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2 On sait que les chanoinesses portaient le titre de }>ioAame.
de la faire résoudre à cela, soutenant que le duc Tavoit fiancée par le ministère du curé de Richarménil, comme j'ai déjà dit, en présence de sa mère et de sa grand'mère. Néanmoins le sieur Canon, procureur général de Lorraine , qui eut charge de rinte^Toger, l'ayant menacée de lui faire mettre la tête à ses pieds, comme à une faussaire et criminelle de lèse-majesté, elle se rendit plutôt aux larmes et à la frayeur de sa mère qu'à la sienne propre, et fit tout ce qu'on voulut ^ » Mieux conseillée, la jeune clianoinesse jetait M. de Lorraine dans de grands embarras. Le maréchal du Plessis, dont elle était la parente, venait d'obtenir pour elle la place de fille d'honneur de la duchesse d'Orléans, madame Henriette d'Angleterre ; elle n'eût dû éclater que hors des atteintes du duc. Elle eût foriîié opposition entre les mains de l'évêque de Toul, dont la juridiction s'étendait sur tous les curés du duché , et qui eût fait défense d'aller plus loin jusqu'à plus ample informé. Une fois en France, sous la protection immédiate du duc d'Orléans, elle n'avait plus rien à craindre et pouvait éterniser les obstacles. Mais la faute était irréparable, et il n'y eut
< Marquis de Beauvau , Mémoires , p. 278.
])\u6 qu à se résigner et quitter ce pays troublé , mal gouverné , pour la cour de France où, là aussi, elle devait acheter chèrement ses succès.
Elle y fit sensation. Sans qu'elle fût trèsspirituelle, il lui partait des saillies auxquelles un vice de prononciation donnait nn tour piquant et original. « Elle grasseyoit horriblement, » dit Madame i; horriblement, quoique ce ne soit pas ce qu'elle entende, doit se prendre pour infiniment : infiniment est le mot, et nous ne tarderons pas à en avoir des exemples. Elle avait aussi quelque chose de naïf dans l'esprit, qui, joint à une grande distraction, jetait parfois ses interlocuteurs dans des surprises dont elle ne s'apercevait guère. Elle s'informait de votre santé avec des tendresses à toucher l'âme, et vous n'aviez pas encore ouvert la bouche pour lui répondre, que vous trouviez qu'elle n'écoutait plus, « et que ses beaux yeux trottoient par la chambre^. » Après la mort d'Henriette d'Angle-
1 Duchesse d'Orléans , Correspondance complète (Charpentier, 1855), t. I, p. 457.
2 Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué), t. I, p. 312. Lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan, 1" avril 1671.
terre ^, elle obtint le même rang près de la reine jusqu'au moment où une mesure de rigueur dissipa cet escadron d'amazones pour des causes que l'on tut, si on ne les ignora point.
Les distractions , même les aventures , ne manquaient pas à celles-ci , et de plus d'une sorte. Cela variait la monotonie des heures , et personne ne songeait à s'en plaindre. Mais voilà qu'un beau jour une panique, une crainte effroyable vient jeter le trouble et l'épouvante parmi elles. Il ne s'agissait de rien moins que de savoir si elles étaient ou non enragées. « Si vous croyez les filles de la reine enragées, écrit madame de Sévigné à sa fille, vous croyez bien. Il y a huit jours que madame de Ludres, Goëtlogon et la petite de Rouvroi furent mordues d'une petite chienne qui étoit àThéobon; cette petite chienne est morte enragée ; de sorte que Ludres, Goëtlogon et Rouvroi sont parties ce matin pour aller à Dieppe et se faire jeter trois fois dans la mer. Ce voyage est triste, Benserade en étoit au désespoir; Théobon n'a pas voulu y aller, quoiqu'elle ait été mor-
< Henriette d'Angleterre mourut le 2'J juin 1670.
dillée. La reine ne veut pas qu'elle la serve, qu'on ne sache ce qui arrivera de toute cette aventure. Ne trouvez-vous point que Ludres ressemble à Andromède? Pour moi, je la vois attachée sur un rocher, et Tréville ' sur un cheval ailé qui tue le monstre. Ah! Zésu, matome te Grignan^ l'étranzc sose l'être zettée toute nue tans la mer ^. »
Madame de Ludres n'articulait pas autrement. On en plaisantait, on l'imitait par badinage, et cette légère imperfection n empêchait pas qu on ne la trouvât ce qu'elle était, la plus belle des filles de la reine, et qu'elle n'eût force galants, à commencer par le fils de notre railleuse. Nous avons vu les pauvres mordues se diriger vers Dieppe pour subir un baptême qui les efTrayait fort. La cérémonie faite , elles revinrent sans se ressentir autrement de leur mésaventure. « Elle a été
1 Henri-Joseph de Peyre, comte de Tréville, capitaine-lieutenant des mousquetaires.
* Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué), 1. 1, p. 287, 288. Lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan, 1.3 mars 1671. — Ces immersions dans la mer étaient alors le grand remède contre la rage. On lit dans le Journal de Dangeau, t. VIII, p. 286, à la date du 6 janvier 17U2 : « M. le duc de Vendôme prit congé du roi pour s'en aller à la mer. ayant été léché d'un chien enragé. »
plongée clans la mer, écrit encore madame de Sévigné, la mer Ta vue toute nue , et sa fierté en est augmentée : j'entends la fierté de la mer; car pour la belle elle en est fort humiliée*. » Ce petit incident, qui avait son côté bouffon, défraya quelque temps les conversations, puis on laissa les fdles d'honneur pour s'occuper d'autre chose.
Il eût été à souhaiter qu'elles n'eussent jamais été plus gravement l'objet des propos et des commérages de cour. Un beau matin, elles se réveillèrent sans état. Un arrêt, qui les frappait indistinctement pour n'en pas frapper une séparément, les chassait toutes d'auprès de la reine : la reine n'aurait plus de filles d'honneur \ On chercha le pourquoi d'une telle mesure, et on le crut trouver dans un malheur survenu à mademoiselle de Guerchi, dont on devine la nature. Madame de Ludres reprit alors sa première situation
1 Madame de Sévigné, Lettres, t. I, p. 312. Lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan , V avril 1671.
2 Ce coup d'État eut lieu le 2G novembre 1673. — Madame de Sévigné, Lettres, t. III, p. 153. Lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan. — Voltaire, Siècle de Louis X7F (édit. Beuchot), t. XX, p. 183,
près de l'épouse de Monsieur, cette seconde duchesse d'Orléans qui a laissé une si volumineuse et si étrange correspondance. Les filles sont toujours difficiles à garder, et à la cour plus qu'en aucun lieu du monde, même en faisant griller les fenêtres de leur appartement, ce qui avait réussi médiocrement à madame de "Navailles. Celles de la reine n'étaient pas exemptes d'assauts lorsqu'elles étaient jolies. Et comme elles n'étaient pas toutes de grands partis, on songeait bien plus à les rendre tendres qu'à les épouser, et les mœurs étaient telles que le succès couronnait trop souvent l'audace de l'assaillant : en tout cas, on ne se cachait pas trop d'écouter un galant.
Pour sa part, madame de Ludres avait à répondre à trois à la fois, même avant de quitter la reine. Le moins sérieux des trois était le marquis de Sévigné , bien que madame de La Fayette écrivit à sa mère : « Yolre fils est amoureux comme un perdu de mademoiselle de Poussay^ » Les deux autres étaient le chevalier de Vendôme et Yivonne, « ce gros crevé, » qui avait autant d'esprit qu'il était
• Madame de Sévigné, Lettres (édit. -Nfonmerqiié', t. m, p. 81, 19 mai 1673.
ample, et de cet esprit particulier aux Mortemart. « Voici une querelle qui faisoit la nouvelle de Saint-Germain. M. le chevalier de Vendôme et M. de Vivonne sont les amoureux de madame de Ludres : M. le chevalier de Vendôme veut chasser M. de Vivonne; on s'écrie : Et de quel droit ? Sur cela, il dit qu'il veut se battre contre M. de Vivonne : on se moque de lui ; non, il n'y a point de raillerie : il veut se battre, et monte à cheval, et prend la campagne. Voici ce qui ne peut se payer, c'est d'entendre Vivonne : il étoit dans sa chambre, très-mal de son bras*, recevant les compliments de toute la cour, car il n'y a point eu de partage. « Moi, messieurs, dit-il., " moi me battre ; il peut fort bien me battre « s'il veut, mais je le défie de faire que je « veuille me battre : qu'il se fasse casser « l'épaule, qu'on lui fasse dix-huit incisions; « et puis (on croit qu'il va dire et puis nous nous « battrons)^ et puis, dit-il, nous nous accom- « modérons; mais se moque- t-il de vouloir « tirer sur moi ? Voilà un beau dessein, c'est « comme qui voudroit tirer dans une porte « cochère. Je me repens bien de lui avoir
• Il avait été blessé au passage du Rhin. Voir la lettre du 19 juin 1672, l. II (édit. Moiimerqué'.
« sauvé la vie au passage du Rhin : je ne « veux plus faire de ces actions^ sans faire « tirer Thoroscope de ceux pour qui je les « fais; eussiez-vous jamais cru que c'eût été « pour me percer le sein que je l'eusse remis « sur la selle ? » Mais tout cela d'un ton et d'une manière si folle, qu'on ne parloit d'autre chose à Saint-Germaine »
Gela est plaisant et plaisamment raconté. Madame de Sévigné aimait fort M. deA'ivonne, comme sa sœur, madame de Thianges; elle ne semble pas avoir une tendresse infinie pour les Vendôme, par une raison relative à son gendre et que nous dirons. Le chevalier de Vendôme s'était conduit en cette circonstance avec toute la sagesse et toute la mesure dont on est capable à cet âge ; il ne faut pas perdre de vue qu'il n'avait que dix-neuf ans. Il était trés-épris. M. de Vivonne, accueilli avec distinction, devait linquiéter, et il crut se débarrasser de lui par un coup d'épée, ce à quoi celui-ci ne voulut point entendre. Lequel des deux madame de Ludres favorisait-elle ? C'est assez malaisé à décider en dernier ressort. M. de Vivonne parait tenace et nullement
•> Madame de Sevigné, Lettres (édit. Monmerqué), t. m, p. 168. 11 décembre 1675.
d'iiumeiir à coder la place. kSod amour Iroiivait un auxiliaire très-disposé à mettre tout en œuvre pour faire pencher la balance de son côté. Madame de Scudéry écrivait alors à Bussy : « Yivonne aime avec passion madame de Ludres; madame de Montespan, qui veut gagner par tout moyen l'amitié de son frère, fait tout le mieux qu'elle peut à madame de Ludres, et même lui fait faire des présents par le roi, ce qui fait que beaucoup de gens s'y méprennent, et croient que le roi a des intentions pour elle^ » Remarquez que c'est madame de Montespan cjui attire sur madame de Ludres les bienfaits et les regards de Louis XIV, qui jusque-là n'avait pas pris garde à elle. Toutefois, il ne semble point que le frère ait lire grand parti et grand profit de ce périlleux manège.
Ce qui nous le fait croire, et ce qui nous fait croire aussi que le chevalier de Vendôme avait fini par vaincre son rival , c'est que, deux ans après, il était question encore de sa passion pour madame de Ludres, et ce n'est pas à cet âge qu'on demeure deux ans à se morfondre,
1 Bussy-Rabutin, Le/he.s. Supplément, IP partie, p. 2. 6 mai 1673.
— J9 — si l'on n est pas payé de retour. M. de Turenne venait d'être frappé, emportant avec lui, sinon la fortune de la France, du moins les espérances de toute une campagne. On sait, on le sait avant tout par madame de Sévigné, quel deuil fut cette mort dans les villes et les villages où passa son cercueil. Ce n'est pas le lieu de répéter ici une lettre fameuse ; mais nous citerons ce petit fragment d'une autre lettre, relatif encore à M. de Turenne et dans lequel il y a un mot peu bienveillant pour le chevalier : « Son corps est porté à Turenne ; plusieurs de ses gens, et même de ses amis, l'ont suivi. M. de Bouillon est revenu; le chevalier de Coislin, parce qu'il est mialade ; M. le chevalier de Vendôme, à la veille du combat : voilà sur quoi on crie; et toute la beauté de madame de Ludres ne l'excuse pomt \ »
D'abord cria-t-on ? Cela ressemble fort à ces petites exagérations qui se rencontrent de temps à autre dans madame de Sévigné. Encore une fois, le chevalier était un enfant ou à peu près, bien qu'il se fût conduit en
< Madame de Sévigné, Lettrea (édit. Monmerqué) t. III, p, 390. 9 août 1675.
