‹ Les cours galantesChapitre 4 sur 7 · SI · texte numérisé non relu

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en somme, contre lui que ses tragédies ». Il avait été receveur général des finances à la Rochelle; mais son amour des lettres l'avait amené à Paris, où la même position lui fut conservée. La maison qu'il occupait au Temple avec sa femme étant trop grande pour eux deux, il en avait cédé une partie à une dame de province, pourvue d'un fils âgé de quatorze ans qu'elle venait donner au roi , si le roi voulait du cadeau. Le cadeau était de conséquence, car cet enfant était une véritable merveille, une petite machine à madrigaux et à bouts-rimés, fonctionnant avec une célérité et une facilité qui firent bientôt l'admiration de la ville et de la cour, comme elles lavaient fait de sa province. Ce précoce génie, qiii promettait alors plus qu'il ne tint par la suite, était La Grange-Chancel, Fauteur trop fameux des tristes Philippiques. Il arrivait avec une tragédie dont il avait puisé l'idée dans Salluste, et dont Jugurtha était le héros. La Chapelle, auquel on s'empressa de la communiquer, fut frappé du talent qui s'y rencontrait et en parla à Chaulieu avec enthou-

* Zdide, Cléopâtre (1681), Téléphonie (1682), Ajax (1684).

siasme. La Grange fut admis à lire sa pièce devant Tabbé et quelques intimes, parmi lesquels se trouvaient Campistron et Raisin cadet. Cette lecture tourna tout à la gloire du jeune poëte; sa tragédie fut déclarée un chef-d'œuvre, et Raisin en fit de tels récits dans les foyers de la Comédie-Française, que l'écho en retentit jusqu'à Versailles.

La princesse de Gonti* eût la curiosité de le voir, et chargea M. de Verteillac, qui était parent de La Grange, de lui amener la mère et Tenfant. Ils furent introduits dans le ca- Linet de la princesse ; Monseigneur se trouvait là, entouré de M. le Duc, du prince de Conti, du duc de Vendôme et d'une réunion brillante en hommes et en femmes. La princesse fut frappée de la petite taille de l'enfant et le témoigna; ce qui fut pour celui-ci Toccasiôn d'une repartie qui prédisposa tout d'abord en faveur de son esprit.

Le duc de Vendôme, auquel Chaulieu et Campistron avaient vanté l'étonnante faculté d'improvisation de l'enfant, s'approcha de lui et lui proposa de remplir des bouts-rimés à

i La princesse douairière, fille de La Vallière, une douairière de vingt-trois à yingt-quatre ans.

la louange de la princesse de Conti. La Grange ayant accepté le défi, on le mena dans une pièce où il y avait tout ce qu'il fallait pour écrire, et, un quart d'heure après, il reparaissait avec le sonnet suivant :

Chaque cœur est un temple où l'on tous dresse un buite. Du plus indifférent tous fondez les glaçons ; I}e myrtes amoureux moins faisoit de moissons Celle qui fit filer la main la plus robuste.

Tout cède, tout se rend à Totre aspect auguste. La raison fait au cœur d'inutiles leçons.

Ses aTis importuns passent pour des chansons. Chacun connoit sa faute, et chacun la croit juste.

L'un adore ce port rempli d'un doux orgueil ; L'autre, ces yeux brillants et ce charmant accueil : Mais toujours le respect leur oppose une digue.

Et ce Dieu qui du inonde agite les ressorts.

Et qui de ses faTCurs fut pour tous si prodigue, N'oseroit qu'en tremblant exprimer ses transports * .

i Ces rimes devinrent, pour ainsi dire, sacramentelles; et nous trouvons une infinité de bouts-rimés de cette époque avec les mém'es terminaisons : hustCf rohustet etc.... Le sonnet de la présidente Dreuillet à Louis XIV, un autre attribué au chevalier de Grondrin, que cite madame du Noyer {Lettres historiques et galantes t Amsterdam, 1720, t. I, p. 288); un sonnet de Palaprat (Recueil de pièces en vers adressées à S, A. S, mor^eigneur U duc de Vendosme, p, 117^;

Le sonnet fut trouvé admirable. Le roi, sur le récit de ce succès , voulut voir l'enfantpoëte; il le fit venir dans Tappartement de madame de Maintenon, le questionna avec bonté, parut prendre plaisir à ses reparties, et le soir, quand la princesse vint lui faire sa cour, il fit à celle-ci « une espèce de reproche » de lui avoir enlevé un page qui lui était d'abord destiné. Tout le monde se piqua de voir et d'avoir ce nouveau favori, et madame la Duchesse ne lui fit pas un accueil moins bienveillant. Fort du suffrage des beaux esprits du Temple, le poète crut pouvoir présenter son Adherbal à sa protectrice. Celle-ci envoie chercher Racine, le prie de lire cet essai de son page et de lui dire sans détours ce qu'il en pensait, et s'il y avait apparence qu'il pût un jour marcher sur ses traces, ne voulant pas contribuer à faire un poète médiocre de plus. L'auteur de Phèdre et à'Athalie emporta le manuscrit; il le garda huit jours, au bout desquels il se rendit chez la princesse. « Il lui dit (c'est La Grange qui parle)

trois autres sonnets, enfin, de Rousseau {Œv/r>res, 1830, t. V, p. 281, 282, 283), sont sur ces rimes inrariables.

