‹ Les cours galantesChapitre 3 sur 7 · III · texte numérisé non relu

III

Les derniers jours d'appartement avant le départ du roi pour Fontainebleau, le grand prieur et le duc de La Ferté causaient ensemble à quelque distance du lieu où était dressée la collation, quand ils aperçurent, se dirigeant vers un buffet, madame de Brégy et ime autre femme non moins âgée et non moins affamée, car elles tombèrent sur les plats et les rafraîchisseaients en vrais oiseaux de proie. Le grand prieur les voyant opérer d'aussi bon cœur, trouva qu'il serait on ne peut plus plaisant de gâter iadignement des fromages qui semblaient être les mets préférés des deux douairières. M. de La Ferté rit beaucoup de Tidée et y applaudit. C'était plus qu'il n'en fallait pour décider le grand prieur qui exécuta aussitôt ce beau projet et « cracha tant qu'il put sur les petits fromages. » Par malheur, Monseigneur vint à passer et remar^ qua cet étrange manège. Il l'appela sur-lechamp et lui dit que cela était « fort vilain et

seconde addition au même journal, dit, à propos de madame de Brégy, qui venait de mourir : « Si connue par sa beauté, son esprit et sa familiarité aveô le Roi et Monsieur, et par le lavement qu'Eatoublbn lui donna si subitement. »

infâme, » et qu'il devait souhaiter que Sa Majesté Tignorât. Cette semonce, toute brève qu'elle eût été ne demeura pas inaperçue, et, malgré la discrétion du prince , le roi fut informé de l'aventure . Ayant pris à souper sa mine haute et sévère, il dit qu'il y avait des gens assez hardis « pour faire des insolences sur la collation, » et que, s'il savait qui c'était, il en ferait un exemple. Puis, se tournant du côté de Monseigneur : « Vous savez qui c'est, dites-le-moy. » Le Dauphin, qui eût voulu que le grand prieur en fût quitte pour la peur , s'en défendit ; mais le roi insista de telle façon et avec une telle autorité qu'il n'y eut pas moyen de détourner l'orage. Le duc de La Ferté, prévenu de ce qui se passait, s'approcha du roi, au lever de table, avec cet air soumis, terrifié, la plus habile des flatteries : « Sire, je suis bien malheureux d'avoir déplu en quelque chose à Votre Majesté, et, après lui en avoir demandé pardon, je lui dirai la chose comme elle est. »

Tout naturellement l'absent fut quelque peu sacrifié : le tort unique de La Ferté avait été de n'avoir vu que le côté risible d'une plaisanterie qui était bien coupable, puisqu'elle offensait le roi à ce point, et de ne s'y être

pas opposé de tout son pouvoir *. Ces soumissions eurent Teffet qu'il en attendait. « Je sçavois la chose, répondit Louis XIV, mais soyez sage. » Le grand prieur s'en était retourné à Paris fort tranquillement. Son frère, qui était à Versailles, tenta de calmer le roi. Celui-ci l'arrêta court et lui défendit d'ajouter un mot. Il fallait donner le temps à ce premier courroux de s'apaiser. M. de Vendôme, le lendemain, essaya sur nouveaux frais, et, cette fois, fut plus heureux. Le roi lui dit qu'en sa faveur le coupable n'aurait pas le châtiment que son insolence mérilait, mais qu'il n'eût pas à se présenter devant lui».

Cette disgrâce ne fut que passagère, et le grand prieur reparut à Versailles et àChoisy comme à l'ordinaire; mais il ne devait pas s'en tenir à cette équipée. Les égards, les faiblesses de Louis XIV envers les Vendôme

< Le duc de La Ferté était coutumier de pareilles défections, et ce n'était pas la première fois qu'il abandonnait son complice pour faire plus aisément sa paix. — Bussy-Rabutin , Histoire amoureuse des Gaules (Delahays.\ t. II, p. 377.

* Recueil de chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), 1687, t. XXXVI, f. 35, 36.

n'étaient de nature à inspirer aux deux frères ni modestie ni modération dans leurs prétentions: leur arrogance servait, et on la tolérait . pour ce qu'elle rapportait. Les succès de l'aîné, le besoin qu'on croyait avoir de ce général heureux plus que sage, le seul homme qui resta, à une certaine heure, avec Villars, à opposer à Marlborough et au prince Eugène, eussent fait passer par-dessus bien des torts. Le grand prieur, dont les faits d'armes n'avaient pas l'autorité des exploits de M. de Vendôme, aurait dû proportionner ses exigences à son importance secondaire. Mais, plus glorieux encore que son frère, il allait à l'insolence, dit Saint-Simon ^, et avec toute Tétourderieet Tirréflexion de son humeur.

LordPorlland, ambassadeur du roi Guillaume, sur le point de repasser en Angleterre, après avoir pris congé de Louis XIV, s'était présenté à Meudon* et avait suivi le Dauphin à la chasse. Le grand prieur, qui était du voyage, affecta au âouper de prendre le pas sur l'ambassadeur et de s'asseoir au-dessus

* Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. V, p. 140. 2 Ce fut, nous l'avons dit déjà, en juin 1696, que Monseigneur échangea Cboisy contre Meudon.

de lui. Cette prétention était nouvelle et ne devait pas passer sans conteste. Dès le lendemain, lord Portland venait se plaindre au roi. Si Sa Majesté donnait à MM. de Vendôme le rang de princes du sang, il n'avait rien à leur disputer; autrement il pensait que M. le grand prieur devait à sa qualité des honnêtetés qu'il n'avait point eues.

La réponse de Louis XIV était forcée : il ne donnait point le rang de princes du sang à MM. de Vendôme, et il manderait à Monseigneur de dire au grand prieur de veiller sur ce qu'il ferait par la suite.

« Milord Portland, écrit Dangeau, est charmé des bons traitemens qu'il a reçus du roi, et le roi parait fort content de lui*. «Quoi qu'en dise celui-ci, Louis XIV, que le sort des batailles avait amené à reconnaître Guillaume, quand, pour lui, le vrai, le seul roi d'Angleterre, celui qu'il s'était promis de remettre sur le trône, était à Saint-Germain, devait savoir un médiocre gré au grand prieur d'un conflit au moins inutile et qui ne pouvait que lui être désagréable à tous égards. Il n'en

1 Dangeau, Jov/màl, t. VI, p. 353; 26 et 27 mai

coûte pas d'être juste, quand on est heureux; dans l'infortune, en n'obéissant qu'à la seule équité, Ton a encore l'air de céder à la violence. Mais cette équipée du grand prieur n'est rien auprès de ce qui se passa trois mois plus tard, encore à Meudon.

Un soir, après le souper, Monseigneur alla se coucher ; les courtisans restèrent à jouer ou à voirjouer. Leprincede Conti et le grand prieur étaient à la même table, survint un coup qui fit difficulté; Texplication entre hommes qui ne s'aimaient pas et avaient leurs raisons de ne pas s'aimer * dégénéra vite en

* À part cette rivalité des Vendôme avec M. de Conti, le grand prieur avait fait tout ce qu'il avait pu, s'il n'avait pas réussi, pour chagriner le prince dans ses amours avec mademoiselle de Mouchj (Julie Crevant d'Humières). Ce n'est pas tout à fait ce que dit, pourtant, le rédacteurd'une note que nous trouvons au bas d'une chanson du temps : « Elle rivoit (mademoiselle de Mouchy) depuis longtemps en commerce avec le prince de Conti, et faisoit des coquetteries au grand prieur que son amitié pour le prince empéchoit d'écouter. » Cette interprétation bienveillante n'a que trop l'air d'une contrevérité et ne saurait guère se prendre autrement. '^Recueil de chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), 1687, t. VI, f. 119, 121.

dispute des plus fâcheuses. Le grand prieur, dont le talent n'était pas de mesurer ses discours, s'emporta au pointde laisser échapper des paroles déjà peu convenables d'égal à égal, et que la distance qui les séparait tous les deux rendait encore plus graves. M. de Conti repartit sur le même ton et par des allusions très-diBphanes sur la fidélité de son adversaire au jeu *. Saint-Simon, qui tient à

1 «...Ilsjouoient à l'ombre pareillement, etle grand prieur ayant demandé gano à une troisième levée et gagné codillctle prince de Conti dit à celui qui lui avoit fait ganOf qu'il avoit été bien simple de le croire, qu'il éioit homme à prendre ses avantages quand il pouvoit, et qu'il ne Tavoit jamais vu jouer autrement » — Sandras de Courtilz, Annales de Za Coures

de Pam, pour les années 1697 et 1698 (Cologne, 1701), t. II, p. 656. — Cette querelle fit tapage, et ontrouve la trace de l'émotion qu'elle causa dans les correspondances privées du temps ; mais l'aventure, ce qui était inévitable, s'y trouve plus ou moins dénaturée, et ce n'est que dans Dangeau et dans Saint-Simon, qui reproduit jusqu'à ses termes, qu'il faut l'aller chercher. Racine la raconte à son fils, et donne raison au prince de Conti : « Il ne s'est rien passé de nouveau, lui écrit-il à la date du 1" août 1698, depuis le départ de M. de Bonac, que la querelle que M. le grand prieur a voulu avoir avec M. le prince de Conti. . . » — Racine, Œuvres complètes (édit. Le Fèvre), t. VI, p. 421, 422. — Madame du Noyer

faire passer le premier pour un poltron, prétend que le prince ne le ménagea pas davantage sur sa bravoure , « l'un et l'autre, »

courage à la guerre et honnêteté au jeu « fort peu nets. » Le grand prieur se leva furieux, jeta les cartes et demanda satisfaction de l'injure, l'épée à la main. Le prince de Conti lui fit observer qu'il lui manquait de respect, mais qu'eu tous cas il était très-accessible, sortant souvent et nullement accompagné.

