ÉVÊCHÉ
Secrétariat général.
« Monsieur l'abbé, « Je regrette beaucoup que mes fonctions de secrétaire général du diocèse m'obligent à vous adresseï le décret cijoint, décret, du reste, que Sa Grandeur n'a signé qu'avec le plus profond chagrin.
« Le secrétaire général^
« Tardif, prêtre, i
Décret épiscopal.
c Attendu que Madame la baronne de Servies et plusieurs autres dames ont remis des sommes considérables entre les mains de M. l'abbé Courbezon, sommes qui devaient être affectées, selon le vœu des donatrices, à la construction d'une école de filles ;
« Attendu que les travaux de ?école ont été suspendus, les fonds perçus pour ladite construction ayant été on ne sait comment dis^iipés;
c Attendu que nous avions enjomt à M. l'abbé Courbezon de ne bâtir ni église, ni presbytère, ni autre établissement quelconque, et que, ce faisant, il est allé directement contre notre volonté ;
« Notre cojiseil épiscopal ayant été entendu, nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
t< Article unique. — M. l'abbé Pierre-Jean-Guillaume Courbezon est suspendu jusqu'à nouvel ordre de ses fonctions de desservant de Villecelle-Mourcairol, canton de Saint-Gervais, et devra, dès la réception du présent, céder la paroisse à son successeur, déjà pourvu de son titre.
0 t Stanislas-Xavier. •
c Donné à Montpellier, en notre palais épiscopal, le...,»
Ce coup de foudre écrasa le curé. Il tomba sur une chaise
et y resta plongé dans une méditation douloureuse. Puis, comme s'il n'eût pas cru à la réalité de son malheur, il relut plusieurs fois le fatal décret. Oh! qu'allait-il devenir avec sa mère âgée de soixante-dix ans? Quoi ! on lui retirait sa paroisse! on ne voulait plus qu'il fît aucun bien ! on le murait dans sa pauvreté! Un trouble inexprimable s'empara du malheureux abbé. Perdu dans mille idées vagues, indéfinies, il ne sut plus où était le bien, où était le mal. Toutes les notions du juste et de l'injuste furent confondues pour lui. Dans cet état de bouleversement intérieur, ce saint homme douta de lui-même : la route qu'il avait suivie jusqu'à ce moment, n'était-ce pas la fausse route? ne le conduirait-elle pas à la damnation éternelle? Son évêque, condamnant éternellement sa conduite, le fit trembler pour le salut des âmes qui lui avaient été confiées, pour son propre salut. Peut-être, malgré son dévouement aux hommes, son ardente charité, était-il un de ces arbres maudits qui ne sauraient porter de bons fruits et qu'il faut, comme dit l'Évangile, jeter au feu sans pitié. « Mon Dieu! mon Dieu! s*écria-t-il près de défaillir, venez à mon secours! »
11 tomba à genoux devant son crucifix et pria longtemps. La prière l'ayant peu à peu rasséréné, l'abbé eut le courage de confier son malheur à sa mère. La Courbezonn< ne trouva pas une parole à répondre: il est des coups qui tuent sans vous laisser le temps de crier.
Le nouveau titulaire de Villecelle arriva le lendemain. L'abbé Courbezon l'accueillit avec bonté, lui vendit, pour mille francs, la plus grande partie de son mobilier, en le chargeant d'employer cette somme à finir le couvent; pui** il partit avec sa mère pour Montpellier.
En arrivant au chef-lieu du département, l'abbé Courbezon installa sa mère dans la petite soupente de la me d'Aigrefeuille, où il avait demeuré pendant la Révolution, et descendit aussitôt la rue de la Blanquerie pour aller à l'évêché. Indigné des soupçons qui planaient sur îui. il
voulait absolument voir Monseigneur et lui faire un récit complet de sa vie, depuis sa nomination à la paroisse de Saint-Chinian. Tant pis, si son humilité avait à souffrir des éloges que l'évêque serait obligé de donner à sa conduite vraiment apostolique: il ne pouvait laisser croire qu'il avait dilapidé l'argent d'autrui. Donc, déterminé à tout supporter, même la louange, il frappa à la porte de l'évêché, et entra, sans fierté comme sans fausse honte, dans les bureaux du secrétariat général.
« Pourrais- je voir Monseigneur? demanda-t-il.
— Je le pense, répondit l'abbé Tardif; je vais prévenir Sa Grandeur. »
Le secrétaire sortit et reparut une minute après. < Monseigneur ne peut vous recevoir, dit-il.
— Demandez, je vous prie, à Sa Grandeur si je pourrai la voir demain ? »
L'abbé Tardif parut tout embarrassé.
i Monseigneur, balbutia-t-il, ne vous verra pas avant qu'il vous ait mandé lui-même. •
L'abbé Courbezon laissa son adresse, s'inclina et sortit.
