‹ Les CourbezonChapitre 12 sur 19 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

l.e curé de Camplong recevait â dîner, tous les jeudis, ûeux ou trois de ses confrères. Ses convives, toujours les mêmes, étaient l'abbé Salinas, curé de Boussagues, l'abbé Laurent, curé de Graissessac, et le curé-doyen de Bédarieux. A ces trois prêtres seuls, l'abbé Ferrand communi» quait le vaste plan de ses œuvres théologiques ; ils avaient la primeur de sa pensée. Dès qu'un chapitre du Tractatus de Concupiscentia , ou bien un article pour le Recueil des Conférences ecclésiastiques était écrit, il le leur lisait, les invitant à lui faire des objections, les suppliant de le combattre. Du reste, ni le doyen, ni les abbés Salinas et Laurent n'étaient indignes d'argumenter contre le curé de Camplong. Sans posséder l'esprit large et généralisateur de l'abbé Ferrand, ces trois hommes, à différents degrés, avaient été doués d'une intelligence vive, pénétrante, subtile. Aussi ces réunions, où se discutaient, au fond d'un misérable presbytère de campagne, les seuls intérêts du ciel, ne se passaient-elles pas toutes sans orage. Le doyen l'abbé Salinas, l'abbé Laurent éprouvaient un singulier plaisir à harceler leur redoutable adversaire ; non que leur

vanité fût le moins du monde en jeu et qu'ils espérassent triompher de lui, mais parce que leur opposition était pour l'abbé Ferrand un motif à des mouvements souvent pleins d'éloquence.

En 1817, les séances îhéologiques de Camplong, où s'élaboraient les divers travaux qui devaient être publiés dans le Recueil des Conférences ecclésiastiques^ s'augmen* tarent d'un nouveau membre. L'abbc Ferrand, qui d'abord avait invité l'abbé Courbezon à venir le voir dans le but unique de le présenter plus directement au doyen ainsi qu'aux cures de Boussagues et de Graissessac, devina, après deux ou trois visites du desservant de Saint-Xist , tout ce qu'il y avait sous cette écorce grossière d'instruction théologique , de vraie science casuistique^ et l'incorpora à ses conférences du jeudi. Désormais, l'abbé Courbezon étair. devenu l'ami et de l'abbé Ferrand et de ses convives ordinaires.

Cependant il y avait un jour dans l'année, un seul, oli le presbytère de Camplong, habitué seulement à ses trois ou quatre hôtes paisibles, s'emplissait de monde et de bruit. C'était dans le commencement de février, une semaine environ après la Purification, fête patronale du village. Ce jour-là, la table ronde du salon était tirée de son coin, dressée au milieu de la pièce avec ses rallonges, et un grand dîner, suivi d'un verre de vin blanc de Maraussan, était servi à tous les desservants du canton de Bédarieux. Ce dîner s'écoulait en entretiens faciles : qui parlait de sa cuisinière, qui de s;> cave, qui de sa goutte, €t l'abbé iMontrose ne tarissait pas sur Monseigneur. A l'attitude presque dégagée que l'abbé Ferrand, ordinairement si grave et si austère, prenait en cette circonstance, on aurait dit que lui-même , fatigué des durs travaux de la scolastique, ne demandait qu'à s'oublier dans une conversation sans efforts. Le repas terminé, chacun se levait, prenait son café autour de la cheminée, puis l'abbé Taùllon, curé de Villem ^ne, s'écriait :

€ iMessieurs, la bête hombrée commence!... Hûtonsnous!... Les jours sont encore courts!... Il va tout à l'heure falloir regagner nos pigeonniers! »

En quittant Saint-Xist avec sa mère et sa sœur, l'abbé Courbezon n'avait pas songé qu'à la dernière conférence de Camplong l'abbé Ferrand lui avait annoncé, pour le prochain jeudi, son grand dîner annuel. Quand, en gravis sant seul la côte du ruisseau de Frangouille, ce souvenir vint le frapper, il se sentit envahi par mille craintes. Oserait-il parler de sa situation devant tous les prêtres du canton réunis? Pourrait-il du moins prendre l'abbé Ferrand à part et lui confier ses embarras ? La tête un peu troublée par des difficultés sans cesse renaissantes, il traversait l'Aire-Raymond, et, au lieu de suivre les longs détours du chemin des mines, il allait se jeter dans le raccourci du M oulin-de- Barthélémy, quand une voix l'appela tout à coup :

« Monsieur le curé ! monsieur le curé ! »

Il se retourna et reconnut, douillettement assis sur son petit cheval limousin, M. Salinas. Les deux prêtres se serrèrent la main ; puis le curé de Boussagues descendit de sa bête, et, lui laissant la bride libre, la poussa dans le sentier où l'abbé Courbezon venait de s'engager.

« Eh bien, monsieur le curé, nous voilà donc bien malheureux ! dit l'abbé SaUnas.

— Hélas ! bien malheureux ! murmura le desservant de Saint-Xist qui crut ses besoins devinés.

— Vous savez alors ce qui est arrivé ?

— O mon Dieu 1 qu'est-il arrivé ?. . . Je ne sais absolument rien, monsieur Salinas.

— Notre ami l'abbé Ferrand va de mal en pis. Nous sommes menacés d'un jour à l'autre de le perdre. Avanthier, la crise a été si forte, qu'un moment on a pu le croire mort. On est venu me quérir en toute hâte, à Boussagues, au milieu de la nuit. Il a voulu, en me voyant, se confesser et recevoir l'extrême-onction. Je lui

ai administré ce sacrement, assisté de M. Laurent, qu'on avait mandé en même temps que moi. .

— Mais cela est impossible 1 interrompit l'abb*^ Courbezon, oubliant ses propres inquiétudes. Jeudi, il a parlé tout le temps de la conférence ; il se disait moins souffrant.

— Hélas 1... f

11 secoua tristement la tête.

« Et que pensent les médecins ?

— Qu'il n'y a rien à faire... L'abbé Ferrand se meurt de consomption. Les travaux immenses auxquels il s'est livré dans ces dernières années, pour écrire le troisième livre de son Traité^ ont achevé de ruiner sa santé.

— Quelle triste fête patronale 1

— J'ai contremandé le dîner annuel.

— Il n'y aura donc personne à Camplong ? demanda le vieux prêtre, auquel revenait l'idée de sa situation.

— 11 n'y aura que nous, la petite conférence. »

Les deux desservants, mornes, accablés, traversèrent Camplong, et descendirent vers la cure, au fond du village, au bord de la rivière d'Espase.

L'abbé Ferrand, assis devant un grand pupitre, la tête penchée sur un vaste in-folio, ne les entendit pas entrer. Les deux prêtres, émus, s'arrêtèrent et regardèrent leur confrère moribond avec des yeux troublés de larmes. Hélas ! huit jours avaient entièrement changé sa noble et calme figure. Certes, depuis six ans que la maladie le torturait, on l'avait vu maigrir, pâlir ; mais jamais son grand nez busqué, qui lui donnait une vague ressemblance avec Pascal, son menton ferme et proéminent, n'avaient présenté des angles si aigus, des méplats si décharnés. Il était évident, aux taches plombées, presque terreuses, qui lui parsemaient le front et le bas des joues, à ses paupières rougies par l'insomnie, à sa toux caverneuse et persistante» que la mort ne pouvait tarder à venir.

Les curés de Boussagues et di Saint-Xist s'avancèrent vers son fauteuil.

fl Mais, mon ami, lui dit M. Salinas, vous voulez donc absolument vous tuer? Les médecins vous ont défendu le travail, -et. .

— O mes chers confrères, interrompit l'abbé Ferrand poursuivant ses idées, quel génie tendre et sublime que saint Bernard ! quel charme adorable dans ses écrits sur la sainte Vierge! Est-il possible qu'un homme qui a combattu Ihérésic avec des arguments si solides , puisqu'à lui seul il terrassa Abclard, le plus redoutable logicien de son temps, ait trouvé de tels accents pour parler de la mère de Dieu! Quel philosophe et quel poëte !... ^es amis, mes chers amis, nous sommes des nains comparés à ces grands hommes. Que l'Église devait être belle, glorieuse, florissante, à Icpoque des saint Thomas, des saint Bonaventure, des saint Bernard !

— Monsieur le curé, nous vous en supplions, reprit l'abbé Salinas, voyant le malade s'exalter par degrés et redoutant quelque criiC, au nom de l'Église qui a besoin de vous, goûtez au moins quelque repos. »

Et, tandis qu'il lui prenait le bras pour le mener dans un autre fauteuil auprès du feu, l'abbé Courbezon, avec un empre>5ement où éclatait toute son affection, fermait le volume de saint Bernard, serrait les papiers épars sur les tables, les chaises, le plancher, et cachait naïvement les plumes avec l'encrier derrière le coffre de la pendule.

t Je crains bien, mon pauvre abbé Courbezon, que vous n'ayez mis quelque désordre dans mes paperasses, -nurmura le curé de Camplong s'efforçant de sourire.

— Vous êtes trop souffrant pour travailler, et notre devoir est de vous en empêcher, répondit le vieux desservant.

— Hélas ! fit le malade avec un geste qui trahissait toute sa lassitude physique, vous n'aurez pas de peine : je n'en puis plus ! »

La porte du presbytère s'ouvrit et se referma violem* ment.

« Ah ! dit l'abbé Ferrand, voici le doyen ! Je connais sa façon brusque de pousser la porte. »

En effet. M.. Michelin entra, suivi de TabBé Laurent.

« Eh bien ! mon ami, demanda- t-il, comment allez-vous aujourd'hui?

— Vous le voyez, doyen, assez mal, Dieu merci î

— Mais aussi, convenez-en, c'est un peu de votre faute, monsieur le curé, dit l'abbé Laurent ; vous vous fatiguez beaucoup trop. — Imaginez-vous, messieurs, que, hier, j'ai trcfuvé M. Ferrand, ici, dans ce salon, travaillant avec un acharnement incroyable. Il m'a fallu le supplier à genoux de cesser ce dur labeur. Enfin il a cédé à mes prières, et m'a alors avoué qu'il avait écrit dans la journée quinze feuillets comme celui-ci.

Il montra une page de papier grand in-octavo.

— Ah ! curé de Graissessac, vous m'a^ iez promis de ne pas me dénoncer au chapitre, ce n'est pas bien.

— Je vous aime ! murmura M. Laurent.

— Mes chers confrères , dit l'abbé Ferrand essayant de se lever, puis retombant brusquement dans son fauteuil , si, dans ces derniers temps, je me suis en effet livré à un travail sans trêve ni repos, c'est parce que, sentant venir ma fin, je ne voulais pas mourir sans avoir terminé cette œuvre qui résume toutes les études, les observations, les rcllexions de ma vie : le Traité de la Concupiscence. Il m'était dur de penser que ce livre, entrepris avec tant d'amour, poursuivi à travers tant de difficultés de toutes sortes, resterait inachevé, faute de persévérance et de courage. Alors, et la nuit et le jour, malgré mes ennuis, mes souffrances, malgré vos conseils, je suis resté opmiâtrément enchaîné à ma tâche... Hélas! ne me reprochez pas mon obstination : je suis vaincu 1 Tenez ! ce matin, il m'a été impossible de finir un chapitre auquel il manque une vmgtaine de lignes seulement... Vous le voyez donc,

LES COUPREZON I97

\e ne puis plus rien pour l'Église, et le Dieu qui me rappelle à lui est bien toujours le Dieu de bonté. »

Le curé de Camplong s'interrompit pour reprendre des forces. Ses confrères, consternés, groupés autour de lui, le dévorant des yeux, restèrent immobiles et muets.

€ A vous, mes chers amis, continua-t-il, à vous, que Dieu a doués d'une santé robuste et d'un esprit droit, de mener à bout cette œuvre à laquelle je vous ai dès longtemps associés, et dont le plan, les divisions, la pensée vous sont connus. Travaillez-y tous quatre avec énergie et continuité, quand je ne serai plus. Certes, ce que je vous laisse à faire est hérissé de difficultés ; mais vous en triompherez, s'il règne parmi vous un parfait accord d'idées, une harmonie complète de sentiments. J'invite les abbés Courbezon, Salmas et Laurent, pour tout ce qui concerne le Traité de la Concupiscence^ à suivre la direction qu'il plaira à notre ami le curé de Bédarieux d'imprimer à leur esprit ; qu'ils s'en rapportent à sa sagesse, à ses lumières, à sa longue expérience scolastique.

— O mon ami, ne put s'empêcher de dire le doyen, vous parlez comme s'il était absolument prouvé que vous dussiez mourir ! Dieu, j'en ai l'espoir, vous permettra d'achever vous-même votre œuvre.

— Regardez-moi bien ! s'écria l'abbé Ferrand se levant cette fois par un effort héroïque et s'accotant au plateau de la cheminée, regardez-moi bien tous ! et dites, la main «ur la conscience, si j'ai l'air d'un homme qui doit vivre encore deux ans. Il ne me faut pas moins de deux ans pouf parachever mon livre. »

Les quatre prêtres, ayant, par un regard furtif, scruté la profondeur du mal, inclinèrent la tête sans répondre.

Le curé de Camplong se rassit.

€ Le Traité de la Concupiscence^ poursuivit-il, tel que je l'ai conçu, tel qu'il a été en partie écrit sous vos yeux, est indispensable à notre cierge de France pour se conduire dans la société nouvelle qui se forme de toutes parts.

Ne vous y trompez pas, mes amis, la Révolution française, que quelques-uns des nôtres ont régardée comme un fait monstrueux ou un pur accident social, est tout simplement la conséquence logique des principes proclamés par Luther au seizième siècle et déjà annoncés par tous les hérésiarques, ses prédécesseurs. La Révolution est le triomphe de l'hérésie sur le dogme, du libre examen sur la foi, de la chair sur l'esprit. L'hérésie, le libre examen, la chair, deviennent nécessairement les éléments constitutifs de la société où nous vivons. Vous le voyez donc, l'uni vers a changé de face et il nous est ennemi. Que feronsnous ? Cornaient retenir le monde qui s'en va de nos mains?... Comment! par le spectacle des grandes vertus qui jetèrent les hommes aux pieds des douze pêcheurs de Galilée : par la pauvreté, le dévouement, l'amour, la chasteté, la chasteté surtout, cette éternelle protestation contre la chair qu'on déifie. La victoire sera disputée, mais elle nous appartient infailliblement. Comme cela devait arriver sous l'inspiration d'une révolution accomplie au seul profit des instincts matériels et brutaux de l'homme, on s'en est pris au Prince plutôt qu'à Dieu, à la politique plutôt qu'à la religion. Profitons de cette grossière méprise des hommes d'État de 89, et hâtons-nous, car le décret de la Convention qui envoyait Louis XVI à l'échafaud, si nous n'y prenons garde, sera suivi d'un décret non moins exécrable qui condamnera Dieu à mort. Il faut sans doute des siècles aux peuples pour tirer la dernière conséquence des principes qui les constituent en société : ils la tirent enfin, cette conséquence fatale, et alors ils son'^ ••c que nous les avons vus en 93 , impitoyables jusqu'à la férocité, logiques jusqu'au ridicule. Vous n'avez pas oublié, je présume, la déesse Raison encensée dans Notre» Dame de Paris. Si le dix-huitième siècle assassina son roi. c'est à nous d'empêcher qite le dix-neuvième n'assasfine son Dieu... Je m'explique... »

iJhbbé P'errand fit unr pause , autant pour respi-

Las COURBEZON f^

T<r que pour se recueillir un moment 11 continua : « Tandis que l'homme charnel de 89, enivré d son triomphe et pressé de jouir, ne songeant pas que sa • ictoire est incomplète tant qu'il reste un prêtre catholi ue au monde, organise la religion des intérêts, la seule à laquelle il veuille croire désormais, le clergé^ bouleversé, dispersé par une effroyable tempête, doit se reconstituer au plus vite pour redevenir, non ce qu'il était dans ces derniers temps, riche et oisif, mais ce qu'il fut dans les premiers siècles, pauvre et militant. La Révolution a eu cela de providentiel qu'elle nous a dépouillés de biens dont les rois et les seigneurs ne nous avaient accablés que pour nous rendre moins sévères. Aussi, en l'envisageant à ce point de vue, la Révolution qui, d'ailleurs, a porté de si rudes coups à l'Église, l'aurait sauvée par une spolialion qui, pensait-on, devait la perdre. La terre ne nous appartient pas. De quel droit prétendrions-nous la posséder ? Dieu l'a livrée aux discussions des hommes, et nous n'avons que faire dans ces discussions. Toutes les fois que nous tendons la main pour recevoir, nous abdiquons notre caractère avec notre indépendance. Un prêtre n'a que le droit de donner ce qu'il possède et d'offrir toujours son sang comme Jésus-Christ. J'ai entendu bon nombre de nos confrères se plaindre de la mesquinerie du budget que le gouvernement fait au clergé. Pour ma part, j'aurais désiré qu'après la Révolution on nous abandonnât sans pain et sans souliers à travers le monde ; alors, comme les soldats de Bonaparte, nous eussions fait de» prodiges. Quand on saura que nous ne possédons rien, oe. ne nous enviera plus, et partant, on nous écoutera. Ignorez-vous que l'argent corrompt tout ce qu'il touche ? Évidemment ni le grand schisme du seizième siècle, ni la Révolution n'auraient eu lieu, si , en 89, il n'y avait eu un© question d'argent entre le clergé et la France, comme en iSiy, entre le pape et Luther. Hume l'a dit : « Le f véritable fondement H«» la Réforme fut l'envie de

tOO * LES COURBEZOW

« voler l'argenterie et tous les ornements des autels. > Le curé de Camplong s'interrompit encore quelques nrinutes. Il reprit :

« Plus le prêtre chérira la pauvreté, plias il dominera ïa société nouvelle qui, enivrée par la possession des biens terrestres, pourra bien le maudire, mais ne saura s'empêcher de l'admirer. Or, quand on admire, on est bien près d'être persuadé, et c'est ainsi que l'univers sera reconquis ! Certes, le triomphe du christianisme ne sera pa» immédiat. L'homme, enfiévré par l'amour de soi, par le désir violent de vivre libre, fuira Dieu par toutes les voies, et il arrivera même un jour où le sens moral des nations paraîtra complètement oblitéré. Mais, comme l'a dit l'apôtre saint Paul : « In Deo vivimus^ movemur etsumus^ » et, malgré lui, l'homme reviendra à la religion. Laissez-le donc un instant humer l'air libre, s'émanciper follement à travers champs, comme un cheval débarrassé de ses enferges, et ne vous épouvantez point! L'homme a besoin d'un joug par la seule raison qu'il est un être créé, par conséquent esclave de son créateur, et il reviendra prendre le joug de Dieu, moins lourd que celui de ses propres passions. Oh! il aura bientôt assez de sa liberté dérisoire, quand, à chaque pas, il la sentira se retourner contre luimême. Religieux, il dominait les appétits grossiers de sa nature, et le calme régnait dans le monde ; affranchi de toute croyance, il vogue à la merci de ses mauvais instincts, qui le traînent partout où il ne voudrait pas aller, et l'univers tremble sur sa base. Car, réfléchissez-y, cher* confrères, sans religion point d'État, et sans État point de société. L'autorité est le principe vital de toute société, parce qu'elle est nécessairement le fondement de la loi, du droit public, de la pohtique. Or, d'où faire découler l'autorité, sinon de Dieu ? Pensez-vous que les lois soient obéies, quand, au lieu de demander leur sanction à un prmcipe divin mimuable, elles invoqueront la force ou les hasards de l'histoire ! Je vous le demande, que signifierait

la jUbtice SI eïle etnit simplement fille du Code? le droit, si l'homme l'avait inventé? la souveraineté, si elle naissait seulement de la fatalité des circonstances ? les mœurs, si elles dérivaient de quelque événement fortuit?... Il faut que l'homme, ce ver de terre qui pense, sente une base à sa certitude, il faut une Ofigine à sa loi. — Le gouvernement seul ne peut gouverner. — Vous le voyez donc, la question de l'Église est tout simplement la question du monde civilisé.

€ Encore un mot sur la Révolution.

€ On dit que la Révolution a tué l'aristocratie, c'est une erreur! La R-îvolution a fait de chaque homme, sinon au point de vue matériel, du moins, au point de vue moral, un aristocrate et un aristocrate furibond, voilà tout l Prenez un individu dans la masse, quel qu'il soit d'ailleurs, et interrogez-le. Vous ne serez pas longtemps sans vous apercevoir que cet individu, gonflé de sottise et de fiel, loin de se considérer comme un point imperceptible perdu dans une immense circonférence, se regarde, au contraire, comme le centre de cette circonférence, et ne rêve qu'une chose, arriver, par tous les moyens, à prouver que lui seul est le vrai et l'unique centre du monde! Que faire devant un tel envahissement de volontés résolues à se proclamer toutes simultanément souveraines?... Voilà la conséquence logique des fameux Droits de l'Homme : le délire individuel! Organisez maintenant une société avec l'orgueil humain, c'est-à-dire avec la déraison pour base? Il serait insensé de croire à la possibilité d'une pareille société : la liberté hors de Dieu, c'est l'anarchie en permanence. •

Une quinte de toux violente, convulsive, coupa la parole à l'abbé Ferrand.

€ Ohl fit-il, que je suis las!... Mes amis, si vous me déposiez un moment sur mon lit! »

Le curé de Bédarieux et l'abbé Laurent l'enlevèrent dans leurs bras et le couchèrent. La toux se calma.

2oa LES co un c::zoN

« Quelle triste fcte annuelle! » murmura le ma^i^îe j^ccâblé et fermant les yeux comme pour dormir.

Les quatre prêtres, assiégés par les plus noires pensée?», s'assirent silencieusement autour du lit, ne quittant pai leur ami des yeux, suivant avec une anxiété douloureuse le bruit étouffé de sa respiration qui semblait s'embarrasser de plus en plus. Ils étaient là depuis un instant, mornes, préoccupés, les joues sillonnées par des larmes intermittentes, quand l'abbé Courbezon, se levant, fit de la main un geste à ses confrères. Les trois ecclésiastiques '^ groupèrent autour de lui.

(f Si nous priions ! dit le desservant de Saint-Xist ; la prière en commun est agréable à Dieu, il aura peut-être pitié de nous. »

Les curés de Bédarieux, de Boussagues, de Graissessac, sans, répondre, tombèrent à genoux, et l'abbé Courbezon récita le Miserere mei. Ce psaume était à peine terminé, que la porte de la chambre à coucher s'ouvrit brusquement. Les quatre prêtres, comme s'ils avaient cru à l'arrivée de quelque messager divin envoyé pour relever le moribond, se retournèrent vivement.

« Messieurs, dit la servante, le dîner est sur la table.

— Nous n'avons pas faim, répondit l'abbé Courbezon.

— Mais M. le curé se fâchera si vous ne mangez pas, vous le savez bien.

— « Nous n'avons pas faim ! » répliquèrent-ils tous à la fois.

Au bruit que fit la domestique en refermant la porte, l'abbé Ferrand ouvrit les yeux. Un moment, comme s'il avait oublié les scènes de la matinée, il regarda ses con* frères avec étonnement Mais ses idées, interrompues par un sommeil d'une heure environ, reprirent leur cours dans sa tête, et, tendant ses deux mains à ses amis avec un sourire qu'il s'efforçait de rendre rassurant :

< Je vous ai donné bien de l'inquiétude, n'est-ce pas! 4it-il. — Mais quelle heure est-il donc?

— Une heure et demie, répondit M. Michelin.

— Vous avez dîné, je suppose?

— Oh ! dit l'abbé Gourbezon, nous avons voulu attendre Totre réveil.

— C'est un tort. Et si j'avais dormi jusqu'au soir?

— Eh bien! nous aurions encore attendu, répliqua le vieux desservant. Le sommeil, c'est la santé pour vous.

