le curé n'est pas là? s'informa-t-il, tirant un lambeau cte papier de son portefeuille crasseux.

— W va rentrer, répondit la veuve.

— C'est sans doute votre facture que vous tenez là ? demanda insidieusement Sévérasmette.

— »Oui-bien !

— Ça coûte probablement bien cher le transport det meubles, de Montpellier à Saint-Xist ?

— Cette charretée se monte à quarante francs. J'avais trois chevaux »

L'orpheline regarda intelligemment la Cassarotte. « Vous devez éprouver le besoin de boire un coup ? ditelle au voiturier.

— Oh ! oh ! comme ci comme ça ! Je ne dis pas non : le vin est l'ami de l'homme.

— • On ne vous attendait pas encore, et nen n'est prêt à la cure. Voulez-vous venir manger un morceau à Saint- Xist, chez moi ? Je demeure à deux pas d'ici.

—Volontiers ; je casserais bien une croûte tout de même : ça creuse rudement, l'air de ce pays-ci.

— Cassarotte, ajouta Cécile, il est inutile que vous cuisiniez : tout le monde dînera chez moi. Je vais dans un instant remonter pour inviter M. le curé, sa mère et sa sœur.

— Dieu 1 que dira la Pancole, si elle nous voit tous arriver à Saint-Xist ? soupira la veuve avec un frisson d'épouvante.

— Ma tante ne dira rien, car elle est aux semailles ; nous serons seuls ! »

Sévéraguette s'en alla avec le charretier. Arrivée à Saint-Xist, elle l'installa devant un gigot froid à peine entamé de la veille , et lui servit une bouteille de vin contenant au moins cinq litres. Elle monta dans sa chambre, prit deux cents francs, et revint en toute hâte au presbytère.

Les Courbezon n'étaient pas encore sortis de la sacristie. La Cassarotte et Cécile se faufilèrent dans la chambre du curé, éparpillèrent les pièces de cinq francs dans le tiroir de sa table, et, tremblantes comme si elles venaient de commettre un crime, rentrèrent dans la cuisine. Elles étaient depuis un instant accroupies devant le teu, osant à peine se regarder, quand on entendit la

LES courbe;5on

porte de la sacristie s'ouvrir, se refermer, et des pas retentir dans le Cloître.

c Les voici ! » murmura Sévéraguette.

Elle se leva pour courir au-devant des Courbezon.

€ Ah ! Cécile, dit le curé, dont la face était tout épanouie, je suis bien heureux! *

Sévéraguette fit son invitation, que l'abbé Courbezon accepta avec son admirable simplicité, et tout le monde, jusqu'à la Cassarotte, Félicien, Jeannot et Marinette, dont Marthe s'était emparée, Drit le chemin de Saint- Xist.

Bientôt ce fut un épouvantable vacarme dans la maison de l'orpheline. On aurait dit que Sévéraguette, dans l'immense contentement qu'elle éprouvait d'avoir à fêter de pareils hôtes, voulait leur immoler toute sa basse-cour. Les coqs, les poules, les dindons, les canards, les oies, les jeunes poulets, traqués, harcelés, pourchassés, criaient, glougloutaient, piaulaient, glapissaient, se débattaient. C'était un sabbat infernal. Au milieu de cette population de bipèdes effarés, haletants, furieux, la Cassarotte, armée d'un coutelas de cuisine, se montrait implacable. Au grand désespoir de Marthe, la terrible veuve trancha la tête à trois canards et saigna deux pauvres petits poulets. Il s'en fallut de bien peu qu'une oie grosse et grasse ne fût, elle aussi , passée au fil de l'épée ; mais, le curé s'interposant, on sursit à son exécution. Comme on était à peu près affamé, la cuisine se fit avec une célérité incroyable. Tout le monde y mit les mains. Marthe, malgré ses répugnances, se résigna à tenir sur le feu une casserole dans laquelle Sévéraguette roussissait sans pitié les membres encore palpitants des canards, et le vieux desservant fut obligé de monter trois fois le tournebroche où rôtissaient les jeunes poulets. Enfin, on se mit à table. La joie la plus douce, la plus cordiale présida à ce festin. Tous 1m fronts étaient calmes, toutes les lèvres souriantes. La Courbezonne ne pouvait t^«»*^*»*»«- »-3 veux du visage de son fils,

l38 LES COURBEZON

qu'elle ne se souvenait pas d'avoir vu jamais si heureux : Saint-Xist était bien en effet un pays de bénédiction ! Marthe, à cette table où son frère était content, sa mère radieuse, retrouvait un appétit depuis longtemps perdu. Après dîner, on parla d'une biroulade, et Cécile, pour faire un choix de ses meilleures châtaignes de Jeanne- Longue^^ descendit elle-même, avec la Gassarotte, à la remise où l'on enfermait la récolte. Mais elle fut bien étonnée de rencontrer, assis au soleil devant la porte, du vaste hangar, son cousin Justin Pancoi.

« Tiens, vous voilà, Pancolou ! Qu'attendez-vous donc à la porte de la remise ?

— Je reviens de Lodève , répondit le Sanglier honteux d'être surpris, et je me repose un iastanl.

— Pourquoi n'êtes-vous pas monté à la maison ?

— Cécile, pouvez-vous me le demander ? ne le savez.vous pas ? » murmura le Boussa^ol avec une poignante txi «tesse .

Sevéraguette parut touchée.

« Pancolou, lui dit-elle avec bonté, je vous sais gré de votre obéissance^ et je m'en souviendrai. En attendant, venez diner et manger votre part de notre biroulade, car on fait aujourd'hui la biroulade chez nous. »

Le Boussagol, étourdi par ce bonheur inattendu, ne put répondre, il se contenta de lancer à sa cousine un regard étrangement fascinateur, qui empourpra k visage de la jeune fille ; puis, après avoir choisi les plus belles châtaignes, ils remontèrent v«rs La maison.

Sevéraguette présenta son cousin aux Courbezon, et lui servit elle-même à dîner. Le pauvre Sanglier perdait la tête ; il ne savait à quoi attribuer tant de prévenances de la part de Cécile, Dans la joie intérieure qui l'inondait, il eût embrassé ce curé que sa mère lui avait appris à

l Châtaignes de Jeanne-Longue. On appelle de ce nom, dairs

fci'Orb, les châtaignes de première qualité.

LES COURBEZOM I 3 9

haïr, car évidemment l'abbé Courbezon seul pouvait avoir changé les dispositions de sa cousine à son égard.

Pancol donc, ébahi de tout ce qui lui arrivait, complètement heureux, rouvrait son cœur à ses premières espérances, et le cercle des convives se formait près de la cheminée, autour du paillasson où la Cassarotte venait, selon l'expression du pays.ie mettre à confire la biroulade, quand le charretier, l'œil allumé, la respiration oppressée par l'énorme gigot qu'il avait avalé tout entier sans scrupule, se leva et produisit de nouveau sa facture.

« C'est quarante francs tout au juste ? demanda l'abbé Courbezon,

—- Oui-bien, monsieur le curé, bredooiillart-iL

— Cassarotte, ajouta le vieux prêtre tendant la facture 1 la veuve par un geste aussi naturel que celui d'un banquier envoyant un commis à sa caisse, allez payer ce brave homme. »

Sévéraguette et la Cassarotte, qui avaient un moment tremblé que leur stratagème ne fut découvert, échangèrent un regard qui fut un éclair de joie, et la Sancgrole souleva le loquet de la porte pour sortir. Mais, tout à coup, la porte s'ouvrit poussée par une main invisible, et la Pancole entra dans la cuisine. En voyant tant de monde groupé devant la cheminée, en train de manger ses plus fines châtaignes, la Boussagole frémit de colère ; ses petits yeux gris s'enflammèrent, et elle allait éclater contre sa nièce, lorsque, en se retournant pour déposer un paquet d'herbages qu'elle apportait des champs pour les lapins, elle aperçut Justin auquel, en ce moment même, Cécile tendait une cuisse de poulet. Sa physionomie changea subitement d'expression ; toute sa nature fit volte-face. Devinant qu'il était probablement survenu quelque chose de favorable à son fils, elle salua le curé avec toute la grâce possible et sourit à la Courbezonne ainsi qu'à Marthe. Néanmoins, cette vieille à figure sinistre, qui soudain était apparue sur le seuil comme un oiseau de mauvais augure,

avait épouvanté les Courbezon. La gêne, l'horrible gêne, cet ennui de l'âme et du corps, s'empara de tous les convives, les roidit, puis les glaça. Évidemment un autre esprit que celui de Sévéraguette, esprit doux, affectueux, clément, régnait en ce moment dans la maison. Aux pas seulement que la Pancole faisait autour de la table, aux regards que, depuis son entrée, elle lançait de tous côtés, on reconnaissait la dominatrice du lieu, dominatrice rigide, despotique, brutale. Les Courbezon, sans se prévenir ni des yeux ni du geste, se levèrent tous à la fois de leurs chaises, comme poussés par un ressort invisible, et se retirèrent incontinent. Sévéraguette, désolée d'un aussi brusque départ, les suivit, emmenant avec elle les enfants de la Cassarotte , et laissant seuls sa tante et son cousin.

« Ah çà ! grommela la Boussagole croisant ses bras sur sa poitrine et branlant la tête avec un air de rage concentrée, maintenant qu'ils sont partis, tous ces bâfreurs, tu me diras, toi, je pense, ce qui se passe céans ?

— O Pancole, tout va bien, calme-toi : Sévéraguette m'aime ! Elle m'épousera, sois tranquille.

— Elle te l'a dit ?

Non ; mais pourquoi me traiterait-elle avec tant de

douceur, si elle ne devait être un jour ma femme ?

— Jean de Nivelle * que tu es 1 Si elle ne t'a rien promis, tu n'as pas besoin de te monter si vite ta tête de linotte... En attendant, ajouta-t-elle promenant un regard amèrement triste sur la table jonchée des débris du dîner, on dévore tout ici, quand je n'y suis pas.

Et qu'est-ce que cela fait, si Cécile m'épouse ?

Qu'est-ce que cela fait ! Tu oses me demander ce que

cela fait ? Tu seras un joli compère avec une femme sans le sou. Si tu n'avais pas dissipé notre bien de Boussa^ugs

encore 1 Jean de Nivelle, imbécile, niais.

— Dieu me damne ! Pancole, interrompit le Sanglier furieux, finiras-tu de me reprocher le passé ? »

Un moment de silence suivit cette explosion de colère. Le Boussagol se leva pour partir.

f Pancolou, dit la vieille posant câlinement ses longs bras amaigris sur les épaules du Sanglier, c'est parce que je considère le bien de Cécile comme tien que je suis hors de moi, en le voyant dévorer par tout ce monde des Récollets. Assieds-toi près de moi, et causons.... Es-tu allé à Lodève payer les intérêts des trois mille francs ?

— Oui, j'y suis allé ce matin.

— Ce matin ! Tu es revenu bien vite.

— Aussitôt l'argent remis, j'ai repris vitement le chemin d'ici. J'avais rencontré au bas de la côte, près de Mont- Plaisir, les parents du curé, et je voulais savoir comment

tout se passerait à Saint-Xist Ah 1 je n'espérais pas le

bonheur qui m'est arrivé, Pancob !

— Tu fais bien, va, de surveiller tous ces gens de la cure. Ils nous avaleraient tout vifs ; heureusement, je suis ici, et j'ai bon œil et bonne platine.

— Pancole, le curé me paraît un brave homme ; ne le brusque pas. il nous servira peut-être. S'il vient ici avec sa mère ou sa sœur, reçois-les bien, cela fera plaisir à Cécile. D'ailleurs, Sévéraguette n'a rien vendu ; les terres sont toujours sans hypothèques. Que nous importe qu'elle dé* pense les revenus, si le fonds nous reste ! Voyons, la mère, ne montre pas tes dents à tout le monde comme un vilain chien enragé ; elles ne sont point trop jolies déjà , tes dents. Sois moins regardante à tout, et nos affaires s'en porteront beaucoup mieux... Promets-moi cela.

— Je te le promets, Justin, » articula la vieille, attendrie par un ton affectueux auquel le Sanglier ne l'avait pat accoutumée

4^ LES CGURHEZOT»

Vers les quatre heures, au coucher du soleil, le Boussag(A chfrrainmt du côté de son village d'un pas délibéré, quand, au moment de prendre le raccourci de l'Aire-Raymond, entre Franj;ouille et le Mas-da-Sa%ile, il vit tout à coup poindre Fumât. Le Sanégrol, qui venait de quitter la route de Bédarieux pour s'engager dans le sentier de Saint-Xist, marchait rapidement, lui aussi, et suait à grosses gouttes. Comme il se dirigeait forcément vers Pancol, celui-ci, ne voulant pas avoir l'air de le fuir, Tattendit de pied ferme au milieu du chemin.

« Je suis bien aise de te rencontrer. Avocat, lui dit-il.

— Et pourquoi. Sanglier, s'il te plaît ?

— P*our te donner des nouvelles de Cécile.

— Explique-toi, je ne comprends point.

— Je viens de voir Sévéraguette, elle m'aime, et sera fenentôt ma femme ; comprends-tu, à cette heure?

— Comme ci comme ça... Mais, Dieu me sauve ! le curé n'a pas encore prononcé le conjungat^ je pense ?

