I. Chdtaignons, châtaignes sèches
lent il fait à son gré des cerceaux de barrique ou des corbeilles pour la cueillette des olives. Dès cet instant, le séchoir devient le centre de toutes les réunions. Là se réfugie désormais toute la vie du village. Les paysans pauvres, qui ne possèdent pas de séchoir, ne récoltant pas de châtaignes, s'installent dès l'aube dans celui de leur voisin avec leur marmite et leur ouvrage. Oh 1 alors, quel mouvement! quels rires 1 quelles chansons 1 quelles histoires ! Tandis que les hommes tressent des paniers, que les femmes tricotent des filets pour les pêcheurs de la rivière d'Orb, ou broient le chanvre à grand renfort de batteuses, quelque vieillard, figure vénérable perdue dans la fumée, raconte des histoires merveilleuses aux assistants ébahis. Quelquefois la sainte Vierge ou l'Empereur sont les sujets de ces contes naïfs; mais, le plus souvent, les revenants, les loups-garous, le Drac^ défrayent ces récits pleins de poésie, de caractère, d'originalité. L| vie se continue ainsi jusque vers la Noël. A cette époque, on éteint le feu; la fenêtre du séchoir, au-dessus de la porte, s'ouvre, et les châtaignes, desséchées, mais encore enveloppées d'une gousse roussâtre très-âpre au goût, sont battues dans des sacs par quatre bras robustes sur de hautes pierres plates ou sur des billots de chêne. Quand les châtaignes sortent du sac des batteurs, dépouillées de toute pellicule, jaunes comme l'or et dures conime le roc, elles sont vendues, sous le nom de châtai gnons, à des charretiers voyageurs qui, tous les ans, font exprès leur tournée dans les Cévennes méridionales.
L'abbé Gourbezon était d'un pays où abondent les châtaignes; aussi, sans crainte d'être suffoqué, entra-t-il dans le premier séchoir qu'il rencontra. C'était précisément celui de Fumât, et l'Avocat s'y trouvait avec beaucoup d'autres Sanégrols. On salua l'arrivée du prêtre par de« cris de joie. En un instant, tout le monde fut hors des •échoirs, et chacun, jaloux d'attirer M. le curé chez soi
pour l'y fêter, l'entoura, le pressa, le sollicita. Mais celui-ci les pria instamment de se remettre à l'ouvrage, leur promettant de s'arrêter quelques minutes dans chaque séchoir. Les travaux furent donc repris, et l'abbé Courbeïon, conduit par Fumât, commença sa pérégrination. Partout il fut accueilli avec cette cordialité brusque ei fallacieuse, sous laquelle le paysan dissimule si bien les instincts, souvent pervers, toujours odieusement positifs de sa nature. Il était près de quatre heures que l'Avocat, malgré son éloquence, n'avait encore pu décider le vieux desservant à descendre au village pour y goûter à la cuisine de la Fumade.
« Je n'ai aucune envie de manger, » répondait-il.
Enfin, vers les cinq heures, à la tombée de la nuit, Tabbé Courbezon entrait dans le dernier séchoir, tapi contre un rocher, au sommet de la colline de Sanégra. Ce séchoir était le plus misérable de tous, car les murailles en pisé, vermoulues, crevassées de toutes parts, semblaient au moment de s'ébouler.
« Mon Dieu ! s'écria l'abbé Courbezon, cette maison n'est pas solide ,
— Je le sais bien, monsieur le curé, répondit une grande femme pâle qui distribuait la soupe à trois enfants affamés; mais je suis trop pauvre pour la faire arranger. Hélas ! si Pierre n'était pas mort encore 1. ...
— Pierre ! murmura le vieillard se souvenant que sa mère l'appelait de ce nom. C'était votre mari, sans doute ? •
La pauvre femme se taisait. Alors, le Sanégrol raconta au curé que Pierre Cassarot avait été brûlé dernièrement par le feu grisou dans la mine de Sainte- Barbe, à Graissessac, et que sa veuve, chargée de trois enfants, dont deux en bas âge, vivait dans la plus affreuse misère.
c Vous avez des châtaignes ? demanda l'abbé.
-» J'ai seulement une trentaine d'arbres dans la combe
du Mas-du-SauIe, puis j'ai glané chez le brave monde avec les petits, répondit la veuve.
