‹ Les coureurs d'aventuresChapitre 7 sur 14 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

€liez les Ssétioisaras».

Après le souper, quand la famille fut rassemblée, selon Tusage, dans le salon de la bastide, mon oncle n'attendit pas qu'on lui demandât la troisième partie de l'histoire de Bardan Des Molleux.

Il n'avait plus été ni acteur, ni témoin des

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faits, sa narraiion fui plus concise que de coutume; je ne tenterai point delà reproduire lextuellemeni. -

Pour plus de clarté Je dois prendre la parole moi-nnênie, et faire abstraction du cadre ordinaire du tableau. Je tâcberai d'oublier, pour quelques instants, les létcs gracieuses qui étaient attentives au récit de mon oncle, et surtout, s'il est possible, le charmant sourire d'Anna, cause de bien des distractions qu'il faut m'efforcer de réparer.

Reportons donc notre scène à l'an de grâce i82o, le jour où M. de Coisin, après une longue campagne d'ouire-mer, vint relancer mon oncle sous sa tonnelle, et tenir la singulière promesse ([u'ii lui avait faite à Paris dix ans auparavant.

Du plus loin qu'il Taperçul :

~ Je vous le disais bien, Roland, s*ëcria- 'l-il, je voulais en savoir le fin mot, et je le sais.

— De quoi? demanda mon oncle avec ëtonnement.

— De riiisioii-e de notre Rodolphe Bardan ; je l'ai revu. Mais, entrons chez vous, je vous conterai de point en point tout ce que j'ai appris.

En disant ces paroles, M. de Coisin entraîna mon oncle vers son banc favori, où ils s'assirent à côté l'un de l'autre. On conçoit qu'une cigarette artistemenl roulée aida l'audiieur à écouter patiemment son visiteur inattendu.

— Depuis quinze jours, je cherche le moment de venir vous voir, mon cher Roland,

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dit le capitaine de vaisseau, mais j'étais dans les tracas du désarmement; je ne pouvais quitter le port, vous savez ce que c'est : des ordres, des contre-ordres, une correspondance interniinable; c'est à rompre le cerveau. Bref, vous n'ignorez pas que j'étais au large depuis trois ans; c'est bien finir; n'est-il point viai? Car je vous imite, mon ami, je prends ma retraite; j'irai vivre aux environs de Bordeaux; son vin vaut bien celui deLamalgue. Mais ce n'est point là ce que j'ai à vous dire.

Oi', voici en substance ce qu'ajouta M. de Coisin :

A bord de la fi'('gate YArtémise, que désarmait le vieiix capitaine de vaisseau, se trouvait un ancien cbef de timonneric qui

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avait connu an large le fameux Des Molleux ; il en parlait en homme qni n'a pas de se-* crcts à garder, et répandait sur le gaillard d'avant son histoire, qui s'y popularisait.

Il paraît d'abord qu'étant subrécargue de son navire portugais, Bardan complota avec quelques drôles le moyen de laisser le véritable capitaine à terre en pays étranger» garda le bâtiment à son compte pendant deux ou trois ans, ei posa ainsi la base d'une fortune qui alla toujours en augmentant, jusqu'au moment où mon oncle et son ancien collègue le rencontrèrent à Paris. Mais, comme il y avait dans cet aventurier un reste de probité assez inexplicable, il finit par renvoyer le navire à son armateur, avec l'intérêt exaet des premiers capitaux exposés

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en marchaiidise.^. Toutefois, il ne jugea pas convenable de reparaître en Portugal, et ce fut alors qu'il rejoignit sa belle à Hambourg.

La jeune fille avait des dispositions précoces; elle entendait à merveille la quasi honnête'ié que Rodolpl e mettait en pratique.

Car, pour ma part, ajouta M. de Coisin, je n'ai jamais douté de sa complicitc» à l'endroit du fameux quine.

On ne sait si les tuteurs de la nouvelle Hélène se montrèrent contraires aux vœux de son fidèle adorateur, mais il est positif quVlle se rendit en Italie avec lui, sans en demander la permission à personne.

Là, notre béros comnaença par trancber du

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grand seigneur, acheta ou usurpa le litre de comte, et sut si bien nager entre deux eaux, qu'on ne jurait que par lui dans tout le royaume de Naples.

Murât ne détestait pas les aventuriers. Des Molleux, intrépide, adroit, riche et prodigue, fut bientôt son favori, et acquit à son service ces connaissances militaires dont mou oncle avait eu lieu de s'étonner, comme on s'en souvieni.

