B' AVENTURES
Je gardais le silence de Tétonnement ; il on protilapour demander un cabinet particulier, m'y introdi 'sit, fit mettre trois couverts, el^ fixant sur moi ses yeux perçants :
— Encore aujourd'hui, me dit-iJ, je veux bien être pour vous Rodolphe Bardan, mais sachez que désormais je me nomme DesMolleux; j'aurai l'honneur devons expliquer cette énigme.
Je m'inclinai.
Enmêîneieiiipsenlra un chevalier de Saint- Louis, que je reconnus pour un de mes vieux camarades.
C'était le baron de Coisin. 11 avait émigré après la journée du 10 aoûi, mais était hicnlôt rentré en France sous un faux nom.
Sous le Directoire il était patron-caboteur.
126 LES COUKEUKS
et par dévoûmeiit à sa cause, il jouait sans relâche sa vie à pair ou non pour sauver des émigrés ou des Vendéens. Sa goélette faisait la contrebande de guerre; elle avait des expéditions anglaises qui, si elles eussent été trouvées à bord, eussent valu la peine de mort à Taudacieux caboteur.
11 eut un bonheur extraordinaire, arracha aux échafauds révolutionnaires plus de cent victimes, sauva bien cinq fois autant de Vendéens ou de chouans, et débarqua sur les côtes de Bretagne ou de Poitou une prodigieuse quantité de munitions de guerre. Chose plus surprenante: non seulement il ne fut jamais arrêté, mais il ne fut pas même soupçonné parles autorités républicaines.
Le baron de Coisin reprit du service dans
î) AVRNTCRCS. 127
la marine de Tempire, quand il put sans danger faire constater son identité; il est aujourd'hui capitaine de vaisseau en retraite, aux environs de Bordeaux.
Rodolphe Bardan, le haron de Coisin et moi-même, formions un trio fort convenable de coureurs d'aventures.
Nous renouvelâmes connaissance; on servit.
Après une courte conversation sur les évcnemenis du temps et les nouvelles du jour, notre amphytiion, qui lisait mille questions sur ma figure, se décida à y répondre :
— Messieurs, dit-il,je ne veux point avoir de secrets pour vous; car vous êtes les seuls en France qui puissiez reconnaître mes misères d'autrefois à travers mon opulence ac-
luelle. Je vais vous en dévoiler les mystères; vous êtes gens crhonneur, et je suis sûr de voire discrétion ; nul autre que vous ne recevrait une pareille confidence.
— Monsieur le baron de Coisin, poursuivit Rodolphe en s'adrcssant à moi et en désignant notre convive, monsieur commandait la petite goélette que vous vîtes sortir du port quol'iue temps après notre dernièr3 entrevue (le 20 prairial an YH , si je ne me trompe) ,5 lorsque vous m'eûtes procuré
la somme nécessaire à ma fuiie...
— A ce propos, interrompis- je, je suis votre débiteur de quelques livres sterling.
— Bagatelle! colonel; pcrmeltcz-moi de continuer. M. de Coisin ne pouvait m'avancer
d'aventures. 129
les vingt-cinq louis qui m'étaient indispensables; il n'avait d'ailleurs que la moitié de mes secrets, et mes moindres rapports avec lui compromettaient ma sûreté et la sienne.
— Je vous croyais émigré, interrompit le baron à son tour.
Sans tenir compte de celte observation, Bardan poursuivit :
— L'intervention de Frédéi'ic et la vôtre,
me dit-ij , donnèrent à mon plan d'évasion
une solidité qui en fit le succès. L'on ne
pouvait supposer que vous me servissiez,
et je ne devais vous voir qu'un instant.
Yoici, du reste, comment j'exécutai mon
dessein : le aaiule-cliiourme qui me sur-
veillait était à moitié gagné par mes
promesses; la certitude de l'impunité et 1 »
130 LE$ COURKUKS
l'argent que je 'lui donnai achevèrent de le meure dans mes intérêts. Il monta dans ma chaiiibre, se laissa lieret bâillonner pour faire croire h un acte de violence de ma part , et me promit en outre de ne bouger de deux heures. Je formai la porte en dedans, j'eus même le soin de barricader celle du corridor; j'emportai les doubles clefs, et pouvais compter sur un délai raisonnable. Malgré tant de précautions, j'étais perdu cependant, si la goëlette n'avait si [)romptement appareillé; car les coups de canon donnèrent Talarp^ie bien moins de temps après ma fuite qv ,e je ne devais le croire.