— 'lO —
homme, la campagne précédente, aux cotés mêmes de M. de Turenne qu'il ne quitta pas à la bataille de Zeinlieim, et que cette action fût la troisième dont il eût pris sa part ^ Sans doute eût-il mieux fait de demeurer que de retourner à Paris, en admettant qu'il ne se soit pas mêlé à Tescorte de ce grand homme, son protecteur, son ami, l'oncle par alliance de la duchesse de Bouillon, ce que nous ne savons point, et ce qui n'est pas nettement établi dans le peu de lignes qui ont rapport à cette sorte de désertion, dont on fait assumer la responsabilité à madame de Ludres. S'il revint pour elle et s'il en fut blâmé autant que le dit madame de Sévigné, madame de Ludres ne pouvait guère se dispenser de l'en indemniser. Diantre part, s'il était jeune, ce qui est de tous les défauts celui qu'on se fait le plus aisément pardonner, il avait, à ce que nous dit Saint-Simon, qui ne le ménage point et lui refuse jusqu'à du courage, beaucoup d'esprit, une figure parfaite en sa jeunesse, avec un visage singulièrement beau^. Joignez à cela une origine qui, tout entachée de
1 La Fare, MéiiKjircs (Michaud et Poujoulat", t. XXXII, p. 278.
■^ Saint-Simon, Mémoires (ChiTuel), t. V, [i. 141.
bâtardise quelle était, n'en était pas moins royale, et madame de Liidres eût eu plus d'une excuse de répondre à l'amour de ce héros de vingt ans, qui s'était signalé par deux années de soins et de constance.
Madame de Ludres maîtresse de Louis XIV.— Elle a une maladie de peau. — Bruits qui coururent sur cette maladie. — Manœuvres de madame de Montespan. — Rupture entre le roi et la chanoinesse. — L'opéra à'Isis. — /o-Ludre? et Junon- Montespan. — Froserpine.— La chanoinesse au Bouchet. — Sa réponse à la duchesse d'Orléans. — Le chevalier de Vendôme en Angleterre. — Il courtise une maîtresse du noi Charles. — Efforts de ce dernier pour se débarrasser de son rival. — Retour du chevalier en France. — M. de Lorraine à Paris. — MariannePajot. — Mademoiselle deMontpensier. — Amoursdu duc etde Marianne. — Promenades en public — Dîners dans des plats d'elain etde faïence, — Contrat de mariage. — Opposition de la maison de Lorr.ùne.— Intervention de Louis XIV'. — Le repas de noces et M. Le Tellier.— Parti généreux de Marianne. — Elle est enfermée à la Ville-l'Évêque. — Elle renvoie au duc ses présents — Autres amours. — Mademoiselle de Sdint-Remy.— Madame l'enferme. — Tentatives de M. de Lorraine pour arriver jusqu'à elle. — Un coup de hallebarde. Le marquis de Lassay. — Il est amoureux de mademoiselle Pajot. —Louis XIV permet leur mariage. — Réponse de Marianne au roi, — Lettre de Chaulieu. — Les Montataire. — Lassay se démet de sa charge d'enseigne des gendarmes du roi. — 11 se retire avec Marianne dans une de ses terres.
Madame de Montespan , pour servir son frère contre le chevalier de Vendôme, avait essayé de gagner madame de Ludres à l'aidt-
de présents qu elle lui faisait donner par le roi. Elle paraissait ne pas voir qu'il était dangereux de mettre la fidélité de son royal amant à une telle épreuve. Louis XIV avait peu remarqué madame de Ludres tant qu'elle avait été fille de la reine ; il s'éprit d'elle lorsqu'elle fut à Madame. Bien que toujours sous le charme de la grâce, de Tesprit infini de sa maîtresse, il ne sut pas résister aux doux yeux de la belle chanoinesse, qui se laissa aimer à la face de toute la terre. « Elle sembloit, dit Bussy, par le bruit qu'elle faisoit, songer plus à passer pour maîtresse qu'à l'être. « Elle le fut, toutefois, bel et bien, et cette liaison ne dura pas moins de deux ans. Si nn règne de deux années est court pour qui vise à l'éternité, c'était plus qu'il ne fallait pour alarmer sérieusement la marquise et lui inspirer le dessein de ramener à tout prix le volage. Quelque ravissante qu'elle fût, la beauté de la chanoinesse avait ses moments d'éclipsé : son visage se chargeait brusquement de rougeurs et de boutons, qui ne disparaissaient qu'après un traitemeut toujours trop long. Il est question de cette maladie de peau dans les chansons satiriques du temps. Nous trouvons un sonnet adressé à Esprit,
premier médecin de ]\Ionsieur. sur la yuéri- !^on de la chanoinesse de Poussay et des cou- })lets médiocrement spirituels commençant ainsi :
Il vous faudroit pouvoir guérir de Ludre ^...
Madame donne à cette maladie une origine assez romanesque, qu'elle pouvait tenir de madame de Ludres, mais qui nous paraît peu croyable. Ces rougeurs eussent eLé la suite d'un poison que la princesse de Cantecroix eût fait administrer à sa rivale. « Le poison fit éruption, raconte la duchesse d'Orléans, et la couvrit de taches depuis la tête jusqu'aux pieds. Le mariage fut ainsi empêché. Elle fut assez bien soignée pour sauver sa figure, mais de temps en temps elle a encore des attaques de son mal ^ » Madame de Cantecroix empêcha si peu le mariage, on l'a vu, qu'à sa mort M. de Lorraine était plus que jamais sous le charme. Cette erreur
* Recueil de Chansons historiqties (Bibliothèque impériale. Manuscrits, années 1668 et 1669, t. 111, f. 201, 225, 226.
- Duchesse d'Orléans, Correspondance complète. Charpentier 1855) t. I, p. 457.
— Ai) —
seule suffirait pour faire douter cVuue accusation aussi gravée Madame est à lire avec précaution : elle est légère et haineuse, elle confond où elle dénature à son insu, au profit de ses aversions ou de ses préjugés.
Quoi qu'il en soit, ce fut par là que madame de Montespan battit en brèche l'affection de Louis XIV. On sent tout le parti que put tirer d'un mal équivoque la haine doublée de fesprit le plus retors, le plus aigu et le plus acéré. Elle fit insinuer au roi que c'étaient des dartres que sa divinité avait sur tout le corps, et s'y prit si bien que celui-ci, désenchanté, dégoûté, humilié , rompit avec la pauvre de Ludres. Sous toute apparence, cette résolution coûta. A la messe, on la regarda sous cape, et, au retour, elle obtint l'aumône de quelques mots ^ ; ce qui fut rapporté
'Mademoiselle de Montpensier, qui, d'ailleurs, n'est pas plus exactement renseignée que la duchesse d'Orléans, et qui parle de madame de Ludres sans la nommer, dit que celle-ci se crut empoisonnée. Probablement, à la cour de France, ne connut-on ce petit roman que par ce qu'en raconta la jolie chanoinesse, qui l'arrangea à sa façon.
- Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué), t. V^ p. 457. 15 juin 1677. Lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan.
tout aiissilùL à la favorite qui, comme les heureux, ne manquait pas d'amis, et d'amis zélés. Le roi, outré de cette surveillance et croyant savoir d'où venait l'indiscrétion ou la trahison, ne manqua pas de s'en expliquer avec Marsillac, en appelant les choses par leur nom'. En définitive, madame de Montespan triomphait avec une ostentation et une insolence qui devaient apitoyer sur le sort de cette Ariane, qu'on plaignait moins au fond qu'on ne portait envie à sa rivale ^. Durant quelques jours, madame de Ludres, occupa de son malheur et la cour et la ville. On voulut trouver dans l'opéra (ÏIsis, donné un peu auparavant ^, des similitudes entre sa situation et celle d'Isis, ou bien encore d'"Io, la fille d'Inachus; Jimon, cette terrible épouse qui sait défendre ses droits à tout prix , n'était-ce pas la redoutable et vindicative Montespan ?
* Bussy-Rabutin, Lettres. Supplément, IP partie, p. 41. — Lettre de madame de Montmorency (Isabelle- Henriette-Pdloise) à Bussy-Rabutin. Le 18 juin 1677.
2 Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué), t. V, p. 88. 11 juin 1677. Lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan.
3 Poëme de Quinault, musique de Lulli ; représenté pour la première fois le 5 janvier 1677.
Argus adressait à lo ces vers-ci :
Vous êtes aimable; Vos yeux dévoient moins charmer :
Vous êtes coupable De vous faire trop aimer.
C'est une offense cruelle
De paroitre belle
A des yeux jaloux; L'amour de Jupiter a trop paru pour vous i.
On saisit avidement l'allusion, aussi bien que rà-propos de ceux-ci, d'une application non moins directe :
Terminez mes tourments, puissant maître du monde, Sans vous, sans votre amour, hélas!
Je ne souffrirois pas.
Réduite au désespoir, mourante, vagabonde. J'ai porté mon supplice en mille affreux climats...
Voyez de quels maux ici-bas Votre épouse punit mes malheureux appas.
Et Jupiter répondait :
Il ne m'est pas permis de finir votre peine.
Madame de Montespan devait expier ses hauteurs, et, plus tard, l'allusion changera de face, elle ira la chercher parmi les vaincues. L'opéra de Proserpine, représenté en 1680, comme celui d^Isls, donna lieu à de malignes applications. « 11 y a une scène,
^ Isis, acte Iir, scène i""^.
écrit madame de Sévigné, de Mercure et de Gérés, qui n'est pas bien difficile à entendre ; il faut qu'on l'ait approuvée, puisqu'on la chante : vous en jugerez*. » Mercure vient trouver Gérés de la part de Jupiter, et la prie en son nom de porter dans les plaines de la Phrygie l'abondance et la fertilité. Il insiste ensuite sur ce qu'il y a de glorieux pour elle dans une pareille démarche faite par le plus grand et le plus redoutable des dieux. Gérés répond à ce compliment par un retour sur le passé, ce passé dont elle est si loin :
Peut-être qu'il m'estime encore ; Mais il m'avoit promis qu'il m'aimeroit toujours 2...
Madame de Ludres manifesta à Monsieur Tintention de s'éloigner, et parla même de se retirer aux dames Sainte-Marie de la rue du Bac. Monsieur alla trouver son frère pour savoir ses volontés. Le Jupiter de l'Olympe avait répondu : « Il ne m'est pas permis de fmir votre peine; » le Jupiter de Versailles, qui avait pris son parti répliqua sèchement :
1 Madame de Sévigné, Lettres fédit. Monmerqué). t. VI. p. 157.
2 Proserpme, poëme de Quinault, musique de Lulli, représentée pour la première fois le 16 novembre 1580.— Acte P^ scène ii.
« N'y est-elle pas déjà*? » Toutes les favorites ne sont x^as des La Vallière, et les Carmélites ne vont pas au tempérament de tous les repentirs. Madame de Ludres alla chez la maréchale de Clérembault, au Bouchet. Ce petit voyage ne se fit pas sans qu'on versât, en sorte qu'on se vit forcé de passer la nuit à la belle étoile « par un carrosse rompu et tout ce qui arrive quand on est en malheur. » — « L'infortunée lo est au Pousset cez matame de Cl&rampo, écrit madame de Sévigné à sa fille, elle a passé une nuit tans les sans, comme une autre Ariane^... » Après y être demeurée un mois, elle reparut chez Madame « belle comme un ange, » ce qui fait encore dire à madame de Sévigné, l'historienne de ces amours royales, en pensant aux inquiétudes passées et présentes de madame de Montespan : « Pour moi, j'aimerois mieux ce haillon loin que près ^ »
Mais un retour du roi n'était plus possible,
Bussy-Rabutin, Lettres. Supplément, II« partie, p. 54. — Lettre de madamedeScudéryàBussy, 28 janvier 1678.
2 Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué), t. V. p. 104, 108. — Lettres de madame de Sévigné à madame de Grignan, des 23 et 25 août 1677.