— Mon bon abbé Gourbezon, murmura le malade ne pouvant s'empêcher d'étreindre le vieux prêtre dans ses faibles bras, mon bon abbé Gourbezon! — Messieurs ajouta-t-il, je vous recommande l'abbé Gourbezon. Ses fautes, vous le savez, vinrent de son excès de zèle: il a trop aimé les pauvres! Veillez sur lui quand je ne serai plus. »

Le vieillard leva sur l'abbé Ferrand ses beaux grands yeux brillants de pleurs, de tendresse, de reconnaissance, et essaya de balbutier quelques mots ; mais ses lèvres tremblantes ne purent articuler que des monosyllabes inintelligibles. Le curé de Gamplong l'embrassa de noureau ; puis, soutenu par le doyen, marcha jusqu'au salon. Il s'assit dans son fauteuil auprès du feu, et, le dîner étant servi, il pressa ses confrères de se mettre à table.

Le repas fut silencieux et triste. Les curés de Bédarieux de Graissessac et de Boussagues prirent bien sur eux de toucher à un plat; mais l'abbé Gourbezon, malgré de violents efforts imposés à son estomac, ne put manger. Il ne savait détacher, ses yeux de l'abbé Ferrand, qui, sa tête pensive appuyée dans les deux mains, semblait absorbé dans quelque méditation profonde. Qui sait, à cette heure suprême, dans quel pays voyageait la pens^.e du grand théologien ! Le vieux desservant, uniquement préoccupé du malade, ne se souvenait plus du but de son voyage. La douleur où le mettait l'idée de la mort prochaine de l'abbé Ferrand ne lui permettait pas de penser à lui-même; il avait oublié jusqu'à sa mère! Désormais, il vivait tout entier dans son ami. Que lui importaient maintenant Prosper Gorbineau et ses menaces! Quand le

curé de Camplong ne vivrait plus, seul au mondes il aurait le courage de tout supporter jusqu'à la fin.'

Depuis le jour où, en pleine conférence cantonale, l'abbé Ferrand, avec cette bonté généreuse qui sied aux grandes intelligences, l'avait relevé du mépris flétrissant de ses confrères, l'abbé Gourbezon s'était senti attaché à lui par les liens les plus intimes de l'âme. Et certes, il n'y avait aucun égoïsme dans l'affection de ce vieillard pour l'illustre théologien 1 Dans la noble conduite de l'abbé Ferrand à son égard, le curé de Saint-Xist avait vu, non le triomphe de ses vertus personnelles divulguées aux yeux de tous, mais un solennel hommage rendu au caractère indélébile du prêtre. Avant tout, l'abbé Gourbezon était prêtre, et toute parole tendant à relever le prêtre dans le monde excitait à la fois en lui des transports de reconnaissance et d'allégresse. Ce n'était ni l'ambition, ni la paresse, ni la misère qui l'avaient jeté dans le sacerdoce, lui ! Il n'y était pas entré violemment, comme celui qui, n'étant pas sûr de lui-même, se hâterait d'étouffer ses irrésolutions sous une décision brusque, irréfléchie, Pierre Gourbezon avait longtemps, dans les solitudes de Castanetle-Haut, écouté la voix intime de son âme, avant de s'abandonner à sa vocation^ mot sublime dont l'Église se sert pour établir une ligne de démarcation entre le service des autels et les diverses conditions humaines. On peut bien à son gré choisir un métier dans le monde, mais Dieu appelle lui-même ceux qu'il s'est réservés pour accomplir son œuvre ici-bas. On ne se fait donc pas prêtre comme on se fait médecin, homme d'État, laboureur; on l'est par une faveur d'en haut.

On peut dire que les abbés Gourbezon et Ferrand étaient nés prêtres. Peut-être même, chose triste à

LES COURBEZON 2o5

avouer! parmi les dix-sept ecclésiastiques du canton, étaient-ils les seuls qu'une impérieuse vocation eût sollicités. Bien différents de l'abbé Montrose, lequel n'avait vu dans le sacerdoce qu'un moyen facile de satisfaire sa convoitise, sa vanité, ils avaient accepté, eux, les redoutables fonctions de prêtre en tremblant et dépouillés de toute préoccupation personnelle. Si, jeunes, ils étaient entrés au séminaire, — l'abbé Ferrand surtout, — la tétc un peu troublée par le vent des ambitions humaines, ils étaient, à coup sûr, descendus de l'autel où l'évêque venait de les sacrer, calmes, purifiés, augustes, résolus aux plus rudes combats contre eux-mêmes, prêts à tout souffrir comme à tout entreprendre pour la cause de Jésus-Christ. Quoique, en recevant l'onction sainte, ils eussent éprouvé des sentiments bien opposés, — l'un avait senti son cœur s'emplir du plus immense amour, l'autre, sa tête rayonner des plus vives lumières, — l'abbé Courbezon et l'abbé Ferrand n'en étaient pas moins les élus de Dieu. Ces deux caractères ne résument-ils pas, en effet, tout l'esprit de l'Église, si admirablement symbolisé dans les apôtres saint Pierre et saint Paul, la bonté et la force, les clefs qui ouvrent la porte du ciel et le glaive qui en défend l'entrée aux impies? Avec l'abbé Courbezon, c'était l'Église dévouée, avant tout, au bonheur des hommes, les consolant, les bénissant, les aimant jusqu'à la mort; avec l'abbé Ferrand, c'était l'Église élevant au-dessus de toutes les têtes le flambeau de la foi, soumettant le monde au despotisme d'une idée, disputant pied à pied le terrain à la raison humaine envahissante, excommuniant les princes, établissant enfin un gouvernement qu'on n'avait pas vu jusqu'alors, le gouvernement universel des âmes.

Les événements de la période révolutionnaire n'avaient en rien modifié la nature exclusivement bonne de l'abbé Courbezon. Occupé à secourir des misères inouïes, il traversa ces temps orageux sans voir les abîmes que la Révolution triomphante creusait, chaque jour, entre la terre et

20b LES COURBEZON

le ciel. Rien de particulier ne le frappa dans cet immense bouleversement de tout le monde matériel et moral. S'il avait entendu des voix dans le tumulte de tout un peuple en fusion, c'étaient les voix de quelques malheureux sous le couperet de la guillotine, et non celles des hommes qui mettaient l'existence de Dieu au scrutin. Plus d'une foi:., traversant la place de l'Esplanade, à Montpellier, il aperçut cette guillotine levant ses bras rouges sur la cohue grouillante de la canaille; mais il ne vit là qu'un chevalet d'une nouvelle forme sur lequel on étendait les nouveaux martyrs, et, se sentant le courage de coucher ses membres sur la planche fatale, il était passé, tête haute, presque avec un air de défi. En un mot, la Révolution avait été pour le reclus de la rue d'Aigrefeuille une persécution comme toutes les persécutions, rien de plus.

L'abbé Ferrand jugea bien autrement les choses. Venu pljs tard, quand le volcan était à peu près éteint et que la lave commençait à se refroidir, il en vit avec consternation les effroyables ravages. La conscience humaine bouleversée de fond en comble, l'individu isolé dans le néant de sa raison et tâtonnant entre le bien et le mal, l'épouvantèrent. Le rideau qu'une politique impie et sanguinaire avait tiré entre la terre et le ciel, l'exaspéra. Donc les hommes avaient exilé Dieu du monde et s'étaient déterminés à vivre sans lui 1 Avant de rien entreprendre, il se demanda avec terreur si on n'en était Das arrivé à cette horrible période au temps, voisme ae la nn de toutes choses, et que saint Jean, dans l'Apocalypse, a peinte sou5 de si sombres couleurs. Cependant, puisant de grandes espérances dans sa foi, il ne voulut pas désespérer. C'est vers cette époque que, s'appliquant à l'étude des institutions politiques nouvelles pour y faire la brèche par où l'Église devait rentrer dans la place, cet homme, d'ailleurs pauvrement doué du côté du cœur, sentit toute sa vie se réfugier dans son cerveau. Ayant trouvé sa voie, il ne quitta plus désormais ses livres. Homme d'État ou général

d'armée, il n'est pas douteux que la violence de son tempérament et ses convictions ne l'eussent poussé à tenter une contre-révolution pour rendre à l'Église son ancienne prépondérance; mais obscur soldat de la milice sacrée, il ne lui restait pour toute arme que sa plume. Aussi, en la montrant à ses confrères, cette plume légère, avait-il l'habitude de leur répéter cette parole de Tacite: « Unam in armis saluteml » 11 se promettait donc d'user de cette épée aux mille tranchants ; mais, comme nous l'avons vu, les forces physiques trahirent ce fougueux apologiste au moment même où il allait porter à la Révolution, par le Traité de la Concupiscence de la chair^ le rude coup qu'il avait mis dix ans à préparer.

Les quatre ecclésiastiques, inquiets de son attitude accablée, venaient de tremper leurs lèvres dans des tasses de café, qu'ils n'avaient vidées qu'à demi, quand le curé de Camplong, relevant la tête par un mouvement roide et brusque, prit de nouveau la parole :

cTout à l'heure, dit-il, je vous recommandais de veiller, après ma mort, sur l'abbé Courbezon, et tous, vous m'avez regardé avec surprise. Votre étonnement m'a touché, il est le plus parfait éloge des grandes vertus de notre respectable ami. Mais vous m'avez mai compris. Certes, loin de moi la pensée que notre confrère de Saint-Xist ait besoin d'un guide quelconque dans la vie ecclésiastique ; il nous en servirait à tous ici! En vous priant de le voir, de l'aider de vos conseils, j'entendais parler, non des choses spirituelles, mais des choses purement matérielles; il ne s'agissait pas de réchauffer un cœur tiède, mais, au contraire, de modérer les élans d'une âme trop ardente au bien. L'abbi Courbezon a poussé la charité jusqu'à en devenir victime. Ne l'avons-nous pas vu, frappé par Monseigneur, obligé de quitter Saint-Chinian et Villecelle pour y avoir fait trop de bien. Je plains et j'envie ses malheurs, mais ils sontpournousunehauteleçon.ïls nousapprennent que tout Echangé autour de nous, que l'Eglise doit étcrneli©-

2o8 LtS COURBEZOW

ment veiller sur elle-même, étant désormais placée au milieu d'un monde ennemi. Autrefois, quand l'esprit religieux animait les masses, un prêtre n'eût jamais pu se compromettre à pratiquer le bien même au-delà de ses ressources. Quel évêque de France, je vous le demande, eût osé in* fliger le moindre blâme à saint Vincent de Paul s'endettant pour ses enfants trouvés ? Il n'en serait pas de même aujourd'hui. L'article de la bulle In cœna Domini excomv muniant ceux qui amènent les ecclésiastiques devant les tribunaux séculiers est depuis longtemps tombé en désuétude. Qu'un prêtre, à l'heure où nous sommes, dans le but le plus charitable d'ailleurs, contracte la moindre dette, s'il ne l'acquitte au jour fixé, il sera cité devant les tribunaux civils, et jugé par les hommes qui condamnent les escrocs et les assassins. Et ce n'est pas tout, les représentants de la justice humaine ne craindront pas de provoquer un scandale ; animés d'un esprit d'opposition imbécile, ils harangueront impertinemment le malheureux et finiront par l'attacher à la colonne du prétoire, comme les Juifs y attachèrent Jésus-Christ, pour se divertir. « Mais, misérables, serait-on tenté de leur crier, s'il s'enfl detta, ce fut pour cacher vos hontes, pour donner du e pain à vos bâtards ! » Mes amis, la Révolution a destitué le prêtre de toute auréole, il tombe sous la loi commune, pour tout dire en un mot, c'est un citoyen!... Evitons ces démêlés honteux avec la justice humaine. Le prêtre qui s'humilie de lui-même vit selon l'esprit de l'Évangile ; mais le prêtre qu'on humilie publiquement perd son prestige et son autorité. Comprend-on que la France , en train de se reconstituer après une complète ruine, n'ait pas senti que le clergé est l'élément organisateur par excellence, puisqu'il est l'élément moral, et que l'abaissement du clergé implique l'affaiblissement du principe constitutif de toute société ? Voici en quels termes le philosophe Bacon a fait la leçon aux princes de la terre* c Les rois, dit-il, sont véritablement inexcusables de ne

a point procurer, à la faveur de leurs armes et de leurs rit chesses, la propagation de la religion chrétienne. »

Après un silence de quelques moments, l'abbé Ferrand reprit :

€ Vous n'ignorez pas mes luttes avec Monseigneur, c% vous savez si je suis homme à le juger trop indulgemment Pourtant je dois être juste envers lui, et si, plus d'une fois, je blâmai devant vous certains actes de son administration, je veux aussi reconnaître devant vous les hautes qualités qui distinguent notre évêque. A mes yeux, il er. a une bien supérieure, c'est l'énergie dans le commandement. Comme le grand Innocent ITI, Mgr Le Kalonec serait capable de prononcer cette parole hautaine : « Nous 9 voulons que, pendant notre vie, le christianisme soit « obéi, respecté. > Notre évêque a traversé la Révolution et l'a comprise. Ayant vu mourir le principe d'autorité en politique avec Louis XVI, il s'est dit que l'Église ne devait pas périr par la faiblesse qui perdit la royauté, et il s'est armé d'une volonté de fer. Dès son arrivée à Montpellier, vous ne l'avez pas oublié, il établit une discipline sévère; aussi n'avons-nous connu, chez nous, aucun des désordres qui n'ont que trop affligé les diocèses voisins. Les prêtres, ici, travaillent, prient, font du bien, car Tœil de l'évêque est sans cesse ouvert sur eux. Cet homme a évidemment sa grandeur! Je veux bien que l'inflexibilité, l'implacabilité de son caractère lui ait fait commettre des fautes, et, tout le premier, j'ai souvent été révolfî de sa dureté. Cependant, en descendant plus profondément dans ses actes, en les scrutant plus attentivement, en let soumettant à une plus minutieuse analyse, ma raison m'a convaincu que Mgr Le Kalonec avait toujours agi dans des vues désintéressées, exclusivement pour le bien de l'Église. — L'abbé Courbezon s'endette à Saint-Chinian, et un marbrier de Béziers dont j'ai oublié le nom...

— Prosper Corbineau, murmura le curé de Saint-Xist

— Et Prosper Corbineau le menace des tribunaux. Que

fait Monseigneur? Se refusant à reconnaître la charité sî louable de l'abbé Courbezon, et préoccupé seulement de la déconsidération que devait jeter sur le clergé îa condamnation pour dettes d'un curé de canton, il avertit d'abord le doyen de Saint-Chinian, puis il révoque le des- ■jervant de Villecelle. Remarquez ici. chers confrères, que le renvoi d'un prêtre de sa paroisse n'implique pas toujours un blâme à sa moralité. En retranchant l'abbé Courbezon du service actif de l'Église, Monseigneur se garda bien de l'interdire, ce qu'il n'eût pas manqué de laire pour un prêtre prévaricateur. Il lui laissa tous les droits conférés par l'ordination, preuve manifeste qu'il ne s'en prenait pas à son caractère sacerdotal, mais seulement à sa conduite dans les affaires matérielles de la vie, non pas au prêtre en un mot, mais à l'administrateur de paroisse. Je sais que Monseigneur eût pu se montrer moins sévère; mais outre qu'il agissait sous l'impulsion d'une idée, — une idée est toujours implacable, — il faut se souvenir que notre évêque est Breton, et qu'il manque de cette souplesse de caractère, privilège exclusif des populations méridionales. Mgr Le Kalcn^c réunit au plus haut point toutes les qualités qui, depuis plusieurs siècles, font du Midi l'esclave très humble du Nord. Il est roide, froid, sec, méthodique, il est même brutal quelquefois, et c'est, je vous l'assure, une grande force pour gouverner. Savez-vous ce qu'il me répondit, quand, pressé par la sœur Sainte-Marie, de l' Hôpital-Général, j'allai le supplier de •éintégrer notre ami dans ses fonctions ? « Monsieur t l'abbé, me dit-il, je fais le plus grand cas des vertus de t M. Courbezon, mais il faut plus que des vertus aujour- \ d'hui pour servir utilement l'Église; il faut avoir le seni timent de la situation où la Révolution a placé le prêtre, « et s'appliquer à relever son caractère aux yeux de tous, fl au lieu de l'exposer aux rires et aux avanies de la foule i par des dévouements inconsidérés. Les bienfaits à ou- « trance sont un excès que, dans notre situation précaire.

T.ES COIIRHKZON 2 I I

4 nous ne pouvons, nous ne devons point nous permettre. « Tout est grave dans notre vie, monsieur, et, espionnés < comme nous le sommes par tous les yeux, je ne puis € pardonner à M. Courbezon d'avoir exposé mon clergé à « rougir devant la justice humaine... »

Épuisé, le curé de Gamplong se tut. Les abbés Michelin, Saiinas et Laurent le supplièrent de prendre du repos. L'abbé Courbezon, seul, assis auprès du grand théologien, resta la tête inclinée, immobile, sans parole. Hélas! le pauvre homme, il était écrasé. Le nom fatal de Prosper Corbineau, qui était venu sur les lèvres de l'abbé Ferrand, lui avait remis dans l'esprit son horrible situation actuelle, et la pensée qu'après douze ans d'épreuves, il se retrouvait exactement aujourd'hui, par le fait des mêmes imprudences, dans les mêmes embarras qu'à Saint-Ghinian et à Villecelle, lui remplissait l'âme de terreur. Etait-il possible, s'il ne payait pas le marbrier, qu'il fût à la veille, comme on venait de le lui démontrer, d'avilir son caractère sacré de prêtre, de compromettre l'Église?... Oh! il payerait, dût-il prier ses confrères à genoux! Plein de cette idée que Monseigneur, pour protéger le corps ecclésiastique éternellement menacé par ses entreprises, allait de nouveau lancer les foudres épiscopales, lui reprendre sa paroisse, le rendre à sa soupente de la rue d' Aigrefeuille, où sa mère, cette fois, mourrait évidemment de chagrin, il se leva prêt à tout, à implorer, à conjurer ses confrères de lui prêter de l'argent. Mais l'effort qu'il s'était imposé avait été trop violent sans doute, car, une fois debout, il se mit à trembler de tous ses membres, ses paupières gonflées laissèrent échapper de grosses larmes, et il De sut articuler un mot.

c Mon ami, s'empressa de dire l'abbé Ferrand, qui crut voir dans les pleurs du vieillard un blâme infligé à ses paroles impitoyables, pardonnez-moi, je viens de vous faire du mal, ohl pardonnez-moi! Emporté par la logique, j'ai pu juger trop sévèrement votre passé ; mais, vous le

savez, personne plus que moi n'apprécie le noble mobile des actions de toute votre vie et n'admire votre caractère tout à fait digne des premiers temps de l'Église.

— Hélas! balbutia le vieux desservant, je suis bien coupable! Vous avez raison, ma charité était un crime, je le comprends maintenant, et je bénis la main qui m'a frappé.,.. Cependant l'argent de M^^^ de Servies.... »

Les sanglots lui brisèrent la voix.

« Mon ami, Monseigneur, je vous le jure, ne douta jamais que cet argent n'eût été dépensé en bonnes œuvres »

Puis l'abbé Ferrand, se levant :

« Messieurs, dit-il d'une voix solennelle, moi, je m'en vais, mais je vous le dis en vérité, je laisse parmi vous un saint 1 »

Et il tomba dans les bras du vieux prêtre.

Les curés de Bédarieux, de Boussagues, de Graissessac^ qui connaissaient maintenant le desservant de Saint-Xist, plièrent le genou par un mouvement unanime, prirent la main de l'abbé Courbezon et la baisèrent avec respect. Lui, cependant, n'eut l'air de rien entendre à cette scène. L'esprit uniquement occupé du mandat de Prosper Corbineau, il ne vit point la vénération dont il était l'objet. Seulement, ne se sentant pas la force de mettre à nu sa situation, il se rasait : peut-être, en gagnant du temps, lui viendrait-il plus de courage.

L'abbé Ferrand reprit tout à coup :

c Comme je l'ai démontré, dit-il, dans le troisième livre du Traité^ c'est par la vigueur de sa discipline que rÉglise se sauvera elle-même et reprendra dans Je monde la place d'où nos fautes, plutôt que la Révolution, l'ont fait déchoir. Or, parmi les lois disciplinaires, il en est une fondamentale, c'est l'obéissance à nos supérieurs hiérarchiques. De quel poids pèserons-nous sur le monde si la révolte règne parmi nous? D'ailleurs, qu'a de si pénible l'obéissance pour des chréû*»*^ N'avons-nous pas juré à

notre -evéque d'être dans ses mains des instruments maniables ? Croyez-vous qu'il nous eût ordonnés prêtres sans cette promesse formelle de soumission absolue? Eh bieni si nous résistons à son autorité, que devient le serment, chose encore sacrée parmi les hommes? Sans doute Monseigneur n'est pas sans avoir quelques travers. Mais que nous importent les travers de notre évêque, si les actes de son administration, empreints d'un grand caractère d'autorité, de rigorisme, de puissance, font l'Eglise forte et respectée? Grégoire VII et Innocent III n'ont pas précisément laissé derrière eux les traces de vertus éclatantes ; néanmoins il serait insensé de méconnaître l'œuvre immense de ces grands organisateurs du clergé en corps politique et religieux. Ces deux pontifes ont fondé dans l'Église la discipline, sans laquelle Dieu n'eût pas permis qu'elle vécût ; ils ont créé l'unité catholique! Obéissons donc à notre évêque, soyons dans sa main, selon l'expression du grand Hildebrand, « comme un bâton dans la main du voyageur, » et s'il arrivait jamais qu'il fût indigne du pouvoir qu'il exerce sur nous, plions de même sous ses ordres, non alors pour sa personne, mais pour l'idée divine d'autorité qu'il représente.

«< Dans ces derniers temps, nous avons été témoins d'un grand spectacle. Il y a trois ans, l'Europe se levait tout entière contre un seul homme, et nous entendions la chute immense de l'Empire. Pensez-vous que Napoléon fût tombé si ses soldats avaient continué à croire à son infaillibilité? Non. L'Empereur serait encore aux Tuileries si Murât, Davoust, Marmont, Ney, Soult et les autres, au lieu de discuter les ordres de l'homme de génie qui les avait ramassés dans la boue de la Révolution pour les faire à son gré ducs, princes, rois, se fussent contentés d'obéir. Je veux bien que la campagne de 1812 fût une faute énorme; mais une fois dans les steppes de la Russie, ce n'était guère le moment, quand les soldats supportaient toutes les tortures du froid et de la faim avec un héroïsmf

»I4 l'ES COURBEZON

dont on ne trouve d'exemple que chez nos martyrs, de blâmer ouvertement l'Empereur, de se révolter contre lui, de dépouiller publiquement le dieu de tout prestige. Outre qu'il y a de la lâcheté à trapper un prince dans le malheur, en agissant ainsi, les généraux enlevaient aux troupes leur dernier espoir, leur dernière foi dans le génie de Napoléon. Aussi l'Empereur eut beau renouveler, à Lutzen, à Leipsick, à Montmirail, les prodiges de Marengo et d'Austerlitz, les soldats, croyant qu'il pouvait être vaincu, et les généraux ne considérant plus la moindre de ses paroles comme un oracle, il succomba sous le doute. H était vaincu dans l'esprit de son état-major avant d'être vaincu dans les conseils de l'Europe. On dirait que cet homme extraordinaire ne revint de l'île d'Elbe que pour faire à son Empire des funérailles dignes de sa grandeur : Waterloo fut le vaste cimetière où il voulut coucher sa garde, avant de descendre lui-même dans sa tombe de Sainte-Hélène.