La querelle prit des proportions telles qu'on crut devoir prévenir le Dauphin, qui quitta son ht et descendit sans autre vêtement que sa robe de chambre. Monseigneur commanda aussitôt au marquis de Gesvres de partir pour Versailles et d'apprendre à Sa Majesté la scène de la nuit. Le roi sut tout à son lever et fit dire à son fils sans plus ample informé , d'envoyer , par l'exempt des gardes en service près de lui, le grand prieur à la Bastille. Celui-ci, fort de son innocence, connaissant d'ailleurs l'insurmontable aversion de Louis XIV pour M. de Conti, se

fait également mention de l'événement dans ses Lettres historiques et galantes (Amsterdam, 1720), 1. 1, p. 192, 193.

présenta au château pour exposer au roi ses griefs, et lui fit demander audience par La Vienne : il ignorait encore l'arrêt dont il était l'objet. Le roi répondit à La Vienne que le grand prieur se gardât bien de se montrer devant lui, que M. de Pontchar train avait dû expédier l'ordre qu'on le reçût à la Bastille, où il n'avait qu'à aller sur-le-champ.

M. de Vendôme était à Anet ; il accourut et tâcha, une fois encore, de réparer les sottises de son frère. L'affaire était grave, et, quels que pussent être le bon vouloir de Louis XIV en faveur du duc de Vendôme et, par contre, son peu d'affection pour M. de Gonti,le rang du prince primait sur toute autre considération. Le coupable, comme on va voir,ne devait pas être le seul à être puni de son incartade. « Ce fut un grand émoi à la cour, dit Saint- Simon ; les princes du sang prirent l'affaire fort haut, et les bâtards furent si embarrassés que, le 2 août, M. du Maine et M. le comte de Toulouse allèrent voir M. le prince de Gonti. Enfin l'affaire s'accommoda à Mai'ly, le 6 août au matin. Monseigneur pria le roi de vouloir bien pardonner au grand prieur et le faire sortir de la Bastille, et l'assura que M. le prince de Gonti lui pardonnoit aussi. Là-des-

sus, le roi envoya chercher M. de Vendôme et lui dit qu'il alloit faire expédier l'ordre pour faire sortir son frère delà Bastille; qu il pourroit, le lendemain, l'amènera Marly, où d'abord il vouloit qu'il allât demander pardon à M. le prince de Gonti, après à Monseigneur; qu'il le verroit ensuite, et que de là il s'en retoumeroità Paris. Il ajouta qu'au retour à Versailles, le grand prieur pourroit y venir. La chose fut exécutée de point en point de la sorte, le lendemain jeudi 7 août, les deux pardons demandés, et en propres termes, et M. de Vendôme présent avec son frère. Ce ne fut pas sans que nature pâtit cruellement en tous les deux ; mais il fallut avaler le calice, et calmer les princes du sang qui étoient extrêmement animés *. »

Si discret qu'il soit, Dangeau ne peut dissimuler tout ce que cette sotte affaire eut de désagréable et d'humiliant, non pas pour le grand prieur qui n'avait que ce qu'il méritait, non pas seulement pour son frère dont l'amour-propre eut mortellement à souffrir des démarches qu'il lui fallut faire, mais en-

1 Saint-Simon, Mémoires (ChérUel), t. II, p. 173

core pour les bâtards, qui se virent compris et comme impliqués dans les griefs de Toffensé. « M. de Vendôme, raconte Dangeau, s'est comporté dans toute cette affaire avec beaucoup d'esprit et tant de sagesse qu'il a désarmé les princes, qui étoient fort animés.» C'était une revanche partielle que prenaient ces derniers sur les princes légitimés, en attendant la revanche éclatante que la Régence leur offrirait plus tard ; et l'unanimité de colère dut donner à penser à Louis XIV qui, du reste, se douta bien qu'après lui sa volonté serait peu respectée. Le grand prieur fut peut-être celui qui ressentit le moins l'affront. Il reparut à Meudon comme s'il ne se fût rien passé, et oublia vite des démêlés où il était loin d'avoir eu le beau rôle ".

C'était Chaulieu, on ne l'a pas oublié, qui était à la tête de la maison de M. de Vendôme, Saint-Simon accuse Tabbé, « un agréable débauché de fort bonne compagnie, qui faisoit aisément de jolis vers, beaucoup du grand monde et qui ne sepiquoit pas de religion *, »

* Dangeau, Journal, t. VI, p. 388, 390, 393, 397; 28, 29, 30 et 31 juillet, 2, 6, 7 et 17 août 1698. « Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. XVII F, p. 5.

de s'entendre avec le grand prieur pour dévaliser M. de Vendôme « dontlabourse se vidoit sans qu'il eût personnellement jamais un écu pour quoi qu'il voulût faire ^ » De l'aveu de La Fare, Tabbé, le grand prieur et ledit La Fare passaient dans le public pour donner les violons àleurs maîtresses aux frais du duc, qui n'eût pas dépensé à cet égard grand argent pour son compte. Sans aller si loin que Saint-Simon, il faut bien convenir que Chaulieu n'avait rien des qualités qui font Tadministrateur accompli, l'intendant économe. Ce n'est pas qu'il n'entendît fort bien ses propres affaires et celles de sa famille. Nous Tavons vu, dans ses lettres à sa bellesœur, raisonner en homme très-positif, et il n'avait pas perdu son temps, pour lui etpour les siens, auprès de M. de Vendôme. Il existe une chanson assez curieuse, qui est comme l'historique en couplets du voyage du Dauphin à Anet, en 1686, et où l'on fait dire à l'abbé parlant à mademoiselle Le Rochois :

Pour te faire connoître Qu'avec juste raison

* Saint-Simon, Mémoires, (Chéruel), t. II, p*. 277.

Je suis comme le maître Dedans cette maison, J'ay, par mon sçavoir-faire, Si bien fait mes affaires, Qae mon frère, qui ne possédoit rien, A présent a du bien i .

Ce qu'il y a de positif, c'est qu'alors Chaulieu avait pour une trentaine de mille livres de revenus en abbayes et en bénéfices *, qu il devait à la générosité de MM. de Vendôme. En se l'attachant, le prince n'avait songé qu'à fixer près de lui un poète voluptueux, agréable, dont il aimait les vers, dont il aimait l'esprit, et, pour tout dire, un coryphée aussi infatigable à table que charmant. Et les choses allèrent longtemps ainsi au grand contentement du « bailli » d'Anet, auquel on ne rendait guère de comptes, et qui n'était pas homme à en exiger. Le roi, informé de Tétat pitoyable de ses finances, l'avait, à plusiem's

i Recueil de chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), 1686, t. XXV, f. 4^, 424.

* Outre son prieuré de Saint*Germain de la Truite, Chaulieu était, à sa mort, abbé d'Aumale, prieur de Saint-Georges en l'île d'Oleron, de Pouriers, de Renel et de Saint-Etienne* Le prieuré d'Oleron était dé vingt-sept à vingt-huit mille livres de rente; Chaulieu le tenait de la générosité du grand prieur.

reprises, engagé à s'occuper sérieusement de ses affaires, et à en confier lé soin à des gens dont ce fût le métier. Un pamphlet de l'époque entre dans des détails assez curieux que nous citerons au moins comme un écho de ce qui se répétait sur l'administration de Chaulieu.

«... Nous apprîmes ensuite que le roi, ayant été informé que la maison de Vendôme étoit accablée de dettes, et qu'il y avoit nombre de gens qui crioient, parce que Ton ne les payoit point, Sa Majesté avoit voulu sçavoir au juste Tétat certain des affaires des princes, et quelque ennemi secret de Chaulieu ayant dit que celui-ci s'enrichissoit en ruinant ses maîtres, on lui avoit attribué tout le dérèglement qui se trouvoit pour lors dans leurs affaires, sur de tels rapports.

« Le roi avoit dit qu'il falloit bien que ce fût la faute de Chaulieu, qui outre ses bénéfices retenoit encore vingt-quatre mille livres par an pour ses peines, que l'intention de Sa Majesté n'étoit pas que les princes manquassent de pain, et que leur apanage, les bénéfices du grand-prieur, et les pensions montoient ensemble à plus de quatre cent mille livres par an, et cependant qu'ils étoient

obligez d'aller en fiacre, n'ayant ni maison, ni équipage réglé.

«« Il faut convenir qu'il y avoit quelque vérité dans tout cecy, et que Tabbé de Ghaulieu eût pu arranger les affaires de cette grande maison d'une tout autre manière ; mais étoit soubçonné d'aimer trop ses plaisirs, et de favoriser avec excès ceux des princes qui n'avoient point de bornes... i. »

M. de Vendôme, sous la pression du roi, fit dire à CHaulieu par Chamerault qu'il le remerciait de ses services passés et qu'il l'en récompensait par une pension de deux mille écus; mais qu'il avait résolu de gouverner luimême sa dépense. L'abbé eut « la misère de la recevoir. » Le prince était bien incapable d'une administration quelconque, mais le remplaçant de Ghaulieu était tout trouvé.

C'était Crozat Talné, auquel le roi avait fait dire par Pontchartrain qu'il lui saurait gré de se charger de cette mission. Celui-ci ne supposait pas le mal aussi grand ; dès le premier examen i il fut effrayé du déficit et déclara qu'il

1 Les Délices et Us Galanteries de Vlsle de France (Cologne, chez Pierre Marteau, à la Vérité, 1709), t. II, p. 15, 16.

ajournait son acceptation jusqu'à ce qu'il eût éclairé cet abîme. Il se rendit, cependant, aux ordres du roi et se mit en devoir de débrouiller un pareil chaos *. Ghaulieu n'en marcha pas la tête moins haute. Saint-Simon prétend, toutefois, qu'il n'osa plus reparaître à la cour, bien qu'aucune défense ne lui eût été faite à cet égard '.

Le grand prieur avait sa part trop directe dans la gestion de Tabbé pour que le remercîment fait à celui-ci ne lui fût pas particulièrement désagréable. « Ce fut un compliment amer au grand prieur qui faisoit siens les revenus de son frère, et en donnoit quelque chose à l'abbé de Ghaulieu. Jamais il ne le pardonna sincèrement à son frère, et ce fut Tépoque, quoique sourde, de la cessation de leur identité, car leur union se pouvoit appeler telle'. » Il n'y eut pas de brouille pourtant, et Ton verra M. de Vendôme donner jusqu'à la fin au grand prieur des preuves d'affection et de dévouement. Quoi qu'il en soit, à dater de ce moment, il s'éloigna de moins en moins

1 Dangeau, Journal, t. VU, p. 56, 68, 75; 1", 17, 28 avril 1699.

» Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. XVIII, p. 5. 5 Ibid., t. II, p. 277.

d'Anet, et, lorsqu'il venait à Paris, c'était pour être plus près de ses médecins.