— Cassarotte, dit le curé s'asseyant sur une escabe)I« auprès du feu et attirant les enfants sur ses genoux, mettez trois pommes de terre et un oignon à cuire sous la cendre ; je soupe ce soir ici.
— Vous, monsieur le curé, vous ! s'écria la paysanne^ ouvrant de grands ytux pleins d'étonnement et de larmes.
— Oui, Cassarotte, je soupe chez vous : n'êtes-voua pas la plus pauvre de mes paroissiennes ?
— Hélas ! balbutia-t-elle.
— Mais, monsieur le curé, dit l'Avocat^que cette brusqua décision du vieillard humiliait, je pensais que...
— Fumât, je ne suis heureux qu'avec les enfants et les pauvres, permettez-moi donc de rester ici ce soir.
— Pour lors, monsieur le curé, il faudra que je demeure aussi, car je ne puis, par cette nuit noire comme la gueule d'un loup, vous abandonner dans nos mauvais chemins. — Cassarotte, voulez-vous ajouter un oignon de plus pour moi ?
— Certainement, Fumadou, s'écria-t-elle toute confuse et tout heureuse.
Elle choisit ses plus grosses pommes de terre, ses plus beaux oignons doux, et les enterra sous la cendre; puis elle sortit d'un bahut — ce séchoir lézardé était son unique habitation — une serviette en loques, un gros pain fait de seigle et de châtaignes, et ranima le feu près de s'éteindre.
Pendant tout le souper l'abbé Courbezon ne cessa de consoler la veuve et de caresser ses enfants.
c Je voudrais bien voir vos châtaignes, > dit-il quand il eut mangé son oignon.
La Cassarotte dressa une échelle contre la muraille du séchoir, et le curé monta avec le Sanégrol, qui tenait un rameau d'olivier sec allumé. Le vi^ux desservant passa la main dans le tas de châtaignes et descendit.
« Il n'y a pas longtemps que vous les chauffez, n'est-cepas ? demanda-t-il.
— Depuis hier matin, comme tout le monde, monsieur le curé; mais je ne les ai pas poussées beaucoup, car le charbon me manque. Hélas! il est si cher !
— Comment ! votre mari est mort dans les mines et on refuse de vous donner du charbon gratuitement ?
— On m'a promis du nerbi\ » dit la Cassarotte.
Un si profond dénûment de tontes choses navra le cœur du vieux prêtre.
« Fumât, dit-il serrant les mains du conseiller municipal dans les siennes, voici une bonne action à faire, et vous la ferez, j'en suis sûr. Vous avez à peu pri's jugé ce qu'il y a de châtaignes là-haut ; vous allez les mettre à sécher avec les vôtres, et, quand les châtaignons seront vendus, vous remettrez à la Cassarotte l'argent qui lui reviendra. »
Le Sanégrol grimaça légèrement, mais il ne sut refuser.
c Quanta vous, brave femme, ajouta l'abbé Courbezon, je ne veux pas que vous habitiez plus longtemps cette masure : elle s'écroulerait, un beau matin, sur vous et sur vos enfants. J'ai de la place aux Récollets pour vous loger avec votre famille. Du reste, il me faut bien quelqu'un pour me préparer mes repas jusqu'à l'arrivée de ma mère... Lorsqu'elle sera ici, vous l'aiderez, car elle a quatre-vingts ans, la pauvre femme 1 C'est donc convenu, je vous attendrai demain matin à la cure. Je charge Fumât de déménager votre mobilier.
— O monsieur le curé, s'écria la pauvre veuve tombant aux pieds du vieillard et lui baisant les mains avec respect, vous êtes le bon Dieu !... Féhcien! Jeannot! Marinette I remerciez monsieur le curé. >
I. Le nerf^ en patois languedocien lou nerbi, est un charbon mêlé de pierres crues qui, ne pouvant être mis dans Je commerce, est livré à vil prix aux habitants de ces montagnes.
LES COURBEZON lOÇ
— O monsieur le curé, s'écria la pauvre veuve tombant aux pieds du vieillard et lui baisant les mains avec respect, vous êtes le bon Dieu 1... Félicien ! Jeannot 1 Marinette ! -emerciez M. le cure. »
L'abbé Courbezon embrassa les enfants qui s'étaient letés dans ses bras ; puis, sans répondre à l'Avocat, acharné à l'attirer du côté de Sanégra, il descendit à pas précipités la montagne, se dirigeant au hasard vers le presbytère, dans l'épaisseur des ténèbres.
