‹ Les CourbezonChapitre 8 sur 19 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Quand l'abbé Courbezon arriva à Saint-Xist, il faisait nuit noire. S'étant arrêté, en passant, dans plusieurs maisons de Frangouille, ses visites l'avaient retardé bien au delà de ses prévisions. Malgré la bise très piquante, il rencontra Fumât en faction sous le porche des Récollets.

c Ah ! monsieur le curé, s'écria l'Avocat, je suis bien aise de vous voir enfin; je commençais à craindre que vous ne vous fussiez égaré dans nos bou^igues K

— Bonsoir, mon ami, dit le vieillard touché des attentions du paysan et lui tendant la main.

— Ce n'est pas tour, h Fumade vous attend à Sanégra pour souper.

— Pour souper 1 mais j*ai dîné à deux heures. Ce sera pour demam, Fumât; ce soir, en vérité, je ne ferais pas honneur à la cuisine de votre mère.

— Cependant, Dieu me sauve 1 vous ne pouvez rester comme ça jusqu'à demain matin sans manger.

— Oh! je ne mourrai pas cette nuit d'inanition Allons, ne faites pas le méchant. Demain j'irai à Sanégra

1. Boujigues, garrigues, noms qu'on donne a»,JX landes dans le Bas-LanKuedoc.

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pour y commencer mes visites à mes paroissiens, et je <lînerai chez vous. »

L'abbé Courbezon ouvrit la porte de la cure. Ils entrèrent.

Le presbytère de Saint-Xist, auquel on n'a rien changé <iepuis 1817, est bâti loin de toute habitation, au bas d'une colline nue, sablonneuse, infertile, et forme, avec l'église qu'il enserre, un vaste quadrilatère de plus de cent mètres d'étendue. Vu de la plaine de Véreille, ce bâtiment sombre, que domine, en guise de tour de défense, un clocher d'une ligne sévère, pourrait facilement être pris pour une construction léodale ; mais à mesure qu'on approche, il perd son aspect grandiose, terrible, et bientôt on est tout •étonné de se trouver en face de murailles minces, de portes en simple moellon, de contre-forts sans caractère. C'est qu'en effet, le presbytère, quoique à quelques pas seulement du château, est d'une date beaucoup plus récente. Ce fut seulement vers la fin du dix-septième siècle que l'abbaye de Villemagne, suzeraine d'une grande partie du pays, établit quelques moines à Saint-Xist, pour leur faire prélever plus exactement les impôts de la haute vallée -d'Orb. Jusqu'en 1789, ces moines perçurent paisiblement la dîme et autres redevances ; mais, aux premiers éclats 4c la Révolution, ils décampèrent, abandonnant l'église et le couvent bâtis par eux à la vengeance de la Société Populaire de Bédarieux, qui y mit le feu en même tempg qu'au château.

La porte du presbytère, historiée de clous d'acier à grosse tête luisante, est placée au lond d'un porche pratiqué sous une terrasse qui longe tout le bâtiment au midi. Au rez-de-chaussée sont les caves et de vastes écuries vides, donnant sur une cour intérieure en forme de cuvette et pavée de petits galets de rivière. A l'entrée de cette cour, où le curé actuel tient sa chèvre, ses poules, ses canards, ses lapins, commence un large escalier en pierre de taille qui aboutit à une galerie circulatre appelée le Cloître,

Cétait là que les moines de Villemagne avaient l'habitude de réciter leur bréviaire, à l'abri du soleil, du vent et de la pluie, quoiqu'en plein air. Quatre portes s'ouvrent sur le Cloître : une au nord, par laquelle on pénètre dans l'église ; une à l'est, celle de la sacristie ; une à l'ouest, par bquelle on descend au puits et au potager; une enfin au midi, accédant à l'appartement du curé. L'appartement de l'abbé Courbezon se composait de cinq pièces de plainpied, se profilant exactement l'une à la suite de l'autre et s'ouvrant toutes, par une porte vitrée, sur la terrasse longitudinale. On entrait d'abord dans une grande cuisine, dont la vaste cheminée, surmontée de la crosse abbatiale et d'un tournebroche monumental, rappelait les moines de Villemagnj et leur chère lie. Là cuisine, outre la porte vitrée, était percée de deux autres portes menant, celle de droite à une chambre à coucher, celle de gauche dans les trois autres pièces disposées à la file : salle à manger, saloa et autre chambre à coucher. Rien, du reste, n'attirait le regard dans l'intérieur de la cure. N'eussent été cette crosse abbatiale, ce tournebroche gargantualesque, la galerie à balustrade losangée, il eût été certainement difficile de voir dans cette bâtisse malingre, sans physionomie, les restes dun ancien couvent de Récollets.

Sévéraguette avait meublé la chambre à droite de la cuisine.

C'est dans cette pièce que l'abbé Courbezon, arrivant de Bédarieux, entra avec le Sanégrol.

« Eh bien, Fumât, quoi de nouveau dans la paroisse ? demanda le desservant après avoir allumé une chandelle à la lanterne du conseiller municipal.