Nous touchons ici à un point délicat de cette histoire. Plongé dans la débauche la plus étrange et la plus affreuse, M. de Vendôme avait traité sa santé comme sa fortune, avec une incurie qui avait eu, à la longue, les conséquences les plus graves. Il était grand temps de songer à la guérison, bien qu'il s'obstinât à ne rien faire. « Sa Majesté, écrit Dangeau à la date du 9 février 1699, a parlé à M. de Vendôme avec beaucoup de bonté en lui représentant la nécessité où le public croit qu'il est de se remettre dans les remèdes; M. de Vendôme répond à cela qu'il se croit parfaitement bien guéri *. » Il fallut pourtant se rendre à Tévidence et se décider à prendre un parti. « M. de Vendôme, écrit encore Dangeau, trois mois après, a commencé à Paris à se mettre dans les grands remèdes, qui seuls peuvent le guérir; il prit congé du roi vendredi, qui lui dit : « Je souhaite qu'à « votre retour nous nous puissions embrasser « avec plus de sûreté que présentement. Ne

» Dangeau, Journal, t. VII, p. 22; lundi, 9 février

« soyez pas plus la dupe de votre santé que de « vos affaires*. » Cette parole indiquait fort nettement ce que la situation du duc avait d^alarmant et aussi de répugnant. Cette résolution de songer à sa santé coïncidait, d'ailleurs, avec cette autre détermination, conseillée par le roi à l'endroit de ses finances, et qui eut pour effet d'évincer d'Anet le pauvre Chaulieu. Mais laissons la parole à Saint-Simon.

« Crozat , un des plus riches hommes de Paris, à toutes sortes de métiers, se mit à la tête des affaires de M. de Vendôme, après quoi il prit (M. de Vendôme) impudemment congé du roi, de Monseigneur, des princes et de tout le monde, pour s'en aller se mettre entre les mains des chirurgiens qui Tavoient déjà manqué une fois. C'est le premier exemple d'une impudence pareille... Il est vrai qu'une race de bâtards pouvoit en ce genre-là prétendre quelque privilège; mais d'aller en triomphe où jamais on ne fut qu'en cachant sa honte sous les replis les plus mystérieux épouvanta et indigna tout à la fois, et montra tout ce que pouvoit une naissance

* Dangeau, Journal^ t. VII, p. 81 ; dimanche, 19 mai

illégitime sur un roi si dévot, si séiieux, et en tout genre si esclave de toutes les bienséances. Au lieu d'Anet, il fut à Clichy chez Crozat, pour être plus à portée de tous les secours de Paris. Il fut près de trois mois entre les mains des plus habiles, qui échouèrent. Il revint à la cour avec la moitié de son nez ordinaire, ses dents tombées et une physionomie entièrement changée, et qui tiroit sur le niais; le roi en fut si frappé qu'il recommanda aux courtisans de n'en pas faire semblant, de peur d'afliger M. de Vendôme. G'étoit, assurément, y prendre im grand intérêt. Comme il éloit parti pour cette expédition médicale en triomphe, il en revint aussi triomphant par la réception du roi dont l'exemple gagna toute la cour. Cela, et le grand remède qui lui avoit affaibli la tête, la lui tourna tout à fait, et, depuis cette époque, ce ne fut plus le même homme. Le miroir cependant ne le contentoit pas, il ne parut que quelques jours, et s'en alla à Anet pour voir si le nez et les dents lui reviendroient avec les cheveux *. »

1 Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. II, p. 278.— Recueil de chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), 1701, t. XXVIII, f. 195.

L'année suivante, même nécessité de se livrer à un traitement long et pénible, même insuccès dans le résultat. Défiguré au point de ne se montrer ni aux dames ni à Marly, il se renfermera encore, en 1701, à Anet pour n'avoir à veiller qu'à sa santé, mais sans que Maison-Rouge, son médecin*, apporte un grand changement dans son état. « Bientôt il s'y accoutuma, et tâcha d'y accoutumer les autres. Ce ne fut pas sans dégoût, et sans chercher sa physionomie et ses principaux traits qui ne se retrouvèrent plus; il paya d'audace en homme qui se sent tout permis et qui se veut tout permettre *. » Ce tableau, d'une crudité terrible, n'a rien que d'exact : le duc de Vendôme était un cynique de la plus

1 Avant Maison-Rouge, il avait été dans les mains de Chambon, un empirique de la môme farine que Carette et fort à la mode, dont madame de Sévigné parle dans ses lettres, le médecin et l'ami du poëte Lainez et de Chaulieu. Ce dernier, guéri par Cham bon, l'avait fait prendre à son maître, qui n'eut pas les mêmes raisons de s'en louer. — Poésies de Lainez (La Haye, 1753), p. 7. — Sandras de Courtilz, Annales de la Cowr et de Paris ^ 'pour les années 1697 et 1698 (Cologne, 1701), t. II, p. 574, 575.— Dangeau, Jowmaly t. VI, p. 276.

' Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. III, p. 67.

effroyable espèce. Entouré d'une petite cour de gens d'esprit, mais sans naissance pour la plupart, vivant en dehors du grand monde auprès duquel ses hauteurs, ses prétentions eussent essuyé plus d'un dégoût, et qui Teût contraint en tous cas à veiller sur lui-même, il ne s'était abandonné que trop tôt à des penchants qui ne firent que s'enraciner avec l'âge. Qui eût pris sur soi de l'en corriger? Insensiblement, il s'engagea, chaque jour plus avant, dans cette voie de complet oubli du respect qu'il devait aux autres comme à lui, au point qu'il n'en eût pu sortir, Teût-il voulu. Il ne garda plus de mesure et se vautra dans sbn ignominie et dans sa fange avec une impudence qu'on toléra , dont on plaisanta, mais qu'il fallut accepter. Sa saleté passa même, auprès de gens charitables, pour de la bonhomie et du sans-façon. « Il étoit plein de chiens et de chiennes dans son lit, qui faisoient leurs petits à ses côtés *. » N'était-ce pas patriarcal et remonter à la simplicité et à l'innocence des mœurs primitives? Mais cela n'est rien, et l'on serait heureux d'en être quitte pour si peu.

i Saînt-Simon, Mémoires (Chéruel), t. V/p. 134.

Dieu nous garde d'entrer dans les détails de la chaise-percée de M. de Vendôme. Nous laissons à Saint-Simon, cet homme impitoyable, le soin d'apprendre aux lecteurs intrépides de pareilles ignominies *. Cependant,

* Il parait, toutefois, qu'à cette époque, il s'en fallait que Ton poussât la pruderie aussi loin que dans notre société bourgeoise. Voici le fragment d'une lettre de Chaulieu à sa belle-sœur qui ne nous édifiera que trop à cet égard ; « Que je vous ai souhaitée, pour satisfaire votre rage des chaises percées! chaque chambre a la sienne, de velours avec des crépineS) et un bassin de porcelaine, et son guéridon pour lire. Le marquis de Béthune a fait apporter la sienne auprès de la mienne, et nous passons les jours dans ce lieu de délices...» — Chaulieu, Lettres inédites (Paris, 1850), p. 140. — Et l'abbé ne se targue pas de plus de pruderie dans ses vers que dans sa prose* Ainsi, il dira dans une épitre au duc de Nevers, à propos du même marquis de Béthune :

Es'tu prié de quelque fête Que donne ce seigneur courtois, Qui, toujours entouré d'anchois.

Pendant sa podagre passée, D'un grand fromage polonois Faisait une chaise percée

—Chaulieu, Œuvres (La Haye, 1777), t.I, p. 69,70.— Pour peu qu'on étudie à fond le xvii» siècle, on est étonné de rencontrer, à côté des raffinements et des

à la honte de ses familiers, petits et grands, de ses officiers, de tout son monde, cela se passait à la face de Tarmée; ses audiences, c'était sur ce singulier trône qu'il les donnait, et ce fat ainsi qu'il reçut Tévêque de Santo- Douino qui, justement indigné, brusqua l'entrevue, tourna sur ses talons et refusa obstinément de reparaître au camp. Il fallait bien, pourtant, que le^s affaires du duché de Parme se traitassent, et le duc, devant Tinvincible résistance du prélat, dut envoyer un ambassadeur moins effarouché*. Cet homme fat

délicatesses d'une société à l'apogée de sa politesse, des grossièretés voisines de la barbarie et de l'état sauvage. Le xviii* siècle, à cet égard, n'offrira rien de très-différent de son aîné. On voit avec quelle intrépidité Voltaire, le Français le plus athénien de son temps, laissait échapper de sa plume certains mots qui étaient alors, il est vrai, dans le vocabulaire des honnêtes gens. Voilà pour le langage. Quant au sans-façon des hommes et des femmes du meilleur monde, pour s'en faire une idée il ne faut que lire ce qui arriva à Sterne durant son voyage à Paris, un jour qu'il avait accepté une place dans la voiture de la marquise de Rambouillet. — Œuvres complètes (Paris, 1818), t. III, p. 122. Voyage sentimental^ la Rose.

» Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. V, p. 134,

Alberoni. Nous avons raconté plus haut le singulier hasard qui mit le pauvre curé de village en relations avec le secrétaire des commandements de M. de Vendôme; nous ne répéterons pas par quelle flatterie sans nom ritalien gagna, tout d'une fois, Tamitié du prince*. Pour L'honneur de cet aventurier qui sut s'élever à la hauteur d'un homme d'Etat de premier ordre, nous voulons croire qu'on Ta calomnié, et que ses complaisances n'allèrent pas jusque-là. Le duc, qui s'accommodait de ses lazzi, de ses pasquinades et de ses soupes au fromage, songea un instant aie faire son curé. Alberoni, curé d'AnetI Que d'événements en moins dans

135; Cette anecdote pourrait bien n'être qu'un roman. Un historien des mieux renseignés attribue l'intervention d'Alberoni à une cause toute simple et toute probable. L'évoque de Santo-Donino ne savait pas le français, et, par conséquent, avait bon besoin d'un truchement. Alberoni finit par être chargé de suivreseulla négociation, sur la demande môme de l'évêque, son protecteur. — Cox, Memoirs of Spain, ch. xxiii , d'après Memorie istoriche di Piacenza de Paggiolû — Fréron, Année littéraire ^ 1760, t. VI, p. 183.

