‹ Les CourbezonChapitre 7 sur 19 · I. Casai, maison ruinée · texte numérisé non relu

I. Casai, maison ruinée

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Soyez sans inquiétude, Fumât: M. Courbezon n'aura qu'à se mettre à table, à déplier sa serviette et à manger.

— C'est égal, vous en ferez ce que vous voudrez, voyezvous; mais à votre place je ne parlerais pas comme ça de meubles à M. le curé.

— Enfin pourquoi, Fumadou?

— Mon Dieu ! parce que ça sera lui remémorer sa pauvreté. Si vous saviez tout!....

— Il est donc pauvre ?

— Pardi, je le crois bien! Il est pauvre, sans comparaison, comme Job sur son fumier.

— Et qui vous l'a dit?

— Qui me l'a dit! c'est bien simple : figurez-vous que, l'autre jour, en tirant le mouchoir de sa poche, il a laissé toniber sa bourse; je l'ai vitement ramassée sans être vu, et j'ai farfouillé dans le fin fond... Devinez combien il y avait?

— Je ne sais, moi... Parlez!... Combien?

— Quarante sousi ^aas un denier de plus, pas un denier de moins.

— Quarante sous!... Miséricorde!...

^- Chut! Cécile, le voici qui vient; chut, au moins ! » En effet, après avoir, à double tour, fermé la porte de

l'église, le curé s'avançait à pas lents dans l'allée qui longe

la muraille du cimetière.

a Bonjour, mademoiselle, dit-il; comment va-t-on à

Saint-Xist?

— Pas trop bien, en vérité, monsieur Courbezon, pas trop bien.

— Quoi! il y a des malades dans ma paroisse, et personne ne m'a prévenu 1 s'écria le desservant alarmé.

— Oh! rassurez- vous, monsieur le curé, reprit l'orphe» line avec un léger sourire, et ne prenez point souci de cela, je vous prie. On n'est malade à Saint-Xist que de l'ennui de ne pas vous y voir.

— En effet, mademoiselle, je suis bien coupable ; mais j'attendais, pour aller visiter mes paroissiens, d'être ins-

tallé aux Récollets. Après avoir vu ces braves gens chei eux, il m'eût été si doux de les recevoir à la cure !

— Quand pensez-vous qu'arrivera madame Courbezon ^

— Hélas! je n'ai pas eu de nouvelles depuis huit jours.

— Mais, monsieur le curé, si vous tenez à vous fixer tout de suite au presbytère, rien au monde n'est plus facile : je puis, aujourd'hui même, vous y arranger une chambre avec des.meubles dont je ne me sers pas...

— Non, Cécile, interrompit l'Avocat, ce n'est vraiment point la peine de mettre tout sens dessus dessous à Saint- Xist. Puisque M. le curé a attendu ses affaires pendant un mois, il les attendra bien encore quelques jours.

— Fumât a raison, mademoiselle : ma mère ne peut tarder à arriver.

— D'ailleurs, monsieur le curé, vous mourriez d'ennui tout seul dans cette ruine, continua le Sanégrol. C'est si triste dans une maison de trouver partout visage de bois l

— Oh! mon ami, la solitude a pour moi des charmes inexprimables! dit le vieillard, jetant sur les Récollets un œil d'envie. — Puis il murmura : Dieu habite dans le silence, « Deus est absconditus . »

— Monsieur le curé, dit Cécile, qui avait lu dans les yeux du vieillard ses secrets désirs, le déménagement de quelques meubles ne peut causer chez moi aucun dérangement sérieux. Je vais donc, avec votre permission, meubler votre chambre à coucher, et, dès demain, jour de la Toussaint, vous pourrez habiter définitivement les Récollets.

Mais, s'écria Fumât impatienté, M. le curé ne pourrt

pas faire bouillir son pot lui-même!

— Je l'entends certes ainsi 1 répHqua Srvéraguette, et je pense bien que M. Courbezon, qui vous a fait l'nonneur de s'asseoir durant un mois à votre table, ne refusera pas d« prendre quelques repas à la mienne.

— Mademoiselle, j'accepte vos meubles de grand cœur, dit le vieillard avec une touchante simplicité; quant aux

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dîners, nous verrons ; je n'ai besoin pour vivre que d'une poignée de châtaignes e* les faire cuire, vous le savez, n'est ni long ni difficile.

— Vous me promettez du moins monsieur le curé, de fcnir souper à Samt-Xist demain au soirr

— Allons, je vous promets cela.

— Fumadou, je vous charge d'amener M. le curé chex moi. Je pense bien que vous me ferez le plaisir de souper aussi à la maison avec nous. »

Le Sanégrol, qui était au moment de se fâcher tout rouge, désarmé par cette invitation, à laquelle il ne se fût jamais attendu, sourit agréablement à Cécile et lui fit un geste non équivoque d'acceptation et de reconnaissance; puis, tandis que l'orpheline, joyeuse, descendait vers Saint-Xist, il attaqua bravement la montée de Sanégra. Le vieux desservant le suivit, triste et pensif.

Le lendemain, après vêpres, comme il en avait été convenu, Antoine Fumât conduisit l'abbé Courbezon r.hez Sévcraguette. Ce fut la Pancole qui reçut les invités, car Cécile n'était pas encore revenue de l'église. Le curé ne connaissait pas la vieille tante. Occupé d'ailleurs d'autres pensées, il ne s'aperçut guère de la froideur et de l'espèce d'embarras avec lesquels la mère de Justin les accueillait, ui et son introducteur. Mais l'Avocat, très au courant du caractère expansif de la Boussagole, remarqua sa contrainte et en pénétra immédiatement les motifs. Il savait que Scvéraguette, lassée des obsessions chaque jour plus pressantes de son cousin, secrètement indignée de l'avoir vu s'opposer en plein conseil municipal au projet de bâtir une église à Saint-Xist, avait fini par le prier de rendre ses visite^ plus rares, car, disait-elle, elles faisaient jaser

les mauvaises langues dans le village. Évidemment la Pancole, venue à Saint-Xisi pour y arranger les affaires de son fils et les siennes propres, en voyant entrer, dans une maison de laquelle Justin était à peu près banni, l'homme que tout le monde lui donnait pour rivai, ne pouvait montrer un visage souriant. Le malaise allait donc croissant, et la conversation, à peine soutenue par la loquacité du Sanégrol, menaçait de tomber à plat, quand un pied leste et rapide monta les degrés du perron : c'était Cécile. Cécile Sévérac était une jeune fille de vingt-deux ans environ ; sa tête manquant absolument de lignes, elle n'était pas belle à la juger d'après l'idée qu'on se fait ordinairement de la beauté chez la femme; mais si, négligeant les détails de sa physionomie, on s'en rapportait à l'effet général, malgré sa bouche grande, son nez trop recourbé, ses pommettes saillantes, on s'apercevait vite que Sévéraguette n'était pas sans avoir son charme. Il résultait de l'ensemble de ses traits irréguliers je ne sais quelle douceur irrésistible qui vous attachait, en vous révélant l'existence d'une âme neuve, immaculée. A mesure qu'on regardait davantage son front légèrement bombé, qu'illuminaient les rayons ineffables de la pudeur, on se sentait soi-même envahi par un sentiment de calme profond, de divine pureté. Le visage placide et svave de Cécile, avec ses yeux bruns, dont deux paupières paresseuses, frangées de longs cils noirs, voilaient éternelle ment l'éclat, la faisait ressembler, non à ces vierges trop idéales des peintres italiens, mais à ces vierges plus humaines des peintres flamands, chez lesquelles, à travers l'ange, on peut encore entrevoir la femme. Du reste, si Sévéraguette tenait à la terre par des regards dont elle n'était pas maîtresse de modérer l'ardeur, le ton blanc et mat de ses joues attestait toute une vie passée dans la prière et le recueillement mystique. Évidemment cette créature primitive, pleine de parfums, qui brillait encore de tout son rayonnement céleste, n'avait pas affronté les

vents orageux du monde. Sévéraguette, en effet, depuis l'âge de dix ans, était restée enfermée au couvent des sœurs de Sainte-Croix, à Bédarieux. Sa môre, — une Mé« canne 1 — en consentant à se priver d'elle, avait cédé à ce penchant d'ambition qui, comme nous l'avons fait observer, troublait l'esprit à toute cette famille.

Cécile étant l'unique héritière de la maison, la Sévérague l'avait mise au couvent dans l'espoir qu'étant bien élevée elle pourrait, plus tard, épouser un médecin ou un notaire de la ville. Aussi la rappela-t-elle auprès d'elle avec un regret infini, quand, après la mort de Martin Sévérac, Marianne se trouva tout à coup seule et malade. Cécile, occupée à soigner sa mère, ne sortant guère que poui aller à Camplongse confesser à M. l'abbé Ferrand, directeur des religieuses de Bédarieux et de leurs élèves, ne perdit rien des charmes discrets et voilés que lui avait communiqués la solitude du couvent. Libre à Saint-Xist comme à Bédarieux de prier et de se recueillir, elle continua la vie de contemplation à laquelle les sœurs de Sainte-Croix avaient de bonne heure façonné son âme tendre et pieiise.'De cette existence intime, cachée, provenait une sorte de grâce Angélique qui enveloppait et faisait rayonner pour ainsi dire toute cette jeune fille. C'est cette grâce intraduisible, dont la voix, les yeux, les gestes se faisaient les innocents comphces, qui avait si fort bouleversé le Sanglier, quand tout d'abord il était venu à Saint-Xist avec sa mère, et qui le tenait encore, à cette heure, haletant et fasciné.