— Le curé ! C'est un brave homme, le curé ; j'ai dîné avec lui chez ma cousine, et je suis sûr qu'il prononcera le conjungat^ dès que nous le voudron^s, Sévéraguette et moi.

— Et tu crois, toi, que Sévéraguette le voudra jamais? dit le Sanégrol un peu ému par les dernières paroles de Justin.

— Elle sera ma femme dans moins d'un mois, répliqua Pancol lançant à l'Avocat un regard ironique.

— C'est ce que nous verrons.... Bonsoir ! »

Fumât voulut poursuivre sa route ; mais l'air sournois dont il avait articulé ces deux mots : nous verrons^ faisant craindre quelque piège au Bous:sagol, par un mouvement de bête féroce, il bondit au-devant de son rivai et iui ban*a le passage.

« C'est maintenant à toi de t'expliquer ! s'écria-t-il ero*

LES COURBFZON i^3

brassant Fumât tout entier d'un regard où pétillait la rage, et tu ne passeras point que tu ne m'aies dit ce que signifie ce noiis verrons.

— Si tu ne veux point me laisser passer, eh bien ! j'attendrai, répondit îe Sanégrol s'enveloppant dans sa limousine et s'asseyant tranquillement sur une borne. Oh ! ne crains pas que je viole la consigne. Diable! je ne suis point bâti comme un tauTcau, moi! et je n'ai aucune envie de me faire casser les côtes.

— Pour lors, tu refuses de parler? grommela Pancol d'une voix entrecoupée.

— Pardi! je crois bien! je n'ai rien à dire.

— Tien,s, va-t'en , va-t'en ! bredouilla le Sanglier dont les doigts, en se recourbant, se roidissaient comme des crocs; mais tâche de ne pas entraver mon mariage, car alors. Dieu me damne 1 tu ne sortirais pas entier de mes mains.

— Tu ne m'apprends rien de nouveau, va; je sais que tu es capable de tout. »

Pancol, au moment de s'éloigner, se retourna vivement. Il saisit le bras de l'Avocat et le lui secoua avec force. Sa brutalité se borna à ce mouvement involontaire. Craignant, s'il entendait encore le Sanégrol, de ne pouvoir résister à ses instincts qui le poussaient à se débarrasser de son ennemi, il prit soudainement la fuite, et disparut dans le ravin profond du ruisseau de Frangouille. Lorsque Fumât l'eut tout à fait perdu de vue, il poursuivit, sombre et soucieux, son chemin vers Sanégra.

Depuis le jour où le curé lui avait refusé de s'employet oïlicieusement à l'affaire de son mariage, l'Avocat n'était plus retourne aux Récollets. Exaspéré contre Tabbé Coarbezon, dont l'extrême réserve le précipitait du faîte de ses espérances, il s'était pronùs non-seulement de le laisser sécher d'ennui dans son presbytère, mais surtout de lui faire un mauvais parti dans les quatre hameaux et de f obliger sous peu à demander son changem-înt. Évtdem-

ment, ce vieillard timide, bigot, simple, laid, n'était pas le curé que le Sanégrol avait rêvé pour Saint-Xist. En se dévouant à l'érection de la nouvelle paroisse, il avait pensé que Monseigneur en confierait le soin à un ecclésiastique jeune, alerte, intrigant, tout à fait capable de seconder ses vues sur Cécile, non à un vieux prêtre indolent et radoteur.

Dès le lend^ain même de la biroulade, Antoine Fumât, qui jusqu'ici avait habilement dissimulé son vrai caractère, croyant ses Intérêts en péril, laissa tout à coup éclater les instincts ic^iiobles de sa basse nature. Profitant du momen»" jù il occupait chez lui, pour les semailles et le battage des châtaignes, des paysans des hameaux voisins, il leur parla, à plusieurs reprises, de M. Courbezon avec la plus grande légèreté. D'abord, ses railleries portèrent sur les grosses épaules de M. le curé, sur sa figure bourgeonnée, ridée, percée des mille trous de la petite vérole, sur ses souliers écuîés, son chapeau crasseux, sa soutane sale et toute effiloquée par le bas. Mais les jours suivants, ne gardant aucune retenue, l'Avocat déclara qu'il n'allait plus au presbytère pour ne pas être témoin des horreurs qui s'y commettaient.

« Et que s'y passe-t-il donc? s'écrièrent les paysans intrigués.

— Vous connaissez tous la Cassarotte, n'est-ce pas.»*

— Oui, répondit-on, une femme bien honnête!

— Bah ! pas si honnête que vous croyez.

— Comment! est-ce qu'elle aurait mal tourné depuis la mort de son mari, par exemple?

— Oh ! les curés, dit Fumât clignant l'œil droit d'une façon significative, ne sont-ils pas, après tout, de chair et d'os comme nous autres ?

-— Tiens, tiens, firent les paysans, en voici du nouveau! Es- tu bien sûr de cela, au moins, Fumadou? M. Courbeion a l'air comme ça d'un si brave et si digne homme !

— Faut-il vous mettre les points sur les i ? riposta l§

LES counBi:zoN 14S

conseiller; au lait, vous ne le croyez pas, si vous ne voulez pas le croire, vous autres; moi j'ai vu ce que j'ai vu. >

Il est ditTicile de dire jusqu'où va la noirceur chez certaines créatures humaines ; elle dépasse toutes les prévisions possibles. Vraiment, si la calomnie est toujours odieuse, elle le paraît peut-être moins à la ville qu'aux champs. On comprend presque que, dans les grands centres, où s'agitent tant de haines, tant de misères, tant de passions, il se trouve des hommes tarés, perdus, capables, dans la lutte, d'user des armes les plus déloyales pour frapper leurs semblables. Mais comment essayer de justifier la calomnie, si tant est qu'elle puisse être justifiée, quand elle s'exerce dans le silence de la campagne, dans le calme de la nature ? Cependant c'est là qu'elle fait ses plus cruels ravages, par la raison que c'est là qu'on s'attendait le moins à ses atteintes. Le paysan, quand il est pervers, ne l'est jamais à demi; sa nature grossière, son intelligence inculte le poussent incessamment à exagérer sîs vices. Là où le citadin se serait contenté d'un coup dVpingle, il assène, lui, un coup de massue. Le paysan i a pas de moyen terme dans les passions, parce qu'il est tout d'une pièce. Au moral, son esprit étroit, à l'état pour ainsi dire embryonnaire relativement aux rapports sociaux, le rend tout bon ou tout mauvais, selon îa première impression reçue. Tout le secret de son caractère obstiné, violent, sournois, est dans le sens délicat des nuances qu'une civilisation raffinée nous a fait, et dont il a été privé. Aussi ignore-t-il l'art des transactions avec soi-même et ries atermoiements. Quand il a à se venger, il se venge !-"!médiatement; il ne blesse pas son homme, il le tue.

Le Sanegrol procéda avec cccie implacable logiq-j.c «ici gens à court d'idée et toujours impatients du fait. Croyant ses intérêts compromis, il commença sur l'heure, contre le pauvre curé, la guerre intâme de la calomnie à outrance. 11 lui importait de se débarrasser de ce prêtre, et tout les moyens lui paraissaient également bons.

Mais en agissant avec cette atroce méchanceté, Antoine Fumât était certainement plus coupable que ne l'eût été tout autre paysan. Les facultés naturelles qui lui avaient valu dans tout le pays le surnom d'Avocat^ en lui montrant combien toute calomnie est chose vile, auraient dû l'en faire s'abstenir. Puisque, au mépris de son intelligence très clairvoyante, il entrait dans une voie d'infamie et de lâcheté, il se mettait au-dessous des campagnards ordinaires, que pourraient encore excuser un peu leur brutalité native et l'absence de toute culture.

Ce petit Sanégrol, mince, pâle, lymphatique, rusé, était cruel comme tous les hommes faibles et souffreteux. Il est rare que l'individu chez qui le corps ou l'âme ne sont pas arrives à leur développement complet, ne se venge pas sur autrui de cette moquerie de la nature. Certains physiologistes prétendent que la perfection absolue de l'âme, qui constitue Thomme de génie, ou celle du corps, qui fait les Antinous, crée, parmi nous, les seuls êtres absolument innocents^ absolument bons. Chez les autres , l'inclination au inal serait en raison directe de leur imperfection morale ou physique. Cette opinion des physiologistes, que nous ne voudrions certes pas accepter sans restriction, trouve par hasard son entière justification dans le caractère du conseiller de Sanégra. L'Avocat était, en effet, d'une humeur inquiète, parfaitement en harmonie avec son organisation rachitique et maladive. L'âpreté au gain, vice général chez l'homme des champs, semblait née en lui de sa faiblesse. On aurait dit qu'il se cramponnait à ses sacs d'écus pour leur demander un appui. Du reste «ians passion autre que l'avarice, il avait donné à ses châ taigneraies, à ses vignes, à ses olivettes toute l'affection dont il était capable. Autrefois, il s'était marié sans amour, par pur intérêt; aujourd'hui, il rêvait de se remarier sim- ■ plement pour s'arrondir des biens de Cécile. Quant à Lx jeune orpheline, elle lui importait bien vraiment ! Avec quel empressement il l'eût cédée à Pancol, si Pancol eOf

roulu la lui acheter au prix de la dot. Pendant huit jours donc, il calomnia sans relâche l'abbé Courbezon. Il inventa, pour entraîner les paysans dans sa haine, des faits monstrueux, et finalement, d'accord avec ses journaliers, un charivari fut organisé pour le dimanche suivant après vêpres. On devait, à la nuit tombante, se réunir sous la terrasse du presbytère avec des chaudrons, des casseroles des colliers de mulets à clochettes retentissantes, et régaler le curé d'une aubade capable de le désespérer ou de le mettre immédiatement en fuite.

Fumât fut exact au rendez-vous. Dès cinq heures, il se posta sous le porche du presbytère, un fifre entre les doigts, tout prêt à donner le branle au charivari. Mais, à six heures, j ersonne n'était encore arrivé. Le Sanégrol, furieux, jura, tempêta, et attendit. Cependant aucun pas ne résonnait dans les chemins creux ; le silence, au contraire, troublé tout à l'heure par le bruit des ménages de Saint-Xist qu'on entendait des Récollets, devenait de plus en plus profond. On se couchait probablement.

Fumât, grelottant, quitta le porche, fit quelques pas en avant de la terrasse et regarda avec inquiétude la façade du presbytère : toute trace de lumière avait disparu. Évidemment on dormait. Il remonta vers Sanégra, maugréant contre ses journaliers qui lui avaient manqué de parole, et contre le curé, qui le condamnait à de si humiliantes expéditions. Il ne dormit pas de la nuit. Après avoir égaré son esprit dans mille combinaisons afin de contraindre le vieux desservant à quitter la paroisse, reconnaissant qu'il arriverait difficilement à ce résuN tat, — les bienfaits de l'abbé Courbezon lui avaient déjà concilié l'affection du pays, — il se décida tout à coup à le laisser en repos et à tourner ses efforts d'un autre côté. Pancol étant le premier obstacle, il fallait d'abord se débarrasser du Sanglier pour rester maître de la place. Mais le Boussagol, plus que le curé, était un homme redoutable, et. quoique très épris des quarante mille francs de

Cécile, l'Avocat n'eût pas voulu exposer ses os. Comraeni s'y piendre pour perdre Justin Pancol ?... Fumât s'entonçb la tête dans les draps et réfléchit longtemps ; puis, brusquement, comme frappé d'une idée lumineuse, il bondit r bas de son lit, s'habilla à la hâte, et, sans réveiller la Fumade, partit à jeun pour Bédarieux.

Au centre du quartier appelé les Rues-Basses, à Bédarieux, se trouve la Place-aux-Herbes. La Place -aux- Herbes est un vaste carré long, entouré de maisons d'une construction bizarre et fort ancienne. Ces maisons enfumées, lézardées, décrépites, dont les deux ou trois étages, supportés par d'épaisses solives à tête sculptée, s'avancent sur le rez-de-chaussée de manière à former une galerie basse, étaient habitées en 1817, et sont encore habitées aujourd'hui par des marchandes de toutes sortes de comestibles. Ces femmes, un peu fortes en gueule, comme toutes les femmes de halle, accrochent, dès l'aube, à des clous enfoncés dans les poutres qui soutiennent ces vieilles demeures, leurs lards, leurs saucissons, leurs jambons, leurs boudins, protégés contre la pluie par l'avantcorps des étages supérieurs, puis, en attendant les pratiques, se carrent au pas de leurs portes, les pomgs sur les hanches et la langue en liesse.

Vers neuf heures du matin, la Place-aux-Herbes, dont les jardinières ont envahi le milieu, où se précipitent à la fois toutes les ouvrières de la ville, sorties des fabriques pour déjeuner, offre le spectacle de la cohue la plus compacte, la plus turbulente, la plus criarde; mais cette extrême animation se calme de bonne heure. Dès midi, chacun ayant fait ses provisions pour la journée, il règne un tel silence à la Place-aux-Herbes, qu'il serait facile à un étranger, égaré dans le sale quartier des Rues-Basses, de se croira

LES COURBEZOK I49

dans la cour de quelque cloître abandonné. Il n'en est pas ainsi le lundi, jour de marché, ni les jours de foire. Ces jours-là, grâce au perpétuel va-et-vient des paysans, don< le cabaret de Gratiboul, situé tout au tond de la Placeaux-Herbcs, est le rendez-vous, le vacarme ne discontinue pas un instant. C'est du matin au soir un tohu-bohu as- •ourdissant, effroyable.