3 Id.,id., t. V, p. 108, 157.
tout était bien tini. Dans une satire du temps intitulée Logements de 1677 ou environ, on loge madame de Ludres « à la Chimère, rue Saint-Louise » Sa beauté seule survivait à ce complet naufrage. On le lui dit pour adoucir sa blessure toujours saignante. « Tout de bon, répondit-elle, j'en suis bien aise, c'est un ridicule de moins. » Voici un autre mot d'elle qui est d'un sentiment féminin trèsnet et très-rarrêté, et qui ne déplaît pas, sans être plaisant. La duchesse d'Orléans jouait avec un compas ; elle dit à madame de Ludres en la menaçant par forme de badinage : « Il faut que je crève ces deux yeux -là, qui font tant de mal. — Crevez-les, madame, répHqua la fille d'honneur, puisqu'ils n'ont pas fait tout celui que je voulois*. » Ces beaux yeux, en effet, n'avaient fait de mal qu'à la pauvre chanoinesse , qui , sans leur manège , eût trouvé apparemment un mari aussi bien que Coestlogon , Rouvroy et Théobon , ses compagnes ^
* Recueil de cha7isons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), t. IV, f. 438.
- Madame de Sévigne^, Lettres (édit. Monmerqué), t. V, p. 219, 2-21. — Lettres de madame de Sévigné à madame de Grignan , des 4 et 6 septembre 1677.
•î Louise-Philippe de Coestlogon épousa Cavoie ;
Si la Ludres eut eu moins d'appas,
Elle auroit été mariée ,
Mais un mari n'aimeroit pas
A la voir d'amans entourée.
Son cœur, quoiqu'il pense des mieux,
Ne peut assurer de ses yeux i.
(Test en août 167 5 que madame de Sévigné accusait, le chevalier de Vendôme d'avoir déserté le champ de hataille pour les heaux yeux de madame de Ludres ; les amoui's de Louis XIV avec la chanoinesse de Poussay durèrent deux ans et finirent en juin 1677. Nous ne savons rien de plus que ce que nous avons dit sur une aventure où, nous en avons peur , M. de Vendôme joua le rôle d'un étourdi et d'une dupe : en amour, c'est ainsi qu'on commence et qu'on finit. On l'avait
Jeanne de Rouvroy, le comte de Saint-Vallier; Lydie de Rochefort-Théobon, le comte de Théobon.
1 Ces vers sont attribués à Benserade {Recueil de chansons, de couplets et de vaudevilles , pour servir à Vhistoire anecdote. — Bibliothèque mazarine. Manuscrits, t. II, f. 392). A l'âge des passions et des faiblesses succéda l'âge du retour à Dieu et du dévouement. « C'est une bonne personne qui s'est convertie, écrit Madame, à la date du 3 septembre 1718, ne pense qu'à bien élever ses nièces et s'ôte le pain de la bouche pour les enfants de son frère... Elle est à Nancy, dans un couvent, d'où elle sort (juand elle veut. Elle a une pension du roi et ses nièces aussi. »
quitté pour un roi, la fortune lui devait bien qu'un roi fût quitté pour Tamour de lui. Forcé de s'éloigner pour nous ne savons quelles frasques, et nous ne savons pas davantage à quelle époque précise, le chevalier alla tuer le temps en Angleterre, où il fut reçu par Charles II en parent; car ils étaient, quoique de façon un peu différente, tous deux du sang de Henri IV. C'était du temps de la duchesse de Portsmouth*. Le prince anglais, lui non plus, ne se piquait pas de constance et donnait bien quelques soucis à la maîtresse en titre ; il avait plus d'une maîtresse de passage. Ces liaisons, tout éphémères qu'elles étaient, tant qu'elles duraient, lui allaient fort au cœur. Le chevalier de Vendôme s'étant épris de l'une d'elles, la lui débaucha pour le « remercîment, » dit Saint- Simon. Il était jeune, aimable, joli même, et la conquête fut facile. Mais le roi Charles ne l'entendait pas ainsi. Il aimait ardemment cette fillette et se montra disposé à toutes les capitulations pour n'être plus menacé dans son bien. Le chevalier avait-il besoin d'ar-
1 Mademoiselle de Kéroual , fille d'honneur de madame Henriette, que le roi Charles fit venir de France après la mort de la princesse.
gent, on lui en donnerait; désirait-il rentrer en grâce auprès de Louis XIV, on s'y emploierait; on ne demandait pas mieux que de le voir loin et très-loin. Mais M. de Vendôme tint bon et ne se prêta à aucun arrangement. Les portes du palais lui furent fermées : il lui restait la comédie, où il paradait avec sa maîtresse, ayant soin de se placer tout en face du roi. Le roi n'y pouvait rien, n'ayant pas plus le droit que le dernier de ses sujets de faire arrêter cet étranger qui venait ralironter. A bout de moyens, de plus en plus affolé de la demoiselle, décidé à tout pour se débarrasser de ce terrible hôte, il écrivit à Louis XIV pour qu'il le rappelât, et si instamment, qu on n'osa le refuser. Mais le chevalier, qui ne se souciait pas de rentrer de sitôt, répondit qu'il s'accommodait fort de TAngleterre, et ne changea pas de vie. Jusque-là, le roi Charles n'avait pas dit quel si grand intérêt il avait à ce que M. de Vendôme retournât en France. Il avoua tout au roi son frère, et le supplia de contraindre M. de Vendôme à repasser sur le continent ^ L'ordre vint, et si formel, qu'il n'y eut pas à user de
* Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. XII^ p. 98.
faux-fuyants ni de tempéraments. Mais alors le chevalier avait lAus que i^ris sa revanche avec la royauté .
Aussi mobile en politique qu'en transactions amoureuses, après avoir, clans les troubles de la Fronde, joué le rôle le plus inconstant et le plus équivoque, presque toujours avec nos ennemis contre nous, tout au moins avec les factions contre le roi, M. de Lorraine avait pris la plus étrange détermination , celle de céder son duché à la France. Il va sans dire que le repentir suivit de près l'engagement, et qu'il ne songea idIus, dès lors, qu'à annuler un traité où il ne trouvait que faiblement son compte. Il était venu à Paris, et fréquentait fort sa sœur, la femme de Gaston, cette duchesse d'Orléans avec laquelle la grande Mademoiselle vivait un peu sur le pied de neutralité armée ^ Cette dernière avait à son service une famille d'honnêtes bourgeois qui ne soupçonnaient guère ce qu'un avenir prochain leur préparait d'agitations , d'espérances enivrantes et d'amers mécomptes. Le mari, Claude Pajot, était apothicaire de la princesse; madame Pajot
* Marguerite de Lorraine, que Gaston épousa en 1633 sans le consentement de Louis XTII.
était sa première femme de chambre. Leur fille^ appelée Marianne, se trouvait également placée auprès de Mademoiselle. C'était une jeune et charmante personne, joignant à une beauté éclatante beaucoup d'esprit, de raison, des manières modestes, une distinction native à laquelle n'avait pas nui sans doute le milieu où elle était mêlée, quoique d'une façon subalterne. Une imprudence lui aliéna l'affection de la terrible fdle de Gaston. Durant un voyage à Saint-Fargeau , l'idée lui était venue, pour se divertir, d'écrire à ses amis de Paris ce qui se passait à la cour de sa maîtresse, et, apparemment, pour donner à sa correspondance un tour plus piquant, le fit-elle assez librement, comme on en use quand on est sûr du secret. Par malheur, ce secret ne lui fut pas si bien gardé que quelques traits ne transpirassent#le ses lettres, et ne vinssent à la connaissance de la redoutable Mademoiselle, qui lui défendit tout aussitôt de se montrer chez elle. Marianne dut quitter la partie du Luxembourg occupée par la princesse et se retirer chez sa tante, femme de chambre de la duchesse d'Orléans ^ Ce fut
1 Mademoiselle de Montpensier, Mémoires (Michaud et Poujoulat), t. XXVIII, p. 362.
chez Madame que le duc de Lorraine la rencontra. La première entrevue suffît pour le rendre amoureux fou. Toutefois, là où il ne s'attendait guère à se voir opposer de résistance sérieuse, il trouva des respects, mais une fermeté, une honnêteté, une vertu qu'il devait renoncer à vaincre. Il ne restait donc que deux partis : oublier ou épouser. Le duc Charles opta pour le plus aisé : il offrit, avec sa main, la couronne ducale. Il n'allait tenir désormais qu"à mademoiselle Marianne- Françoise Pajot de devenir duchesse régnante de Lorraine et de Bar : c'était un beau rêve pour la fille de l'apothicaire du Luxembourg. « On peut aisément imaginer, raconte Lhistorien le plus accrédité de l'aventure, l'effet que fit une telle proposition sur une jeune personne dont rame était noble et élevée : elle regarda un honneur si surprenant avec modestie, mais elle n'en fut point éblouie au point de s'en croire indigne. M. de Lorraine parla à ses parents de ses intentions, et la chose alla si loin, qu'il y eut un contrat de mariage fait dans toutes les formes* ; que les
' On trouve ce contrat, passé le 18 avril 1663, tout au long dans les Mémoires du marq^uis de Beai'vau . p. 221 à 2-26.
bancs furent publiés et le jour pris pour faire le mariage ^ » L'amoureux duc n'y mettait nul mystère. Tl allait tous les jours se promener ouvertement avec sa maîtresse. Les rendez-vous se prenaient d'ordinaire chez l'apothicaire de sa sœur, « où il mangeoit presque toujours dans des plats d'étain et de faïence ^. »
Tout le Luxembourg fut en émoi. Madame était au désespoir. Mademoiselle de Montpensier, qui était destinée, après avoir dédaigné l'alliance de tous les souverains de l'Europe ^ à faire un mariage romanesque et disproportionné, n'était pas plus favorable à
1 Lassay, Recueil de différentes choses, I'^ partie, p. 7. Récit de ce qui se passa dans le moment que M. le duc de Lorraine alloit épouser Mademoiselle Marianne.
2 Mademoiselle de Montpensier, Mémoires{MichsLud et Poujoulat), t. XXVIII , p. 362, 363.
3 Voici la liste des princes dont il fut plus ou moins q'aestion pour Mademoiselle : le comte de Soissons , le cardinal infant, frère d'Anne d'Autriche; le roi d'Espagne, Philippe IV; le prince de Galles , l'empereur d'Autriche , l'archiduc Léopold , le roi de Hongrie^ le prince de Condé (lors de la maladie de sa femme), le duc de Savoie, le duc de Neubourg, le roi de Portugal, Monsieur, le comte de Saint-Paul.
cet hymen extravagant. Cela se passait un jour ou deux avant le mariage de la duchesse de Bouillon, et elle se trouvait près de cette autre Marianne, quand Madame la fit prier de parler à Pajot et à sa femme; elle n'y manqua pas à son retour. Mais ceux-ci répondirent que leur fille n'était plus chez eux, qu'ils avaient une telle obligation à M. de Lorraine qu'ils lui obéiraient en tout, et que le duc ne voulait pas qu'elle demeurât davantage au Luxembourg. Mademoiselle vit bien que l'on avait pris son parti. « Puisque vous dépendez d'autres gens que de moi, leur dit-elle, sortez tout à l'heure de ma maison. » Ils obéirent, mais ce coup d'autorité n'obviait à rien. « J'allai en informer Madame, qui m'en remercia humblement , et me dit qu'entre les moindres bourgeoises le frère d'une belle-mère n^épouseroit pas la servante de sa belle-fille. J'en demeurai d^accord, et trouvai que cela seroit ridicule K »
Madame alla se jeter aux pieds du roi; mademoiselle de Guise, toute la maison de Lorraine en fit autant. Le sort de Marianne était donc entre les mains de Louis XIV, et il
1 Mademoiselle de Montpensier, Mémoires (Michaud oi Poujoulai), t. XXVTir, p. .372.
n'était pas probable qu'il se déclarât pour une fille sans naissance contre sa propre famille, car Madame était sa tante. Mais Le Tellier crut avoir trouvé dans ce mariage un sûr moyen de forcer le duc à tenir ses engagements envers la France ; il le fit goûter au roi, dont les répugnances devaient s'effacer devant la grandeur des avantages. Toutefois, il était urgent de se hâter si on voulait arriver à temps. Le contrat était signé, toutes les parties d'accord ; le mariage, arrêté pour le jour môme, devait s'accomplir dans la nuit. Le secrétaire d'Etat obtint carte blanche pour agir. Il se fit, dans la ^oirée, escorter de Roumecourt, lieutenant des gardes, et de trente gardes, et se transporta, rue Saint-Honoré, n» 16, chez un oncle de Marianne, le sieur Tistonnet, maître apothicaire comme Pajot, chez qui s'était signé le contrat et chez lequel aussi se faisait le repas de noces K
Toute la famille était à table, et M. de Lorraine au milieu d'elle. Une allégresse sans mélange brillait sur tous les visages. L'appa-
1 Mademoiselle de Montpensier, Mémoires ( Michaud et Poujoulat),toineXXVTII, p. 372.— Le marquis de Beauvau, Mémoires pour servir à l'histoire de Charles VI , duc de Lorraine et de Bar. p. 226.