En entrant, Cécile salua ses hôtes, s'excusa auprès dt M. le curé de l'avoir fait attendre, puis l'on se mit à table. Le repas manqua de gaieté. Fumât essaya bien de l'animer par l'éloge de Sévéraguette ou le récit tant de fois répété déjà de ses démêlés avec les Boussagols ; mais ses efforts demeurèrent sans succès. L'abbé Courbezon qui, pendant les premiers jours, s'était laissé aller à une sorte de joie naive, causée par le brusque changement de sa si-

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tuation, l'âme oppressée maintenant par le souvenir de malheurs trop récents, inquiété d'ailleurs par l'absence de sa mère, par la maladie de Marthe, restait à peu près silencieux; et Cécile, troublée par les regards de l' Avocat, par les louanges prodiguées à son désintéressement, à sa charité, la tête penchée sur son assiette, ne trouvait pas une parole. Quant à la Pancole, sous prétexte de veiller au service du souper, elle ne s'était pas mise à table. Blottie en un coin obscur de la vaste cuisine, ne perdant pas une syllabe, elle épiait les moindres mouvements des convives. Humiliée de ne pas voir son fils à cette fStw, la Boussagole, de dépit, se rongeait les poings dans l'ombre et lançait de temps à autre, dans la direction de la table, des regards brillants de jalousie, d'indignation, de rage. Le curé, enfin, rejeta sa serviette, et leSanégrol, se disposant à l'accompagner jusqu'à la cure, se leva.

Quand Scvéraguette vit ses hôtes au moment de sortir, elle tenta un effort sur elle-même, et, s'approchant de l'abbé Courbezon :

« J'espère, monsieur le curé, lui dit-elle, que, jusqu'à l'arrivée de madame votre mère, vous voudrez bien maintenant nous faire le plaisir, à ma tante et à moi, de prendre vos repas chez nous. Fumât est un égoïste, et certainement je lui en veux de nous avoir jusqu'ici privées de vous voir à Saint-Xist. Vous êtes un peu le curé de Sanégra, j'en conviens ; mais vous êtes beaucoup plus le curé de Saint-Xist, il me semble.

— Pardonnez à cet excellent Fumât de m'avoir presque tenu sous clef, mademoiselle, et laissez-moi vous remercier de vos bontés. Hélas ! si ma mère tarde encore, je serai obligé de penser à prendre une gouvernante.... O mon Dieu ! quand arrivera-t-elle, ma pauvre chère mère ? » ajouta-t-il avec une poignante mélancolie.

Il descendit le perron suivi de l'Avocat, et bientôt ils disparurent dans le brouillard qui se levait, avec les étoiles, le long du ruisseau de Pierre-Brune.

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f Oh! ma tante, dit Cécile revenant toute radieuse vers la Pancole, quel brave curé nous avons !

— Va donc ! tu ne sais pas encore ce qu'il cache ious ton bonnet, répondit sèchement la Boussagole.

— Comment! vous ne trouvez pas que M. Courbezont l'air d'un saint?

— Tout ce qui brille n'est point or, ma fille. Est-ce qu'on connaît jamais ces robes noires!

— Bonsoir, ma tante, ie vous laissa

— Alors, tu te coucnes comme les poules, ce soir? Est-ce que tu veux faire le tour du cadran, par exemple?

— Peut-être bien.... N'êtes-vous pas de trop mauvaise humeur, à cette heure, pou»- causer?

— Oh! pour ça, oui, Cécile, tu ng te trompes point, je suis de mauvaise humeur, dit la Pancole avec un accent plein d'amertume.

— Et pourquoi, s'il vous plaît? demanda Sévéraguette, qui devinait les motifs de la tristesse sombre de sa tante.

— Tu oses me demander pourquoi, fillette ?

— Oui, ma tante, j'ose vous demander pourquoi, et je vous prie de me le dire, répliqua la jeune orpheline prenant un visage de plus en plus sévère.

— Oh ! murmura la perfide Boussagole avec une émotion toute feinte, si ma malheureuse Sévérague n'était pas couchée là-bas tout de son long dans le cimetière, le« choses ne se passeraient pas ainsi chez elle!

— Ma tante Pancole, dit Cécile, dont les yeux se remplirent de larmes soudaines, vous êtes cruelle, et vous me faites expier bien chèrement le plaisir que j'ai eu aujourd'hui. Si ma mère vivait, sachez-le, les choses se passeraient comme vous voyez, car elle m'aimait, elle, et ne trouvait jamais rien à reprendre dans ma conduite. »

Elle était sur le point de rentrer dans sa chambre, quand un pas lourd, qu'elle reconnut pour celui de son cousin, résonna sur Iss degrés du perron. La Pancole

courut à la porte, l'ouvrit, et le Sanglier, sombre, les traits bouleversés, l'œil enflammé, parut. Sans saluer sa cou sine, sans articuler son bonsoir habituel, il alla ^''asseoir près du feu et y resta immobile, sans parole.

<r 11 me semble, Justin, dit Sévéraguette, que je vous avais prié de venir plus rarement à Saint-Xist ?

— Oui, vous m'avez chassé de chez vous pour être plus libre de vous marier avec l'Avocat. >

Cécile ouvrit de grands yeux étonnés : elle n'avait jamais songé à devenir la femme du conseiller de Sanégra-

• Justin, dit-elle après une pause, je ne pense pas â épouser Antoine Fumât, je vous le jure.

— Et qui épouserez-vous alors? »

Sévéraguette ne répondit pas.

« Pourquoi l'Avocat vient-il souper ici? reprit Pancol, je l'ai vu dévaler de chez vous en se frottant les mains de contentement.

— C'est à Fumât que nous devons un prêtre ; tout le monde l'avait déjà fêté dans la paroisse ; ne devais- je pas l'inviter à mon tour?

— Dieu me damne ! grommela le Sangliei , vous ne m'invitez pas, moi l

— Parce que vous, vous vous êtes opposé de toutes vos forces à la nomination de notre curé.

— Je pensais que, vous mariant avec moi, vous viendriez demeurer à Boussagues; or, il y a un curé à Boussagues. »

Sévéraguette hésita.

« J'ignore, dit-elle enfin, si, même en vous prenant pour mari, j'aurais le courage d'abandonner ma maison. D'ailleurs, je ne suis pas encore votre femme, Justin, et vous auriez dû penser à cela durant les séances du conseil jnunicipal.

— Mais vous la serez, ma femme, n'est-ce pas, Sévéraguette? dit le Sanglier avec une voix que l'émotion ren* dait tremblante.

— Je ne sais encore ; dans tous les cas, ce n'est pas eo

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me désobéissant comme vous le faites que vou;; pourrei mériter ma main.

— O ma cousine ! s'écria Pancol tombant aux pieds de Cécile par un mouvement de passion irrésistible, je vous le promets, je ne reviendrai à Saint-Xist que lorsque vous m'y appellerez. »

La jeune orpheline prit sa lampe et courut s'enfermet dans sa chambre.

Cécile se trouvait dans une smgulière situation morale. Sans être le moins du monde attirée vers Pancol, elle se croyait obligée de l'épouser. Il lui semblait que repousser son cousin pour se donner à un autre, ou simplement pour suivre ses goûts, qui l'éloignaient du mariage, c'était désobéir à sa mère. Certes, la Sévérague avait autrefois rêvé pour sa fille un autre mari, et Cécile n'ignorait pas par quelles sollicitations de tous les instants la Pancole et le maire Mécanne avaient fini par vaincre la résistance de sa mère mourante ; mais enfin, sa mère ayant parlé, elle devait se résigner à sa volonté dernière. Pénétrée de ces idées d'obéissance posthume, Sévéraguet.te se levait tous les matins résolue à consommer l'acte qui devait à jamais fixer sa vie. Chaque jour, après avcir prié, elle sortait de sa chambre toute disposée à annoncer la bonne nouvelle à sa tante ; mais jusqu'ici elle n'avait pu articuler une parole : la vue de la Pancole la glaçait. L'œil avide de la Boussagole se promenant sur toutes choses, témoignait trop visiblement de ses péoccupations intimes, et, sans le vouloir, la jeune orpheline avait, à la longue, deviné les vrais motifs du séjour de sa tante à Saint-Xist. Évidemment, ce n'était ni l'affection, ni le dévouement qui l'y retenaient, mais l'espoir de satisfaire sa convoitise. Cette idée, réconfortée à toute heure par d'incessantes observations, en navrant Sévéraguette dans son cœur, avait, malgré elle, battu en brèche ses scrupules. Aussi, un jour que sa tante lui reprochait avec âpreté de dépen- »er trop d'argp ià orner la nouvelle église, trouya-t-ell«

Je courage de dire à Justin de rendre ses visites moins fréquentes. La Pancole donc, en mettant trop de zèle à préparer à son fils son entrée dans cette riche maison de Saint-Xist, le vrai fromage de Hollande de la fable, lui en fermait au contraire la porte par son avarice et sa cupidité trop manifestes. Maintenant, la volonté de sa mère, au lieu d'être un ordre pour Cécile, se transformait peu à peu en simple souvenir, et bientôt il suffirait d'une parole, d un regard, d'un geste, pour que, les répugnances de la jeune fille prenant le dessus, elle rompît ouvertement, malgré sa timidité, avec sa tante et son cousin.