« Ainsi périrait l'Église, — dans cette partie du monde du moins, car l'Église, éternelle comme Dieu dont elle est la fille, morte en Europe, se relèverait en Asie avec un clergé nouveau, — si l'autorité du Souverain Pontife, des évêques cessait un instant d'être obéie. Quoi ! Bonaparte, dont l'ambition après tout était mesquine, la bornant à convoiter quelques millions de sujets de plus à la France, s'est brisé à la première résistance qu'a rencontrée sa volonté, et nous résisterions à nos chefs, nous qui marchons à la conquête universelle des âmes 1 Le moment ne fut jamais plus grave, songez-y, chers confrères. Les barbares sont de nouveau aux portes de Rome ; et, cette fois, ils ne s'ap* pellent plus les Huns, les Vandales, peuples violents et brutaux mais purs, que le christianisme naissant subjugua et parmi lesquels il choisit ses apôtres. Rome est assiégée aujourd'hui par des hommes qui, ayant bru à tout, ne veulent plus croire à rien, dont l'âme fatiguée, énervée, blasée, aspire à la néjiation de toutes choses comme au repos de

U mort. Ouand Jésus-Christ vint renouveler la tare du mcnde, le corps humain, épuisé par toutes les impudicités du paganisme, se mourait ; hélas! c'est l'âme humaine qui se meurt aujourd'hui ! »

L'abbé Ferrand s'était interrompu plusieurs tois en pro- Qonçant ces dernières paroles; mais, après ce cri désespéré : • r âme humaine se meurt! » soit qu'il n'eût plus rien à ajouter, soit qu'il craignît de décourager ses confrères par un tableau trop sombre de la situation où se trouvait placée l'Église, il se tut brusquement. Du reste, il était à bout de forces, ca»- il demanda à être recouché.

Le curé de Camplong ne put dormir; la fièvre, qui le tenait depuis le matin, exaspérée par la trop grande animation de son discours, avait redoublé. Son visage semblait avoir revêtu un caractère de dévastation plus lugubre. Le front et le bas de la face, exsangues, présentaient çà et là de grosses taches terreuses, tandis que, par un étrange contraste, les joues et le haut des pommettes surtout se montraient injectés de sang. Les lèvres, bleuies, offraient des dépressions sinistres ; le nez, aminci, s'affidssait visiblement sur lui-même; l'œil, vitreux, éraillé, à demi éteint sous une paupière trop lourde, restait fixe et froid au fond d'une orbite creuse et noire; les mains paresseuses et flasques, étendaient sur le drap blanc leurs longs doigts décharnés, déjà immobilisés par le froid de la mort. Évidemment, si l'homme est à la fois un dieu et un ver de terre, comme le proclame Bossuet, on peut dire que le dieu s'en allait à chaque minute de chez l'abbé Ferrand pour laisser le ver de terre régner en maître absolu. Ver dr terre, tu es véritablement le roi qu'on ne détrône jamais.

c Mes amis, murmura le desservant de Camplong d'une voix profondément altérée, il fait déjà nuit, ne vous attardez pas pour moi, je vous en prie, rentrez dans vos pa'^oisses.

— Ne vous mettez pas en peine de nous, dit le doyen,

— Mais voilà cinq heures qui sonnent, il est tard, eL..

%kO LE» COURBEZOM

— Nous ne pouvons vous quitter en ce moment, interrompit l'abbé Courbezon.

— Nous sommes décidés à passer la nuit auprès de vous, interjeta l'abbé Laurent.

— Et vos affaires ? les affaires de vos paroisses ? repr.-t le moribond.

— Toutes nos affaires sont ici présentement, repondit le curé de Boussagues.

— Non, non! répliqua l'abbé Ferrand avec animation, je n'entends pas cela. Si deux d'entre vous veulent rester, j'y consens. Mais l'abbé Courbezon et le doyen, qui ne me savaient pas si malade, sont attendus chez eux; qu'ils s'en aillent, je le veux, je l'exige, je l'ordonne 1 »

Le curé de Bédarieux et le desservant de Saint-Xist, promettant de revenir le lendemain, partirent. Un instant après ils gravissaient tous deux silencieusement la côte roide du Moulin-de-Barthélemy. Arrivés à l' Aire-Raymond, ils se donnèrent une poignée de main, serrée, pleine d'éloquence émue; puis chacun regagna sa paroisse, le doyen par le chemin de Latour, l'abbé Courbezon par la descente du ruisseau de Frangouille.

Ce fut seulement au bas de la côte, au moment de prendre le petit chemin creux du Mas-du-Saule, que le vieux desservant, distrait jusqu'ici de ses propres chagrins içar des préoccupations plus généreuses, retomba tout d'un *oup dans ses amères inquiétudes. Écrasé sous le poids d'une situation implacable, il se sentit à peine le courage de faire un pas dans ce sentier au bout duquel l'attendaient sa mère et sa sœur. Il resta quelques instants immobile, regardant de tous côtés dans la plaine, sans but, comme hébété. Cependant, la nuit s'épaisissant de plus en plus, il se décida à avancer. A l'entrée du ha-

LES COTJRBEZOM ^T?

meau, il rencontra la Courbezonne, Marthe, Sévéraguette et la Cassarotte. Les quatre femmes, silencieuses et tristes, étaient assises sur un tas de gravier au bord du chemin. On eût cru des statues de pierre à leur attitude rigide et muette.

« Ah ! te voilà enfin, Pierre, dit la vieille paysanne de Castanet. Jésus-Maria 1 pourquoi es-tu resté si longtemps ?

— M. Ferrand est malade. »

Jeannot et Marinette, tenant chacun une large tartine de raisiné, descendirent en ce moment le perron d'une maison voisine, et vinrent trottiner, gambader, jacasser autour de l'abbé Courbezon. Mais celui-ci, qui jamais ne s'était montré insensible aux gentillesses des enfants, les dédaigna cette fois. Marchant en avant entre sa mère et sa sœur, il ne se retourna pas même pour voir les frais minois qui lui souriaient. La Cassarotte, dont le cœur de mère savourait délicieusement les caresses données à ses enfants, remarqua la froideur du curé, et, s'adressant à Sévéraguette qui cheminait, seuie, à queN ques pas en arrière :

« Cécile, dit-elle, il faut que M. le curé soit bien malheureux : il n'a pas même embrassé Marinette l

— Je l'ai bien vu, répondit l'orpheline.

— Quand je songe que c'est l'Avocat qui- nous a mis dans cette galère ! Aussi, ce matin, à Sanégra, je n'ai pas eu la langue dans la poche de mon tablier, va!

— Pourquoi, en effet, ne paye-t-il pas les fonds baptismaux, puisqu'il l'avait promis à M. le curé

— Oh ! il donne une jolie raison, ma foi ! une jolie raison il donne, ce grigou !

— Quelle raison donne-t-il?

— Je me garderai bien de te la dire. Ce n'est pas honnête de parler de ces choses-là, vois-tu.... Mais.... si je te le dirai tout de mêii^,... \h\ mais, non, c'est dct bétises....

%lh LES COURBEZON

— Dites-la, Cassarotte, dites-la, je vous en prie !

— Aussi bien, il faut que tu sois prévenue après tout, car l'Avocat pc/urrait bien encore chercher à t'ennuyer de ses babioles.

— Moil

— Oui, toi. Il est fin, sais-tu, Antoine Fumât, il est fini

— Je ne vous entends point.

— Et bi'^n, je m'entends, moi... Suffit!

— Enfin expliquez-vous, si vous voulez que je vous comprenne.

— Oh ! tout ceci, vois-tu, ma mignonne, est simple comme un et un font deux.

— Parlez, je vous en conjure, Cassarotte, parlez, vous me faites mourir.

— Va, je te l'ai chapitré d'importance, cet avaricieux f Avocat l Je lui ai dit comme ça que tu étais trop jeune st trop jolie pour lui, et que, puisqu'il avait dans l'idée de prendre femme, il pouvait s'assoter d'une autre fille que de notre Sévéraguette. Est-ce qu'il te prend pour une paysanne comme nous autres, par exemple, toi qui es une demoiselle bien éduquée ! Il n'aura pas de poule de notre poulailler, ce vieux coq déplumé.

— Il vous a donc dit?....

— Oh ! pour ça, il m'a conté un tas de fariboles qui n'ont pas le- sens commun.... Mais je lui ai tenu la dragée haute, sois tranquille.

— Vous saviez qu'il désirait m'épaïuser ?

— Ah! certes, et depuis longtemps! Avant que la feuille ait remué sur l'arbre, moi je connais d'où vient le vent.

— Mais je ne vois pas en quoi son intention de me prendre pour femme peut l'empêcher d'acquitter le mandat de Piosper Corbineau.

— Ah ! tu ne le vois pas, toi, pauvre innocente ! Eh bienl moi, je le vois, car il m'a tout avoué dans sa colère!... Voici la chose tout uniment... c'est simple comme la croix^,

l . La croix ^ l'alphabet.

LES COURBEZON 2iq

Voici la chose ; écoute bien : il avait promis de payer les fonts baptismaux, croyant que M. le curé allait t'ordonner de l'épouser; mais comme ce bon M. le curé n'a pas voulu tant seulement l'ouvrir la bouche de cette affaire, C9 gratte-sou d^4vocat a gardé son argent. Voilà tout le paquet maintenant.

— Est-ce possible , cela, Cassarotte?

— C'est aussi vrai qu'il y a un bon Dieu au ciel!

— Eh bien! qu'il garde ses écus, Fumât, fît Sévéraguette dont l'œil étincela dans l'ombre, on n'en a pas besoin.... Ne vous chagrinez pas, ma bonne Cassarotte, bientôt M. le curé.... •

Elle hésita.

« Que veux-tu dire, Sévéraguette ? Oh! je t'en pne, parle !

— Je veux dire que Dieu n'abandonne jamais les sien>. f*endant que vous étiez à Sanégra. j'ai... »

Elle s'interrompit encore.

« O malheureuse enfant! tu auras, j'en suis sûr-\ m •« Je l'argent dans le tiroir...

— J'ai seulement...

— Cassarotte! Cassarotte! » cria Tabbé Courbezon s'ar« rêtant au milieu du sentier

La Sanégrole, toute blême, quitta Cécile. t Fumât ne vous a donc point remis l'argent de vos châtaignons ? lui demanda le desservant.

— Non, monsieur le curé ; mais il m'a promis comme ça de descendre aux Récollets dans la vesprée.

— Vous a-t-il dit combien il vous doit, au moins?

— Soixante-deux francs tant seulement, » balbutia la veuve toute honteuse d'apporter un si mince secours.

L'abbé Courbezon se remit en marche vers Samt-Xi.st, toujours entre sa mère et sa sœur.

« Je vous le promets, dit-il, demain j'aurai le courage ttc parier de ma situation à mes confrères.

— Hélas! murmura la Courbezonne, ces naessieurs son?

?.?0 LES COURBEZOIf

notre seul espoir maintenant, car tu m'as dépouillée tout à fait, moi; je n'ai plus rien, rien de rien; je reste nue sur la terre comme un ver 1

— Ma mère, dit l'abbé Courbezon levant un bras ver* le ciel par un geste d'une simplicité solennelle, Dieu nou; voit et nous entend ; ne nous plaignons jamais, mettons notre confiance en lui.

— Notre Père qui êtes aux cieux, articula Marthe joignant les mains sur sa poityine palpitante, sauvez-nous, nous périssons! »

L'abbé murmura ce verset du psalmiste : « Esurientes impJevit bonis et divites dimisit inanes. » Il faisait nuit, quand on arriva aux Récoliets. Le curé ouvrit la porte du presbytère et monta avec sa mère, taniiis que la religieuse s'arrêtait sous le porche, attendant Sévéraguette et la Cassarotte, qui, obligées a cause des enfants de ralentir le pas, étaient restées en arrière. Elles parurent enfin, L'orpheline, déposant Marinette qu'elle portait dans ses bras, embrassa brusquement la sœur de charité, puis fit quelques pas vers Saint-Xist.

« Comment, Cécile, s'écria Marthe courant après elle, vous nous quittez?...

— Je crains que ma tante...

— Votre tante sait que vous êtes avec nous et ne peut être en peine.

— Mais je voudrais...

— Est-ce que vous êtes souffrante encore, ma Cécile ? avouez-le, je vous aime, moi, et vous soignerai bien.

— Non, ma sœur, non, murmura Sévéraguette qui tremblait de tous ses membres.

— Eh bien, alors, adieu ! dit Marthe d'un ton de voix où, sous la résignation, éclatait la plus amère douleur.... Ahi nous allons nous trouver bien seuls ce soir.... Hélas! nous sommes si tristes! »

Et elle serra convulsivement la jeune fiUe dans se5

LnS COc'HDKZON 221

a Oh! je viens avec vous! je viens, ma sœur Marthe! » i'écria Sévéraguctte bouleversée par cette étreinte ardente, désespérée, et se sentant tous les courages.

En montant le grand escalier du pr'^sbytère, elle;> rencontrèrent Fumât.

« Bonsoir, Cécile et la compagnie! »> dit le Sanégrol.

Sévéraguctte s'arrêta sur les marches et regarda l'Avocat avec mépris.

c Est-ce pour faire encore du chagrin à M. le curé que vous venez ici, Fumât? lui demanda-t-elle d'un ton de reproche.

— Du chagrin à ce bon M. le curé que j'aime tant !... Jésus-Seigneur! mais vous n'y pensez pas, Cécile.

— Sachez, Fumât, qu'on peut se passer de vous aux Récollets.

— Mais j'apportais de l'argent...

— De l'argent! murmura Marthe avec un tressaillement de tout son être.

— On n'a pas besoin de votre argent, et vous pouvez vous en retourner à Sanégra, » reprit sèchement l'orpheline.

Et, prenant le bras de la sœur de charité, elle l'entraîna toute consternée dans la cuisine du presbytère. Le Sanégrol s'y glissa derrière elles.

€ Ah! vous voilà, Fumât! dit le curé se levant du siège où il s'était laissé tomber à côté de sa mère.

— Comme vous voyez-, monsieur le curé; je suis des» cendu pour vous remettre cet argent.

— Les soixante-deux francs de la Cassarotte, n'est-ce pas?

— Oh! cela et autre chose avec, monsieur le curé, si vous le permettez, d

La Courbezonne dressa la tête et fixa les yeux sur l'Avocat avec inquiétude.

< Que voulez- vous dire? demanda le desservant surpris.

— Dieu me sauve! cette année les châtaîgnons ne se sont pas mal vendus, et je suis content. Pour lors, je ne vois pas pourquoi je ne ferais pas comme ça un sacrifice... Notre église, malgré tous les dons de Sévcraguette, est encore bien pauvre, bien nue.... D'ailleurs, pour dire vérité, les fonts de Prosper Corbineau sont jolis, ils me plaisent, et sept cents francs ne seront pas la mort d'un homme comme Fumât, qui possède pour plus de quarante mille francs de bon bien au soleil, sans compter le magot de la Fumade. »

Il s'interrompit pour lancer un regard à Cécile.

« Oh! je puis les payer, allez, ces fonts! Je ne suis pas embarrassé, moi! j'ai les reins forts, moi! j'ai du foin dans les bottes, moi! Tenez, voyez si on en manque de ces rondelles qui font chanter les aveugles! Monsieur le cure n'a qu'à dire un mot, — il sait bien à qui, — et tout cela lui appartient. »

Espérant peut-être que l'or fascinerait l'abbé Courbezon comme, en plein midi, à la Place-aux-Hcrbes de Bédarieux, il avait fasciné Mécanne, le paysan madré vida sur la table ses deux poches littéralement pleines de pièces de vingt et de quarante francs. L'émotion fut on ne peut plus vive parmi les assistants. Marthe, croyant tout sauvé, sourit à Fumât, et la Courbezonne courut vers la table, l'œil enflammé de désir, la bouche béante, les bras tendus.

Cependant, le vieux desservant, pâle et le front inondé de sueur, restait debout auprès de sa chaise, pétrifié. Son âme était en proie à une lutte poignante. Allait-il iccepter l'argent de cet homm2 et abaisser son caractère de prêtre, ou bien exposerait-il sa vie, celle de sa mère, l'honneur du clergé r* Cet instant d'incertitude fut atroce. Enfîn^ il s'avança v«rs la table, et, comme le Sanégrol comptait les sept cents francs du marbrier avec une précipitation convulsive, lui, par un geste de dédain superbe, renversa \a pile de louis.

un COURBEZON 223

« Fumât, dit-il, prenant trois pièces de vingt francs dans la main, si vous avez quarante sous à me donner, cela fera soixante- deux francs, et vous ne nous devrez rien ! »

Le Sanégrol, hébété, regarda fixement le curé.

« Quarante sous f balbutia-t-il, quarante-sous! Vous ne voulez donc pas que je paye les fonts baptismaux? •

Marthe, ne pouvant s'expliquer le refus de son frère, ouvrit de grands yeux pleins d'étonnement, et fut sur le point de le presser d'accepter l'argent de l'Avocat; mais Tair à la fois triste et solennel de l'abbé lui imposa; elle se tut. Quant à la Courbezonne, muette aussi de surprise, elle était retombée sur sa chaise et s'y tenait doublée sur elle-même, dans une attitude d'indescriptible accablement. La Cassarotte et Cécile, en un coin de la vaste pièce assombrie, se dressaient silencieuses et blanches co-ume des statues. Les enfants eux-mêmes, saisis par la gra ideur de cette scène, avaient cessé leurs amusements, et s'étaient assis sur le oerron du foyer, boudeurs, ennuyés, inquiets.

Cependant l'abbé Courbezon, debout devant Fumât qui cherchait dans toutes ses poches de l'argent, et n'y trouvait que de l'or, attendait patiemment les quarante sous, complément de la somme due à la Cassarotte. Enfin, une Mièce de deux francs brilla dans les doigts du Sanégrol ; il (a remit au curé, lequel entra dans sa chambre pour la dépo.;:r, avec les trois louis, dans le tiroir de sa table. A ;et instant, la Cassarotte et Sévéraguette, comme atteinteî par une commotion électrique, sortirent de leur immobilité. Toutes deux, la tête perdue, ne sachant où se réfugier, — tout allait être infailliblement découvert, — se dirigèrent instinctivement vers la porte. Mais un cri de l'abbé Courbezon les cloua tremblantes et blêmes sur le seuil. La Courbezonne et Marthe, alarmées, se précipitèrent vers la chambre et trouvèrent l'abbé les mains enfoncées dans le tirnir de la table regorgeant d'écus.

f O mon Dieu! soyez béni! » s'écrièrent â la fois la mère et la sœur du vieillard, âmes pleine de simplesse.

Le curé, honteux d'être surpris les mains sur un argent • qu'il ne savait d'où venu, les retira vivement.

« Ma mère, demanda-t-il haletant d'une joie intime qu'il cherchait en vain à dominer, est-ce vous qui avei mis cet argent dans le tiroir?

— Non, mon enfant, non, c'est le bon Dieu!

— Est-ce toi, Marthe ?

^^iv — Non, mon frère. Dieu a voulu nous sauver!

— Dieu fait des miracles pour ses saints, non pour de misérables pécheurs comme nous, dit l'abbé d'une voix profonde. — Cassarotte! s'écria-t-il, Cassarottel »

La pauvre veuve parut.

f D'où est venu cet argent ? s'informa-til sévèrement.

— Je je croyais Cécile •

Elle éclata en sanglots.

« Je comprends,» murmura l'abbé.

11 saisit le sachet où le matin il avait serré ses cent qualante-cinq francs, et, sans songer à en retirer cette somme, y entassa à belles poignées les mille francs de l'orpheline.

« Appelez Sévéraguette, » dit-il, quand il eut lié le sac.

La jeune fille, blanche comme les ruches de sa coiffe de mousseline, marchant avec peine, à son tour entra dans la chambre.

« Cécile Sévérac, lui dit le vieux desservant, voici de l'argent que vous avez apparemment oublié dans le tiroir de cette table qui vous appartient, je vous prie de l'emporter chez vous. »

Atterrée par ces simples paroles, où éclataient toute la dignité, toute la noblesse, toute la grandeur du caractère de l'abbé Courbezon, Sévéraguette prit le sac qu'on lui tendait, et resta un moment interdite, stupide. Elle revinf pourtant à elle-même, et, n'osant rien tenter contre le curé, dont la physionomie froide, rigide, l'effrayait, elle tomba aux genoux de la Courbezonne et de Marthe.

c Ma mère, dit-elle les yeux ruisselants de larmes, et vous, ma sœur, car vous êtes maintenant toute ma famille, aidez-moi à fléchir M. le curé. Ohl je vous en conjure, faites-lui accepter cet argent. Si Fumât ne paye pas les fonts baptismaux, comme il s'y était engagé, c'est parce que M. le curé n'a pas voulu me dire de l'épouser... Fumât n'agit pas en honnête homme; aus.si, qu'il m'entende bien : je ne serai jamais sa femme, jamais!... Monsieur le curé, ajouta-t-elle, se retournant vers le vieux desservant, monsieur le curé, pourquoi refu seriez-^» ous mon argent? Ne suis- je pas libre d'en faire ce que je veux? N'est-il pas à moi, à moi seule? Puisque j'ai acheté des candélabres ^t des ornements, je puis bien acheter des fonts baptismaux !... Non, non, continua-t-elle avec plus d'énergie, personne ne m'empêchera de dépenser mon argent comme je l'entends, et jamais je ne consentirai à reprendre ces mille francs ! Je veux que cette somme sott employée à acquitter le mandat de Prosper Corbineau, qui est peut-être en route pour Saint-Xist, et je suis sûre, tionsieur le curé, que vous ne saurez refuser cette grâce à votre mère et à votre sœur qui m'aiment. »

Et, saisissant de ses deux mains la Courbezonne et Marthe, elle les traîna avec elle aux pieds du vieillard.

€ Pierre 1 balbutia la paysanne de Castanet, Pierre !

— Mon frère 1 murmura la sœur de charité.

— Sévéraguette, dit le curé, élevant par un mouvement d'une largeur idéale ses bras tremblants d'émotion sur la tête de l'orpheline, que Dieu vous bénisse comme je vous bénis, et qu'il vous rende, un jour, dans le ciel, ce que vous faites aujourd'hui pour nous! »

L'abbé Gourbezon, avec une insouciante simplicité, reprit le sac et le jeta dans le tiroir.

Tout le monde rentra dans la cuisine; mais quand la Courbezonne et Marthe, le cœur débordant de reconnaissance, cherchèrent Cécile pour la remercier, au heu de la jeune fille, leurs yeux ne rencontrèrent que Fumât,

dont le visage sombre, l'attitude sinistre, leur communiquèrent un frisson d'épouvante au milieu de leur brusque |oie.

Sortie des Récollets dans un état d'inexprimable agitation, Sévéraguette s'arrêta sous les frênes qui longent le ruisseau de Pierre-Brune. Bouleversée comme elle l'était, et le visage encore tout imprégné de larmes, elle n'osait rentrer chez elle. Elle redoutait le petit œil perçant de sa tante, toujours ouvert pour scruter ses moindres actions. Que ne dirait pas, en effet, la Pancole si elle venait k soupçonner seulement la scène de la cure ? à quelles fureurs ne pouvait-elle pas se laisser emporter ? Déterminée à tout lui cacher, Cécile s'assit sur l'herbe au bord de l'eau, attendant patiemment que le calme revînt à son âme et la placidité à ses traits tout convulsés par de terribles émoîions.

Il faisait une nuit admirable, une de ces nuits sereines et douces, avant-courrières clémentes des nuits de printemps. L'air n'avait plus l'âpreté mordante, la sécheresse rude de l'hiver ; il était déjà tiède, comme amolli par les émanations de toute la nature végétale en travail. Certainement jamais Sévéraguette n'avait senti une brise plus suave lui caresser le front et les lèvres. Aussi cette jeune fille, dont l'âme déhcate pouvait savourer les plus délicieuses sensations de la vie, s'abandonna-t-elle tout entière au charme enivrant de cette belle nuit. En vain le chemin de Bédarieux à Lodève, qui se dessinait à Thorizon dans la lumière pâle du ciel, comme un large ruban moiré çà et là par l'ombre tremblante des arbres, se dépeupla ; en vain les sentiers de Saint-Xist, du Mas-de-Saule, de Sanégra, perdus dans la demi-obscurité des oliviers et des sauleSj devinrent absolument déserts, l'orpheline ne parut point s'en préoccuper. Penchée sur le ruisseau, dont l'onde

LES COURBEZON 27 f

claire et brillante sous la lune reflétait l'ovale pur de son

visage, elle se berçait de mille rêves. Dans le silence solennel qui l'enveloppait, l'avenirlui apparaissait rayonnant, splendide ! Elle repassait en elle-même, avec d'indicibles tressaillements, ses longs entretiens avec la sœur Marthe, et enviait le bonheur de cette pauvre fille de charité. Oh î c^uand sa vie, à elle, deviendrait-elle plus méritante! Cependant le pressentiment qu'elle en finirait bientôt avec de ridicules obstacles l'agitait et la consolait à la fois. Ayant eu l'audace de sauver M. le curé malgré lui-même, il lui semblait qu'elle serait maintenant capable de tous les hcroïsmes. Non, sa tante ne l'empêcherait plus de réaliser ses projets. D'ailleurs il lui restait un moyen infaillible de rendre la Pancole docile à ses volontés : ne pouvait-elle pas lui léguer son bien ?

