‹ Les coureurs d'aventuresChapitre 4 sur 14 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

Un Qnine.

— Un quille, oui, messieurs, et d'une immeHse valeur, reprit le forçat velu de noir ; le trésor se ruinait à me payer : j'avais place tout mon avoir sur cinq numéros. L'amour m'inspira cette résolution désespérée. J'adorais une jeune fille dont la famille occupait

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le premier rang dans le haut commence de Paris; elle avait répondu à mon amour, j'en étais sûr; mais une barrière infranchissable s'élevait entre nous. Ses parents repoussèrent mes vœux : ils connaissaient à fond ma fortune et mes espérances; ils savaient que, pour leur paraître riche, je dissipais peu à peu mon faible patrimoine. J'allais être réduit à la misère : j'acceptai une petite place administrative à Strasbourg, abandonnant ainsi celle dont le souvenir est encore aujourd'hui le plus cruel de mes tourments. Ce fut alors que me confiant au hasard, dernière ressource des malheureux, j'exposai sur cinq numéros le peu (jui me restait, c'est à dire quelques centaines de francs. Je gagnai (jugez de ma joie) une fortune immense; le plus bel ave-

d'aventures. J/t ^5

nir, unç magnifique position m'étaient assurés : Ton ne pouvait me refuser la main d'Hë-ène. Je voUi ta Paris. Horrible surprise ! Quand j'allai récîa ner ce qui mêlait dû, je fus saisi, garotîé, jeté dans un cachot. Aux espérances qui me faisaient délirer de bonheur succédaient de poignantes réflexions; je ne pouvais concevoir l'acte de violence dont j'étais victime, mais j'entrevoyais déjà le sort qu'on me réservait. Mon succès était mon crime; deux jours après, le doute ne me fut plus permis. La porte de ma prison s'ouvrit ; je me trouvai en tète à tête avec un homme dont l'obscurité me cachait les traits. <ï Vous avez voulu frauder, me dit-il ; nous avons les preuves morales du fait; les preuves matérielles on les trouvera, on les fera même

s'il le faut 5 mais une iransaclion vous est proposée : votre fortune et votre liberté dépendent de vous seul. Acceptez le quaierne; jurez-nous le secret sur cette concession, et vous êtes libre; sinon un procès criminel vous sera inlenié ; les galères perpétuelles vous attendent. » Il sortit, .le n ai jamais su qui il était, et cependant je devais le revoir dans des circonstances plus terribles encore. Son assurance me brisa, j'hésitai d'abord; mais, pensais-je, ce n'est qu'un piège sans doute; on veut mon désistement au quine;ce sera une pièce à charge qui prouvera mieux qu'aucun argument que je suis coupable; il serait imprudent de céder; je n'éviterais pas le malheur, je m*y jetterais tctc baissée en fournis<sant des armes contre moi. C'est

pourquoi, fort de ki juslice de ma cause, je me résolus à risquer le tout pour le tout.

— Audacieux! murmura Frédéric, il n'a pas changé !

Rodolphe Bardan continua :

— Ma réponse devait être laite par écrit et remise au geôlier de la prison. J*ai toujours ignoré à qui elle était destinée. Quelques jours après, je comparus devant le trihunal criminel; on prouva macliiavéliquement qu'un pigeon m'avait porté avis du tirage. Ma maison à Strasbourg, comme presque toutes celles de la ville, servait d'asile à des compagnies de ces oiseaux, à moitié privés. Une ceitaine vraisemblance, et surtout la possibilité matérielle do la chose étaient acca-

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blantes pour moi. Par une fatalité maudite, je n'avais pris mes numéros de loterie que vingt heures après le tirage de Paris. L'histoije de mes amours qui fut dévoilée en plein auditoire; la supposition qu une pareille correspondance, établie entre nous, par TefFet de notre affection mutuelle, avait fait naître et réussir le stratagème, telles furent les préventions qui suffirent pour me perdre. L'accusateur public s'étendit sur les conséquences qu entraînerait la ruine du trésor; il fit un tel tableau de la misère totale de la patiie, que tous ceux qui devaient prononcer sur mon sort trouvèi'cnt leur intérêt à ma condamnation. Le plaidoyer de mon avocat fut magnifique : il démoatra la léo-èrelé des preuves adverses, expliqua qu'un