— Nous fûmes en effet bien inqu'jgts sur votre compte, ajontai-je; ces troi.'\^ coupsde canon déroulais nt toutes nos * ^dces , nous
d'aventures. " i5i
avions cru que rauiorilc fermerait les yeux sur voire fuite.
— Je l'avais espéré aussi, d'après lesmystérieuses communications qui me firent brusquer la mise en œuvre de mes plus chers projets; je me trompais. La haute police avait agi tout à fait indépendamment de l'administrçition du port. Celait, je le sais aujourd'hui , un de ses agents qui vint par deux fois me donner les terribles renseignements que vous connaissez.
Je pris noie intérieurement de celte dernière phrase, sur laquelle Rodolphe glissa sans affectation.
— Dans les passes de Brest, poursuivii-ii, nous rencontrâmes un pêcheur d'Ouessanl ; je vous écrivis. Reçûtes-Yous la lettre?
— Trois jours après seulemeiiL
— Le maraud avait cependant été grassement payé pour ne pas perdre une minute. M. de Coisin me déposa sur la côte nord d'Espagne, j'étais sauvé. L'or qui me restait me suffît pour atteindre le Portugal, où je comptais rétablir ma fortune; j'avais acheté à un prix fou des papiers parfaitement en règle , sous le nom de Des Molleux ; ils me furent de la plus grande utilité. D'après eux, j'étais et suis encore Belge; heureusement j'avais habité Bruxelles, nul ne pouvait me convaincre d'imposture. Je sais du reste le hollandais et Tallemand; j'ohiins une place de secrétaire au consulat des Pays-Bas à Lisbonne. C'était une position précaire dont je me contentai faute de mieux, bien déier-
d'ave-NTlres. * 155
miné d'ailleurs à ne point en vivoter misérablement, et à tenter toutes les chances de fortune qui s'offriraient. J'étudiais l'anglais, je lisais les journaux, je me créais des relations avec toute sorte de gens, particulièrement avec les marins et les étrangers. J'appris quel bâtiment vous montiez, ainsi que Frédéric, par une lettre de M. de Coisin, ei, peu de temps après, les feuilles publiques m'annoncèrent votre prise en vue des Açores. Je forjnai le projet de vous être utile, et mes relations m'ayant déjà servi d'une manière remarquable, j'abandonnai le secrétariat pour devenir subrécargue d'un navire portugais. Je fis si ])ien que l'armateur nous expédia en Angleterre, en me laissant le choix du port où je devais remplir ma mission comnicr-
151 LES COUilECKS
cîale. Elle nV'iail que secondaire à mes yenx, je voulais vous rendi'e la liberté comme vous me l'aviez rendue, messieurs. J'abordai aux lieux où vous étiez prisonnier;-, et com.iie je vous jugeais plus prudent que Frédéric, ce fut à vous, colonel, que j'adressai la somme nécessaire pour acquitter ma dette.
— Je vous demande pardon de vous couper la parole une seconde fois, repris-je à ces mots, mais je vous suis redevable de l'excédant, et je voudi-ais...
— Je craindrais de vous désobliger , colonel, par de nouveaux faux-fuyants; m^is véritablement vous ne me devez rien ; moi, au contrait 0, je serai éternellement votre obligé.
Après un court débat de politesses :
— Obligez-moi, ajouta-l-il , cren disposer pour un acte de bienfaisance; pareille créance ne saurait être mieux enriployée.
J'y consentis ; il continua :
— Les petites opérations commerciales que je fis pour mon propre coinpte, tout en gérant les intérêts de ia maison portugaise dont j'étais le représentant, réussirent si bien, qu'après quelques voyages, je pus m'associer à mon armateur. J'avais étudié le métier de la mer chemin faisant ; j'étais marin, tout comme vous, messieurs.