Évidemment l'évêque ne le recevrait jamais. En remontant la rue de la Blanquerie, le pauvre prêtre crut voir les maisons tourner autour de lui, tant sa tête était troublée. Son dernier espoir venait d'être emporté. Hélas l il était bien seul maintenant dans le monde avec sa vieille mère. Abandonné des hommes et peut-être de Dieu, ne sachant plus de quel côté porter ses pas, il erra plusieurs heures à travers la ville, sans but, évitant seulement la rue d'Aigrefeuille, car, s'il rentrait, que dirait-il à sa mère? Le hasard de sa course vagabonde le conduisit devam 'Hôpital-Général. Se souvenant alors que sa sœur n'était pas encore partie pour Paris, il entra. 11 lui semblait que Marthe lui donnerait le courage nécessaire pour retourner rue d'Aigrefeuille. Mais quelle ne fut pas sa surprise quand, sur un des bancs du parloir, il aperçut sa sœur f^entretenant avec sa mère. Hélas 1 la Gourbezonne n'avait
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SU résister au désir d'aller embrasser tout de suite sa fille ! A la vue de son frère pâle, abattu, exténué, Marthe, iniormée déjà par sa mère de leur situation pitoyable, devina l'insuccès de la dernière tentative de l'abbé, et, sans lui demander aucune explication, elle lui dit en l'embrassant :
f Allons voir ma sœur Sainte-Marie. »
Madame Sainte-Marie, sœur de la baronne de Servies, était, comme nous l'avons dit, supérieure de T Hôpital-Général. Elle avait connu l'abbé Courbezon en 93, et le respectait comme un saint. En apprenant ses malheurs inouïs, cette vieille fille de charité fut émue jusqu'aux larmes.
a Je verrai Monseigneur, répéta-t-elle plusieurs fois, je verrai Monseigneur, et je lui dirai quel grand serviteur de Dieu il éloigne de TÉgUse... Est-ce possible r*... Dans tous les cas, ajouta-t-elle, vous viendrez dire votre messe ici tous les matins, je vous en conjure, mon respectable ami.
C'est avec les quarante sous de sa messe de chaqu«i jour à l'Hôpital-Général, que l'abbé Courbezon vécut avec sa mère pendant dix ans, de 1807 à 1817, et trouva encore I moyen de pratiquer l'aumône. Absolument oublié de ' Mgr Le Kalonec, que la sœur Sainte-Marie n'avait pu convaincre de la sainteté de son protégé, il ne serait probablement jamais rentré dans l'exercice de son ministère , sans une circonstance tout à fait imprévue. Sa sœur, itrop faible pour supporter le climat brumeux du nord, fut renvoyée, vers la fin de 1816, à l'Hôpital-Général de Montpellier, sur l'ordonnance du médecin de la congrégation. Le cœur de Marthe se serra à la vue de la misère où vivaient son frère et sa mère octogénaire. Elle stimula le lèle lassé de la sœur Sainte-Marie, et toutes deux, un jour, frappèrent à la porte de Tévêché. Le moment était favorable : Mon seigneur cherchait un prêtre pour la nouvelle paroisse de Saint-Xist. Pressé par l'autorité de la vieille supérieure, ému peut-être par les larmes de Marthe, l'évêque promit de réintégrer Pierre-Jean-Guillaume Courbezon dans ses fonctions; et, quelques jours après, l'ayant
en effet mandé auprès de lui, il lui remit le titre de desservant de Saint-Xist ; puis, l'embrassant cordialement :
t Allez, lui dit-il, mon fils, tous vos péchés vous sont remis. »
Quand Antoine Fumât vit l'abbé Courbezon assis à sa table, il éprouva une furieuse envie de lui dévoiler incontinent ses projets de mariage avec Sévéraguette; mais, effrayé par la pensée que trop de précipitation pouvait tout perdre, il brida sa langue, qui lui sifflait entre les lèvres, et se contenta d'inviter insidieusement M. le curé à passer quelques jours à Sanégra. L'abbé Courbezon donna d'autant mieux dans le piège, que sa mère, retenue à Montpellier auprès de Marthe malade, n'avait pu le suivre, et qu'il se trouvait absolument seul à Saint-Xist. Tout, jusqu'à ses meubles et son pauvre linge, était resté là-bas, dans la misérable soupente de la rue d'Aigrefeuille. Le yieux desservant s'installa donc chez l'Avocat avec une bonhomie et une insouciance charmantes.
