L:i rc'jîonse d'Elisa était conçue on ces termes
« Si vous aviez eu l'audace de m'écrire un mois plus toi comme vous venez de le faire, monsieur Frédéric, bien certainement j'aurais déchiré votre lettre, je ne l'aurais pas ouveite, je ne l'aurais pas acceptée. Mais on vous a banni do ma présence, nous avons perdu nos douces réunions de chaque soir, et vous, vous avez loyalement essayé d'obtenir lin arrêt moins sévère, en déclarant vos honorables intentions.
»' J'ai toit de vous répondre, je le crains. D'abord j'ai hésité en pleurant, j'ai voulu résister à la tentation, et puis j'ai relu votre lettre, et ma tristesse m'a conseillé de cal- Bier la vôtre.
» Vous auriez été heureux de réussir, (liles-vous; vous me questionnez, vous voulez que je irahisse la pensée de mon cœur, que je \)^T]e sérieusement,,.
» Sérieusement,.. Puis-je parler autrement désormais?
» Depuis que vous avez cessé, de venir, j*ai perdu ma gaîté; je ne saurais plus dire la vérité en riant; je suis triste jusqu'au fond de Tâme. C'est pourquoi, je l'avouerai, il me semble que moi aussi j'auiais été bien heureuse.
» Vous me demandez une espérance, à moi, pauvre fille sans avenir, sans fortune, sans prolecteur!... Vous voyez que jai bien réfléchi ; je n'avais jiimai.^i soji^ic à tout cela
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avant ces jours derniers... Quelle espérance puis-je vous donner?
» Seulen ent, vous implorez en grâce une réponse, vous assurez qu'elle adoucira Tameriume de vos regrets; — cette réponse, la voici ; puisse-t-elle avoir la vertu que vous lui supposez!.... Mais moi, qui me consolera? qui me rendra ma joyeuse insouciance? qui me rendra le bonheur?
Elisa. »
— Qui? Mais ce sera moi! s'écria Taspiranl en couvrant de baisers l'écriture de la jeune fille. Oh ! elle m'aime ! elle m'aime, je ne puis plus en douter. Ce n'est pas comn)e autrefois, le sourire sur les lèvres,
d'aventurfs, ' 247
en joûianl crespril et de raillerie muligne qu'elle accueille mes cléclaraiions; elle ne cherche point à dissimuler sa pensée; elle avoue quViie est triste , triste de ne plus me voir.
L'asph^ant se hâta de repondre en ces termes :
« '- o're leiire, bonne et douce Elisa, me met au comble du bonheur, et mon cœur remercie la main qui nous sépare, car enfin vous ne le cachez plus, vous m'aimez!
» Vous m'aimez comme je vous aime:
mon absence vous attriste, vous regrettez aussi ces entretiens du soir dans lesquels je plaçais loule ma joie.
y> Votre mère, en repoussant u)on vœu le plus cher, m'a donc valu cet aveu qui
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remplit mon amc. Malgré la dureté de ses refus, je lui en dois une éternelle graliiude. Vous m'aimez, vous le dites clairement; vous me rendez toute ma force, toute mon énergie; je vois devant nous un riant avenir, rs'cn (louiez pas, Elisa, je ferai tomber, par ma persévérance et mon < \ la barrière
dressée entre nous. Il vous m'ai-
miez.
» Non! non! ne vous leprochez pas de m'avoir écrit; vous avez fait une bonne action, vous m'avez rendu à l'espérance. Ma vie, qui vous appartient sans partage, chère Elisa, n'est pas un don assez précieux pour reconnaître la félicité que vos simples paroles viennent de ré[)andre en moi.
d'atenttires. 24U
» Que (le fois j'ai loué devant vous voire enjoûmenl , votre gnîté , votre gracieux sourire! que de fois aussi j'ai déploré tout bas le ton sur lequel vous me répondiez! Je doutais de votre amour, je Tavouerai ; je no savais si vous compreniez bien que vous seule étiez l'objet de toutes mes pensées, de tous mes rêves; que toute mon ambition, toute ma gloire, toute ma fortune militaire étaient à vous.
: Eh bien! je ne doute plus; car vous m'avez sérieusement écouté, sérieusement répondu ; car vous m'avez dit , dans votre expansion tendre et naïve, que vous auriez été heureuse de vivre avec moi. Et en écrivant une semblable parole, vous avez cru que
LlîS COUUEURS
VOUS ne me donniez aucune esperaixe ! Vous m'avez donne le bonheur!
» Vous n'avez ni proiecicur, ni fortune
Eh bien ! EHsa, je vous le dis, je serai biL'îUôt pour vous tout ce qui vous manque.
» La guerre est allumée, les Anglais vont me rendre riche... J'obtiendrai des grades par mon courage... je deviendrai opulent pour obtenir votre main ! Ce sera moi, moi, Elisa, qui essuierai vos larmes^ et qui mettrai un terme à vos ennuis, à vos douleurs.