Rodolphe insista gracieusement sur celte phrase.
— J'obtins bientôt un commandement absolu; dès-lors ma fortune marcha à grands pas. Profitant de la guerre maritime, et tou^
156 LES COUJŒUllS
jours en vue des côies neutres ou amies, je cabotai avec tant de bonheur et d'audace , je puis le dire , que je suis aujourd'hui dans une position dont vous jugerez vous-mêmes. Voilà, messieurs , le résumé de rexisiencc ., de Rodolphe des Molleux, que vous avez connu dans la marine. Qu'il ne soit plus question de Rodolphe Bar dan.
Nous nous inclinâmes en signe d'adhésion.
— Actuellerjent, je me trouve à la tête d'une vaste entreprise; ma conduite dans plusieurs affaires épineuses m'a valu les décorations que vous me voyez; enfin je suis uni depuis dix ans à une jeune femme de Hambourg.
— Hélène? murmurai-^je.
d'avemiurs. 157
— Elle se nomiîie Rose, colonel, répondit noire avenliu'ier avec affectation.
Et il détourna la conversation aussitôt.
Que pouvions-nous exiger de plus? Il nous avait donné une version plausible de son histoire , il avait explique, du moins en apparence , tout ce qu'elle pouvait présenter d'obscur : il était de bon goût de ne pas lu presser de questions indiscrètes.
Nous cédâmes à son intention bien marquée, et comme à cette époque le monde po* litique était en état de crise, nous rentrâmes bien vite dans le sujet oïdinaire de toutes les dissertations d'alors.
La chute de l'Empire, les alliés, le retour des Bourbons étaient une matière inépuisable.
138 LES COUKEURS
Cependant, et pour causes, je jetai un voile complet sur mes opinions personnelles; je m'abstins de tout jugement et laissai la parole à Coisin, royaliste ardent, qui ne craignait pas de se compromettre, même endc- Llatcrant conti e la charte.
Au dessert, un valet en livrée vint prévenir notre aventuiier que son équipage était à ses ordres.
— Vous me faites Thonneur de venir ^vec moi, me dit il, je vous conduirai dit;?/ le prince ***.
(Un boyard russe dont le nom m'échappe).
Je m'en défendis sous prétexte d'affaires.
— A demain, dans ce cai^, rcprit-il, je vous attends à six heures; j'aurai Thonn^ur de
d'avenu îŒS. i5D
vous prësenier à madame Des Molleux; après le dîner nous irons à l'Opéra; je vous retiens pour la soirée entière.
Je ne pus résister à tant d'instances; il me remit sa earie et son adresse; jV lus : le COMTE DES MOLLEUX, Chaiissée (TAntin,,.
Je restai stupéfait et livre aux plus singulières réflexions.
Le baron de Coisin Tavait suivi.
Le roman qu'il nous avait débité Tavait été avec un tel sang froid, un aplomb si parfait, que je ne savais véritablement qu'en penser.
Il ne m'avait pas adressé une seule question relative à Frédéric, j'en fus surpris; il paraissait d'ailleurs au courant de mes propres affaires sans ([ue je les lui eusse dites.
140 LES COUKEUKS
Sa rencontre dans un restaurant où je dînais régulièrement à la même heure depuis quelques jours, raffeclalion qu'il avait mise à parler de ses relations avec les personnages les plus influents de l'époque, la petite phrase relative à son mystérieux conseiller; enfin je ne sais quel air répandu sur toute sa personne, me conduisirent à penser qu'il s'était habilement affilié à la haute police. Ses manières et sa connaissance de louies les langues d'Europe étaient d'excellentes raisons pour ([u'il pût y être un homme précieux.
J'hésitai un moment à me rendre à son invitation du lendemain ; cependant j'avais promis, je lui devais de la reconnaissance, et je me disais en moi-même que bien d'autres
d'aventures^ 141
se trouvaient assis an pinacle /loni l'existence n'était pas moins équivoque.
Je me résolus à voir jusqu'au bout ce que c'était que Bardan. Ma curiosité même était piquée.
