Le 23 juillet
2. René avait deux filles naturelles: Blanche, qui épousa le comte de Beauvau, et Madeleine, depuis la femme de Jean de Bellenave.
haute trahison ; la mesure était dure contre un si |)roche parent. René insista pour avoir une entrevue avec son neveu ; elle fut fixée à Lyon *. Louis XI, invariable dans ses projets , fut néanmoins de cette familiarité douce et ravissante qui caressait les faiblesses et dominait les caractères. René, de son côté, savait plaire par son esprit, sa bonté parfaite. Pourquoi user de violence et de guerre pour arriver à un résultat qu'on pouvait obtenir par la patience et le temps? Charles, le droit héritier de René, était malade et sans enfants. Louis XI pouvait donc réunir la Provence à la monarchie française après la mort de Charles II, sans qu'il fût nécessaire de recourir à une confiscation.
Dans cette entrevue de Lyon, Louis XI donna donc mainlevée à toute saisie de fief, et il s'engagea même à faire une pension de 1 0 000 écus d'or à son bon oncle René d'Anjou, qui, fort aumôneux et plein de générosité, dépensait son avoir sans compter. René revint reprendre avec bonheur son doux repos en Provence. Dans les derniers temps de sa vie, il préféra toujours Mar-
]. En mai U7';. Voyez les pièces publiées par Lenglet- DuTresiioy dans son édition de Pliilippe de Comines, en le comparant avec les actes publiés par Godefroy. Bruxelles, 1706-1714, 4 vol. in-8°.
seille à Aix : il y trouvait la mer et le soleil d'Italie. 11 aimait à s'embarquer, au môle de Saint-Jean, sur un bateau de pêcheur, orné d'une petite tente (ou tendouletj, comme autrefois le roi de Naples à Sorrente, à Torre del Greco, à Ischia, s'arrètant sur ses plages chérie?, aux Catalans, au blanc Rocher (Roucas blanc). Il mangeait délicieusement la nourriture des pêcheurs, la dorade grillée, la rascasse en bouille-baisse, saupoudrée de safran. Presque chaque semaine, il montait en pèlerinage à Notre-Dame de la Garde*, car le roi René joignait une extrême dévotion à l'esprit de galanterie. Comme Louis XI, il était couvert de reliques précieuses : un scupulaire pendait à son cou, et un chapelet* sur sa robe ducale de velours et de soie. Il portait une large médaille sur son bonnet, avec l'image de saint Janvier, qui lui rappelait Naples et le patron des Lazzaroni qui vivaient sur la plage, le ventre au soleil, dans les délices de la paresse. Mais toujours la bien préférée de ses habitations, même au-
1 . La Vierge de la Garde était seulement alors un ermitage ou petite chapelle dépendante du monastère de Saint-Victor.
2. René portait pour emblème une chauflerette pleine de feu, avec cette inscription : D'ardents désirs. Il y faisait mettre un chapelet avec des patenôtres^ au milieu, ces mots: Dévot lui suis. On voyait cet emblème au-dessus de la porte des Pas-Perdus du palais.
dessus de son palais ducal, était la bastide de la Rose, ce lieu charmant où le roi cultivait la figue marseillaise, la pastèque, le raisin de mille goûts, de mille couleurs , l'olivette, la clarette, le muscat parfumé qui servait au vin d'honneur. Ce fut à la Rose que le roi René, un peu tremblotant, mit la dernière main à ses ouvrages : 1° la Conquête de la douce Merci, livre écrit dans le style des troubadours et des trouvères ; 2° l'Abusé en cour \ œuvre d'esprit et de malice ; 3° enfin son livre capital, plusieurs fois imprimé, la Conquête qu'un chevalier surnommé Cœur d'amour fit d'une dame appelée douce Merci^ ; mélange d e galanterie exaltée et de dévotes pensées, imitation du roman type dont j'ai parlé, Pierre de Provence et la belle Maguelone, le chef-d'œuvre de l'esprit provençal.
Aujourd'hui que le dédain superbe plisse nos lèvres à l'aspect des naïves croyances, j'aime encore à feuilleter ces romans du moyen âge, ces légendes, ces belles histoires de chevalerie, imprimés chez le Blond', à Avignon : mauvais papier, mauvais caractère, gravures en bois in-
1. L'Abusé eu cour a été trois ou quatre fois imprimé dans le quinzième siècle.
2. Imprimé en 1504 , in-4". (Voy. Brunet, Manuel de librairie.)
3. Pierre de Provence a eu des éditions innombrables presque égales à celles des Quatre fils jlymond.
formes qui reproduisent les quatre (ils Aymond montés sur le cheval Bayard, Charleinagne l'empereur couronné, et le vieil échiquier avec lequel Renaud de Montauban brisa le crâne au bâtard bien-aimé de Charlemagne qui l'avait appelé fils de pute; puis le traître Ganelon de Mayence et Maugis le nécromancien, qui joua de si bons tours au vieil empereur, assiégeant Montauban avec ses barons du Nord, expression de la haine entre les deux races.
Dans ces douces occupations le roi René passa les dernières années de sa vie, achevant encore de sa main vieillie quelques naïfs tableaux. D'après Nostrndamus, au temps où Catherine de Médicis débarqua en Provence, on voyait encore dans la bastide de la Rose quelques peintures sur verre, derniers travaux du roi René. Aujourd'hui plus rien à la Rose que l'eau du Jarret qui coule, et les jardins toujours fleuris ; à la Capelette, nulle trace, même au prieuré de Pont-de-Vivaux, que René allait souvent visiter en s'abritant sous les grands arbres de l'Huveatme; les moines dorment dans la tombe, sous le vieux bâtiment, respecté par celui qui écrit ces lignes comme une tradition historique. Reposez en paix, pieux solitaires, dans ces caveaux; ce n'est pas moi, fouilleur de vos cartulaires, qui remuerai vos osse-
— llk —
ments pour me donner la joie d'un pavillon de plaisance.
Le roi René, après une douce et longue vieillesse', mourut à Aix, le 10 juillet 1480, au temps de la toute-puissance de Louis XI; son corps, un moment déposé dans l'église des Cordeliers (ou grands Carmes), fut secrètement transporté à Angers, où il avait désiré être enseveli à côté de sa femme aimée Isabelle de Lorraine ; il avait luimême orné cette tombe de peintures allégoriques, mélange des grandeurs et du néant du monde, de l'amour chevaleresque et de la mort, symbolisme de ce culte admirable des âmes du purgatoire qui nous rend présents à la pensée tous ceux que nous aimons. Les morts sont si vile oubliés!*.
Par son testament scellé à Marseille, on l'a vu, le roi René avait désigné comme son héritier et son successeur au comté de Provence, Charles III, duc d'Anjou et du Maine, déjà presque âgé de quarante-cinq ans, maladif, fatigué, sans enfants et nul héritier. L'habile Louis XI savait l'état précaire du nouveau comte de Provence, et le sénéchal Palamède de Forbinl'informaitdesmoin-