Vis-à-vis le cabaret de Gratiboul, au coin de la ruelle qui mène de la Place-aux-Herbes à la rue à peu près déserte du Moulin-à-l'Huile, s'élevait, à l'époque où se passe cette histoire, une maison dont les murailles, dégarnies de mortier, crevassées en plusieurs endroits, rongées par l'humidité qui règne dans cette partie basse de la ville, ne semblaient plus se soutenir que par l'effet de quelque prodige. Cette masure, disparue depuis, était habitée par Nicolas-Jérôme Vernoubrel, usurier de son état. Ce Vernoubrel, à rencontre de Gobseck, dont le teint avait jauni par sa contemplation trop assidue de l'or, atfichait, lui, une jolie figure colorée, rondelette, avenante.

Chassé du Poujol, son pays natal, par les victimen trop nombreuses de ses maltôtes, il était venu se fixer à Hérépian, soi-disant pour y exercer le métier de maître d'école. Mais le juge de paix et les huissiers du canton, desquels il baisait trop souvent le seuil, lui conseillèrent amicalement, pour lui éviter le bois vert, de fermer son école et de quitter le bourg. On était en i8o5. Nicolas Vernoubrel, à la tête d'une vingtaine de mille francs grappillés dans de petites affaires, crut le moment venu de tenter les grands coups, et se dirigea vers Bédarieux, résolu plus que jamais à se livrer à son honnête industrie. Avec ce flair admirable qui distingue ces chasseurs acharnés de la pièce de cent sous, il eut bientôt choisi le lieu propice à ses desseins. La Place-aux- Herbes, tant à cause du cabaret de Gratiboul, où affluaient les paysans, que ds son aspect délabré, misérable; lui parut l'endroit unique

pour établir le théâtre de ses obscures opérations, il acheta donc, pour rien ou à peu près, cette vieille habitation ruinée, et s'y installa, sans femme, sans enfants, sans servante, sans chien, seul !

Nicolas Vernoubrel vivait à Bédarieux depuis deux an.^. que personne, — il faut en excepter toutefois les huis*siers, — ne connaissait le bonhomme. Verrouille dans sa ruine de la rue du Moulin-à-rHuile, d'où il sortait seulement pour aller prendre ses repas chez Gratiboul et y trafiquer, il était fort rare qu'il s'aventurât hors du quartier des Rues-Basses. Du reste, quand une affaire urgente l'appelait sur un point éloigné de la Place-aux-Hcrbes, Vernoubrel, que la lumière semblait éblouir à l'égal du hibou, attendait la nuit. Une fois l'obscurité venue, il descendait son escalier ranlant, et, son large chapeau rabattu sur les yeux, se pelotonnant pour tenir moins de place, il se glissait à travers la ville, vigilant comme le chat et léger comme l'écureuil.

Mais si le nom de Vernoubrel était peu connu à Bédarieux, il était en revanche très populaire dans les villages voisins. A Faugères, à Pézènes, à Dio, à Boussagues, à Saint-Xist, on eût trouvé plus d'une feuille de papier timbré où ce nom se prélassait en grosses lettres triomphantes. Vernoubrel prétait rarement de fortes sommes : il gagnait plus sur les petits emprunts. Pourtant, il n'était pas exclusif, et, quand on parvenait à l'émouvoir, — ce qui était facile en portant l'intérêt à cent pour cent, — il pouvait, pour vous tirer d'affaire, se saigner aux quatre veines, comme il le disait lui-même, et avancer la somme énorme de trois mille francs. Du reste, c'était un personnage bien étrange que ce petit usurier rose, grassouillet et rond! Il avait tour à tour, pour son public de débiteurs, des brusqueries et des caresses, des rugissements de béte féroce et des câlineries de vieille chatte." Quand la récolte était mau7aise, que les châtaignes, le vin, les olives, le blé avaient manqué, Vernoubrel, dont la porte était assié-r

gée par un tas de paysans besoigneux, se dressait sur le seuil, menaçant, intraitable, injurieux.

« Allez au diable ! s'ccriait-il, je n'ai pas le sou.

— Monsieur Vernoubrel, notre bon monsieur Vernoubrel! suppliaient les campagnards, il nous faut ensemencer, et nous n'avons pas un rouge liard pour acheter nos s*»» mailles...

— C'est bon, finissait par répondre le terrible usurier; mais, je' vous en préviens, puisque vous persistez à me dépouiller de mon dernier écu, il vous en coûtera plus d'une dent... i

Les deux battants de la porte étaient ouverts incontinent, et le troupeau se précipitait dans l'abattoir^

Les rôles se trouvaient singulièrement intervertis, quand une année d'abondance mettait à l'aise les ménages dans les campagnes. Kéduit à ronger quelques vieux débiteurs cancres et durs, n'ayant plus le roulement d'affaires auquel la disette l'avait accoutumé, Vernoubrel s'ennuyait et dépérissait à vue d'œil. Osant à peine sortir de chez lu: pour aller manger chez Gratiboul, où les paysans, qui, la veille, étaient à ses genoux, lui eussent peut-être fait plus d'une égratignure à la peau, il attendait, pour descendre, que le cabaret tût désert.

Cependant, nous devons l'avouer, pour ne pas paraître à l'auberge, Vernoubrel ne se cachait pas absolument- Trop affamé d'argent pour s'exposer à manquer une affaire par sa seule faute, les jours de marché ou de foire, quelque temps qu'il fît d'ailleurs, il se plantait à sa fenêtre, agaçant du regard les paysans, leur montrant, comme les courti» sanes du coin de b borne, son escalier du doigt, et laissant tomber sur eux, d'une petite voix aigrelette, ces séduisantes paroles :

« On ne le prête pas aujourd'hui , l'argent , on le donne l »

Il arrivait parfois que ces fallacieuses promesses attiraient quclq»:c? novices dans le piège. Mais aussi quel

l52 LES COURBEZON

scandale ne pi-ovoquaient-elles pas, quand elles étaient entendues de ceux qu'il avait tenté de ruiner ! « Tairas- tu ta langue, Vernoubrel du diable ! I — On n'a donc pas encore pendu ce brigand de la Ca- I labre?

'- — Combien sont aux galères qui ne l'ont pas mérité

comme toi, misérable !

;', — Cache au moins ton museau, triple scélérat l |.f — Ah ! si je te rencontre jamais au fin bout de mon •* bâton!...»

Durant cette litanie chantée à sa gloire, Vernoubrel, trop philosophe pour conserver le moindre préjugé à l'endroit de la reconnaissance humaine, assis devant son bureau, les pieds sur son coflre-fort, regardait les lettres de change dont regorgeait son portefeuille, et souriait de son petit sourire plein d'intelligence et d'ironie. Il attendait patiemment la fin de la tempête, puis, l'orage apaisé, il se frottait les mains, et, reprenant place à la fenêtre, se montrait aux passants tout aussi gai, tout aussi engageant, tout aussi bonhomme qu'auparavant.

En arrivant à Bédarieux, Antoine Fumât ne s'arrêta pas au marché, où affluaient de toutes parts des charrettes chargées de blé, d'avoine, de mil... Il traversa la Grande- Rue, se dirigeant vers la Place-aux-Herbes.

La Place-aux-Herbes était déjà encombrée de monde. L'Avocat se Iraya un passage, donnant du coude dans le dos charnu des jardinières, et, en quelques enjambées, se trouva dans la masure de Vernoubrel. Il monta sans hésiter l'escalier de l'usurier et frappa vivement à sa porte. c Qui va là? cria la petite voix du bonhomme. {; — Ouvrez!

]' — Parlez avant.... Qui êtes- vous? — Antoine Fumât, de Sanégra. i La ciel grinça dans la serrure et la porte s'ouvrit toute grande.

c Où courez- vous si matin comme ça .' demanda l'u-

surier avec un certain étonnement, car il voyait le Sanégrol franchir son seuil* pour la première lois. Ce n'est pas certainement à moi que vous avez affaire ; vous vous trompez probablement de maison.

— Vous êtes bien M. Vernoubrel, celui qui...

— Oui, oui, je suis Vernoubrel, en effet.... Que me vouiez-vous ?

— J'aurais un petit bout de service à vous demander,

— Tout' à vos ordres, monsieur Fumât. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir. »

Pendant que l'Avocat prenait un siège, l'usurier retermait soigneusement sa porte^

c Maintenant, expliquez-vous, dit Vernoubrel, se postant debout devant son bureau.

— Par ma foi ! m'expliquer, dit l'Avocat intimidé par l'attitude froide du bonhomme, ce n'est pas facile comme ça de but en blanc.

— C'est une affaire d'argent qui vous amène chez moi, je présume ?

— Sans doute ; mais...

— Eh bien, combien vous faut-il ? Je connais votre position et puis vous prêter sans risqu'îs.

— Oh ! ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

— Comment, ce n'est pas de cela qu'il s'agit 1 Et si je n'ai pas présentement la somme dont vous avez besoin, vous serez joliment capot, pas vrai?

— Faites excuse, monsieur Vernoubrel, je ne viens pas ici pour emprunter de l'argent, Dieu me sauve !

— Que diable venez-vous y faire alors ? s'écria l'usurier lançant au Sanégrol un regard de chat où perçait une extrême méfiance.

— Voici la chose tout simplement, à la bonne franquette : Justin Pancol, de Boussagues, est-il votre débiteur?

— Ah çà ! est-ce que vous êtes monté chez moi pour me confesser, par exemple ?

— Je ne vous demande pas vos péchés, Dieu merci répliqua TAvocat avec finesse. Dites-moi seulement si Pancol vous doit quelque chose, eî si on pourrait s'entendre avec vous pour acheter la créance?

— Vous voulez donc poursuivre Pancol?

— Cest mon affaire, cela, monsieur Vernoubrel : vous doit-il, oui ou non ? »

A cette demande, qui avait tout l'air d'une injonction, l'usurier ne jugea pas à propos de répondre. Le Sanégrol se leva.

« On prétend que vous ne manquez aucune occasion de gagner de l'argent, dit-il ; mais on vous fait plus futé que vous ne l'êtes, en vérité, car aujourd'hui vous en laissez échapper une belle. Puisque vous ne desserrez pas les dents, je m*en vais. »

Il fit un pas vers la porte.

« Mon Dieu 1 allez-vous-en, dit Vernoubrel avec une insouciance toute feinte. Il est bien certain que nous aurions pu nous entendre ; mais vous êtes si vif, si pétulant!... Allez- vous-en ! Je ne suis pas allé vous cherchera Sanégra, moi 1 Pancol n'est pas un débiteur insolvable, et je n'ai aucun besoin de trafiquer de sa dette.

— Il vous doit donc ?

— Qui vous a dit le contraire ?

— Et combien vous doit-il ?

— Halte-là, Fumât ! vous êtes curieux comme une puce; il faut payer pour connaître mes secrets.

— Voyons, combien exigez-vous, là, pour me passer votre titre ?

— J'ai une hypothèque sur les biens de Pancol, et, si vous voulez être mis en mon lieu et place, il faudra aller chez le notaire. Il va sans dire que vous acquitterez les frais.

— C'est entendu.

— Puis vous me donnerez, comme pot-de-vin, trou :ents petits francs, et tout sera dit.

LES COURBEZOM I 5 5

— Trois cents francs!... Fichtre! vous n'y allez pns de main morte, vous.

— J'y vais toujours comme cela; c'est à prendre ou à laisser.

— Je le laisse, alors... Adieu !

— Eh bien, tenez, mettons la chose à deux cent cinquante, et n'en parlons plus-

— Jamais de la vie ! s'écria l'Avocat d'une voix ferme et indignée.

— Vous voulez sans doute que je vous permette d'exproprier Pancol pour rien .\.. Dans ce monde il faut paye> tous ses plaisirs, mon cher Fumât. Si on vous écoutait, vous autres, on ne pourrait pas tant seulement faire bouillir son pot, il faudrait se nourrir d'araignées rôties.

— Dieu me sauve! comme vous plumez votre monde ! On ne se trompait pas, quand on m'assurait que vous égorgiez vos pratiques.

— Le bétail que j'ai égorgé n'est pas bien mort, puisqu'il revient sans cesse brouter mes écus, dit aigrement le bonhomme. ,

— Votre dernier mot, monsieur Vernoubrel ! demanda Fumât posant la main sur le loquet de la porte.

— Diable, diable, comme vous êtes pressé ! Vous partez, vous, comme le jeune vin qui fait sauter la bonde. Attendez donc, et calmez-vous!... Je n'ai pas l'habitude de traiter les affaires aussi rondement, moi... Vous ne pouvez tenir en place. Rasseyez-vous et causons comme de vieux amis, là, tranquillement... Nous disons donc qu'il vous faut un titre pour détruire 5 usûn Pancol, de Boussagues?

— Oui.

— Vous voyez bien que vous avez l'intention de le poursuivre ; tout à l'heure, vous n'osiez pas l'avouer. »

Le Sanégrol, dépité, se mordit la langue.

( Adieu, monsieur Vernoubrel, dit-il entr'ouvrant Iti porte, je vois que vous cherchez à me tirer les vers du nez; vous êtes trop fin pour moi. Votre serviteur 1 1»

l56 LES COURBIiZON

Il était au moment de descendre la première marche de l'escalier, quand l'usurier, le saisissant au bras, l'obligea à rentrer.