— Entin, me disais-je, loin de m'éviîer, il vient au devant de moi. Est-ce calcul? Je ne puis lui être bon à rien. Est-ce le sentiment de son innocence? Pourquoi pas? — Rien ne l'obligeait à se rapprocher d'un homme qui, pour avoir été un ressort utile une fois, n'est maintenant d'aucune importance à ses veux.
Je me perdais on pensées semblables, e! j'oubliais qu'il devait craindre toute publicité relative à son passé, qu'il connaissait ma
142 LES COUUKURS
loyauté, et que sou meilleur parti était de s y fier, comme il le fît.
Cest ainsi que les plus siii/ples aperçus nous échappent. Je me fis celte dernière réflexion que, bien longtemps après avoir perdu de vue, pour la seconde fois, Rodolphe Bardan comte des Molleux.
Ici mon oncle Roland reprit un moment haleine. Uenvie de fumer une cigarette, et sans doute aussi le désir commun à tous les conteurs de voir Teffct produit par leur récil, furent les causes de celte suspension. Elle
d'ayfnturës. 145
donna lieu à une fouie de commeniaires et de questions simultanées.
— Tout bien considéré, cet hoijine est coupable, dit Albert.
— Je n'en crois rien, répliqua Ciolilde ; pourquoi les cinq numéros du quine ne sortiraient-ils pas? Il y a de la noblesse dans les n.anières de cet aventurier; il est généreux, il se montre reconnaissant; j'aime sa fierté, j'esiime sa prudence.
— Mon oncle a bien voulu se ranger parmi les coureurs d'aventures, repris-je alors; il a donné la même qualification au baron de Coisin, et m'oblige, par conséquenl, à distinguer entre avenluriers et aventuriers,..
— Prudente précaution oratoire, interrompit ma tante Félicité.
— Proctlùiion Intlispensable, ma lante; je suis bien forcé de de'clarer qu'il y a fagots et fagots, avant d'ajouter que les aventuriers proprement dits, c'est à dire ceux de Tespèce de Rodolphe Bardan, ne me plaisent que de sorte; aussi bien certainement je n'aurais pas fait mon ami de M. le comte Des Molleux.
— Paul î dit vivement Albert, je ne sais ce que tu entends par aventurier proprement dit; la guerre, la course, Tcmigraiion, les révolutions, la politique, le commerce, la science même, font toux à coup de Thomme qui s'y ïittcnd le moins un franc coureur d'aventurées. Po lUTais- tu affirmer que tôt ou îaj'd tu ne sera s pas toi-même un aventurier?...
— Oh! j'avais, fait loules mes réserves, m'écriai-^ je; j'en appelle à ma tante.
d' AVENTURES. 446
— Messieurs, vous chicanez sur des mois, dit Anna en riant.
— Attendons ia coiinesse Des Molleux, ajouia Lucie; je m'intéresse toujours à Tliéroïne. Voyons, Paul, que pensez-vous de celle-ci ?
— ' Cette Hélène, repris-je, porte un nom qui sonne mal à mon oreille. Je ne puis Tentendre sans penser à la guerre de Troie et au beau Paris.
— Fi donc ! murmura Cioiilde, j'aime beaucoup le nom d'Hélène, il a un parfum aristocratique et de bon goût.
— Mais, en revanche, dit Anna, celui de
Rose que vient de lui donner Rodophe
Bardan, est d'un commun déplorable.
LES COUREUnS
— Il VOUS conviendrait si bien, cependant, re'pondis-je; vous avez tort d'en médire.
— En effet, poursuivait Albert sur un diapason fort élevé, il y a déjà plus de cinq cent onze mille cbances contre le quaterne ; contre le quine, il y en a des millions.
La petite Juliette se faisait expliquer par sa mère ce que c'est que la loterie.
La dissertation sur les noms continuait entre mes cousines et moi; c'est un sujet interminable avec les jeunes filles, une litanie dont le répons est toujours un compliment. La fable, l'histoire, les légendes, l'étymologie sarioLii, fournissent des allusions sans nombre à qui en veut profiter.
— Moi, j'adore le nom de Frédéric, dit
d'aventures. 147
Anna à demi-voix pour que son père ne pût l'entendre.