* Saint-Simon, Mémoires (Chérucl), t. V, p. 136.

l'avenir! Mais Dieu avait ses desseins, et il était écrit que l'Europe devait être passagèremenl agitée parles audacieuses combinaisons de ce machiavélique Pantalon*.

M. de Vendôme était un étrange capitaine, qui ne faisait pas la guerre comme tout le monde et qui dut plus d'une fois à la bizarrerie, à rimprévu, au manque de raison et de logique de ses résolutions, à l'impossibilité de les prévoir et de les prévenir, des succès qu'il y aurait mauvaise grâce à déprécier. Il se levait tard à l'armée comme à Anet, ne s'habillait qu'après de longues heures passées sur sa chaise, et subordonnait tout à ce régime qui était bien plus celui d'un Sybarite ou d'un malade, que d'un général en chef. Au lieu de faire marcher, en Italie et en Espagne où les chaleurs sont horribles, ses troupes dès le petit matin, c'était souvent en plein midi, dans toute Tardeur d'un soleil torride. C'est ce que le soldat qui rit de tout appelait « les fraîcheurs de M. de Vendôme » et le mot est passé en proverbe *.

* La Vie du duc de Ripperda (Amsterdam, 1739], t. I, p. 130.

' Marquis d'Agenson, Afemotrcs (Jannet, 1857}, t. ,

Nous n'avons pu que laisser entrevoir les particularités d'un petit lever auquel il avait habitué les plus délicats. «Cela fini, dit Saint- Simon, après des détails que nous ne saurions reproduire, il s'habilloit, puis jouoit gros jeu au piquet ou à l'ombre, ou s'il falloit absolument monter à cheval pour quelque chose, c'en étoitle temps. L'ordre donné au retour, tout et oit fini chez lui. Il soupoit avec ses familiers largement ; il étoit grand mangeur, d'une gourmandise extraordinaire, ne se connoissoit à aucuns mets,aimoit fort le poisson, et mieux le passé et souvent le puant que le bon. La table se prolongeoit en thèses, en disputes, et par-dessus tout, louanges, éloges, hommages toute la journée et de toutes parts*... » Quoi que dise Saint-Simon, le

p. 130. — Ce ne serait, toutefois, que l'emploi faussé d'un proverbe qui n'a d'autre rapport que la consonnance avec M. de Vendôme. « On dit par proverbe : i A la fraichev/r de M, de Vendôme^ c'^st-à-dire, du vent d'amont, qui est extraordinairement froid. On dit aussi par proverbe : La couleur de M. de Vendômet invisible. On entend encore par Vendôme le vent d'amont, qui n'a point de couleur, non plus que les autres vents. » — Diversités curieuses 'pour servir de récréation à Vesprit (Amsterdam, 1699), 1" partie, p. 49. I * Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. V, p. 134.

temps se trouvait encore délivrer et de gagner des batailles; et si Vendôme commit de grandes fautes, il légitima sa haute fortune par des succès et des services que la haine ne sut effacer.

Portrait du chevalier de Malte, par Guy Patin. — Le grand prieur de Vendôme. — FanchonMoreau.— Une partie à Anet. — Thevenart etDumesnil. — Le comte de Holstein-Ploen.— Le grand prieur jaloux. — Fanchon infidèle.— Le chevalier de Sully.— Le financier La Touanne. — Son luxe efi'réné. — Sa banqueroute. — Le neveu de la Moreau et un conseiller de Bretagne. — Coups de bâton.— Le conseiller traqué par Fanchon. — Faiblesse du grand prieur pour elle. — MM. de Vendôme priseurs à outrance. — Un cadeau de Boileau au chevalier de Vendôme. — Commerce lucratif des valets de chambre de ce dernier. — Abus du tabac. — Recommandation de madame de Maintenon à une demoiselle de Saint-Cyr. — Un couplet de Coulanges. — Les prêtres, en Espagne, prenant du tabac jusque sur l'autel. — Bulle d'excommunication d'Urbain VIII. — Repartie de Palaprat au maréchal Catinat. — Petite industrie du poëte. — Son jeu.— Forcé d'y renoncer. — La fureur universelle du jeu au iviie siècle. — Les plus grands seigneurs n'ont pas honte de donner à jouer.— Privilèges du Temple. — Lutte entre les huissiers du lieutenant civil et les officiers du bailli . — Les domestiques de Chaulieu y prennent part. — Lettre foudroyante de Pontchartrain. — L'hôtel Boisboudrand. — Ses habitués. — Le Génie de mademoiselle de Saint-Martin. — La Chapelle. — La Grange-Chancel au Temple.— Son succès à la cour. —Protégé par Racine. —Frénésie de Santeuil. —Les tablettes de M. le Duc.

Quelque désordonné que fût le grand prieur, il vivait dans une débauche effrénée

mais avouable, en fin de compte, par des épicuriens à outrance qui, en outrageant le ciel, n'outrageaient pas la nature. Il s'était créé une véritable cour dans sou palais du Temple , dont les voûtes, pendant trente ans, ne retentirent que trop du choc des verres, des cris de Tivresse et du refrain des chansons libertines, quand elles n'étaient pas impies. M. de Vendôme était Tidéal du chevalier de Malte, comme le comprend Guy Patin. « Ces chevaliers de Malte sont gens fort simples, fort innocens, fort chrétiens; gens qui n'ont rien de bon que l'appétit ; cadets de bonne maison qui ne veulent rien savoir, rien valoir, mais qui voudroient bien tout avoir. Au reste, gens de bien et d'honneur, moines d'épée qui ont fait trois vœux, de pauvreté, de chasteté et à^ obédience : pauvreté au lit, ils couchent tout nus, et n'ont qu'une chemise à leur dos; chasteté à Téglise, où ils ne baisent point les femmes. Leur troisième vœu est obéissance à la table; quand on les prie d'y faire bonne chère, ils le souffrent, ils mangent, après qu'ils sont soûls, d'une cuisse de perdrix, puis du biscuit, en buvant pardessus du vin d'Espagne, du rossolis et du populo, avec des confitures ou de la pâte de

Gênes *, et tout cela par obéissance : sanctas gentes^!.. . » Il n'était plus question , depuis bien des lustres, de Terre sainte que pour mémoire; au fond, les chevaliers de la religion n'avaient d'autre souci que celui de tuer le temps dans leurs commanderies ou à la cour, et de se damner le plus joyeusement qu'il leur était possible. Tous les vices, toutes les débauches dont on avait chargé leurs devanciers, figuraient dans l'héritage, et les chevaliers proscrits revécurent pleinement dans ceux qui avaient bénéficié de leurs dépouilles.

Boire comme un templier était un proverbe tout aussi applicable au chevalier de Malte.

Ne Tavons-nous pas dit déjà ? ce qui causait l'admiration du Régent pour le grand prieur, c'est que, durant quarante ans, il ne s'était couché qu'ivre-mort, qu'il n'avait cessé d'entretenir publiquement des maîtresses, et de tenir des propos continuels d'impiété et d'irréligion '.

* École des officiers de houche (Paris, Ribou, 1708), 1" partie, ch. xv des Liqueurs, art. Rossolis, populo.

s Lettres de Guy Pafm (Paris, 1846), t. Il, p. 425; de Paris, ce 27 d'août 1658.

3 Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. V, p. 144; t. XIT, p. 17.

Saint-Simon, qui n'exagère rien quant aux orgies et aux propos impies , pourrait bien toutefois se tromper sur un chef. Si Philippe de Vendôme était homme à afficher bien plus qu'à celer ses amours, c'était moins encore un roué qu'une dupe, un tempérament emporté, brutal, mais facile à envahir et à dominer, et qui fut également le jouet et la proie et de ses amis et de sa maîtresse. Nous ne disons pas de ses maîtresses, car pendant plus de vingt ans, il n'eut que la Moreau, la plus belle fille, à la vérité, de son temps. Cette liaison , qui eut la durée des liaisons les plus respectables, ne fut toutefois ni sans nuages, ni sans orages. Son amant avait parfois des accès de jalousie terribles. Un libelle de l'époque, que nous avons déjà cité à propos de Chaulieu, nous fait assister à l'une de ces scènes de famille, dans une partie de plaisir à Anet où se trouvaient la Moreau d'abord, sa camarade Desmâtins, escortée de son galant, un garde du trésor appelé Grouin, Thevenart,Dun et Dnmesnil. Nous oubliions l'abbé de Mesmes, qui était un des habitués de la maison. Illustre par ses talents , tout ce monde l'était d'ailleurs fort peu d'autre sorte. La Desmâtins avait été jadis laveuse d'é-

cuelles au Plat d'étain; Dumesnil, cuisinier de rintendant Foucault :

Ah ! Phaéton, est-il possible Que vous ayez fait du bouillon ^ ?

Quant à Thevenart, si son origine était médiocre, il avait voulu Toublier et la faire oublier aux autres, et y avait en partie réussi. La duchesse de Bouillon, reprochant un jour au chevalier son fils de s'encanailler, celui-ci lui répondait : « Je viens de souper avec le comte d'Hostein-Ploen. » Le comte d'Hostein-Ploen, c'était Thevenart. Ce nom était presque devenu le sien, et c'est ainsi qu'il est désigné dans les chansons faites à sa gloire. Il était beau garçon, spirituel, audacieux, d'ailleurs admirable chanteur; c'était plus qu'il n'en fallait pour que les plus grandes dames se jetassent à sa tête. Madame de La Fayette (mademoiselle de Marillac) l'aima durant six ans; deux duchesses, fort tendres, il est vrai, mesdames de Luxembourg et de Gèvres, comptèrent au nombre de ses

Anecdotes dramatiques (Paris, 1775}, t. II, p. 51 : t. Iir, p. 171.

conquêtes 1. Les plus grands seigneurs Tadmettaient à leur table, où il buvait aussi bien qu'il chantait. Cette partie à Anet avait lieu dans la nouveauté de VEurope galante; Thevenart, qui représentait SaHautesse dans l'opéra de Lamotte, n'avait rempli son personnage , au sentiment de M. de Vendôme, qu'avec trop de sensibilité et de vérité, et Fanchon n'eût pas fait preuve d'une tendresse et d'une passion moindres dans le rôle de la sultane favorite. Tout cela était à merveille sans doute pour le public; pour le ' grand prieur, c'était autre chose. La présence des deux acteurs ne devait d'ailleurs que surexciter sa jalousie, et les explications que lui donna sa maîtresse n'étaient pas de nature à le calmer. « Peu s'en fallut que le grand prieur ne lui fit sentir par quelques soufilets le peu de satisfaction qu'il avoit de ce discours*. »

Nous copions ces détails dans un de ces petits livres publiés sous la rubrique de « Go-

* Recueil de chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), t. XI, f. 311, 312, 320.