Quand Sévéraguette se fut retirée, la Pancole approcha sa chaise de celle du Sanglier, et le regardant avec de petits yeux enflammés :

« Justin, murmura-t-elle, l'Avocat te jouera quelque mauvais tour.

— Oh 1 ne crains rien, Pancole; je le tuerai plutôt, vois-tu.... Et, au fait, pourquoi Sévéraguette épouseraitelle le Sanégrol? Elle n'a pas l'air de me détester, la petite 1

— C'est une pécore, cette fille ! On ne comprend rien à son caractère. Elle passerait sa vie devant un Enfant- Jésus. Ah ! bon Dieu ! cette église que Fumât a fait bâtir nous coûtera les yeux de la tête.

— Tais-toi, la mère, dit le Sanglier caressant les longues mains décharnées de la Pancole, et ne bouscule point trop Cécile. Va, laisse-la manger son blé en herbe; quand je serai le maître ici, tout marchera sur un autre pied.

— Tu es donc fou, Justin, en vérité ! s'écria la vieille 8oussagole retirant brusquement ses mains. Si cette fille dévore son bien, que deviendrons-nous après ? Oh ! pour ça, on ne fera pas à Saint-Xist comme tu as fait à Boussagues, sois tranquille. Je veillerai, car je veux qu'il nous reste une poire pour la soif. Hélas! qu'il est parti de pièces rondes depuis la mort de Marianne!... Mademoiselle a acheté des tableaux, des chapes, des chandeliers pour soa

épîise, et que sais-je encore?... Tout filerait comme ça, en bêtises! Sais-tu où vont passer les six cents francs d'huile et de châtaignes de cette année? à payer une ciùche, pardi! Ah! elle n'a jamais travaillé, Cécile; elle ne sait pas ce que coûte l'argent, quand il faut l'amasser ou à sou dans les champs par le soleil et par la froidure Aussi, je lui conseille de venir rôder par ici, au curé, u ;era bien reçu 1 Elle lui a dit de manger chez nous ; pourvu qu'il ose montrer son nez, je me charge de lui servir un joli plat de ma façon. N'a-t-on pas, hier, pour meubler un*» chambre à ce monsieur, qui n'a ni sou m maille, charrié aux Récoliets nos meubles de noyer et nos beaux rideaux blancs bo«"^ûs de rouge ! Enfin, c'est un pillage ici, quoi !

— Pancole, je t'en prie, calme-toi!... Sévéragùette m'aime ! Tiens, quand elle m'a regardé tout à l'heure, j'ai vu le paradis avec ses anges ! Elle sera ma femme, et pour lors tout s'arrangera céans.

— Oui, tout s'arrangera quand tout sera dévoré, n'estce pas? Nous serons de jolis merles avec nos hypothèques de Boussagues. Je ne veux pas tomber de la poêle dans le feu, moi !

— Mais si elle mange l'argent, elle ne mangera pas les terres ?

— Et qu'en sais-tu, nigaudinos que tu es ? Puisque l'Avocat lui a fait dépenser les écus pour sa masure d'église, le curé pourra bien, avec ses patenôtres, lui iair« vendre les terres. Oh ! mais je serai là et on ne me ter mera ni le bec ni les griffes.

— Allons, adieu, Pancole, je m'en vais, il est tard. Ne t'inquiète point; Sévéragùette a de l'amitié pour moi, j'en suis sûr, et ça me suffit pour le moment.

— Toi, je ne te connais plus! Depuis que cette fille te trotte dans la cervelle, tu ne doutes de rien, et tu vas de l'avant les yeux bandés ; tu es devenu bête commf U lunel »

Elle se leva, et alla vers un bahut, au fond de la cursine.

« Tiens 1 dit-elle, tendant au Sanglier un bas de coton bleu au fond duquel cliquetaient des pièces d'argent, voilà deux cents francs, prends toujours cet à-compte.

— Pour quoi faire ?

— N'est-ce pas demain le 2 novembre, le jour des Morts? N'as-tu pas à payer des intérêts à Vernoubrel, dans le courant de ce mois ?

— - C'est vrai; mais Vernoubrel attendra que j'aie vendu mes châtaignes et mon vm, je pense.

— Et s'il ne veut pas ?

— Je te dis qu'il attendra. Dieu me damne ! s'écria le Sanglier détournant la tête de peur d'être fasciné par la vue de l'argent.

— Imbécillas ! tes châtaignes et ta piquette ne suffiront pas à tout, Les intérêts de Lodève ne /om^e«/-z75 pas aussi le mois prochain? Attrape, te v-'S-je ; hardi !

— D'où as-tu tiré cet argent demanda Pancol, arrêtant sur la Boussagole des yeux s' vères.

— Eh pardi ! j'ai vendu ouelaues sacs de blé et une barrique de vin.

— Cécile le sait-elle ?

— 'Non... Es-tu simple, par exemple!

— Alors je ne veux pas de ton sac, Pancole ; ça sent le vol d'une lieue, ton argent, i

La vieille fit une grimace qui lui contracta hideusement le visage.

« Pancolou, dit-elle, glissant le bas dans la poche de la veste du Sanglier, réfléchis donc : il n'y a pas de vol possible ici. Tout ne t'appartient-il pas ? ne seras-tu pas bientôt le mari de Cécile qui t'aime ? Si elle savait nos malheurs, certainement elle voudrait elle-même y porter remède, car elle est bonne, ma Sévéraguette 1 Allons, p-drs tranquillement, Justin ; paye bien les intérêts surtout pour é'/iter l'expropriation. Va, adieu, mon petit ! »

Elle le poussa doucement hors de la maison et ferma la porte à double tour.

Quand lise trouva seul sur le perron, le Boussagol, chez qui l'amour avait avivé tous les sentiments de l'honnête homme, porta la main à la poche de sa veste pour en arracher le sac et le cacher, en attendant de le rendre à sa mère, sous une des marches de l'escalier. Mais ses doigts eurent à peine touché aux écus qu'ils s'y collèrent et ne purent plus s'en détacher. En vain essaya-t-il de retirer ce bas maudit, sa mam crispée s obtinait à le retenir au fond de la poche. Fatigué d'une lutte à laquelle il n'était guère accoutumé, le Sanglier descendit le perron, et, comme s'il craignait d'être appréhendé au collet, se dirigea vers Boussagues au pas de course.

Tandis que Pancol, l'àme en proie à toutes les inquiétudes, gravissait la colline de TAire-Raymond, Fumât, aprè; avoir installé l'abbé Courbezon dans la chambre meublée par Sévéraguette, remontait le sentier de Sanégra. La nuit était magnifique ; le brouillard, qui naguère rampait le long du ruisseau de Pierre-Brune, s'était dissipé, et l'Avocat, bercé par mille rêves délicieux, cheminait lentement, se retournant de temps à autre pour regarder la maison de Cécile, dont la lune argentait le toit à travers les branches anguleuses desarbres fruitiers. Maintenant il était évident pouï lui que Sévéraguette serait sa femme. Il avait bien pu en douter autrefois, quand la Sévérague vivait, et que d'ailleurs il ne s'était pas fait remarquer dans la commune ; mais aujourd'hui, il était impossible, après le grand œuvre de l'église accompli par lui seul, que la jeune orpheline ne l'eût pas élu dans son coeur. Pourquoi Cécile l'invitaitcile à souper, sinon parce cu'ciic le prcljiMii ii Tancu! ? Du reste, Sévéraguette avait rougi à table, et, pour l'Avocat, la confusion de la jeune fille était la preuve la plus authentique de son amour pour lui. Le Sanégrol, tout aise, tout ravi, par cette nuit claire et douce, lapait voluptueusement les premières gorgées d'un bonheur qui ne pouvait lui

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échapper, quand ses yeux, en se promenant à travers la campagne tranquille, s'arrêtèrent sur le clocher vide de Saint-Xist. Fumât alors pensa à la cloche commandée par Cécile, à tout l'argent dépensé par l'orpheline pour fournir l'église d'ornements, aux jolis meubles de noyer emménages malgré lui aujc Récollets, et laissa échapper de sa poitrine un soupir plein de regrets. Oh ! quand il serait le mari de Sévéraguette, il ne lui permettrait pas de jeter ainsi les écus sans les compter, il veillerait au grain ^ selon le proverbe de San-égra.

Le jour des Morts, après la triste cérémonie de l'absoute au cimetière, comme on la fait dans les campagnes du Midi, l'abbé Courbezon n'attendit pas Fumât, qui devait lui donner une de ses mules pour aller à Bédarieux; il se dirigea, seul et à pied, vers la ville. Quoiqu'il fût à peine huit heures du matin, il trouva les chemins encombrés de monde. Le temps promettait d'être beau, et les villageois descendaient vers le chef-lieu du canton, où devait s'ouvrir la dernière foire de l'année. Le curé arriva avec la foule des paysans, des chèvres et des moutons, sur le pont du faubourg Saint-Louis, et, sans s'arrêter au champ de foire, déjà très-tumultueux, il gagna la cure par le Rempart. C'était dans le salon de la cure que devait avoir lieu ia conférence^ motif unique de son voyage.