Le mercredi, à l'aube, comme il faisait sa méditation du matin, l'abbé Courbezon entendit frapper un grand coup à la porte des Récollets. C'était Fumât. Il arrivait avec ses deux mulets chargés des meubles de la Cassarotte. La veuve, honteuse, se tenait derrière, avant ses trois enfants pendus à ses jupons.
« Montez cela dans la chambre du fond, dit le curé, et disposez toutes choses sans moi : je ne puis • interrompre ma méditation, •
Il rentra dans sa chambre, laissant le Sanégrol, la Cassarotte et l'aîné des enfants, Félicien Cassarot, âgé de quinze ans environ, opérer seuls l'emménagement.
Cependant les meubles étaient charriés dans la pièec indiquée, Fumât même avait pu monter le Ht de la veuve, et le curé ne paraissait pas. L'Avocat, qui aurait voulu recevoir des lélicitations, attendit encore quelques instants. Mais voyant le jour grandir de plus en plus, et trop avare du temps pour s'amuser à le perdre, il enfourcha une de ses bétes, et remonta vers Sanégra, se promettant de revenir au presbytère dans la soirée pour s'y expliquer cette fois définitivement.
Le Sanégrol venait à peine de partir quand le vieux prêtre entra, par la terrasse, dans la chambre destinée à ïa veuve.
« Cassarotte, dit-il, après la messe, vous donnerez à déjeuner aux petits, vous déjeunerez vous-même, puis vous ïrtz à Uédarieux. Voici cinquante francs : vous acnèterei
I lO LES COURBEZON
de quoi habiller la famille et de quoi vous habiller vousmême plus convenablement. S'il reste de l'argent, rapportez quelques provisions. Mais il faut vêtir d'abord ces pauvres agneaux, car l'air devient plus vif de jour en jour^ fit-il entre-caressant les enfants qui s'étaient groupés autour de lui.
— Eh, monsieur le curé, si je ne suis pas céans, qut ▼«us préparera le dîner ?
— Je vais aujourd'hui à Frangouille.
— Faudra- t-il laisser les enfants à la cure ?
— Sans doute ; Félicien est bien assez grand pour gar» der Jeannot et Marie... Au fait, je prierai Cécile Sévérac de les surveiller un peu.
— O monsieur le curé, que pomrai-je faire jamais poui reconnaître... »
Avant que la Cassarotte eût achevé ces mots, l'abbé Courbezon était sorti, emmenant avec lui Félicien. Ils entrèrent dans la sacristie. L'aîné des Cassarot, que son père avait, pendant deux ans, tenu à l'école à Graissessac, griffonnait passablement et lisait très couramment la lettre écrite ou moulée. Le curé, dans le but de lui apprendre à servir la messe, lui fit épeler du latin dans son bréviaire. Après cinq ou six répétitions des cérémonies, F'élicien, dort l'intelligence était vive, se déclara capable d'assister son bienfaiteur à l'autel, et futcromu aux fonctions d'acolyte de la paroisse.
Selon son habitude, Sévéraguettc était à la messe. Elle ne fut pas peu surprise quand, par la porte du presbytère, elle vit entrer dans l'église la veuve Cassarot suivie de ses enfants. Sans rien savoir de ce qui s'était passé la veille à Sanégra,ia jeune orpheline devina tout. Elle comprit que l'abbé Courbezon, ayant appris dans quelle misère vivait cette malheureuse femme, s'était empressé de la recueillir avec toute sa famille. Oh ! pourquoi ne l'avait-elle pas devancé dans cette grande œuvre de charité ? Gomment , à deux pas 4e sa maibou ou tout abondait, avait-eile pu laisser cette
L'S COURIMZOM III
pauvre mère dans le dénûaient ? I^ messe terminée, elle courut au presbytère, où la Sancgrole lui raconta toutes choses.
« Notre curé est un saint! » s'écria Sévéragu^tte avec enthousiasme.
La Cassarotte allait renchérir sur l'exaltation de Cécile, quand l'abbc Courbczon parut. Il pressa la veuve de partir pour Bédarieux, trempa une croûte de pain dans un verre de vin cuit du pays, recommanda les entants à la jeune orpheline et s'en alla.
« Il n'y a donc rien à manger ici ? demanda Sévéraguette voyant la Cassarotte distribuer du pain sec à ses trois enfants.