— Mon Dieu, rien, monsieur le curé, rien. Je reviens comme vous de la foire .... N'est-ce pas que notre foire n'était point laide pour la saison ?

— Je ne l'ai pas vue. C'était aujourd'hui jour de confé» rence, et j'ai eu à peine le temps de sortir quelques minutes de la cure avec M. Ferrand.

— Avant de venir à Saint-Xist, vous étiez sans doute l'ami de M. le curé de Camplong ?

— Non, j'avais lu seulement son livre sur l'évangile de saint Jean.

— Il fait des livres ? Il est donc vrai que c'est un grand savant, M. Ferrand?

— Oui, Fumât, répondit Tabbé Courbezon d'un accent de voix émue, M. le curé de Camplong est un très grand savant, c'est un Père de l'Église.

— C'est bien ce que dit de lui Sévéraguette.

— Cécile Sévérac connaît en effet M. Ferrand, je le sais.

— Certainement qu'elle le connaît ! Depuis son retour du couvent, ne va-t-elle pas se confesser à Camplong !

— On ne saurait choisir un meilleur directeur; aussi cette jeune fille est-elle un ange 1

— Dieu me sauve ! s'écria le Sanégrol, amené sur le ter* rain des confidences et laissant éclater son enthousiasme, vous avez bien trouvé son nom, monsieur le curé ; oui, Sévéraguette est un ange du paradis !

— Fumât, voyez 1 voyez 1 » dit naïvement le vieux prêtre se plaçant au milieu de la chambre et élevant le flambeau au-dessus de sa tête pour montrer au Sanégrol avec quels soins délicats l'orpheline avait orné cette petite pièce.

L'Avocat promena sur chaque objet un regard de com missaire-priseur.

« Ces meubles de noyer, dit-il d'une voix embarrassée, doivent coûter plus de quatre sous, savez-vous ! Pourvu qu'ils ne s'endommagent point ici ; le presbytère est si humide 1

— Ils n'en auront pas le temps, répondit le curé, qui ne pénétrait pas les sentiments secrets du paysan, mon mobilier arrivera bientôt.

— Et alors, insista l'Avocat, dont la convoitise alluma le regard, vous rendrez ceux-ci à Sévéraguette ?

— Sans doute. »

A ce dernier mot du curé, Fumât lui prit le chandelier

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de« mains pour examiner de plus près et en détail chaque meuble. Il s'arrêta dix minutes devant le lit, dont il ne pouvait se lasser d'admirer les grands rideaux de calicot bordés de petits grelots rouges. Il tâta les molles couvertures de laine, et passa même à plusieurs reprises les mains entre les matelas, comme pour s'assurer s'ils étaient neufs et fraîchement battus. L'inventaire terminé, il regarda le large oreiller bouffant , étincelant de blancheur dans sa taie de percale neuve, et, assiégé par mille pensées •l'avance, il soupira longuement.

€ Tout cela est superbe 1 dit-il avec tristesse. Cécile S6vérac est certainement le meilleur parti du pays. »

Il déposa le flambeau sur la cheminée, entre deux vases de porcelaine dorée que, la veille, Sévéraguette avait remplis de violettes d'automne, et se rassit. Il y eut un long moment de silence. L'abbé Gourbezon, ennuyé, ouvrit machinalement le bréviaire pour réciter ses matines; mais, devinant à l'embarras trop visible du paysan, que l'outre gonflée de paroles était au moment de crever, il se résigna philosophiquement, et, fermant son livre, par un regard plein de douceur, invita l'Avocat à tout oser de la langue. \

« Monsieur le curé, dit enfin le paysan madré, vous croyez sans doute que Sévéraguette est joyeuse et contente tout le long du jour, à Saint-Xist, comme une alouette dans les blés ; eh bien, vous vous trompez 1 Cécile est présentement la fille la plus malheureuse de la paroisse.

— Et pourquoi est-eile si Tialheureuse, mon Dieu ?

— On veut lui donner poui mari un homme qu'elle n'aime pas, qu'elle ne peut pas aimer, puisqu'il ne possède pas tant seulement un pouce de terre au soleil.

— Pauvreté n'est pas vice, Fumât.... Et qui a arrangé ce mariage ?

— Sa tante, pardi ! la Pancole, de Boussagues.

— Cette femme a donc quelque intérêt à cela ?

— Je crois bien I Elle prêche pour sa paroisse, cette vieille

avaricieusc ; car elle lui fait épouser son garçon, un mau« vais sujet qui a mangé tout son biendeBoussagues, et qui, n'ayant plus rien à mettre sous la dent, voudrait dévorer celui de sa cousine de Saint-Xist.

— Le fils de la Pancole est-il un honnête homme, Fumât ? demanda gravement l'abbé Courbezon.

— Non, certes, monsieur le curé ! La preuve, c'est qu'il est endetté comme un boucher, et qu'on va l'exproprier un de ces quatre matins. Pancol est un ivrogne, un fainéant, un.,.. C'est lui d'ailleurs qui s'est le plus opposé à la construction de notre église, dans le conseil municipal.

— Il est donc conseiller municipal ?

— Son oncle Mécanne l'a fait nommer, on ne sait comment.