La conférence est la réunion mensuelle de tous les desservants d'un canton chez le curé-doyen de ce canton, leur supérieur hiérarchique. Cette réunion, une des idées les plus fécondes de Saint Vincent de Paul <, a pour but de

I. Les premières conférences ecclésiastiques eurent lieu à Saint-Lazare, sous la présidence de saint Vincent de Paul. — M. Vincent était lame de ces réunions, dit Bossuet, qui y avait assisté dans sa jeunesse.

tenir perpétuellement en éveil les facultés intellectuelles des ecclésiastiques. Dans chaque conférence, il est discuté quatre questions . une de théologie, une de morale, une d'Écriture sainte, enfin une d'histoire ecclésiastique. Tel pauvre desservant, égaré dans un trou au sein des montagnes, perdrait jusqu'au sens des choses de l'esprit et finirait par se relâcher de ses devoirs, qui, réchauffé par la conférence, reste fidèle à sa haute mission intellectuelle et morale. Il est rare, du reste, que dans ces assemblées, composées d'ordinaire de dix à quinze prêtres, il ne se rencontre pas un homme d'une forte tête ou d'un grand cœur Le plus souvent cet homme, c'est le curé du canton, président naturel de la conférence. Il arrive cependant que la tâche sacrée de relever ses frères de l'abattement incombe au desservant du plus petit hameau. Quand aucune passion mesquine ne les trouble, rien n'est plus grave, plus solennel que ces saintes réunions. Tous les membres de la conférence une fois présents, on se met à genoux, et le doyen récite à haute voix le Veni Creator...^ une des hymnes les plus belles de l'Église; puis les prêtres chargés de traiter les quatre questions du programme lisent leur travail. Les observations s'entre-croisent, on discute, on s'anime, on se combat, et le président, résumant enfin les débats, la première partie de la conférence, la partie toute intellectuelle, est close. Alors s'ouvre la seconde moitié, la plus intéressante, car c'est la plus intime. Chaque ecclésias- <ique parle à son tour de ses ouailles, des résultats obtenus, souvent même, avec une simplicité héroïque, il s'humilie volontairement lui-même devant ses confrères, se re» pentant d'avoir manqué de courage ou de foi. C'est une «orte de confession générale et publique.

En 181 7, le diocèse de MontpeUier était peut-être celui des diocèses de France où les conférences fonctionnaient le plus régulièrement. Cette régularité tenait à l'impulsion que leur avait donnée l'évêque, un des premiers réorganisateurs de ces assemblées cantonales. Mgi- Le Kalonec, nature

froide et sèche, en rétablissant les conférences en i8o5, n'avait pas prévu le bien immense qui en résulterait pour son clergé. Imitateur servile de Napoléon, dont la gloire l'avait ébloui quand, avec les autres évêques, il était venu accompagner le général Bonaparte à Notre-Dame, le jour du sacre, il n'avait vu dans les réunions de ses desservants chez les doyens qu'un moyen d'action plus directe sur son clergé des campagnes. Dans son admiration pour la disci- 1 pline militaire, il aurait voulu faire de sesprêtres un escadron docile à la moindre parole, obéissant au moindre geste. Ce fut donc presque malgré Tévêque que ces rendez-vous, assignés d'abord par lui dans un but d'espionnage et de do mination, prirent un caractère plus digne, plus élevé. Er» 1806, Sa Grandeur s'aperçut quelle possédait dans son diocèse une institution ecclésiastique admirable. Alors, sans renoncer à faire des cantons des centres où son autorité épiscopale trouvât à s'exercer par les doyens, il se plut à développer cette tendance à l'étude des questions de théo- Jogie et de morale que les conférences avaient prise dès l'origine. Pour la première fois, le programme des questions àtraiter, livré jusque-là au bon plaisir des curés du canton, fut rédigé dans les bureaux de l'évêché, imprimé et adressé franco à tous les prêtres du diocèse, avec cette rubrique:

« A moins de cas très-graves, et dont vous devriet^ informer votre doyen, vous êtes tenu d'assister aux conférences de votre canton. »

Mgr Stanislas-Xavier ne s'arrêta pas en fait d'améliorations. Les conférences devinrent l'objet de toute sasolliciî^ude. En 1808, espérant que la publication des questions discutées dans son diocèse lui obtiendrait, à Rome et à Paris, le chapeau de cardinal, but secret de son ambition, il fit > imprimer un gros volume in-8° sous ce titre : Conférences ecclésiasiiques du diocèse de Montpellier. Ce livre, grâce à un long article anonyme sur le rôle du Catholicisme après la Révolution française.^ ne passa pas inaperçu. Le pape, il est vrai, n'envoya pas la barrette, mais il daigna remercier

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son frère en Jésus-Christ, l'évéque de Montpellier, par une lettre écrite de sa main, mamipropriâ. Du reste, cette épître, émanée du Vatican, ne fut pas Tunique résultat de cette publication. Elle en eut un bien autrement avantageux : les ecclésiastiques du diocèse, stimulés par l'espérance de Tcir 'eur ouvrage imprimé, lu dans toute la France et à l'étranger, s'appliquèrent plus consciencieusement à l'étude, descendirent plus profondément dans la question posée, et, partant, la résolurent avec plus de talent. Il y eut dès ce moment rivalité entre tous les cantons du diocèse. Chacun d'eux aurait voulu voir ses conférences imprimées en tête du recueil. Il s'ensuivit une lutte féconde pour la religion, car c'est par les articles, les petits livres, sortis de ces assemblées obscures, que furent en partie dissipées, au commencement du dix-neuvième siècle, les ombres que le dix-huitième avait accumulées sur TÉglise.

Parmi les trente-six cantons du diocèse de Montpellier, le canton de Bédarieux était le plus fier de ses conférences. Soit qu'il comptât plus de prêtres, soit que ses prêtres fussent plus intelligents, dans l'espace de neuf années, il avait vu sept fois ses conférences imprimées aux premières pages du recueil. Aussi, en apprenant par le doyen que Saint-Xist allait être érigé en paroisse, que la réunion compterait désormais un membre de plus, tous les ecclésiastiques du canton avaient-ils attendu le nouveau curé avec inquiétude. Leur arriverait-il un homme supérielir? Ils furent bien désappointés à la nomination de l'abbé Gourbezon. L'ancien curédeSaint-Chinian et deVillecelle, à cause de sa taciturnité bien connue, de la simplicité de ses manières, à cause surtout de ses malheurs, dont personne n'avait songé à pénétrer l'origine, était très médiocrement considéré dans le diocèse. D'ailleurs, on n'avait jamais entendu parler de sa capacité. On savait fort bien qu'il avait été révoqué de ses fonctions de desservant, mais on ignorait s'il possédait la moindre intelligence. En recevant l'abbé Gourbezon, la veille de son installation à

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Saint-Xist, le doyen, peu flatté de sa nouvelle acquisition, ne l'avait pas même invité à se rendre à la conférence du 2 novembre. Ce fut seulement le jour de la Toussaint qu'il lui adressa, avec le programme des questions, une lettre de convocation.

L'abbé Courbezon arriva l'un des premiers à la conférence. En entrant dans le salon du doyen, il salua les trois ou quatre membres déjà réunis, puis s'assit timidemenî sur une des chaises disposées autour d'une grande tablf ronde recouverte de livres et dé papiers. Quoique peu habitué aux égards de ses confrères, obstinés à ne voir en lui qu'un homme frappé par les foudres de l'évêché, il fut néanmoins surpris de ne pas même les voir se retourner pour lui rendre son salut. Cet accueil glacial le navra. Replongé subitement dans des souvenirs auxquels il essayait d'échapper, ce saint homme revit en un clin d'œil le tableau de sa vie pleine de misères de toutes sortes ; il revit sa soupente nue de la ruelle d'Aigrefeuille, sa mère contrainte à travailler pour se nourrir, sa sœur peut-être mourante. En ce moment, lui si fort pour endurer toutes les souffrances, se sentit prêt à plier sous le faix. Abandonné de ses frères, rejeté par eux, peut-être méprisé, une fois encore il douta s'il n'était pas une brebis galeuse dans le troupeau de Jésus-Christ. Cette pensée, qui traversa son esprit cpmme un éclair sinistre, fit perler des gouttes de sueur froide à son front. Craignant de défaillir, il sortit brusquement de la salle des conférences, et courut à l'égUse demander assistance à Dieu.

Après avoir passé quelque temps en prière, Tâme réconfortée, il rentra au presbytère. La conférence était ouverte, et, sauf deux sièges, tous étaient occupés autour de la table. L'abbé iMichelin, curé-doyen de Bédarieux, avait la parole. Le desservant de Saint-Xist, tout confus d'arriver quelques minutes trop tard, se coula, marchant sur la pointe des pieds, entre deux de ses confrères, et s'assit sur une des chaises vides. Au bruit qu'il fit pour se rappro-

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cher de la table, le prcsident tourna vers lui un regard irrité.

