‹ Les CourbezonChapitre 5 sur 19 · ÉVÊCHÉ · texte numérisé non relu

ÉVÊCHÉ

Cabinet de Monseigneur.

c Monsieur le curé,

c Lassé de recevoir des plaintes de votre conseil de abrique et du conseil municipal de Saint-Chinian, nous nous sommes uni à M. le préfet pour demander à Son Elxcellence M. le ministre des cultes votre révocation du poste de curé de canton de deuxième classe. Vous n'êtei donc plus, à partir d'aujourd'hui, curé-doyen de Saint- Chinian.

f Pourtant, comme un bon père n'abandonne ses enfants rebelles qu'à la dernière extrémité, espérant que la grâce de Dieu vous touchera, que vous vous appliquerez à corriger un caractère trop inquiet, trop turbulent, en un mot peu évangélique, nous voulons bien vous nomme encore desservant de la paroisse de Villecelle-Mourcairol

canton de Saint-Gervais, dont vous irez prendre possea* sion, dès la réception de la présente.

« f Stanislas-Xavier.

c A Montpellier, en notre palais épiscopal, le... >

* L'abbé Courbezon s'affaissa sur lui-même.

« Mon enfant, mon pauvre enfant 1 s'écria la Courbezonne lui prenant les mains, c'est une injustice.... Oh» mon Dieu! après avoir tout donné... Ce village où l'oi t'envoie, je le connais, c'est un trou^ je ne veux pas que tu y ailles, i

L'ecclésiastique ne répondit pas : la lettre de Monseigneur l'avait foudroyé. Il resta plus d'une heure comme privé de sentiment.

Enfin il se leva et d'une voix calme :

« Ma mère, dit-il, la volonté de l'évêque, c'est la volonté de Dieu sur la terre : que la volonté de Dieu soit faite ! Ce soir même, nous quitterons Saint-Chinian. »

Il y a des hommes qui, ayant pratiqué le bien par hasard ou par un mouvement irréfléchi de leur nature, finissent par se corriger de la bienfaisance comme on se corrigerait d'un vice; mais il en est d'autres, d'une trempe supérieure, plus divine pour ainsi dire, qui persistent malgré tout dans cette voie d'abnégation et de dé-^ vouement continus. Ceux-là ne s'arrêtent pas au premier ingrat, ils en font, au contraire, des milliers et ne s'ea préoccupent guère, n'ayant jamais compté sur la reconnaissance des obligés pour être payés de leurs peines, de leurs efforts, de leurs sacrifices. L'abbé Courbezon appartient à cette dernière classe de bienfaiteurs obstinés. Placé tur une scène plus vaste, avec des moyens d'action plus étendus, ce prêtre mort misérable et inconnu, compterait aujourd'hui parmi les grands consolateurs de nos misères publiques. Si Montpellier avait eu, en 1802, un autre évêque que Mgr Le Kalonec, vieillard pieux, mais sec, violent et gardien farouche de son autorité, notre sièclr

eût connu peut-être un nouveau Vincent de Paul. L'abbé Courbezon possédait l'âme ardente et passionnée de ce héros de la charité; le contact du monde et la vue de se* plaies lui en eussent donné l'intelligence. Mais il était écrit que ce grand homme de cœur passerait sur la terr«» et que la ter» ne le connaîtrait pas.

L'abbé Courbezon, qui avait accepté la paroisse de Vil« lecelle, composée de trois cents habitants, avec une admi^ rable résignation, y vécut d'abord paisiblement, entre sa mère et sa sœur, sans s'attirer aucune réprimande de l'évêché. Cependant ce calme n'était qu'apparent, car l'infortuné desservant était loin d'avoir abdiqué les saintes passions de l'ancien curé-doyen. Le blâme sévère de l'évêque, pour avoir un instant maté les nobles instincts de cette âme généreuse, n'avait pas réussi a les anéantir. Dans. le presbytère misérable où la Courbezonne et Marthe travaillaient toute la journée pour subvenir aux besoins du ménage, auxquels ne suffisaient pas les cinq cents francs du gouvernement * et le casuel à peu près nul de la paroisse, l'abbé Courbezon s'épuisait à chercher les moyens qui lui restaient encore de faire du bien. Malheureuse^ ment, enchaîné maintenant par la pauvreté, il en était réduit à se ronger les poings, en espérant des temps meilleurs. Parfois le désespoir s'emparait de lui; il s'indignait de son inutilité, de son impuissance, et alors l'idée lui ve-

I, Voici le tableau comparatif de l'augmentation successive du traitement des desservants :

Un décret du 1 1 prairial an xii portait que les desservant! des succursales recevraient sur les fonds de l'Etat un traitement annuel de 5oo fr.