— Quoi ! n'est-ce x^oiat assez. Cécile ? C'est du pain blanc, regarde I
— Venez tous déjeuner chez moi, allons ! dit-elle prenant Jeannot et xMarinette par la main.
— Mais, Cécile, M. le curé ne nous blâmera-t-il pas?
— M. le curé m'a chargée de veilkr sur les petits; je les emmène 1 — Viens donc, toi aussi, Félicien. »
La veuve, voyant toute sa famille s'attacher à Cécile, se décida à la suivre.
Quand la Pancole vit entrer toute cette marmaille saie et déguenillée, sa figure se rida affreusement. Elle s'assit en grognant dans un coin de la cheminée, et ne trouva ni une caresse pour les enfants, ni une parole do-bonté pour ia mère. La Cassarotte s'aperçut de la mauvaise mine de )a Boussagole, et, comme rien ne rend plus sensible, plus délicat, plus timoré que le malheur, elle sentit son estomac se serrer et ne put manger. De peur de pleurer, eUe embrassa vivement ses enfants, remercia Sévéraguette par un regard où éclatait tout son amour maternel, puis partit en courant vers Bédarieux.
« Nous ne sommes pas sans doute assez de monde ici pour manger les revenus, grommela la mère de Justin regardant tixement les cendres du foyer, que tu ailles cher-
112 LES COURBEZOI*
cher toutes ces bouches affamées... Pardi ! tu as bien be« loin de bailler comme ça nos meilleures confitures à ces mendiants. S'ils n'ont rien, qu'ils travaillent ! Je me suis exterminé toute la vie le tempérament, moi, pour gagne/ un morceau de pain... Va, va, l'argent est rond, nu fillette, il file rite, et ce n'est pas avec tes jolis ongles er tes doigts blancs que tu le rattraperas... Nous verrons plus tard comment tu te retourneras, quand on aura mis tout à sec par ici... Est-ce ton gros curé qui t'a embéguinée de cette séquelle ? Elle est belle, ma foi, sa séquelle ! Il devrait au moins la nourrir, lui, si elle lui plaît, et non pas la jeter sur la croûte de notre pain... Ah î misère de nous, comme ce curé t'ensorcelle... C'est un malin, va, elui-là, et pourvu que tu Técoutes, ce pauvre bien de Saint-Xist sera bientôt à quia... Des chapes! des chande» liers d'or 1 des aubes blanches brodées 1 des meubles 1 et maintenant une kyrielle de fainéants... Tu ne dis rien, tu ne sais que répondre, n'est-ce pas? Eh bien, moi, je vas te mettre toute cette gueusaille à la porte, et hardiment !... »
La vieille, pourpre de rage, se leva, et, voyant les enfants au moment de dévorer une seconde tartine de raisiné, elle allait les saisir par le bras et leur faire dégringoler le perron, quand Sévéraguette, jusque-là grave et silencieuse, s'interposa tout à coup.
« Ma tante, dit-elle, accoutumez-vous à voir la Cassarotte et ses enfants chez moi, car, dès aujourd'hui, ils y viendront chaque jour. Je le veux ainsi. Si les pauvres mangent mon bien, je ne le regretterai pas : « Les pauvres^ nous dit l'Évangile, 50«/ les membres vivants de Jésus-Christ. » Calmez-vous donc, et laissez-nous, ces petits et moi, déjeuner tranquillement. »
L'accent, à la fois doux et ferme, avec lequel Cécile prononça ces simples paroles, bouleversa la Pancole. Furieuse de ne pouvoir gouverner à sa guise, de sentir à cet instant même l'aiguillon d'une volonté supérieure à
la sienne, elle sortit, craignant de laisser éclater sa colère^ et d'amener trop tôt une rupture.
« Ah ! murmura-t-elle les dents serrées, pourvu que Gé* cile soit un jour ma bru, elle me payera cher ces affronts\ Patience 1 mon temps viendra... Ce n'était pas assez du curé, voilà maintenant toute cette racaille qui vient mordre aux miches de notre fournée... Ciel du bon Dieu, que de sauterelles sur notre blé !... »
L'abbé Courbezon, festoyé par les paysans de Frangouille, ne rentra à Saint-Xist que bien avant dans la soi-» rée. Fumât était venu au presbytère dès six heures, mais, fatigué d'attendre, il était reparti désappointé.