A ridée que désormais elle était libre, que personne n'essayerait plus de la retenir, Sévéraguette se leva, et, transportée par une sorte d'enthousiasme naïf, tomba à genoux pour prier. Elle eût bien voulu trouver sur ses lèvres des paroles en harmonie complète avec ses sentiments, mais elle ne put que fondre en larmes et balbutier à plusieurs reprises :

€ Mon Dieu ! mon Dieu 1... •

Enfin, résolue à tout tenter pours'affranchirdu joug a(a!:ablant d'une vie inutile, elle descendit les marges gazon nées du ruisseau, gagnant Saint-Xist d'un pas ferme et décidé.

Le ruisseau de Pierre^Brune, ainsi nommé des gros quartiers de granit noir veiné de rouge qui obstruent son passage un peu au-dessus des ruines du château, est un courant d'eau lort mince qui , du haut de la montagne pelée de Sanégra où il prend sa source, se précipite en cascade vers la plaine de Véreille, et va se jeter dans la rivière d'Orb par d'innombrables détours. Il décrit ses méandres les plus paresseux, les plus bizarres, entre les Récollcts et Saint-Xist. Sévéraguette suivit les sinuosités capricieuses du ruisseau jusqu'à son potager, situé pour

l'arrosage à quelques pas du courant. Arrivée là, elle oumt la porte à claire-voie, et s'aventura à travers l'unique allée du vaste jardin immobile et dormant. Mais elle l'avait à peine à moitié parcourue, que, jetant distraitement un regard vers sa maison, Coquettement assise au fond du potager au milieu des arbres fruitiers, elle remarqua, sur la façade envisageant le nord, une fenêtre éclairée. Justement ce côté du bâtiment, pris en biais par la lune, se trouvait plongé dans l'obscurité la plus noire, ce qui décuplait l'intensité lumineuse de cette fenêtre. Tout à coup deu^ ombres glissèrent sur les rideaux. Stupéfaite, Cécile s'arrêta. Elle ne pouvait supposer que sa tante fût encore debout : il était si tard ! Néanmoins, à sa surprise se mêla un vif sentiment de méliance, quand, après avoir compté les fenêtres de la façade nord, elle fut amenée à constater que celle où brillait la lumière était précisément la fenêtre de sa chambre. Qui donc avait osé pénétrer dans cette petite pièce, où était morte sa mère, qu'elle avait toujours considérée comme une sorte de sanctuaire inviolable ? Elle gravit le perron à pas muets, et ouvrit la porte de la maison san^ bruit. La cuisine était déserte ! Haletante, elle monta dans sa chambre : une lampe de cuivre accrochée à un clou était en train de s'éteindre, illuminant les objets d'une lueur intermittente, blafarde, fantastique ; mais personne ! Sévéraguette promena un regard autour d'elle et fut réellement abasourdie par le désordre où se trouvaient toutes choses. De quelles scènes étranges et terribles sa chambre avait-elle été le théâtre ? Deux de ses chaises gisaient suc le plancher, l'une d'elles effondrée complètement, et soc secrétaire, forcé, mis au pillage, laissait couler de toutes parts les liasses de papier dont il était httéralement larci Contrats de vente, lettres de change, billets, chassés par le vent , voltigeaient gaiement à travers la pièce bouleversée de fond en comble. Frappée d'une idée horrible à la vue de la lampe, qu'elle reconnut pour être celle de sa tante, et d'un couteau traînant à terre, qu'elk avait vu dans les

LES COURBEZON 22q

mains de Justin Pancol le jour où elle lui avait scn-i â dîner, sans refermer le secrétaire, sans ramasser aucun des papiers épars sur le plancher, elle se précipita dans l'escalier, courant vers la chambre de sa tante, indignée, furieuse, hors d'elle-même. Mais elle trouva la chambre vide.

« Oh ! la malheureuse, murmura Cécile, puisse-t-elle ne plus revenir ! Fumât avait raison, j'ai des voleurs dans ma famille !... t

Toute hontevse, elle se couvrit le visage de ses mains, et tomba accablée au bord du lit de la Boussagole.

Tandis que Cécile, à laquelle était revenu le courage de $a nouvelle situation, recueillait soigneusement, un à un, Its papiers dispersés dans sa chambre, deux individus, sortis de la maison de l'orpheline par la petite porte de la basse-cour, fuyaient à travers champs, rapides et silencieux. Ils errèrent quelques minutes, égarés, inquiets, se retournant de temps à autre vers Saint-Xist, craignant d'être poursuivis, et se blottirent enfin, tout haletants, dans l'ombre noire projetée par la haute muraille du cimetière, à quelques pas des Récollets.

< Eh bien ! merci de moi, Pancole, tu m'embarques dans de fameuses affaires, tu peux t'en vanter, par exemple l murmura Justin avec un accent de rage concentrée.

— Est-ce que je devinais, moi, que cette pécore de fille reviendrait sitôt de cher ZZT. curé ? répondit aigrement la Boussagole.

— Enfin, voilà : nous avons mis tout sens dessus dessous par là-bas, nous avons même enfoncé le secrétaire, et nous sommes aussi rats après qu'avant !... Ils sont ma foi jolis, les louis d'or que tu m'avais promis ! Tu me marmottais comme ça : — « Fouille ! fouille !» — Tu vois, pas un rouge liard... Tu t'y entends bien. Dieu me damne! à dépister le magot de la petite...

— Vas-tu me jeter toute la charge sur le dos, parce quf nous n'avons pas réussi? s'écria la Pancole dressant dans l'ombre sa vieille tête à profil sinistre et menaçant.

— ■ Pardi, oui, plains-toi ! m'est avis que je voudrais bien voir cela, moi !

— Je n'aurais peut-être pas raison de me plaindre? Jésus-Maria ! tu me rends si heureuse, en vérité !... Enfin l'Avocat va nous exproprier, et ce sera la fin des fins pour ie coup, cette fois.

— Tiens, Pancole, si tu m'en crois, tu retiendras ta langue en paix, et tu t'assiéras là tranquillement ! articula la voix rauque du Sanglier, dont l'irritation provoquée par ses espérances trompées arrivait au paroxysme.

— Et s'il me plaît à moi de jacasser comme ça, qui me fermera le bec ? dit la Boussagole avec un geste d'audacieuse révolte.

— Moi, Dieu me damne ! moi ! s'écria Pancol bondissant vers sa mère, la saisissant rudement à l'épaule, et la précipitant sur un tas de pierres à ses pieds.

— Ah ! brigand, voleur, râla la vieille, tu m'as tuée ! » Et, s'enroulant comme un reptile autour des jambes de

Justin, elle lui enfonça dans le mollet ses vieilles dents longues et aiguës. Le Sanglier, blessé, grogna sourdement. Puis, par un mouvement d'une extrême rapidité, il posa sa lourde main sur la tête de sa mère, dont les cheveux blancs dénoués cachèrent le cou de grue, décharné, hideux à voir, et la relança violemment contre les pierres anguleuses, où cette fois elle resta couchée tout de son long. Cette lutte effroyable terminée, Justin, calme, alla se rasseoir à la place qu'il avait quittée sous le mur du cimetière. Il était là depuis un quart d'heure, absolument paisible, ne songeant pas même à sa mère peut-être morte, respirant à pleines narines, comme un animal harassé, l'air humide de la nuit , lorsque la Pancole releva soudainement la tête.

« Tu vois bien, la mère, que tu n'es pas encore morte, puisque tu te ramasses ! Tu reviendras de celle-ci.... Il taut bien que tu assistes à notre déconfiture, pardi 1

— Ah ! canaille, fripon 1 bredouilla la Boussagole rc«

LES COJRBEZON 33 1

dressant péniblement son buste sec et rigide; cette fois, tu ne t'en tireras pas les chausses nettes. Il y a des gendarmes à Hédarieux, et demain ils dévaleront par ici avec des menottes, je t'en donne ma parole d'honnête femme.

— Dieu me damne ! je te conseille, en effet, de me dénoncer !

— Oui, oui, méchante gale, tu iras manger des fèves avec les galériens ! Sois tranquille, il y a du pain cuit pour toi, là-bas, au séminaire de Toulon.

— Pour lors, nous partirons de compagnie, dit le Sanglier avec un rire féroce, car, si je sais le métier de voleur, c'est toi qui me l'as appris, entends-tu, la Boussagole? »

Il y eut de part et d'autre un long moment de silence. Enfin, la Pancole,avec des efforts inouïs, réussit à se mette; sur pied, et revint cahin-caha se tapir auprès de Justin Là, soit douleur réelle occasionnée par ses contusions, soi: désespoir de se trouver dans une situation sans issue, — Cécile, rentrée dans sa chambre, devait avoir tout compris, — cette vieille femme, dure aux autres et à elle-même jusqu'à la cruauté, laissa glisser de sa main une pierre qu'elle avait ramassée furtivement, dans le but d'en frapper son enfant, et éclata soudainement en sanglots. Justin, plus étonné qu'ému, — il n'avait jamais entendu pleurer sa mère, — se retourna brusquement vers elle.

€ Allons, voyons, lui dit-il d'un ton presque affectueux» ne nous chamaillons pas ainsi, Pancole. Difîéremment, toutes nos disputes ne nous mettront pas dans des draps plus propres.

— Va, va, tu peux bien te sortir d'affaire comme tu voudras ! Pour moi, je me retire de la farce, soupirat-elle, arrivée au dernier degré du découragement.

— Ah ! c'est comme ça 1 ah ! tu m'abandonnes, après m'avoir soufflé le diable dans le corps! Eh bien! sois tranquille, je n'ai pas besoin de toi pour faire la besogne : j'ai les bras longs et forts comme des branches.... 11 arrivera

certainement des malheurs par ici ; mais j'en ai assez de tout ça, il faut que je me vc-rige à la fm des fins. D'abord, Pancole, je verrai la couleur du sang de l'oncle Mécanne, je te le promets. Ahl il vend sa créance à l'Avocat; ah ! il veut qu'on me détruise; ah 1 ah ! ah !.. Nous verrons,... D'ici à peu de temps, on parlera de ton sacripant de garçon dans le pays et dans les environs. On ne connaît pas encore le Sanglier dans la commune.... Et Fumât, ce fctu que je doublerais comme un osier en appuyant tant seulement ma patte sur lui, qui se mêle de me donner des crocs en jambes, qui va chez M. Vernoubrel.... Dieu me damne! le cœur me tressaute dans l'estomac, et déjà voilà mes yeux qui dansent. Je tuerai quelqu'un, cette nuit 1 Ils ont beau faire tous, il me faut Cécile, vois-tu, Pancole, et je l'aurai aussi bien que je suis ton garnement de fils. Non, sous la roue du soleil, il n'y aura pas plus méchant que moi, quand je m'y mettrai.... Ah çàl me crois-tu, au bout du compte, assez de mon pays pour me laisser enlever Cécile par quelqu'un ? Je me moque des lois, des juges de paix, des comuiissaires et des gendarmes, moi... Cécile... Cécile... ah 1 Cécile ! Enfin, suffit.... M'est avis que j'étais bien bête de chercher à voler Sévéraguette pour acquitter le billet de Mécanne. Qu'ils m'exproprient donc ! Je leur abandonne mon bien de Boussagues, où je ne trimerai plus comme un nègre ; mais ils me la payeront cher , l'expropriation, je te le jure de par tous les diables ! Je vas en finir avec mes ennemis, une fois pour toutes !.... Oh ! je suis content, je retrouve mon caractère.... Et que le curé, continua-t-il après avoir essuyé d'un revers de sa manche un léger filet d'écume qui lui blanchissait les lèvres, que le curé se tienne tranquille dans sa baraque, car il pourrait bien ne pas avoir froid aux côtes, lui aussi. Je me battrais contre des châtaigniers, à cette heure 1 Différemment, j'ai été bien sot de supporter si longtem^ps tou! ce monde sur mes épaules.... Ma tante Sévérague ne m'a l-elle pas accordé sa fille à son Ut de mort ?....

LES COURBIZON 233

— C'est vérité, murmura la Boussagolc, mais elle en épousera un autre.

— Et pourquoi en épousera-t-elle un autre ?

— Parce qu'elle ne voudra jamais d'un homme qui lui arrive de Boussagues la besace vide et les dents longues.

— Ah ! brigand de Mécanne, je te tordrai le cou....

— L'Avocat est plus méchant que ton oncle le maire. N'aurait-il pas acheté le titre de cet aigrefin de Vernoubrel, si Mécanne ne lui eût baillé le sien ? C'est à Fumât qu'il faudrait secouer les puces le premier, il me semble, mon Pancolou. »

Le Sanglier fit un bond, et se jeta dans le sentier de Sanégra. La Pancole se précipita au-devant de lui pour l'arrêter.

* Où vas-tu comme ça, Justin, où vas-tu ? demanda* l-elle épouvantée.

— Tu le sauras demain. I-,aisse-moi ! Il va y avoir des pots cassés à Sanégra, comme dit l'autre.

— Mais tout le monde est couché là-haut, tu ne rencontreras pas Fumât.

— J'enfoncerai sa porte et j'irai l'étouffer dans son lit,

— Mais la Fumade....

— La Fumade y passera de même, si elle montre tant seulement le bout de son museau. »

Et, comme la Boussagole s'agrippait à lui de toute la force de ses ongles longs et crochus :

f Sacré tonnerre 1 rugit le Sanglier, vas-tu me laisser tranquille, ou me faudra-t-il commencer par toi ? t

La vieille lâcha prise, et Pancol allait poursuivre sa marche vers Sanégra, lorsque le grincement strident d'une porte qui se referme troubla le silence de la nuit. Justin et sa mère, effrayés, se retournèrent vivement, et reconnarent, à quelques pas, l'Avocat et le curé. Fumât gesticulait et causait avec animation. Le Sanglier tressaillit lî iinc ioie féroce. Entraînant sa mère par le bras , il se

234 ^^^ COURBKZON

replongea avec elle dans l'ombre où tout à l'heure ils étaient accroupis.

« Ils viennent à nous! » murmura la BoussagoJe, aux aguets.

En effet, l'Avocat, toujours pérorant, se dirigeait vers le chemin de Sanégra, suivi du curé, qui faisait de vains efforts pour mettre un frein à la fureur de son éloquence. Bientôt les paroles de Fumât arrivèrent jusqu'aux Boussagols.

« Non! non! je ne tairai point ma langue, s'écriait le Sanégrol, et vous aurez beau dire, tout le monde saura» dans le pays, que vous grugez Sévéraguette. Dieu me sauve l la Pancole avait bien raison de vous tenir le râteher un peu haut ! Savez-vous qu'avec un appétit comme le vôtr.Cv vous ne feriez pas tant seulement quatre bouchées du bien

de Cécile Vous êtes une sangsue, mais là une vraie

sangsue d'apothicaire qui veut toujours travailler sur le corps du pauvre monde. Oue vous faut-il à vous? de l'argent; et quoi plus encore ? de l'argent.... Ah ! mais j'enttj'MS Gue tout ça finisse. A-t-on jamais vu !.... Monsieur Couroezon, nous n'avons pas pris un curé pour qu il vienne comme ça nous tondre la laine à ras de la peau.... Mort de ma vie ! avec vous, on aurait bientôt crevé de lamine. Voyez-vous, vous avez les dents trop longues, quand il s'agit de mordre à la pitance du voisin....

— Fumât, interrompit le curé avec une dignité qui ne pouvait être comprise du campagnard, je ne vous ai jamais rien demandé, et je ne m'expHque pas que vous osiez me parier ainsi.

— Ah ! vous ne m'avez rien demandé ! Oui vraiment, vous ne m'avez rien demandé !.... Et les sept cents francs pour votre Prosper Corbineau, que le diable emporte bien loin !

— C'est vous-même qui m'offrîtes de payer les fonts baptismaux.

^- Oh ! vous trouverez toujours de bonnes raisojii :

(TOUS êtes fins, les curés l — Aussi bien, je sais qu'on vout fait étudier le latin dans vos séminaires pour gourer piu« facilement les pauvres gens. — Mais moi, Antoine Fumât, je ne suis pas la moitié d'un nigaud, et je ne donnerai point dans vos finasseries.

— Fumât, je n'ai jamais essayé de séduire personne par de belles paroles. Vous calomniez indignement mo^» caractère, et, puisqu'il m'est impossible de vous ramenei à des sentiments plus justes à mon égard, brisons là dessus.

— Brisons, si ça vous plaît ainsi. Mais souvenez-vous que j'aime Sévéraguette, et qu'avec elle, j'aime aussi sou bien.

— Peut-être n'aimez-vous que son bien , murmura sbbé Courbezon, qui depuis longtemps avait pénétré la

vraie nature du paysan.

— Oui-dà ! j'aime son bien, vous l'avez dit ; aussi, le considérant comme mien, je ne souffrirai pas que vous en fassiez vos choux gras aux Récollets, entendez-vous ? Ah 1 vous croyez peut-être qu'on vous laissera dévorer tranquillement Cécile !....

— Bonsoir !

— Bonsoir, si vous voulez. Mais n'oubliez pas que Sévéraguette doit être ma femme, et que je défends ma bourse en défendant la sienne.

— La bourse est, en effet, ce qui vous tient le plus au cœur.

— Et vous donc, par exemple?.... Tenez, monsieur le curé, avant de nous brouiller tout à fait, je veux, une dernière fois, vous prouver que je suis bonhomme tout cîc même, et...

- C'est inutile, je vous connais maintenant... » L'Avocat arrêta l'abbé Courbezon qui s'éloignait, f Voici sept cents francs, lui dit-il, tirant des profondeurs de *son gousset une poignée de louis qui étiacelèrent sous U lune, les voulez-voos pour payer Prosper Corbineau ?

Vous glisserez un mot pour moi ù Cécile Ah! réfié*

chissez bien, car, si nous brisons paille, vous ne mangerez guère plus de pain dans ce pays.

— J'ai réfléchi, répondit le curé d'une voix ferme, et je refuse votre argent.

— Voilà ce qui s'appelle parler à la bonne franquette, et je vois clairement où vous voulez en venir.

— Où je veux en venir?

— Pardi, oui, on est aveugle, fiez-vous-y 1 Vous espé* rez, en ne vous engageant point avec moi, empêcher Sévéraguette de se marier, et continuer, dans l'avenir, à la plumer comme par le présent. Vous êtes un malin tout de même avec votre air de ne pas y toucher ; mais je suis l'Avocat, de Sanégra, moi, et je n'ai pas besoin de lunettes Dour dépister vos ruses cousues de fil blanc. Cécile est ^n âge de se marier, et il faudra bien qu'elle s'y décide. Ah ! certes, je sais bien que Pancol lui trotte quelque peu dans la cervelle ; mais dans huit jours le Sanglier sera pauvre comme un rat d'église, car mes pousuites vont donner le branle à toute la cUque de ses créanciers. La belle histoire ! je ruine le neveu avec le titre de l'oncle l Et dire que vous auriez pu conjurer tous ces malheurs, en me mariant avec Sévéraguette, comme c'était votre devoir

— Mon devoir est de vous engager à être plus calme et moins cruel pour vos ennemis. Pancol ne vous a rien fait, et ne mérite pas que vous le traitiez avec cette atroce méchanceté.

— Comment, ilne m'a rien fait! Vous ne voyez donc pas que, si je ne m'en mêle, si je ne mets à nu sa position , il épousera Cécile ! Ah 1 certes , le Sanglier n'en touchera pas un morceau, de la petite. Cécile est trop jolie et trop riche pour ce rustre... C'est une affaire décidée, Pancol sera mis sur le fumier, et vous aussi, tout euré que vous êtes, s'il en est besoin pour arriver à mes hns. Votre serviteur!

— Adieu, Fumât, que le Seigneur vous apaise et vous conduise! »

L'abbé Courbezon lui fit un signe où se trahissait le plus accablant chagrin, et regagna lentement le presbytère.

Le Sanégrol, maugréant et jurant, continua à gravir le haut de la côte. C'est alors que Pancol, l'œil enflammé, les poings serrés, sortit de l'ombre et s'élança sur ses traces; mais, agité comme il l'était, l'Avocat n'entendit point les pas lourds et saccadés de son rival derrière lui. Il arriva jusqu'aux larges blocs granitiques d'où le ruisseau de Pierre -Brune tire son nom, sans soupçonner qu'il était suivi. A cet endroit, le plus sauvage de la montagne, le passage offre quelque difficulté. Le ruisseau forme une vaste mare resserrée entre les quartiers d'énormes rochers à pic. Fumât s'arrêta, compta du doigt les passerelles, dont les têtes anguleuses à fleur d'eau parsemaient de taches noires le miroir de ce petit lac tran quille et transparent. Debout déjà sur la première, il allait enjamber toute la rangée, lorsqu'un bruit vague, qui vint le frapper soudainement , le fit tressaillir malgré lui. Comme la lune était magnifique et qu'il pouvait facilement discerner toutes choses autour de lui, planté sur son piédestal au bord de l'eau, il resta immobile, retenant son haleine, attentif au moindre bruissement. Rien n'interrompant plus le vaste silence, le Sanégrol sauta sur là deuxième pierre. Mais cette fois il n'alla pas plus loin; car il crut entendre auprès de lui le halètement d'une poitrine humaine. La peur doublant l'intensité de son regard, il le dirigea de tous côtés, et demeura pétrifié d'épouvante, quand, du milieu des broussailles qui croissaient follement dans les anfractuosités des rochers , il vit se dresser devant lui, comme une apparition, Justin Pancol, pâle et furibond. Averti par un pressentmient sinistre de ce qui allait se passer, il eût voulu fuir. iMaia cloué à la passerelle par une terreur invincible, il ne put oi soulever ses jambes, ni crier. Il était là, livide, glacé,

2^8 LES COURBEZOM

projetant sur la mare profonde une ombre aussi roide, aussi sèche, que celle d'un des pans de muraille du vieux château. C'était comme une roche de plus au milieu de ces immenses roches. Cependant, le Sanglier, débarrassé de toute entrave, s'avançait sur lui dans un silence formidable.

« Que me veux-tu, Justin? dit le Sanégrol, qui parvint à délier sa langue paralysée par la stupeur.

— Ce que je te veux! bredouilla le Sanglier happant rudement son rival, tiens, le voilà ce que je te veux. »

Et, le soulevant par un jeu de ses bras robustes, il le terrassa à ses pieds.

« Oh! Pancol, PancoU s'écria l'Avocat montrant un visage où le sang se mêlait aux larmes, pardonne- moi!... J'ai eu tort, mais je te cède Cécile, prends-la, elle est à toi !... C'est le curé, le curé...

— Qu'es- tu allé faire chez Vernoubrel?

— Cette canaille de Vernoubrel t'a menti ; je ne suis jamais allé chez lui.

— Tu as acheté la créance de Mécanne pour me mettre sur la paille. Dieu me damne !

— Mécanne me devait de l'argent et m'a payé avec son titre, voilà!

— Alors, pourquoi, sans me prévenir, as-tu porté le billet chez l'huissier?

— J'avais besoin d'argent ces jours-ci, et...

— C'est faux comme un jeton, ce que tu dis là! Tu voulais me détruire pour me prendre Cécile.

— Oh! ne me tue pas! ne me tue pas' implora Fumât, sentant les ongles du Sanglier lui labourer la chair.

— Ah! je suis un rustre!... Ah! Cécile est trop belle pour moi!... rugit le BoussagoL

— Grâce, Justin, grâce!

— Non, Dieu me damne! je veux en finir avec toi et les autres. Je me suis bouté ça dans la cervelle : tu crèreras.