« Antoine Fumât, lui dit-il, ne parlons plus de cette affaire ; mais je ne veux pas que nous nous quittions sans trinquer ensemble... Que diable ! parce que nous ne pouvons tomber d'accord aujourd'hui, cela ne veut pas dire que nous ne nous entendrons pas plus tard. Deux montagnes ne se rencontrent jamais, mais deux hommes, c'est différent... Je veux absolument choquer le verre avec vous. J'ai là du riquiqui dont vous me donnerez des nouvelles. »

Et l'usurier posa une bouteille et deux verres sur le plateau graisseux de sa table.

a Merci, monsieur Vernoubrel, je suis pressé ; merci, c'est sans façon.

— Vous remercierez quand vous aurez avalé ceci, t Il lui versa un demi-verre de riquiqui.

* C'est bon, c'est très bon 1 dit Fumât.

— Pancol ne le trouve pas mauvais non plus. ^— Il en a donc bu, le Sanglier ?

— Toutes les fois qu'il m'apporte les intérêts, il en goûte un travers de doigt.

— Il les paye donc, ses intérêts ?

— Très exactement. Ah 1 c'est qu'avec moi, quand on est en retard, je n'ai pas besoin de mitaines pour envoyer mes anges à Boussagues.

(Les anges de Vernoubrel, c'étaient les huissiers du canton de Bédarieux. )

-:- Vous êtes un tinot, vous, monsieur Vernoubrel, reprit Fumât.

— Moi !... Oh ! que vous me connaissez peu ! Je suis simple comme un enfant.

— Voleur! pensa l'Avocat.

— Tenez, je suis si bon que, si vous me pressiez beaucoup à cette heure, je vous dirais le chiffre de la dette de

LES eOURBEZON i Sy

votre ennemi, car ii est évident que Pancol est votre ennemi ec que vous cherchez à vous venger.

— Et quel est ce chiffre ?

— Deux mille cinq cents francs... Etes-vous content ?

— Et pour passer cette créance sur ma tête, vous exigez deux cent cinquante francs ?

— Ça ne vaut pas moins... Comment! vous déteste/ Pancol, vous le haïssez, vous lui voulez tout le mal de la terre, et quand, pour deux cent cinquante misérables francs, vous pouvez vous donner la satisfaction de l'exproprier, vous avez l'air de compter les mouches du plancher ! Ah! tenez!...

— Monsieur Vernoubrel, interrompit l'Avocat, ému à la fois par la pensée du sacrifice qu'il s'imposait et par l'espoir de ruiner son rival, je vous donnerai cent francs.

— Il me faut au moins deux cents francs.

— Vieux brigand I « murmura Fumât.

Il essaya d'ouvrir la porte ; elle était fermée à clef. « Comment ! vous avez verrouillé la porte ?

— Oh ! c'est par mégarde. Vous me quittez ?

— Certes, je crois bien 1 Vous m'avaleriez sans me donner le temps de crier, si je vous écoutais. Deux cents francs 1 Ah ça ! vous croyez donc, vous, que j'ai autant d'écus dans ma poche qu'un chien a de puces sur sa peau ? Mort de ma vie, quel grippe-monnaîe vous me faites ! Adieu, monsieur Vernoubrel.

— \ ous reviendrez me trouver, allez, j'en suis sûr.

— Jamais, ou le diable m'emporte î

— Oh I oh ! vous jurez comme un charretier. On a bic i raison de dire que les paysans de votre village prennent tcu comme l'amadou. Au revoir, monsieur Fumât. »

L'Avocatdescendit l'escalier en courant, comme si quelque Démon se fût attaché à ses trousses.

l58 LES COIJRBEZON

En se trouvant devant la porte du cabaret de Gratiboul,

le Sanégrol ne sut pas s'il devait entrer pour déjeuner, ou aller tout de suite par la ville chercher quelque autre créancier de Pancol. Il était évident qu'il ne se déciderait jamais à compter deux cents francs de pot-de-vin à Vernoubrel. Appuyé contre un des volets verts de l'auberge, il restait immqbile, indécis, tiraillé dans tous les sens par sa pensée inquiète, quand, à travers la fenêtre ouverte à côté de lui, il entendit le gros rire de Mécanne. Frappé d'une idée subite, — il pourrait peut-être, en se mêlant aux Boussagols qu'il évitait depuis l'affaire de la paroisse, mettre la main sur quelque créance nouvelle du Sanglier et l'acquérir à bon compte, — il entra bravement dans le cabaret, et, sans embarras, sans honte, la mine au contraire souriante et l'allure dégagée, alla s'asseoir à la table où le maire déjeunait avec plusieurs de ses administrés.

« Oh ! oh ! fit Mécanne regardant ironiquement le conseiller de Sanégra, qu'est-ce que cela veut dire qur tu viennes trinquer avec nous aujourd'hui. Fumât ?

'— Cela veut dire que ce qui est passé est passé, répondit l'Avocat, et que nous serions des imbéciles de nous en vouloir plus longtemps. Ah ! certes, je vous Tavoue, si j'avais à recommencer la besogne de la paroisse de Saint- Xist, je la laisserais bien à tous les diables. Qu'on est bête, en vérité, de se créer des ennemis pour les curés ! Ça n'aime personne, ces robes noires, c'est sec et dur comme un sac de chat ai gnons. »

Les Boussagols, dupes du désappointement de Fumât, partirent d'un éclat de rire homérique.

« Si tu mets comme ça ta fierté sous la semelle de tes bottes, dit Mécanne avec méfiance, il faut, Avocat, que tu aies besoin de moi.

— Besoin de toi! et pourquoi, s'il te plait ? Je veux tout simplement redevenir ton ami comme par le passé, et si je fais les premières avances, c'est que j'ai eu les premiers torts, voilà 1

— Par ma foi, tu n'avais pas tort après tout de demander un curé, et, pour mon compte, je ne t'en ai jamais gardé rancune. Dans ce monde, comme on dit, chacun pour soi et Dieu pour tous... Mon neveu Justin, j'en conviens, m'avait un peu monté la tête contre toi. Mais, bah! enterrons notre feu sous les cendres et jetons-y de l'eau dessus. Pourquoi nous montrer toujours la crête comme des coqs en colère?... Donc, ajouta Mécanne tendant la main au Sancgrol, qui la lui serra avec une adm-irable ef' fusion, il est dit que tu déjeunes avec nous ?

— C'est dit, si vous le voulez.

— Certainement, Fumadou, que nous le voulons, répondirent les Boussagols, se pressant les uns contre les autres pour faire à l'Avocat une place plus commode autour de la table.

— Gratiboul ! Gratiboul ! cria le maire frappant sur son assiette avec son couteau historié de jolis clous de cuivre^ une fourchette pour Antoine Fumât. »

La servante de l'auberge, une grosse fille de Rubens, haute en couleur, donna l'objet demandé , et Mécanne glissa dans l'assiette de l'Avocat une très ample portion de gibelotte de lapin, qu'on venait d'apporter toute fumante dans un grand plat de faïence rouge. Il s'établit incontinent le plus absolu silence. On n'entendit désormais que le choc des verres et le craquement des os du pauvre ani» mal entre les mâchoires impitoyables de ces paysans carnassiers. C'est seulement quand, Gratiboul vint verser le café, que les langues, absorbées jusqu'ici dans les rudes travaux de la mastication et de la déj^lutition, recouvrèrent l'usage de la parole.

« Eh bien, à quand la noce? dit Fumât s'adressantà Mécanne.

ï60 LES COUIIBEZON

— Quelle noce?

— Pardi oui, fais l'innocent, comme si tu ignores qucl- |ue chose 1

— Et que sais-je ?... Jésus-Maria ! je ne t'entends point, par exemple.

— Dieu me sauve ! tu sais bien que Pancol épouse Sévéraguette.

— Comment, tu es sûr de cela, toi? tu me garantis cela, toi? s'écria le maire de Boussagues avec une vivacité qui étonna tous les convives.

— Oh ! oh ! dit Fumât, cette nouvelle a l'air de te mettre mal à l'aise. Est-ce qu'elle compromet tes intérêts, par hasard? »

Kt il enveloppa le Boussagol d'un regard attentif et profondément scrutateur.

« Au contraire, Fumadou, au contraire, balbutia le maire, c'e^t que, vois-tu, c'est que...- Oh ! oui, je suis bien content ! Enfin, elle s'est décidée, cette petite bigote de Cécile. Je ne moccupais plus de ce mariage, moi; j'en désespérais presque ; aussi voilà bien longtemps que je n'ai bouté le pied à Saint-Xist... Mais au moins, Fumadou, tu ne te truffes pas de moi... J'aime PancoU... D'ailleurs, je rentrerai dans mon argent... Tiens, si tu me jures que la chose est certaine, je paye deux bouteilles de vin vieux de Faugères.

— Je te le jure, puisque cela te fait plaisir.

— Gratiboull cria Mécanne, deux bouteilles de faugères, du vieux ! »

Pendant que l'on vidait ces deux bouteilles. Fumât, chez qui la joie spontanée de l'oncle de Pancol et ces mots saisis à la volée : « Je rentrerai dans mon argent ! » avaient suscité des soupçons de toute sorte, ne perdait pas le maire des yeux Certes, l'Avocat ne doutait pas de l'intérêt de Mécanne pour son neveu ; mais il savait par expérience ce que valent les liens du sang chez les paysans, et l'épanouissement subit de tout le visage du maire, à la nouvelle du

LES COURBEZON jCj]

prétendu mariage de Justin, son empressement à vouloir qu'on lui en assurât la certitude par serment, lui semblaient trahir des préoccupations toutes personnelles. L'idée que Mécanne était le créancier de son rival, qu'il attendait son mariage pour être remboursé, lui traversa involontairement le cerveau.

« Oh ! pensa-t-il, si je parvenais à arracher ses titres au maire, la comédie serait admirable : l'oncle exproprierait le neveu !... Et pourquoi ne les lui arracherais-je pas?... Quelle catastrophe, Dieu me sauve 1 »

Sentant qu'il avait besoin de toute son intelligence, de toute sa ruse, il jeta, sans être vu, sous la table ses deux verres de faugères, un des vins les plus capiteux du pays, puis il appela Gratiboul et lui solda les bouteilles.

« C'est moi qui les dois, Fumadou,dit Mécanne.

— Non, c'est bien moi, au contraire, répliqua l'Avocat, et, si tu tiens à savoir pourquoi, sortons de l'auberge.

• — Explique-toi, car ton dire est plus embrouillé eue la quenouille de sainte Catherine, » dit le maire se levant.

En ce moment, un petit homme se coula entre la table et la muraille, et frappa sur l'épaule à Fumât.

c Que voulez-vous? demanda le Sanégrol.

— Venez, nous pourrons nous arranger, dit Vernoubrel

— Je viendrai.

— Quand >

^ La semaine des quatre jeudis.

— Je vous laisserai la chose pour cent cinquante francs insista Vernoubrel.

— Allez vous taire pendre au diable ! » répondit l'Avocat, préoccupé d'autres idées.

L'usurier d'sparut, et Fumât, prenant le maire de Bous« sagues par le bras, l'entraîna hors du cabaret.

a Tu veux donc tout savoir ? lui dit-il en traversant Ja Place-aux-Herbes.

— Sans doute,

— Gare ! une poutre va te tomber sur le corps avec mes paroles.

— J'ai bon dos, parle qudnd même, balbutia Mécannej qu'y a-t-il ?

— Il y a tout simplement que c'est moi qui épouse Sévéraguette, non Justin.

— Gomment, toi !... Allons, tu cherches à me faire voir les étoiles en plein midi, mais je fermerai les yeux. Ce que tu me dis n'est pas possible. La Pancole...

— Oh ! ne t'effraye pas, ne tremble pas pour ton argent, tu ne perdras pas un sou.

— Eh quoi! tu sais...

— Je sais tout, parbleu I

— Qui te l'a dit ?

— Gela ne te regarde point, Mécanne. Je sais que tu as prêté de l'argent à Pancol, et jc sais encore que, sans moi, tu risquerais fort de le perUie.

— Le perdre!... Je ne suis pas un enfant, Fumadou : je n'engage mes écus que sur hypothèque.

— Tu me fais rire, avec tes hypothèques, toi, vraiment! Est-ce qu'il n'y en a pas de toutes les sortes, des hypothèques? J'avais bien une hypothèque, lors de la faillite de Maguenot frères, à Lodève,et cependant il ne m'en est pas revenu un rouge Uard. Vernoubrel, lui aussi, possède une hypothèque sur Pancol, et va-t'en voir s'il n'a pas la peur dans les chausses. Mais je lui ai dit le fin mot de la chose^ et il se repose sur moi. Ni Vernoubrel, ni toi, Mécanne, ai aucun des créanciers de Justin, vous ne perdrez un centime.

— Ah çà ! mais, différemment, il faudrait être sorcier comme Parado pour te comprendre. Qu'est-ce que tout ce galimatias. Dieu du ciel ! J'ai beau ouvrir mes yeux tout grands, je n'y vois pas plus clair dans tes paroles que dans un four.

— Ce n'est pas ma faute si tu as la cataracte comme ton mulet.