— Ccst un souvenir de Tami intime de mon oncle, répondis-je aussitôt; je comprends à merveille cette prédilection particulière, et j'adresse chaque jour les plus amers reproches à mes parrain et marraine : on personnifie un nom si facilement :
— Mais le nom de Paul n'a rien de désagréable, dit Anna d'un ton amical.
Comme l'attention de Clotilde et de Lucie se reportait vers les graves démonstrations algébriques de leur frère Albert, je continuai sur le même texte :
— Quant à moi, vous n'en sauriez douter, j'ai vainement cherché un nom plus joli que celui d'x\nna. Mille traditions louchantes,
148 LES COUBEURS d'AYêNTCRÎ^S.
mille croyances poétiques y sont attachées; je connais de braves matelots qui se regardent comme hors de tout danger dès qu'ils ont fait un vœu à Sainte- Anne. Je les imite, j'adresse des vœux à leur sainte, je lui demande un peu d'espérance, j'en ai si grand besoin ; et puis une patronne doit avoir tant de puissance sur sa protégée !
Anna ne me coupa la parole qu'après la fm de ma tirade; cependani mon oncle souriait malicieusement aux hypothèses d'Albert et de ses sœurs, sur Rodolphe Bardan, la belle Hélène et le fameux quine. Enfin il laissa tomber les restes fumants d'un petit rouleau de tabac en cendres ; nous fîmes silence, et il poursuivit comme on le verra au chapitre suivant.
CIIAPÎTHE V.
A qnoî tient le €rédS#«
L'hôtel du comte Des MoUeux était l'un des plus apparents de la Chaussée-d'Antin. Je fus frpppé, en y entrant, du luxe déployé jusque dans les plus petites choses.
Je me l'cnconîrai avec le haron de Coisin sur ÎV-scalier, *lont un magnifique
150 LES COUKEURS
tapis du Levant couvrait les marches.
* Nous écl:ang(âmes, en nous saluaHt, un geste et un sourire, dont le maître de la maison eût été sans doule fort peu (îatlé, car il les aurait compris.
Enrichi, parvenu, iniriganl, flibustier, forçat, telle était la progression ascendante ou plulôt descendante que notre pensée avait parcourue, et dont notre pantomime était l'expression .
Le valet de chambre nous introduisit dans un salon fastueusement meublé ; des tableaux et divers autres objets d*arl s'y remarquaient ; je reconnus plusieurs chefs-d'œuvre de l'école italienne, et ne pus me méprendre: ce n'étaient point dos copies. Toute la vigueur, toute la purelé des irrands maîtres s'y révélaient au
D*AVENTIJRES. iJ)i
pi^cmicr abord. Je les exa^iinais avec une gcrupuleuse aiienlion, lorsque Des Mollcux entra.
Il conduisait par la main une femme d*environ trenie-cinq ans, belle encore, imposante surtout; elle était grande, admirablement proportionnée; type allemand, d'ailleurs, c'est à dire blonde, blanche et rose comme une jeune fille.
Une légère teinte de tristesse était répandue sur sa figure, où je crus lire un certain embarras que je m'expliquai parfaitement. Elle ne pouvait ignorer les relations antérieures que chacun de nous avait eues avec son mari, et se trouvait pour la première fois en présence des dépositaires du fatal secret.
Après une prcseniaiion glaciale, la conversation s'anima cependant.
Habile à inierprèier les irn[)ressions d'autrui, Des Molleux me parla des tableaux devant lesquels il m'avait trouvé en extase, et les déprécia le plus qu'il pût.
— Ëtes-vous connaisseur ? me demandai-il.
— Fort peu, lui dis-je.
— Ce ne sont que d'assez bonnes copies, très bonnes même, si vous voulez, mais qui n'ont rien de précieux. En Italie, il est des artistes qui se l'ont une spécialité de ne copier qu'un seul et même tableau; ils atteignent ainsi un certain degré de perfection qu'ils ne dépassent jamais; c'est froid et maigre auprès des originaux. J'ai rapporté
d'aventures. 1S5
cette collection de Florence, Vous verrez aussi dans mon salon à manger quelques statues dignes d'intérêt. Elles sont Toeuvre d'un jeune sculpteur de Livourne, qui me les céda lors de mon départ; j'étais en fonds, et ne crus pouvoir mieux faire que d'obliger le pauvre diable par un pareil achat.
