‹ Les cours d'amourChapitre 20 sur 65 · Barrai était un des derniers vicomtes de Marseille · texte numérisé non relu

Barrai était un des derniers vicomtes de Marseille

rencontra, le heurta, le mit en désordre, et le poussant jusque sous une treille, Barrai tomba la tète en bas comme un noyé. Ensuite il rattrapa son cl>eval et s'y retint par une oreille et combaltit à outrance. Pierre de Montdragon jouta aussi dans la lice. J'ai peine à le dire: je le vis tomber sur l'arène, sans que sa lance fût rompue; celui qui l'abattit était un écuyer monté sur un cheval alezan si maigre, qu'on lui voyait la grosse veine du cou. Ponce ne se piqua point de prendre revanche ; il alla chercher ailleurs une nouvelle joute.

a Le seigneur de Mevaillon, si bien armé qu'il n'y manquait rien, vint fièrement sur un coursier arabe; il jouta contre Barrai, dont il lit sauter le casque en pièces sans qu'il en restât une maille. Quel grand tournoi ! quelle belle fête ! »

Si le troubadour garde un ton souvent railleur en décrivant ce tournoi, c'est que la chevalerie du midi n'avait pas montré assez de persistance et de courage dans la guerre des Albigeois. Ce qu'il regrette avant tout, ce sont les belles fêtes, les grandes aubades, le tambourin, le flageolet, la farandole. Pouvait-on garder les joyeuses mœurs lorsque le grave et triste Louis VIII, avec l'oriflamme de saint Denis, envahissait une seconde fois la Provence et le Languedoc .^

La guerre ne pouvait être éternelle, et une transaction intervint entre le nord et le midi : Marguerite, fille de Raymond Bérenger III, épousait le jeune fils du roi de France (depuis Louis IX). Marguerite de Provence, princesse incomparable pour sa beauté et sa douceur', avait passé son enfance à la cour la plus attrayante du monde, tantôt à Tarascon et à Arles, tantôt à Aix et à Marseille ^; elle avait habité la campagne de Provence, les bords du Rhône et de la Durance. Tendrement attachée à son pays , elle osait la joie à la cour sombre et froide de Saint-Denis, de Compiègne, de Fontainebleau. La reine Blanche l'accueillit sans tendresse et avec défiance; elle n'aimait pas que Marguerite restât trop longtemps avec son pieux époux. Joinville, qui n'a laissé passer aucune circonstance de cette vie intime, si calme, si chaste de saint Louis, raconte en détail les caprices de ce petit despotisme de la reine Blanche sur la reine Marguerite. « Quand le roi, dit-il, chevauchait par son royaume et qu'il avait la reine Blanche sa mère et la reine Marguerite sa femme, la reine Blanche les faisait séparer l'un

1. Le mariage se fit le 27 mai 1234, en présence de toute la noblesse provençale.

2. Il faut voir dans la ciironiquc de Saint-Denis la douce impression que fit Marguerite de Provence.

de l'autre, ils n'étaient jamais logés ensemble.» Un jour, le roi, étant à Pontoise, vint voir sa femme malade des suites d'une couche ; ayant entendu venir sa nîère, il se cacha derrière la reine, de peur qu'elle ne le vît; mais Blanche l'aperçut et le vint prendre par la main, lui disant : « Amenez-vous-en, car vous ne faites rien ici. — Ilélas! s'écria Marguerite, ne me laissez-vous voir mon seigneur ni en la vie ni en la mort? » Et elle s'évanouit; mais le roi revint sur ses pas et lui prodigua les soins dont elle avait besoin*.

Quand saint Louis résolut sa croisade en Egypte, il traversa la Provence, où il fut accueilli avec amour et enthousiasme, comme le mari de la jeune comtesse-reine qui l'accompagnait. Ils s'embarquèrent tous deux à Aigues-Mortes^ alors port de mer dont les eaux se sont retapées par un flux et reflux imperceptibles. Les cités traversées par toute cette chevalerie s'enrichirent; les pèlerins, compagnons de saint Louis, avaient l'escarcelle bien remplie. Marseille surtout grandit ses richesses en fournissant les navires de

1. Joinville, liv. III. Les moines de Saint-Denis ont copié le texte dans leur précieuse chronique pour en constater l'authenticité. On sait que les chroniques de Saint -Denis étaient les archives publiques.

2. Aigues-Mortes (eaux mortes) est aujourd'hui à deux lieues de la mer. La ville est une cité du quatorzième siècle.

passage aux croisés. Presque tous les féodaux firent achat de vivres et louèrent les galères et navires de la république municipale. L'esprit de négoce et de spéculation animait les Marseillais, alliés des Génois, des Vénitiens, des Florentins, qui tous avaient des comptoirs en Palestine K Le contrat de nolisement ou louage de navires fut signé, approuvé par le peuple marseillais, réuni solennellement à la place des Accoules, lieu habituellement choisi par les assemblées populaires quand elles avaient à décider sur Fintérét de la cité , comme à Gênes et à Venise. Rien n'existe plus de cette place des Accoules (les eaux qui coulent) : la belle église est détruite; le haut clocher, secoué par le mistral, est le dernier et triste témoignage de sa splendeur ^

Marguerite de Provence suivit courageusement saint Louis en Egypte ; elle était à ses côtés sur les bords du Nil; le roi la laissa enceinte, assiégée par les Sarrasins dans Damiette ; elle y

1. Les statuts de Marseille, qui datent du treizième siècle, ont 6té conservés et s'appliquent surtout aux transactions maritimes et aux assurances qu'a recueillies Émerigon.

2. Nous avions notre maison à la place des Accoules; elle fut rasée par arrêt du Parlement après la conjuration municipale de Glandèves contre Louis XIV, où l'un de nos ancêtres avait pris une part très -active. (Voyez ma Warie de Médicis.)

apprit ]a triste nouvelle de la captivité du roi. Profondément affligée, sans secours, sans espoir d'être délivrée, Marguerite commanda à ses dames de se retirer; seule avec son sénéchal, vieillard à fa blanche chevelure, elle se jeta à ses genoux :

a Seigneur, accordez-moi la grâce que je vous demande, lui dit Marguerite.

— Vous l'accorde d'avance , madame, et engage ma foi !

— Seigneur, continua la reine, ce que je vous demande, sur la foi que vous m'avez engagée, c'est que si Damiette est prise par les Sarrasins, vous me coupiez la tête et ne me laissiez pas tomber vivante entre les mains des infidèles.

— Vous serez obéis, répondit le sénéchal : j'y avais déjà pensé ^ »

La reine Mar^Jiuerite, en digne Provençale, résista vaillamment aux Sarrasins qui assiégeaient Damiette, et ce ne fut qu'après le traité de rançon scellé par saint Louis qu'elle vint joindre le roi pour retourner en P'rance '. Tous deux, embarqués sur une galère marseillaise % traversè-

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