* Les- Délices et les Galanteries de Vlsle de France (Cologne, chez Pierre Marteau, à la Vérité, 1709), t. II, p. 4, 7, 9, 10.

logne, » et dont on sait quel cas on doit faire. Ce qu'il reste d'exact, c'est la violence du grand prieur, s'il se fût cru trompé. La duchesse d'Orléans, qui ne se complaît que trop dans le récit peu édifiant des scandales de la cour et de Paris, dit, en parlant de Moreau cadette : « Quant à Fanchon, son prix est connu, c'est mille pistoles; mais le grand prieur de Vendôme l'entretient et s'il découvrait quelque chose, elle s'en trouverait mal *. » Qu'elle se donnât pour mille pistoles ou pour des dentelles, comme le veut une chanson où toutes les filles de l'Opéra sont passées en revue *, ce qui n'est que trop démontré, c'est le peu de fidélité de la belle Fanchon. Nous l'avons vue, dans une circonstance curieuse, assez disposée à se prêter aux fantaisies de Monseigneur, et si sa sœur Louison prit le péché pour son compte, ce ne fut que par un malentendu risible, dont elle fut seule à ne pas rire ^. M. de Vendôme n'eut pas toujours le même hasard. Les adorateurs

^ La duchesse d'Orléans, Correspondance complète (Charpentier, 1855), t. I, p. 44.

* Recueil de chansons historiques (Bibliothèque im- |)ériale. Manuscrits), t. XXIX, f. 47.

3 Les Cours galantes, t. I, p. 240, '241, 242.

pullulaient *, et il était bien difiBcile qu'un jour ou l'autre, le pied ne tournât à la fragile créature. Le chevalier de Sully, qui demeu- " rait au Temple, était tout arrivé pour tenter cette conquête, et, s'il faut en croire la chronique scandaleuse, il ne perdit ni son temps ni ses peines. C'est ce même chevalier de Sully (plus tard le duc de Sully) qui fut l'amant de la Rochois, à laquelle il faisait une pension. Il est probable qu'il ne fut pas moins généreux envers la Moreau, qui allait au solide et savait choisir son monde.

Parmi ceux qui s'étaient mis sur les rangs, figurait un personnageimportant , nonpas précisément par l'illustration des aïeux, mais par son opulence et sa magnificence. Ce personnage était Charles Renouard de La Touanne, trésorier de l'extraordinaire des guerres, dont le faste insolent révolta longtemps les honnêtes gens. Il occupait, rue Neuve-Saint- Au-

1 Et de plus d'une sorte, la célèbre mademoiselle Maupin, dont les vices sont connus d'ailleurs de notre génération par uîi roman célèbre, s'était éprise d'elle, et avait tout fait pour gagner son cœur, sans succès toutefois, disons-le à l'honneur de la Moreau, — Anecdotes dramatiques (Paris, 1775), t. III, p. 330.

gustin S Tun des hôtels les mieux décorés de ce quartier de la finance, bâti par un partisan du nom de Cotte-Blanche, qui pensait n*avoir rien laissé à faire à son successeur, ce qui n'empêcha pas celui-ci d'y enfouir des sommes énormes*. La Touanne avait, en outre, une habitation à Saint-Maur et était porte à porte avec M. le Duc, que ce voisinage empêchait de s'arrondir. On a vu, d'ailleurs, par ce qui est arrivé à Rose, que les princes de Condé n'aimaient pas les voisins. Mais, plus heureux que son père, M. le Duc, le moment venu, engloutira dans son domaine le château du financier, qui y avait dépensé, à ce que nous dit Dangeau, sept à huit cent mille francs *. Aux xvii» et xvin« siècles, les traitants, comme les voleurs de grand chemin, com-

i Le Livre commode contenant les adresses de la ville de Paris pour Vannée bissextile 1692, par Abraham du Pradel, philosophe et mathématicien, p. 9. — Recueil de chansons historiq^ues (Bibliothèque impériale. Manuscrits), t. VIT, f. 269.

• Germain Brice, Description de la ville de Paris (?• édition, 1717), t. I, p. 294.— A l'époque où Brice publiait son livre, la maison de La Touanne était occupée encore par un financier, Ferrioles, receveur général des finances.

3 Dangeau, Journal, t. VIII, p. 236.

mençaient mieux qu'ils ne finissaient. Leur faste, leurs monstrueuses- folies , ce vertige presque inévitable des élévations subites, tout concourait à anéantir, après une existence rapide, ces météores dont l'éclat insultait à la misère publique. La Touanne n'échappa pas à la destinée commune ; son luxe effréné devait le conduire à l'abîme. Sa banqueroute éclata en juin 1701 comme un tonnerre. Elle était de près de dix millions, et l'actif n'allait qu'à six millions d'effets. Heureusement le roi s'engagea-t-il à désintéresser les créanciers *. La Touanne eut le rare bonheur de ne pas survivre à son désastre; trop malade pour être transporté comme Sauvion, son associé, à la Bastille, il expirait quelque temps après, laissant à ses successeurs un exemple qui ne convertit personne. La belle Fanchon n'eut pas sans doute à se reprocher d'être pour beaucoup dans cette ruine : ses relations avec La Touanne furent trop cachées et trop rapides pour qu'elle ait eu une part sérieuse dans l'énorme déficit du 'trésorier de l'extraordinaire des guerres.

Par raffection du prince, par ses nombreux

i Dangeau, Journal, t. VIII, p. 118, 236, 252, 263.

amis, la Moreau était une puissance avec laquelle il fallait compter, et dont il était peu sage de s'attirer le ressentiment. Elle avait un neveu en Bretagne qui, à la suite de nous ne savons quel conflit avec un conseiller du Parlement, appelé Montchamp, reçut des coups de bâton que celui-ci crut pouvoir administrer en toute impunité. Il n'en fut pas tout à fait ainsi. La Moreau obtint un ordre d'en haut qui força le Parlement, quoi qu'il en eût, à sévir contre l'un de ses membres.

Montchamp vit bien qu'il avait affaire à forte partie et chercha à apaiser la terrible tante. Ce fut la maréchale de Créqui même qui se chargea de la négociation. L'opératrice^ demanda dix mille écus. C'était si exorbitant, que le pauvre conseiller préféra afironter les débats et le scandale d'un procès. Les coups de bâton avaient été donnés, le fait ne pouvait être nié; un arrêt intervint qui condamna Montchamp à six mois d'interdiction et aux

1 Au xvii« siècle, on appelait la chanteuse d'opéra opératrice. Le mot ne réussit pas, il prétait à Téquivoque, et c'est peut-être ce qui le fit rejeter. Mais on en est encore à avoir son équivalent et nous manquons de désignation spéciale pour la cantatrice dramatique.

dépens. Si la leçon parut sévère à Tétourdi, rimpression fut toute différente sur la Moreau, qui s'attendait à des dommages et intérêts énormes : elle voulait se pourvoir, et Ton eut de la peine à lui démontrer que c'était tout ce qu'elle pouvait obtenir *.

Malgré les brouilles, les séparations, les absences obligées, Taffection du grand prieur avait la même vivacité, et, après une querelle, un emportement auxquels donnaient lieu les coquetteries et les légèretés de sa maîtresse, il lui revenait aussi amoureux, tout aussi subjugué. Ce prince, qui eût mieux fait de demeurer un voluptueux aimable, comme le commandeur de Souvré, avait tourné vite au pourceau d'Epicure. Saint-Simon nous a décrit avec une inconcevable complaisance la malpropreté de M. deVendôme; soit qu'il cédât à la contagion de l'exemple ou simplement à son naturel, le cadet n'avait pas tardé à tomber dans la même incurie, dans le même oubli de sa personne. Saint-Simon considère comme une des plus grandes marques de condescendance et d'amitié de Louis XIV

4 Sandras de Courtilz, Annales de la Cour et de Paris, pour les anne'es 1697 et 1698 (Cologne, 1701), t. II, p. 608 à 611.

pour le duc de Vendôme, le sacrifice qu'il lui faisait de ses répugnances et de son horreur pour le tabac*. Le grand prieur n'était pas un moins intrépide priseur, et ce goût était si bien connu, que Boileau, ayant reçu de Fernando Nunès, grand amiral d'Espagne, deux livres du meilleur tabac et une tabatière de prix en reconnaissance du plaisir que lui avaient fait ses Satires *, en faisait présent au jeune prince dont il a célébré les prouesses dans son Ode du passage du Rhin. Un Noël sur les dames de la cour, de Tannée 1696, fait allusion à cette passion du grand prieur et aux inconvénients qui en résultaient pour son voisinage :

Le grand prieur de France, Le nez plein de tabac,

1 II n'avait pas moins d'horreur des parfums. — Lémontej, Histoire de la Régence (Paris, 1832), t. II,

s Bolsana (Amsterdam, 1742), p. 81. — Nous connaissons trois estampes différentes représentant le grand prieur en pied , la tabatière d'une main, l'autre main se dirigeant vers le nez ; la première chez Guérard, rue du Petit-Pont; la seconde chez Deshajes, rue de la Coutellerie ; la dernière sans indication de marchand. (Bibliothèque impériale. Cabinet des estampes.)

Vient encenser l'enfance, D'un Dieu sur le grabat.