Les sculptures, selon moi, n'appartenaient point à une époque si moderne; je m'abandonnais à d'étranges suppositions, quand nous nous mîmes à table.
— Nous irons à l'Opéra, messieurs, c'est convenu, dit Des Molieux un instant après. Madame y viendra avec nous, ajouta-t-il, comme pour répondre à la direction de mes regards.
S'adressanl alors à son valet de chambre :
— Allez chez M. le duc de R..., dii-il; vous lui présenterez mes civilités, et le prierez de vous donner la clé de sa loge pour ce soir : il me Ta promise. La mienne est beaucoup moins commode, nous y serions à Tétroit.
On parla spectacles, arts, littérature, voyages, marine, politique; Des Molleux ne semblait étranger à rien. Il abordait tous les sujets avec une précision, une facilité inconcevables. Les opérations de la dei-nière guerre furent jugées par lui en vrai tacticien.
— Où diable a-t-il servi? me disaîs-je intérieurement.
d'a\ ÊNTLRES. \ 55
Il avait des idées rnililaires parfaîtemenl justes.
Sa femme prit peu de part à la conversation ; elle affectait un petit accent étranger qui lui seyait à merveille ; mais elle ne faisait pas la moindre faute de langue.
Le domestique revint vers la fin du dîner ; il remit à son maître la clé de la loge, en lui transmettant mille choses polies de la part de M. le duc.
Nous nous rendîmes à TOpéra.
Toutes les personnes de distinction échangèrent des saiuis avec noire introducteur; au foyer, nous remarquâmes même qu'il était sur le pied de la familiarité avec plusieurs notabilités de Tcpoque.
— Je suis, nous dit-il, très répandu dans
ISO LES COCRSURS
les divers ministères; si ma recommandation pouvait vous être bonne à quelque chose, le ministre de la guerre n'a rien à me refuser.
— Mille grâces ! m'écriai-je avec empressement; mes afïiiires sont en bon train; je vous remercie infiniment de vos offres.
Je serais mort de honte, je crois, en les acceptant. Il se retourna vers le baron de Coisin.
— Et vous, commandant, dit-il, vous croyezvous aussi sûr de réussir que notre ami le co* ionel? Vous sollicitez, j'en suis convaincu...
— Un commandement, répondit le capitaine de vaisseau.
— C'est fort difficile, fort difficile à obtenir! Nos chers alliés n'aiment pas la marine. Vous voudriez une frégate, n'est-ce pas? L'on n'ai me pas, l'on désarme, au contraire. Je plaiderai
pour vous, cependant, et tôt ou lard, j'en réponds, mes démarches réussiront. Je veux perdre mon crédit si la seconde frégate armée ne vous est pas donnée.
Je tombais de surprise en surprise. J'avais vu cet homme si bas, je le retrouvais si haut; et puis, il semblait tellement à son aise dans sa position, dans son opulence, que je ne pouvais en croire mes veux. Je me demandais par moments si c'était bien ce Rodolphe Bardan, l'échappé du bagne, le malheureux camarade de Frédéric, celui qui se refusait aux étreintes amicales d'un pauvre aspirant de l'an Vil !
J'ai été riche aussi, moi qui parle, j'ai semé l'or à flots, j'ai mangé cent mille francs en quelques semaines; mais ma prodigahté ne
158 ^ LBS COUREURS
m'avait pas donné de grandes manières; je ne ressemblais sous aucun rapport au comte Des MoUeux; j'étais toujours marin et corsaire, quoique à Paris, dans un magnifique appartemeni; si bien qu'un ordre du ministre me convertit en simple lieutenant de vaisseau, du soir au lendemain. Lui, semblait être né grand seigneur; son genre étrange renversait touies mes idées.
Au sortir de l'Opéra, j'accostai M. deCoisin.
— Pourriez-vous me donner le mot de l'énigme? lui dis-je; savez-vous ce qu'il est, ce qu'il fait? Avez-vous cru un mot de son récit d'hier?