qu'il avoit lu ma tragédie avec étonnemenc ; qu'il ne doutoit point que si je continuois comme je commençois, je ne portasse le théâtre à un point de perfection où ni Corneille ni lui ne Tavoient pu mettre ; qu'à la vérité ma tragédie étoit défectueuse en plusieurs endroits; mais que si Son Altesse agréoit que j'allasse quelquefois chez lui pour y recevoir ses avis, il la mettroit dans peu de temps en état d'être jouée avec succès *. »

Si Racine a dit cela, s'il Ta pensé, ce qui est déjà différent, La Grange-Chancel n'a que très-insuffisamment réalisé une prédiction qui lui imposait une bien lourde tâche ; et, dans les dix-neuf pièces qui composent son œuvre dramatique, il serait difficile de rencontrer des parties qui approchassent, même de fort loin, ou du Cid ou à'^Andromaque. Le page de la princesse de Conti n'eut garde, tant qu'ils furent à Versailles, de ne pas profiter de la proposition de Racine ; et plus

1 La Grange-Chancel, Œuvres (Paris, 1734), t. I, p. xxxj, xxxij ; préface de Jugurtha. — Le souvenir du Jugurtha de Péchantré, représenté en 1692, fit donner dans l'origine le titre d^Adherhal à la tragédie de Chancel; ce ne fut que plus tard qu'elle s'appela- Jugurtha,

tard, lors du siège de Namur où ils ne suivirent la cour ni l'un ni Tautre, quoi qu'il y eût une notable distance de l'enclos du Temi^le à la rue des Maçons, près de la Sorbonne, où le poëte demeurait depuis cinq ans *, il allait, chaque jour, puiser à cette source féconde des conseils et des leçons qui lui en apprirent plus que toute la poétique d'Aristote, comme il en convient lui-même. Racine chez lui, surpris dans toute la sincérité de sa vie! Quel gré Ton saurait à La Grange des moindres, des plus futiles détails sur cette existence que nous ne connaissons que bien imparfaitement et qu\ine sorte de fatalité envieuse a voulu nous dérober I Mais La Grange ne songe qu'à lui et ne soupçonne pas que l'intérêt capital de son récit puisse, avant tout, résider dans Tespérance déce-

i Racine ne quitta qu'en 1686 la maison qu'il occupait, rue Saint-An dré-des-Arcs, au coin de la rue de l'Éperon, maison remarquable par une petite tourelle qui faisait saillie dans la rue, à la hauteur du premier étage, et qui était son arrière- cabine t. Il resta sept ans dans la maison de la rue des Maçons, qu'il cessa d'habiter en 1693 pour s'établir, rue des Marais» faubourg Saint-Germain, dans la maison où il est mort. — Racine, Œwores complètes (Le Fèvre, 1820), t. VI, p. 230.

vante de révélations qu'il ne fera point : si Racine est en scène, c'est pour la plus grande gloire de l'auteur dCAdherbal. Il faut en prendre son parti.

Un jour, à Chantilly, où était toute la cour, on vient chercher La Grange de la part de M. le Duc*. On le fait monter dans un appartement, au troisième étage : le prince était à table avec le comte de Fiesque, Racine et un religieux vêtu de blanc. Ce religieux était Santeuil, le commensal et le bouffon de la maison de Condé. Ce dernier, qui n'en était plus sans doute à sa première rasade, interpelle d'un air furieux le survenant, et lui dit qu'au lieu de se mettre dans les mains de l'auteur à!Athalie, c'était à lui qu'il eût dû. demander des leçons, et qu'il l'eût rendu le plus habile homme de son siècle dans la poésie latine. La Grange, mis en demeure de décider entre Racine et le poëtevictorin, fit une réponse qui exaspéra tellement le fougueux moine que,

1 Le fils d'Henri-Jules, le frère de la princesse de Conti, de la duchesse du Maine et de madame de Lassay. Bien qu'il survécût d'une année k son père, il ne prit point le titre de Af. le Prince^ titre qui, à partir de lui, cessera d'être porté par le chef de la maison de Condé.— Saint-Simon,Afemoires(Chéruel),t.VII,p.l59.

sans M. le Duc, Santeuil lui brisait la tête avec son assiette. M. le Duc ne se doutait pas alors que, quelques années après, ce serait lui qui ferait voler une assiette au visage d'un interlocuteur trop entiché de son opinion, et le comte de Fiesque ne soupçonnait pas davantage que, celte fois, ce serait à lui que les plats s'adresseraient *. L'enfant, effrayé de cette violence et de l'air furibond de Santeuil, se prit à pleurer, et l'on ne réussit à le calmer qu'à grand renfort de truffes et de confitures. Tel était Santeuil, et cette scène ne contrarie d'aucune sorte le portrait que nous ont laissé de lui les contemporains, c Je trouvai le lendemain M., le comte de Fiesque, qui me demanda si j'étois bien remis de ma frayeur, et je lui demandai à mon tour à quel usage servoient les tablettes que j'avois toujours vues sur la table à côté du couvert de M. le Duc. — C'est ainsi qu'il en use, me répondit-il, toutes les fois que Racine a l'honneur de manger avec lui. Cet homme, partout admirable, Test infiniment davantage lorsqu'il se trouve à table avec une compagnie qui lui convient ;

i Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. III, p. 334 et 335.

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