‹ Les coureurs d'aventuresChapitre 8 sur 14 · LE» COUREURS · texte numérisé non relu

LE» COUREURS

une passion politique, sans arrière-pensée de lucre, sans faiblesses, sans remords.

« — Hélène m'avait ébloui, continua Rodolphe Bardan; moi, je la fascinai à mon tour; elle devint mon esclave comme j'étais le sien ; un fatal enchaînement de circonstances nous unit Tun à Tautre, son amour me fut fatal. Ce n'est pas que nous eusirions essayé de frauder, le trésor, non! non!... je vous affirme et je le jurerai jusqu'au dernier moment, j'avais loyalement gagné le quinc.

Mais ensuite, aigri par l'injustice des hommes, ambitieux et poussé comme je l'étais par une femme plus ambitieuse encore que moi, je me fis une conscience à part.

>> Je considérais que la France me devait un milliard ; je ne négligeai rien pour

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me faire payer tout ou partie de cette somme. — Mon entreprise des Véloeifères et une immense machination qui s'y rattachait, étaient dirigées contre mon inique débiteur.. .

» Hélène me resta dévouée tant qu'elle ciiit que je gagnerais cette partie plus hasardeuse encore que la première.

» Mais tous mes projets étaient ruinés par la base, parce que j'avais reculé au dernier moment devant l'horreur des crimes qu'il faliait commettre. Hélène, vous allez le voir, ne me pardonna pas ces scrupules.

> Quelque hâte que j'eusse mis dans ma fuite, elle parvint à la retarder, de telle sorte qu'une seconde chaise de poste nous atteignit près des frontières de Belgique.

» Il faisait nuit; des cris : Au secours ! se

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font entendre, je saute à terre et m'avance imprudemment pour tacher de délivrer les uulres voyageurs que je croyais en danger.

» Je portais une paire de pistoleli> sur moi.

* Tout à coup j'enlends deux coups de feu, les deux postillons sont tués. .

» Un homme armé jusqu'aux dents m'attaque, je décharge mes pistolets sans Talteindre ; il me menace d'un sabre; une lutte corps à corps s'engage, je lui arrache l'arme dont il voulait me frapper.

» Il prend la fuite pour se rapprocher de son complice, qui montait dans ma chaise de poste. Je reconims mon valet de chambre : Hélène lui tendait la main.

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» La misérable était de connivence avec les deux assassins, dont Vun prit la place du postillon.

j> Je compris tout; avant que la voilure fût repartie, je m'étais élancé sur Hélène; elle seule fut la victime de ma vengeance.

» Mes efforts désespérés ne purent rien contrôles ravisseurs, qui s'enfuirent rapidedement du lieu de la scène.

1 Le corps d'Hélène, dépouillé des bijoux et des diamants dont elle s'était parée à dessein, fut jeté parla portière.

» Une horreur profonde me glaça.

» J'étais encore Bardan ! encore le forçat, le maudit, trahi, déshonoré, ruiné. Jefus sur le point de m'arracher la vie. Puis je me mis à courir comme un fou; quelques jours

après j'arrivai à Bruxelles, h pied, tremblant d'être nccusë des meurtres commis sur la frontière, sans papiers, sans crédit, presque sans argent.

D Heureusement je savais le hollandais, je me fis passer pour matelot, et me dirigeai sur Anvei'S, où je ])arvins à mVmbnrquer pour le Brésil.

» 11 fallait fuir l'Europe, j'y étais trop connu.

.^ An Brésil, je ne trouvai d'autre ressource que la navigîiiion ; je finis par commander ure sumaca et me hasardai avec elle jusqu(^ dans le canal de Mozambique.

> Les éiablissemenis portugais qui se trouvent sur la côte sud-est d'Afrique sont peu fréquentés, j'avais des chances pour y

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jecoristruire ma foiiune. Alors, je me serais retiré à Saint-Thomas, dans les Antilles; j'avais choisi pour mon refuge celui de tous les forbans du içlobe.

* La destinée en décida autrement.

» Mes premiers voyages de traite m'avaient jilacé dans une position sortable ; je portais au Brésil le nom de capitaine Moëlho; mon armateur, qui habitait les environs de Bahia, enchanté de mes succès, voulut m'attacher plus étroitemeat à lui et me proposa d'épouser sa sœur, riche veuve, maîtresse d'une fort belle habitation du Reconcavo, etintéresiiée dans nos opérations commerciales.

» J'acceptai avec joie, je me mariai et ne tardai pas à repartir avec l'espérance de me reposer un jour au sein d'une honorable famille.

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» Les courants du canal jeièreiu mon na~ vii'e sur Madagascar. Tous mes compagnons périrent dans le naufrage ; encore une fois nu et dépouillé de tout, je parvins à gagner la terre où vous me voyez.

» J'abrégerai ce triste récit. A quoi bon vous peindre l'alfreuse position dans laquelle je me trouvai d'abord chez des peuples barbares qui me condamnèrent aux plus rudes travaux et voulurentplusieursfois me faire péril' dans les tortures ? A quoi bon vous raconter mes diverses évasions: des Sakalaves chez leurs voisins, et enfin chez les Béiimsaras?

> U suffit de dire que la guerre déclarée entre ces féroces tribus me n]it à même de faire triompher celle sur laquelle je règne aujourd'iuii.