— C'est un aventurier qui nous a caché la plus grande partie de son histoire; sa position actuelle est plus mystérieuse encore. Il
d'aventures. 159
avoue publiquement que ses voyages de mer lui ont valu une immense fortune; mais je le soupçonne de quelque fraude heureuse.
— Cela doit-être, murmurai-je.
— Oui, reprit de Coisin, la contrebande même n'enrichit pas à ce point là. Je crains bien que notre connaissance chamarrée de croix n'ait dû sa rapide élévation à un second tour dans le genre de son quine.
— Le croiriez-vous réellement coupable?
— Qui le sait? Je suis certain seulement qu'il n'a reparu sur l'horizon qu'en 1815, à la faveur de nos troubles, et que maintenant il fréquente le plus grand monde.
— Vous ne m'apprenez rien.
— Je crois, du reste, que ses capitaux sont exposés dans cette fameuse entreprise
i60 LES COUREURS
^es Vélocifères, qui va crouler au premier moment. Il n*en paraît pas plus inquiet; mais je saurai tout cela quelque jour.
Après avoir été Tun des plus remuants et aussi Tun des plus intrépides agents de l'émigration, M. de Coisin, rentré dans la marine, était devenu Tun de ces officiers qui passent leur existence à s'occuper des affaires d'auirui, transportent d'un bout du monde à l'autre les cancans des ports et des colonies, et se trouvent dans leur élément dès qu'ils ont à faire la découverte de quelque histoire scandaleuse.
Celle de Bardan était de nature à piquer la curiosité de tout autre; elle avait irrité les fibres du commandant depuis la plus délicate jusqu'à la plus grossière.
U AVRNTLRES.
— Je vous en réponds, Roland, s ecria-t-i), je saurai tout ; il nous en a trop dit pour que je ne m'informe pas du reste. Je lui ai promis de ne point souffler mot du quine; mais je
n'ai pas juré de ne plus m'occuper de lui
Soyez tranquille, vous aurez Texplicaiion de tout ceci.
— Je suis parfaitement ti'anquille, répliqnai-je, car en définitive j'en connais assez.
— Eh bien ! je n'en dirai pas autant, reprit Coisin avec vivacité ; je grille de savoir le secret de son luxe... quoique je sois persuadé d'une chose, c'est qu'il est affilié à la haute police.
— Je m'en doutais ; j'y ai déjà pensé.
— Je m'en assurerai, j'y tiens infiniment
même, i 11
102 LIS COURKUKS
Nous nous séparâmes sur ces mois.
Peu de jours après, j'allai faire une visite du matin au comte Des Molleux; mes affaires étaient terminées, et je voulais prendre congé de lui pour conserver les formes jusqu'au bout,
— Vous avez eu tort, me dit-il, de ne point vous confier à moi; mais je vous ai servi malgré vous. Si je no m'en étais mêlé, l'on vous aurait tenu à Paris six mois et plus sans résultat. Vous auriez probablenrent perdu votre place, car on la sollicitait déjà fort activement, et l'on éiait appuyé de très Laut; je vous ai débarrassé de vos concurrents. Soyez sans inquiétude, je réponds do vous à présent : mon entreujise n'a pas été infructueuse, comme vous voyez.
'^DAVLNTUIIES. if)5
Je rougis, pâlis et balinitiai un remercî-ment : -'n-i^i
— Oh ! colonel, de grâce, pas de cérémonies ; mais a Tavcnir adressez-vous à moi, servez-vous de mon crédit; ne craignez pas d'en abuser. Le crédit est un ressort qui doit toujours être en mouvement, sans quoi il se rouille et se brise au premier effort. Voyons, avez-Yous des enfants, des neveux à placer dans des collèges, des carrières quelconques ? Parlez, je suis à vos ordres de la tête aux pieds.
J'étais bien déterminé à ne rien accepter; je me confondis en phrases polies.
— Brisons là, colonel, reprit le comte Des 'Moileux, puisque vous retournez en Pro* vence; c'est la dernière fois peut-être que jo
Ifti LBS COUREURS
VOUS vois. Il faut que je vous parle, quoiqu'à regret, d'un ami commun dont le souvenir ne s'effacera jamais de mon cœur.