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rition de M. Le Tellier produisit jjlus que de rétonnement ; de sinistres ijressentiments succédèrent à cette gaieté bruyante, et l'on attendit, non sans de secrètes angoisses, le malheur encore ignoré qu'apportait ce ministre trop bien accompagné. Toutefois, la curiosité ne devait pas être aussi promptement satisfaite. M. Le Tellier dit à Marianne que c'était à elle qu'il avait affaire, à elle seule, et qu'il la priait de vouloir bien lui accorder mie courte audience. Il n'y avait qu'à obéir. Il lui déclara alors qu'il ne dépendait que d'elle d'être duchesse; que Louis XIV, malgré les prières de Madame, ne s'opposerait point à ce qu'elle devînt la femme de M. de Lorraine, à une condition toutefois, et cette condition, c'était d'user de son influence sur le prince pour l'obliger à faire honneur à sa parole en exécutant le traité convenu entre le roi et lui. Voilà ce qu'on attendait de Marianne, et à quel prix on mettait un acquiescement sans lequel il n'y avait point de mariage pour elle. Le ministre avait sur lui le traité ; il le lui présenta, ajoutant que c'était à elle à le faire signer à son fiancé, et qu'elle serait reçue au Louvre avec tous les honneurs dus à son nouveau rang; mais que,
si elle se refusait à se rendre au désir de Sa Majesté, il était forcé de lui avouer qu'il avait ordre de la conduire au couvent de la YillerÉvêque, ce que Madame sollicitait instamment.
« L'alternative étoit grande, dit Lassay, et il y avoit lieu d'être tenté. Marianne ne balança pas un moment , et elle répondit à M. Le Tellier qu'elle aimoit beaucoup mieux demeurer Marianne que d'être duchesse de Lorraine aux conditions qu'on lui proposoit ; et que, si elle avoit quelque pouvoir sur l'esprit de M. de Lorraine, elle ne s'en serviroit jamais pour lui faire faire une chose si contraire à son honneur et à ses intérêts ; qu'elle se reprochoit déjà assez le mariage que l'amitié qu'il avoit pour elle lui faisoit faire. M. Le TeUier, touché d'un procédé si noble, lui dit qu'on lui donneroit, si elle vouloit, vingt-quatre heures pour y songer; elle lui répondit que son parti étoit pris, et qu'elle n'avoit que faire d'y penser davantage, et puis elle rentra dans la chambre où étoit la compagnie pour prendre congé de M. de Lorraine, qui, ayant appris de quoi il étoit question, se mit dans des transports de colère effroyables. Après l'avoir calmé autant qu'elle
put, elle donna la main à M. Le Tellier, laissant la chambre toute remplie de xjleurs, et monta dans le carrosse du roi sans verser une seule larme K »
Tout le temps que le duc resta en France, durant quatre ou cinq mois environ, Marianne ne quitta pas sa prison, où elle était resserrée assez étroitement, avec défense de communiquer avec son amant. Celui-ci avait jeté feu et flammes; il n'avait parlé de rien moins que de l'enlever de force ; peut-être même y eut-il un commencement d'exécution. Pour plus de sûreté, une compagnie des gardes fut établie à poste fixe à la Villel'Evêque^ et ne désempara point tant que la jeune fille y demeura. La tenue de Marianne fut parfaite. L'abbesse et les religieuses admiraient cette modération, cette absence d'amertume, cette douceur, cette continence de larmes. Pleine de sens, de calme, de générosité, elle se résigna à son sort et renonça dès lors à une fortune qu'il n'y avait pas lieu d'espérer quand elle s'était offerte à elle, et pour laquelle, sans doute, elle n'était pas faite. Elle renvoya à M. de Lorraine, par une
1 Lassay, Recueil de diff'p'roites choses, V partie, p. 1-2, 13.
de ses tantes, pour un million de pierreries, qu'elle n'avait aucun droit de retenir honnêtement, aussitôt que les projets arrêtés entre eux et si voisins de leur conclusion cessaient d'être possibles K On sent une belle âme, sans rien de romanesque et d'exalté, s'appréciant, jugeant les choses ce qu'elles étaient, et comprenant, malgré le froissement qu'elle en éprouvait, les mesures dont elle élait l'objet. Lassay, qui ne raconte que d'après ce que Marianne lui en dit plus tard, ajoute que l'amoureux duc, de retour en Lorraine, écrivit à mademoiselle Pajot, à laquelle on avait rendu la liberté, de le venir trouver avec sa mère ou quelqu'une de ses tantes, qu'il laimait toujours ardemment, et qu'à peine elle aurait le pied dans ses Etats il achèverait un mariage que rien au monde ne pouvait désormais empêcher. « La crainte qu'elle eut de lui,
1 Mademoiselle parle de vingt mille écus en pierreries et six mille pistoles en argent comptant. En tout cas, si mademoiselle Pajot reçut pour un million de pierreries, ce qui nous paraît fort exagéré, le contrat de mariage est loin d'en porter pour une somme aussi considérable. «... lui a aussi, ledit sérénissime duc, sous la même condition, fait don de bagues et joyaux à lui appartenant, jusqu'à la somme de cent mille livres, mounoye de France. »
si elle éLoit nue lois en lieu ou il lût le maître, fit qu'elle lui répondit qu elle ne pouvoit point se résoudre à aller en Lorraine sans être auparavant sa femme. Il lui écrivit pendant un temps assez long beaucoup d'autres lettres, par lesquelles il lui disoit qu'il viendroit l'épouser en France, s'il n'avoit pas peur d'y être arrêté, étant brouillé avec le roi, mais, effrayée par beaucoup d'exemples de légèreté quïl avoit déjà donnés en de pareilles occasions, elle ne put jamais se rassurer, et elle lui répondit toujours sur le même ton *. ')
La confiance de mademoiselle Pajot daus la constance de M. de Lorraine avait dû être fort ébranlée par la conduite du prince à Paris, si elle en fut instruite, et il est peu probable qu'elle ne la connut point. « Il ne laissoit pas, raconte de son côté le marquis de Beauvau, parmi toutes ces aventures, d'aller souvent au palais d'Orléans * y visiter la duchesse sa sœur, quoiqu'il n'en fût pas satisfait, lui faisant de continuels reproches du tour qu'elle lui avoit fait au sujet de Ma-
^ Lassaj, Recueil de différentes choses, I""* partie , p. 15, 16.
2 Le palais du Luxembourg.
riamie, sur quoi elle tâchoit de l'adoucir en lui remontrant la honte que sa maison auroit soufferte d'un mariage si inégal. Ne pouvant, toutefois, vivre sans quelque amourette, il jeta la vue sur une autre demoiselle, qui étoit, à la vérité, de meilleure qualité que Marianne, qui s'appeloit Saint-Remy, et étoit fille du premier maîlre-d'hôtel de la duchesse d'Orléans. Il ne tarda pas longtemps à lui témoigner le môme dessein de l'épouser; et, en ayant fait la déclaration au père, il fut assez simple pour y donner son consentement, sans considérer ce qui venoit d'arriver fraîchement, ni peser la légèreté de ces amourslà K » S'il faut ajouter foi au récit de Mademoiselle, mieux placée que le marquis de Beauvau pour savoir ce qui se passait au Luxembourg, loin de se laisser séduire par l'appât d'une couronne pour sa fille, M. de Saint-Remy se conduisit, tout au contraire, avec une prudence et uti désintéressement qui même ne furent pas loués de tout le monde. « L'on blâma extrêmement Saint- Remy d'avoir remis sa fille entre les mains
' Marquis de Beauvau, Mémoires pour servir à V histoire de Charles VI, duc de Lorraine et de Bar,
de Madame et de l'avoir empêchée de se marier avec M. de Lorraine : la charge qu'il avoit chez elle ae lui devoit pas être si considérable que le plaisir de voir sa fille souveraine. L'on crut que madame de Saint-Remy , qui n'aimoit pas sa belle-fille, empêcha son mari de laisser faire ce mariage. » Madame de Saint-Remy avait d'un précédent mariage une fille à peu près du même âge que celle-ci, moins belle, et qui devait cependant occuper longtemps exclusivement le cœur du plus grand roi du monde, mademoiselle de La Yahière, pour tout dire ; et, probablement, n'eùt-elle pas vu sans chagrin une élévation qui eût établi entre les deux jeunes filles une aussi énorme distance.
Quoi qu'il en soit. Madame coupa court à cette nouvelle intrigue, en faisant enfermer la maîtresse de son frère dans une chambre, sous la garde de la maréchale d'Etampes, et si étroitement que M. de Lorraine, pour avoir voulu forcer sa porte, reçut de la part d'un Suisse un coup de hallebarde , dont il fut blessé légèrement. Après quoi le duc, dégoûté de son séjour à Paris, se décida à regagner ses Etats, où il était plus en sûreté qu'à la cour de France. Quant à mademoiselle de
vSaint-Keiny, on la maria à un gentillionime du nom d'Hautefeuille ^
Tant d'amours entravées et malheureuses eussent dû le rebuter à la fin, et on eût pu le croire à tout jamais guéri, lorsqu'on le vit de reclief s'enflammer pour cette jolie chanoinesse de Poussay dont nous avons raconté plus haut la galante odyssée ; car, si nous avons été amené à parler de madame de Ludres avant d'arriver aux aventures de Marianne, Marianne n'en fut pas moins aimée la première, quoique de bien peu, et madame de Ludres ne contribua pas médiocrement sans doute à l'effacer du souvenir de M. de Lorraine. Mais que celui-ci se soit consolé un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'au moment même où sa maîtresse se morfondait dans un couvent à cause de lui, il ait scandalisé le Luxembourg par sa légèreté et de nouvelles fohes, cela ne saurait en rien influer sur l'estime que nous inspire et qu'inspira aux contemporains cette jeune fille si sensée, si digne, qui représente, dans ce qu'elle avait d'honnête et de fier déjà, la bourgeoisie d'a-
^ Mademoiselle de Montpensier , Mémoires (JMichaud et Poujoulat), t. XXVIII, p. 386.
lors^ Et uous ne pouvons qu'être de l'avis du marquis de Lassay, lorsqu'il dit à la fin de cette histoire émouvante : <« J'ai écrit une action aussi belle et aussi singulière que celle-là pour mon fils et pour ses enfants, afin qu'ils en conservent la mémoire et qu'ils tâchent à imiter une mère si vertueuse, j'ose même leur dire qu'une fille qui avoit tant de noblesse dans l'âme est peut-être préférable à une demoiselle dont les pères sont parvenus, par des voies basses et honteuses, aux honneurs qui ont illustré leur maison ^. »
A part un « peut-être » qu'il faut retrancher, voilà des sentiments qui ne sont pas ordinaires à cette date, et qui devaient entacher d'étrangeté l'homme capable de les confesser hautement et, ce qui est plus grave, d'agir en conséquence de pareils principes. Aussi le marquis de Lassay, auquel on ne pouvait refuser toutes les qualités aimables, avec do la figure, de l'esprit, une capacité
1 Le père de Marianne est traité, dans le contrat de mariage , de « très-noble personne Claude Pajot. .. » Il existe un dossier relatif à la famille Pajot à. la Bibliothèque impériale (Cabinet généalogique'.
- Lassay, Recueil de différentes choses, P^ partie, p. It), 17.
réeUe dont, il est vrai, il ne sut tirer nul parti, est-il considéré par ceux de son temps comme un enthousiaste, un chercheur d'aventures, un chevalier errant, un second don Quichotte K Lassay n'avait pas plus de dix ans lors des amours du duc avec Marianne 2. L'enfant, attentif à ce roman émouvant, l'entretien de toutes les ruelles, en fut plus profondément impressionné qu on ne l'est à cet âge. Un malheur supporté avec tant de résignation, de noblesse, frappa d'admiration sa jeune âme. Son imagination avait été trop puissamment remuée pour que le souvenir s'effaçât avec le temps, et, lorsqu'il la rencontra, il était merveilleusement préparé à subir le charme de cette beauté touchante, de cette souveraine sans couronne, qui avait mieux aimé rester la fille simple et obscure de sa jeunesse que de faire courir à sa modestie les moindres risques. « A quinze ans je l'ai connue, et à quinze ans j'ai commencé à l'aimer ^ » nous dit-il.