LES COURBEZON 23q

— Pancol! Pancol!... J'ai trois mille francs sur moi, tiens, je te les donne, et je te promets de plus de déchirer ton billet, mais aie pitié de moi....

— Garde ton argent; je veux ta vie! »

Et, d'un coup de pied asséné en pleine poitrine, il renversa de nouveau l'Avocat, dont la tête alla heurter violemment contre la première passerelle.

< Au secours! on m'assassine! au secours! » s'écria le Sanégrol d'une voix déchirante.

Mais le Sanglier, sombre et terrible, le saisissant vivement, le balança une seconde au-dessus de sa tête, aussi légèrement qu'il eût fait d'une paille, et le lança de toute la force de ses bras contre les roches de granit. Le sang jaillit en fusée, puis un cri, strident, lamentable, intraduisible, le cri d'une âme qui s'échappe du corps humain, ébranla l'air calme de la nuit. Fumât, râlant, se démenan: dans les suprêmes angoisses de l'agonie, glissa des rochers où il avait été précipité dans les broussailles touffues, et des broussailles, dans le ruisseau de Pierre- Brune.

Pancol, debout au bord de la mare clapotante, suivait les convulsions de sa victime avec un calme effroyable. Il se demandait si son rival allait expirer bientôt, ou s'il faudrait de nouveaux coups. Cependant, quand il vit Fumât étendu roide et morne au fond de l'eau, les bras inertes, le visage hideusement distors, il plongea les pieds dans la mare, et vint lui soulever la tête par les cheveux, impatient de s'assurer s'il était bien mort. Il ne pouvait en douter : le crâne du malheureux Avocat, fracassé en plusieurs endroits, laissait échapper la cervelle par de nombreuses fissures, et le corps était déjà froid. Néanmoins, commf s'il craignait de le voir se relever, le paysan féroce et naïf le coula soigneusement au plus profond de la mare, maintenant bourbeuse et ensanglantée, et lui posa, par précaution, une énorme pierre sur le ventre. Cela fait, il ramassa avidement les louis, dont les rouleaux avaient coulé des mains du Sanégrol au milieu des pierres du ciiemin, lançg^

240 r.ES COURBEZON

un dern cr regard anxieux dans la direction du cadavre, puis gagna Boussagues en suivani la crête de la montagne.

Après une nuit d'une insomnie ardente et fébrile, Sévéraguette, étendue tout habillée sur son lit, commençait à fermer les yeux, quand des cris aigus, partis du dehors, vinrent l'arracher au demi-sommeil qui l'envahissait. Elle secoua son engourdissement, dressa l'oreille et écouta. Les cris devenant de plus en plus perçants, elle courut à sa fenêtre, l'ouvrit précipitamment, et distingua, à travers la brume transparente du matin, un groupe de paysans stationnant à la porte du presbytère. Ils étaient là tous gesticulant, vociférant autour d'un objet long et blanc, dont il fut impossible à Cécile de bien préciser la forme. Pénétrée de je ne sais quel sentiment de terreur indicible à ce spectacle inaccoutumé, elle repoussa violemment la fenêtre et descendit.

« Qu'y a-t-il? demanda-t-elle aux journaliers attablés dans la cuisine, qu'y a-t-il ?

— Il est arrivé un malheur cette nuit, répondit Félicien Gassarot; oh! un grand malheur, notre maîtresse.

— Et qu'est-il arrivé ? Aurait-on fait du mal à M. le curé ?

— Oh! non pas, notre maîtresse; c'est à Fumât, de Sanégra au'on a fait du mal, et tant et tant qu'il en est mc^rt.

— Mort! Mai? il était hier au soir avec nous aux Récollets.

— Ce matin, au petit jour, la Fumade, s'étant aperçue que Fumadou n'avait pas couché dans son lit, dévalait vi-

LES COURBEZOH 24 1

lement aux Récollets pour voir ce que ça voulait dire qu'il ne fût pas rentré, quand, arrivée à la mare de Pierre- Brune, elle a vu quelque chose qui gargouillait au fond de l'eau toute rouge ; elle s'est approchée plus près et a reconnu ce pauvre Fumadou....

— Il s'était noyé ? interjeta Cécile, se laissant couler sur une chaise.

— Pas de ça, notre maîtresse, pas de ça, reprit le jeune pâtre, il ne s'est pas noyé.... oh ! non pas, il ne s'est pas noyé 1 C'est bien quelqu'un qui l'a assassiné, cette nuit, quand il remontait à Sanégra.

— Et qui veux-tu qui l'ait assassiné, dis, méchante gale de Cassarot? s'écria tout à coup la Pancole qui se dressa, sombre et menaçante, sur le perron du foyer où elle était restée accroupie.

— Ah! pour dire qui a fait le coup, je ne puis pas le dire.... non, je ne puis pas le dire, ma foi 1... Mais pour avoir été assassiné, Fumât a été assassiné, et la preuve, c'est qu'il a la tête fendue comme les grenades du jardin quand elles sont mûres à crever la peau, et que son corps est tout couvert de bleus.

— Il s'est détruit la tête en butant contre les passerelles, pardi l-dit la Boussagole.

— Et la grosse pierre d'un quintal qu'on lui a tiré de sur l'estomac ? Est-ce lui qui aurait pu comme ça se la bouter sur les os ? »

La vieille se taisait.

« Eh bien! que dites-vous à cela maintenant, Pancole? poursuivit Félicien avec une ironie tout enfantine.

— Ce que je dis à cela ! répliqua la mère de Justin, ivre (Je colère, je dis à cela que ta langue va comme le battant d'une cloche, sans rime ni raison, et que tu ferais mieux de la tenir serrée entre les dents, entends-tu, petit guenilleux de rien du tout que tu es ! »

Le Cassarottou rougit comme une pivoine et se tut. Cependant les journaliers, qui s'étaient tous retournét

2^2 LES COURBEZOM

vers la Pancole, tenaient attachés sur elle des yeux stupides d'étonnement. Ne comprenant rien à une explosion de rage si brusque, si hors de propos, ils semblaient attendre une explication, debout autour de la table. Quant à Sévéraguette, soit qu'elle eût deviné les motifs de la fureur de sa tante, soit que la mort de Fumât lui fût un chagrin réel, elle restait clouée sur sa chaise, atterrée, les bras ballants le long du corps, comme privée de sentiment.

fl Eh bien, vous autres ! s'écria la Boussagole embarrassée de plus en plus par tous ces regards interrogateurs, allez- vous perdre toute la journée, les bras croisés, grands fainéants ? Vous êtes là tous à me dévisager comme si j'étais cause du malheur qui arrive. Est-ce ma faute, à moi, si l'Avocat a voulu ramasser la lune avec les dents au fond de la mare de Pierre-Brune ? Allons, qu'on me décharge le plancher, et hardiment, s'il vous plaît ! »

Le bruit que fit la bande des journaliers en sortant tira Sévéraguette de son apathie. Elle se leva, et, ayant un moment considéré la Pancole, toujours debout sous la vaste cheminée, elle s'avança résolument vers elle. Le pas grave et ferme de Cécile parut déconcerter la Boussagole. Une crispation étrange se manifesta dans le coin de ses lèvres, et, comme si elle pressentait une lutte, par un mouvement tout félin, elle ramena des poches de son tablier, où elles restaient ordinairement enfouies, ses armes naturelles, ses deux mains aux doigts décharnés, longs et crochus.

« Ah çà! que me veux-tu, toi, maintenant, avec ta figure de iaune d'œuf ? dit-elle, ne voulant oas se laisser serf cr ue trop près par i ennemi sans ecre renseignée sur ses véritables desseins.

— Connaissez-vous ce couteau ? demanda Torpheline, lui montrant, par un geste brusque, le couteau que la veille elle avait trouvé dans sa chambre.

— Pardi I tu me la donnes belle, notre fille I di t la vieille

tvcc un sourire forcé ; je crois bien que je le reconnais, c'est le couteau de Justin.

— Justin est donc venu à Saint-Xist, hier?

— Ah bien oui !... Pourquoi viendrait-il rôder par chex nous, mon Pancolou ! Tu lui fais si bonne mine , en vérité 1

— On fait aux gens la mine que l'on peut, répondit sèchement Cécile.... Mais enfin ce couteau n'a pas poussé tout seul dans ma chambre comme un champignon ; je veux savoir qui l'y a laissé, hier au soir.

— Oh ! oh ! notre fille, dit la Boussagole décontenancée et cherchant à faire prendre le change à l'orpheline, nous avons donc marché sur la queue du loup ce matin? Mâtine! comme nous sommes hardie et questionneuse !

— Ma tante Pancole, vous ne me répondez pas.

— Ah! tu veux donc savoir tout? s'écria-t-elle avec une exaltation admirablement jouée... Il est vrai que je suis ta tante, ta seconde mère, et que j'aurais le droit de rester bec cousu, quand tu te mêles de me pousser comme ça des questions; mais je suis bonne femme tout de même, moi.... Pour lors donc, fatiguée de voir les écus s'en aller tous à la file chez ton curé, je me dis comme ça hier : — • Pancole, < faut savoir où en sont les affaires de la petite, car je ne « dois pas souffrir que ces mendiants des Récollets lui dé' « vorent la chair jusqu'aux os. » — Et, sans faire ni une m deux, je montai dans ta chambre. Mais, bernique! ton secrétaire était fermé à clef.... Pourtant, je ne pouvais descendre avec un pied de nez. Je pris le couteau de Justin dans mon tablier, et je....

— Mais comment ce couteau se trouvait-il dans votre poche ?

— Eh! pardi, il ne pouvait pas être à Boussagues dans la veste de Pancolou, puisque Pjncolou l'oublia ici ett cassant une croûte, il y a plus de quinze jours de ça... Écoute-moi, si tu m'as mis la langue en train... Donc, voyant que la porte de noyer de ton secrétaire ne faisait

pas mine de s'ouvrir toute seule, je boutai la lame de mon couteau entre les deux planches, et je farfouillai longtemps par là dedans. Tout d'un coup j'entendis cric-crac, et le grand battant tomba sur ses gros ressorts de fer : il paraît que j'avais fini par toucher la languette de la serrure... Tu comprends, alors je fourrai mes doigts dans tous les co'ns et recoins. Malheureusement, tu ne me laissas pas le fjmps de mettre le nez sur tes papiers, car tu arrivas tout de suite. Gomme une imbécile, au lieu de rester après ma besogne en t'attendant, je partis à bride abattue, abandonnant tout à terre, oubliant le couteau de Justin, ma lampe avec... Et dire que j'ai eu peur de toi, moi ta tante!... Ah! Jésus-Maria! suis-je bête! suis- je bétel... »

La Pancole se tut, et, se plantant les poings sur les hanches avec un air de défi, attendit la réponse de Cécile. Celle-ci l'enveloppa d'un regard fixe, profond, et n'articula pas un mot. Ce silence et ce regard implacables, opposés' à tant de mensonges, terrifièrent la Boussagole.

« Eh bien! fit-elle impatientée, tu ne dis mot?

— Je dis que, ne sachant pas lire, vous n'avez pas forcé la serrure de mon secrétaire pour vérifier mes comptes.

— Oui... sans doute... bredouilla la vieille avec embarras, tu as raison, je ne vois que noir et blanc sur tes pages de là-haut... malheureusement pour moi, hélas!.... Aussi, ce n'est guère à tes chiffons de papier que j'en vou lais, innocente! mais à ton argent Je sais compter, si je ne sais point lire, va! et tout ce que je désirais, c'était de savoir où tu en es de l'argent laissé par ma chère défunte Marianne... Voyons, avoue-moi tout, Sévéraguette, ditelle d'un ton câlin et hasardant trois pas vers Cécile qui recula avec horreur, avons-nous mangé toute la grenouille.^

— Hier au soir, il y avait une autre personne avec vous dans ma chambre.

»- Tu as donc juré de me faire monter sur mes cr*'

LES C0UR8FZ0N 245

gots? s'écria la Pancole, lassée de cette persistance et allongeant ses griffes de harpie.

— Oh ! criez aussi haut qu'il vous plaira, dit Cécile, que sa conscience pure élevait à la hauteur de la lutte; vous ne m'empêcherez pas de répéter que vous n'étiez pas seule dans ma chambre.

— Et qui donc était avec moi, dis, dévote de pacotille? vociféra la Boussagole menaçant la jeune fille de son poing crispé et l'acculant au fond de la cuisine.

— Justin ! votre garçon Justin 1 riposta courageusement Sévéraguette.

— Tiens, coquine! voilà pour ta méchante langue de vipère ! •

Elle asséna un si rude coup sur la tête à Cécile, que la pauvre enfant, étourdie, après avoir au hasard essayé quel ques pas vers la porte, fut obligée de se cramponner à la table pour ne pas tomber sur le plancher.

« Ça t'apprendra à me pousser à bout avec tes airs de sainte-nitouche. . Ah ! tu dis que Justin est venu à Saint- Xist, hier soir ! Tu en as menti! coquine! tu en as menti ! Va, je le sais, la promesse que tu as faite à ma chère Marianne d'épouser mon garçon te pèse, et tu ne serais pas fâchée de le faire gripper par les gendarmes pour en être débarrassée. Mais cela n'arrivera point, petite gueuse, je te le promets. Tu auras beau dire que tu as vu Pancolou à Saint-Xist hier, personne dans le pays ne le prendra pour

l'assassin de Fumât Et différemment, je le demande

an peu, pourquoi mon garçon aurait-il tué l'Avocat ? Estce qu'il lui avait fait quelque choje, l'Avocat? Au contraire, Fumât était l'ami de Justin... N'étaient-ils pas conseillers tous les deux?... Les conseillers ne se mangent pas entre eux, c'est comme les loups, ces gens-là... Mais pour toi, vois -tu, tu avaleras ta langue enragée, si tu ne sais la tenir tranquille; c'est ta tante Pancole qui te le dit !

— Vous n'êtes plus ma tante, articula Sévéraguette avec un geste de dégoût.

ai.

2^6 LLa COURBLZON

— Comment, je ne suis plus ta tante !. . Ah çà ! est-ce que tu deviens folle à présent, par exemple !

— Je vous le répète, après ce qui s'est passé hier et aujourd'hui ici, il ne peut plus exister le moindre rapport entre nous. Je vous ordonne de quitter à l'instant ma maison, oîi vous êtes venue sans être appelée, et où j'ai eu le tort de vous supporter trop longtemps.

— Et qui donc est maîtresse ici ? s'écria la Pancole hochant orgueilleusement la tête.

— Moi, moi seule! répliqua énergiquemr it l'orpheline.

— Ouais... en venté,.. pécaïre! Et la part de Justin? Est-ce que Justin n'a rien à voir dans ton bien ?

— Je ne dois pas un sou à votre garçon.

-^ C'est vérité ; mais tu lui dois plus que cela, mauvaise graine ! tu lui dois le mariage, c'est-à-dire la moitié de ta personne et la moitié de ton bien. Ah! tu t'imagines peutêtre que je suis venue m'exterminer le tempérament à Saint-Xist pour grossir ton avoir. Merci de moi ! pas si bête 1... J'ai travaillé ici pour Pancolou, et non point pour Vous, mademoiselle la mijaurée, qui vous croisez les bras tout le long de la journée comme une Sainte- Vierge... Oh ! oh ! nous verrons bien si vous n'épousez pas mon garçon...

— Je vous jure que je ne serai jamais la femme de Justin.

— Pour lors, tu lui donneras la part de bien qui lui revient, coquine ! si tu ne veux pas que ta mère vienne tf tirer par les pieds, toutes les nuits, dans ton lit.

— Je ne lui donnerai rien, par la raison que je ne lui dois rien.

— Et que dois-tu à ton gros roquentin de curé pour lui bailler tout à souhait? s'écria la Pancole, dont le visage injecté de bile et de sang avait pris des teintes verdâtres hideuses.

— Je suis maîtresse de disposer de mon bien comme |e l'entends.

JKS COURREZON 3.t7

— Oh! oui, gorge-le, ton bedon de curé, fais-le crever

d'indigestion, lui et toute sa clique; mais sache qu'on n'a pas sur les yeux les écailles de saint Paul, et qu'on y voit clair tout de même dans ta conduite. Pardi ! c'était si dif^ ficile, en vérité !... Aussi, tout le monde s'en est-il aperçu.... Et tiens! pas plus tard que lundi passé, en revenant du marché, M.Montrose, un bon curé celwi-là, me disait comme ça tout en cheminant : — « Eh bien ! Pancole, c votre nièce aime-t-elle toujours autant M. Courbezon? I — Toujours de même, monsieur Montrose, lui ai-je ré- < pondu. — Veillez sur elle, Pancole, veillez sur elle. Un f cuvé est, des fois, un homme comme les autres. » — Tu le vois, on sait de tes nouvelles... Bon Dieu du ciel' choisir pour galant une robe noire !...

— Ma tante! s'écria Cécile, qui se sentit capable de haine, vous êtes une malheureuse.... Allez-vous-en! Je ne veux plus vous voir dans ma maison....

— Si tu ne veux plus me voir, ferme les yeux comme .es taupes. Je ne quitterai pas Saint-Xist sans savoir pourquoi.

" Vous dites que vous ne vous en irez pas ! » s'écria Cécile, dont le premier accès de colère fut terrible.

Elle leva les deux bras sur sa tante, laquelle, épouvantée cette fois, s'était blottie sous la lourde table de chêne. Cécile, honteuse d'elle-même, se couvrit tout à coup le visage de ses mains, et glissa sur une chaise, où elle éclata en sanglots.

c Oh! murmura-t-elle à plusieurs reprises, oser calomnier ainsi M. le curé, un saint, un vrai saint du paradis. sur la terre !.... Se peut-il que le monde soit si mauvais!... Je le quitterai, mon Dieu ! je le quitterai, ce monde que vous avez maudit. »

Après deux minutes, elle ouvrit la porte, et, sans mêm# se retourner vers sa tante, qui, pelotonnée comme une vieille chatte galeuse derrière les larges piliers de la table^ guignait ses moindres mouvements, elle sortit.

44Î5 t-^'S counscL'v^v)

Les cris de la Fumade à la mare de Pierre-Brune ayant

été entendus de quelques laboureurs matineux, ils étaient accourus, avaient arraché le cadavre de l'Avocat des mains de sa mère éperdue, et, persuadés que M. le curé, médecin dans l'occasion, parviendrait à le ranimer, l'avaient, sans hésitation, apporté au presbytère. Aussi, quand Sévéraguette y entra, la vaste cuisine des Récollets était-elle encombrée de monde. Outre les paysans venus au secours de la Fumade, tous les parents du malheureux Sanégrol, jusqu'aux arrière-petits-cousins inclusivement, avertis, on ne sait par quelles voies, de la catastrophe de la nuit, étaient /à, soucieux, empressés, rangés déjà en bataille devant .a succession. Tantôt debout autour du cadavre, tantôt penchés sur lui pour s'enquérir de son état, ces campagnards, avides et dissimulés, jouaient l'éternelle comédie des héritiers, comédie lamentable, qui ravale l'homme au-dessous de la brute, car enfin les animaux entre eux se regrettent. Faisant des efforts inouïs pour donner à leur visage quelque vague expression de tristesse, ces hommes 4urs et avares remplissaient la cure de leurs gémissements hypocrites. Mais, tandis qu'un œil laissait filtrer quelque maigre larme, on voyait l'autre épier si le mort n'allait pas ■se relever, et il était facile de constater que le masque même de la douleur ne pouvait tenir sur ces faces pétriiiées par la plus absorbante des passions : la brutale, la féroce cupidité.

« Allez, monsieur le curé, je crois que vous pouvez laisser mon oncle tranquille comme ça. dit un neveu de

TAvocat à l'abbé Courbezon qui tâchait d'agglutiner la peau du crâne du malheureux Sanégrol.

— Hélas ! interjeta un cousin germain, quand on est mort, on est bien mort, et ce ne sont point les drogues d'apothicaire qui nous font revenir.

— Voyez comme il est vert, monsieur le curé !... Oh 1 nous vous en prions tous, ne tourmentez pas davantage ce pauvre défunt, murmura une tante.

— Tenez, ajouta une arrière-petite-cousine, la preuve qu'il est trépassé et que vos ingrédients n'y feront rien, c'est que la cervelle lui fuit de la tête comme le saindoux d'un pot fêlé... Miséricorde du ciel, ça me fend le cœur'

— O Jésus-Seigneur-Dieu ! s*écria tout à coup une nièce, je crois qu'il a remué une jambe! »

La multitude des héritiers pâlit.

« Il était si malin de son vivant, l'Avocat, qu'il pourrait bien faire le mort, à présent qu'il est mort! » dit un des villageois qui avaient aidé à transporter le cadavre.

Les héritiers s'entre-regardèrent avec une inexprimable anxiété.

c Fumât est mort! dit l'abbé Courbezon laissant retomber la tête du Sanégrol sur le matelas où on l'avait couché.

— Enfin! » soupira l'un des parents perdu dans la foule. Cette parole atroce donna un frisson au curé.

0 Qui ose parler ainsi ? » demanda-t-il d'une voix irritée.

Les héritiers cachèrent leurs faces épanouies dans leurs mouchoirs, et restèrent muets. Le vieux desservant entra dans sa chambre, où sa mère, sa sœur, la Cassarotte faisaient de vains efforts pour consoler la Fumade.

f Hélas ! marmottait la vieille, sanglotant, qui soignera le bien à présent?... Dieu du ciel! c'était si propre, si beau, si bien peigné, nos châtaigneraies et nos olivettes de Sanégra! C'était luisant comme la prunelle de mon œil... Aussi tout le monde crevait de jalousie en voyant seulement nos récoltes sur pied! On disait comme ça en parlant 4e notre vin et de nos châtaignes : — t C'est le triomphe

aSo LES COURBEZON

du pays! • — Ah ! Jésus-Maria ! faut-il être malheureuse, oerdre mon Fumadou!... Voilà pourtant ce que l'on gagne

se ramasser de la viande : les mendiants vous assassilent! car ça ne peut être que quelque pouilleux de grand chemin qui a fait le coup... Il était si jeune, mon Fuma* dou ! A peine quarante ans, mon bon monsieur le curé, à peine quarante ans... Hier, il paraissait si content en dévalant aux Récollets! Il rossignolait comme qui va à la noce... Ah! si j'avais su... Enfin, voilà, j'ai mis au trou mon homme, ma bru et maintenant mon pauvre garçon... Savez-vous que tout n'est pas roses sur la terre, monsieur le curé, et que tout de même c'est un bien rude métier que celui de vivre et d'être mère ? Allez, il n'y en pas de plus terrible sous la roue du soleil... Oh ! mais, ça finira bientôt, j'ai soixante-douze ans, et je n'userai plu^ oeaucoup de chemises par ici-bas ! »

La Fumade se leva, et, malgré le curé qui essayait de la retenir encore, elle ouvrit la porte de la chambre.

• Eh bien ! s'écria-t-elle en voyant la cuisine déserte, où sont-ils tous à cette heure ? où l'ont-ils porté, mon pauvre défunt ?

— Ils sont partis pour Sancgra, » dit Sévéraguette, seule sur le pas de la porte.

La Fumade se précipita vers l'escalier, et, a.ccompagnée de Marthe, prit le chemin de Sancgra.

€ Ah ! Sévéraguette, dit le desservant entrant dans la cuisine avec sa mère, il faut que Dieu soit bien las de mes fautes pour me châtier aussi cruellement qu'il vient de k faire par la mort de Fumât.

— Mais, monsieur le curé, ce n'est pourtant pas vous qui êtes cause de sa mort.

— Et qui donc, mon enfant? qui donc? Pensez-vous qu'Antoine Fumât eût été assassiné, s'il n'eût jamais été question de fonts baptismaux entre nous? si, plus docile ^ux injonctions de Monseigneur, j'avais corrigé mon caractère trop entreprenant, trop... Eh, dites, qui a envoyé

LES COURBEZQlf a5l

Chercher Fumât hier ? N'est-ce pas moi ? Oui, c'est moi qui, pour lui arracher quelques écus promis à la légère, h* précipité cet homme dans la mort !