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» Je m'étais rapproché de celte partie de Tîle, dans l'espérance de me soustraire au pompeux esclavage qui m'environne; mais je me suis vainement présenté à Tofficier qui commande Sainte-Marie.

» Par les mêmes motifs que vous , monsieur de Coisin, il m'a repoussé. Ici, je le sais, je suis entouré d'ennemis. Ma puissance éphémère est le but de Penvie; je m'allends à être poiiinardé; il ne me reste qu'à me bien draper pour mourir! »

Alors Bardan se leva, ei, déployant son ])agne royal :

» Voici de riches trésors, me dit-il, je vous les confie; ma sœui*, Thérèse Bardan vit ignorée à Châlons-sur-Marne; j'ai rarement songé a elle dans le cours de ma vie vaga*

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bonde; je ne lui ai faiuiu'une seule fois un don anonyme, du temps qu'on ni'appelait le comte Des Molleux. Elle est pauvre, elle est peuieiie dans un éiat voisin delà misère; tenez, chargez-vous de lui faire remeitrc ces lingots et ces pierres précieuses. C'est tout ce que peut désormais pour elle son malheureux frère Rodolphe. Qu'elle ignore que je vis toujours! Ce sera mon héritage... Pourquoi l'attrister des détails de ma misérable existence.

n Quant à ma femme, qui est riche et maintenant trop âgée pour songer à se marier une troisième fois, je retournerais chez elle si j'en avais le pouvoir, mais je renonce à lui écrite; nous n'avons vécu ensemble

que ])0u de mois, elie doit m'avoir oiil)lic! » Adieu ! coiiîîMâiKhm! , adieu !.. »

Quand il eut dit, il sortit i^ravement en composant son visage; les rameurs de sa pirogue le saluèrent protbndémeni; il s'embarqua, ei, j)ar les ordres de M. de Coisin, une salve de trois coups de canon fut faite en l'honneur de ce roi barbare, qui se rappela sans doute troîsautrescoupsdôcanon tirés à cause deluidans descirconstancesbien ditFérentes.

Quelques jours après, le bruit courut à bord de YArlémise qu'à son retour dans sa tribu, Rodolphe Bardan avait ctc assassiné par ies [nincipaux Uoiiaudriaiii Beiimsaras.

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Mais le chef de timonnerie. liochant latêle? dit à ses plus fidèles auditeurs :

— Connue, la couleur! Cest toujours la nrîême faree!... H se fait passer pour mort et archi-mort; il n'est pas plus mort que vous ou moi... Bardan,Dinan, Nathan, blanc bonnet, bonnet blanc.

A bord de ['Arlémise, qui appareilla peu de jours après , l'équipage se rendait volontiers à l'opinion du chef de limonncrie ; mais M. de Coisin n'admit pas un seul instant que Bardan eût survécu.

— Les Bétimsaras, pensa-l-il, se seront aperçus de la disparition des lingots et des pierreries qu'il m'a portés, et l'auront puni de ses derniers projets d'évasion.

Quoi qu'il eu soiijecouimandantde ri4r^e-

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mise comptait aller lui-même à Châlons et y dire de bonne foi à mademoiselle Tiiérèse Bardan, la vieille sœur du coureur d'aventures, que les trésors dont il e'tait le dépositaire formaient Théritage du condisciple de Frédéric.

Telle fut, en analyse, la narration de M. de Coisin que mon oncle Roland venait de nous répéter, non sans en déduire quelques réflexions sur le héros de Thisloire.

La persévérance de Rodolphe Bardan était un texte à développer. Mon oncle parlait devant des jeunes ^ens qui avaient une

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carrière à fournir, il fit l'élogo do CcMie précieuse qualité :

— Mais, ajoula-l-ii, cet aventurier voulut s'enrichir tout d'abord par un moyen déloyal; de là découlent ses nombreuses in«« fortunes. Avec sa ténacité à toute épreuve, son énergie et ses talents, quel but n'eût-il pas atteint, s'il ne lui avait manqué la première des conditions : l'/iomieî^r/

Après cetie conclusion digne de lui, mon oncle ralluma sa cigarette.

Peu d'instants auparavant, il avait prononcé le nom de Frédéric Dorment dont le souvenir le préoccupait si fréquemment ; nous respectâmes sa pieuse rêverie.

Comme j'avais quille le banc de la che-

d'avkmurhs. ûOZ

minée pour me rapprocher de la table où travaillaient ma tante et ses filles, Anna se pencha vers moi.

— Paul, me dit-elle , je voudrais vous voir rédiger l'histoire de Frédéric Dormont qu'Albert vous a racontée.

— Vos désirs sont des ordres pour moi ; dès demain je serai à Tœuvre.

Je tins parole, et depuis je n'ai pas effacé une seule ligne de ce simple récit, qui fera le sujet des prochains chapitres. Mon oncle n'y sera plus que Roland tout court, et Roland tel qu'il étail en Tan VII de la République, quand, après son retour du Brésil, il vivait à Brest avec son jeune ami.

Rodolphe Bardan n'y apparaîtra qu'un instant , mais, comme vous le verrez, tout

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n'est point dit sur le compte de cet aventurier, que les gens de YArtémise confondaient parfois avec l'éternel Nathan-la- Flibuste,

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