» Aimez-moi, aimez-moi toujours; car si vous cessiez de me rendre amour pour amour, je n'aurais plus de refuge que dans la mort... Mais, que dis-je, je blasphème ! Pardonnez-moi une supposition qui devien-
D AVtiMUUES. 2.^)1
drail une injure, si mon esprit inquiet pouvait Fadmettre un seul instant.
» Votre ami de cœur,
Avant de fermer cette lettre, Frédéric eut la présence d'esprit de songer qu'Elisa pouvait manquer de papier; il ne cacheta point son envoi sans avoir ajouté une feuille blanche à celles qu'il venait de remplir.
Il alla déposer sa lettre à la place qu'une heure auparavant il indiquait à la jeune fille.
Pour attirer son attention, il fredonna une petite romance qu'affectionnait Elisa; pour détourner les soupçons de la vieille servante, dont l'œil vigilant ne perdait plus les deux
252 LES COUUKUUS
amis de vue chaque fois qu'ils se rencontraient hors de leur chamhre, il fit semhlant de sortir, et resta en faction à la porte do la rue avec rinteniion de remonter en tapinois. Il vil alors son ami Roland qui donnait le hras à madame Branteuil, en revenant des bureaux de la marine.
— Très bien ! pensa-t-il, voici qui est de bon augure.
Et puis, ne voulant pas être rencontré, il reprit le chemin de la chambre commune.
Les bureaux db la marine, grand cenlrc de mouvement où viennent converger tous les intérêts de la population goudi'onnée et chamarrée du pays, sont les galeries des oflîciers de tous les irrades. L?.$ commis do
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rîuinjimslraiion onl, pour la pluparî, fait campagne à bord des bâlimenls de guerre en qualité d'agcnis comptables. 11 nen est point un seul qui n'ait des rapports de camaraderie ou même d'intimité avec un certain nombre de lieutenants et d'enseignes. Or, comme personne ne l'ignore, les petites protections valent souvent mieux que les grandes. Roland, par sa franchise, sa serviabilité, son bon caractère, et môme par sa gaîté, se con-, ciliait facilement les bonnes fi^râces de toutes ses connaissances. Il en comptait beaucoup dans les bureaux, où il était toujours le bienvenu. Il sut bientôt à qui s'adresser pour obtenir les meilleurs renseignements sur l'affaire de madame Branteuil , et il en causait encore lorsque la pauvre veuve elle-même entra.
^rJi LES CODRKURS
— Madame, dit aussitôt le commis de marine, je m'occupais précisément de vous en ce moment; M. Roland, qui s'intéresse vivement au succès de vos démarches, me priait d'en accélérer l'effet. Sans doute je n'avais pas besoin d'une telle recoin mandatlon : aucun de nous n'a oublié les éminents "services de M. Branteuil; mais c'est une raison de plus pour que je fasse tous mes efforts. Donnez-vous la peine de vous asseoir.
Madame Branteuil n'avait jamais été si bien accueillie; l'influence de Roland se faisait déjà sentir ; elle l'en remercia par le salut le plus gracieux qu'elle eût à sa disposition, et présenta, pour la vingtième fois peut-être, à l'examen du bureaucrate, les états de ser-
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vice de son mari. Contre Tusage, l'écrivain ne demanda aucun délai, et prit une exacte connaissance de toutes les pièces.
— Mais c'est superbe, disait-il par moments, 11 est inconcevable, madame, que vous n'ayez pas plus tôt réussi. Soyez tranquille, mon cher Roland, je vous promets de faire un rapport déiaiîlé qui produira bon effui. Connaîiriez-vous le commissaire Sin-éon?
— Parfaitement, répondit le lieutenant de vaisseau, nous avons fait campagne ensemble, il Y a huit à dix ans.
— Eh bien ! mon cher, c'est lui qui doit apostiller le rapport; s'il prend à cœur les démarches de madame, vous pouvez eire sûr...
2*;G LKS COCI\EURS
— Madame, interrompit Rolancl, si vou.^ voulez bien me le permeltre, j'aurai Thonneur de vous conduire chez M. Siméon, un fort galant homme avec lequel mes relations sont excellenies.
Madame Branteuil ne laissait pas que d'éprouver un certain embarras en songeant au dernier entretien qu'elle avait eu avec l'ofiîcier; mais il était urgent d'accepter ses offres de service.
Le rapport fut promis pour le lendemain à pareille heure; Roland offrit son bras à la veuve qui se confondait en remercîments, et fut plusieurs fois tentée de l'engager à revenir passer la soirée chez elle; le souvenir de Frédéric l'en empêcha.
— Madame, ditRoiand, en la saluant après
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l'avoir accompagnée jusqu'à la porte de l'appartement, si vous voulez bien m'y autoriser, je viendrai me meure à vos ordres demain à midi.
— Vous êtes niilio fois trop bon, murmura madame Branteuil, je vous attendrai pour sortii', et d'aboi'd recevez encore une fois mes remercîmenis bien sincères.
