Saint Louis et la reine Marguerite débarquèrent aux îles
rent une seconde fois la Provence en marquant leur f ouvoir sur leur passage. Plusieurs chartes conservées dans l'abbaye de Saint-Victor indiquent les concessions de terre et des droits aux monastères. Les chroniques racontent qu'avec son royal époux, Marguerite visita la Sainte-Beaume et le Saint-Pilon sur la montagne, tout pleins des souvenirs de sainte Madeleine. C'était l'époque 011 l'on venait de découvrir les ossements do plusieurs martyrs, et l'église Saint-Maximin déployait cette belle robe architecturale qui en fait une des merveilles du midi.
Alors finissait son règne sur la Provence, Raymond BérengerlV, le père de Marguerite, règne brillant mais agité. Élevé à la cour d'Aragon, il avait vu, pendant sa minorité, les villes d'Aix, de Marseille, d'Arles s'ériger en républiques municipales, tendance qu'avaient alors toutes les cités du midi : Provence, Italie, Aragon ! Bérenger IV pacifia ses domaines par sa sage politique'; et se contentant de la supériorité des droits régaliens, il accorda des chartes, des pri-
d'Hyères le 24 avril 1254. Leur séjour fut long en Provence; /ils n'arrivèrent qu'au mois de. septembre à Saint-Denis.
1. Les bénédictins de Saint- Maur ont donné une précieuse notice sur les comtes de Provence. (Art de vérifier les dates, in-4°.)
viléges à toutes ces villes, sous la condition qu'elles reconnaîtraient son titre et sa souveraineté. Sa cour était galante, polie, chevaleresque, comme tout ce qui venait d'Espagne. Sa mère, comtesse de Provence, était cette noble et charmante Garsinde de Sabran , fille du comte de Forcalquier, chantée par les troubadours ', et qui tint à Aix, la plus noble des cours plénières. Bérenger prit pour ministre un pauvre pèlerin du nom de Romieu de Villeneuve ^, qui grandit par son habile administration la Provence, ses richesses, sa fortune. Dante en parle dans son Paradis. Romieu de Villeneuve se fit une belle existence auprès des comtes; il reçut de son souverain plusieurs fiefs du côté de Forcalquier ; son testament constate qu'il fut grand aumônier, car il laissa des présents à chacun de ses serviteurs et à ses pauvres.
Bérenger IV mourut jeune , à quarante-sept ans d'âge, et laissa le beau comté de Provence à sa bien-aimée fille Béatrix. Il venait de bâtir une petite ville au pied des Alpes, à laquelle il donna
1. Garsinde de Sabran avait épousé Alphonse, comte de Provence; elle avait apporté le comté de Forcalquier en dot.
2. Le nom de Roumiou signifiait, en vieux provençal, un pèlerin qui revient de Borne. Le pèlerinage était appelé Roumei'rage. Les Villeneuve devinrent une des premières familles de Provence.
le nom de Barcelonnette', en souvenir de Barcelone, cité catalane , origine et berceau de sa famille, et Béatrix en inaugura l'église en prenant possession du comté. C'était une belle et jeune fille, dont l'image se voit encore sculptée sur les scels de Saint-Victor; mais son droit au comté de Provence lui fut disputé par le roi de France au nom de Marguerite, l'aînée des filles de Bérenger, l'héritière naturelle et légitime. Un testament pouvait-il changer l'ordre de succession - ?
Saint Louis soutint ses droits sur la Provence même par les armes. La lutte allait commencer vive et sanglante sur la souveraineté de cette terre, où le soleil si beau féconde les entrailles du sol , lorsqu'une transaction fut proposée. La Provence dut rester un comté libre et indépendant; la jeune Béatrix épousait Charles, le frère de saint Louis % qui recevait en même temps pour apanage les comtés d'Anjou et du Maine. Béatrix gardait le titre de comtesse de Provence en partageant le pouvoir avec Charles, comte d'Anjou.
1. Barcelonnette (Basses-Alpes) fut achevée en r260; elle était située sur l'emplacement d'une vieille cité romaine.
2. Le testament de Bérenger était fondé sur le texte du droit romain dominant en Provence, et qui accordait au père la faculté absolue de disposer de son bien par testament.
3. Ce fut Romieu de Villeneuve qui prépara cette alliance ou transaction. Le mariage se fit le 9 janvier 1246.
La race franque s'alliait ainsi à la famille provençale. Charles d'Anjou était un prince brave, valeureux, qui avait suivi le roi de France, son frère, dans l'expédition d'Egypte; il aimait les arts, la science gaie, et savait vigoureusement réprimer la révolte. Durant son pèlerinage, les cités municipales de Marseille, d'Aix, d'Arles avaient proclamé leur indépendance. Le premier acte de Charles d'Anjou fut de les rattacher définitivement à l'administraiion de son comté; mais il laissa les libres coutumes provençales*, car elles étaient incrustées dans les rochers.