« Monsieur Courbezon, lui dit-U, vous interrompez la conférence ; vous étiez pourtant prévenu qu'elle commence à onze heures précises. Tâchez, je vous prie, si vous ne voulez pas que Monseigneur en soit informé, d'être plus exact à l'avenir. »

Le pauvre vieux prêtre, fers qui convergèrent tous les regards, ne trouvant pas un mot d'excuse, baissa la tête. Le doyen reprit le fil de son discours. Mais il finissait à peine sa première phrase, que la porte s'ouvrit avec fracas, et l'abbé Montrose, curé de Saint-Martin d'Orb, entra, souriant, guilleret, tout aise. La conférence fut suspendue. Tous les membres de l'assemblée, y compris le président, se levèrent, entourèrent le nouveau venu, l'embrassèrent» l'accablèrent de cajoleries. L'abbé Courbezon, lui-même, pour céder à l'entraînement général, s'inclina devant l'abbé Montrose, qui lui tourna brusquement le dos. On se rassit, et le tumulte occasionné par la soudaine irruption du desservant de Saint-Martin d'Orb, cessa.

Cependant, l'abbé Montrose, debout au milieu du salon, attendait que l'abbé Courbezon, assis, sans le savoir, à la place qu'il occupait d'ordinaire aux conférences, lui rendît sa chaise, et le curé de Saint-Xist restait immobile. Irrité de ce manque de déférence, il lui frappa légèrement sur l'épaule.

« Monsieur, lui dit-il, je ne savais pas que Mgr l'évêque, mon oncle, en vous octroyant la paroisse de Saint-Xist^ vous eût du même coup octroyé mon siège à la confé* rence. »

L'humble desservant, abasourdi, se leva vivement, s'inclina de nouveau devant le neveu de Monseigneur, et alla s'asseoir tout honteux sur la dernière chaise inoccupée

« C'est la place de M. le curé de Camplong, reprit M. Montrose, le sourire de la moquerie sur les lèvres.

— M. Ferrand ne viendra peut-être pas aujourd'hui à cause de sa mauvaise santé, dit le doyen ; M. Gourbezon peut donc s'asseoir. A la prochaine conférence, il trouvera

H, la chaise de la paroisse de Saint-Xist. »

Il allait continuer son fameux discours, interrompu déjà deux fois, quand un petit homme maigre et pâle se glissa dans le salon.

« Monsieur Gourbezon, dit le neveu de l'évêque, voici M. le curé de Gamplong. »

Le vieux prêtre offrit son siège à M. Ferrand.

€ Gomment donc ! monsieur l'abbé, s'écria le curé de Camplong, lui serrant les mains comme à un vieil ami, restez assis, je vous prie.

— Mais c'est votre place, monsieur ; d'ailleurs, il n'y a pas d'autre chaise ici pour vous.

— S'il n'y avait pas d'autre chaise dans le presbytère, monsieur le chanoine, répondit l'abbé Ferrand jetant à ses confrères un regard de reproche, je me tiendrais debout par respect pour votre âge et pour vos vertus. Mais ne vous mettez pas en peine, notre doyen a plus de dixhuit chaises dans sa maison. »

Et, tandis que tous les membres de la réunion, confondus par l'accueil plein de cordiale condescendance que le prêtre le plus distingué du diocèse faisait à l'homme qu'ils avaient dédaigné, commençaient à sourire avec bienveillance à l'abbé Gourbezon, M. Ferrand entrait familièrement dans la chambre à coucher du curé de Bédarieux, et en rapportait un magnifique fauteuil.

f Maintenant, monsieur Gourbezon, dit-il, je vous invite à me céder ma chaise ; vous serez mieux dans ce fauteuil. Après M. le doyen, vous êtes digne d'occuper ici la première place. »

Le pauvre curé de Saint-Xist, rougissant comme un enfant, leva sur l'abbé Ferrand ses beaux yeux où se peignait, à travers les larmes, une indicible reconnaissance, et. sans hésiter, prit le siège qui lui était présenté.

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t Serrez vos chaises, messieurs ! » dit le curé de Camplong d'un ton de voix impérieux.

Chacun se colla contre son voisin, et l'abbé Courbezon, au grand ébahissement de tous, fut placé par M. Ferrand juste en face du président.

On reprit la conférence, et l'abbé Michelin put enfin achever son malheureux discours. Mais il eut beau gesticuler, grossir la voix, des dix-sept ecclésiastiques groupés autour de lui, à peine si deux ou trois l'écoutèrent. Les autres, soit que la distinction dont l'abbé Ferrand venait d'honorer le curé de Saint-Xist eût aiguillonné leur curiosité, soit que le remords d'avoir par leur accueil outrageant fait affront au vieux prêtre, troublât déjà leurs consciences, ne quittaient pas l'abbé Courbezon des yeux. Le curé de Saint-Martin d'Orb seul, pour conserver un air dégagé, ne regardait pas du côté du fauteuil. Quoique écrasé, mis à néant par la présence de l'abbé Ferrand, le plus grand théologien du diocèse, l'auteur anonyme du célèbre article sur le rôle du Catholicisme après la Révo^ tiotîy le neveu de l'évêque, ne voulant rien perdre du culte mêlé de terreur qu'il inspirait à la majorité de ses confrères, s'efforçait de porter haut la tête et de paraître calme au milieu des préoccupations de tous. Cependant son mquiétude était visible ; elle se trahissait par un silence auquel il n'avait pas habitué l'assemblée, et par la pâleur de ses grosses joues ordinairement joviales et colorées.

L'abbé Montrose était un jeune homme de vingt-huit à trente ans; pauvre, il s'était fait prêtre sans vocation, uniquement parce que, son oncle étant évêque, il espérait arriver par lui aux premières dignités ecclésiastiques. Monseigneur aimait en effet le fils unique de sa sœur, et, le lendemain même de son ordination, il se l'était attaché en qualité de secrétaire particulier. Mais le neveu, gonflé de gloriole et de sottise, avait commis tant de bévues i Montpellier, dans tout le diocèse, que l'oncle, fidèle à sef principes d'impartiale sévérité, s'était brusquement débar-

rassé de lui, en l'exilant jusqu'à nouvel ordre dans la petite paroisse de Saint-Martin d'Orb. Là encore, son incapacité et son impertinence, unies à des mœurs douteuses, avaient amené plus d'un scandale ; seulement les paysans, indulgents pour un curé somme toute bon enfant^ tolérèrent ses écarts, et ses confrères, trop prudents pour réprimander le neveu de leur évêqu*** ^'^«•'Tièrent volontairement les yeux sur sa légèreté.

On reproche aux prêtres certaines façons de porter la tête, de regarder, de marcher. Leur attitude humble et résignée provoque Tindignation, voire la colère chez beaucoup de gens. On trouve leur air embarrassé, leurs gestes équivoques, leurs paroles timides. On se demande pourquoi les ecclésiastiques, qui sont après tout des hommes, ne marchent pas, ne regardent pas, ne parlent pas comme tout le monde. Hélas! si les prêtres ont l'air contraint, s'ils balbutient, s'ils vont parmi nous tête basse, c'est qu'ils vivent constamment dans la crainte. Chez les uns, cette crainte naît des plus nobles scrupules de la conscience ; chez le plus grand nombre, du sentiment de terreur qu'inspire l'auto rite diocésaine ; car on ne sait pas, chez les laïques, jusqu'où peut aller la puissance d'un évêque. Il dépend d'un homme, d'un seul, de briser votre vie, de vous priver de pain, de vous ravir votre honneur. Napoléon, génie centralisateur par excellence, fut lui-même épouvanté, en apercevant quel immense pouvoir la suppression des tribunaux ecclésiastiques laissait aux évêques, et voulut nonseulement l'inamovibilité des curés de canton, mais il leur permit d'avoir recours au Conseil d'État, si l'autorité épiscopale venait à méconnaître leurs franchises. Évidemment le grand législateur eût affranchi du même coup le pauvre clergé des campagnes, s'il eût prévu les tracasseries, les violences dont il pouvait être victime. Lui qui aimait l'église du village, qui avouait à Bourrienne n'avoir jamais entendu, dans le bois de la Malmaison, la cloche de Rueil sans émotion, et qui, dans ses vastes plans d'organisation

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administrative, rêvait de faire du desservant à la fois un maire et un juge de paix, n'eût pas supporté que le petit clergé, le plus méritant à tous égards, fût abandonné aux hasards d'une situation si précaire, si misérable.