Son parfum ne plut pas A toute l'assemblée i

Ce parfum ne devint que plus agressif avec l'âge, et, bien des années après, il est vrai, sous la Régence, c'était à qui le fuirait. • Ce prince, dit Marais dans son Journal, est d'une si grande malpropreté, qu'il est convenu avec le comte de Toulouse de ne jamais lui frapper dans la main, et de ne point se mettre à table à côté de lui*. » Mais à cette époque, la tabatière de Fernando Nunès, estimée insuffisante, avait dii céder la place à des capacités plus en rapport avec une consommation qui dépasse toute vraisemblance. « Sa seule tabatière, raconte d*Argenson, étoit une poche doublée de peau, et destinée à cet usage. Il y fouilloit à pleines mains, et se barbouilloit le nez du tabac qu'il en tiroit. Une bonne partie tomboit sur son habit, qui en étoit toujours horriblement chargé; et Ton prétend que ses valets de chambre faisoient d'assez gros pro-

i Recueil de chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), t. IX, f. 139.

5 Journal de Mathieu Marais. 6 janvier 1722. — Revue rétrospective (seconde série), t. VIII, p, 60.

fits à racler le tabac de dessus ses vêtemens : ils le mettoient dans des boîtes de plomb, et le vendoient comme fraîchement arrivé d'Espagne*. »

Tout le monde, il faut bien le dire, poussait jusqu'à Fabus Tusage de cette plante excitante, dont rintroduction en France date de Catherine de Médicis, et qui porta un instant le nom « d'herbe du grand prieur, » pour le grand débit qu'en faisait le grand prieur de Lorraine *. Les blondins comme les vieillards, les jeunes comme les vieilles femmes,, s'en barbouillaient odieusement jusqu'à s'en couvrir tout le visage. « Eh bien, monsieur, dit Lisette à M. Migaud dans le Chevalier à la mode, boire et prendre du tabac, c'est ce qui fait aujourd'hui le mérite de la 'plupart des jeimes gens '. » Dans une instruction de madame de Maintenon à une demoiselle de Saint -Gyr, le tabac était Tobjet d'une recommandation expresse : «... Ne soyez

« Marquis d'Argenson, Mémoires (Jannet, 1857), 1. 1, p. 136.

« Le P. de Prades, Histoire du Tabac (Paris, 1677), art. I.

» Dancourt, Œuvres de Théâtre (Paris, 1760), t. I, p. 87. Le Chevalier à la modej acte I, scène "V.

jamais sans corps, et fuyez tous les autres excès qui sont à présent ordinaires, même aux filles, comme le trop manger, le tabac, les liqueurs chaudes, le trop de vin.... * » Coulanges, de son côté, ne manque pas de signaler ce ridicule autrement offensif chez la femme que chez l'homme :

Elle tire négligemment Du tabac de sa tabatière, C'est un petit amusement.

C'est un air, c'est une manière ; Si les maris en sont contens, Virent les modes du tems ^ !

Si c'était un air, une manière, comme le veut le chansonnier, nous conviendrons que la tabatière n'était pas un progrès sur le dragler que l'on portait inexorablement avec soi, sous le règne d'Henri III, et qui était si bien un meuble inséparable que le duc de Guise, lorsqu'il fut assassiné à Blois,en tenait un à la main •. Mais le tabac était plus qu'un

^ Théophile Lavallée, Histoire de la maison royale de Saint'Cyr (Paris, 1853), p. 334.

* Recueil de chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), t. IX, f . 49, 50, 54 ; sur les manières du temps présent (1696). — Des Mots à la mode (Paris, Barbin, 1692), art. Bijoux, Tabatières.

3 Vigneul-Maryille, Mélanges d'histoire et de littérature (Paris, 1725), t. II, p. 34.

air, il était devenu une passion, une vraie fureur, moins grande chez nous que chez les Espagnols, dont les prêtres prisaient jusque sur Tautel, ce qui nécessita une bulle d'Urbain VIII frappant d'excommunication quiconque en prendrait dans les églises *.

Pour en revenir au grand prieur, à la date où nous sommes, on le trouvait bon convive, et personne ne faisait difficulté de s'asseoir près de lui. Nous l'avons dit déjà et nous le répétons, MM. de Vendôme, sauf lorsqu'ils étaient à Versailles ou chez Monseigneur, ne fréquentaient qu'un petit noyau de libertins aimables, plus recommandables, la plupart, par Tesprit que par la naissance, et faits à cet incroyable laisser-aller. Ils y trouvaient, après tout, une compensation dans les libertés qu'ils se permettaient eux-mêmes, et une familiarité qui s'accroissait encore au choc des verres. Employés, secrétaires, officiers, poètes à gage, tous usaient avec les princes d'un sans -façon qu'avaient peine à comprendre ceux que le hasard en rendait les témoins. Un jour Catinat, voyant avec quelle franchise brutale Palaprat parlait à son maî-

< Vigneul-Marvillei Mélanges d'histoire et de littéru' ure (Paris, 1725), t. I, p. 13.

tre, lui dit avec une vraie frayeur pour lui : « Les vérités que vous lâchez au grand prieur me font trembler pour vous. — Rassurez-vous, monsieur, répondit plaisamnaent le poëte, ce sont mes gages *. » Palaprat avait le logement et six cents livres, comme il nous rapprend'dans une épigramme adressée à M. Rochon, trésorier du prince :

Le cuisinier d'Oronte avoit douze cents livres

Payé comme il vouloit, en or, en écus blancs;

Moy, je passe ma vie à pâlir sur mes livres,

Secrétaire d'un prince, et n'en ai que six cents,

Payé ! . . . Parlez, Rochon, sans peur de vous commettre ;

Dites, à ma fortune Apollon a-t-il nui?

n vaut mieux savoir aujourd'hui

Faire une sausse qu'une lettre >.

Les gages n'étaient pas énormes, eussent-ils été payés exactement, ce que ne permettait guère le désordre des affaires du grand prieur. Palaprat, qui avait des besoins, qui, s'il était garçon à Paris, avait femme à Toulouse *, en était sans cesse aux expédients, et

* Titon du Tillet, Le Parnasse françois (Paris, 1732), p. 581.

> Recveil de pièces de vers adressées à S. A, S. Monrseigneur le duc de VendosmCf p . 93 .

^ lhid,y p. 63. Epitre à Monseigneur le comte de Maurepas.

battait monnaie comme il pouvait. A la veille de partir pour la campagne de 1691 et fort peu en argent comptant, il se faisait avancer par les comédiens une somme assez ronde sur les bénéfices probables de la comédie du Muet, abusant peut-être, par une interprétation un peu large, il en convient, des droits de l'amitié *. Mais la caisse de la Comédie ne pouvait être une source inépuisable, et il avait trouvé un moyen effectif de réparer les torts de la fortune et de combler l'insuffisance de ses ressources. Il donnait à jouer, et ne laissait pas que de tirer quelques profits d^une industrie qu'il n'était pas seul, du reste, à exercer.

Nombre de gens chez moy s'assemblent chaque jour, Non pour commenter quelque bible suspecte,

Ni pour examiner de la naissante secte

L'impertinent et fanatique amour.

On y vient pour y joiier, il faut trancher la chose :

Mais quels joueurs? Tous gens choisis,

Tous purs et blancs comme les lys.

Et tous flairant comme la rose *

Nous extrayons ces vers d'une épître qu'il

i Palaprat, Œuvres (Paris, 1712), t. I, p. 341; Discours sur la comédie du Muet.

* RecueU de pièces de vers adressées à S. A, S. Monseigniburle duc de Vendosme^ p. 56. ,

adresse à La Chapelle, de rAcadémie fraoçaise, receveur général des finances, et son voisin, pour le prier de plaider sa cause auprès de M. d^Argenson. Il ne dissimule pas que sa bourse se trouve au mieux de ces séances où les femmes abondent. Sans doute comptait-il surTefficacité de ces soiunissions ; du moins continua -t-il à donner à jouer comme devant. Ce n'était que reculer de quelques mois un arrêt inévitable. Ces vers à La Chapelle sont de juin 1698; le 6 septembre, il recevait , au nom de Ponlchartrain , un ordre de Desgranges de cesser son jeu. Il obéit de bonne grâce et fit même amende honorable dans une autre épître au comte de Maurepas, secrétaire d'Etat, le fils de Pontchartrain *. Cette fureur et cette industrie du

i Palaprat, Œuvres (Paris, 1712), t. II, p. 24; Discours sur les Emptrtgues.— Ce Maurepas, le père de cet aimable et frivole Maurepas que Louis XVI devait prendre pour Mentor, était un ami de Palaprat qui lui avait envoyé Tannée précédente un journal du siège de Barcelone. Il affectionnait les gens de lettres, les employait dans les bureaux, et était ravi de correspondre avec eux et d'avoir les prémices de leur muse ; il écrivait au poëte Vergier, à la date du 29 mars 1693 : «c Je vous avois prié, monsieur, avant votre départ, de vouloir bien prendre la peine de

jeu sont l'un des côtés caractéristiques de l'époque. Malgré les recherches, les enquêtes, le mal subsiste, il affronte les répressions et semble défier la rigueur des ordonnances.

Traqués jusque dans leurs derniers retranchements, les joueurs trouvent un abri chez les grands seigneurs : le roi sera obligé de faire dire expressément aux princes de Monaco et d'Harcourt de veiller à ce qu'on n'établît pas de jeux à Tabri de leurs livrées K Les poursuites acharnées de la police ne sont pas sans résultat; mais ce succès n'est que d'un instant, et le fléau de sévir de plus heWe, Les gens de qualité n'ont pas honte de se prostituer à cet infâme commerce et ne

me donner de vos nouvelles, de m'écrire de longues lettres, et de m'envoyer vos ouvrages... écrivezmoi donc souvent des lettrés fort longues et fort peu sérieuses, envoyez-moi tout ce que vous ferez de nouveau... » £t, à la date du 15 mai : « Plus vos lettres seront fréquentes, plus elles seront longues, plus elles seront badines, et plus je vous serai obligé... » — Vergier, Œuvres (Lausanne, 1750), t. I, p. XI, XII. — C'est bien là le digne père de l'auteur du trop fameux quatrain sur madame de Pompadour.