— Frédéric ! m'écriai-je.
Alors Rodolphe me parla longuement de mon ami. A son ton tranchant et familier succéda un tel accent de vérité et de tendresse, sa voix devint si persuasive, si harmonieuse, ses pensées répondirent si hien aux miennes, que toutes mes préventions contre lui se dissipèrent. J'atlrihuerai sa conduite, son silence à Tégard de Frédéric à une délicatesse de cœur; —je le quittai enfin les larmes aux yeux, emportant une impression favorable.
D*ATEMtaES. I6S
— Frédéric ! murmura mon oncle quelques instants après avoir achevé sa phrase précédente; puis sa voix s'éteignit, il essaya de cacher son émotion. — Je fumerai une cigarette, dit-il, avant d'achever ce qu'il me reste à vous raconter ce soir.
Personne ne lui répondit; mais Anna leva vers moi ses grands yeux bleus; je crus y voir briller une larme.
— Charmante jeune fille, pensai-je en la regardant, comme elle est agitée par les douloureux souvenirs de son père ! Oui, je veux l'apprendre l'histoire de ce Frédéric que mon oncle a tant aimé, je veux les voir couler un jour les délicieuses larmes qui
1(»0 LES COlîiKUnS
j'oulenl dans tes yeux, douce Anna ! Dès demain, dès ce soir, il faudra qu'Albert tienne sa promesse.
Juliette, au nom de Frédéric, sentit sa curiosité se réveiller; elle leva brusquement la tête. Sa mère vil son mouvement et arrêta la parole sur ses lèvres. La petite fdie rougit en songeant à la recommandation qui lui avait été faite la veille. Toutefois, sans la prudente intervention de ma tante, une question indis* crête aurait pu donner un nouvel aliment à la tristesse de mon oncle, et peut-être auraitelle troublé sa mélancolie, qui se dissipait avec la fumée de son papeliio havanais.
Si une chaste leienue est due à l'enfance qui ignore, à la vieillesse qui se souvient on doit un rcFpect religieux.
DAVEiNTlHKS. 107
Cloiilde et Lucie ne parurent avoir remarqué aucun des petits incidents silencieux qui faisaient le sujet ue mes observations.
Quant à Albert, il sifflait entre ses dents et tambourinait des doigts sur le banc de la vaste cheminée. Je me rappellerai toujours que c'étaient les roulements sans tin de la diane, dont il accompagnait la chanson de Turenne :
Malgré la bataille Qu'on donne demain...
Quand le feu de la cigarette fut arrivé à ses colonnes d'Hercule, c'est à dire aux lèvres de mon oncle, le diane conteur souffla
iCS LES COURKURS
dans la biaise le léger rubis cendré, et, rompant le silence :
— Mes enfants, dit-il, voyez-vous, au dessus de la cheminée, un superbe fusil à deux coups dont maître Albert n'est pas fâché de se servir depuis que je ne chasse plus ? C'est un cadeau de Rodolphe Bardan, ou plutôt du comte Des Molleux. Au moment de mon départ de Paris, il me l'envoya par un de ses gens avec deux caisses de cinq cents cigares, purs regalias. J'eus beau me débattre, le valet avait Tordre de m'expédier le tout à Marseille aux frais de son maître si je refusais de l'emporter aux uiiens. Je codai et lui écrivis une lettre de reir.ercîmenls dès mon arrivée chez n oi. Mais on voyageait lentement alors ; il ne s'agissait pas de chemins de fer ni de
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bateaux à vapeur sur les rivières; Lafiitie et Gaillard n'étaient point perfeciionnds ; si bien que ma letiie, expédiée trop tard, ne put point parvenir à son adresse. L'entreprise des Vélocifères venait de s'écrouler tout à coup; une faillite épouvanlable était déclarée; le comte Des iMolleux avait pris la fuite en poste pour éviter une contrainte par corps, ou même pis.
Je n'ai su la fin de son histoire que dix ans plus lard, en 18^25; ce fut M. de Coisin qui vint ici même d'un air triomphant dans le but exprès de me la raconter. Vous la saurez demain.