1 La Fare , Mémoires (Michaud et Poujoulat), t. XXXII , p. 29?.
2 Armand de Madaillan de Lesparre, marquis de Lassay, était né le 28 mai 1652. — La Chesnaye-des- Eois, Dictionnaire de la noblesse, t. VIII, p. 497.
3 Lassay, Recueil de différentes cliuscs, b'^psivt., p. 54.
Lassay dut, pour obéir à son jjère, contracter une première union destinée à une bien courte durée. Sa femme ^ mourut jeune, après quelques années de mariage , laissant une fille qui épousa dans la suite le comte de Coligny*. Il n'avait pas alors tout à fait vingttrois ans ; il était bien de sa personne ; il avait une nature délicate, tendre, chevaleresque, faite pour être comprise de cette allé si recommandable par l'élévation et la générosité des sentiments. Il n'avait dépendu que de Marianne d'être duchesse de Lorraine ; le marquis de Lassay ne dérogeait donc pas tant en faisant sa femme de mademoiselle Pajot. Cette logique -là ne fut pas ceUe du monde. Soit par un instinct d'envie envers des gens qui sacrifiaient toutes les vanités à leur bonheur, soit qu'un tel parti choquât trop directement les idées et les préjugés, on en voulut à Lassay, et, avant de conclure cet hymen, il eut tout le loisir de se convaincre que l'opinion le condamnait.
1 Cette première femme s'appelait Marie-Marthe Sibour.
- Marie-Constance-Adélaïde de Madaillan de Lesparre, mariée à Gaspard-Alexandre comte de Coligny. — La Chesnaye-des-Bois, Dictionnaire de la no'hlease, t. IX, p. 291.
Il lui fallait le consentement du marquis (le Montataire, personnage égoïste outre mesure, que sa tendresse pour son fils n'eût pas déterminé, et qui céda par une arrière-pensée toute personnelle et parce que cela aidait à accommoder certaines affaires qu'il avait à cœur, comme M. de Lassay, poussé à bout, est amené à le lui dire ^ Le sort de Marianne allait encore dépendre de la façon dont Louis XIV envisagerait cette mésalliance, M. de Montataire voulant avoir eu la main forcée et ne paraître céder qu'à une influence royale. Louis XIY avait été vivement ému, dans son temps, de la conduite de mademoiselle Pajot, dont le calme, la douceur, le désintéressement ne s'étaient pas démentis un instant, et il fut heureux de trouver l'occasion d'indemniser la pauvre fille de tout le mal qu il lui avait fait. Son consentement ne se fit pas attendre, et il voulut y joindre vingtcinq mille écus pour sa dot^ Elle lui fut présentée, et il eut même dans la suite avec elle un commerce assez familier. « Il lui demanda un jour, raconte son mari, si elle lui avoit
> Lassay, Recueil de différentes choaes , I''^ partie, p. 26, 27.
- Dom Calmet, Hif<toire de Lorrnine . i. VI, p. 529.
pardonné de l'avoir empêchée d'être duchesse de Lorraine ; elle lui répondit qu'ayant contribué depuis à lui faire épouser un homme de condition qu'elle aimoit et dont elle croyoit être aimée, elle lui avoit pardonné aisément d'avoir rompu son mariage avec un souverain qui l'auroit rendue moins heureuse qu'elle n'étoit \ »
A la naissance du fils que lui donna Marianne , Lassay était encore en instances auprès de M. de Montataire pour faire reconnaître une alliance à laquelle celui-ci avait accordé toutefois un plein acquiescement, mais qu il avait ses raisons de vouloir tenir secrète ^ Il n'est pas étonnant que Ghaulieu, à qui il avait confié ses projets, et qui était parti avec M. de Béthune pour la Pologne, en soit aux hypothèses et en attende la confirmation officielle : « Je crois que M. deLassày est marié présentement, écrit-il à sa belle-sœur. Je vous
1 Lassay, Recueil de différentes choses^ l^e partie, p. 18,19
^ Le marquis de Montataire songeait à se remarier lui-même : il épousa, en effet, Marie-Thérèse de Rabutin, fille du célèbre Rabutin, l'auteur de l'Histoire amoureuse des Gaules, laquelle eut une fille qui l'ut unie, le 3 avril 1711, au fils de M. de Lassay et de Marianne, son neveu à elle, par conséquent.
prie, ma belle dame, de lui faire donner ma lettre en main propre; elle est pleine de toutes les folies du monde sur ses nœuds et sur la famille. Demandez-lui-en une lecture à la première occasion. Si les choses ont continué dans les belles résolutions où je l'ai vu, vous êtes tous les jours avec sa femme. Te ne doute point que cela n'ait continué, car les sentiments d'estime qu'on a une fois pris pour vous durent toujours, Ceseroitune chose qui seroit agréable pour vous que ce commercelà. Le voisinage, la commodité et la liberté qu'il m'a toujours assuré qu'il établiroit dans son domestique vous y feroient trouver quelques agréments ^ » Chaulieu, qui était lié avec M. de Lassay, avait également des relations avec le père : on lui faisait des avances, on le cultivait, sans que nous sachions si M. de Montataire avait quelques motifs de rechercher son amitié. Au reste, Tabbé ne semble pas fort attiré vers le marquis et sa femme, mademoiselle de Rabutin. Dans une lettre de date bien plus récente, adressée également à madame de Chaulieu, il plaisante
1 Chaulieu, Lettres inédites, précédées d'une notice par le marquis de Béranger (ISôO). — A madame de Chaulieu , lettre v, p. 38.
sur le retour des régiments, la satisfaction toute légitime que cela va causer aux femmes qui ne peuvent manquer d'allumer des feux de joie ; puis il passe aux Montataire : « Je fus liier souper, dit-il, chez les Montataire, où je suis sur qu'il y en aura un d'allumé. Ce ne sera pas un des magnifiques de la ville, et quelque passion qu'ait la marquise de revoir son Benjamin, il ne sera que d'un cotret. Ali ! madame, si vous aviez vu le lièvre que j'y mangeai hier an soir, vous devriez perdre la curiosité d'en revoir de l'espèce. Un agneau de six mois, le cabri de Mimeure , les bêtes prodigieuses de Yiharceaux sont des ortolans auprès. La pauvre bête étoit morte de vieillesse et de caducité, et l'arme à feu n'avoit point eu de part à son homicide *. » Plus loin, il ajoute que les Montataire lui ont fait mille amitiés pour madame de Chaulieu et lui ont dit que « cet hiver il falloit bien manger son chapon ensemble et jouer. » Mais la cuisine du marquis ne semble pasl'affriander infiniment, et on le concevra de reste en entrant plus avant dans la vie de Chaulieu. Pour en revenir aux deux amoureux, s'ils
* Chaulieu, Lettres inédites. — A madame de Chaulieu, lettre xix , p. 126, 127.
devaient à leur enfant de régulariser leur état, ils n'avaient guère en vue le monde avec lequel ils rompaient en visière. Lassay brûla ses vaisseaux en homme subjugué. Il était enseigne des gendarmes du roi, il se démit de son emploi. Il quitta la cour, il quitta Paris, et alla vivre avec Marianne au fond de ses terres, sans se dire que bien des circonstances pouvaient l'enlever brusquement à ce bonheur auquel il avait tout immolé. On le verra plus tard, en effet, reparaître, un peu embarrassé de sa contenance, reprendre le train du monde, se répandre et figurer dans l'intimité non-seulement des Bouillon et des Vendôme, mais encore de la maison de Coudé qui se l'attachera étroitement.
Départ de Chaulieu pour la Pologne.— Sobieski. — Les giienillonsdeM. de Bé thune.— Les amours de Louvigny et de madame de Bouillon.— Intervention de Turenne. — La duchesse est enfermée à Montreuil. — Lettre de Chaulieu à sa belle-sœur.— Caractère de madame de Bouillon. — Espérances de Chaulieu. — Elles sont traversées. — Cadeau du roi.— Un dîner de Sarmates Retour en France. — Madame de Bouillon délivrée. — Son enfance. — Son éducation.— Étrange plaisanterie de Mazarin. — La Reine-mère y prête la main. — Une grossesse pour rire. — Portrait de madame de Bouillon par La Fontaine.— Préférences du fabuliste pour les nez retroussés. — Le pied blanc de la princesse. — Elle porte ses jupes courtes pour qu'on voie sa jambe. — Son amour pour les bêtes. — La Fontaine et Chaulieu l'en plaisantent.— Griefs de ce dernier. — Liaison de madame de Bouillon avec mademoiselle de Lenclos- — Elles se réunissaient chez Chaulieu. — Le chevalier de Vendôme amoureux de Ninon.— Épigramme. — Quatrain pour quatrain — L'abbé Têtu.— Têtu, fais-toi.— Louis XIV refuse de le nommer évêque. — Curieuse répoTise de madame d'Heudicourt. — L'abbé Têtu est l'inventeur des vapeurs.— Il veut convertir Ninon. —Plaisant propos de celleci. — Singulières privautés de Chaulieu avec madame de Bouillon. — La chambre ardente. — La Vigoureux.— La Bosse. — Etienne Guibourg. — La Voisin. — Le Sage.— Révélations des coupables. — Madame de Dreux, et la présidente Le Fêron.— Racine accusé d'avoir empoisonné mademoiselle Duparc. — Rapports de La Fontaine avec La Voisin.— Visite intempestive.— M. de Luxembourg décrété.— 11 va à la Bastille.— Charges contre la comtesse de Soissons. — Une his-
toire de sorcellerie. — Le vieux gentilhomme, la petite fille et le cheval blanc. — Madame de Soissons prend la fuite. — La duchesse de Bouillon ajournée. —Elle affronte l'orage. — Interrogatoire à l'Arsenal. — Elle est exilée à Nerac. — Jean Bertet. — Le chevalier de Bouillon.— Le grand prieur est son père.
Tandis que Lassay sacrifiait tout un avenir à une passion romanesque, Chaulieu s'arrachait à sa vie d'abbé galant et mondain , et prenait un parti courageux à une époque où les rapports entre les peuples étaient loin de rencontrer ces facilités et ces sûretés qui existent maintenant d'un bout du globe à l'autre. Chaulieu avait de trente-cinq à trentesix ans alors. On n'est pas vieux à cet âge ; mais, si l'on n'a pas encore songé à se faire ime carrière, il est temps et grand temps d'y penser. C'est du moins ce que se dit l'abbé, qui n'était pas riche et se désolait de n'avoir point une plus large existence. Les esprits les moins sérieux et les moins actifs, à une certaine heure, se sentent la velléité de faire et de devenir quelque chose. Une occasion s'était présentée, et Chaulieu, rompant les liens de fleurs qui le retenaient à Paris, s'attacha à la fortune du marquis de Bé thune, dans l'intimité duquel il vivait depuis longtemps, et qui partait pour l'ambassade de
Pologne. Jean Sobieski et M. de Béthune avaient épousé les deux sœurs * ; Louis XIV ne pouvait donc être représenté par un homme en meilleure odeur à la cour de Varsovie. Des lettres publiées récemment nous donnent quelques lumières sur ce voyage et ce séjour en Pologne de l'abbé ; ces lettres n'ont d'ailleurs ni une grande valeur ni un grand intérêt, à part ce que nous y pouvons trouver de relatif à la seule personne du poëte. Ce qui le frappe d'abord, c'est la barbe, les longues robes et les sabres formidables de ces descendants des anciens Sarmates. Du reste, il se fait vite aux usages du pays. « C'est la mode en ce pays ici d'avoir des gentilshommes polonois. J'en prends quatre en arrivant à Varsovie. On ne leur donne que quarante ' sols par semaine, pour nourriture, entretien, gages et tout le reste. Je vois bien que ce seroit folie de faire venir ici mes gens. Je vous en écrirai plus amplement quand j'aurai vu l'air du bureau à Varsovie. Cependant je suis ruiné ici. On ne trouve rien du
1 Marie-Casimire et Marie-Louise de La Grange d'Arquien, filles du marquis d'Arquien , qui devint cardinal. La Chesnaye-des-Bois, Dictionnaire de la Noblesse (2e éd.), 1771, t. II, p. 445, 446.
tout en Pologne. Il me faut acheter un lit, matelas, couverture et tout ce qu'il faut pour camper partout. Chacun ici en a autant, et ni à la cour ni autre part il n'y a pas une seule maison meublée ^ »
Sobieski n'était pas un roi fainéant ; les trois quarts de sa vie se passèrent dans son camp, et ce furent pour lui les seuls heureux moments, car, à peine de retour, il se voyait aux prises avec les tiraillements, les ennuis, les tracasseries domestiques. Force était bien aux ambassadeurs de le suivre, et aux abbés qui étaient de leur suite. Chaulieu accompagne le roi à l'armée sans trop faire la grimace ; il lui arrive même de se croire du jeu. Il dit en parlant du Turc qui menaçait la frontière avec deux cent mille hommes et trois cents pièces de canon, mais contre lequel les Moscovites marchaient avec une armée non moins formidable : « C'est avec cela que l'on prétendoit nous régaler ; mais nous nous moquerons d'eux ^ » Il ne faut pas s'attendre à rencontrer toutes ses aises dans un camp de Sarmates ; il ne faut même pas s'attendre à en revenir aussi pimpant qu'on y est allé.