* Depping, Correspondance administrative de Louis XIV, t. II, p. 563, 564. Colbert à La Reynie, lieutenant général de police ; janvier et novembre 1678.

reculent point devant Tignominie d'une descente de police et même d'un châtiment. « Le roy m'ordonne de vous escrire, à roccasion des dames de Feurs et de Caligny, que son intention est que vous les fassiez assigner à la police pour avoir donné à jouer, et que pour cette fois vous leur fassiez seulement des défenses de donner à jouer à Tavenir, à peine d'encourir les amendes; que si elles estoient. encore surprises donnant à jotier.

Sa Majesté veut qu'elles soient condamnées à la rigueur*. » Nous citons cette note du ministre entre mille.

On le voit, malgré les privilèges du Temple , la police ne laissait pas parfois que d'avoir là son action comme ailleurs. Ce n'était pas sans une énergique opposition du bailliage du grand prieuré qui s'efforçait de maintenir ses franchises, et ne voulait souffrir dans son enceinte d'autres gens de justice que ses propres officiers. Le droit était aussi ancien qu'incontesté en matières civiles, à moins pourtant que n'intervint une lettre expresse

* Depping, Correspondance administrative de Louis XIV, t. II, p. 572. Seignelay à La Reynie, le 31 janvier 1684.

de cachet du roi. Ce-t exercice d'une quasisouveraineté, l'affiche d'indépendance insolente de cette petite ville dans la grande, ne pouvaient être envisagés que d'un mauvais œil de la part du lieutenant civil, qui, à chaque instant, se voyait entraver par la protection et l'abri que le Temple donnait à une foule de gens sans aveu mêlés à cette population trop nombreuse de marchands ruinés, les uns par leur faute, les autres par le malheur des temps, tous relevant de la juridiction fort accommodante du bailli du grand prieur. Aussi était-ce, de la part du Châtelet, des rapports, des mémoires plus ou moins motivés sur des abus qu'il ne fallait pas songer à détruire tant que subsisterait un pareil état de choses. En 1684, le marquis de Seignelay écrivait au chevalier d'Avernes : « Le roy reçoit souvent des plaintes sur les difficultez qui se rencontrent à faire exécuter les contraintes ordonnées par justice contre des gens qui se retirent dans l'enclos du Temple. Sur quoy. Sa Majesté m'a ordonné de vous escrire que son intention est que les ordonnances de justice s'exécutent dans le Temple ainsi que dans les autres lieux de la ville de Paris, et de vous advertir que si

dans la suitte elle reçoit encore de semblables plaintes, elle fera abattre les portes du Temple*.»

Probablement l'avertissement rendit plus circonspect. Au moins, durant les vingt années qui suivirent, rien, que nous sachions, ne donna lieu à des admonestations de cette nature. En août 1704, un incident, sur lequel nous n'avons d'autres détails que ceux que nous trouvons dans les trois lettres de Pontchar train, occasionna une nouvelle semonce qui ne fut tendre ni par la forme ni par le fond. Le lieutenant civil se plaignait toujours des obstacles qu'il rencontrait quand il sV gissait de faire exécuter quelque ordre du roi. Un jour, des huissiers se présentent pour appréhender un certain Mozet, contre lequel il y avait un décret; ils sont repoussés par les gens du bailli, auxquels vinrent se joindre les domestique!^ de l'abbéde Chaulieu. On se demande à quel titre ces derniers. Mais l'abbé de Chaulieu était le vrai maître au Temple, en Tabsence du grand prieur, et

1 Depping, Correspondance administrative de Louis XIV t t. II, p. 251. Reg. secr.; à Fontainebleau, le 17 octobre 1684.

même lorsqu'il y était. Nous ne savons pas davantage quelle raison lui et son monde pouvaient avoir de protéger ce Mozet. Quoi qu ilen soit, cette violence faite aux officiers du roi dans Texercice de leurs 'fonctions, grossie d'ailleurs par le lieutenant civil, prit bientôt les proportions d'un véritable attentat. Le ministre adresse, avec l'extrait de Tinformation, une lettre foudroyante au bailli du Temple.

« Le roy, lui écrit-il, a voulu s'en faire rendre compte en son conseil, et c'est la raison pour laquelle vous n'en avez pas ouy parler plus tôt, parce que le conseil ne tint que hier. Je dois donc vous dire que Sa Majesté, qui a de la considération pour le grand prieur et pour tout Tordre de Malte, a bien voulu jusques à présent ignorer ce qui se passe dans le Temple sur le prétendu privilège qu'on y a d'empêcher Texécution des arrests et ordonnances de justice; mais Sa Majesté m*a ordonné de vous avertir en mesme temps que, quand elle fait tant que de donner des ordres pour entrer dans le Temple, ainsy qu'elle fait pour ses maisons royales, Sa Majesté entend qu'ils y soient reçus avec respect et ponctuellement exécutez, vous avertissant,

s'il arrivoit pareille chose ou approchant de ce qui s'est passé à Toccasion de Mozet, Sa Majesté ne pourroit pas se dispenser de prendre contre vous des résolutions qui ne vous seroient pas agréables ^ afin de vous souvenir de vostre manque de respect à ses ordres. Ayez donc, s'il vous plaist, une attention particulière à empescher la retraite dans le Temple des gens prévenus de crimes et autres condamnations, et s'il arrive qu'à Tinsceude M. le grand prieur, qui n* entend point ce commerce et qui seroit le premier à Tempescher s'il en es toit averty, quelques gens de cette espèce s'y retirent, laissez-y exécuter contre eux les ordres qui seront donnez par Sa Majesté sans vous mesler des motifs. C'est l'avis le plus salutaire qu'on puisse vous donner en cette occasion. Mandez-moi la réception de cette lettre, afin que je puisse asseurer Sa Majesté que vous l'aurez reçue *. ■

1 La minute du secrétaire d'Etat était autrement catégorique : « Sa Majesté, portait-elle, ordonnera non-seulement à M. le grand prieur de vous mettre hors du Temple, mais vous fera sortir de Paris, afin.... » etc. Cet endroit parut trop rude et fut atténué dans l'expédition.

* Depping, Correspondance administrative de Louis XIV, t. II, p. 405, 406. Reg. secr. Lettre de Pont-

Pontchartrain dépêchait, le même jour, une lettre à l'adresse de Tabbé de Chaulieu pour son étrange intervention dans Texécution des ordres du roi, qui était le corollaire de celle qu'on vient de lire :

« Le roy entend souvent parler de la retraite qu'on donne dans le Temple à des gens prévenus de crimes, ou contre lesquels il y a des condamnations par corps; et Sa Majesté a appris avec la dernière surprise la hardiesse qu'ont eue le bailly du Temple et vos domestiques, de s'opposera un ordre qui auroit esté donné pour y faire arrester le nommé Mozet.

Sa Majesté s'est fait rendre compte de cette affaire en son conseil, et m'a ordonné d'escrire au bailly la lettre dont je vous envoie copie, et de vous dire aussy que, si vous avez quelque authorité dans le Temple, bien loin de l'employer à empescher lexécution de ses ordres, elle désire qu'au contraire vous fassiez vostre possible pour les y faire recevoir et exécuter avec respect et avec toute l'exactitude possible*. »

chartrain, secrétaire d'Etat, au bailli du Temple ù Paris ; à Fontainebleau, le 30 septembre 1704.

1 Depping, Corre^'^onàanct administrative de Louis XIV t t. II , p. 407. Reg. gecr. Le comte de Pont-

Il y a là plus qu'une anecdote. On voit par la lettre du ministre au bailli du Temple, que Louis XIV, si despote qu on se le représente, savait subordonner les privilèges delà souveraineté absolue à des considérations d'équité. Il avait compris, d'ailleurs, avec son incontestable bon sens, que, la loi émanant de lui, c'était être en contradiction avec sa propre autorité que de donner lieu d'y échapper. Aussi, vingt ans auparavant, Seignelay mandait-il à Seguin, relativement au refuge pratiqué dans les maisons royales, en un cas analogue à celui de Mozet : « Le roy estant informé que le nommé Néret s'est retiré dans la galerie du Louvre, pour esluder l'exécution des contraintes par corps qui ont esté décernées contre luy. Sa Majesté m'a ordonné de vous escrire que son intention est que vous l'en fassiez sortir, et que vous ne souffriez jamais de ces sortes de gens dans son Louvre *. » Après un pareil abandon, la royauté, ce semble, était fondée à ne permettre qu'à

chartrain à Tabbé de Chaulieu; à Fontainebleau, le 30 septembre 1704.

i Depping, Correspondance administrative de Louis XlVf t. II, p. 597. Rég. secr. Le marquis de Seignelay à Seguin ; à Compiègne, le 19 mars 1683.

bon escient Texercice d'un droit suranné, le seul peut-être qui eût survécu du système féodal, et à réprimer sévèrement toute extension de ce privilège abusif. Au demeurant, l'algarade du ministre au bailli ne laissa pas celui-ci sans réponse. Sa réplique fut même assez spécieuse, non-seulement pour détourner les mesures de rigueur dont on le menaçait, mais encore pour donner à réfléchir sur la justesse des plaintes du lieutenant civil, comme cela ressort d'une dernière lettre de Pontchartrain à ce magistrat *. Et nous ne trouvons pas d'autres traces de cet incident, qui n'attira rien de plus grave sur sa tête et sur celle de son complice officieux.

Chaulieu avait au Temple un crédit qui faisait de lui un vrai personnage, la lettre particulière que lui écrivit M. de Pontchartrain rindique suffisamment. Et son influence ne se restreignait pas aux affaires privées de son protecteur, elle s'étendait même aux affaires de l'ordre. En 1695, c'est en présence de l'abbé, figurant au nom et comme

1 Depping, Correspondance administrative de Louis XIV t t. II, p. 408. Reg. secr. Le comte de Pontchartrain, secrétaire d'État, au lieutenant civil ; à Fontainebleau, le 6 octobre 1704.

procureur de M. de Vendôme, que se passe le contrat de vente, par échange entre la ville et le grand prieuré, des places du Marais appartenant au Temple *. Il demeurait à Thôtel Boisboudrand où le grand prieur était venu momentanément loger. Cet hôtel Boisboudrand, auquel on abordait par une longue allée connue sous le nom d'Allée des Soupirs', était une construction assez maussade, quoi qu'en dise Titon du Tillet', qui n'avait de remarquable qu'un assez grand jardin, situé sur le côté et comme étreint par les jardins de rhôtel Poirier et de Thôtel de Boufflers, dont les beaux marronniers ont été célébrés par Rousseau *. C'était là, plus souvent qu'au palais du Temple, que se réunissait, autour de la table de Tabbé, ce petit groupe d'épicuriens, d'esprits forts, de poètes joyeux, et aussi (quoique ce fût la minorité) de grands

« Félibien, Histoire de la ville de Paris (1725), t. IV, p. 327, 329. Pièces justificatives.

s BariUet, Recherches historiques sur le Temple (Paris, 18019),p.28, 51, 209.