LES COURBEZON lC3

— Avocat, tu médites quelque coup de ta façon contre mon neveu Justin.

— C'est vérité, Mécanne, tu viens de mettre la main sur le gibier. Je médite de rendre à ton neveu son bien de Boussagues, libéré de toute hypothèque, comme il l'était du temps de ton beau-frère, Thomas Pancol.

— Te gausses-tu de moi, par exemple !

— Et tu me croiras, quand tu connaîtras ma complice dans celte Donne action.

— Ta complice 1 mais tu as la berlue, pas possible !... Voyons, quelle est cette complice ?

— Sévéraguctte, ta nièce.

— Sévéraguctte! Mais, nom d'une trique! tout le monde a donc perdu la tête à Saint-Xist ?

— Cécile est un cœur d'or, dit le Sanégrol avec une émotion admirablement jouée; ne pouvant épouser Justin, qu'elle n'aime pas, la pauvre fille ! elle veut du moins le dédommager du refus de sa main, en lui rendant tout son bien de Boussagues qu'il allait perdre.... Vernou3r2 ie puis te confier cela, à toi, était à la veille cîexpropr.er Pancol. »

Le maire, ahuri, attachant sur l'Avocat des yeux à la fois méfiants et étonnés, ne trouva pas une parole.

« Eh bien ! reprit le conseiller municipal, que dis-tu de cela, toi?

— Je dis... je dis... je ne dis rien... Que diable veuxtu que je dise ? D'abord, ce que tu me chantes là est-il vrai?

— Mécanne, je n'ai pas l'habitude de mentir, répondit Fumât avec froideur. Si tu ne veux pas que j'acquitte la dette de Pancol, dis un mot et je ne t'en romprai plus les oreilles. Certes, Vernoubrel et les autres ne sont point tant dégoûtés ! Il est clair, n'est-ce pas, que mes écus te brûleraient les doigts, tu n'en veux pas décidément.-'

— Je ne dis pas cela... Mais pourquoi Justin n'est-ii pas avec toi dans cette affaire?

Ié4 LES COURBEZîj;.*

— Tu ne comprends donc pas, grand Nicodème, que f^écile lui ménage une surprise?... Après tout, s'il te plaît lie rester le dernior créancier de Pancol, à ton aise ! Seulement, je t'en préviens, quand il te faudra plus tard retirer de ses griffes tes quinze cents francs...

— C'est deux mille francs qu'il me doit, interrompit n« vement Mécanne.

— J'avais oublié le chiffre, mais il est là, dans ma poche écrit sur mon carnet.

— Et qui te l'a donné, ce chiffre ?

— Le bureau des hypothèques de Béziers est donc ouvert pour les aveugles ? D'ailleurs, nous n'en avons pas eu besoin: la Pancole a tout avoué à Sévéraguette... Je te disais donc que, plus tard, il y aurait du tirage, quand il faudrait arracher tes deux mille francs à Justin. Cependant je neveux pas t'ennuyer; tu aimes ton neveu, et peut-être, toi aussi, veux-tu lui faire une surprise en lui donnant quittance finale.

— Pas de ça, pas de ça! J'aime Justin sans

doute, mais j'aime aussi mon argent, dit le Boussagol ébranlé.

— Pancol, j'en suis sûr, n'acquitte pas très régulièrement les intérêts.

— C'est toujours un peu long.

— Comme tu es son oncle, il te paye déjà mal les intérêts pour finir par ne pas te payer le capital.

— Et tu me solderais, toi, les deux mille francs t

— Je ne m'en dédis pas.

— Tout de suite ?

— A l'instant »

Mécanne s'arrêta et promena sur le Sanégrol un regard où l'inquiétude le disputait à la convoitise. Fumât tira de sa poche deux petits rouleaux de pièces de vingt irancs.

• Voici deux mille franc?, je les ai apportés pour toi ; Us Vfiux-tu, oui ou non ?

LES COURBFZON l65

— Par ma foi, donne ! dit Mécanne subjugué et tendant la main.

— A quel terme est ton obligation ?

— Elle tombe fin février. »

Le Sanégfol replongea les louis dans la poche de son gilet, serra familièrement le bras du maire, puis, lui donnant, en manière de gentillesse , un grand coup de coude dans le flanc :

t Allons chez le notaire, mon oncle Mécanne, » lui dit-il Le succès complet du Sanégrol sur le maire de Boussagues explique cette phrase laconique : « nous verrons » lancée comme une flèche empoisonnée par l'Avocat au Sanglier, quand les deux paysans s'étaient rencontrés, à la tombée de la nuit, dans le chemin creux de Saint-Xist.

Cependant Tabbé Courbezon s'abandonnait tout entiei au charme de la famille ; heureux entre sa mère bien portante malgré son grand âge et sa sœur qui de plus en plus reprenait des forces, il oubHait le passé si plein de misère et de deuil. Il lui semblait qu'une autre vie, une vie toute d'espérance et de consolation, commençait pour lui, et bénissant Dieu, il se laissait aller au courant de cette existence nouvelle avec tout l'enivrement d'un cœur encore débordant d'illusions. Du reste, à Saint-Xist, tout était bien fait pour le plonger dans les plus délicieux rêves . Au lieu d'être harcelé, comme à Saint-Chinian, par des hommes ligues contre lui pour le perdre, d'avoir à lutter, comme à Villccelîe, avec un entrepreneur grossier, de trembler chaque jour, comme à Moatpellier, pour la santé de sa mère que les privations minaient sourdement, il se trouvait au milieu de paysans respectueux et bons, sa mère et sa sœur vivaient sans inquiétude auprès de hii, il était

l66 LES COURBKZON

l'objet de la sollicitude constante de la Cassarotte, et les enfants de la veuve l'embrassaient comme un père à tous les instants de la journée.

Peut-être Jeannot et Marinette étaient-ils, en effet. parmi les êtres qui Tentouraient, ceux qui répandaient dans l'âme du desservant le plus de rafraîchissement et d'intime joie. Oh 1 c'était un spectacle d'une mélancolie touchante de voir quelquefois ce vieux prêtre, dont la carrière avait été si rudement éprouvée, courir après le» enfants ou se faire poursuivre par eux, se cacher derrière une porte, rire aux éclat!^en leur montrant le nez, puis les saisir tout à coup, les enlever de terre et les serrer dans ses bras avec une tendresse paternelle, divine !

Mais l'abbé Courbezon, qui, désabusé peut-être des grandes entreprises, source de tous ses maux, se laissait enfin vivre tranquillement, était loirx de soupçonner à qui il devait le calme dont il jouissait pour la première fois. Laissant la Cassarotte puiser dans le tiroir de la table pour les besoins du ménage et ses aumônes, il ne se demandait jamais s'il restait de l'argent à la maison. Il savait qu'à la tin décembre un mandat de cent cinquante francs, montant de trois mois de traitement, était arrivé aux Récollets, et cette somme ne pouvait être sitôt épuisée.

Le fait est pourtant que Sévéraguette , aidée de la Cassarotte, continuait à glisser ses pièces de cinq francs dans la table du curé. Loin de se lasser, l'orpheline aurait voulu chaque jour remplacer la mise de la veille. N'eût été la Cassarotte, dont le bon sens modérait l'ardeur enthousiaste de Cécile, la jeune fille eût très probablement commis quelque imprudence et iait tout découvrir. Entre elle et la veuve , il s'élevait toujours quelque discussion à propos de la somme qu'il était urgent de couler dans ie tiroir.

« Mettez-y cinq cents francs, disait Sévéraguette.

— C'est impossible, Cécile. Ni sœur Marthe, ni madame Courbezon ne vont d'ordinaire à l'argent, c'est vé-

LES COURBEZON l6j

rité ; mais enfin il pourrait bien arriver que je ne fusse pas là, et alors... »

Il y avait à peine un mois que l'abbé Courbezon, sa mère et Marthe se reposaient, dans cette vie facile et douce, des fatigues, des luttes, des souffrances d'autrefois, quand un jour, vers midi, l'administration du roulage de Bédarieux vint déposer devant la porte de l'église de Saint-Xist deux lourdes caisses sur lesquelles étaient écrits en grosses lettres ces mots : « Envoi de Prosper Corbineau^ marbrier à Bé:[iers. »

« Ce sont les fonts baptismaux! s'écria le curé battant des mains comme un enfant, ce sont les fonts baptismaux ! »

Tandis que la Cassarotte allait acquitter Ja lettre de voiture, l'abbé Courbezon, aidé de sa sœur, de sa mère, de Sévéraguette, qui s'était attachée à Marthe au point de ne pouvoir plus la quitter, commença le déballage des caisses de Prosper Corbineau.

L'abbé Courbezon fut surpris de ne point voir, ce soir-là^ Fumât à la cure. En revenant des champs, plusieurs paysans de Sanégra avaient aperçu l'énorme caisse arrivée de Béziers et étaient accourus, ivres de curiosité, pour admirer les fonts baptismaux. Evidemment, ils avaient tout rapporté à Fumât. Pourquoi ne paraissait-il pas aux Récollets?

Le vieux desservant, auquel était revenu le bruit du charivari organisé contre lui par le Sanégrol, craignit que Fumât, lui tenant toujours rancune, ne se refusât à payer les cinq cents francs promis pour les fonts baptismaux. Cette pensée lui fit courir un frisson par tout le corps. Que de- 7iendrait-il ? Certainement, Prosper Corbineau, auquel il avait tait cette dernière commande afin de prouver à ce jacobin qu'un prêtre ne venge pas les injures, serait aujourd'hui aussi implacable qu'autrefois et n'hésiterait pas à le poursuivre. Oh ! combien il regretta de n'avoir pas fait une quête, comme l'idée lui en était primitivement venue, de s'être encore une fois engagé dans une affaire aux chances douteuses l

I 6 s LES COURBEZON

A quelques jours de là, l'abbé Courbezon revenait de dire la messe, quand le facteur lui remit une lettre timbrée de Béziers. Il la décacheta d'une mam tremblante. Hélas! ses prévisions ne l'avaient pas trompé : Prosper Corbineau annonçait à M. le curé de Saint-Xist qu'il venait de Urer sur lui un mandat de sept cents francs.

Le desservant ressentit un grand trouble, et, n'osant entrer dans le presbytère, oii sa mère, sa sœur, la Cassarotte l'eussent accablé de questions, il alla s'enfermer dans l2 sacristie pour y reprendre courage. ïl en sortit quelques minutes après, et traversa le Cloître, plus résolu, plus ferme.

« Cassarottou, dit-il à Félicien, qui redescendait vers Saint-Xist après avoir servi la messe, tu vas partir immédiatement pour Sanégra; tu prieras Antoine Fumât de venir ce soir aux Récollets. Si tu ne le rencontres pas chez lui, tu le chercheras aux champs : il faut absolument que je le voie, entends-tu ?

— Oui, monsieur le curé, » répondit l'enfant prenant ses jambes à son cou.

Le soir, vers sept heures, l'abbé Courbezon, rentré de Saint-Xist, où il avait soupe chez Sévéraguette avec sa mère, sa sœur, la Cassarotte et les enfants, se promenait seul, soucieux, de long en large, dans la vaste cuisine des Récoliets, quand un bruit de gros sabots ferrés se fit entendre dans l'escalier sonore du presbytère. Le curé ouvrit avec empressement la porte, et l'Avocat, enveloppé dans sa limousine, parut sur le seuil, sa lanterne alluncec à la main,

f Bonsoir, monsieur le curé ; voilà un temps bien Iroiû tt bien obscur, après le beau soleil de ce matin.

Bonsoir, Fumât ; approchez-vous du feu. »

Il lui offrit une chaise, en prit une autre, et tous deux s'assirent devant le foyer, où flambaient de grosses souches de vigne.

« Eh bien! Fumât, les fonts baptismaux sont arrivés.

— Ah i ah ! fit l'Avocat feignant l'étonnement.

— Vous ne le saviez pas ?

— Eh ! vraiment non, monsieur le curé. Comment l'aurais-je su ?

— Si vous veniez aux Récollets comme autrefois, on n'aurait aucune nouvelle à vous apprendre.

— Souvent j'ai fort envie de dévaler jusque chez vous, monsieur le curé; mais les travaux sont si durs en ce moment, que, le soir venu, on ne peut seulement point mettre une jambe devant l'autre. De Sanégra ici, il y a tout de même une bonne demi-heure de chemin, sans que ça paraisse.

— Je suis charmé, mon cher Fumât, que la fatigue soit l'unique motif qui me prive de vos visites. En toute franchise, je vous avoue que j'avais attribué votre retraite à une autre raison.

— Je ne dis pas, pardi ! que je ne fusse pas descendu plus souvent de Sanégra, si vous aviez consenti à glisser un seul mot, un seul petit mot de rien du tout dans l'oreille de Sévéraguette. Cependant, malgré votre refus de seconder mes vues, je ne suis pas votre ennemi, monsieur le curé... Oh! pour être votre ennemi, voyez-vous, je ne le suis point.

— Fumât, dit le vieillard avec simplicité, quand on est comme moi prêt à tout souffrir comme à tout pardonner, qu'on espCîre tout de Dieu, rien des hommes, on ne saurait avoir d'ennemis sur la terre.

— Aussi, monsieur le curé, balbutia le Sanégrol subjugué malgré lui, je vous assure que je n'ai pas plus songé à vous faire du tort qu'à jeter des pierres à la lune... Si on vous a dit... »

Il y eut ici un long moment de silence.