— Mon enfant ! mon pauvre enfant ! soupira la Cour* bezonne, ne t'accuse pas ainsi, tu n'es pas coupable. Ne m'as-tu pas répété souvent que Dieu juge seulement les intentions ? Quand est-ce que tes intentions ont cessé d'être pures et saintes ?

— Ma mère, d'après ce qui nous arrive, il est visible que Dieu est irrité, que sa main est étendue sur nous... Allons à l'égl'sc prier, ajouta-t-il, peut-être éviterons-nous de nouveaux malheurs. »

Au moment où ils traversaient le Cloître, ils entendirent la grande porte des Récollets s'ouvrir sous le porche, se refermer avec fracas, puis des pas résonner dans l'escalier. Ils s'arrêtèrent, et virent, à leur grande surprise, paraître Clavel, de Camplong.

f Bonjour, monsieur le curé et la compagnie! dit Itf maître maçon.

— Bonjour, Clavel.... Qu'y a-t-il?

— Ah i rien de bon, monsieur le curé, rien de bon, malheureusement.

— Parlez vite !

— Ce matin , dit Clavel, tortillant avec embarras son feutre entre ses doigts, comme j'allais partir pour Saint- Martin d'Orb, où je travaille en ce moment pour M. Montrose, la servante de notre bon M. le curé est venue chez uous et m'a dit comme ça en pleurant : — < Clavel, est-ce t que vous ne passez pas par Saint-Xist, en allant à Saint- « Martin ? — Mais si j'y passe, ai-je répondu. — Poxir f lors, dites à M. Courbezon qu'il vienne tout de suite à • Camplong, que M. le curé est à l'agonie. » — Voilà It chose toute crue. »

Le maître maçon s'essuya le front.

< Clavel, murmura le vieux desservant accablé, vous nt lae dites pas toute la vérité : M. Ferrand est mort.

a52 l.Eâ COURBEZON

— Mais, monsieur le curé...

— Je vous répète que M. Ferrand est mort.

— Eh bien. oui. mon bon monsieur Courbezon; il vn mort ce matin à quatre heures, dans les bras de M. le curé de Boussagues... Il paraît qu'il vous a demandé plusieurs fois.

— Ah ! s'écria le vieillard fondant en larmes et levant désespérément ses deux mains sur la tête, pourquoi l'ai-jc quitté hier au soir ! Mon Dieu : mon Dieu : votre aroite est terrible. »

Il embrassa sa mère, et partit incontment pour Camp- ;ong.

VU

La Courbezonne, la Cassarotte et Sévéraguette rentrèrent dans la cuisine du presbytère. Elles restèrent longtemps comme vissées à leurs chaises , immobiles, silencieuses, La mère du curé surtout paraissait anéantie. A plusieurs .reprises, elle releva la tête, promena un regarf stupide autour d'elle et essaya de parler ; mais ses lèvres tremblantes ne balbutièrent que des mots inintelligibles, qui s'échappèrent de sa poitrine avec des soupirs déchirants.

« Seigneur-Dieu! répétait-elle, Seigneur- Dieu ! » La Cassarotte, quoique bouleversée par tant d'événements funestes, était peut-être celle des trois femmes qui, dans la crise actuelle, conservait le plus de calme, de raison. Elle devait cette énergie de tempérament à un apprentissage précoce du malheur. A l'époque où elle habitait son misérable séchoir dans la montagne , ayant souvent manqué de pain pour ses enfants, la Sanégroie avait souffert le plus atroce des supplices. Aussi pouvaitelle désormais défier en quelque sorte les aiguillons de la douleur. Réfléchissant au moyen le plus sûr d'arracher la Courbezonne et Sévéraguette à l'impression si accablante

<lu moment, la pauvre paysanne leur proposa de sortir pour aller au-devant de Marthe.

€ Le temps est si beau ! dit-elle.

— Comme vous voudrez, sortons ! murmura la mère du wuré abandonnant son bras à la veuve.

— Marinette ! Jeannot ! » cria la Cassarotte hélant les enfants qui jouaient dans le Cloître.

On descendit l'escalier.

« Mais, dit Cécile, s'arrêtant tout à coup sous le porche, ics petits n'ont pas déjeuné, je crois ?

— Ma foi, c'est vérité ! répondit la Sanégrole, on n'a pas eu idée à leur donner la becquée, ce matin.

— Remontons, dit la Courbezonne.

— C'est inutile, reprit l'orpheline en quête d'un prétexte qui lui permît de s'isoler, je vais les emmener déjeuner à Saint-Xist. Nous vous rejoindrons bientôt.

— Oh ! mais, non, non ! s'écria la Cassarotte ; ils se lèrent à peine et n'ont pas encore faim.

— Est-ce que tu ne croquerais pas une tartine de miétl blanc, toi ? » demanda Sévéraguette à la petite fille.

Marinette sourit, allongeant ses mignonnes lèvres d'un rouge de corail.

« Et toi, Jeannot, qu'en dis-tu ? »

Le petit paysan ouvrit des yeux démesurés.

c Et moi aussi j'en mangerais, du miel blanc, Cécile, si tu voulais m'en donner, dit-il se pourléchant les coins de la bouche comme un jeune chat à l'approche du fromage.

— Eh bien, venez avec moi 1 »

Les enfants s'accrochèrent à l'orpheline.

« Pardi ! dit la Cassarotte, ces gueules fraîches, ça n'est 9as encore éveillé que ça veut paître. Ah ! Cécile, comme iu me gâtes ma racaille!... Enfin, emmène-les, puisque le cœur te dit de leur faire toujours des amitiés comme ça. Mais ne va pas pousser racine par là-bas, reviens vitenient par exemple, entends-tu ? »

On se sépara.

2 54 Ï-ES COJRBEZON

En entrant dans la cuisine, Sévéraguette n'eut rien de plus pressé que d'atteindre, sur une haute étagère, un grand pot plein de miel, de tailler dans une miche énorme deux larges tartines, et de contenter les enfants* qui se tenaient autour de la table, bouche béante et bras levés. Jeannot fat le premier servi. Le petit paysan mordit à son déjeuner avec une incroyable gloutonnerie : il emplissait sa bouche au point de gêner la mastication, puis il gambadait autour de Cécile en poussant de petits grognements de satisfaction. Mais quand Marinette eut reçu sa tartine, qu'elle se mit à lécher délicatement en promenant dans tous les sens sa fine langue de chatte, à la surprise de l'orpheline, les deux enfants, comme s'ils s'étaient donné le mot, se dirig-èrent simultanément vers la porte.

« Eh bien, où allez-vous si vite ? leur demanda Sévéra» guette.

— J'ai peur de la Pancole, moi, répondit Marinette.

— Oh ! si la Pancole venait, elle nous battrait, allons» nous-en 1 s'écria Jeannot décampant le premier.

— Vous voyez bien qu'elle n'est pas à la maison, dit Cécile, remarquant alors seulement l'absence de sa tante-

— Et où est-elle, la Pancole ^ insista Jeannot.

— Est-ce qu'elle est morte, la Pancole ? demanda Mari nette.

-— Non, non! dit Sévéraguette avec un frisson, elle est aux champs en ce moment... Amusez-vous, n'ayez pas peur. »

Rassures, les enfants restèrent.

Enfin Sévéraguette était seule. Elle s'assit, et, laissant tomber la tête dans ses mains, essaya de se recueillir. Elle voulait se rendre un compte exact de sa situation pour prendre un parti décisif. Que devenir dans les malheurs qui frappaient l'abbé Courbezon, qui la frappaient ellemême ? La pensée qui se présenta à son esprit avec le plus de netteté, embellie de plus de charmes, fut une pensée de fuite. Pourquoi, en effet, n'irait-elle pas s enterrnei

LES COUnBEZON 255

dans un couvent, où ne lui parviendraient plus les bruits d'un monde détesté ? Qui la retenait, maintenant que sa tante ne lui était plus rien, que son directeur, M. Ferrand, venait de mourir ? Assurément ce n'était pas le vœu de sa mère, car elle ne pouvait désormais songer à Pancol sans un tressaillement d'épouvante et d'horreur... Cependant, si elle partait, que deviendrait l'abbé Courbezon ? La Cassarotte se chargerait-elle de glisser encore des écus dans le tiroir de la table, ou serait-elle capable d'inventer telle autre ruse qui mît le curé à l'abri du besoin et lui permît de continuer ses aumônes dans le pays ? Mais où la Cassarotte trouverait-elle de l'argent ?... Cécile se vit enchaînée à Saint-Xist par un lien plus puissant que celui qui l'y avait jusqu'alors retenue. Autrefois, ce n'était qu'un vœu subrepticement arraché à sa mère ; aujourd'hui, c'était toute une famille de saints à faire vivre, tous les pauvres de la contrée à secourir. En proie à une sorte de désespoir muet, occasionné par la ruine d'espérances si divinement caressées, elle s'efforçait d'incliner son âme à la résignation, quand les enfants de la Cassarotte, qui depuis un instant étaient venus se tapir dans ses jupes, riant aui éclats, lui tirèrent brusquement les coudes.

€ Eh bien, qu'y a-t-il ? » dit l'orpheline avec humeur.

Jeannot, n'osant répondre, fit un signe à sa sœur.

« Est-ce que tu n'as plus de miel blanc dans ton grand pot, Cécile ? demanda IVlarinette.

— Si ; tu en veux donc encore ?

^- Pas moi : c'est Jeannot.

— Elle ment, c'est elle ! fit le petit paysan honteux.

— Je vois que vous en voulez tous les deux. » Elle se leva et leur distribua un second déjeuner.

« Tu serais bien gentille, Cécile, si tu nous laissais aller joîier dans la basse-cour avec les lapins? dit Marinette.

— Allez, allez 1 »

Jeannot, d'une main enfonçant dans sa bouche qui •'entre-bâilla jusqu'au» oreilles sa nouvelle tartir.e, de

l'autre remorquant Marinette , se dirigea vers l'escalier de éa basse-cour.

« C'est comme ces pauvres enfants, pensa Cécile, les suivant des yeux, que deviendront-ils, si je les abandonne? Ils grandissent chaque jour, et bientôt M. Courbezon ne pourra plus les garder chez lui. Où ira Marmette ? où 'm Jeannot? où ira même Félicien, car la Pancole ne le souffrira pas ici, quand je n'y serai plus pour le protéger". Pauvres enfants!... C'est bien triste tout de même la pauvreté!... Heureusement, je suis riche, moi... Pourquoi ne laisserais-je pas mon bien à la Cassârotte, si bonne pour moi, si dévouée à M. le curé, à sa mère, à Marthe ? Suis-je, en conscience, obligée de léguer mes terres, mon argent, ma maison, à ma tante Pancole, qui ne m'aime point, qui mangera mes écus avec son garçon, sans jamais en laisser tomber un dans la main du pauvret Non ! Dieu ne peut m'avoir donné du bien pour un si funeste usage... D'ailleurs, suis-je sûre que Justin n'est pas le dernier des hommes?... Et la Pancole?... S'ils avaient assassiné Fumât!... Une voix s'élève en moi qur les accuse... Oh ! oh !... Il faut que le méchant soit puni : mes parents de Boussagues ne toucheront pas une bribe de mon bien... Et puis, si j'abandonnais tout à la Cassarotte, non-seulement son avenir et celui de ses enfants seraient assurés, mais je pourrais m'éloigner sans regrets, sans remords, car, aux Récollets, on ne manquerait jaronîa de rien... s>

L'orpheline en était à ce point de ses réflexions, quand «n cri perçant et prolongé la fit sauter vivement de sa ;haise : elle avait reconnu la voix de Marinette. Elle se précipita vers la porte vitrée de la basse-cour; mais elle ne l'avait pas encore ouverte, que des hurlements semblables à ceux d'un animal qu'on égorge, la glacèrent d'é pouvante.

« Marinette ! Jeannot ! appela-t-elle : Où êtes-vous ?

«— ici! ici! répondirent les enfants, blDttis sous la vieilli

LES COLRÎiEZ'JN 237

charrette effondrée qui gisait au milieu de la basse-cour,

— Qu'avez-vousdonc? pourquoi criez-vous ainsi, sainte Vierge^

— Elle m'a pris ma tartine ! dit Jeannot, dont les yeux étaient de vrais arrosoirs.

— Et à moi aussi, Cécile, balbutia Marinette suffoquée par les sanglots.

— Qui donc? qui?

— Elle, là- bas ! » firent les enfants désignant le fond de la basse-cour.

Sévéraguette se retourna, et vit la Pancole.

Armée du grand balai des écuries, la mère de Justin s'es* crimait à nettoyer le ruisseau plein de boue où se vautrait quotidiennement le cochon. Cette ignoble corvée étant le lot de la fille de basse-cour, Cécile demeura fort étonnée de la voir accomplir par sa tante. Suspectant désormais se» moindres démarches, elle pensa qu'une raison puissante pouvait seule avoir déterminé la Boussagole à se livrer à une besogne si dégoûtante, si insolite surtout, et elle s'avança pour la questionner. Mais celle-ci, qui probablement ne se souciait guère d'être troublée dans sa uiche immonde,. leva haut le balai par un mouvement plein de menace.

« Et toi, dit-elle, vas-tu venir me chercher noise maintenant avec cette gueusaille de Cassarot? Aussi bien m'est avis que tu agiras sagement en me laissant en repos, entends-tu? car autrement, gare! »

Elle agita son balai d'une façon significative. Elle continua :

« Ah çà ! mais, est-ce que tu crois que les miches tombent toutes rôties du ciel, que tu en bailles comme ça des quartiers de deux livres à ces guenilleux? Je leur ai attrapé leur mangeaille, et qu'ils viennent tant seulement la demander, et tu verras quelle danse ! Je tiens des gourmades toutes prêtes au bout de mes doigts pour tous ces mendiants. Ils étaient U, dévorant mon bien à ma barbe, et tu aurais voulu que je restasse tranquille ! Ah ! pardi, oui, on vous en donnera du

'Calme, quand votre bien s'en va de tous côtés. Je n'ai pas de l'eau dans les veines, moi, pour voir ma ruine sans piacer mon mot... Il faut trop trimer pour gagner un sou. Toute ma misérable vie, je l'ai passée à m'exterminer le corps au soleil, à la pluie, à la gelée, pour me ramasser un morceau de pain. Jamais je ne me suis allongée dans mon lit que lorsque mes pauvres côtes n'en pouvaient plus. Aussi ma carcasse est droite, allez! Je suis devenue, à force de peine, défléchie comme un cerceau de barrique. Ah! ciel du bon Dieu ! ça vous double les pauvres créatures comme un osier, le travail de la terre... A toi tous les chemins vont de plain-pied; il te semble que rien ne t'arrêtera, parce que tu puises à même dans le magot de Marianne. Fais attention, ma nièce, toutes les mouches qui doivent te piquer n'ont pas quitté leur trou... Gare la mouche de la misère ! »

Depuis un instant, Sévéraguette n'écoutait plus sa tante; l'œil attaché sur l'endroit le plus boueux du ruisseau, elle examinait avec une attention avide des traces de pas fortement empreintes dans la fange. C'étaient évidemment des pas d'homme! La semelle du soulier était dessinée tout entière et dans les plus minutieux détails. Tout à coup, au beau milieu de cette semelle, elle aperçut de gros clous à tête de marteau formant un J. et un P. Ces lettres, travail artistique d'un cordonnier de Boussagues très en réputation dans le pays et initiales du nom de son cousin, en expliquant à Cécile pourquoi sa tante balayait le ruisseau de la basse-cour, lui apportaient la conviction absolue de la présence de Pancol, laveille,à Saint-Xist. Elle frissonne-* le jour se faisait autour de l'assassinat de Fumât.

0 Oserez-vous dire maintenant, s'écria-t-elle, fixant sur sa tante des yeux enflammés, que votre garçon n'est pas venu hier ici, quand je vous trouve occupée à effacer la trace de ses pas ? »

La Pancole, exaspérée, sans proférer une parole, lança de toutes ses forces son gros balai dans la direction de Ce-

«île; mais elle l'évita par un recul adroit, et s'eniuit à toutes jambes, entraînant Marinette et Jeannot tout effarés.

, Sévéraguette s'arrcta dans la cuisine juste le temps de remplacer les tartines enlevées aux enfants; puis elle sortit avec eux et reprit le chemin de Sanégra. Le soleil était déjà haut. Fatiguée par la chaleur, épuisée par tant de luttes, désespérant d'ailleurs de rejoindre la Courb«zonne, l'orpheline s'assit pour respirer à l'ombre des vieilles murailles du château, laissant aller Marinette et Jeannot, qui s'amusèrent à faire des bouquets avec les fleurettes épanouies de toutes parts sur les ruines. Elle était là depuis plus d'une heure, s'enivrant de ses mêmes idées de fuite, pensant tour à tour au curé, à Pancol, à sa tante, à la Gassarotte, quand le vague tumulte d'une foule qui marche arriva jusqu'à elle comme un bruissement lointain.

Cécile, épouvantée, se hissa sur un pan de mur, et vit, au bas de la côte, s'égrenant en divers groupes le long du sentier de Sanégra, un amas énorme de paysans. Tout ce monde, criant, hurlant, riant, pleurant, gravissait la colline ardue, précédée de quatre hommes à cheval, que Sévéraguette n'c:Upas de peine, au miroitement de leurs armes au soleil, à reconnaître pour des gendarmes. Son premier mouvement fut d'appeler les enfants et de fuir en haut de la montagne ; mais, arrivée à la mare de Pierre- Brune, elle s'arrêta brusquement. La vue des passerelles ensanglantées, de l'eau encore bourbeuse, des glissades faites par l'assassin ou par le malheureux Fumât sur les bords fangeux du ruisseau, les traces enfin de tout le drame de la nuit, que l'on pouvait suivre depuis le commencement de la lutte jusqu'à son effroyable dénoûment, la glacèrent. Elle sentit qu'elle n'aurait jamais la force de po^ei

le pied sur ces passerelles tachées du sang d'un homme qui peut-être l'avait sérieusement aimée, et demeura là, immobile, les yeux pleins de larmes, attendant courageusement les gendarmes qui allaient, à ne plus en douter, lui révéler le nom du meurtrier.

Parvenus aux bords de la mare, les gendarmes rejetèrent la foule en arrière , et deux hommes, à la mine grave, au costume sévère, ceints de l'écharpe, s'avancèrent d'un air important : c'étaient le juge de paix et le commissaire. de police du canton. Alors commença, dans les plus intimes détails, une véritable enquête des lieux. Pas une pierre, pas une broussaille, pas une goutte de sang, ne furent oubliés dans la description sèche, écrite en français équivoque, que dicta en plein vent le juge de paix à son greffier. On porta le mètre partout où l'on aperçut quelque trace de pas; on ramassa dans la boue un bouton de métal et un chiffon de drap brun; puis le juge de paix interrogea, séance tenante, plusieurs campagnards, qui ne surent donner aucun éclaircissement. Enfin, le procès-verbal clos, signé, parafé; l'on se dirigea vers Sanégra pour y procéder à l'inspection du cadavre.

Sévéraguette, refoulée comme tout le monde, s'était blottie avec les enfants entre deux rochers, et était restée là tout le temps qu'avaient duré les informations de la justice, agitée, tremblante. Certainement, si le juge de paix eût aperçu, dans la foule, le visage blême de la jeune fille son œil inquiet, ses trépidations involontaires, il n^eût pas manqué de concevoir des soupçons et de l'mterroger; mais il ne se tourna pas même une fois de son côté.

Cependant, quand les chevaux des gendarmes eurent disparu dans les détours du sentier de Sanégra, que tout autour de la mare de Pierre-Brune fut rentré dans son silence et son repos habituels, l'orpheline s'élançant de sa cachette par un bond d'une hardiesse inouïe, courut à l'autre extrémité de la mare, précisément à l'endroit où avait eu lieu la dernière lutte entre Frmat et soo

meurtrier. Cette partie du bord, peu remarquée par let hommes de justice, avait tout d'abord attiré l'œil de Sévéraguette. Il existe au fond de toute âme pure comme un instinct de divination qui la guide sans cesse vers la vérité. Il avait paru à Cécile que là le terrain était plus piétiné qu'ailleurs, et tout naturellement ses yeux s'y étaient arrêtés. Elle avait examiné, compté, dévoré du regard chaque pas empreint dans la boue, et déjà elle bénissait Dieu de ne pas reconnaître, dans toutes ces traces emmêlées, entre-croisées, les pas de son cousin, quand, tout au fond^ sous un jeune saule, près d'une grosse touffe de cresson vivace, elle avait cru voir, imprimées dans la terre humide, les deux lettres fatales : J. P! Des gouttes de sueur froide lui perlèrent au front. Elle n'avait su quelle conte» nance tenir entre les rochers. Evidemment le commissaire de police, ou le juge de paix, ou bien quelqu'un des paysans, allait apercevoir cette trace révélatrice et nommer l'assassin de Fumât. Qui sait si elle-même ne serait pas arrêtée et menée à Bédarieux, les mams derrière le dos, la chaîne au cou? car enfin elle était la parente du coupable, et on pouvait la prendre pour sa complice! Rien ne saurait peindre les angoisses de Sévéraguette. En une heure que durèrent les perquisitions de la justice, elle connut toutes les tortures de l'enfer. Oh ! pourquoi était-elle venue à la mare de Pierre-Brune?

Ni son œil, ni son instinct n'avaient trompé l'orpheline . c'étaient bien les initiales de Justin Pancol qu'elle avait lues dans la fange. Comme dans la basse-cour, la semelle tout entière, avec ses clous, ses crevasses, ses arabesques bizarres, était parfaitement moulée dans la glaise. Saisie d'une frayeur indicible devant cette preuve positive de la culpabilité de Justin, la jeune fille ne sut s'empêcher de passer le pied sur cette marque accusatrice; mais elle ne l'eut pas plus tôt effacée qu'elle recula d'horreur. Il lui sembla qu'elle venait de commettre une fnute grave : Dieu ne permet-il pas que la terre garde les traces du criminel.

afin qu'il soit puni dès ici-bas? Sa conscience pure, tiiporée suscita mille pensées inquiétantes à Sévéragucttc. Qui sait si, au lieu de cacher l'assassin, son devoir n'était pas de le taire connaître ? Ne pas dénoncer le crime, n'était-ce pas en accepter la complicité morale? Elle frémit de tous ses membres à l'idée qu'une de ses paroles pouvait envoyer son cousin à l'échafaud. Néanmoins, la crainte de compromettre par une faiblesse coupable son salut éternel lai fit prendre une prompte résolution : elle irait le lendemain à Bédarieux pour tout dévoiler à la justice.

Cécile, suivie des enfants qui se tenaient silencieux et tristes, descendit lentement vers Saint-Xisi, l'âme en proie ^ux plus dévorantes pensées, au plus cuisant désespoir. Au bas de la colline, Marthe, la Courbezonne et la Cassarotte la rejoignirent.

« Eh bien! demanda Sévéraguette, la justice a-t-elle découvert le coupable?

— Non, répondit la sœur de charité. Est-ce que vous soupçonnez quelqu'un, vous, Cécile?

— Moi ! balbutia-t-elle, sentant la voix lui expirer dans le gosier,. , Qui voulez-vous que je soupçonne? >• ajoutât-elle avec effort.

La Courbezonne, brisée par cette course à travers des «entiers pierreux, presque impraticables, rentra au presbytère avec la Cassarotte et les enfants.

« Sévéraguette, dit Marthe attirant la jeune fille dans l'ombre du porche, je vous croyais plus forte. Une chrétienne ne doit pas à ce point se laisser accabler par l'infortune. Vous savez bien que nous sommes ici-bas pour souffrir, et que Dieu a dit : — « Heureux ceux qui pieurent! » Fumât désirait vous épouser, mais il r'ctait pas encore votre mari, et...

— Ah! ma sœur Marthe! ma bonne sœur Marthe! interrompit l'orpheline prenant les mains de la religieuse et les arrosant de larmes.

— Eh bien! qu'est-ce, mon enfant?

— Je veux m'en aller d'ici, emmenez-moi loin d'ici, je suis malheureuse:

— Mais où voulez-vous que je vous conduise ?