• Titon da Tillet , Le Parnasse françois ( Paris , 1732), p. 567.

■* Jean -Baptiste Rousseau^ Œuvres^ t. V, p. 512. — Chaulieu, Œuvres (La Haye, 1777), t. I, p. 162.

seigneurs amis ou alliés des Vendôme, les uns

et les autres étroitement unis par l'attrait du plaisir. Bien que tous n'aimassent pas les femmes autant qu'on s'y serait attendu de pareils mécréants, et que quelques-uns même fussent accusés de partager à leur égard Téloignement du vainqueur de Barcelone , celles-ci ne laissaient pas que de venir prendre intrépidement leur part de ces fêtes anacréontiques. Madame de Ghaulieu, belle-sœur de l'abbé, demeurait à l'hôtel Boisboudrand, qu'elle ne quittait que pour leur maison de Fontenay, chantée avec tant d'amour par le poëte dans un de ses plus charmants morceaux * ; c'était elle qui faisait les honneurs du logis à ses terribles hôtes : elle s'était mise au diapason de la gaieté commune, et sans que cette assimilation lui eût coûté grands efforts, ce nous semble*. Ninon, qui

i Chaulieu, Œuvres (La Haye, 1777), t. I, p. 40. Les Louanges de la vie champêtre.

s Espérance Le Charpentier, fille de Nicolas Le Charpentier, sieur de Saint-Aubain, prociyeur du roi au bailliage d'Évreux. Elle donna à M. de Chaulieu huit enfants. Sa mère avait épousé en secondes noces Jean d'Aché, seigneur de Monteilles, qui appartenait de fort près aux d'Arquien, aux Bé-

avait été un instant la maîtresse de ChaulieuS faisait de fréquentes apparitions au Temple; moins toutefois que la duchesse de Bouillon, dont on a été à même de juger le laisser-aller avec Tabbé.

Au nombre des femmes qui hantaient rhôtel Boisboudrand figurait ime demoiselle de Saint-Martin*, d'allure et d'instincts suf-

thane et aux Bouillon, avec lesquels Tabbé sut établir des rapports plus ou moins étroits. — Lettre critique de M. Vabhé d'Estrées^ prieur de Neufoille, à M. le chevalier de La Roque, auteur du Mercure^ sur la noblesse de la maison de Chaulieu, 1745, p. 45, 46.

* Vie de mademoiselle de Lenclos, par M. B'**'^ (Bret), p. 99, 100.

* Serait-elle la belle-sœur de madame de Saint- Martin, femme du surintendant de la maison de la reine Marie-Thérèse, une manière de précieuse, qu'on avait surnommée la Crrondeuse, parce qu'étant au bord de la mer, dontle mugissement l'avait tenue éveillée, elle disait qu'elle n'avait pu fermer la paupière à cause de cette grondeuse ? « Comme on n'aimoit pas mieux que de la tourner en ridicule, on l'appela depuis ce temps-là la Grondeuse. > — Reciieil de chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), t. III, f. 431, 435, 437. — Ou bien, serait-elle cette Ursule de Saint-Martin , sœur de Saint-Martin, capitaine du château de Pau, à laquelle une chanson du temps prête une violente passion

fisamment masculins, joueuse incarnée et que Ton était sûr de rencontrer partout où Ton donnait à jouer. Son accoutrement était des plus étranges. Elle avait une chemise d'homme boutonnée au col et aux poignets, une robe de chambre abattue et un bonnet sur la télé au lieu de cornettes et de fontanges * ; et c'était dans cette tenue qu'on la voyait tailler à la bassetle, avec un emportement dont les femmes d'alors n'étaient que trop atteintes, et que Dancourt a reproduit sans s'inquiéter de la crudité du pinceau*. On jouait chez madame de Chaulieu comme ailleurs, et parfois la séance se prolongeait fort tard. Une nuit, trois heures du matin sonnaient, quand on songea à quitter la place. Mademoiselle de Saint-Martin pria qu'on avertit ses porteurs. Mais elle se ravisa presque aussitôt et demanda à la maîtresse de la n^ison qu'elle voulût bien lui laisser passer le reste de la nuit chez elle. « Mon génie, lui

pour un certain Mazères?— Môme recueil, t. XII, f. 50.

1 Madame du Noyer, Lettres historiques et galantes (Amsterdam, 1720), t. I, p. ^7.

* Voir la Désolation des joueuses, la Déroute du pharaon.

dit-elle, me défend de sortir d'ici; ainsi il faut, s'il vous plaît, que vous trouviez bon que j'y reste. » La vieille fille s'était figurée qu'elle avait un génie familier qui l'avertissait dans les grandes circonstances de la vie; et quand il avaitparlé, ellenefûtpas allée àPencontre de ses commandements pour tous les trônes de la terre. « Mais, mademoiselle, lui répondit la belle-sœur de Tafebé, assez contrariée de la requête, votre génie ne sait peut-être pas que je n'ai point de lit à vous donner. — N'importe, madame, repartitmademoiselle de Saint-Martin, vous en serez quitte pour me donner un fauteuil, et j'aime beaucoup mieux rester au coin de votre feu que de désobéir à mon génie. * Sa femme de chambre attendait avec ses porteurs; elle lui dit de s*en retourner dans sa chaise à sa place, et procéda à son installation sans se soucier autrement du dérangement qu'elle occasionnait. Elle n'avait pas eu si grand tort. La chaise était à peine à deux pas de l'hôtel, que des filous, au fait des allures de la demoiselle et comptant trouver sur elle une somme assez ronde, se précipitèrent sur le chétif véhicule, tuèrent un des porteurs qui essaya de faire résistance ^ et mirent l'autre en fuite. La

femme de chambre ne dut son salut qu'à l'existence d'un ressort qui ne pouvait être poussé qu'en dedans, ce qui empêcha les voleurs de l'atteindre. Cette aventure fut bientôt connue de toute la ville, et le génie de mademoiselle de Sain^Martin, et c'était justice, fut un instant fort à la mode. Quant à la vieille fille, on comprend que sa foi ne dut rien perdre de son ard.eur après un pareil service *.

Les poètes étaient en force dans l'enclos.

C'était Chaulieu, établi lui et sa famille à l'hôtel Boisboudrand; c'était, tout- à côté, si près enfin qu'un jour de goutte le pauvre alité aspirait le fumet du festin. que donnait l'Anacréon du Temple*, c'était Palaprat, médiocrement pensionné et tout aussi modestement installé, mais, si étroitement logé qu'il fût, abritant un autre poète, cet abbé Brueys, avec lequel il n- était pas toujours en parfaite harmonie ; c'était le grand prieur, V Altesse chansonnière , comme l'appelait Voltaire,

1 Madame du Noyer, Lettres historiques et galantes (Amsterdam, 1720), t. I, p. 428. "

* Palaprat, Recueil de fiièces en vers adressées à S.A. S, Monseigrteur le duc deVendosmef p. 125.

qui, le cas échéant, chantait le vin et sa Fanchon avec Taisance d'un poëte de profession *. Nous allions oublier le petit Coulanges, qui, durant son rapide séjour au Temple , ne semble pas du reste avoir frayé infiniment avec la société de M. de Vendôme, dont le ton n'était pas le sien.

Il y avait là encore un autre poëte qui, sans y être très-aimé, s'y mêlait en voisin. Nous voulons parler de La Chapelle, l'auteur des Amours de Catulle et de ceux de Tihulle, et de tragédies qui ne valent guère mieux que cette plate amplification des deux charmants poètes latins. Chapelle, tant qu'il vécut, n'eut qu'une peur, celle d'être confondu avec son quasi-homonyme, et s'en expliquait en termes peu flatteurs pour celui-ci. La distinction était facile , aussitôt qu'on ouvrait les œuvres de chacun d'eux, et c'est ce que Chaulieu a formulé plaisamment dans une épigramme qui ne pouvait être aimable pour

i Chaulieu, Œuvres (La Haye, 17T7), t. Il, p. 202. Lettre de M. Arouet à Monseigneur le grand prieur, i —Recueil de chansons historiques (Bibliothèque impé> riale. Manuscrits), t. XXVI, f. 403.

l'un qu'à la condition de chagriner l'autre :

Lis leurs Ters, et dans le moment Tu Terras que celui qui, si maussadement, Fit parler Catulle et Lesbie, N'est pas cet aimable génie Qui fit ce Toyage charmant, Mais quelqu'un de l'Académie ^ .

Le piquant, c'est que cette peur d'une méprise de la part du public, La Chapelle la partageait au même degré. « Il ne souffroit point d'équivoque là-dessus, raconte d'Alembert, il en relevoit jusqu'à l'apparence avec une sorte d'affectation dédaigneuse *. » La Chapelle était secrétaire des commandements du prince de Conti; la duchesse de Bouillon l'avait couvert de son égide, et nous avons vu celle-ci s'acharner au succès de TéUphonte avec une passion dont Campistron faillit être la victime ^. C'était d'ailleurs un homme fort poli, un esprit fin, délié et capable d'affaires, n'ayant,

* Chaulieu, Œwores (La Haye, 1777), t. II, p. 274. Sur Chapelle qui mowroii de peur que Von ne le con^ fondit dans une édition avec La ChapeUe,

• D'Alembert, Œuvres complètes (Bel in, 1821), t. Il, p. 589. Eloge de La Chapelle,

' Les Cours galantes t t. II, p. 214, 215.

Page 1