En iSio, au moment de la chute de iMurat, Des Molleux a connaissance de ses projets de fuite, sollicite des ordres et obtient de commander le navire qui portait les objets d'art, les meubles et une partie des richesses de rinfortuné roi de Naples. Il devait prendre les devants. Une fois en mer avec son

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Hélène, qui ne le quittait plus, il fait voile pour Marseille, affecte les démonstrations les plus royalistes, et vony son bâtiment au prc-^ mier venu. -

Telle était l'origine de son magnifique aineublementjde ses tableaux, de ses statues et de cet(e vaisselle plate dont mon oncle avait remarqué les armes effacées avec soin, et remplacées par une couronne de comte.

La fin tragique de Murât ne laissait aucune inquiétude à Des MoUeux; il fit parade des dépouilles du malheureux prince , éblouit les généraux alliés par son luxe, les traita avec une magnificence sans égale, et s'en fit des marchepieds j)our s'approcher du })Ouvoii'.

Il était trop adroit pour échouer dans son

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entreprise, la Restauraiîon fut sa dupe. Le comte Des MoUeux vit rapidement grandir son crédit. Mais sa soif insatiable de richesses, le désir d'augmenter une fortune qui eût suffi à tout autre, et enfin son infatigable activité , furent les causes de Tardeur avec laquelle il se jeta dans la folle entreprise des Vélocifères, qui fit tant de bruit à cette époque.

Le chef de timonnerie de M. de Coisîn racontait volontiers les nombreuses barateries de Des Molleux, car, quelque soin qu'on prenne de s'entourer de la mer et de s'en faire un rideau impénétrable pour voiler ces sortes de tentatives, la vérité finit toujours par eti^e découverte. Les vagues ne sont pas muettes comme les poissons. Aussi Rodolphe Bardan

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ne trouva-t-ii pas de meilleur moyen, pour couvrir ce qu'il y avait de louche dans son passé, que de se rendre l'homme indispensable de la police secrèie. Il en éiait un des ressorts les plus actifs. C'était son ancre de salut; c'était peut-être plus que cela pour lui, car il continuait à se regarder comme créancier de la France pour près d'un milliard, et n'avait pas absolument renoncé à rentrer dans sa créance.

Son entreprise commerciale était-elle un moyen détourné de prendre une revanche terrible? — Quoiqu'il en soit, grâce à sa poflilion et à sa vigilance , il apprit à temps, par des agents subalternes, la chute imminente de sa dernière spéculation. Aussitôt il réalise ses objets les plus précieux , et

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prend la poste pour atteindre la frontière. Le consul français de Gibraltar, ancien chef de sec'.ion à la préfecture de police, avait donné ces détails à M. de Coisin , lorsqu'au retour de Flnde VArtémise avait relâché dans ce port.

La disparition du comte Dos Molleux avait trop occupé les bureaux pour qu'on

ne devinât pas quel rôle il jouait. Ce qu'un employé n'aurait pas osé divulguer en 1816, le consul le dit franchement en 1823, surtout quand il s'y vit amené par le récit des événements qu'on va lire, et dont le capitaine de vaisseau faisait le sujet de sa conversation.

Après avoir visiié nos comptoirs des Indes, VAi'icmise avail mission d'aller à Tinlinguc, dans l'île de Madagascar, pour lever le plan de la baie, où l'on projetait alors un futur établissement.

Son arrivée dans la rade, l'une des plus belles du monde, auira un grand nombre de naturels; chacun fut surpris d'apprendre par eux qu'un Français, établi dans l'intérieur de nie, y jouissait d'une grande influence.

Le commandant, d'après ses instructions, devait ne rien négliger pour créer des relations amicales sur ces côtes : il lui écrivit donc de vouloir bien se rapprocher. On laisse à j ugcr do l'étonnemenl de M, de Coisin quand

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il vil paraîiro à son boni, quelques jours après, ce mèiïie Rodolphe Bardan, ce Des Molieux que le chef de limoiiiierle reconaui aussitôt.

— Bon ! fit le vieux maître , revoici le Bardan, le Dinan, le Banian, la doublure de Nathan !...

Et l'histoire de Rodolphe, adornéc de nouveaux commentaires, fil bieniôt les délices de réquipage de VArtémise,

Une certaine dose du fantastique si cher aux matelots fc mêla nécessairement aux dires du narrateur; l'antique légende de Nathan-ta- Flibuste fut évoquée à bord de la frégaie, coiLme elle Test en tous pays de traite ou de piraterie chaque fois qu'apparaît un aventurier côlcbre.