Quand le curé arriva, la Cassarotte étala sous ses yeux de nombreuses emplettes. Elle avait acheté, pour Félicien et Jeannot, deux bonnes vestes et deux bons pantalons de serge verte tout confectionnés, pour elle et Marinette, un demirouleau de molleton, étoffe grossière dont s'habillent les pauvresses des monts d'Orb. Le tout coûtait trente francs» Ayant dépensé huit francs en provisions, elle voulut rendre au curé les douze francs qui lui restaient sur les cinquante.
c Gardez-les, lui dit le desservant : ne vous faut-il pas encore des sabots et des chaussons de lisière pour vous et les petits ? Vous en achèterez à Latour, en allant chez le boulanger. •
Quinze jours après l'installation de la veuve de Sanégra •u presbytère, l'abbé Courbezon, qui maintenant avait visité les paysans des quatre hameaux et les avait reçus chez lui, commençait à se reposer de ses longues courses et à introduire de la régularité dans sa vie, quand, un matin, vers onze heures, au moment où il était à l'église, récitant, après la messe, sa prière d'actions de grâces, la Caisarotie
vint le prévenir qu'un prêtre était arrivé à Saint-Xist et demandait à le voir tout de suite. Le vieux desservant ne fut pas médiocrement surpris, en entrant dans son salon, d'y rencontrer l'abbé Montrose. Le neveu de l'évêque se leva, lui tendit la main et s'informa de sa santé.
f Voilà donc le presbytère qu'on vous a bâti ? iemandat-il promenant autour de lui un regard quelque peu dédaigneux.
— Je suis très bien logé, répondit l'abbé Courbezon.
— Vous n'avez pas de meubles ? Votre salon est bien tiu 1
— Mon mobilier n'est pas encore arrivé de Montpellier.
— 11 va sans dire que vous n'êtes pas très content de vos paroissiens .'' Nous sommes dans un pays sans foi.
— Mais au contraire, monsieur le curé, je suis très satisfait de mes ouailles ; on suit ici très assidûment les offices. Oh 1 quand vous écrirez à Monseigneur, dites-lui, je vous prie, combien je le remercie chaque jour de m'avoir envoyé dans cette Palestine. »
Le jeune prêtre, visiblement contrarié, haussa les épaules avec mépris, a Vous espérez donc faire du bien ? dit-il.
— S'il plaît à Dieu I répondit le curé de Saint-Xist levant les yeux au ciel.
— Eh bien, moi, je n'ai rien obtenu de mes paroissiens. Je leur débite des discours magnifiques, mais je n'en retire pas plus de piété : ce sont des brutes indignes d'entendre la parole samte. Véritablement je ne comprends pas l'obétination de mon oncle à me laisser à Saint-Martin, un pays de mines, un trou... de charbon. »
Se croyant spirituel, i4 éclata de rire. L'abbé Courbezon resta grave et digne.
« Montrez-moi votre appartement, » dit le neveu de l'évêque dépité par l'excessive réserve du vieux desservant
L'abbé Caurbezon alla devant lui, ouvrant toutes les portes.
c Que cela est misérable ! murmura le curé de Saint- Martin. Mais vous devez grelotter et mourir d'ennui dans cette baraque.
— Vous vous trompez, monsieur le curé, je suis heureux .
— Heureux ! s'écria l'abbé Montrose avec un pincement de lèvres plein d'impertinence, heureux! c'est impossible.
— Oui, monsieur le curé, je suis heureux, répéta l'abbé Courbezon d'une voix ferme, car dans cette baraque, comme vous me faites l'honneur d'appeler ma maison, je pense souvent à notre divin Maître, qui n'avait pas, lui, une pierre où reposer sa tête. »
Le curé de Saint-Martin d'Orb pâlit légèrement, se mordit les lèvres et demeura muet.
« A propos, dit-il enfin, attirant son vieux confrère à l'extrémité de la terrasse, quelle est cette femme que j'ai rencontrée chez vous ? »
Le vieillard lui raconta naïvement Fhistoire de la Cassa* fotte.
« Et quel âge a cette veuve ? demanda le jeune ecclésiastique avec importance,
— Je n'en sais vraiment rien, répondit l'abbé Courbezon, trop innocent pour pénétrer les pensées honteuses de son confrère.
— Comment ! s'écria M. Montrose feignant l'indignation, vous ne savez pas l'âge de cette femme et vous vivef ici avec elle ?