Dès cet mstant, Fumât crut son triomphe sur Panco) assuré Tout entier à ses espérances matrimoniales, et flairant l'occasion de s'en ouvrir au curé pour gagner à sor^ parti un si puissant auxiliaire, il s'accrocha à lui de toute la force de son amour, ou mieux de sa convoitise, car les biens ae la Sévéraguette lui tenaient bien plus au cœur que ses beaux yeux. De peur qu'il ne fût circonvenu par ses ennemis, il ne le laissa pas seul une minute. L'abbé Courbezon descendait-il , le matin, à Saint-Xist pour dire la messe, le Sanégrol, sous l'excellent prétexte de la lui servir, l'accompagnait impitoyablement; allait-il souper, le soir, chez quelque paysan considérable des quatre hameaux, l'Avocat s'invitait effrontément de lui-même, et
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s'asseyantà côté du vieillard, portait, au dessert, avec une solennité grotesque, des santés multuiliées au curé de la nouvelle paroisse.
Cependant on touchait presque à la fin d'octobre, et Fumât, chose incroyable ! n'avait encore osé souffler un mot de ses prétentions : l'abbé Courbezon lui imposait" Malgré des rapports de jour en jour plus fréquents, It paysan de Sanégra sentait qu'il existait, entre le vieux desservant et lui, comme une insurmontable barrière, et qu'il ne pourrait jamais, avec ce prêtre grave et morne, causer familièrement de toutes choses. Cent fois le premier mot des aveux lui était venu au bout des lèvres; mais, tenu à distance par la dignité froide et triste du curé, il en avait été réduit jusqu'ici à refouler en luimême ses confidences. Un regard de l'abbé Courbezon lui desséchait le gosier et le rendait incapable d'articuler la moindre parole. Ses tentatives infructueuses pour expliquer son cœur ou ses intérêts confondaient et désespéraient i la fois le conseiller municipal. Ce campagnard retors, ne comprenant rien à l'influence toute magnétique que l'abbé Courbezon exerçait sur ses dispositions expansives, enrageait de son mutisme, et prenait incessamment de nouvelles résolutions définitives. Un jour, enfin, ayant fait pro vision d'audace, il était décidé à brusquer la situation et, en attendant le curé, il ruminait, à l'entrée du chemin de Sanégra, les premières phrases de sa harangue, quand Sévéraguette, sortant de l'église, l'accosta tout à coup :
I Eh bien! Fumadou, lui dit-elle, est-ce que vous allez garder toujours notre curé par là-haut, à Sanégra?
— Mais, Cécile, tant qu'il voudra demeurera la maison, je ne le mettrai point à la porte, Dieu me sauve !
— A quoi bon faire réparer les RécoUets, si vous dévie* ger M. le curé chez vous? reprit la jeune fille piquée.
— Oh ! voyons, Sévéraguette, soyez de bon compte, ei ne montez pas comme ça sur vos grands chevaux. Vous ne voulez pas, je pense, ressembler à votre tante Pancoie,
qui ne sait point dire une bonne parole au brave monde... Vous êtes si douce naturellement, vous!... Parlons peu, mais parlons bien : franchement, que vouliez-vous que M. Courbczon allât faire dans ce grand casai ^ des Récollets, sans meubles, sans linge, sans servante? Vous save? bien que ses affaires ne sont point encore arrivées de Montpellier?
. — S'il ne s'agissait que de meubles et de linge, je lui en aurais bien donné, moi. — Et , tenez, Fumadou, j'ai justement tous les meubles de ma chambre qui ne me sont plus utiles, car j'habite, depuis sa mort, la chambre de ma pauvre défunte mère; je vais tout de suite les envoyer à la cure.
— Vos jolis meubles de noyer 1 Gardez-vous-en bien, Dieu me sauve! s'écria le Sanégrol retenant Sévéraguette qui s'élançait déjà vers Saint-Xist. Vos meubles se portent bien chez vous, qu'ils y restent.
— Cependant je veux que Saint-Xist jouisse de son curé, moi.
— Les portes des Récollets ferment comme des mâchoires de chèvre, et l'humidité moisirait bien vitement votre mobilier, allez I
— Tant pis pour lui! Qu'est-ce que cela fait?
— Comment, qu'est-ce que cela fait l Y pensez-voÛs, Cécile ? s'écria Fumât, dont toute l'avarice éclata au grand
jour D'ailleurs, ajouta-t-il un peu honteux d'avoir
laissé percer son véritable caractère, M. Courbezon ne peut pas taire sa cuisine lui-même; ces gens-là, vous le comprenez, sont habitués à être servis, et il n'a pas encore de domestique.
— Et ma tante Pancole donc? et moi donc? sommesnous venues au monde pour nous croiser les bras tout le long de la journée? Vous imaginez-vous, par exemple, que nous laisserons M. le curé tremper sa soupe lui-mêmei