Rodolphe Bardan, ci-devant comle Des

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Molleux ei présenlemcni transformé en polenlal malgache ciail dans les meilleures conditions pour fournir une page de plus à la légende interminable du gaillard d'avant.

— Ah ! parbleu ! s'écria de son côté le baron de Coisin en pensant à mon oncle, le colonel Roland ne croyait pas que je [>usse jamais être si bien informé.

Il fit entrer Rodolphe Bardan dans la galerie.

L'aventurier avait alors de quarante-six à quarante-huit ans , mais paraissait bien moins âgé. Ses moustaches et sa barbe, qu'il laissait croître de toute leur longueur, n'avaient pas trop blanchi; son teint jaune et briilé par le soleil donnait à sa physionomie un aspect farouche, qu'augmentait encore ce

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regard magnétique qu'on se rappelle, et qui n'avait rien perdu de sa vivacité. D'ailleurs, il portait entièrement le costume d'un chef de Bélimsaras.

— Je suis roi de cinq tribus, dil-il d'un ton grave en s'asseyant. Tout autre que vous, monsieur le baron de Coisin, n'aurait pas reçu ma visite. Je touche au terme d'une vie qui me pèse, et suis las enfin de ma lutte constante avec la fortune. En vérité, j'aurais mieux fait de mécontenter de mapetite place à Strasbourg, ou môme de mon secrétariat de Lisbonne. Je finirai comme j'ai commencé... C'est une triste étoile que celle d'un aventurier !

Après cet exorde, il parut attendre que le commandant prît la parole, iM. de Coisin

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voulut aussitôt l'entretenir des intoièis du commerce français à Madagascar.

— Inutile... répondit cet homme élrange. Je ne puis durer longtemps désormais, à moins que... Mais c'est folie que d'y songer.

— Quoi donc? s'écria le capitaine de vaisseau, pour avoir le sens de sa pensée.

— A moins, l'avouerai-je, reprit-il avec effort, que vous ne consentiez à sauver le roi, comme autrefois le galérien.

Le silence de l'officier supérieur était une réponse cruelle; Bardan n'en parut pas étonné; il comprit que l'expérience avait mûri M. de Coisin, et lui avait enlevé son ancienne audace; il comprit qu'il n'avait plus afiFaire au téméraire contrebandier d'autrefois, à l'émigré, au proscrit montant sous un

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faux nom un simple caboteur, mais bien à un serviteur du roi, au commandant d'un navire de guerre.

De son côté, le capitaine de vaisseau sentait au fond du cœur plus de dégoût que de pitié pour ce coureur d'aventures. Il savait tous les degrés de Téchelle qu'il avait parcourue. Enfin, il n'osait compromettre le succès d'une mission in}porlante9 en indisposant les naturels par un enlèvement dont il soupçonnait l'étendue ?

Bardan ne pouvait s'évader sans dépouiller ses nouveaux sujets; il ne cherchait, en effet, qu'un moyen d'aller jouir dans un pays civilisé des trésors amassés à leurs dépens.

^— Je le vois, dit l'aventurier en hochant tristement la tète, bien des années ont passé

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sur nous leur impitoyable niveau; mais si je ne puis atteindre un but auquel j'avais déjà renoncé avant Tarrivée de VArtémise , du moins je ne mourrai pas sans avoir eu la consolation d'acquitter une dette sacrée.

Alors, voyant M. de Coisin attentif à ce qu'il allait ajouter, il resia quelques instants plongé en lui-même, comme pour coordonner ses souvenirs, et reprit sa propre histoire au point où mon oncle l'a laissée au chapitre précédent.

< — Je fuyais Paris avec Hélène, — ditil, — cor je puis le déclarer aujourd'inn, Upçe» la coîi]tossc Des Molleu^, çtait ioujour?

cette iiîênie femme que j'ai tant aimée, et dont Tamour fut rorigine de toutes mes fautes. Sans elle, sans ses goûts pour le luxe le plus effréné, je serais resté digue, sans doute, de la noble amitié de Frédéric Dormoni, pion compagnon d'études, celui dont le colonel Roland fut depuis le frère d'armes. Sans ma passion insensée pour Hélène, je n'aurais pas foulé l'honneur aux pieds dès mon entrée dans le monde, je n'aurais pas dépensé mon intelligence et mon énergie à rechercher la fortune par mille moyens coupables. »

Inutile et tardive confession d'un aventurier, cet aveu ne devait pas ébranler le baron de Coisin qui, lui aussi, avait couru les grandes aventures, mais par dévoûment à

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