1 Chaulieu, Lettres inédites (1850), p. 42. 2Id., Ibid., p. 47.
C'est ce dont Chaulieu devait, du reste, faire la curieuse expérience. Au retour de l'expédition, le mieux nippé ne Tétait encore guère au seul point de vue de la décence : « Nous avons trouvé ici la reine, écrit-il à sa bellesœur, madame de Chaulieu, à la date du 2 mai 1675, bien revenue de ses anciennes maladies, et d'une munificence, d'habits que rien ne peut égaler. Il n'y a rien de plus opposé à l'état où nous sommes revenus d'Ukraine, depuis M. de Béthune jusqu'au dernier de nous. Nos habits ne vont pas à couvrir la nudité humaine. Il a fallu rester huit jours avec toutes les dames de la cour en ce défilorable état, parce que nos hardes sont dans le garde-meuble de la reine, à Léopold, Elle y a envoyé aujourd'hui un huissier de sa chambre pour nous tirer de nos guenillons, et parce que M. de Béthune scandalisoit souvent, par l'usure de ses habits, toutes les filles d'honneur K »
Chaulieu était encore' en Pologne lorsque madame de Bouillon appelait, à force de légèretés, la tempête sur son joli front et contraignait sa famille à brusquer le dénoiiment
' Chaulieu, Leffrea inédifea (1850), p. 50, 51.
d'une intrigue trop publique. Les relations de Louvigny, frère cadet du comte de Guiche, avec cette terrible étourdie duraient depuis deux ou trois ans; ils ne songeaient guère plus l'un que l'autre à s'envelopper de mystère, et c'étaient des parties continuelles, dans lesquelles Manicamp, l'amant de madame de Louvigny, se trouvait le plus souvent en tiers. Nous renonçons à dire les bruits qui coururent alors et légitimèrent les mesures de rigueur qu'on crut devoir prendre. Turenne et le cardinal de Bouillon intervinrent (ce dernier avec moins d'autorité et de désintéressement , si , à un certain instant, ses rapports avec la duchesse furent tels qu'on l'avait prétendu), et l'imprudente fut enfermée au couvent de Montreuil, près* d'Arqués ^ Chaulieu ai^prit ce malheur avec un chagrin réel. « Quoique vous me mandiez, écrit-il à sa belle-sœur, que les affaires de madame la duchesse aillent de mieux en mieux, je ne saurois être tranquille là-dessus,
1 Recueil de chansons, de couplets et de vaudevilles pour servir à Vhistoire anecdote (Bibliothèque niazarine. Manuscrits), t. II, f. 573. — Recueil de chansons historiques [ Bibliothèque impériale. Manuscrits!, année 1672, t. III, f. 506.
— ss -
et je meurs de peur qu'elle ne reste plus longtemps clans son couvent par la malice de ses ennemis. Songez toujours à ne pas laisser accoutumer M. de B. à se passer d'elle ; il écrivoit l'ordinaire dernier à M. de Béthune qu'il auroit bien souhaité pour mille raisons quïl eût été à Paris, et quil ne peut pas lui en dire davantage par lettre. Cela nous a persuadés qu'il pourroit utilement servir notre duchesse quand nous serons en France, et cela m'a donné beaucoup de joie. Xaurai-je pas la permission de l'aller voir avec vous quand je serai arrivé* ? » Mais la captivité de madame de Bouillon ne devait pas durer jusque-là, et il apprenait en route que l'orage si imprudemment provoqué par sa jeune amie promettait de se dissiper et le ciel de s'éclaircir.
« Je dois donc, écrit-il encore de Cracovie à madame de Chaulieu, commencer par répondre à une lettre que je reçus de vous en parlant de Jaworow, où vous me mandez que les affaires de madame la duchesse vont mieux de jour en jour, et qu'elle se raccommode avec M. de Turenne^ et M. le cardinal.
1 Chaulieu, Lettres inédites (1850), p. 55, 56.
' Cette lettre est datée de la veille de la Saint-
Là-dessus je dois vous dire que rien au monde ne pouvoit me faire tant de x^laisir que cette nouvelle-là; que rien n'est si conforme à ses intérêts, et qu elle ne peut jamais bien rétablir l'atteinte que tous ces bruits et cette dernière retraite pouvoient donner à sa conduite et à sa réputation que par ce moyen-là. Pour les vôtres, qui sont présentement attachés aux siens inséparablement, je vous avoue que j'avois tremblé jusques à cette heure présente , et je craignois toujours que la même médisance et la même mauvaise volonté qui lui a fait cette cruelle affaire ne vous enveloppât tôt ou tard dedans. Mais toutes mes appréhensions sont dissipées présentement ; nos ennemis ne tireront de ceci que de la honte et de la confusion ; et M. de Bouillon, revenu une fois pour sa femme, sera incapable, tout le reste de sa vie, d'écouter rien de ce que toutes ces âmes noires de sa maison lui viendront suggérer. Vous me mandez qu'il devoit l'aller voir en relais, et vous aussi avec madame la comtesse \ C'est à votre adresse à lui tourner, tout l'été que
Jean. Un mois après, le 27 juillet, Turenne était emporté par un boulet, â Saltzbach.
1 La comtesse de Soissons, sa sœur.
vous serez avec elle , l'esprit de manière qu'elle marque beaucoup de complaisance à M. de Bouillon, et qu'elle profite des premières chaleurs du raccommodement pour perdre absolument le Gascon, avec qui elle ne peut jamais trouver de sûreté. Ne perdez aucun moment pour cela. C'est d'où dépend tout le repos et le plaisir de sa vie et de la vôtre aussi, parce que l'amitié qu'elle a pour vous^ que toutes ses affaires ici augmenteront encore, en fera un des plus grands agréments ^ »
Quel est ce Gascon , l'ennemi de la duchesse, et qu'il faut perdre de nécessité absolue ? Nous ne saurions trop dire. Une des choses qui ressortent de cette lettre confidentielle, c'est la longanimité, la facilité, l'insignifiance de M. de Bouillon, qui a laissé faire plus qu'il n'a agi, et qui ne demande qu'à pardonner et à subir le joug et les caprices de sa fantasque moitié. Cette lettre est curieuse encore sur un autre point : elle dénote toute la familiarité de Chaulieu auprès du duc et de la duchesse, et l'influence que madame de Chaulieu, en l'absence de son beau-frère,
1 Chaulieu, Lettres inédites (1850), p. 58, 59. CO.
pouvait avoir sur la princesse. S'il ne s'agissait que de venir en aide à l'étourdie, il n'y aurait qu'à louer ; mais Ghaulieu semble tout aussi préoccupé des conséquences de ce petit orage pour lui et les siens, et voilà ce qui nous plait moins, bien qu'il ne soit x^as défendu, après tout, de songer à ses propres affaires. Ce souci tout personnel est plus nettement accusé dans les lignes qui suivent. La princesse est à Yichy, l'abbé lui écrit exactement sans obtenir le moindre signe de vie. Ce silence le chiffonne, il Tinquiète : « Apparemment, marque-t-ilà sa belle-sœur, il a passé quelque vision par la tête de la bonne dame ; car lui ayant écrit aussi régulièrement que je Taifait, il n'est pas naturel qu'elle ne m'ait point fait de réponse. Je vous écrirai régulièrement de Fontainebleau, et pour le plaisir que je sais que cela vous fera, et pour vous dire le parti qu'il y aura à prendre pour voir madame de B.^ car nous serions perdus à jamais sans cela. Il ne faut pas, pour un peu d'incommodité de plus, perdre des amis que l'on a eu tant de peine à faire, et encore plus à conserver, de l'humeur dont ils sont^. »
1 Chaulieu , Lettres inédites (1850), p. 154. Bien que la lettre ne soit pas datée, elle ne peut être que de
Madame de Bouillon n'était pas toujours commode, il faut le dire. Elle traitait ses amis, comme ses parents, avec le plus complet despotisme ; elle usurpait Tempire le plus absolu sur les moins saisissables , sur le prince de Conti, sur M. le Duc lui-même qui, tout féroce qu'il était, dit Saint-Simon, ne bougeait pas de chez elle. Mais elle avait, en revanche, ce qui fait pardonner les caprices, les travers, leslégèretés, une tyrannie parfois qui révolte, elle avait le charme, elle avait la politesse, une familiarité caressante dans une mesure parfaite, et dont le plus petit comme le plus grand n avait qu'à se louer ^
Chaulieu eût bien voulu n'avoir pas fait ce voyage pour rien. La place de résident de Sa Majesté polonaise en France était l'objet de tous ses désirs. Le roi paraissait assez bien disposé; mais la reine s'était entêtée d'un M. Letrens, et, tout en faisant le plus charmant visage à cet-ami de sa famille, elle tenait bon pour son favori. M. de Béthune, qui eût pu le servir plus chaudement, craignit sans doute de heurter son impérieuse bellesœur, et chercha à convaincre celui-ci qu'il
* Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. XI, p. 109.
devait en prendre son parti. « Tout le monde va à son intérêt, remarque l'abbé avec un accent de découragement passager, sans songer à celui des autres ; et les services et les bienfaits ne sont, ma belle dame, que de fort méchants titres à faire quelque chose qui choque, de fort loin seulement, le moindre de leurs desseins. Je voudrois bien avoir trois ans de moins et avoir été aussi instruit que je le suis présentement des choses de ce mondée » Il fallut renoncer à cet espoir d'établissement et se dédommager en satisfactions d'amour-propre et de vanité. On le traitait et il se laissait traiter en personnage. C'était à qui, des palatins et des sénateurs, lui donnerait le plus de marques d'estime et de considération : Leurs Majestés l'admettaient fréquemment à leur jeu. La mission toutefois touchait à sa fin ; l'ambassadeur et sa suite devaient se mettre en marche le vendredi, lendemain de la petite Fête- Dieu, à midi. Le jour des adieux, M. de Béthune dîna avec le roi et la reine. Après le repas, Sobieski fit appeler Ghaulieu, auquel il donna une bague du plus grand prix qu'il
1 Chaulieu, Lettrea inédites (1850), p. 52.— Le 2 mai 1G75.
portait au doigt \ en s'exciisant de n'avoir pu faire tout ce qu'il aurait voulu. Quant à la reine, elle ne se sentait pas la force de le voir ; elle lui faisait dire qu'aussi bien elle attendait de son affection qu'il accompagnerait le marquis à son prochain voyage, et qu'il pouvait compter, à tout événement, sur son amitié et ses bons offices.
« On monta en carrosse, où nous fûmes suivis de toute la cour, sans vanité, quasi toute en larmes, et disant publiquement que nous emportions tout le plaisir et tout l'agrément delà cour. Ce qui est très-vrai, c'est qu'onnous mande que le roi et la reine en ont été fort touchés. Nous avons été régalés sur le chemin en vingt endroits et reçus partout au bruit du canon. Jamais je n'ai vu de fêtes pareilles; toutes les bêtes de l'air, de la terre et de la mer ont paru sur les tables. Il estvrai qu'elles paroissent, en ce pays, de si bonne compagnie que l'on y demeure six heures avec
1 « J'oubliois de vous dire que la bague que le roi m'a donnée est celle de Sigismond-Auguste , roi de Pologne, tirée du trésor et composée de diamants brillants mis en œuvre à l'ancienne mode, mais si parfaitement que c'est la plus belle chose du monde ; elle vaut peut-être quatre-vingts ou cent pistoles. » — Lettre<{ inédites, p. 72.
elles, ce qui me tue, car il n'est moment de ces six heures qui ne soit stimulé par des rasades de vin de Hongrie et d'Italie. Je m'en meurs ; et, pour M. le marquis, il en a la goutte depuis trois semaines, à mourir. Pour couronner tout cela, M. le chevalier Lubomirski, fils de ce fameux Lubomirski révolté contre le roi Casimir qui vouloit faire M. le prince roi, donna un cheval arabe à M. le marquis, de mille écus, et à moi un cheval tartare. Encore cela vaut -il bien s'enivrer. Je vous assure que je le suis depuis huit jours. Mais enfin voilà tout fini, et nous partons après-demain de Gracovie ^ »
C'était être à bonne école, et Chaulieu faisait là un apprentissage dont il profita fort, et qui devait lui servir plus tard à la table du grand prieur et à la sienne propre. N'eût-il recueilU que cela de son voyage en Pologne, qu'il n'eût eu rien à regretter. Il avait été huit mois près de Sobieski; sûrement remportait-il plus d'une histoire intéressante, plus d'un trait de mœurs, plus d'une anecdote, d'un scandale piquant et d'autant plus piquant que la cour de la reine était composée de
1 ChauHeu, Lettres inédites (J850), p. 69, 70.
— giclâmes françaises. Cependant il n'y a pas autre chose, dans le peu de lettres qui nous sont parvenues, que ce que nous avons en partie cité. Il ne tenait pourtant qu'à lui de nous peindre de visu ce héros de Plutarque, cette ligure antique de Sohieski, dans toute la franchise et le nu de sa vie de labeur et de gloire. Ce n'eût été qu'une page de cette grande existence ; mais, avec un homme aussi infatigable, on fait bien du chemin en huit mois dans la connaissance d'un caractère.