— J'ai peine à croire. Fumât, que les électeurs aient envoyé à la mairie un ivrogne et un fainéant,

— C'est pourtant la vérité pure, mon bon monsieur le curé. Du reste, Mécanne est fort capable d'avoir glissé la main au fond de l'urne pour y besogner à sa façon.

— Fumât, dit l'abbé, lançant un regard sévère au conseiller de Sanégra, en ce moment vous commettez une action mauvaise, car vous calomniez, j'en suis sûr, le maire et son neveu. Je ne connais ni Pancol ni Mécanne; laissezmoi donc, je vous prie, les croire tous deux parfaitement honorables. Certainement je porte unvif intérêt à Cécile Sévérac, — elle a fait du bien à mon église, — mais son mariage ne me regarde en rien. Si sa tante la marie et si elle épouse Pancol, c'estqueprobablement son cousin lui plaît. Cécile n'est pas une enfant de dix ans, incapable d'avoir une volonté. Du reste, pourquoi vous mêler des affaires des Pancol, des Mécanne et des Sévérac? Qu'est-ce que ce mariage peut vous faire ? Laissez Sévéraguette se marier ; elle sera une excellente mère de famille, et sa piété changera Pancol, si tant est qu'il soit aussi vicieux que vous le dites.... Maintenant, ajouta-t-il radoucissant la voix et rai»

lumant lui-même la lanterne de l'Avocat, il est tard, il mf faut lire mon ofiice; bonsoir !...

— Bonsoir, monsieur le curé 1 » balbutia le Sanégrol saisissant sa lanterne d'une main crispée.

L'abbé Courbezon alla lui ouvrir la grande porte sous le porche, lui souhaita encore une fois bonne nuit, puis remonta dans sa chambre. Il se mit à lire paisiblement ses matines, tandis que l'Avocat, indigné, bouleversé, escaladait le rude sentier deSanégra, déchargeant àgrands coups de pieds contre les buissons et les cailloux du chemin la colère «ourde qui l'agitait.

Le lendemain, dès la messe dite, Pabbé Courbezon^ qu'Antoine Fumât avait jusqu'ici tenu nu secret, libre enfin de ses actions, -partit pour aller voir ses paroissiens de Sanégra. Comme il tombait une pluie assez épaisse, il espérait les rencontrer tous inoccupés et passer la journée au milieu d'eux. Mais, à sa grande surprise, il trouva les portes des maisons fermées. Le temps étant trop mauvais pour qu'on travaillât aux champs, le curé ne sut d'abord à quoi attribuer la complète désertion du village ; il se disposait donc à redescendre vers Saint-Xist, quand le souvenir lui vmt qu'on était en novembre, époque où dans les monts d'Orb, on commence â sécher les châtaignes. Alors il s'arrêta, regarda de tous côtés, et se dirigea sans hésitation vers les châtaigneraies situées immédiatement au-dessus du hameau. De grosses colonnes de fumée s' élevant de cet endroit à travers les branches dénudées des arbres, lui annonçaient que là étaient bâtis les ^^c/zo/rj de Sanégra

Le séchoir est une maisonnette carrée, percée d'une porte

et d'une fenêtre sur l'une de se faces, sur les trois autret de plusieurs ouvertures très longues et très étroites, appelées caréyeiros dans le pays. Un grand feu de charbon de terre brûle constamment au milieu du séchoir, et c'est par les caréyéïroSy toujours ouvertes, que la fumée, après avoir pénétré les couches profondes de châtaignes, sort enfin en nuage opaque et noir. Celui qui, n'en ayant pas l'habitude, resterait un quart d'heure dans ces trous tapissés de suie et de toiles d'araignée, peuplés de mulots et de campagnols, courrait risque d'y mourir asphyxié. Cependant les paysans y passent deux mois de l'année sans en être incommodés. Leurs poumons, mis de bonne heure à l'épreuve de cettt fumée à la fois acre et humide, — les châtaignes, en se desséchant, suent de larges gouttes d'eau verdâtrequi tombent en pluie du plafond fendillé, — respirent aussi aisément dans uA séchoir qu'en plein air à la cime des montagnes. Bien plus, si quelqu'un dans le village se meurt de la poitrine, vers la fin de l'automne, ses parents dressent au malade un lit dans un coin du séchoir, le condamnent à n'en point sortir, et, phénomène singulier dont la science médicale devrait bien se préoccuper, il n'est pas rare de voir, sous l'influence de cette chaleur et de cette fumée de houille, le ramollissement des tubercules s'arrêter insensiblement, et le pulmonique vivre encore de longues années.

Du reste, ce n'est pas le désir de soigner une santé excellente qui, dès le jour des Morts, pousse le campagnard cévenol à passer sa vie dans les séchoirs, c'est l'avarice. Obligé d'allumer du feu pour préparer ses châtaignons , "'1 éteint, comme inutile, celui de sa cheminée, et tnvoie sa temme avec ses enfants faire bouillir la soupe au brasier du séchoir. Lui-même, chassé par le froid, rejoint bientôt sa famille, apportant près du foyer commun une hache et de longues lattes de châtaignier sauvage,

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