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pigeon ne peut revenir vers son nid qu'après avoir été éloigné d'abord par un moyen quelconque, ei demanda par qui? comment? à quelle époque, un pigeon de Strasbourg avait été porté à Paris ? C/était, d'ailleurs, par un hiver rigoureux que les faits auraient dû se passer; or, ajouia-t-il, il est prouvé qu'un pigeon ne saurait faire un tel voyage avec un froid aussi vif; il s'appuya sur plusieurs exemples tirés des auteurs les plus renommés, et dit que les pays chauds sont les seuls où les pigeons puissent servir de messagers en toute saison. Il essava ensuite de combattre l'opinion du ministère public suri'appauvrisseiDent du trésor et sur la nature de la dette contractée envers moi. Il soutint que, si la France avait joué, il était de sa gloire

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de soutenir le jeu; que la justice doit remporter sur toute aulre considération, et que l'honneur national est la richesse d'un peuple. — Mais quand il s'agit de l'intérêt personnel, que peuvent les meilleurs arguments? La dernière thèse de mon défenseur était insignifiante, les résultats de la ruine du trésor trop effrayants pour qu'il me restât le moindre espoir de salut. J'abrégerai mon récit, car vous voyez à quoi aboutit mon inutile résistance. Je ne vous dirai pas le désespoir d'Hélène, que ses parents ne purent empêcher d'assister aux débats; ce fut une scène alfreuse. Compromise elle-même, elle risquait d'être poursuivie comme comphce, mais n'y songeait point ;j'y songeai pour elle et sus pourvoiras» sûreté en lui donnant les moyens de s'expa-

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trier. Elle est partie pour Hambourg, qu'habile une partie de sa famille, et attend, à l'abri de toute atteinte, que ma trop célèbre affaire soit entièrement oubliée. Du reste, on ne la lecbercba point; il suiïisait au gouvernement de se défaire de moi. Cependant l'histoire de mes malheurs est loin d'être achevée; ceux qui me menacent sont plus terribles que ceux qui m'accablent.

— Ah ! Rodolphe, s'écria Frédéric avec émotion, j'étais bien sûr que lu n'étais pas coupable; pourquoi te refuser d'abord aux élans de mon amitié ?

— Un forçai ne peut être votre ami, dit

gravement l'iiommenoir; si jamais Rot]ol[)he

reconquiert le rang d'homme hbre, vous

pourrez lui rendre un tiirc qui lui est clier, I B

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mais auquel il doii renoncer. Point de familiariié entre nous, monsieur Dormont; je vous sais homme de cœur, j'ai placé ma confiance dans l'intérêt que d'anciennes liaisons et des infortunes non méritées m'autorisaient à espérer de votre part. Toutefois, je vous le répète, monsieur, je n'ai pas eu la témérité, moi, galérien, de me croire l'ami d'un jeune officier comme vous.

Frédéric avait les larmes aux yeux.

La déclaration, que venait de faire le forçat me disposa mieux en sa faveur que son extérieur et son récit: mais, plus maître, de moi que mon camarade :

— Monsieur, lui dis-je, tout ce qui ne sera pas opposé à nos devoirs, vous pouvez l'attendre de nous. Vous avez été au colléi^c

d'aventures. 85

riutime ami de Frédéric; à ce litre, je désire ardemment vous être utile !

Rodolphe Bardan me remercia en termes nobles et dignes; moi, je m'abstins d'imiter le pédant de la fable en lui adressant les reproches qui se pressaient en fouie dans mon esprit :

Comment n'avait-il pas accepté le quaterne? pourquoi tenir à ruiner le trésor? — Dans la lettre que son mystérieux visiteur lui avait demandée , il pouvait aisément maintenir ses droits au quine, mais renoncer par patriotisme à un gain monstrueux. Evidemment, une réserve formelle, plusieurs fois répétée dans sa supplique, l'eût mis à Tabri contre Taccusation de fraude.

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Hrol,jo lî'ouvais ses ai'gnniciils singulièrement loiicbes, Pliais je m'intéressais à son sort et n'avais de plaidoyer à faire ni pour ni contre lui.

Frédéric, violemment ému et reconnaissant du peu de paroles que j'avais prononcées, me serrait éloquemmeni la main.