— Ah! c'est vrai.... Hclas! je suis une trop grande pé*cheresse pour espérer qu'on me reçoive jamais dans votre maison-mére de Paris.

— Quoi! s'écria Marthe, dont l'œil étincela d'une )oic toute divine, vous accepteriez l'humble habit de sœur de Saint- Vincent?

— Oh! soupira Cécile tombant à genoux et baisant la robe grise de la sœur avec un respect passionné.

En ce moment, l'abbé Courbezon, revenant de Cam-

plong, parut dans le chemin creux, en deçà du ruisseau.

« Mon frère! mon frère ! appela Marthe, cours donc,

cours

Le vieillard hâta le pas.

€ Réjouis-toi, mon frère, réjouis-toi! Dieu, au milieu de tes grandes épreuves, t'envoie une consolation, et ta journée, commencée dans les larmes, va s'achever dans l'allégresse.

— Parle, Marthe, parle! et que Dieu soit également béni pour le bien comme pour le mal qu'il nous envoie !

— Sévéraguette embrasse la vie religieuse ! »

Le ton à la fois ému et solennel dont furent prononcées ces paroles disait bien tout le prix qu'attachait la sœur Marthe au renoncement volontaire au monde. Enivrée de contentement, elle embrassa plusieurs fois Cécile, qui, dans un trouble inexprimable, balbutiait des mots vides de sens. Quant au curé; il fut un instant immobile et muet d'admi* ration; puis, enveloppant d'un regard plein d'attendrissement ce groupe si cher à Dieu, si cher à lui-même :

a Cécile Sév< rac, dit-il, rien ne pouvait m'être plus doux que d'apprendr=î les admirables résolutions de votre cœur, et je bénis Diei de ce qu'il fait en vous de grandes choses» Cependant, si -ien ici-bas ne doit s'accomplir inconsidérément, il faut y réfléchir à de»»' fois quand il s'agit de

renoncer au monde, à ses aises, à ses séductions, pour embrasser une vie toute de privations et de dévouement. Les voies du Seigneur, mon enfant, sont semées de ronces et d'épines, on n'y marche qu'en s'y ensanglantant les pieds... Marthe n'étant pas encore remise complètement, j'ai demandé uue prolongation de son congé à la Supérieure générale de la Congrégation : elle m'a accordé six mois. Pendant ces six mois, sondez votre esprit, sondez vos forces, et si, au bout de ce temps, vous êtes dans les mêmes <iispositions où je vous vois, eh bien! alors, vous partire* avec ma sœur pour Paris, ::

Ils rentrèrent tous trois au presbytère.

Cependant l'assassinat d'Antoine Fumât avait mis tout

le pays en émoi. Non-seulement dans les quatre hameaux de la paroisse de Saint-Xist, mais dans toutes les bour^ gades des monts d'Orb, la catastrophe du malheureux Sanégrol était devenue la préoccupation générale. Au marché de Bédarieux, où l'on avait l'habitude d'entendre pérorer l'Avocat, au cabaret de Gratiboul, où naguère on l'avait vu dîner avec les Boussagols, on s'abordait en se demandant si le meurtrier n'était pas encore arrêté. Les villageoises de la plaine de Véreille, terrifiées, croyant à l'existence de quelque bande de brigands dispersée dans la haute vallée d'Orb, ne s'attardaient plus à la ville. Celles de Sanégra rentraient même avant le coucher du soleil, ne voulant pas s'exposer à traverser, de nuit, la mare de Pierre-Brune. Du reste, les fréquentes descentes de la justice à Saint Xist étaient bien faites pour surexciter les cerveaux faible».

Il ne se passait pas de jour qu'on ne rencontrât, dans les châtaigneraies, des gendarmes à pied ou à cheval.

Tant de précautions étaient prises en pure perte ; non qu'on pût accuser la gendarmerie de manquer d'initiative, — elle arrêta plusieurs individus qu'on relâcha presque aussitôt, — mais il ne fut pas trouvé la moindre trace du coupable. C'est alors que le parquet de Béziers, ne s'en rapportant plus à ses agents subalternes, plus zélés qu'invlligents, se mit lui-même de la partie. D'abord, le juge d'instruction vint procéder à l'interrogatoire d'un grand nombre de paysans ; puis le procureur du roi installa pour quelques jou'-s son quartier général d'opérations à Bédarieux, et, guidé par le maire de Boussagues, Mécanne, se disposa lui-même à battre les montagnes. Mais, en admettant que les recherches du parquet eussent dû aboutir, Mécanne, qui avait trop de raisons pour ne pas soupçonner son neveu Pancol d'avoir assassiné Fumât, eût suffi à en compromettre le succès. A la nouvelle de l'arrivée, à Bédarieux, du procureur du roi, le maire de Boussagues avait volé auprès de lui et s'était mis tout entier à sa disposition, lui répétant que personne mieux que lui n'avait exploré la contrée, qu'il savait le nom de chaque famille des monts d'Orb, que de plus il connaissait, du côté de Camplong, des grottes souterraines où il ne serait pas impossible que se tînt caché le meurtrier de Fumât. Dupe de ce dévouement intéressé, la justice dans l'embarras n'avait pas hésité à charger Mécanne de diriger ses excursions à travers le pays.

Une fois investi de la confiance du procureur du roi, le premier soin de Mécanne fut de le fatiguer en de vaines pérégrinations.

c Lorsque ce petit monsieur, pensait-il, aura crevé ses jolis souliers de peau de chèvre aux pierres aigutfs de nos cncmms, comme il ne voudra pas s'y déchirer les pieds, il reviendra devers son beau salon de Béziers. »

Aussi, le magistrat, déconcerté, se récria-i-il en vain,

quand le maire de Boussa^ues, au lieu de le conduire à Sanégra ou à Saint-Xist, lui fit tout à coup franchir l'Aire* Raymond, et l'amena aux bords de la rivière d'Espase» au-dessus du village de Camplong. Le campagnard retors lui persuada que la gendarmerie n'avait laissé rien à faire dans sa commune, et que, si l'assassin était encore dans le pays, on le découvrirait dans les gorges de Bataillo. Làdessus, il ordonna à deux des gendarmes qui les escortaient de courir à Camplong et de s'y procurer de la paille à tout prix. Il voulait, disait-il, enfumer les grottes, qui n'étaient pas bien profondes, et contraindre le criminel à en sortir ou à y périr étouffé, comme un renard dans son terrier.

On se fera difficiiement une idée de quels gestes animés, de quels regards résolus, Mécanne accompagnait ses paroles, et tout cela sans le moindre effet théâtral, avec un air dé bonhomie et de naïveté admirable. Et qu'on dise maintenant qu'une extrême civilisation seule engendre la perversité! Le procureur du roi, qui se croyait très-perspicace, ne vit dans ce paysan profond, qui se jouait de la chose la plus sacrée, la justice ! qu'un bra;^re homme très honoré de le servir. 11 laissa Mécanne allumer sa paille à l'ouverture des cavernes de Bataillo, et assista sérieusement à ses ridicules incendies.

Plus de six jours furent passés ainsi à noircir de fumée toutes les excavations autour de Camplong. Mais aucune n'ayant tenu les promesses formulées par le maire, le procureur du roi, harassé de ses courses â travers d'horribles escarpements, déclara qu'il irait le soir même à Saint-Xist pour y poursuivre ses investigations.

« C'est inutile, dit Mécanne.

— Pourquoi donc?

Tout bonnement, monsieur le procureur au roi

parce que nous tenons notre homme.

Vous moquez-vous, monsieur le maire?

"— Dieu m'en garde, monsieur le procureur au roi I

LES COl.UBKZON 267

Mais si vous voulez bien m'écouter tant seulement une minute, vous comprendrez que, si le meurtrier de ce pauvre Fumât rôde encore aux monts d'Orb, il est bien près de tomber entre nos mains.... Ah ! ma foi, je vous le jure, je ne voudrais pas, en ce moment-ci, me trouver dans sa chemise.

— Qu'entendez-vous par là .^ Expliquez-vous!

— .Mon Dieu! c'est bien simj le, monsieur le procureur du roi, fit Mécanne d'un air dégagé. Quand, à Bédarieux, je vous ai dit que je connaissais, aux environs de Camplong, des grottes où s'étaient cachés des prêtres pendant la Révolution, et où tout dernièrement, sous l'Empereur, des soldats réfractaires avaient trouvé un asile assuré contre la gendarmerie, je l'entendais point parler comme ça d'un seul versant de I . montagne, mais bien des deux versants. Or il nous reste à faire des perquisitions à Graissessac. Il est clair pour moi que si, comme nous le savons à présent, le coupable n'est pas dans les gorges de Camplong, il est dans les mines de Grnissessac. Qui sait même si ce n'est pas un mineur qui a fait le coup? Tenez, il y a beaucoup de pctardiers picmontais dans la bande des ouvriers dont je ne donnerais pas deux gousses d'ail au moins ! Ah ! par exemple, si c'est à un mineur que nous avons affaire, je vous l'avoue franchement, monsieur le procureur du roi, notre besogne sera rude; car il y a dans la mine de Brochain des galeries secrètes connues tant seulement des travailleurs, puis le grisou rend celle de Sainte-Barbe inabordable. Mais il nous reste les mines d'Eugène et des Nières, où nous pouvons pénétrer, et je suis certain, monsieur le procureur du roi. . .

— Vous avez raison, monsieur le maire, interrompit gravement le magistrat préoccupé, l'homme que nous cherchons s'est peut-être réfugié dans les mines; c'est même par les mines que nous aurions dû commencer... Il y a à Graissessac une grande ng^lomération d'ouvriers,^ parmi lesquels beaucoup d'étrangers.. . PartonsJ •

ï68 LES COURBEZON

Trois jours entiers furent employés à fouiller les mines. D'abord ce fut celle de Brochain qu'on visita, comme étant la plus miportante. Le procureur du roi, ayant à ses côtés le maire de Boussagues et l'mgénieur de la compagnie houillère, y entra précédé de quatre gendarmes le sabre au poing et de quelques ouvriers de confiance armés de torches enflammées. Plusieurs des galeries secrètes de cette mine, qui s'étend à plusieurs lieues dans la montagne, furent explorées. Mais suffoqué par l'odeur fortement sulfureuse que dégageaient les bancs de charbon, grelottant de froid et désespérant de parvenir jamais à sonder les mille sentiers étroits qui s'égaraient de tous côtés dans ce noir labyrinthe, plus inextricable que celuc de Crêtes, après deux heures seulement de recherches, le magistrat demanda à revoirie soleil. — Les jours suivants^ soit dévouement à ses devoirs, soit pure curiosité, il se fit néanmoins accompagner dans les mines d'Eugène et des Nières. Mais quand l'ingénieur lui proposa de le conduire dans celle de Sainte-Barbe, il parut embarrassé.

« N'est-ce pas là qu'est le feu grisou? demanda-t-il.

— Il y a, en effet, quelques galeries dangereuses, répondit l'ingénieur; cependant, avec nos lampes de Davy, on peut s'y engager sans crainte.

— Pour moi, je ne suis pas de la partie, fit Mécanne. M. l'ingénieur m'excusera, mais je n'ai aucune confiance dans ses lampes de sûreté. Elles n'ont pas empêché l'année passée, Pierre Gassarot, de Sanégra, d'être frit comme un merlan. *

Le procureur du roi formula son refus plus courtoisement que le maire; mais il refusa, comme lui, de s'aventurer dans la mine de Sainte-Barbe. Il se contenta de remercier l'ingénieur de ses efforts pour éclairer la justice; lui demanda quelques renseignements sur la moralité des ouvriers de la compagnie, et lui tira son salut.

ff Allons chercher nos chevaux, monsieur le ma.re^ dit^ ti) et partons l

— Pour Béziers? demanda Mécanne.

— Ma foi, j'en aurais bien envie, car toutes ces excursions à travers le bassin houiller de Graissessac et les pierrailles de Camplong m'ont mis sur les dents... Pourtant, avant de rentrer chez moi, ajouta-t-il, je tiens à voir le curé de Saint-Xist : les curés savent toujours beaucoup de choses. »

Mécanne frissonna.

« Faites à votre volonté, monsieur le procureur du roi, dit-il; toutefois, je dois vous prévenir que votre course à Saint-Xist n'aura qu'un résultat, celui de vous fatiguer davantage. Allez, ce n'est pas M. Courbezon qui vous ouvrira les yeux sur cette affaire. Outre que c'est un homme simple, il ne connaît pas un chat dans le pays.

— N'importe, je veux le voir! «repartit le magistrat. • De peur d'éveiller des soupçons par trop d'insistance,

Mécanne se tut.

L'abbé Courbezon était en train de donner une leçon de lecture à Jeannot et à Marinette sur la terrasse du presbytère, quand, vers trois heures de l'après-midi, le procureur du roi et son guide arrivèrent à Saint-Xist. En voyant deux cavaliers escortés d'un piquet de gendarmes s'arrêter à la porte des Récollets, le vieux prêtre planta là les enfants, et, à la grande surprise de sa mère, de sa sœur, de Sévéraguette et de la Cassarotte, réunies dans la cuisine, descendit vivement l'escalier.

« Salut, monsieur le curé, dit Mécanne en apercevant l'abbé. Je suis bien sûr que vous ne vous attendiez point aujourd'hui à la visite de M. le procureur du roi et à la mienne?

— Quel qu'en soit l'objet, soyez les bien venus, messieurs, répondit le vieillard s'inclinant avec respect devant

le magistrat, et tendant amicalement la main au maire de la commune.

— Vous devinez probablement, monsieur le curé, dit le procureur du roi, montant l'escalier des Récollets, pourquoi je viens à Saint-Xist.

^ Hélas! monsieur, le crime qui a été commis dans m* paroisse ne justifie que trop voire présence ici. »

On entra dans la cuisine, qui servait aussi de salon; Mécanne embrassa sa nièce Cécile ; l'abbé présenta sa mère, sa sœur, Sévéraguette au magistrat, puis lui offrit un siège.

« Peut-être, monsieur, s empressa-l-il de lui dire, désirez-vous m'entretenir en particulier? Dans ce cas, nous passerons, si vous voulez bien, dans ma chambre.

— C'est inutile, monsieur le curé, c'est inutile. Au lieu d'avoir des secrets à vous confier, je viens vous en demander : c'est donc à vous de juger si vous pouvez parler en présence de ces dames et de M. le maire.

— Alors, monsieur le procureur du roi, asseyonsnous ici.

— Vous n'avez donc absolument rien à ajouter à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire?

— Absolument rien, monsieur.... Toutefois, si vous le permettez....

— Parlez, monsieur le curé, parlez.

— Oh! dit Mécanne épouvanté, M. le curé, j'en suis bien persuadé, ne pourra pas nommer l'assassin de Fumât, car il n'a pas suivi le pauvre Sanégrol jusqu'à la mare de Pierre-Brune, dans la nuit de sa catastrophe. S'il avait vu de ses yeux

— Monsieur le maire, laissez M. Courbezon s'expliquer, je vous prie, » interrompit sévèrement le magistrat.

Sévéraguette sentit des gouttes de sueur froide lui perler au front.

« Je ferai une simple observation, reprit l'abbé : — Certains témoins ont dépo^^é qu'Antoine Fumât s'adonnait au

LES COURBFZON 271

vice honteux de l'ivrognerie, et qu'une fois pris de vin, il aurait bien pu se noyer dans la mare. Quoique les blessures de la victime et l'énorme pierre qu'on a trouvée sur son corps soient des faits assez graves pour éloigner de l'esprit toute idée d'accident, il m'importe de déclarer que Fumât, quand il m'a quitté, était dans la parfaite jouissance de toutes ses facultés morales. »

Le vieux desservant faisait allusion à la déposition de plusieurs des parents de l'Avocat, lesquels, cités devant le juge d'instruction, n'avaient pas craint, croyant s'épan^ner les frais d une poursuite à diriger, de calomnier la mémoire du Sanégrol. — « Il buvait, sans comparaison, « comme un moucheron qui a soif, notre pauvre défunt, « avaient-ils dit, et il pourrait bien comme ça avoir vu trou • « ble en traversant la mare de Pierre-Brune, à la nuit c close. »

« Et voilà tout ce que vous avez à ajouter à votre lettre?» demanda le procureur du roi.

Le vieillard fit un signe de tête affirmatif. — Mécannc respira délicieusement une large bouffée d'air.

c Comment ! reprit le magistrat avec une vivacité qui montrait jusqu'à quel point il était avide de révélations, vous habitez le pays où a été perpétré le crime, votre ministère vous met quotidiennement en rapport avec tous les paysans de ces montagnes, vous en savez le caractère, les instincts, les mœurs, vous connaissez ceux qui offrent le plus ou moins de garanties de moralité, et vous ne pouvez pas me citer un nom !

— Monsieur le procureur du roi, répliqua le vieux prêtre avec une fierté touchante, j'ai la conviction intime qu'aucun de mes paroissiens n'est le meurtrier de P'umat. 7e serais trop malheureux si je pensais qu'il en fût autre-

oent.

— Mais, insista le no agistrat cherchant quelqu'un à dévorer comme le lion de l'Écriture, vous voyez à toute heure de la journée défiler à votre porte des gens qui,

/.72 LES OOURBEZON

SOUS prétexte de demander l'aumône, pratiquent le vagabondage le plus suspect, et il ne serait pas impossible que vous eussiez jeté vos soupçons sur quelqu'un de ces mal*faiteurs anonymes.

— Je n'ai jeté de soupçons sur personne, monsieur, et j'aurai la franchise de vous avouer que, si j'avais, en effet, conçu des soupçons, je les enfouirais au plus profond de mon cœur, au lieu de vous les révéler. Il faut, à mes yeux, plus que des soupçons pour pousser un homme sur les bancs de la cour d'assises, car s'il en revient quelquefois avec la tête, — le monde est ainsi fait, — il y laiâi,^, toujours l'honneur. »

Le magistrat n'entendit pas cette dernière phrase, qu'il n'eût certainement point laissée sans réplique. Depuis un moment son attention tout entière était concentrée sur Sévéraguette, dont la pâleur, l'attitude embarrassée, l'abattement singulier, venaient de faire briller à ses yeux quelques vagues lueurs d'espérance.

« Tenez, monsieur le curé, dit-il se levant tout à coup, je suis sûr que mademoiselle en sait plus long que vous sur l'assassinat de votre paroissien. »

Et il fit un pas vers Cécile. Mais l'abbé Gourbezon, remarquant alors l'horrible accablement de l'orpneline, l'arrêta d'un geste.

« Oh 1 monsieur, s'écria-t-il, je vous en suppUe, n'augmentez pas la douleur de cette enfant ! Vous la jugerez bien naturelle, quand vous saurez qu'Antoine Fumât avait demandé sa main.

— C'est vrai, mœisieur le procureur du roi, c'est vrai, bredouilla Mécanne bouleversé, ma nièce devait épouser Fumât.

— Mademoiselle, je regrette.... » balbutia le magistral s'inclinant.

II salua et descendit, toujours accompagné de Mécanne, pui^ le cœur débordant de joie, avait appliqué deux baisers sonores sur les joues livides de Cécile.

Un instant après, on entendit le lourd galop des chevaux des gendarmes dans les bruyères de Véreille.

« Sévéraguette, dit l'abbé Courbezon cherchant à démêler les vrais sentiments de la jeune fille, vous regrettez donc bien Fumât?

— Vous vous méprenez, monsieur le curé, vous vou^ méprenez sur le motif réel de ma peine.

— Mais alors, ma Cécile, qu'avez - vous "" demanda Marthe.

— O ma sœur, comme i; est effrayant un homme de justice ! fît-elle, dissimulant toujours ses véritables préoccupations.

— Les hommes de justice ne sont effrayants que pour les coupables, mon enfant, insista Tabbé, et vous n'avez pas à trembler devant eux. Vous n'étiez, pas plus que moi, à la mare de Pierre-Brune, j'espère ?

— C'est vrai, monsieur le curé; mais qui sait si quelqu'un de mes parents ne s'y trouvait pas? dit-elle, laissant enfin éclater son cœur.

— Quoi! s'écria le desservant alarmé, soupçonnez-vous quelqu'un des vôtres d'avoir assassiné Fumât?

— Non, non certes! balbutia-t-elle, la tête perdue.... Cependant, dans nos petits villages, nous sommes tous liés les uns aux autres par quelque Hen de parenté, et... »

Elle ne put continuer.

f Si ce n'est que cela, rassurez-vous, Sévéraguette. Je ne puis croire qu'il existe un meurtrier parmi mes paroissiens. Ils sont violents «n paroles, mais c'est tout... Ohî ajouta-t*il en joignant les mains avec angoisse, que Dier rous préserve de cet affreux malheur, ma pauvre enfant, car il vous serait alors impossible de suivre votre vocation : les portes des couvents vous seraient fermées sans retour.

— Comment ! si un membre de ma famille, même éloigné, avait trempé ses mains?...

— Ce serait un motif radical d'exclusion» intBrromtiiê

274 ^^'S C^URBEZOM

Tabbé. Ne croyez pas, Sévéraguette, qu'on entre dans les couvents aussi facilement que dans les églises, où Dieu a voulu que tout le monde fût adnMs, le saint comme le larron. Avant de vous ouvrir ses portes, une maison religieuse fait une sorte d'enquête ; elle veut savoir qui vous êtes, d'où vous venez, enfin, c'est toute une négociation, et, s'il existe la moindre tache dans votre famille, elle vous repousse impitoyablement.... Mais, mon enfant, continua-t-il, lui prenant affectueusement les mains dans les siennes, pourquoi vous laisser aller à ces tristes pensées, quand vous n'avez aucun motif de croire les vôtres conoipromis?.... Du courage, Cécile!.... J'ai déjà écrit à la Supérieure des sœurs de Saint-Vincent; je l'aï longuement entretenue de vous, de votre famille si honorable, et l'autorisation de votre noviciat ne peut tarder à arriver à Saint-Xist. Dieu, ma chère enfant, mesure les tribulations qu'il nous envoie à nos forces, et il ne voudra pas vous écraser du poids de sa colère : il acceptera, n'en douter pas, l'offrande que vous lui faites de votre vie. »

L'orphehne, retenant à peine ses larmes, baisa respectueusement les mains du vieillard.

L'abbé Courbezon appela Jeannot et Marinette, et alla avec eux reprendre la leçon de lecture interrompue.

Sévéraguette, ne sachant quel prétexte invoquer pour quitter les Récollets, resta encore quelques instants dans la cuisine, ayant l'air d'écouter ce que Marthe et la Gourbezonne lui disaient pour l'arracher à ses désolantes pensées. Enfin, sentant son cœur près de déborder, elle se leva, et sans donner à la religieuse le temps d'ajuster sa cornette pour l'accompagner, se retira brusquement. Jusqu'au ruisseau de Pierre-Brune, elle trouva encore assez de force pour dominer les émotions qui la bouleversaient; mais une fois cachée derrière le rideau de saules qui borde le courant, elle ne sut plus tenir contre son désespoir, et se laissant tomber sur le gazon dans l'endroit le plus touffu de la s9ulée :

LKS COUUBEZON

" Mon Dieu 1 murmura-t-elle donnant un libre cours à ses sanglots, se peut il qu'il y ait un assassin dans ma làniiilel.... »

Sévéraguette, qui primitivement avait formé le noble dessein d'aller à Bédarieux déclarer ses soupçons à la justice, qui, plus tard, avait failli les révéler au procureur du roi, resta à Saint-Xist, et évita soigneusement de parler et d'entendre parler de l'assassinat commis à la mare de Pierre-Brune. Ayant depuis longtemps, dans son cœur, dit adieu au monde, elle ne pouvait s'y laisser river maintenant par le crime de Pancol. Peut-être y aurait-il eu quelque héroïsme à tout avouer et à se résigner ensuite au mépris; mais cette idée ne lui effleura pas même l'esprit. Tout entière à ses rêves de vie religieuse, en les sentant se dissiper aux paroles du curé, elle ne songea qu'à les retenir de toutes ses mains, de toute son âme, pour s'y plonger à nouveau Risquer un avenir qui devait infailliblement lui ouvrir les portes du ciel, but unique de sa vie, étai'. au-dessus de ses forces. D'ailleurs, que pourrait-elle dire qui ne fût très-hasardé ? Avait-elle, de ses yeux, vu Pancol à la mare ? Pancol était-il le seul homme dans la commune, dans le monde, dont le nom commençât par les deux lettres J. P. ? Fumât ne pouvait- il pas avoir été tué par un de ces maraudeurs dont on ne sait ni le nom ni le pays?....