Cependant il est quelques rares prêtres assez audacieux pour porter haut la tête et ne pas trembler devant leur évêque. Ce sont ceux qu'une fortune personnelle, plus ou moins considérable, mettrait au-dessus du besom, si jamais il prenait envie à Monseigneur de les presser trop vivement de son aiguillon ; ou ceux encore qu'un talent supérieur place hors des atteintes de l'autorité diocésaine. La fortune et le génie, parce qu'ils peuvent se défendre, l'une par l'intrigue, l'autre par ses propres oeuvres, sont rarement attaqués. L'abbé Ferrand, que Mgr Le Kalonec ne connaissait guère, avait été lui-même, vers i8o3, en butte à quelques tracasseries; mais il adressa à Sa Grandeur une lettre à la fois si respectueuse et si hautaine, que révêque, épouvanté, sentant qu'il venait de se heurter à un grand caractère, l'oublia désormais complètement. Il fallut tout le retentissement qu'obtint le premier volume des Conjérences ecclésiastiques^ écrit presque en entier par le curé de Camplong, pour que Monseigneur pensât de nouveau à son orgueilleux subordonné. Vers cette époque il fit une tournée pastorale, et, sous prétexte de confirmer une douzaine d'enfants de Camplong, qui auraient bien pu, comme toujours, se rendre à Bédarieux, il visita luimême la paroisse de l'abbé Ferrand. L'humble desservant, n'imitant guère ses confrères, qui se ruinaient pour recevoir dignement Sa Grandeur, accueillit Monseigneur et Si suite avec joie, mais avec plus de simplicité encore. Après la cérémonie de la confirmation, il offrit à l'évêque, au grand-vicaire et aux curés voisins accourus sur le passage de Monseigneur, non un dîner somptueux, splendide, mais un repas frugal, comme lui permettaient de le faire ses appointements de cinq cents francs et son casuel de deux cents. Devant une table si chétivement servie, tout

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le monde tremblait pour le curé de Camplong. On craignait que Mgr Stanislas-Xavier, dont le goût pour les vins fins et les mets délicats était bien connu, ne se levât brusquement et ne partît indigné. Le contraire arriva. A la grande surprise de tous, Sa Grandeur mordit aux pommes de terre, au vulgaire gigot de mouton, aux haricots à la provençale, et but, sans se faire prier, la pi' quette^ie l'endroit. Il était clair, à cet appétit dévorant, que i'évêque cajolait l'abbé Ferrand. Ses intentions éclatèrent manifestement quand, à la fin du dîner, appelant tout à coup le curé de Camplong, en train dans la cuisine de préparer lui-même le café à ses hôtes, il lui dit :

< Monsieur l'abbé, nous connaissons vos mérites, et nous désirons vous avoir pour premier grand-vicaire, en remplacement du vénérable abbé Trouillet, que la mort vient de ravir au diocèse et à notre cœur ! b

M. Ferrand s'inclina, baisa respectueusement l'anneau pastoral, et, devant tous ses confrères, étourdis de son humilité chrétienne, par quelques paroles dignes et sincèrement modestes, refusa la haute dignité dont on voulait le revêtir. Il supplia, au contraire, Sa Grandeur de vouloir bien l'abandonner dans le petit village de Camplong, où peut-être il réalisait quelque bien, où surtout les fonctions de son ministère lui permettaient encore de servir la religion par ses écrits. L'évêque, ému d'admiration, bénit l'abbé Ferrand, l'embrassa tendrement et lui dit ces belles paroles :

a Mon fils, vous venez de causer à votre père la plus grande joie qu'il ait éprouvée de sa vie. Puisqu'il se rencontre encore dans le clergé des prêtres humbles et intelligents comme vous l'êtes, les plaies que la Révolution a faites à l'Église pourront être facilement cicatrisées. Dieu soit béni! ajouta ce prélat sévère, le visage épanoui d'une samte joie, il reste encore à l'Église des Pères pour la faire aimer et, au besoin, pour la défendre. >

Ceux qui connaissent un peu les ecclésiastiques, qui sa«

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rent combien ils se rapprochent en général de la femme par leurs manies cachottières et bavardes, pourront seuis se faire une idée de l'épouvantable flux de paroles qui découla du refus du curé de Gamplong. Tout le diocèse fut en émoi. Chacun chercha à pénétrer les raisons qui avaient pu déterminer M . Ferrand à dédaigner le grand-vicariat. On éplucha sa vie, on discuta ses actes, on le blâma, on le loua, et finalement, les dévotes concluant en sa faveur, on le proclama un grand saint. La vérité est tout simplement que l'abbé Ferrand était un grand esprit, auquel le contact du monde, autant que la méditation solitaire, avait appris le néant des grandeurs humaines. Jeune encore, les diamants d'une mitre ou l'or étincelant d'une crosse l'eussent peutêtre séduit. Mais à cinquante ans, il avait trop lu, trop vu, trop pensé, trop jugé, pour s'arrêter désormais à ces co* lifichets de la vanité sacerdotale. Si jamais l'idée de devenir évêque avait effleuré son esprit, il s'était hâté de repousser cette idée, non qu'il se sentît tout à fait indigne d'exercer Vépiscopat, mais parce qu'avec les nouvelles constitutions ecclésiastiques, les charges Ini en paraissaient trop écrasantes. Il avait vu des têtes frivoles, des mtelligences douteuses, des caractères misérables, courir sus aux dignités après la Révolution; et lui, dont l'âme était ferme, l'esprit sérieux et étendu, n'avait pas fait un pas, ne se sentant pas le courage d'assumer une si énorme responsabilité. D'ailleurs, son génie secret, au lieu d'attirer cet homme vers les splendeurs de la domination terrestre, le poussait vers la retraite et le silence. S'oubliant donc lui-même, il ne songea qu'à faire fructifier, pour la prospérité de l'Église, les dons précieux dont le ciel l'avait comble. Trop faible, trop maladif pour réaliser son premier rêve, celui d'aller en Chine en qualité de missionnaire apostolique, après quelque temps de tergiversations, il accepta, vers la fin de 1802, la paroisse de Camplong, et commença immédiatement à poteries jalons des grandes oeuvres qui devaient absorber sa vie. L'ouvrage auquel il arrêta sa pensée fut un Traité de la

Concupiscence de la chair ^ Tractatus de Conciiyiscentia carnis. Ce traité, commencé vers i8o3 et écrit en latin, fut entrepris sur le vaste plan qui distingue les œuvres théologiques d'Albert le Grand, de saint Bonaventurc, de saint Thomas d'Aquin. Au moment où, de toutes parts, et dans les sphères les plus élevées de la politique, on parlait du mariage civil des prêtres, où plusieurs ecclésiastiques réfractaires, profitant de la confusion qui ré,^nait dans la société après la Révolution, contractaient des unions illicites, il parut opportun à l'abbé Ferra nd de protester contre la corruption par un livre où la chasteté n'était pas seulement considérée comme une loi disciplinaire, mais comme un des dogmes fondamentaux de l'Église de Jésus-Christ. Dans une préface où l'auteur s'élevait à la plus haute éloquence, il osait enjoindre à M , de Talleyrand, ancien évêque d'Autun, alors ministre des Relations extérieures, et à Fou- ♦:hé, ancien oratorien, alors ministre de la Police, de déserter les affaires et le concubmage pour rentrer dans la voie ot Dieu les avait primitivement appelés. Le Traité de la Concupiscence de la chair ^ dont le curé de Gamplong, dans un moment d'expansion, avait confié les grandes divisions à trois de ses amis, les curés de Bédarieux, de Graissessac et de Boussagues, devait avoir plusieurs volumes. Malheureusement, la maladie, qui semble s'attacher de préférence aux organisations d'élite, venait l'obliger souvent à interrompre ses travaux. Ne trouvant plus alors sa tête assez puissante pour tirer du syllogisme ses conclusions rigoureuses, il abandonnait un instant cet ouvrage hérissé de textes et d'arguments, et se livrait à des études qui exigeaient une moins grande contention d'esprit. C'est dans ces moments d'accablement, d'atonie, de marasme, qu'il écrivit une Vie de la sainte Vierge et fit une Traduction de l'Imitation de Jésus-Christ, dont plusieurs fragments, accompagnés de réflexions profondes, parurent dans les Conférences ecclésiastiques, de 1812 à 1816. Il imprima, de plus, vers 18 14 en gardant toujours l'anonyme, u:<c

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luitede Méditations sur l'Évangile de saint Jean. Mais sa Vie de la sainte Vierge^ sa Traduction de l'Imitation^ ses Méditations sur l'Évangile et une Histoire sommaire des hérésies depuis Arius jusqu'à Luther, ne furent que d<».s délassements auxquels il se condamnait à regret, lorsqu'il ne pouvait plus travailler au Traité de la Concupiscence. Le Tractatus de ConcupiscentiJ carnis était l'œuvre à laquelle l'abbé Ferrand se réservait d'attacher son nom.