En partant de Cracovie, ils se dirigèrent sur Prague. Au bout de six semaines, ils comptaient bien n'être pas fort éloignés de Munich. Encore autant, et, si Dieu le permettait, ils seraient de retour à Paris. Très-probablement ils y arrivèrent dans le courant d'août 1675, pour la Saint-Laurent. Chaulieu ne fut pas le seul à revenir déçu. M. de Béthune, de son côté, avait rêvé que, par la protection de son royal beau-frère, le roi de France consentirait à le faire duc, et il en fut pour son rêve. Cela dut consoler un peu l'abbé, si le mot de La Rochefoucauld est vrai.
Chaulieu trouva la duchesse délivrée, pardonnée, nous voudrions dire corrigée. Mais
madame de Bouillon avait mie de ces natm^s ardentes, irréfléchies, emportées, auxquelles les leçons ne profitent guère. Bien des choses conspiraient d'ailleurs contre sa conversion : son âge, sa beauté, la facilité des mœurs, l'éducation qu'elle avait reçue. On joue avec l'enfance, comme si les directions, les exemples, bons ou mauvais, n^étaient de nulle conséquence, et, pour n'avoir pas compté avec elle, pour ne l'avoir pas assez respectée, on en aura été, sans le soupçonner, le premier corrupteur. Marianne, par sa gentillesse, son intelligence hâtive, son esprit précoce, plein de vivacité et de feu (elle faisait des vers à six ans), était l'amusement et le joujou de la cour, et surtout de son oncle, qui prenait plaisir à la lutiner de mille sortes, et assez étrangement parfois, comme on en pourra juger. « La cour étoit pour lors à la Fère, raconte sa sœur madame de Mazarin. Un jour qu'il la railloit sur quelque galant qu'elle devoit avoir, il s'avisa à la fm de lui reprocher qu'elle étoit grosse. Le ressentiment qu elle en témoigna le divertit si fort, qu'on résolut de continuer à le lui dire. On lui étrécissoit ses habits de temps en temps, et on lui faisoit accroire que c'étoit elle qui avoit grossi. Cela dura autant
qu'il falloit pour lui faire paroître la chose vraisemblable ; mais elle n'en voulut jamais rien croire, et s'en défendit toujours avec beaucoup d'aigreur jusqu'à ce que, le temps de Taccouchement étant arrivé, elle trouva un matin entre ses draps un enfant qui venoit de naître. Vous ne sçauriez comprendre quel fut son étonnement et sa désolation à cette vue. Il n'y a donc, disoit-elle, que la Vierge et moi à qui cela soit arrivé, car je n'ai du tout point eu de mal. La reine la vint consoler, et voulut être marraine ; beaucoup de gens vinrent se réjouir avec Taccouchée ; et ce qui avoit été d'abord un passe-temps domestique devint à la fois un divertissement public pour toute la cour ^...» Le moyen de faire d'une ûlle ainsi élevée, une femme honnête, contenue, réservée, lorsqu'une imagination ardente vient prêter assistance aux séductions d'une cour dissolue !
Si madame de Bouillon n'était pas la plus régulièrement belle, elle n'était pas la moins charmante des nièces du cardinal. Dès douze ans, elle était formée et déjà femme ^ « Elle
* Saint-Réal, Mémoires de la duchesse de Masarin (Amsterdam, 1730), t. V, p. 7 et 8.
2 Œuvres deBenserade, t. Il (éd. 1698", p. 205.
n'étoitni grande ni menue, dit Saint-Simon, mais tout le reste admirable et singulier *. » La Fontaine complète le portrait à sa façon :
Peut-on s'ennuyer en des lieux Honorés par les pas, éclairés par les yeux
D'une aimable et \ive princesse, A pied blanc et mignon, à brune et longue tresse? Nez troussé, c'est un charme encore selon mon sens,
C'en est même un des plus puissants.
Pour moi le temps d'aimer est passé, je l'avoue ;
Et je mérite qu'on me loue
De ce libre et sificère aveu.
Dont pourtant le public se souciera très-peu, Que j'aime ou n'aime pas, c'est pour lui même chose;
Mais, s'il arrive que mon cœur Retourne à l'avenir dans sa première erreur , Nez aquilins et longs n'en seront pas la cause 2.
La Fontaine déclare sa préférence pour les nez retroussés, et nous n'y voyons pas grand maL Qu'il nous dise la couleur de cette longue tresse qui accompagnait si bien le visage de sa protectrice, c'est ce que le premier venu pouvait faire et il n'y a point à cela la moindre indiscrétion. 11 se fût borné encore à nous apprendre que la princesse avait un joli pied, qu'on le lui eût d'autant plus pardonné que madame de Bouillon portait tou-
* Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. XI, p. 110. 2 La Fontaine, Lettres à divers (éd. Walkenaer), t. VL p. 516,
jours ses jupes des plus courtes « tant pour sa commodité que pour faire voir ses pieds qui étoient fort petits et bien tournés K » Mais comment La Fontaine savait-il qu'ils étaient blancs ?
Marianne, devenue madame de Bouillon, cédant à l'entraînement de sa nature^ ne veilla que trop peu sur ses démarches. Son imagination hardie, que l'éducation avait développée mais en la déflorant, souriait aux créations et aux peintures les plus osées et y apportait ses richesses particulières. On a prétendu qu'elle inspira au bonhomme ses plus jolis contes, mais ses contes les moins pudiques. Disons, comme palliatif, que nombre de ses fables furent composées prés d'elle, pour elle, et qu'on ne fut pas sans prendre souvent son avis. Et c'est ce dont la postérité lui doit tenir compte ^
Chaulieu, ne pouvait manquer, au retour, d'être bien reçu. Il se pliait, en garçon d'esprit
^Recueil de chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), t. IX, f. 24.
- Il fallait que Tinfluence de la princesse sur La Fontaine fût grande pour faire rimer à ce poëte, le plus indépendant de tous, un poëme sur le^quinquina.
qu'il était, aux petits caprices ; il se prêtait aux mille espiègleries dont on le faisait la plus lamentable victime. Il fallait d'abord subir toutes les bêtes de la duchesse. On sait la passion de la jeune femme pour toute espèce d'animaux. A quelque heure qu'on la surprit, on la trouvait entourée de chiens, de chats, de singes et autres de la même farine. Un matin, La Fontaine vient lui lire des vers, et elle de se partager entre cette lecture et trois querelles d'animaux. Le bonhomme, loin de s'en plaindre, la compare à César; d'ailleurs il y avait urgence et l'on était près de s'étrangler K Chaulieu, qui n'avait pas la candeur du fabuliste, en avait la longanimité. « J'aurois bien d'autres plaintes à vous faire de vos rigueurs, dit-il quelque part, et de celles de messieurs vos chiens et de madame Cancan, dont je porte encore les marques; mais il faut se taire *^.. » Une autre chienne, dont la fin devait être tragique, qu'on appelait Dorine, (Dodo par abréviation), ne l'avait pas plus épargné ^ Et que de griefs à ajouter à ceux-là!
1 La Fontaine, Lettres à divers (éd. Walkenaer), t. VT, p. 526 et suiv. — Lettre à la duchesse de Bouillon.
2 Chaulieu, Œuvres (LdiB.3Lje, 1777), t. II, p. 139. — A Fontenay, le 13 juin 1673. ^
3 Id., t. Il, p. 164. — A Lyon, le 18 octobre 1681.
« Il m'est arrivé pourtant mille disgrâces devant vous; vos chiens m'ont mangé la main, la guenon m'a mordu, MM. de Vendôme m'ont brûlé ma perruque et déchiré mon manteau sans que vous ayez donné la moindre marque que cela vous touchât un peu au cœur ^.. » Mais ne prenez pas ces lamentations à la lettre. Chauheu se vengera des épi grammes, des sarcasmes, des noirceurs de la duchesse en lui envoyant des cruches d'excellente huile d'Aix. « Aimerez-vous mieux vos brocards que mes rôties, et mes sauces aux truffes dont je vous fournis la matière ^ ? » Tel est l'homme, telle est la nature de ce commerce d'une familiarité qui passe les bornes et de beaucoup, comme on sera bientôt à même d'en juger.
Madame de Chaulieu, nous en avons bien peur, se mettait de moitié dans les complaisances de l'abbé. La princesse s'invitait à Fontenay, comme elle s'invitait un peu plus tard au Temple. Quelque indépendante qu'elle fût, il y avait des choses qu'elle ne pouvait faire à l'hôtel de Bouillon, quoiqu'il n'y en eût guère qu'eUe ne fit. Ainsi, bien des gens
* Chaulieu, Œuvres (La Haye, 1777), t. II, p. 173. — Lettre à madame de Bouillon.
* Id., t. II, p. 416. — Lettre à la même.
qui aimaient Ninon, ne la voyaient ni chez elle ni chez eux. Sous toute apparence, la duchesse se trouvait dans ce cas. Nous avons deux lettres de Ghaulieu relatives à des parties projetées avec TAspasie du xvn^ siècle. La première (plutôt un billet qu'une lettre, comme la plupart des lettres de Ghaulieu), est sans date, et rien ne saurait indiquer Tépoque où elle a été écrite. Toutefois nous paraît-elle antérieure au voyage de Pologne. La voici : « Mademoiselle de Lenclos se rendra à vos ordres sur les six heures du soir. C'est Theure où Philémon et Baucis servirent aux dieux une table aussi frugale que la mienne. Notre pauvreté, notre innocence et notre simplicité communes ont beaucoup de rapports. J'envoie savoir si vous voulez que l'heure de votre souper soit la même que celle de Jupiter; si vous voulez une soupe comme lui, car il en mangea une, non aux pois, ils étoient encore trop chers, mais aux pointes d'asperges, avec une teinture de sarriette. Jupiter ne dîna point ; la reine de Cythère, c'està-dire, en prose, la plus aimable et la plus gracieuse princesse du monde, ne dînera pas, je crois, non plus. Elle pourra jouer une reprise d'hombre avec les deux demi-dieux
qu'elle amènera; et moi je l'attendrai avec une impatience infinie et la verrai avec un plaisir plus près du transport que du profond respect que j'ai pour elle ^ »
Ces deux demi-dieux, à n'en pas douter, étaient MM. de Vendôme. Le temps avait consacré Ninon, dont le ton avait toujours été excellent et les relations des meilleures. Les jeunes femmes recherchaient l'occasion de la rencontrer et les eussent fait naître au besoin. Si nous ne pouvons dire au juste l'origine des rapports de madame de Bouillon avec elle, presque tout son monde était de la société intime de mademoiselle de Lenclos, et dans sa première jeunesse elle avait été à même d'entendre chanter ses louanges par ce constant ami de sa sœur, jjar Saint-Evremond, l'un des fidèles de la rue des Tournelles. Ninon n'était plus jeune alors; mais, comme le dit Chaulieu d'une façon charmante, l'amour s'était réfugié jusque dans les rides de son front. Elle aima et fut aimée aussi tard que possible, on le sait; et, bien que d'un âge à être moins exigeante, elle choisissait parmi les amoureux. Il ne suffisait pas d'être beau, spi-
1 Chaulieu, Œ^i.vres (La Haye, 1777), t. II. p. 130,
rituel, bien né pour se faire écouter, et le chevalier de Vendôme, tout }e premier, en fit l'épreuve. Il s'était mis sur les rangs, il pressait, harcelait la séduisante fille qui le laissait dire et n^accordait rien. Il n'y avait que demi-mal jusque-là. Mais elle ne se borna pas à faire la sourde oreille, elle fit un choix qui enlevait au jeune prince toute espérance. Le seul parti à prendre, c'était de battre en retraite et de faire bon visage à la mauvaise fortune ; mais celui-ci était piqué et ne put résister à la démangeaison de se venger par ce quatrain qu'il laissa sur la toilette de Tinhumaine, et qui n'était i3as des plus tendres :
Indigne de mes feux, indigne de mes larmes , Je renonce sans peine à tesfoibles appas :
Mon amour te prêtoit des charmes,
Ingrate, que tu n'avois pas.