« Avant de vous parler de la facture de Prosper Corbineau, dit enfin le curé, \enez admirer les fonts baptismaux. »

L'envoi du marbrier avait été déposé derrière la grande

lyO LES COURBEZON

porte de Téglise. L'abbé Courbezon enleva la paille doni étaient recouvertes l'urne et la coquille, et comme lAvocat restait silencieux, sans ébahissement :

« Est-ce que vous ne trouvez pas les fonts baptismaux à votre goût ? lui demanda-t-il alarmé.

— Faites excuse, monsieur le curé, faites excuse ! Certainement voilà un travail bien joli ! C'est un bon ouvrier que ce Prosper Corbineau, de Béziers... Comme ça brille, <:e marbre blanc 1 »

En traversant la galerie intérieure du presbytère pour revenir à la cuisine, l'Avocat, uniquement préoccupé des cinq cents francs qu'on allait lui extirper, se promit de ne se résigner à cet énorme sacrifice qu'avec la certitude que l'abbé Courbezon s'entremettrait officieusement dans l'alfaire de son mariage.

Ils reprirent leurs places autour du feu.

« Maintenant, Fumât, dit le desservant retirant de la fausse poche de sa soutane la lettre du marbrier, Prosper Corbineau m'annonce qu'il vient de. mettre en circulation fin mandat de sept cents francs,

— Sept cents francs !

— Oui ; mais, soyez tranquille, je n'oublie pas que vous vous êtes engagé pour cinq cents seulement ; les deux autres cents francs restent à ma charge.

— Diantre ! quand il a été question entre nous de ces fonts, je ne pensais pas que les marbriers fussent si prompts en besogne. Je croyais d'abord que ce travail traînerait au moins six mois ; puis que, pour payer, on aurait le temps de se remuer. Oh ! oh ! le feu est donc à la mer, que Prosper Corbineau soit si pressé de palper nos écus? Qu'il attende un peu. Dieu me sauve ! A-t-on jamais vu cela, jeter un mandat sur le dos aux gens le lendemain même de l'envoi de la marchandise !

— Mais, Fumât, qu'est-ce que cela fait, après tout, que nous payions aujourd'hui ou demain, puisqu'il faudra payer

LES COURBEZON lyi

— Qu'est-ce que -cela fait, monsieur le curé ? cela fait beaucoup. Et l'intérêt de l'argent donc? D'ailleurs, où pêcher cinq cents francs à cette heure ? Pensez-vous que, lorsque j'ai amassé quelques sous en suant au soleil toute l'eau de mon corps, je les laisse pourrir chez moi dans ma paillasse, comme les vieilles avaricieuses ? Je ne suis point tant de mon village, monsieur le curé ; mon argent me gagne de l'argent, il travaille comme moi par tous les temps possibles.

— Voyons, mon ami, dit le vieillard essayant de sourire, vous n'en êtes pas à cinq cents francs près; quand vous voudrez cette somme, vous la trouverez partout.

— Ça ne sera pas, en tout cas, sous le pas de mes mules que je la trouverai, cette coquine de somme.

— Je sais une personne, à Bédarieux, qui vous prêterait cinq cents francs avec plaisir, j'en suis sûr.

— Vernoubrel, n'est-ce pas ?

— L'usurier ! Je ne connais pas cet homme, Fumât.

— Et qui donc?

— M. Gastelbon, du conseil général.

— Pardi oui! Mais, par exemple, monsieur le curé^ voudriez-vous me voir payer des intérêts pour Prosper Corbineau?

— Fumât, dit l'abbé Courbezon qui était à la torture, si M. Gastelbon exige des intérêts, ce qui n'est pas probable, quand il connaîtra la destination de son argent, je les acquitterai, moi ! Que voulez-vous que je vous dise de plus?

— Mon Dieu 1 rien, monsieur le curé, rien de plus, certainement... Je verrai... Je réfléchirai... Les temps sont bien durs !... Si on pouvait semer des écus dans les champs, on ne reculerait pas devant cinq cents francs ; malheureusement, ça ne pousse pas aux pieds des châtaigniers comme les champignons. Enfin, on regardera au fond du sac pour voir s'il y reste des miettes. . . On pèsera le fort et le faible... On... t

Et, tout bredouillant ainsi, il saisit sa limousine et sa knterne pour s'esquiver. L'abbé Courbezon, pâle, suant l'angoisse, l'arrêta par un geste plein d'autorité.

« Antoine Fumât, lui dit-il d'un ton qu'il s'efforçait de rendre calme, quand vous me promîtes de fournir cinq cents francs pour les fonts baptismaux, j'étais à la veille de faire une quête. Votre promesse seule m'empêcha de m'adresser à mes paroissiens. Depuis cette époque, les paysans des quatre hameaux s'étant cotisés pour acheter un bénitier, il m'est absolument impossible de leur demander le moindre secours. Je dois donc vous l'avouer, votre refus de tenir votre promesse, car les raisons que vous m'opposez dissimulent mal vos intentions, me met dans un cruel •embarras. Je ne sais s'il y a cinquante francs ici, et, dans quelques jours, peut-être demain, il m'en faudra, grâce à vous, compter sept cents. Ce n'est pas la première fois que je me trouve dans une si horrible situation. Hélas ! j'ai trop connu les ennuis d'argent 1 Mais je me croyais enfin délivré de ces misères, et si l'on m'eût dit que je devais y être replongé, je n'eusse jamais pensé que ce pût être par le fait de l'homme qui m'a. le premier accueilli dans ce pays, en qui j'avais mis tout d'abord ma confiance.

— Mais, monsieur le curé, si je vous donnais cinq cents francs, — ma foi, vous me forcez à vous le dire, — c'était, que j'espérais... •

Il hcsita.

< Qu'espériez-vous ? Parlez, je vous prie!

— J'espérais que vous vous intéresseriez à mes projets de mariage, je ..

— Fumât, interrompit le vieux prêtre contenant à peme son indignation , je vous dégage de votre parole , n'ayez donc aucun remords d'y avoir manqué. Dès l'instant que c'était pour Cécile Sévérac que vous achetiez les ionts baptismaux , non pour l'église , vous ne pouvez plus , vous ne devez plus les payer : ce serait une profanation Dieu est jaloux, et veut, . quand on lui donne, qu'on Iv

LES COLIRBEZOït I73

donne pour lui-même. Je ne sais encore comment j'acquitterai le mandat de Prosper Corbineau, mais je l'acquitterai, soyez-en certain. Si l'on doit me poursuivre pour m'être encore une fois précipité dans des affaires hasardeuses, je l'ai bien mérité, et je suis prêt à tout endurer.

— Pourtant, monsieur le curé, je ne demande pas mieux...

— Vous pouvez vous retirer. Fumât ; songez bien toutefois que je ne vous interdis point ma porte. Malgré ce léger désaccord, je vous verrai toujours avec plaisir che2 moi. Vous êtes bon, mon ami, seulement la passion vous a un moment égaré. Dieu me préserve de vous en vouloir ! Pour ce qui regarde vos intentions à l'endroit de Sévéraguette, je ne puis rien vous dire, sinon que je verrais votre mariage avec satisfaction. Cette jeune fille serait le modèle des épouses.

— Comment dcviendra-t-elle jamais ma femme, si pe> sonne ne prend mon parti auprès d'elle?

— Sévéraguette a un oncle et une tante, adressez-vous à eux.

— Ah 1 que ne voulez-vous tant seulement souflier i»'^ mot, vous, monsieur le curé.

— Je ne le puis, et vous connaissez mes raisons.

— Adieu donc! puisqu'il faut s'en aller comme ça, murmura l'Avocat les dents serrées Pancol apprendra bientôt de mes nouvelles, et c'est vous qui en serei cause.

— Que voulez-vous dire ?

— Bonsoir, bonsoir, suifit, je m'entends; fin février, il y aura du nouveau à Boussagues, c'est moi qui vous lo dis. »

Le Sanégrol alluma sa lanterne et descendit précipitan> ment l'escalier. Il rencontra sous le porche la Courbe* zonne, Marthe, la Cassarotteet ses enfants. On revenait de SaHiL-Xist.

174 LES COURBtZOIC

« Vous partez, Fumât? lui dit la mère du curé. — Oui, je pars, et même il fera chaud lorsqu'on me reverra chez vous. Bonsoir à toute la compagnie 1 »

UAvocat avait a peine fait quatre pas hors du porche, qu'il aperçut, à une portée de fusil, le long du ruisseau de Pierre-Brune, une grande forme noire, armée comme lui d'une lanterne. Ne doutant pas que ce ne fût Sévéraguette, laquelle rentrait évidemment à Saint-Xist, après avoir reconduit les Courbezon jusqu'à la porte des Récollets, il courut vers elle à toutes jambes.

« Cécile ! s'écria-t-il.

— Qui m'appelle?... Tiens, c'est vous, Fumadou !

— Cécile, je voudrais bien vous parler une minute.

— Comment, à cette heure, et par ce froid ! Ne pouvezvous attendre à demain ?

— Hélas ! chère Cécile, demain aurai-je le même courage qu'aujourd'hui? Savez-vous bien que, depuis tantôt huit mois, je suis sur le point de vous arrêter pour vous allonger tant seulement deux fines paroles dans l'oreille, €t que le front m'a toujours manqué ?

— Si vous n'avez que deux mots à me dire, faites vite» car je grelotte ici, au bord de l'eau.

— Cécile^ je vous aime, et vous demande votre main. Voilà -

— A quoi pensez-vous donc, Fumât ? répondit la jeune ^Ue, qui essaya quelques pas pour s'éloigner; vous savez bien qu'en mourant ma pauvre mère m'a promise à mon cousin Pancol.

— Jvîais il ne vous aime point comme moi, lui, à en perdre la tête. D'ailleurs, voulez-vous que je vous le dise, là, franchement ? Vous ne pouvez épouser Justin.

— Et pourquoi, s'il vous plaît, Fumât?

Pour deux raisons, Dieu me sauve ! La premiùre,

parce qu'il est ruiné complètement; la seconde, parce qu'il s'entend avec sa mère pour vous voler. Oui, Sévéraguette, Pancol est un voleur, c'est moi qui vous le dis, Antoine Fumât, de Sanégra, et j'en fournirai la preuve.

— Fumât, vous mentez, vous mentez!...

— Je l'ai vu, Cécile, je l'ai vul... Je vous le jure sur l'Évangile, insista le Sanégrol retenant l'orpheline parle bras.

— Ciel ! vous me faites trembler... Qu'avez-vous vu ?

— Vous souvenez- vous, Cécile, que, le jour de labiroulade, vous m'envoyâtes chez vous pour y quérir quatre bouteilles de vin cuit ?

— Oui, je m'en souviens.

— Je suis rentré aux Récollets tout pâle, tout bouleversé, n'est-il pas vrai?

— Eh bien?

— Voici pourquoi : en arrivant sur le perron de votre porte, j'avais entendu la Pancole offrir au Sanglier trois cents francs, qu'elle avouait avoir prélevés sur la vente de vos denrées; puis, ouvrant rondement la porte, j'avais vu Justin les empocher bei et bien.

— O mon Dieu! est-il possible ?... Ils pouvaient bien m'avouer qu'ils avaient besoin d'argent! Est-ce que jamais je leur ai refusé quelque chose?... Fumât, êtes-vous au moins bien sûr de cela? l'avez-vous bien vu vous-même?

— De mes propres yeux, Sévéraguette, tout comme je vous vois.

Ma tante me tromperait doncl... Et Pancol aussi !...

Ah 1 je n'aurais jamais cru cela de Justin... Manquer de confiance en moi à ce point ! Que leur ai-je fait, mon Dieu?... Fumât, je veillerai, et je saurai bientôt qui, de Pancot ou de vous, est un honnête homme, car vous seriez un vrai malheureux, si vous aviez calomnié aussi indignement mes parents de Boussagues... Laissez-moi rentrer 1

lyÔ LES COURBEZON

— Et comme ça, vous ne me promettez rien pour l'ave^ nir, Cécile, à moi qui n'espère qu'en vous?

— Que voulez-vous que je vous promette ? Certainement, si ce que vous venez de m'apprendre est vrai, je n'épouserai jamais mon cousin.

— Et alors?... reprit l'Avocat s'enhardissant jusqu'à lui saisir la main.

— Alors, déliée de toute promesse, libre enfin, je suivrai les inspirations de mon cœur.

— Et vous serez ma femme, n'est-ce pas?

— Peut-être, si je me marie ; mais...

— Bah ! les filles de votre façon ne sont point faites pouï coiffer sainte Catherine.

— La sœur de M. le curé était certainement belle à son jeune âge. Fumât, et pourtant, vous le voyez, elle ne s'est pas mariée.

— Pardi ! je crois bien, elle n'avait pas le sou; tandis ^ue vous êtes riche, vous.

— Et c'est pour cela aussi peut-être que vous m'aimez ! répliqua la jeune fille ne sachant pas jusqu'à quel point elle disait vrai.

— Ahl Cécile, je vous aime!... Les écus, m'est avis, ne gâtent rien à la chose. Cependant, croyez-le, vous n'auriez que le bâton et la besace, comme la Cassarotte, que je serais tout aussi affolé de vous... Vous êtes si gentille, si mignonne, si douce, si... »

Fumât n'avait pas terminé sa litanie, que Sévéraguette s'était enfuie vers Saint-Xist.

