‹ Les cours d'amourChapitre 22 sur 65 · Corbeau, piegrièche, envieux provençal · texte numérisé non relu

Corbeau, piegrièche, envieux provençal

Eou es un prudhomme, Qua pas soun parie. »

Ici, pour dénouer le petit drame, inlervient l'ange du ciel, qui anncmce aux bergers la bonne nouvelle. Dans le texte primitif, l'envoyé de Dieu parlait le provençal; dans les textes postérieurs, l'ange parle français, car la France alors a absorbé la Provence et lui fait sentir sa domination. Le peuple garde toujours sa haine contre les Franciots, c'est-à-dire contre les peuples au delà de la Loire ', mais il leur obéit comme à la force victorieuse.

L'influence aragonaise se manifeste plus encore dans le Noèl des Bohémiens. Les gitanos couvraient l'Espagne chrétienne ou mauresque-; on les trouvait partout, à Barcelone, à Tarragone, dans la Castille vieille et neuve ; ils parcouraient les villages, les campagnes, et devinaient la bonne fortune, tout en volant les moutons, les ustensiles de ménage : on pardonne beaucoup à qui vous prédit l'avenir ! Or, une troupe de ces bohémiens mécréants vient auprès de la crèche oi!i repose l'enfant Jésus : saint Joseph est à ses côtés,

1. La grande division entro le Languedoc et \3i langue d'oïl.

1. L'existence des bohémiens est encore la même en Espagne ; je les ai vus en masse dans les environs de Cordoue et d'j Séville. Il y a des villages entiers.

près de la sainte Vierge; ks gitanos s'approchent.

Naoutri sian très Booumians, Que dounan la boueno foi tuno.

Le poëte provençal, un peu railleur, décoche un trait malin contre les nécromanciens qui devinent tout ce qu'ils voient.

Que devinan tout ce que vian.

Les gitanos prennent la main de l'enfant Jésus, et le plus savant d'entre eux lui prédit qu'il est le fils de Dieu, né, pour sauver le genre humain, dans une misérable étable : cet amour l'a fait enfant, une vierge est sa mère.

Tu sies lou fiou de Diou, Egaou à Diou, L'amour ta fas enfant, Per tout lou genre human, Une viergi est ta maire, Ac6 se vi din ta raan.

Quelques jours se passent : maintenant c'est la fête des Rois; les mages d'Orient sont conduits par une étoile brillante jusqu'à Bethléem, devant l'humble crèche. Tout le peuple est étonné de voir une si belle escorte que l'on vient de rencontrer sur le chemin :

De matin, Ai rescountra lou trin, De très grands reis, Qu'anavoun en viaige '.

Conduits par l'étoile, les mages arrivent à la crèche , et chacun otlre ses présents à l'enfant divin, qui sera le roi et le maître des princes et des nations : l'or, l'encens, la myrrhe. Tout le peuple ne s'est-il pas empressé autour de la crèche sainte? Les braves pasteurs lui ont offert, qui, un sarment de vigne pour réchauffer l'enfant : il fait si froid en décembre! qui, un panier d'œufs frais :

E tu Micheou,

Prenoun gaveou (sarment), Guillaume, Guillaume, Pren un panier d'aous, Revillaras Ganteaurae.

Tous les personnages de ce petit drame étaient représentés par des statuettes d'argile peintes de couleurs saillantes, comme aujourd'liui encore, à Séville, on reproduit les senoritas en mantille noire et les torreadors dans leur brillant costume ;

1. Dans la version moderne, le poëte, tout à l'iiit monarchique, parle des gardes du corps des lois mages. Ces sortes de Inzarieries se trouvent souvent dans les peintures et les œuvres du moyen âge, où l'on voit les empereurs romains vôlus en chevaliers.

personnages qui s'appelaient, du nom aragonais, Santons^ (les petits saints), et tous se mouvaient dans la crèche couverte de mousse verdoyante et éclairée par la lampe grecque, la lampe antique de Pompeia {lou kalcn).