Des ordonnances des 5 juin 1816, 9 avril 1817, 20 mai 1818 et 6 janvier i83o^ élevèrent ce traîtemenL, la première à 600 fr. 1»

nail de demander à monseigneur un exeat du diocèse pour aller en Chine se dévouer et mourir. Mais une pensée l'arrêtait aussitôt " que deviendraient sa mère etsa sœui dépouillées par lui ? Que de projets insensés traversaient cette pauvre tête et ce pauvre cœur torturés! Hélas! il ne pouvait même pas faire l'aumône d'une chemise, d'une grisaoudo^ d'une paire de sabots à des malheureux qu'il rencontrait dans le village à demi-nus 1 Sa rrière tenait toutes choses sous clef... Quel martyre !

Enfin, vers 1806, il survmt tout à coup un changement <ians cette situation. Marthe, qui depuis longtemps parlait de consacrer, elle aussi, sa vie au soulagement des souffrances humaines, partit pour l' Hôpital-Général de Montpellier. Elle devait faire un court noviciat dans cette maison, dont son frère avait connu la supérieure actuelle en 93, puis aller à Paris prendre l'habit de sœur de charité. Cette vocation religieuse, née de l'instinct caché mais agissant qui pousse certaines familles vers une mission toute de dévouement et d'amour, combla de joie le desservant. N'ayant rien fait pour engager sa sœur à s'immoler comme lui, il fut tout heureux de la voir courir d'elle-même au sacrifice, et, à compter de ce jour, il se sentit doublement son frère. La Courbezonne seule s'aperçut du vide laissé par le départ de Marthe ; quant à l'abbé, depuis qu'il la savait au moment d'entrer en religion, elle ne lui avait jamais été plus présente à l'esprit, — au cœur! Du reste, il pensait que Marthe étant de moins à la maison, il pourrait peut-être économiser quelque argent et réaliser le projet qui, depuis bientôt un an, troublait ses jours et ses nuits. Voici-^quel était ce projet :

seconde à 700 fr., la troisième à ySo fr., et la quatrième à 800 fr. Un arrêté du 17 avril 1849 accorda un traitement de 85o il» aux desservants âgés de moins de 5o ans, et régla progressivement ceux des autres desservants en raison de leur âge.

Enfin, une loi du 22 juillet i858 fixa à 900 fr. le traitement >des desservants des succursales âgés de moins de cinquante ans.

Il s'agissait de bâtir une maison pour y installer l'école des filles et pour y loger trois sœurs, destinées, non-seulement à enseigner à lire, à écrire aux jeunes paysannes , — putes choses dont à vrai dire, maître Nicaise, chargé déjà d'une trentaine de galopins, ne s'acquittait guère, — mais encore à coudre, à tricoter, à ravauder, à rapetasser. Ce qu» avait le plus vivement choqué l'abbé Courbezon, en arrivant à Villecelle-Mourcairol, c'était cette promiscuité des filles et des garçons; promiscuité d'autant plus dangereuse qu'en hiver, quand les travaux de la campagne se trouvaient forcément suspendus, on voyait des gars de vingt ans, sous le prétexte ingénieux de se remettre à la lecture, venir sur les bancs de l'école conter fleurette à de petites filles de quatorze à quinze ans. Aussi, pour nous servir du mot de Beaumarchais, plus d'un accident avait-il ouvert les yeux à la lumière sans être précisément attendu. L'abbé Courbezon gémissait de ces désordres, surtout de son impuissance à les faire cesser. Pour son compte, il se fût bien condamné, comme le dernier des paysans, à ne manger que des pommes de terre et du pain noir, afin d'épargner de quoi bâtir l'école des filles ; mais sa mère était trop âgée et sa sœur trop délicate pour supporter un si dur régime. Il fallait absolument se résigner à souffrir encore le scandale.