Roland entendit Elisa (fui ::ccourait au devant de sa mère; il se bâta de disparaître. Frédéric semblait tout joyeux, sa tristesse du malin s'était dissipée comme par encbantement; l'amoureux aspirant prit le premier la parole; il montra la lettre, la lut, la relut et la commenta fort au long avant d'écouter à son tour Roland, qui bochait la tète en signe de mécontentement.
258 LES COURKUHS '
— Je suis facile de toiii cela, dit roftlcier, lu te jettes à corps perdu dans une aventure dont il est impossible de prévoir les résultats. Tu as tort, tu fais mal, tu abuses de Tinexpérience et de la mauvaise éducation d'Elisa.
L'îispirant fit un geste de dépit :
— Eli bien ! ne te fâche pas, je ne te blâmerai plus; je me bornerai à te plaindre.
— En quoi suis-je à plaindre, s'il te plaît? Elle m'aime, sa lettre en est la preuve. Tu dis que je fais mal, que j'abuse de la confiance d'Elisa... Je prétends, moi, que ce reproche est injuste!... Je veux la rendre heureuse, je veux lui donner une position; elle sera ma femme, ou je mourrai à la peine. Dans six mois, au plus tard, je serai ensei-
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gne, vois-lu; et, s'il plaît à Dieu, mes paris de prises sur los Anglais aplaniront toutes les difficultés!...
— Ne recommençons pas, je l'en prie, notre éternelle discussion; hier tu me reprochais donc point te servir, tu viens de me voir rentrer avec inadarneBranteuil, et tu devrais m'écoûter au lieu de reorendre en sous-œuvre un sujet sur lequel j'ai passé condamnation.
A ces mots, avec l'i aipétuosité de son caractère, Frédéric alla d'un extrême à l'autre: il voulut connaître jusque dans les plus minutieux détails tout ce qui s'était passé au bureau de la marine.
— Tu viens défaire acte d'ami, mon excellent matelot, s'écria-t-il enfin, tu viens de leur rendre un service qui me touche plus que si
ûm
rt:s rorari'KS
in nio i*avni.sreiuUiànioi-niènK% ol puis, voici que lu as de nouveau les libres entrées.
— Je n'en profilerai pas, puisque vous pouvez vous écrire.
— Je l'en supplie, Roland, va chez elle, tu me répéteras ce qu'elle aura dit; je le devrai chaque jour un nouveau bonheur.
— Non ! non ! je ne veux pas avoir à me reprocher d'alimenter une passion qui peut l'être funeste.
— Roland! tu me refuses un service d'ami! L'odicier ne répondit pas.
— Je l'en supplie en grâce, reprit l'aspirant.
— Atlends au moins que j'aie mené à bonne fin l'affaire de la pension de la veuve.
Frédéric aurait insisté davantage, et Ro-
D^AYE.MUixES. 2C1
land, qui pensait avec saiisfaciion que l'époque d'embarquer approchail, aurait sans doute fini p'ir consentir plus formellement, si une voix fraîche et pure n'eût retenti dans l'escalier, chaulant la même romance que l'aspirant avait fredonnée en déposant sa lettre dans la fente de la rampe.
— Elle l'a prise, murmura Frédéric en se jetant sur une sorte d'escabeau qui servait de fauteiîil aux deux camarades. L'anxiété naturelle qui fut la conséquence de celte remarque le réduisit au silence; il se demandait l'effet qu'il pro luirait sur Elisa; parfois il craignait 'd'avoir dépassé le but, parfois il trouvait sa lettre trop froide, trop maniérée; il rouvrit celle de la jeuiic fille et ie.'omi>u en exlatic.
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Roland, (jui avait pris un livre, lui en paix jusqu'à l'heure du dîner. Le lendemain, il letourna au bureau de la marine avec mudame Biantouil;mais malgré loiitc la bonne volonic du ermmissaiî'e Simcon, il y eut encore bien des rciai'ds ; ii Callul revenir plusieurs fois; l'officier élail désormais le cavalier altilrc de la mallieuieuse veuve.
Cependant la correspondance de Frédéric el d'Elisa devenait de plus en plus acûve; chaque jour la fenie de lanimpe i*ecéhiit de nouveaux billets; la jeune fdle s'abandonnait avec expansion au bonheur d'aimer et de l'écrire.
Roland treuibJait que madame Branteuil ne fii.ît par surprendre les secrets des amoureux; tout en s'occupant de- la pension qu'il finit painbicnii', il se remuait pour tiouverun cm-
* barquement convenable. Après y avoir longtemps réfléchi, il ne voyait [)as d'aiilre moyen de sauver Frédéric des dangers de la lerre ferme et de sa passion croissante, alimentée chaque jour par des lettres cbalcnreuses.
— - La brise du lar£>eî... La brise du lan^e, voilà ce qu'il faut pour le guérir, pensait Roland, qui, peu de temps auparavant, par amitié pour Frédéric, avait coopéré, comme on se le rappelle, à l'évasion de Rodolphe Bardan l'aventurier. La brise du large, les fortunes de mer m'ont guéri de même, moi, d j ma grande passion pour Jacintiuha... Vive la brise du large!...