Quand la dynastie aragonaise s'effaçait devant les comtes d'Anjou et du Maine, elle laissa encore ses coutumes à la colonie catalane, qui étendait ses cabanes de pêcheurs jusqu'au faro (le phare). Les Catalans, intrépides colonisateurs au douzième et au treizième siècle, s'étaient partout établis : en Syrie, en Grèce, en Asie. Ils portaient sur leur tête le bonnet phrygien d'un rouge éclatant, coiffure depuis adoptée par les marins provençaux. Ils avaient construit des barques d'une telle solidité, qu'au fort de la tempête on les voyait sortir de l'anse d'Endoume et s'élancer en pleine mer pour guider les navires battus par les deux vents terribles, le mistral et le labesch (nord et levant) , sans plus craindre la vague écumante que l'alcyon (le gabian) qui bat des ailes dans l'ouragan. Ils faisaient surtout la pêche

1. La foire des Santons se tient encore à Marseille quelques jours avant Noël. Les pieuses et respectables familles ont toujours leur crèche. Il y a des crèches publiques qui sont comme de petits théâtres; elles ne remplaceront jamais les crèches domestiques.

du thon et tendaient leurs filets dans des lieux particuliers appelés madragues, petites baies situées au delà d'Aren {arma, sable). Très-sobres de leur nature , ils savouraient sur le rivage de la mer la fumée odorante de la bouille-baisse : le poisson jeté dans l'eau bouillante parfumée d'épices, de safran, coloré par les tornatos espagnols, plat chéri des Marseillais avec le piiau oriental, l'olive salée comme à Athènes, l'anchois si fin conservé dans de l'huile pure et jaune comme l'ambre et la topaze; la brandade et la Lourride, qui provoquent un doux sommeil sur le sofa turc quand la cigale chante à midi! Des pyramides d'oranges et de citrons, des bouquets de faligoule enivrante (le thym), les parfums du jasmin et de la cassie, corrigeaient les émanations un peu fortes de ces mets à haut goût si aimés des Provençaux*.

1. Les tables provençales renoncent malheureusement à cette cuisine nationale pour adojjter les plats un peu fades du Nord, nouvelle sujétion qu'elles s'imposent; la nationalité se perd !

LES PAPES A AVIGNON, LEUR COUR. — PETRARQUE ET LAURE. — LA FONTAINE DE VAUCLUSE.

Ce ne fut pas la violence des factions publiques à Rome qui força les papes à fixer leurs résidences à Avignon ', mais la plupart d'origine provençale, leur volonté fut de rester libres dans les actes de leur pontificat. Presque tous élus dans le Languedoc, ils en avaient les habitudes et en parlaient la langue. Tel est le caractère de la papauté ; partout où le pape réside, l'autorité catholique le suit avec ses attributs. Rome n'était plus une cité assez maîtresse d'elle-même pour que le pontife put agir dans la plénitude de ses préro-

1. C'est en 1309 qu'on peut fixer l'époque où les papes résidèrent à Avignon d'après \'Àrt de vérifier les dates des Bénédictins.

gatives. Les Guelfes armés et les Gibelins, partis ardents, déchiraient Pise, Florence, Naples et les Légations , Rome môme. Lorsque Clément V fut.élu et proclamé pape (il était archevêque de Bordeaux)*, acclamé en la cité de Lyon, il vint fixer sa résidence à Avignon. Les papes possédaient déjà le Comtat Venaissin avec ses dépendances, cités et campagnes, sauf la ville d'Avignon, qui restait vicomte féodale soumise aux comtes de Provence. Dans la convention scellée par saint Louis, et qui assurait la Provence à Charles , comte d'Anjou et du Maine, le roi reconnaissait le pape Grégoire IX et ses successeurs comme prince souverain du Comtat, au même titre que la Provence appartenait au comte d'Anjou. La charte créait des droits égaux. Ainsi, Clément V établit sa résidence légitime à Avignon parce qu'il y était plus libre qu'à Rome pour diriger les affaires de la catholicité.

Ce fut encore un pape né dans le Languedoc que Jean XXIP, le fondateur des évêchés du Midi. Tl érigea Toulouse en archevêché ', et groupa

1. Clément V se nommait Bertrand de Got : il avait été évèque de Comminges; élu aux assemblées de l'érouse en

2. Jean XXII se nommait Jacques d'Ense et était né à Cahors; il fut élu à Lyon en i;j16.

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