— Monsieur le curé !
- Vous ignorez donc que, par un décret en date du la octobre iSj2, Monseigneur défend à ses prêtres, pour éviter des scandales qui n'ont que trop aflîigé l'Église, de s'attacher des domestiques femelles âgées de moins de quarante ans ?
— Hélas! soupira l'abbé Courbezon tout tremblant quand ce décret a été promulgué, j'étais hors du clergé dt
Il6 LES C0URBE20N
mon diocèse, et je vous assure, monsieur le curé, que je ne le connais point. Mais à Dieu ne plaise que j'aie eu l'intention de désobéir à Monseigneur ! Si la veuve Cassarot a moins de quarante ans, elle sortira de chez moi à l'instant même, devant vous. — Cassarotte, Cassarotte ! > s'écria-t-il courant vers la cuisine.
La veuve parut.
« Quelle âge avez-vous ^ lui demanda solennellement le neveu de Tévêque.
— J'aurai quarante-deux ans vienne la Chandeleur, mon bon monsieur le curé, pour vous servir. »
L'abbé Montrose fit un geste; la Cassarotte se retira. « Vous pouvez garder cette femme, puisqu'elle a atteint l'âge requis. Est-elle au moins bonne cuisinière?
— O mon Dieu ! elle accommode assez bien les oignons, les choux, les pommes de terre, les œufs.... Du reste, si vous voulez me faire l'honneur de dîner avec moi, monsieur le curé, vous la jugerez vous-même.
— Merci, répondit M. Montrose. — Et sa vanité lui arrachant un gros mensonge, il ajouta : Un perdreau truffé m'attend à Saint-Martin.
— Dans ce cas, j'aurais mauvaise grâce à insister, » dit humblement le curé de Saint-Xist.
Il ouvrit la porte vitrée à son confrère près de se retirer.
En ce moment, entraient dans la cuisine, barbouillés de confitures et de fromage des yeux jusqu'au menton, Jean et Marie Cassarot. Les deux enfants, habillés complètement de neuf, ayant aux pieds de petits sabots sonores de châtaignier sauvage et des chaussons de lisière rouge, étaient superbes. En voyant l'abbé Montrose, — une figure étrangère, — ils se cachèrent effarés dans les jupons de Cécile, qui les ramenait de Saint-Xist. Le curé de Saint-Martin ne put s'empêcher, en passant, de lancer un regard obli^ que dans la direction de la jeune orphehne, dont les yeux baissés, la rougeur du visage, toute l'attitude embarrassée trahissaient la pureté céleste. Sévéraguette, en eflfe
avec ses jupes entortillées par les enfants effrayés, ses longs bras retombant sur les épaules de Jeannot et de Marinettc, sa tête que la pudeur inclinait, ressemblait admirablement à la Belle Jardinière de Raphaël.
i Ce sont là les enfants de cette veuve? dem'.iiida le desservant de Saint-Martmd'Orb descendant l'escalier des Récollets.
— Oui, monsieur le curé, répondit l'abbé Courbezon.
— Quelle vacarme doit vous laire cette marmaille 1
— J'aime les enfants; ils sont la joie de la maison.
— Et quelle est cette jeune fille ?
— Cécile Sévérac, une sainte de vingt-deux ans. Du reste, cela ne doit point vous étonner : elle est la pénitente de M. l'abbé Ferrand. »
Au nom du curé de Gamplong, l'abbé Montrose devint roide et glacé. Il laissa le pauvre vieux prêtre l'accompagner plus de dix minutes sans ouvrir la bouche pour l'inviter à rentrer. Enfin, arrivés à un endroit où le chemin, profondément sillonné par trois ou quatre ruisselets bourbeux, devait offrir quelque difficulté au vieillard, le neveu de l'évêque se retourna, lui jeta un adieu brusque^ et franchit les passerelles au pas de course. Il disparut un instant après dans les détours ronceux du sentier.
Le curé de Saint-Xist, préoccupé, troublé, revint lentement vers le presbytère. M rencontra sous le porche de la terrasse l'aîné Cassarot, qui rentrait des champs; car, depuis deux jours, dès la messe servie, il allait travailler pour Sévéraguette , gardant tantôt les chèvres, s'eisayant tantôt à manier la charrue.
« Monsieur le curé, il est midi, dit Félicien.