Rodolphe Bardan i-epriî son histoire:

— Les craintes du gouvernement sur les suites de mon affaire, les doutes des honnô- , les gens, et peut-eue un reste de justice, étiangescrupul's apîès tout! sont les causes du régime mixte sous lequel je vis. Cependant je gène l'autorité locale; elle a fait sur mon compte des rapports qui me placent ^ans une cruelle alternative, car ma position, d«^puis six mois, a donné lieu à th\s l)ruits

d'aveintuues. 85

qui se rcpandeni en France; oa veut les étouffer. J'ai roçu , il v a Irois fois vins^lquatre heures , une liorriblc confidence : l'on est entré, de nuit, dans ma chambre au bagne, cl là un homme, que j'ai reconnu à sa voix, mon cruel néaocialeur de Paris, m'a pai'lë à peu près en ces termes : — •-< Le temps de Tindulgence est écoulé , votre cxisteace pèse au pouvoir; vous êtes assez libre pour vous évader aisément; saches qu'il ne vous reste que huit jours à vivre. Ici, a-i-il ajouté en ricanant, on peut aisément trouver quelque main peu scrupuleuse qui, dans un espoir d'affi-anchissement... t> — « Vous mettriez ma vie à ce prix? » — « Moi, non, a continué l'inconnu, niais on ressaiera. V>n bon avis peut vous être utile,

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et je vous crois mon oblige. Bonne nuii ! i&

— Mainlenani, il me reste cinq jours; hier matin je désespérais d'échapper a u soii qui me menace, quand j'aperçus M. Donnont dans une des rues de Brest; je le reconnus, et je tente auprès de vous la seule démarche qui puisse me sauver. La seconde prophétie de mon augure de malheur s'accomplîrai», à coup sûr, aussi complètement que la première. Quoi de plus aisé que de me faire disparaître par le fer ou le poison? — Il faut donc fuir. — Mais où? par quels moyens?.,.

— Je les ai. Il ne me manque que de For ; j'ai besoin de vingt-cinq louis et de votre discrétion, pouvez me les promettre?

— Attendez à demain pour notre réponse; trouvez-vous ici à pareille heure,

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dis-je en prenant brusquement la parole.

Frédéric se tut, il était dans la consternation.

— J'y serai, répondit Rodolphe; nous nous séparâmes silencieusement.

Frédéric et moi nous étions mus par le même désir, mais également embarrassés au fond; nous ne possédions pas à nous deux le quart de la somme demandée, et cependant il fallait vivre aussi.

Emprunter était fort difficile à cette époque. S'il est vrai qu'on avait presque tous les objets possibles à crédit, par contre il était impossible de rien vendre au comptant. Nos armes, nos épaulettes, tout notre butin ne nous aurait pas assuré la somme en temps convenable.

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J'avais embrassé ces difficultés du premier coup d'œil et ne savais quel parii prendre, lorsqu'une idée lumineuse frappa lion esprit :

— J'ai notre affaire, dis-je à Frédéric ; ne l'inquiète pas, demain nous serons en mesure sous tous les rapports.

Je dus à l'aspect de la vieille l'iicureusc inspiration qui me rassurait. — Une femme de cette trempe est ce qu'il nous faut, me dis-je. Je lui donnai l'ordre à voix basse de venir, le soir, à neuf beures, dans notre cbambre.

Nous rentrâmes sans avoir échangé une parole; Frédéric combinait une foule de projets; je mûrissais le mien et le lui expliquai. H consentit à tout, sans fonder la moin-

dro espérance sur ma coopéraiion. Quant à moi, {)lus je tournais et retournais la question sous toutes les faces, plus j'acquérais la convicliou que je n'aurais pu mieux m'adresser.

A riieure désignée, la mendiante parut:

— Il me faut vingl-cinq louis en or pour demain matin, lui dis-je impérieusement. *

— Mais, monsieur, y pensez-vous ? s'écriat-elle.

— Pas de raisons ; je vous connais , je suis sûr que vous les avez...

— Une pauvre mendiante comme moi, balbulia-t-elle.

— Vous en recevrez trente, lorsqu'on nous paiera nos avances.

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— Trente, c*est bien peu , murmuia-t-el!e en hochant la tête.

— Ah ! ah ! m'ëcriai-je triomphant , vous les avez donc!...