L'Avocat attribua cette brusque disparition à l'impression trop vive produite par sa présence sur l'orpheline, et, ramenant, par un mouvement plein de fatuité, sa limousine sur ses épaules, il se perdit dans les roides sinuosités du sentier de Sanégra.

En rentrant chez elle, Cécile ne souhaita pas même le bonsoir à sa tante, en train de filer sa quenouille, accroupie sur les cendres du loyer. Dans un état de trouble ine»

;"ri:nable, elle alluma une bougie et courut s'enfermer dans sa chambre.

Une fois seule, Sévéraguette s'abandonna aux mille pensées suscitées en elle par l'horrible révélation que venait de lui taire Fumât, et pleura. Quoi! Pancol, que sa mère lui avait désigné pour époux, Pancol, qu'elle eût fini peut-être par aimer, Pancol était indigne d'elle»! Impatiente de connaître une vérité de laquelle dépendait son avenir, elle saisit d'une main crispée le grand cahier où étaient inscrites les ventes de châtaignes, de blé, de fourrage, de vin, et vérifia les additions. Les additions se trouvèrent justes. Elle ouvrit alors son secrétaire pour compter l'argent. Il ne manquait pas un centime. Sévéraguette douta de la sincérité du Sanégrol. Elle pensa que Fumât, jaloux de son cousin, avait inventé cette odieuse fable de vol, et, s'en voulant beaucoup à elle-même d'avoir pu croire Justin coupable d'un crime, elle descendit à la cuisine, dans l'intention de tout avouer à sa tante et de lui demander pardon de ne l'avoir pas embrassée comme tous les soirs. Heureusement, car si l'orpheline eût rencontré la Pancole, sa vie peut-être eût changé de but; la cuisine était déserte . La Boussagole avait gagné son lit. Cécile pensa bien à la réveiller ; mais la quenouille de la vieille, découverte tout à coup sous la table, et dont le chanvre sale, embrouillé, ébouriffé, annonçait qu'on l'avait lancée là avec colère, témoignant trop des dispositions orageuses de la Boussagole, la jeune fille n'çsa pas interrompre son sommeil. Elle ramassa la quenouille, en enleva soigneu ement les pailles, les ordures, la poussière, puis remonta dans sa chambre, bien décidée à faire des excuses à sa tante le lendemain.

Au petit jour, quand Sévéraguette entendit la Pancole qui, levée avant tout le monde, selon son habitude, appelait les journaliers au travail, elle sauta à bas de sa couchette et s'habilla promptement, ne voulant pas tarder plus longtemps à se ré"- cilier avec elle. Elle en était à nouer né-

(yS LES COURBEZON

gligemment ses longs cheveux sur sa nuque, quand un frisson qu'elle éprouva dans tout le corps lui fit fléchir les genoux. Saisie subitement par un malaise inexprimable, accablée, sans force, elle se laissa tomber sur une chaise, et y resta le regard fixe, toute blême, sans mouvement. Elle se leva pourtant, et, comme si elle craignait d'étouifer, ouvrit les deux volets de sa fenêtre.

Cécile, émue, frémissante, promenasur la campagne un regard d'une vague mélancolie. On était au commencement de février, et les amandiers, dont est clair-semée la plaine de Véreille, se dégageant de plus en plus du léger brouillard qui les enveloppait, apparaissaient au loin avec leurs mille rameaux grêles criblés de corolles blanches. Le long du ruisseau de Pierre-Brune, dont on entendait l'harmonieux clapotement, sur les buissons déjà feuillus, plus d*un oiseau matinal, secouant ses ailes humides de rosée, se disposait, avec les laboureurs prêts à partir, à allev à~is<omplir, lui aussi, sa journée à travers champs. L'air était doux, pénétrant, parfumé de toutes les senteurs délicieuses de la nature renaissante. A l'orient, des nuages aux teintes roses et violacées annonçaient la prochaine arrivée du soleil sur les montagnes pelées et granitiques de Caunas.

Après avoir fait le tour du vaste horizon, qui bruissait de murmures de toute sorte , qui s'emplissait de voix, de chants, de cris, de lumière, l'œil triste de Sévéraguette, ébloui sans doute, se reposa sur la basse-cour, au-dessous de sa fenêtre. A cette heure, la basse-cour offrait le spectacle de l'animation la plus vive. Les coqs atî plumage luisant et doré, à la crête impertinente, royalement perchés sur les brancards d'une vieille charrette ruinée, s'égosillaient à qui mieux mieux, tandis que les dindons, de toute la force de leurs poumons, lançaient dans l'air leurs gloussements stupides et se promenaient magistralement de long en large. Les oies, en poussant des cris d'une joie féroce bien indigne de leur gravité habituelle, dérobaient aux lapins calmes et doux les choux et

les débris de châtaîgnons qu'on leur avait jetés, puis cou^ raient se cacher lâchement. Les poules seules, ordinairement si piailleuses, ne prenaient pour cette fois aucune part à ce bruyant concert du réveil; absorbées dans l'éparpillement d'un grand tas de fumier, au fond duquel elles cherchaient quelque graine précieuse, elles se contentaient de caqueter doucement.

Sévéraguette, la tête moins lourde, ravivée par l'air pur et fortifiant du matin, referma sa fenêtre. xMais quand elle essaya d'ouvrir la porte de sa chambre pour descendre à la cuisine, où elle entendait encore la Pancole se démener avec les journaliers, sa main resta paralysée sur le loquet et ses yeux se remplirent de larmes. Elle comprit alors clairement qu'elle ne pourrait tenir la promesse qu'elle s'était faite à elle-même. Voir sa tante, s'expliquer avec elle sur les bouderies de la veille, c'était vouloir se lier i jamais, et elle ne s'en sentait pas la force.

Sévéraguette n'aimait pas Pancol. Ah ! pourquoi où mère, en mourant, l'avait-elle donnée à son cousin .^ La veille, quand Fumât lui avait révélé le vol de Justin certainement Cécile en avait été affligée ; mais son aliliction, il faut bien l'avouer, s'était trouvée, malgré elle, allégée par une espérance : si Pancol était coupable, eiie aurait une raison puissante de ne pas l'épouser. Oh ! alors, comme elle quitterait ce monde où une parole seule de sa mère la retenait encore 1 avec quelle indicible joie, quel enivrement de toute son âme, elle embrasserait la vie religieuse, la seule où, comme Marthe Courbezon, elle serait libre à toute heure de prier, de se dévouer, d'aimer 1 Cécile Sévérac avait toujours caressé l'idée d'entrer en religion ; mais elle avait nourri cette idée dans l'intimiude son cœur, n'osant pas même s'en ouvrir à M. Ferrana, de crainte que ce dii'ecteur sévère ne cherchât à l'en divertir. Était-elle, en effet, assez près de la perfection pouv oser former le vœu de se consacrer tout entière à Dieu » Sévéraguette, martyrisée par ses propres pensées, »c s»-

chant si elle devait quitter le monde ou s'y river à jamais par un mariage, en était à se dévorer elle-même, quand Marthe Courbezon arriva à Saint-Xist. Cet incident, en apparence peu important, sans anéantir du premier coup les indécisions qui naissaient de la situation où se trouvait l'orpheline, décida néanmoins de sa vie. D'abord, Cécile s'attacha à Marthe simplement parce qu'elle était la sœui du curé ; mais cet attachement, calme, doux, affectueux à son origine, devint en peu de temps une véritable passion. Marthe était à peine à Saint-Xist depuis quinze jours, que déjà Sévéraguette ne savait plus se séparer d'elle. Le matin, après la messe, elle s'emparait de la sœur de charité, et, sous prétexte de l'emmener respirer l'air fortifiant des bruyères, l'entraînait à travers les bois et les châtaigneraies prochaines. Souvent leur course vagabonde les poussait jusqu'à Frangouille, au Mas-du-Saule, à Sanégra, où les paysans curieux les fêtaient en les accablant de questions. D'ordinaire, la religieuse et l'orpheline faisaient ces excursions à travers le pays seules et à pied. Quelquefois, cependant, Jeannot et Marinette étaient de la partie. Quand on devait amener les enfants, Félicien Cassarot tirait de l'écurie de Cécile, Briquet, un vieux petit âne acheté jadis par Martin Sévérac pour promener sa femme malade, et le conduisait sous la terrasse des Récollets. Jeannot, maigre et leste comme un chat, se plantait à califourchon sur la bête, et l'on partait. Il était rare, malgré les protestations de Jeannot, qui demandait à tenir sa sœur sur le bât devant lui, que Marinette fût exposée sur Briquet ; le plus souvent, elle ne quittait pas les bras de Marthe ou ceux de Cécile. Marinette était l'enfant gâte du presbytère; certes, on aimait aussi Jeannot, mais Marinette, à cause de sa gentillesse native, était adorée, idolâtrée. On s'en allait donc à travers les chemin^ creux du Days, causant, riant, rêvant en quelquefois priant, car rvlarthe n'avait pas perdu l'habitude qu'elle tenait de son frCrc de ne jamais laisser passer une heure dans la joui*

LES COURBEZOM l8l

née sans élever son âme à Dieu. Dans cette vie toute de prière, de calme profond, d'intime poésie, de communion permanente avec les idées les plus hautes de cfévouement et d'amour divin, le cœur de Sévéraguette s'épanouissait délicieusement comme une fleur des champs aux tièdes rayons du soleil de mai.

Exaltée par ces promenades solitaires, Sévéraguette se promettait de confier enfin ses secrètes intentions à son directeur, et de suivre Marthe Courbezon à Paris, quand elle partirait. Décidée à tout quitter, elle revenait vers Saint-Xist, charmée, enivrée, portée par ses idées de dévouement comme par des ailes. Mais, en rentrant à la maison, l'aspect seul de sa tante toujours rogue, toujours inquiète, toujours agressive comme une harpie, suffisait à dissiper ses rêves et ses résolutions. Non-seulement la Pancole efîrayait Cécile, mais la présence de la vieille à Saint-Xist lui rappelait la dernière volonté de sa mère. Donc, tiraillée d'un côté par la peur, de l'autre par le désir d'une mourante si chère, l'orpheline retombait dans ses indécisions. Oh 1 pourquoi avait-elle permis à sa tante de se fixer à Saint-Xist 1 de quel poids énorme ne pesaitelle pas sur sa vie l t^ue n'eût-elle cas donné pour la voir s'éloigner 1

Au grand jour, Sévéraguette descendit de sa chambre, baisa la Pancole du bout des lèvres, sans mot dire, et sortit, selon son habitude, pour aller aux Récollets. Elle rencontra tous les Courbezon réunis autour d'un feu pétillant de sarments dans la cuisine. Ils paraissaient tristes, inquiets, absorbés dans une méditation douloureuse. La Hère du curé avait les yeux rouges, et Marthe était d'une pâleur presque livide. Quant au vieux desservant, bien que son regard fixe, sa tête inclinée- sur les cendres du

'8a LES COURBEZON

loyer, trahissent une forte préoccupation, il semblait néanmoins ^ssez calme. C'était la première fois que Sévéraguette voyait les Courbezon ainsi accablés. La pensée seule que quelque malheur inattendu avait tout à coup fondu sur cette famille, oiàse résumaient maintenant toutes ses affections, la navra dans son cœur. Elle eut envie de se jeter au cou de la Courbezonne et de la sup' plier de lui confier leur chagrin. Avec quelle joie, si elle n'avait pu le dissiper, elle en eût pris du moins sa part ! Mais l'attitude morne, réservée des Courbezon, lui interdisant toute parole, l'orpheline salua, et, l'âme haletante, bouleversée, elle courut à l'éghse, où naguère, en arrivant aux Récollets, elle avait vu entrer la Cassarotte.

« 11 me vient une idée, Pierre, dit la Courbezonne, dès que Cécile eut refermé la porte : si nous nous adressions à Sévéraguette ? Elle nous est si dévouée, cette jeune tille !

— Cela est impossible, ma mère, répondit le curé. Cécile Sévérac a déjà fait d'énormes sacrifices pour ''église, et lui demander encore de payer les fonts baptismaux, ce serait vraiment trop d'exigence. Savez-vous qu'elle aura bientôt deux mille francs à compter pour la cloche ?

— Tu as raison, mon enfant, reprit la vieille paysanne de Castanet, il ne convient pas que nous ayons l'air de piller cette orpheline.

— Ah ! je suis sûre, moi qui connais Cécile, dit la sœur de charité, qu'elle acquitterait le mandat de Prosper Corbineau avec joie. Veux-tu, mon frère, que je lui en parle moi-même ?

— Non, ma bonne Marthe, non!... Puis, Sévéraguette a-t-elle de l'argent.'* Nous n'en savons rien.

— Mais elle en empruntera plus facilement que nou? qui ne possédons plus un pouce de terre en ce monde, murmura la Courbezonne.