— Récitons V Angélus, mon enfant, répondit tristement le vieux prêtre, la prière est un baume à toutes les plaies. >
Le Cassarottou, ne comprenant pas ces dernières paroles, regarda son bienfaiteur avec inquiétude; puis il tomba à genoux à son côté, et pria dans un recueillement tout angélique.
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Cependant Fumât n'avait pas o\\\ ié le presbytère; ït y ^tait au contraire allé chaque soir passer la veillée ; mais, soit que le curé fût absent, soit que devant Cassarotte il n'osât pas s'ouvrir de ses secrètes pensées, il n'avait pas encore dit un mot de Sévéraguette. Cette situation devenait intolérable. Du reste, tant de lenteur à s'expliquer compromettait de plus en plus ses espérances : la Pancole ne pouvait-elle pas en profiter pour circonvenir, elle aussi, le curé, et l'amener à seconder ses propres desseins ? Il se JTira donc d'en finir une fois pour toutes avec ses hésitations, et de dévoiler clairement, à sa prochaine visite à Saint-Xist, ses vues sur Cécile. L'Avocat était un fin renard : il lui avait suffi de trois ou quatre rencontres avec l'orpheline pour flairer son caractère faible, indécis, et pour comprendre que Sévéraguette épouserait tout bonnement l'homme que le curé patronnerait auprès d'elle. Plus fusé en cela que la Pancole, laquelle s'obstinait à ne pas paraître aux Récollets et à déblatérer contre l'abbé Courbezon, il avait redoublé de prévenances envers le vieux prêtre. Trois fois il lui avait apporté des châtaignes avec des olives, et deux fois une charge de bois à brûler. Certes, Fumât regrettait bien un peu d'être condamné à de pareils sacrifices ; mais entrevoyant, au bout de ces cadeaux qui coûtaient tant à son avarice, les quarante mille francs de Cécile, il finissait par s'exécuter de bonne grâce. Un jour xnème , le curé lui ayant communiqué son intention de faire une quête pour doter l'église de fonts baptismaux, le Sanégrol, croyant le moment propice pour avouer son amour, s'était écrié qu'il donnerait les cinq cent: francs nécessaires, puis il avait ouvert aussitôt la bouche et prononcé le nom de Sévéraguette. Malheureusement on ^tait venu, au même instant, chercher M. Courbezon pour ïun malade à l'agonie. et l'infortuné conseiller de Saiiégra
s'était vu obligé de différer encore ses confidences. Le curé, du reste, n'ayant plus parlé des fonts baptismaux, Fumât pensa qu'il avait tout oublié.
Donc, par une soirée froide et claire du milieu de décembre, l'Avocat descendit de Sanégra, bien décide à prier l'abbé Courbezon de favoriser son mariage avec Cécile. Il frappa résolument à la porte des Récollets, et il allait, quatre à quatre, franchir les marches du grand escalier, quand, à la lueur de la lune, dont les rayons perpendiculaires écljairaient la cour intérieure du Cloître, au lieu de la Cassarotte, qui d'ordinaire venait lui ouvrir, il reconnut Sévé* raguette.
« Comment, c'est vous, Cécile? dit-il.
— Oui, Fumadou, c'est moi. Venez, venez vite! M. !♦ curé est très content, il a reçu des nouvelles de sa mère, et la Cassarotte apprête une birouladeK »
On appelle dans les Cévennes faire la biroulade^ manger des châtaignes grillées en les arrosant de quelques bons coups de vin. Dans les longues veillées d'hiver, tandis que les femmes filent leur gros chanvre de genêt, que les vieil, lards, assis sur les banquettes de frêne fixées dans les encoignures de la vaste cheminée, roupillent doucement ou racontent l'histoire du berger Parado, le plus illustre sorcier de ces montagnes, les jeunes filles et les garçons à marier font la biroulade. La biroulade est une des rare» coutumes traditionnelles du pays cévenol que la civilisation n'a pas encore emportées, et ce n'en est pas la moins originale. Mille superstitions tiennent à une biroulade plus ou moins réussie. Quand les châtaignes, qu'une jeune fille aux bras rouges et nerveux fait sauter dans une grande poêle percée de trous, sont cuites à point, c'est qu'elle doit être heureuse en ménage; quand, au contraire, elles les a laissées brûler, tout le monde lui conseille de ne pas se marier, car infailUblemeat le malheur s'acharnera surfile.