Le départ de Marthe raviva des espérances un moment assoupies par la nécessité. Pendant plusieurs jours, la Courbezonne, à son grand désespoir, vit Pierre rouler et dérouler quantité de feuilles de vélin sur lesquelles il avait, dès longtemps, dressé le plan de la maison projetée Tremblant que son fils ne s'engageât encore dans quelque entreprise sans issue, la pauvre femme en était à se de mander si elle ne hasarderait pas une observation ou ne ferait pas violemment disparaître toutes ces immenses feuilles de papier, quand, un matin, en ouvrant la porte de la cure pour aller entendre la messe, elle se trouva brusquement nez à nez avec l'architecte Rastoul, de Saint-Chinian.

f Mon Dieu ! monsieur, que venez-vous faire ici? s*écria-t-elle épouvantée.

— M. Courbezon m'a mandé; il veut bâtir un couvent.

— Un couvent! dit la vieille paysanne qui pâlit affreusement; Jésus-Maria, un couvent !.... Mais mon enfant n'y Dense pas, monsieur; il n'a pas tant seulement un rouge liard en poche. Oh! de grâce, mon bon monsieur Rastoul, — vous savez ce que nous avons souffert par sa manie de bâtir et de tout donner aux pauvres, — dissuadezle. je vous en supplie, dissuadez-le.

— J'ai pensé justement qu'il était au moment de s'empêtrer de nouveau, ce saint homme, et je suis accouru.

— Pensez- vous qu'il vous écoute au moins?.... Sainte Vierge, un couvent !

— Soyez tranquille, madame, il abandonnera son idée.. • Le curé, la messe dite, rentra. Il serra avec effusion la

main à Rastoul, puis lui ouvrit la porte du salon, en ayant som, par un regard qu'elle comprit, de prier sa mère de ne pas les suivre.

Une fois assis tous deux autour de la table où le plan fut promptement étalé , l'abbé Courbezon prit la parole et expliqua son projet avec enthousiasme.

« La chose est fort simple, dit-il en terminant: à droite, en entrant, une grande salle pour la classe des petites ; à gauche, une autre grande pièce où nous pourrons, un jour, établir une crèche, car il est fort triste de voir de tout petits enfants, emportés aux champs par leurs parents, pleurer en se roulant dans les sillons, tandis que ceux-ci travaillent ; tout au fond, la cuisine et un salon où pourront se réunir les sœurs ; au premier étage, les chambres de ces dames.

— Le projet est superbe, répondit Rastoul après avoirfait quelques chiffres; mais il ne coûtera pas moins de six mille trancs à réaliser.

— Ce n'est pas trop.

— Vous avez donc six mille trancs en caisse i

LES COURBEZON 4g

— Non, certes!... Pourvu que je les aie à la fin des travaux pour parer à toutes les exigences.

— Monsieur le curé, dit Rastoulavec une dignité froide et respectueuse, en recevant votre lettre, j'ai pressenti que vous alliez vous précipiter dans de nouveaux embarras, et je suis venu à franc étrier de Saint-Chinian pour vous sauver de vous-même. J'admire votre bon cœur, monsieur Courbezon; je sais que vous marcheriez pieds nus pour chausser un pauvre et que vous consentiriez à mourir de faim pour nourrir les malheureux. Mais votre dévouement inconsidéré désole madame votre mère. Madame Courbezon, je suis obligé devousTavouer, a frissonné en me voyant. Réfléchissez donc, mon ami. Il est impossible que, dans ce petit hameau, vous ramassiez jamais six mille francs; or, vous le savez, vous ne possédez plus un pouce de terre à Castanet. Voyons, oubliez cette école. Saint-Vincent-de-Paul, curé de Villecelle-Mourcairol, en aurait été réduit comme vous à se manger le sang... >

Rastoul partit ; et le curé, après avoir essuyé les reproches, hélas! bien timides, de sa mère, confus, humilié, s'enferma dans sa chambre où il éclata en sanglots.

a Mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-il dans les larmes, je ne pourrai donc rien faire pour votre gloire! »