— Moi, seigneur Jésus ! je n'ai rien , pour le sûr; je dis seulement que si on prêîait dans ce temps-ci , un temps de misère , comme on n'en a jamais vu de pareil, il faudrait bien au moins promettre cinquante louis à ceux-là qui...

— Ah çà ! vieille du diable, repris-je avec emportement, ne nous assommez pas de sottes raisons. Depuis vingt ans vous recelez les vols commis dans les ports ; vous vivez de rapines, d'infamies, de rapports avec les forças et les voleurs. — Silence! — j'en suis sûr!... mais j'ai besoin d'or, et vous m'en

i/atkntures. ôl

procurerez. Je suis maître de vous , clamne'e coquine! ne cherchez pas à m'en imposer.

La vieilla se troubla :

— En véi'ité, mon capitaine, vous avez bien mauvaise opinion d'une malheureuse commissionnaire qui gagne son pain à servir le pauvre monde. Il faut bien faire ce qu'on peut pour vivre, en un temps oii la marine n'est pas payée, et oii je ne reçois pas même ma pension de veuve, ni la délègue (1) de mon fils, qui est cambusier sur le vaisseau V Océan, ^. Sans des connaissances honnêtes que j'ai faites autrefois, mon capitaine, pour-

(1) Délègue^ synonyme populaire de délégation, retenue faite sur la solde des gens embarqués en faveur de leurs parents ou de leurs créanciers.

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suivii-ellc, je serais, bien sûr, obligée de diie : Là où il n'y a rien, la llopubliquo perd ses droits,

— Pas tant de bavardages, ])onne ferniuc ; vous aurez les viugt-einq louis demain à huit beurcs du m'iiin, et les apporterez iei.

Nous entrâuies en négociations; elle finit par exiger un billet contresigné de mon ami cl légalise pnr l'autorité administrative, afin de rentrer dans la somme par retenues sur notre solde, si nous venions à partir. Je le fis de mille franco, non sans avoir trop longtemps marcbandé. Elle répondit do tout, et j'acquis ainsi la preuve incontestable qu'elle n'était pas neuve à ces sortes d'affaires.

La caste dont elle faisait partie m'était connue de réjaitation; j'étais persuadé que

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!a messagère d'un forçat devait être en relaiions suivies avec la foule des obscurs usu* riers qui s'engraissent delà disette publique^ et (îuc les officiers, mes conteninorains, fréqueutaient à celte époque plus qu'on ne l'admet généralement. Mon assurance imperturbable m'avait fait paraître beaucoup mieis^x instruit que je ne l'éiais en effet; Frédéric était dans l'admiration.

Le lendeniiain, à midi, les vingl-cinq louis passaient entre les mains de PiOdolphe.

— La somme que je vous fjmprunle vous sera rendue avant un an, dit-il'; mais j'oubliais î Vous vous l'êtes procurée à un taux exorbi-tant, sans doute, peu m'hiiportc; je ne pou-

vais agir à moins, ne me déguisez rien, de

grâce,

t)4 LES COUiiEURb

J'expliquai les ressorts dont je m'étais servi et avouai l'usure de la vieille.

— Très bien! reprit-il, c'est mille francs que je vous dois. J'avais bien pensé à celte femme; mais je craignais d'être dénoncé par elle, ou bien arrêté par un de ses vils compagnons d'industrie au moment même de mon évasion. Je ne pouvais d'ailleurs lui offrir les garanties que vous lui donnez; il est douteux qu'elle se fût hasardée à me prêter une somme si considérable. Vous pouviez ^euls faire un pareil sacrifice. Recevez l'assurance de ma reconnaissance, éternelle.

Il brisa sur ce sujet après un salut expressif, et, cntr'ou vant son rideau :

— Le vent est ba?i, grâces à Dieu ! s'écria-

d'ayenturks. 95

t-il ; aujourd'hui même je serai hors (Faiteinte. Du cours d'Ajot vous pourrez voir sortir la goëleile qui m'emportera; je serai sous voiles à deux heures.

Nous nousrendÎQies sur le bord de la mej-, et vîmes bieniôl un léger bâiimeni sortir du port et appareiller.

Il n'était pas encore dans le Goulet que trois coups de canon tirés sur les remparts, apprii'ent à la population qu'un forçat ve» nuit de s'évader du baccne.

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