La dynastie aragonaise avait été fort aimée en Provence , parce qu'elle était du même sang et qu'elle avait ses mœurs, sa langue et ses coutumes. Marseille et Barcelone ne différaient en rien pour les jeux , les habitudes. Les Catalans eurent même une colonie sur la côte de Marseille sans que la ville s'en inquiétât. L'hospitalité était si grande, si noble chez les Marseillais! A leur retour de Palestine, c'était la cité où les pèlerins étaient le mieux accueillis; seulement, gais amateurs de jeux et de menestraudie, souvent
1. C'était un Castellane qui s'était mis à la tête de la résistance de Marseille ; il eut tous ses biens confisqués. En 1257 , Marseille perdit les privilèges de juridiction qu'elle avait achetés de ses vicomtes. Le pavillon des comtes y fut arboré
pour prix de l'hospitalité, les Marseillais demandaient aux pèlerins de jouer quelques-unes des scènes de la passion. Ils commençaient ainsi leur récit en apitoyant les spectateurs :
Sian de paoures pèlerins, Que saben que faire.
« Nous sommes de pauvres pèlerins, qui ne savons quoi faire. »
Et le peuple répondait : « Faites votre métier (menestraudie, jeu de ménestrel), si vous savez le faire :
Fes vouestre mestier.
Se sabes lou faire. »
Et alors les pèlerins récitaient un mystère représentant une des scènes du Vieux ou du Nouveau Testaments à ce temps aimées, respectées du peuple, et la passion du Christ surtout mourant sur la croix.
Au milieu des flots rayonnants de notre civilisation nouvelle, sachons respecter et aimer ces vieilles coutumes : quelle joie peut remplir le vide que laisse l'affaiblissement de lacrojance?
1. Tous les mystères commençaient par ces sortes de prologues. Les enfants du dernier siècle, dans les vieux quartiers de Marseille, jouaient encore au pauvre pèlerin.
quel festin plein d'ivresse, quelle satisfaction charnelle peuvent remplacer le bonheur que donnait au peuple l'idée d'une félicité éternelle? Les pauvres pèlerins étaient heureux d'un bonheur immense que ne réalisent jamais les plaisirs bruyants oi^i l'ennui et la moit se mêlent, où la vie de l'homme s'use h travers un bâillement universel de fatigue et de satiété.
La lignée aragonaise des comtes de Provence, brave au combat, couverte de belles armures, ainsi qu'on le voit empreint sur leur scel, mit en coutume dans les villes d'Arles, Aix et Marseille, les petits drames récités devant les crèches ; et l'on en attribue plusieurs à la belle Garsinde de Sabran, aussi poëte que les troubadours. Quelques-uns de ces petits drames ont traversé les âges et se chantaient naguère encore pour le jour de Noël à Aix, à Mar.-eille, à Arles et à Avignon' : j'en ai recueilli quelques souvenirs :
La nuit est profonde, les étoiles brillantes au ciel, les bergers dorment d'un sommeil paisible; un grand bruit se fait entendre : l'un des gar-
1. Il faut distinguer deux époques dans les noëls : certainement la forme actuelle des noëls ne remonte pas au delà (lu seizième si&cie; mais le type primitif est du treizième et du quatorzième siècle après les croisades ; l'image de la crèche remonte même aux peintures primitives et chrétiennes des cryptes et catacombes.
deurs de troupeau se réveille et court vers son compère, « car il a entendu quelque chose de bien beau : c'est peut-être quelque bavard; va tout de suite réveiller ton frère, et tu lui diras d'aller au plus tôt à la colline garder son troupeau :
Revio ti, coumpaire Micheou,
Jou n'ai oousi quouquaren de ben beou ;
Vo beleou série quouque charaire,
Levo ti leou va reviar toun fraire,
Et 11 diras que vague leou,
A la cledo ' gardar 11 troupeou. »
Le berger qui se réveille en sursaut est un sceptique! il ne veut pas croire d'abord ce que lui conte son compère. « Tu es un bavard, un crédule, une pie radoteuse :
Tu sies un charaire, Laisse la ton fraire, Sensé ti desplaire, Sies un darnagas^. >
« Va plutôt consulter Jérôme, qui est un prud'homme, et il te conseillera sur ce que tu dois faire :
Val trouvar Glrome,
1. M. Achard, dans son Dict. provenç., fait venir cledo de claie, parc à moutons.