Le lendemain, il alla voir, à Saint-Gervais, Madame de Servies. La baronne de Servies, convaincue que la Révolution n'était qu'une échauffourée de manants, n'avait pas suivi sa famille dans l'émigration ; elle s'était obstinée à se cacher à MontpeUier, s'attendant chaque jour à rentrer dans le château de ses pères. Étant des plus zélées à assister, avec sa sœur, aujourd'hui supérieure de l' Hôpital-Général de MontpeUier, à la messe de la rue d'Aigrefeuille. elle avait alors beaucoup connu l'abbé Courbezon. Dans l'impuissance où il était de faire cesser par lui-même les désordres de sa paroisse, le curé pensa à intéresser à soq «Buvre toutes les personnes charitables de sa connaissance

et à quêter leurs aumônes pour arriver plus vite à ses fins. Madame de Servies fut donc inscrite la première sur la liste. La baronne, qui n'avait pas revu l'abbé depuis les mauvais jours de 93, charmée de sa visite, lui donna cinq cents francs. Cette aubaine encouragea le desservant. Il ne parut pas de plusieurs jours à Villecelle. Il y rentra seulement le samedi, après une longue tournée, apportant onze cents francs dans sa besace. Malgré ses prières, la générosité des âmes charitables n'avait pu dépasser ce chiffre. Heureux cependant de ce maigre résultat, il assembla, le dimanche, ses marguilliers, s'ouvrit de ses projets, et fit prendre à ces bonnes gens une délibération par laquelle la fabrique s'imposait de quinze cents francs.

11 n'en fallait pas davantage au chimérique desservant pour appeler immédiatement les maçons. Avec les onze cents francs de la quête, les quinze cents de la fabrique, et ce qu'il ajouterait lui-même, — son cœur l'aveuglant toujours sur le néant de ses ressources, il oubliait son absolu dénûment, — on pouvait bien commencer l'école des filles. Donc, malgré sa mère, à laquelle il imposa silence par un geste sévère, des ouvriers arrivèrent par son ordre de Saint-Gervais, et bientôt les murailles du couvent s'élevèrent hors de terre. L'entrepreneur, plein de confiance, épuisa d'abord ses avances. Il bâtit tout le rez-de-chaussée sans demander le moindre argent ; mais au moment de poser le seuil des fenêtres du premier étage, il vint à la cure et exigea deux mille francs pour continuer les travaux. L'abbé Gourbezon, embarrassé, promit de donner cette somme dans la huitaine, et l'entrepreneur, désappointé, — il avait compté que son argent l'attendait au presbytère, — se retira inquiet et maugréant.

Cependant le malheureux desservant vivait dans des transes horribles : il voyait chaque jour, avec une terreur croissante, s'avancer le terme fatal fixé par lui au maître maçon, car il ne savait où trouver les deux mille francs promis. Hélas 1 le lendemain même de la pose de la pre-

r.S CUIRBEZON 5l

mière pierre du couvent, deux ou trois cas de petite vérole avaient mis le village en émoi ; puis, tout à coup, la maladie, gngnant de proche en proche, était devenue une vcritabie épidémie. Au milieu de ses paroissiens malades, manquant de tout, l'abbé Courbezon sentit son cœur se briser, et ne sut pas résister à la tentation de les secourir. Il puisa dans le sac des onze cents francs de la quête. En troi'^ semaines, il avait dépensé pour ses paysans, en remèdes, nourriture substantielle, bon vin, visites de médecin, plus de huit cents francs. L'avant-veille du jour où l'entrepreneur devait réclamer son argent, le curé assem* bla ses marguilliers. leur expliqua dans quelle situation désespérée le mettait l'épidémie, et les supplia de fournir, à eux tous, les quinze cents francs dont la fabrique répondait. Cette somme, ajoutée aux deux cent quatre-vingts francs qui restaient de la quête et à deux cent cinquante francs qu'il emprunterait au doyen de Saint-Gervais, réaliserait les deux mille francs indispensables. Pour le reste, on aurait du temps. Ces braves gens, dévoués corps et âme à leur curé, rentrèrent chez eux, résolus à lui rapporter leur dernier sou. Malheureusement la récolte des châtaignes, la plus productive du pays, n'était pas encore faite, et malgré tout leur dévouement, il fut impossible au.v marguilliers de réunir plus de six cents francs. L'abbé Courbezon accepta cette misérable somme, partit tout de suite pour Saint-Gervais, où son doyen lui avança deux cents francs sur ses prochains trimestres, et rentra à Villecelle avec l'espoir que, pour le moment, il satisferait le '"naître maçon avec mille francs.