— Nous ne pouvons obliger Cécile à emprunter, ajouta l'abbé ; sa tante k saurait, et vous connaissez cette femmi

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La Pancole publie déjà dans tout le pays que nous dévorons sa nièce, que ne dirait-elle pas alors? Du reste, Sévéraguette se mariera probablement bientôt, et si son mari trouvait des dettes contractées pour nous, il ne manquerait pas de nous accuser... Ecoutez, ma bonne mère : Mes confrères, qui d'abord m'avaient accueilli dans le canton assez froidement à cause de mes fautes, appréciant mieux mon véritable caractère, sont tous devenus mes amis. Parmi eux, j'en compte un surtout qui me fut dévoué dès mon arrivée dans ce pays : MrsFerrand. Justement, c'est aujourd'hui jeudi, jour où je vais à Camplong. Je lui expliquerai franchement ma situation, et, n'en doutez pas, M. Ferrand viendra à mon secours, comme il l'a fait une première lois. S'il ne peut, — ce qui est probable, — me prêter sept cents francs, il exerce une trop haute et trop légitime influence sur les curés de Bédarieux, de Boussagues,deGraissessac, pour ne pas obtenir cette somme pour moi de ces messieurs. Allez, chère mère, tout s'arrangera, car Dieu nous voit et ne nous abandonnera point I Je sais bien qu'à votre âge et après vous avoir fait une vie toute semée de chagrins, je devrais avoir quelque pitié de vous et vous ménager ; mais, vous le voyez, cette fois il n'y a vraiment pas de ma faute. Je comptais sur Fumât, et cet homme m'a trompé... Oh ! soyez-en bien certaine, mon excellente mère, continua le vieux desservant pliant les genoux avec respect et embrassant la Courbezonne qui pleurait, ce sont les dernières larmes que je vous fais verser. »

La vieille paysanne balbutia quelques mots inintelligibles.

« Allons, ma mère, allons, ma sœur, courage ! pourjuivit le curé. — Et, prenant la Courbezonne et Marthe par la main : Voyons, ajouta-t-il en essayant de sourire, l'argent que nous avons en caisse. »

Au moment où le curé ouvrait la porte de sa chambrCi Sévciaguette et la veu"e entraient dans la cuisine.

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t .... Et VOUS ne savez pas, Cassarot»'e, d'où vient leur tristesse à tous? dit Cécile ayant l'air de poursuivre une conversation commencée.

— Hélas ! non, ma Sévéraguette, je te l'assure.

— Ils auront peut-être reçu quelque mauvaise nouvelle ce matin.

— C'est impossible ça, puisque personne n'est venu ic^ depuis hier soir, et que le facteur de la poste n'est pa encore arrivé. »

En ce morHWit, un léger cliquetis, semblable au bruit de pièces d'argent qu'on empile, se fit entendre dans la chambre du curé.

« O mon Dieu 1 murmura la Cassarotte, ils ont ouvert le tiroir!... Et moi qui, ces jours derniers, y ai déposé soixante francs 1... Me voilà bien, par exemple !... Sévéraguette, nous sommes perdues.

— N'ayez donc pas peur ! » répondit Cécile horriblement pâle et tremblant de tous ses membres.

Les écus résonnaient toujours. La Cassarotte et l'orpheline, sentant leurs genoux se dérober, tombèrent plutôt qu'elles ne s'assirent sur des chaises.

€ Eh bien, mon enfant, dit tout à coup la Courbezonne, comben trouves-tu dans ton tiroir?

— On 1 je ne me croyais pas si riche 1 J'ai là cent quarante-cinq francs, répondit le curé.

— Cent quarante-cinq francs 1 s'écria Marthe, c'est impossible.

— Vois toi-même, ma sœur.

— * Je trouve, en effet, cent quarante-cinq francs, dit la religieuse après avoir recompté la somme ; mais je ne comprends rien à cela. L'autre jour...

— Ah 1 c*est que nous sommes économes ! interrompit le desservant presque joyeux... Voilà donc pour commencer à payer le mandat de Prosper Corbineau. »

Ils reparurent à la cuisine.

• Cassarotte, dit le curé, après la messe, vous partir ej

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pour Sanégra. Fumât doit avoir vendu vos quelques sacs de châtaignous ; vous lui en réclamerez le montant, car nous en avons besoin pour payer les fonts baptismaux. Cela foit, au lieu de redescendre à Saint-Xist, vous irez au Mas-du-Saule rejoindre ma mère et ma sœur. Cest aujourd'hui jeudi, moi je dîne à Camplong, vous le savez. »

Tout le monde se dirigea vers l'église.

Une fois à genoux, ce fut en vain que Sévéraguette essaya de se recueillir dans une lecture pieuse, comme elle le faisait .tous les matins avant la messe. La terreur dont elle avait été envahie, en entendant le curé compter l'argent, n'était pas suffisamment dissipée pour que son esprit eût recouvré sa liberté entière. Elle frissonnait encore à la pensée que les Courbezon avaient failli tout découvrir. Que serait-il arrivé, mon Dieu! M. le curé, humilié, ne lui eût-il pas interdit l'entrée des Récollets?...

La messe avançait, et Cécile, distraite, troublée pour la première fois de sa vie peut-être, tournait les pages de son paroissien sans les lire. Après la Communion^ entendant du bruit derrière sa chaise, elle se retourna et vit la Cassarotte sur le point de sortir de l'église. Arrachée subitement à toutes ses craintes, ne se souvenant plus que des dernières paroles du curé, lesquelles trahissaient un besoin absolu d'argent, par une sorte de mouvement involontaire de ses genoux, elle se trouva debout. Elle suivit Ui Sanégrole.

f Cassarotte, dit-elle saisissant rudement la veuve au bras, je connais maintenant le motif de leur chagrin.

— Et moi aussi, va, ma pauvre Cécile.

— C'est de l'argent qu'il faut à M. le curé, j'en suis sûre. ^ Hélas ! oui, ma tille.

— Savez-vous du moins de quelle somme il a besoin ?

— Non, ma Sévéraguette; mais tu ne veux pas, je pense, te risquer à passer de nouveau tes écus dans le tiroir?

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— Et pourquoi non ? répondit l'orpheline avec une hardiesse héroïque.

— Quoi ! ce matin, tu l'as vu, on a manqué nous prendre sur le fait, et tu voudrais encore... Ah çà! mais tu perds donc la tête, par exemple !

— iMadame Courbezon a pleuré toute cette nuit ; vous n'avez donc pas vu ses yeux, Cassarotte ?

^ Oh ! je la plains bien , dit la veuve portant une main à son cœur d'une façon expressive ; je la plains tant, que j'en ai comme ça l'estomac tout brouillé ; mais tu ne peux songer à mettre un sou dans le tiroir à présent, puisqu'on sait l'argent qui reste aux Récollets. D'ailleurs, ce mandat de Prosper Corbineau monte probablement à une forte somme... De si jolis fonts !... O mon Dieu ! nous étions si contents 1

— Fumât ne devait-il pas payer les fonts baptismaux, comme moi la cloche ?

— L'Avocat est un vieux grigou, — il est connu pour ça dans le pays, — et je ne serais pas étonnée qu'il eût refusé ses écus... Les écus 1 si ça vaut la peine de chagriner M. le curé l...

— Oh ! je questionnerai ma sœur Marthe, je saurai tout... Et Fumât qui osait me demander de... Enfin, je •3e puis pas voir souffrir M. le curé, Cassarotte, ça me fait trop de mal.

— PrometS'moi au moins, Cécile, de ne pas être imprudente, je t'en supplie les mains jointes. Va, ma mignonne, avec l'aide du bon Dieu, nous nous sauverons encore...

— Et dire que j'ai dans mon secrétaire plus de dix-sept mille francs !... Ah ! que je suis malheureuse ! que je suis malheureuse 1 »

Sévéraguette avait accompagné la Cassarotte jusqu'aux ruines du château ; à cet endroit, la veuve lui abandonna Jeannot et Marinette qui l'avaient suivie, et gravit à grands pas la côte caillouteuse de Sanégra. Cécile revint au pre8-

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bytère. Elle rencontra lesCourbezon debout autour d'une table, sur laquelle Macihe avait déposé un grand plat de châtaignons bouillis ; ils se regardaient triste^ment et ne mangeaient point. La vue du curé, peut-être plus abattu maintenant que sa mère et sa sœur, consterna l'orpheline. Elle s'était promis de s'informer de toutes choses auprès de Marthe ; mais en face delà désolation muette, solennelle de ces trois personnes , elle se sentit elle-même si accablée, si anéantie, si écrasée, qu'elle ne put arracher une parole à ses lèvres froides et blêmies. Cependant, à cette atonie complète d'elle-même causée par une douleur inconnue, l'idée de son dévouement survivait toujours. Coûte que coûte, dût-elle être blâmée, bannie de cette maison où désormais sa vie se trouvait circonscrite, il fallait sauver les Courbezon. Donc, balbutiant des mots vides de sens, pour ne pas se retirer sans rien dire, elle était sur le point de voler à Saint-Xist, y chercher de l'argent, quand la sœur de charité, qui l'avait vue pâlir subitement et chanceler, s'élança vers elle pour la soutenir.

€ Qu'avez-vous, Sévéraguette ? qu'avez-vous ? vous paraissez malade.

— En effet, je suis un peu souffrante ; permettez-moi, je vous prie, de retourner à Saint-Xist.

— Comment ! vous êtes malade et vous n'en dites rien, Cécile ! s'écria la Courbezonne contraignant la jeune fille à s'asseoir. Vos mains sont glacées... Et nous qui pensions à nos misères. — Herre ! Pierre 1 vite du vinaigre, «lie se trouve mail... O mon Dieu! ô Seigneur mon Dieu 1 »

Sévéraguette, âme délicate et sensible, épuisée par les luttes de la dernière nuit, par les tristesses poignantes de la matinée, venait en effet de glisser dans les bras de la sœur Marthe et de s'évanouir. Le pauvre abbé Courbezon, aveuglé par le désespoir, courait à tous les placards, ne trouvant pas de vinaigre.

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« Là! là! il est là sur la table! devant tes yeux! donne! » lui criait sa mère.

Cécile revint à elle-même.

« Ce ne sera rien, va, ma poulotte, lui dit la Courbezonne l'embrassant. Mais aussi pourquoi n'avoir pas plus de con fiance en nous ?

— O ma bonne Sévéraguette 1 ma bonne Sévéraguettel balbutia Marthe lui couvrant les mains de baisers, pourquoi ne pas nous dire que vous souffriez ?

— Hélas! murmura l'orpheline, vous souffrez bien, vous autres, et vous ne me le dites point 1

— Mais vous vous trompez, Cécile, dit la Courbezonne embarrassée.

— Pourquoi êtes- vous si tristes depuis ce matin ? »

Les trois Courbezon s'entreregardèrent avec inquiétude.

« Sévéraguette, dit le curé, j'avais pensé que vous pourriez accompagner ma mère et ma sœur au Mas-du-Saule, où elles sont attendues aujourd'hui. Mais votre état ne vous permettant pas de quitter Saint-Xist, je vais envoyer Félicien au Mas-du-Saule pour prévenir ces braves gens qu'on ira les voir dans quelques jours.

— Monsieur le curé, je me sens déjà mieux, répondit Cécile se levant. Puisque vous allez à Camplong, faites un léger détour, et accompagnez vous-même votre mère et votre sœur jusqu'au Mas-du-Saule. Je vous promets de les rejoindre dans l'après-midi .

— Non, non, Cécile, dirent à la fois la Courbezonne et Marthe, nous ne vous quitterons pas un instant aujourd'hui.

— Pourquoi ? Je vais très bien, je vous assure, repritelle se promenant de long en large dans la cuisine ; je vais très bien, vous le voyez.

— Sévéraguette, ajouta l'abbé, ma mère et ma sœur ne seraient pas tranquilles là-bas sans vous.

— Je vous en supplie, monsieur le curé, e-jimenez-les.

Ce moment de fiiblesse est passé, et je me porte maintenant comme je me portais hier, c'est-à-dire au mieux. »

Les Courbezon descendirent avec les enfants, et Sévéraguette, en leur réitérant de la voix et du geste sa promesse de les rejoindre, les regarda s'éloigner. Quand ils eurent disparu derrière les troncs des vieux oliviers, Cé^ cilc, pleine de courage, de résolution, d'enthousiasme, courut à Saint-Xist, entra dans sa chambre, tira un sac de mille francs de son secrétaire et remonta à pas précipités vers la cure. La grande porte du porche était fermée. L'orpheline, très au courant des habitudes des gens des Récollets, souleva une grosse pierre sous laquelle on enfouissait la clef, ouvrit et monta. Le presbytère, si bruyant d'ordinaire, grâce aux sabots, aux éclats de rire des enfants de la Cassarotte, était maintenant silencieux comme autrefois quand il servait d'abri aux chouettes, aux hiboux, à tous les oiseaux de nuit de la plaine de Véreille. La jeune fille, la figure animée, l'œil brillant^ hardie comme une héroïne, traversa tout ce silence sans effroi, entra dans la chambre du curé et vida d'un seul coup son sac d'argent dans le tiroir de la table.

« Mon Dieu ! s'écria-t-elle tombant à genoux et tendant les mains vers le grand crucifix du curé, qui, du haut de la cheminée, semblait incliner la tête pour la regarder, mon Dieu ! vous qui permîtes aux oiseaux du ciel de nourrir votre prophète Élie dans le désert, me punirez-vous jamais d'avoir secouru vos saints 1 »

Elle se leva, referma la porte du presbytère, et, tout heureuse de son audace, toute consolée, toute frissonnante d'intime joie, elle traversa le ruisseau de Pierre- Brune, gagnant à pas lents le Mas-du-Saule,

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