Qu'on se figure maintenant l'effet produit dans la révt» nion ecclésiastique du 2 novembre 1817 pnr la bienveillance dont, à son entrée dans le salon, l'abbé Ferrand combla l'humble curé de Saint-Xist. Il fut immense. Comment ce prêtre, de qui tout le monde admirait la piété, le caractère, le savoir, pouvait-il traiter avec une aussi affectueuse cordialité un homme déshonoré par le blâme de Monseigneur, repoussé par tout le clergé du diocèse ? Cette pensée bouleversa les têtes et fit clore la conférence avant l'heure habituelle. La séance une fois levée, chacun, impatient d'obtenir des renseignements, se mit à tourner autour du curé de Camplong; mais celui-ci, dont la physionomie naturellement sévère, par un jeu puissan* de^ muscles, savait exprimer le plus écrasant mépris, regarda dédaigneusement ses confrères, prit amicalement le bras à l'abbé Courbezon, et, sans laisser tomber une parole de ses lèvres, sortit avec lui du presbytère. •

L'abbé Ferrand, ne songeant pas que toutes les places de la ville étaient encombrées de marchands, mena le curé de Saint-Xist à la Promenadette. La Petite- Promenade ou la Promenadette^ comme on l'appelle à Bédarieux, pour la distinguer de la Grande-Promenade située à côté de la mairie, est un carré d'une cinquantaine de mètres, planté d'ormes séculaires et entouré d'un parapet en pierres de

taille. Autrefois, au temps où Bcdarieux, moins commerçant, se réduisait au quartier du Château, la Promenadette, point central de ce quartier, était le rendez-vous de tous les joueurs de boules, de tous les flâneurs et des quelques petits rentiers de la ville. C'était là aussi qu'avec l'autorisation de M, le maire, les charlatans, les meneurs d'ours, les saltimbanques et tous les comédiens de hasard venaient amuser le public. Mais à l'époque où se passe cette histoire, la Petite- Promenade avait bien perdu de sa physionomie tapageuse et animée. Déjà, en 1817, sauf les jours de foire, où les paysans des Aires et d'Hérépian, en y vendant leurs ouvrages en osier, y répandaient encore du bruit, la Promenadette était le plus souvent solitaire et déserte. A peine si, les jours ordinaires, son excellente exposition au midi et le voismage de la cure y amenaient quelques vieillards ou quelques ecclésiastiques. Du reste, ces personnages sévères et muets, absorbés, les uns dans le sentiment de leur décrépitude, les autres dans la lecture du bréviaire, ne servaient qu'à donner à cet endroit, autrefois si bruyant et si gai, un caractère plus morne, plus triste, plus désolé.

C'est en ce lieu abandonné, plein de silence et de recueillement, que le curé de Camplong aimait à se promener avec le doyen. Il s'y trouvait à son aise pour parler de ses œuvres, et, en y conduisant l'abbé Courbezon, il n'avait fait que céder à l'habitude. Mais il fut bien désappointé quand il vit la Promenadette si animée, si populeuse. Tournant brusquement à droite, il passa le pont de Vèbre, îravëlsa le faubourg Trousseau, et, toujours suivi du curé de Saint-Xist, prit le chemin de Saint- Raphaël, le long de l'Orb. Les deux prêtres marchèrent longtemps silencieux ; ils s'arrêtèrent enfin auprès de la croix du jardin de Tourel, au-dessus du gouffre Cardinal. L'abbé Courbezon, dont le cœur débordait, balbutia des paroles de reconnaissance.

€ Monsieur le curé, dit l'abbé Ferrand l'interrompant

LES COURBEZON Jlo

iussitôt, ne me remerciez pas d'avoir accompli un devon envers vous, car alors je croirais qu'on ne sait plus, Jans le clergé, rendre hommage au malheur et à la venu, nc'las! j'ai fait assez de tristes observations sur mes confrères, n'en aggravez pas la portée par vos rcmercîmcnts. Ces messieurs ne sont pas méchants; ils sont faibles ci mesquins, voilà tout. Quand vous les connaîtrez, vous en trouverez qui ont du cœur et de l'intelligence; malheureusement, craignant la verge du maître, ils n'ont même pas l'audace de montrer leurs bonnes qualités. Tremblant toujours de déplaire à Monseigneur, ils sont aux pieds du petit abbé Montrose, qui peut les recommander à son oncle et leur obtenir peut-être une situation meilleure. L'ambition, monsieur l'abbé, l'ambition misérable dei biens de la terre, que nous devrions fuir parce qu'elle corrompt et éloigne de Dieu, est notre incurable plaie. Cette plaie, qui des princes de l'Église a gagné de proche en. proche tout le corps ecclésiastique, serait bientôt guérie ril s'y rencontrait beaucoup de prêtres décidés comme vous à tout sacrifier, à tout souffrir, à se dévouer jusqu'à la mort au triomphe de la religion. Mais ne doutons pas de la puissance de Dieu ! Jésus-Christ a promis d'être avec son Église jusqu'à la consommation des siècles, et il n'est pas en notre pouvoir de la perdre : son œuvre est immortelle comme lui-même. »

L'abbé Courbezon, l'œil arrêté sur le curé de Camplong, écoutait avec ravissement ces paroles où respiraieni la foi robuste et l'enthousiasme des vieux Pères de l'Église, quand l'abbé Ferrand, baissant tout à coup la voix :

c Mon frère, lui dit-il, ou bien mon père, car vous méritez ce nom à tous les titres, je vous ai mené en cet endroit écarté pour vous dire, tout de suite et sans tcmoms, quelle doit être votre conduite dans ce nouveau pays visn-vis de vos paroissiens et de vos confrères que vous n2 connaissez point encore. Vous allez peut-être me trouver bicu présomptueux d'oser vous donner dej consens; mais

ma vie tout entière, passée au sein de ces montuc^ne?. et au milieu des hommes que vous venez de voir, m'autorise, sinon à vous imposer mes idées, du moins à vous communiquer les choses que l'expérience m'a apprises. Je sais vos malheurs. Me trouvant à Montpellier, il y a des années, la sœur Sainte-Marie, de l'Hôpital-Général, cru» que je jouissais de quelque crédit auprès de Monseigneur, et, après m'avoir raconté les vicissitudes Je votre vie dan? les plus intimes détails, me pria de voir Sa Grandeui pour obtenir votre iv, intégration dans le saint ministère. J'allai en effet à l'évêché, mais Monseigneur, dont vous connaissez le caractère inflexible, me laissa partir sans me rien accorder.... Enfin, vous voilà rentré dans le service actif de l'Église, Dieu soit béni ! Seulement il faut désormais y rester, y rester jusqu'à la fin. 11 serait triste, à votre âge, et quand tout le monde ignore le bien immense que vous avez fait à la religion et au prochain, de vous voir quitter cette troisième paroisse. Ne donnez donc aucune prise à notre évéque. Monseigneur vous a frappé à regret, c'est incontestable ; mais il n'hésiterait pas à vous frapper encore, si, méconnaissant sa volonté, vous alliez vous précipiter dans de nouveaux embarras pécuniaires. Depuis le rétablissement de notre sainte religion, le clergé du diocèse de Montpellier conserve une admirable tenue. Ce haut sentiment de dignité personnelle qu'ici chaque prêtre apporte dans sa conduite, est dû au frein de la discipline ecclésiastique, rétablie, dès 1802, par Mgr Le Kalonec , dans toute sa rigueur primitive. Quinze ans se sont écoulés, et aucun des scandales qui ont affligé les diocèses voisins n'a éclaté chez nous. Aussi notre évêque est-il fier de son clergé, et, soyez-en convaincu, c'est uniquement à la peur d'en voir l'honneur terni qu'il a sacrifié en appesantissant sa main sur vous. Vos dettes à Saint-Ghinian, à Villecelle, contractées toutes, il est vrai, dans le but le plus charitable, pouvaient éanmoins d'un jour à l'autre vous mener devant îes Iti-

bunaux et vous faire condamner... Monseigneur n'a pas voulu qu'un de ses prêtres eût à rougir devant la justice humaine, et il s'est montré impitoyable. N'allez pas croire maintenant, monsieur l'abbé, que pour vous avoir si sévèrement traité, notre évêque ne fît pas le plus grand cas de vos vertus, n'estimât votre caractère. Mgr Le Kalonec vous aime, au contraire, je le sais, et ne vous eût jamais retiré le titre de desservant de Villecelle, s'il n'eût écouté que son cœur. Malheureusement nous vivons dans des temps où l'Eglise a besoin, pour continuer son œuvre divine dans le monde, de se tenir fortement attachée à la logique de ses idées. 11 était réservé à la Révolution française de nous prouver qu'avec le cœur on commet de sublimes imprudences» et Que c'est avec la tête seule qu'on gouverne.

— O monsieur le curé, s'écria le pauvre abbé Courbezon transporté par l'éloquence fiévreuse du théologien, comme je dois avoir affligé Monseigneur, et qu'il a eu raison de m'arracher de mes deux paroisses de Saint* Chinian et de Villecelle, comme on déracine du sol une plante malfaisante et empestée 1

— Voyons, monsieur Courbezon, poursuivit l'abbé Ferrand prenant par un mouvement affectueux les mains du vieux prêtre dans les siennes, vous avez eu tort, dites-vous, puisque Monseigneur a deux fois censuré votre conduite. Il s'agit donc, aujourd'hui, de ne plus retomber dans vos anciennes fautes. Les paysans de ces environs, particulièrement ceux de votre paroisse, sont câlins et fourbes. Ne vous fiez pas à leurs démonstrations: tout n'est qu'extérieur chez ces hommes durs et avares. Voyez-les quand ils seront malades, mais ne vous prodiguez pas : ils deviendraient familiers et vous ne feriez aucun bien. Il faut inspirer de la crainte à vos ouailles, si vous voulez qu'elles s'attachent à vous. A Villecelle-Mourcairol, où vos bienfaits ont laissé de si glorieuses traces, vous eûtes affaire à des gens simples et bons; ici, les paysans sont rusés rt