L'entrepreneur était un homme violent et grossier; se croyant )oué, il s emporta contre le curé jusqu'à lui reprocher d'avoir détourné l'argent qui lui était destiné.

€ La fabrique vous a donné six cents francs, s'écria-t-il, et vous en avez, dites-vous, avancé deux cents de votre poche; mais alors cela devrait faire, avec les onze cents francs lie la quête, dix-neuf cents francs.... Ohl tenez,

VOUS avez beau dire, je ne vous crois point. Je sais qu'à Saint-Chinian vous avez eu déjà des difficultés avec les ouvriers et que Prosper Corbineau,de Béziers, a failli vous mener devant les tribunaux. Eh bien I je m'acquitterai de cette besogne, moi, soyez tranquille. Je vais d'abord trouver l'évêque, et nous verrons après 1 »

Quand l'entrepreneur se fut retiré, l'abbé Courbezon, que cette algarade avait laissé cloué sur sa chaise plus mort que vif, sentit le cœur lui manquer. Ne voulant pas alarmer sa mère, laquelle, ayant sans doute tout entendu de la cuisine, n'était déjà que trop affligée, il se traîna jusqu'à la fenêtre pour respirer le grand air; mais ses yeux se troublèrent subitement, ses genoux fléchirent, et, sans avoir le temps d'appeler, il tomba lourdement sur le plancher.

« Au secours ! au secours ! » s'écria la Gourbezonne, se précipitant dans le salon.

Les ouvriers du couvent, accourus à ce cri, aidèrent la malheureuse femme à relever son fils.

f Ce n'est rien, » dit le curé rouvrant les yeux et remerciant les maçons par un regard d'une douceur céleste.

Les ouvriers se retirèrent.

« Ma mère ! ma pauvre xHère , dit l'abbé se penchant '])Our embrasser la Gourbezonne tout en pleurs à ses genoux..,. Ah! ajouta-t-il, je suis brisé!... »

11 se coucha, et l'épidémie, dont les ravages n'étaient prs crès de cesser Je saisit à son tour.

Quoique épuisé par des privations de toute sorte, p^p des luttes morales incessantes, l'abbé Courbezon résista vigoureusement à la maladie. La petite vérole eut beau aplatir son nez, maculer son front, déchirer ses joues, 5es

lèvres, son menton, ses tempes, bouleverser enfin toute sa belle eC noble figure d'apôtre, elle ne put rien contre ses muscles nerveux et durs comme l'acier, contre sa charpente d'Hercule Farnèse. Il se releva après trois semaines comme si de rien n'était, et demanda joyeusement son petit miroir à barbe, le seul qu'il y eût dans la maison : il voulait voir, disait-il, quel visage il avait plu à la maladie de lui accommoder. La Gourbezonne, croyant épargner à son enfant l'impression douloureuse qu'elle avait éprouvée elle-même à le voir défiguré, sans songer qu'il en aurait un jour besoin, avait caché le miroir. Il fallut de vives instances de la part de l'abbé pour l'obtenir. Le pauvre curé se contempla quelques instants sans que ses yeux tra* hissent le moindre étonnement, la moindre tristesse.

0 Vous me trouvez affreusement laid, n'est-ce pas, ma mère? dit-il en souriant.

— Mon enfant! balbutia la vieille paysanne en lui arrachant le miroir et laissant tomber quelques larmes sur ses mains.

— Ma mère 1 dit l'abbé avec une sévérité douce, ne pleurez pas, car vous offensez Dieu. Notre corps appartient pendant notre vie à la maladie, et après notre mort aux vers de terre. Il est juste qu'il soit châtié : n'est-ce pas lui qui a péché? »

Malgré la Gourbezonne qui voulut le retenir, il sortit pour aller visiter les malades dans le village. En rentrant, il s'arrêta devant le chantier du couvent. Les échafaudages étaient déserts, aucun manœuvre ne pétrissait plus le mortier, desséché dans les baquets. Les murailles cependant étaient bâties jusque vers le milieu du premier étage. Ce spectacle navra l'abbé; il ouvrit la porte du presbytère, l'âme noyée de tristesse et d'amertume.

Une lettre de l'évêché l'attendait. Elle contenait ce qm suit:

5 4 tES roURBRZON

Page 1