Cécile, qui voulait être convaincue, se forgea toutes sortes d'arguments pour innocenter Pancol, et bientôt «on cousin lui apparut lavé de toute souillure. Évidemment Justin, ainsi purifié, n'avait pu commettre le moindre mal. Dans la situation morale où la mettait l'idée fixe de son renoncement au monde, la Pancole ellemême lui parut une femme douce, commode, affectueuse.

276 LES COURBEZOÎf

L'orpheline se reprocha amèrement de s'être laissé emporter contre elle à des mouvements de colère, et s'étonna beaucoup que sa tante ne l'eût pas traitée plus durement, quand, sans aucune preuve plausible, elle avait osé accuser Justin. Comme elle s'était montrée indulgente, bonne, charitable, cette chère tante!

Cependant le parquet de Béziers, qui n'était parvenu à aucune découverte, avait abandonné l'instruction, et le pays, un moment troublé, était peu à peu rentré dans son calme habituel. Chez le curé, comme chez Sévéraguette, régnait la paix la plus entière, la plus absolue. Seulement cette paix, la même en apparence au presbytère qu'à Saint-Xist, différait essentiellement quant au fond. Aux Récollets, elle était tout bonnement le résultat de longues fatigues morales : après avoir traversé une épouvantable crise, on respirait avec délices ; tandis qu'à Saint-Xist, elle naissait d'un profond calcul : on ne voulait pas parler parce qu'il existait à fleur d'eau des écueils contre lesquels on risquait de se briser au moindre mot. Sévéraguette avait bien essayé de rentrer en grâce avec sa tante, elle avait bien poussé l'héroïsme jusqu'à l'embrasser plusieurs jours de suite ; mais la Pancole, peu faite aux cajoleries, se méfiant d'ailleurs de sa nièce, laquelle avait été capable de lui signifier son congé , reçut froidement ses caresses. Quand Cécile allongeait sa petite main de velours pour une chatterie , la vieille, croyant toujours à quelque attaque soudaine, étirait ses doigts nerveux sous son tablier, prête à griffer pour se défendre. Ayant à garder un secret dont dépendait la vie de son enfant, peut-être la iienne, et flairant une ennemie dans l'orphehne, la Boussagole était constamment sous les armes.

Cet état perpétuel de qui-vive, auquei semblait s'être désormais condamnée sa tante, outre qu'il confirmait dans 'esprit de la jeune fille des soupçons qu'elle eût voulu en arracher à tout prix, la tenait dans une irritation croissante. A la cure, les visages respiraient une sérénité idéale,

un calme tout divin, là les âmes étaient pures et s'épanouissaient adorablement sur les traits. A Saint-Xist, au contraire, il y avait des jours où le front de Sévéraguette se rembrunissait, où ses gestes perdaient leur moelleux, leur grâce, leur harmonie, pour devenir violents, saccadés, menaçants. Enfin, là-haut, entre la Courbezonne, le vieux desservant, Marthe, la Cassarotte, les enfants, le sarment clair pétillait, illuminant joyeusement les pierres du foyer ; là-bas, entre la Pancole et l'orpheline, le feu couvait sous les cendres, et devait, un jour ou l'autre, éclater en sombres étincelles, en un effroyable incendie.

L'arrivée de la cloche vint pour un moment faire diversion à une situation aigrie, désespérée. Il était temps ! Pendant plusieurs jours, Sévéraguette, qui ne quittait plus les Récollets, où s'agitait la grave question du baptême de la cloche, vit à peine sa tante. La marraine était toute trouvée, c'était naturellement la donatrice; mais il fallait un parrain, et le curé proposa Justin Pancol.

t C'est impossible ! c'est impossible 1 se hâta de dire l'orpheline avec un tressaillement d'épouvante.

— Pourquoi? » Cécile resta interdite.

< Est-ce que votre cousin n'est pas un bon chrétien f insista le vieux desservant.

— Je ne sais s'il est bon chrétien, murmura-t-elle ; mais il n'est pas de la paroisse, et pour moi c'est un cas d'exclusion.

— Alors, cherchons encore, » dit l'abbé, prenant u attitude méditative.

U y eut quelques minutes de silence, t J'ai trouvé le parrain! fit tout à coup Sévérague* joyeuse.

— Qui donc ? qui donc? demandèrent-ils tous.

— Le Cassarottou.

— Félicien 1 mon Félicien 1 s'écria la pauvre veuve Sanégra.

— Oui, Cassa rotte, votre enfant sera mon compère^ c'est décidé.

— Oh ! tiens, laisse-moi t'embrasser, » balbutia la Sanégrole.

Le soir, quand Félicien Cassarot revint de la montagne «ivec les chèvres, Sévéraguette, qui l'attendait sur le perron, lui annonça la grande nouvelle de la journée.

<i Comment , lui ! ce mendiant ! il serait le parrain de la cloche? s'écria la Pancole, qui ne fit qu'un bond delà table où elle trempait la soupe des journaliers sur le perron.

— Lui-même, riposta sèchement Cécile.

— Et tu auras le front de planter à côté de toi, devant tout le monde, ce guenilleux qui n'a pas tant seulement une paire de souliers à se mettre aux pieds !

— Vous auriez préféré sans doute que je choisisse votre garçon ; il a des souliers, lui, et qui marquent joliment son nom partout où il passe.

— Mais il ne t'aurait point fait déshonneur, mon Pancolou, il me semble !

— Vous savez bien que si ! murmura Sévéraguette se penchant à l'oreille de sa tante, qui recula comme frappée d'un coup violent en pleine poitrine.

— Oh! tu crèveras de ma main, vipère! » grommelat-elle avec un geste terrible.

Cécile la regarda fixement, ayant l'air de la braver. La Pancole rentra dans la cuisine.

i Demain, reprit \a jeune fille revenant à Félicien toujours debout devant elle, tu iras à Bédarieux prendre mesure chez le tailleur d'un habillement complet de drap; tu t'achèteras aussi deux paires de souliers et six chemises. Ta mère t'accompagnera.

-— O notre maîtresse, vous êtes bien trop bonne pour mol 1

— Monte dans ma chambre, je te remettrai de l'argent. » Ce dernier mot, prononcé par Sévéraguette en posant

le pied sur le seuil de la cuisine, fut entendu de la Pancoie accroupie sous la cheminée. Elle se redressa furieuse. • Vous le voyez, vou<; autres, dit-elle apostrophant les journaliers attablés, ces Cassarot nous dévorent. Ne voilàt-il pas qu'elfe va encore lui bailler de l'argent pour qu'il s'endimanche, celui-là 1 Grand dommage, en vérité, avec an si joli museau ! Accrochez-lui plutôt au cou un sac de toile de genêt, à ce mendiant, et qu'il aille réciter le Pater noster aux portes pour manger du pain.... Mais vous ne çavez pas tout : mademoiselle veut faire de notre pillard son compère au baptême de la cloche. .. Quelle pitié! Dieu m'assiste, quelle pitié!... C'est comme cette cloche, qui la paye? Nous.... Enfin je vous dis que ces gens des Récollets, c'est pire que la vermine: quand ça s'est mis sur vos écus, ça n'en laisse pas une miette ; vous pouvez faire le signe de la croix sur votre bourse, c'est fini.... Et moi, je m'échine ici, je fais le diable à quatre pour conserver quelque chose ; mais il faudra que tout y passe, bon Dieu de bon Dieu!... Les anciens ont bien raison de dire: fl Qiii travaille^ mange la paille ; qui ne fait rien^ mange le foin. ï Mais gare! si je vois tout s'en aller à la débandade comme ça, je pourrai bien faire un coup de ma tête.

— Et que ferez- vous? demanda Cécile, regardant sa tante en face.

— Tu crois, toi, nigaude, que je souffrirai longtemps ces avale-tout-cru des Récollets? Ce pillage me met la tête à l'envers....

— Qui vous retient à Saint-Xist? interrompit Sévéraguette. Les chemins de Boussagues sont ouverts, et vous pouvez les prendre à l'instant, si ce qui se passe chez moi vous offusque. J'entends agir dans ma maison comme il me plaît, et mon bien n'est pas le vôtre pour en parler avec tant d'intérêt. En un mot, il n*y a qu'une maîtresse ici, c'est moi ! »

Ayant articulé ces paroles avec une grande énergie, elle prit familièrement Félicien par la main et disparut

avec lui dans l'escalier de sa chambre. La Pancole resta atterrée du coup.

Une heure ctprès, il faisait nuit. Les )ournahers, obligés de se lever dès l'aube, avaient quitté la table de bonne heure et étaient allés se coucher. La maison se taisait, et l'on eût pu croire que tout le monde y dormait profondément. Cependant, dans cet imposant silence, une oreille attentive eût saisi le bruit étouffé d'une respiration humaine ; et les rayons blafards de la lune, qui venaient à travers les vitres se jouer sur les dalles ébréchées de la cuisine, eussent suffi à un œil exercé pour distinguer une forme accroupie sur les premières marches de l'escalier conduisant à la chambre de Cécile. Cette forme sombre, anguleuse, d'attitude suspecte, c'était la Pancole ! Après le départ des journaliers» la Boussagole, revenue de l'étourdissement où nous l'avons vue dans le dessein d'aller surprendre la conversation de Cécile avec Félicien, avait essayé de monter l'escalier à pas de loup ; mais une terreur invincible lui ayant brusquement brisé les jarrets, elle s'était couchée comme un affreux reptile sur les marches basses, allongeant son oreille au moindre bruit, au plus faible murmure. Percevant de temps à autre un son vague de voix, mais ne pouvant induire un mot de toutes ces vibrations confuses, elle allait se retirer, dépitée, furieuse contre elle-même, quand le cliquetis sonore d'un sac d'écus qui roule par terre la fit tressaillir de la tête aux pieds. Elle entendit ces paroles: « Fais donc attention, Félicien. Est-ce le douzième « sac, celui-là ? — Oui, répondit le Cassarottou. » Que se passait-il donc dans la chambre de Cécile? Mille pensées traversèrent instantanément l'esprit de la Pancole. Qui sait si, à cette heure, Cécile ne se dépouillait pas de son

LES C0LRBE20N 2:.l

dernier écu au profit des Courbezon ou des Cassarot? Elle eut la tentation d'ouvrir tout à coup la porte, de se précipiter sur les sacs d'argent, de les entasser dans son tablier et de s'enfuir ensuite vers Boussagues. Mais en dépit de l'envie qui lui brûlait les entrailles comme un fer rouge, elle resta collée au bas de l'escalier, et ne franchir pas un degré de plus.

Cécile effrayait maintenant la Pancole. L'attitude à la fois sévère et vaillante que la jeune fille avait su prendre» dans la lutte engagée depuis plus d'un mois, destituait la vieille de toute son audace. Elle eût bien voulu tenter quelque chose contre l'orpheline ; mais elle se sentait lâche, car Sévéraguette connaissait évidemment l'assassin de Fumât, et il suffirait d'un mot de sa bouche pour les perdre, elle et son fils. Écrasée par la fatalité de cette situation implacable, la Boussagole, couchée sur son ventre stérile, comme une vieille louve cévenole, repaissait son esprit de toute sorte d'idées de meurtre et de sang, quand un cri monotone et triste, absolument semblable à celui de la chouette , la fit brusquement se dresser sur pieds. Ce cri ayant été répété, elle sauta avec l'agilité d'une chatte au milieu de la cuisine, et courut à la porte qu'elle entre-bâiUa doucement. Sans doute, la Pancole attendait quelqu'un, et le chant lugubre de la chouette était le signal convenu.

En effet, la porte était ouverte depuis une minute à peine, qu'un pas pesant fit craquer le sable de la grande allée du potager ; puis un homme glissa sous les arbres et s'arrêta au bas du perron.

f Pancole, tout le monde est-il couché ? souffla ce visiteur nocturne à voix basse.

— Oui ; monte, monte, ne crains rien, va !

— Eh bien ! quoi de nouveau par ici, la mère ? demanda Justin entrant dans la cuisine et promenant autour de lui un regard inquiet.

— Rien, mon Fancolou, rien de nouveau.

— Les gendarmes se sont-ils montrés par chez vo'us, ces jours derniers ?

— Non, ma fine ! on ne les voit plus ces grands bri^^ands de gendarmes quilles sur leurs gros chevaux. Et à Boussagues, se doute-t-on de quelque chose ?

— A Boussagues, c'est comme à Saint-Xist, les gendarmes sont de plus en plus rares. Tout va bien.

— Parlons affaires... Et le billet de l'Avocat?

— Il m'a été présenté hier.

— Tu l'as acquitté ?

— Tu me crois donc bien Nicodèm^, Pancole? Éveiller des soupçons !... Dieu me damne ! je ne suis pas pressé de me faire raccourcir par le bourreau, sur l'Esplanade de Montpellier.

— Et qu'as-tu dit comme 'ça pour raison ?

— J'ai demandé du temps, pardi !

— Et si on te proteste ?

— La Fumade est trop triste et les héritiers sont trop occupés à bâiller devant leurs nouvelles terres pour me tomber sus en ce moment. Ils m'ont accordé six mois. Tu comprends, il aura passé beaucoup d'eau sous le pont de Latour d'ici à l'automne, et la justice ne pensera plus alors à l'accident de l'Avocat... Mais, parle-moi de Sévéraguette ; c'est pour elle que je suis venu. Que fait-elle ? que ditelle ? que pense-t-elle ? Oh 1 je l'aime plus que jamais, vois-tu, Pancole... Parle donc, est-ce que tu as avalé ta langue, p'ar hasard ?»

La Boussagole, les bras croises sur sa poitrine, l'œil translucide, dcjns une attitude de sibylle prête à rendre quelque oracle funeste, restait muette.

« Eh bien! desserreras-tu les dents?... On est gens ou bête, on parle. Dieu me damne ! s'écria Pancol lui posan, une main sur l'épaule et la secouant à la renverser.

— Tu tiens à savoir ce que pense Cécile ? articula la âeille d'une voix" si étrangement cadencée que Justin en frissonna malgré lui.

-* "Sans doute.

— Elle pense que tn a^ as«?assiné Fumât.

— Moi ! ruyit le Sanglier bondissant en arrièic comme un animal blessé.

— Oui, toi-même ! * dit la Pancole pesant à dessein sur 'chaque syllabe.

Justin s'était affaissé sur une chaise.

« Qui lui a dit cela ? demanda-t-il se soulevant tout à coup.

— Elle l'a deviné, )e ne sais comment. Elle dit comm^ ça qu'elle t'a vu dans sa chambre.

— Oh! tu auras eu la langue trop longue, toi 1 Je te connais, tu es un véritable moulin à paroles. Prends-y garde, Pancole. je suis capable de te briser sur mon genou comme un sarment sec, si Cécile connaît tant seulement le plus petit mot de la chose.

— Pourquoi oubliais-tu ton couteau dans sa chambre? Pourquoi les semelles de tes souliers sont-elles marquées ? Est-ce que j'ai pu empêcher Cécile de trouver ton couteau là-haut et de voir tes pas dans la basse-cour? b

Pancol, tremblant comme un criminel pris en flagrant délit, retomba sur sa chaise.

« Mais elle ne m'a pas vu à la mare de Pierre-Brune? bredouilla-t-il d'un ton lamentable qui trahissait tout le désordre de ses idées.

— AMSsi, ajouta la Boussagole quittant sa pose prophétique, n'a-t-elle que des soupçons.

— Il faut les lui enlever, il le faut absolument, Pancole, cntends-tu ? Je l'aime !... Ah 1 murmura-t-il les yeux pleins de grosses larmes, c'est pourtant par amour pour elle que j'ai tué l'Avocat... J'eusse tué je ne sais qui... O mon Dieu 1 sanglota- t-il, peut-il y avoir un homme plus malheureux que moi sur la terre 1 »

Ce cri de désespoir inattendu, sorti des entrailles du Sanglier comm' des profondeurs d'un bloc de granit, ébranla la Boussagole. Cette paysanne, glacée par la con-

voitise et l'avarice, sentit son vieux cœur de mère str ranimer et battre avec violence. Elle qui avait tenu devant les incroyables brutalités de son enfant, ne sut tenir devant ses pleurs. Bouleversée par des sensations inconnues, poussée vers Justin par des attractions intimes irrésistibles, elle se pendit follement à son cou, lui essuyant les yeux avec sollicitude, avec passion. Certainement, en ce moment de douleur et de volupté intérieures indicibles, la Pancole regretta ses honteux démêlés avec Sévéraguette ; certainement elle eût voulu revenir en arrière et racheter ses violences par l'affection, le dévouement, l'abnégation sainte de la mère !... Mais que faire désormais ?... Pourtant, comme elle s'était méconnue elle-même !... Ohl que de sublimes et nobles pensées traversèrent cette tête dure, où brillait pour la première fois peut-être la céleste lueur de l'amour maternel ! Que de choses cette vieille lut dans les larmes de son enfant 1...

f O mon Pancolou, sois tranquille, balbutia-t-elle luttant contre son émotion , tout n est pas perdu. Je serai si bonne, si douce pour Sévéraguette, que je la forcerai à mettre ses soupçons dans le sac, et à nous aimer un peu. Va, quand je veux cajoler quelqu'un, je m'y entends, n'aie crainte ! Avec ma mine de hérisson, on a peur de moi ; mais je sais faire patte fine ou, comme on dit, patte de velours... Tu verras !... Enfin tu reviendras ici dans quelques jours, n'est-ce pas ? Eh bien, je veux que Cécile f embrasse à la porte. Ah ! quand j'ai comme ça martel en tête pour quelque chose, moi, il faut que cela soit... Cécile t'embrassera, mon Pancolou, je te le promets.

— Ce sera la première fois, hélas ! » murmura le Sanglier dont la voix tremblait à cette pensée.

La porte de la chambre de Sévéraguette s'ouvrit bru9> quement en haut de l'escalier. « Qui vient? demanda Pa.nco.l

— C'est elle.

— Cécile?

— Oui.

— Adieu, Pancole, je ne veux pas qu'elle me voie.

— Et moi, je ne veux pas que tu t'échappes comme un voleur I dit la vieille refermant la porte entr'ouverte, et retenant le loquet dans la main pour empêcher Justin de s'enfuir

— Ouvre-moi, j'ai peur! supplia le Sanglier.

— Courage, Pancolou, la voici! »

Sévéraguette et Félicien parurent.

Le premier mouvement de l'orpheline, en apercevant son cousin, fut de se rejeter en arrière et de remonter deux marches de l'escalier; mais, honteuse de sa lâcheté, elle redescendit, et, sans lever les yeux sur Justin , accoté au jambage de la porte, elle alla vers un bahut, en tira un plat et servit à souper au Cassarottou.

c Allons, voyons, Félicien, mange! dit-elle au jeune paysan qui, placé entre les trois personnages de cette scène, et comjjie s'il recevait le contre-coup de leurs passions, n'osa^{ ouvrir la bouche.

— Et vous, notre maîtresse, est-ce que vous ne soupez pas? demanda-t-il.

— Je n'ai pas faim, ce soir.

— Ni moi, je vous assure.

— Mange donc, je le veux! • reprit-elle impérieusement.

Félicien avala à la hâte quelques pommes de terre; puis il alla, sans mot dire, se coucher dans la paille de la grange, où ronflaient déjà les journaliers.

t Maintenant que nous sommes seuls, Pancol, dit Sévénguette s'arrêtant devant son cousin, écoutez-moi, je vous prie. »

Le Sanglier, foudroyé de surprise, leva la tête et montra le front livide et anxieux de l'accusé auquel on va l«re les décisions du jury.

L'orpheline continua :

« Quelques jours avant sa mort, ira pauvre mère, qui

VOUS connaissait a peine, vous promit ma main, et je ne vous ai pas épousé. Je dois vous dire pourquoi. Mes raisons sont de deux sortes : les unes toutes relatives à moi, les autres à vous. Certainement, si, comme les filles du pays, je me fusse sentie poussée vers le mariage, je n'aurais pas. ainsi que je l'ai fait, traîné le temps en longueur, et, le deuil de ma mère expiré, je fusse devenue votre femme. Ma;?. mes répugnances à me lier à un homme par d'autres liens que ceux de l'amitié ont toujours été insurmontables, voilà pour ce qui me regarde. Quant â vous, sans parler de votre inexplicable visite à Saint Xist, juste le soir du meurtre de Fumât, vous n'eussiez pas été le mari de mon choix, en admettant que je me fusse jamais mariée. Votre dureté naturelle, vos violences envers votre mère, envers tous ceux qui vous approchent, votre mauvaise réputation,

— toutes choses aujourd'hui parfaitement connues de moi,

— m'eussent éloignée de vous, si comme je viens de vous le dire, la nature n'avait déjà pris soin de me rendre toute pensée de mariage insupportable. Mon Dieu! faut-il ne vous rien cacher? Votre mère, ici venue pour protéger vos in irêts, les a compromis plus que vous, peut-être plus que moi-même, car sait-on si une tante, bonne, dévouée, aimante, une seconde mère, n'eût pas changé les dispositions de mon cœur?

— Je te demande pardon, Sévéraguette, je te demande pardon ! articula la Pancole dans une attitude à faire pitié.

— Je vous pardonne tout le mal que vous m'avez fait^ dit Cécile avec ce calme écrasant auquel arrivent seules les âmes profondément blessées; mais tout est fini entre nous, et, si jamais vous eûtes pour moi quelque affection, donnez- m'en une preuve en rentrant, ce soir mên>e, à Boussagues. i

La Pancole essaya de murmurer encore quelques paroles, mais Sévrraguette y opposa un geste de denci^tian unplacable.

LES COURDEZO.V 287

Hjiant à Justin, il était hébété.

c Quoi ? demanda-t-il naïvement, vous ne m'avez jamais aimé :

— Jamais.

— xVÎoi, je vous aime tant! dit-il en se frappsint un grand coup sur le cœur par un mouvement brutal et sublime.

— Adieu, Pancol, emmenez votre mère.

-O Sévéraguette ! s'écria le Sanglier se roulant aux pieds de la leune tille et la retenant dans ses grosses mains velues, qui l'eussent broyée au moindre effort, ô Sévéraguette, si vous saviez ce que j'ai fait pour vous!.... Tenez ... oh ! non, je ne puis pas le dire.... Je vous aimel... . Moz-vous... Ahl pitié! ahl... »

Ne pouvant articuler un mot de plus, comme s'il voulait arracher les paroles qui s'arrêtaient dans son gosiei, }\ porta une main crispée à sa bouche ; mais il n'en sortit que des sons confus, de vrais rugissements d'animal. Les phvsiologistes ont remarqué que les mots sortent avec une énorme difficulté de la bouche des condamnés à mort, les émotions accablantes auxquelles ces malheureux sont en proie gênant les fonctions de la salivation et amenant le dessèchement de la gorge. Ce phénomène s'accomplissait en Pancol. Les conclusions de Sévéraguette, n'était-ce pas, en effet, pour ce terrible paysan, une manière de condamnation à mort.-*

c Viens, Pancole, bredouilla-t-il enfin, partons puisqu'il lui plaît comme ça de nous chasser de chez elle.

— Partir! s'écria la Boussagole, qui s'accrocha de toutet ses griffes à un lourd bahut de chêne, tu ne m'arracheras d'ici que par morceaux.

— Tu n'as donc aucune vergogne?... Attends un peu, je saurai bien te forcer à prendre avec moi le chemin de boussagues. »

Et Pancol retroussait les manches de sa veste, se disposant à entraîner sa mère de vive force, quand Sévért*

guette, frappée d'une subite pitié, s'élança au-devanr de son cousin.

€ Justin, murmura-t-elle, ne lui faites pas de mat, laissez-la, qu'elle reste! »

Elle disparut.

Page 1