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railleurs. Tenez, pour ne vous citer qu'un exemple, vous avez à Sanégra un homme qui, s'il eût fait des études, eût été un diplomate consommé. Vous ne sauriez croire avec quelle habileté Antoine Fumât, au milieu des plus grandes difticultés, a mené l'affaire de l'érection de Saint-Xist en paroisse. Fumât aimerait, dit-on, Cécile Sevérac, une de mes pénitentes, et ce serait son amour pour cette pieuse jeune fille qui lui aurait donné l'énergie de tout entreprendre. Quel qu'ait été le motif de sa belle action, il n'en a pas moins montré dans son exécutiop une admirable souplesse de caractère unie à une fermeté d'esprit peu commune. Soyez circonspect avec cet homme; il sera votre premier ami dans la paroisse, mais avec le naturel que je lui connais, il deviendrait votre ennemi le plus acharné, si jamais la religion vous forçait à le heurter dans sa vanité ou dans ses intérêts. Vous allez trouver une église pauvre; ne vous avisez pas surtout, mon ami, de demander aux paysans de l'argent pour l'orner ou l'agrandir. Vous les trouveriez probablement disposés à faire des sacrifices, lis signeraient même des listes de souscription ; seulement, le jour où les mémoires des entrepreneurs pleuvraient au presbytère, le blé aurait manqué, les châtaignes se seraient vendues à vil prix, les vignes auraient été grêlées, enfin, ils inventeraient mille raisons pour ne pas vous donner un sou. Alors, monsieur le curé, vous voyez ce qui arriverait : vous vous retrouveriez plongé dans vos misères d'autre fois, et Monseigneur aurait encore le droit de se plaindre. Notre cvêque saura par son neveu tout ce que vous faites, pensez-y l Soyez. réservé avec tous nos confrères, et avec i'abbé Montrose particulièrement. Il ira sans doute vous voir à Saint-Xist; recevez-le simplement, dignement, vous souvenant surtout alors que, si la parole est d'argent, le silence est d'or. Sans doute il est pénible de falloir ainsi se contraindre au milieu des siens, et personne plus que moi ne souffre de cette gêne; mais elle est indispensable ûans notre diocèse pour y fournir une carrière sans trouble,

sans ennui. Il serait cruel pour votre vieille mère, et désolant pour moi qui vous aime, que votre grand cœur vous précipitât de nouveau dans l'horrible situation du prêtre inutile à l'Église Modérez donc ces instincts de votre âme qui vous poussent sans cesse à vous dévouer au delà de vos forces. Il est honteux de l'avouer, mon frère, mais nous vivons dans un siècle où tout, même le bien, doit être j)ratiqué avec mesure. Les passions extrêmes, bonnes ou mauvaises soient-elles, épouvantent notre société, qui ne veut être ni profondément pervertie , ni profondément religieuse, mais qui veut flotter paresseusement entre le vice et la vertu. Hélas ! les grandes organisations s'effacent avec les croyances, et nous courons de toutes parts à l'indifférentisme. Évidemment, si Dieu nous avait suscités pour le grand œuvre de régénération à accomplir, il n'eût pas souffert que vous fussiez broyé par le malheur, comme le froment par la meule, et que la maladie m'enlevât jour a jour mes forces ; car vous le voyez, mon ami, la vie m'échappe. Dieu n'a pas pensé à nous, il ne nous a pas jugés assez vaillants. Contentons-nous donc de faire pour sa gloire ce qui est en notre puissance, sans rien tenter au delà. D'autres viendront avec la redoutable mission de renouveler la face du clergé et du monde. »

L'abbé Courbezon, qui s'était assis sur une large pierre âu pied de la croix du jardin de Tourel, sur un geste amical du curé de Camplong, se leva, et ils reprirent à pas lents le chemin de la ville. Jusqu'au faubourg Trousseau, les deux prêtres, préoccupés, marchèrent à côté l'un de l'autre, graves et mornes. L'abbé Ferrand, auquel un mot 8ur sa santé misérable était échappé malgré lui, car il n'aimait guère à parler de ses souffrances, paraissait ab» sorbe dans le pressentiment d'une mort prochaine, tandis que le curé de Saint-Xist, encore étourdi par les prédictions sinistres de son confrère, avait une peine infinie à rassembler ses idées. Enfin, arrivés à l'extrémité du faubourg, au moment de repasser le pont de Vèbre, i'abb«

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Courbezon trouva quelques paroles empreintes de l'afFeo tion la plus vive pour remercier encore une fois son ami. Puis il essaya de s'éloigner.

« Où allez-vous donc ? lui dit l'abbé Ferrand, le rete-

nmt.

— Je repars pour Saint-Xist ; j'ai hâte de revoir mes paysans.

— Vous ne savez donc pas que les jours de conférence on dîne chez le doyen ?

— Je n'ai pas faim, dit naïvement l'abbé Courbezon.

— Après la scène de ce matin, votre absence serait inhabile ; vous auriez l'air d'en vouloir à ces messieurs, et l'abbé Montrose ne manquerait pas de le faire remarquer. Élevons-nous, mon ami, au-dessus de toutes les haines par le pardon le plus entier. L'homme qui pardonne est plus grand que celui qui se venge : lui seul prouve qu'il a le mépris de la terre et de toutes les œuvres de la chair.

— Oh ! monsieur le curé, je pardonne à mes confrères, Dieu m'en est témoin ! dit le pauvre desservant de Saint- Xist avec une admirable effusion de cœur.

;r- Alors, venez dîner!... Du reste, ce repas ne vous oblige à aucune reconnaissance envers M. Michelin ; vous le payerez quatre francs, comme chacun de nous.

— Quatre francs 1 » s'écria l'abbé Courbezon tout troublé. M. Ferrand le considéra avec étonnement.

« Comment, lui dit- il, est-ce que vous manquez d'argent?

— Je vous assure, mon ami, que je n'ai aucune envie de dîner.

— Monsieur Courbezon, reprit le curé de Camplong^ lui serrant plus étroitement le bras, en ce moment vqus m'aftiigez beaucoup.

— Moi ! balbutia-t-il ; et pourquoi, mon noble ami?

— Parce que vous manquez de confiance en moi. » L'abbé Courbezon devint tout tremblant.

• Monsieur le curé, lui dit l'abbé Ferrand avec unt

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gravite affectueuse, parlez-moi franchement : vous n'avez pas quatre francs dans votre bourse.

— Cela est vrai, murmura le vieillard, baissant la tète.

— Vous êtes donc parti de Montpellier sans argent?

— J'avais vini;t-cinq francs quand j'ai quitté Montpellier.

— Vingt-cinq francs 1 Et comment avez-vous vécu depuis fotre arrivée à Saint-Xist ?

— Je mangeais chez un de mes paroissiens, chei Antoine Fumât.

— Vos vmgt-cinq francs vous restent alors ?

— Hélas! non, monsieur le curé.

— Vous les avez donnés aux pauvres?

— Oh ! pas les vingt- cinq francs tout entiers, puisque i'ai dépensé six francs pour mon voyage de Montpellier à Saint-Xist, et qu'il me reste encore dix-huit sous.

— Dix-huit sous ! voilà tout ce que vous possédez ? » Il fit un ^.igne de tête affirmatif.

« Mais comment espérez-vous vivre pendant deux mois, car votre mandat n'écherra pas avant deux mois ?

— Bah ! je vivrai bien : j'ai un superbe jardin, et les paysans m'ont déjà donné des châtaignes.

— Et votre mère, la condamnerez-vous à ce régime ? » A ces mots, le curé de Saint-Xist leva sur son confrère

des yeux humides et se tut. Ils entrèrent dans le presbytère, c II est im.possible, continua l'abbé Ferrand, que votre mère, à son âge, supporte vos privations.

— Hélas ! elle a déjà tant souffert 1 » balbutia le vieux prêtre. Et de grosses larmes, qu'il fit de vains efforts pour retenir, arrosèrent ses joues blêmes et crevassées.

Le curé de Camplong luttait depuis longtemps lui-même contre l'émotion. Il fut vaincu. Il attira le curé de Saint- Xist dans la chambre à coucher du doyen.

f Mon ami ! mon père ! lui dit-il en tombant à ses pieds, le visage inondé de pleurs, donnez-moi votrt bén(^diction t

L'abbé Courbezon, tout bouleversé, le bénit.

« Maintenant, dit le grand théologien se relevant, accor dez-moi une autre grâce : voici deux cents francs que je destinais à l'achat de la Collection complète des Conciles^ acceptez-les. Je puis me passer encore de cet ouvrage pour mes travaux. »

Le vieux prêtre hésitait.

« Au nom de Dieu, au nom de votre mère, dit l'abbé Ferrand, ne me refusez pas le bonheur de vous venir en, aide. »

L'abbé Courbezon, la tête perdue, prit l'argent, pâlit Horriblement et tomba évanoui sur une chaise.

« Au secours! au secours! » cria le curé de Gamplong.

Les ecclésiastiques de la conférence, réunis tous dans la salle à manger, accoururent en foule. Le curé de Saint' Xist fut rappelé à lui-même.

« Qu'y a-t-il donc ? demandèrent les desservants étonnés, qu'y a-t-il donc?

— Il y a, répondit M. Ferrand dont le regard flamboyait, qu'un saint est entré ce matin dans cette maison, 4t que les siens n'ont pas voulu le recevoir, comme Jean Évangéiiste le dit du Précurseur ; • Et sui eum non ?'ecsm fcrunt, i

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