Ninon se contenta de retourner le compliment de manière à faire regretter à l'amoureux évincé cette petite vivacité poétique :
Insensible à tes feux, insensible à tes larmes. Je te vois renoncer à mes foibles appas ;
Mais si l'amour prêtoit des charmes,
Pourquoi n'en empruntois-tu pas*?
La seconde lettre de Ghaulieu à madame de
1 Mémoires sur la vie de mademoiselle de Lenclos, par M. B**' (Rret;. Amsterdam, 1751, p. 22, 23, 34.
Bouillon est également sans date, mais d'une époque postérieure à l'autre, postérieure aussi à l'heure où nous sommes. La duchesse s'invite chez l'abhé, qui promet un dîner frugal avec La Fare, l'abbé de Ghâteauneuf, ce dernier amant de mademoiselle de Lenclos, et, s'il y a lieu, ladite demoiselle. Madame de Bouillon se chargerait de M. Têtu. Cet abbé Têtu était un abbé de ruelles, la coqueluche du beau sexe qu'il aimait et savait louer; il avait passé sa jeunesse à la cour et dans le plus grand monde, et s'y était créé d'illustres soutiens. Il avait rencontré madame de Maintenon chez la maréchale d'Albret et chez madame de Montespan ; c'était l'oracle de l'hôtel de Richelieu. On se groupait autour de lui pour saisir au vol le moindre mot qui sortait de ses lèvres. Plutôt discoureur que causeur, il n'écoutait point, on l'écoutait. Le marquis de Saint-Aulaire, un bel esprit plein de mesure, que ce déluge devait étourdir en même temps qu'il le condamnait au silence, laisse entendre que cette rare faconde ne s'exerçait qu'aux dépens des droits naturels de la conversation \ On
1 Le marquis de Saint-Aulaire , Discours de réception à l'Académie française, 23 septembre 1706, p. 19.
avait surnommé ce bavard éloquent Têtu, taistoi. L'abbé Têtu voulut encore être poëte et prédicateur; on a de lui des Stances chrétiennes sur divers passages de l'Écriture sainte et des Pères. Ses homélies firent courir tout Paris, sans le trop mériter, quoique ce ne soit pas là le sentiment de Loret :
Soit qu'il presche aux Madelonnetes Ou bien aux grilles des nonnetes.
Dans les Feuillants ou bien ailleurs, Ses discours sont autant de fleurs D'une charmante rétorique Qui touche, qui plaît et qui pique.
Avec tant d'art que ses sermons Pouroient convertir les démons *.
Mais ce n'était ni un cénobite, ni un apôtre, bien qu'il se fût passé un instant la fantaisie de se retirer à la Trajjpe. Il était mondain, il était ambitieux et se mourait de désolation de n'être que l'abbé Têtu. L'une de sesbonnes amies, madame d'Heudicourt, qui faisait partie du cercle intime de madame de Maintenon, demanda bien un évêché pour son favori; mais Louis XIV trouva qu'il n'était pas assez honnête homme pour conduire les autres.
« Sire, répondit-elle, il attend pour le devenir
1 Loret^ la Muze historiciue (1651), liv. IL lettre xxi.
que Votre Majesté l'ait fait évêque ^ » LVgument ne parut pas suffisant. Tout charmant, tout aimable qu'il fût, l'abbé avait de terribles moments. « C'est peut-être le premier homme connu, dit Saint-Simon, qui se soit plaint de ce mal si malheureusement de- A^enu commun depuis, ignoré de ceux qui le traitent et qui, sous mille formes différentes, est appelé vapeurs ^. » Ce penchant à la mélancolie, dans ses dernières années, devint une maladie insupportable. Il avait cessé de dormir, il ne subsistait qu'à force d'opium, se débattant en vain contre un ennemi que rien ne pouvait ni chasser ni fléchir. « Il est comme Job sur son fumier, à la patience près, écrit madame de Coulanges à madame de Grignan, avec laquelle l'abbé était fort lié ^ » A l'époque où nous sommes, s'il avait ses instants d'éclipsés, ils étaient rapides, etle monde n'en voyait rien encore. Peut-être le chagrin de demeurer en route, malgré de sérieux ap-
1 Madame de Caylus, Mémoires (Michaud et Poujoulat), t. XXXII. p. 492.
2 Dangeau, Journal, t. XI, p. 142 (addition de Saint- Simon).
3 Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué), t. X, p. 306.— Lettre de madame de Coulanges à madame de Grignan.
puis, contribua-t-il à développer ces dispositions aux humeurs noires et à l'hypocondrie. Il s'était obstiné à vaincre les répugnances du roi, et il se figura qu'il n'y avait pas de meilleur moyen d'y parvenir que de ramener à Dieu quelques brebis égarées. Que pourraiton refuser à l'homme qui convertirait mademoiselle de Lenclos, par exemple? Cette idée une fois venue ne quitta plus notre abbé. Il s'attacha aux pas de celle-ci, la suivit partout, l'obséda, du matin au soir, sans faire pour cela le moindre chemin auprès de cette pénitente endurcie, qui lui riait au nez et l'exhortait charitablement à mieux employer et son temps et sa peine. « Il croit, disait Ninon, que ma conversion lui fera honneur, et que le roi lui donnera pour le moins une abbaye ; mais s'il ne fait fortune que par mon âme , il court un risque éminent de mourir sans bénéfice \ »
Madame de Bouillon etChaulieu, toutefois, n'étaient pas gens à se faire les comj)lices des
1 D'Alembert^ Œuvres complètes (éd. Belin), t. II, p. 302. Éloge de l'abbé Têtu. — En dépit de la prédiction et de l'obstination de Ninon, il eut une abbaye, l'abbaye de Belval. Il y joignit le prieuré de Saint-Denis de la Chartre et une pension du duc du Maine.
pieuses manœuvres de l'abbé qui, pour lors, ne songeait encore à convertir personne. Il ne s'agissait que de se divertir en offensant plus ou moins le ciel, et l'on n'amènerait pas M. Têtu pour autre chose. Chaulieu promettait de se trouver en mesure pour recevoir et fêter tout son monde; seulement, sa cave n'était pas à la hauteur des circonstances, et il priait la princesse de lui faire envoyer quelques vins fins : « Car je n'ai, ajoutait-il, que du vin de Bourgogne et de Champagne, et un peu de cette eau-de-vie dont s'allumoit le feu des vestales. Je meurs toujours de peur qu'elle n'ait de la peine à brûler au Temple. Toutes vertus y habitent, à la chasteté près, qui n'y a jamais mis le pied; vertu froide, et qui ne subsiste qu'autant de temps qu'elle n'est point attaquée ^ » Cela est, ce nous semble, un peu leste, écrit par un abbé à une femme, à une grande dame qui s'accommodait, il est vrai, à merveille de ce ton. Mais que dire de la lettre suivante ?
« Quandje passai hier après midi chez vous, je vous trouvai sortie, princesse adorable, et je trouvai les portes fermées. J'en acceptai
t Chaulieu, Œuvrea ( Lca Haye , 1777), t. Il, p. 17G.
l'augure. Quand les portes du temple de Janus se fermoient, c'étoit une marque de paix et de bonheur sur toute la terre et le présage sûr de plaisirs infinis. Me serois-je trompé? je ne le pense pas. En passant sur votre quai, j'entendis l'amour qui éternuoit à gauche. Vous êtes trop savante dans l'antiquité pour ne pas vous souvenir que quand Jupiter tonnoit de ce côté-là, c'étoit un heureux présage. Ainsi je ne doute nullement de la satisfaction de votre cœur et de vos désirs... Que pour vous Vénus forme une chaîne d'amour sans fin et de plaisirs sans peine. Puissiez-vous être autant aimée que vous êtes aimable. Vous aurez lieu d'être contente de l'amour et de votre amant. Je le serai du bonheur de vos jours et de vos plaisirs, qui, avec les miens, sont la chose du monde qui m'est la plus chère *... »
Nous n'avons cité et pu citer qu'une partie de cette lettre d'une crudité embarrassante. Si Chaulieu n'est pas ahé dans la soirée féliciter la duchesse, c'est qu'il n'était pas moins occupé et de la même sorte. Il faut entrer bien avant dans la confidence et les secrets
* Chaulieu, Œuvres (La Haye, 1777}, t. II, p. 133,
d'une femme d'un rang supérieur pour ne pas lui parler avec plus de retenue et de décence. Il ressortirait de cela que madame de Bouillon recevait les galants chez elle, se 'contentant de fermer sa porte. On ne se souciait guère du mari, qui n'était pas gênant lorsqu'il était là, et qui était presque toujours en chasse :
Vous saurez que le chambellan A couru cent cerfs en un an 1.
On conçoit que la famille de M. de Bouillon ne s'accommodât pas toujours de pareilles licences, et que M. de Turenne et le cardinal de Bouillon se fussent mis en lieu et place de cet époux trop peu ombrageux. Quoi qu"il en soit, quand cette lettre fut écrite, le maréchal n'était plus ; car Tacquisition de l'hôtel des quais, comme on l'a remarqué plus haut, avait été faite un an après sa mort, et ce billet n'a pu être tracé, au plus tôt, qu'à la fin de l'année 1676.
Tout à coup une rumeur sniistre éveiha Paris en sursaut : ce n'était pas le feu, ce n'était pas l'ennemi qui était aux portes. Le fléau dont on était menacé, qui s'était infiltré
1 La Fontaine, Épitres, (éd. Walkenaer), t. V, p. 86*
occultement dans les ménages, sans que rien ne le fît soux^çonner et sauvegardât contre ses atteintes, c était le poison, le poison distillé sous le sourire et les caresses. Les prêtres, au confessionnal, n'entendaient que gens s'accusant d'empoisonnement sur un parent dont on attendait l'héritage, sur un mari qu'on avait cessé d'aimer et qui était l'obstacle insurmontable à d'autres nœuds. L'archevêque de Paris crut, en conscience, devoir prévenir le lieutenant de police de ces crimes souterrains, dont le chiffre grossissait chaque jour par la certitude de l'impunité. C'était dans le courant de 1679, quatre ans après l'exécution de la marquise de Brinvilliers. L'autorité, honteuse de son peu de clairvoyance jusquelà, traqua dès lors le mal sans paix ni trêve, avec un acharnement, un besoin de trouver des coupables qui, c'était inévitable, alla jusqu'à inquiéter plus d'un innocent. La police fît main basse sur une certaine catégorie d'individus plus que suspects, à la tête desquels figuraient La Vigoureux \ La Bosse, un prêtre nommé Etienne Guibourg, La Voisin % et un
1 Marie Vaudon, femme de Mathurin Vigoureux, tailleur pour les habits de femmes.
2 Catherine Deshayes , femme d'Antoine Monvoiin, plus connue sous le nom de La Voisin.
certain Adam Cœvret, dit Le Sage, que cette dernière a associé à sa sinistre célébrité. Ils prédisaient l'avenir et , pour plus de garantie, l'arrangeaient eux-mêmes; ils joignaient le métier d'empoisonneur à celui de sorcier, et ce cumul leur valait une nombreuse clientèle qui se recrutait dans toutes les classes et les plus hautes de la société. Ajoutons qu'on fit le mal plus grand qu'il n'était ; que si quelques égarés vinrent là dans un but criminel, la majeure partie n'était composée que de désœuvrés, de curieux et de dupes ^ Non-seulement ces misérables parlèrent , mais encore ils exagérèrent ; et , pour échapper aux épreuves prolongées de la question, ils en dirent plus qu'on ne voulut et qu'il n'y en avait.
Les aveux de ces coquins qu'attendait le bûcher incriminèrent les personnes du plus haut rang. A l'époque de la faveur de mademoiselle de La Yallière, trois dames de la cour, madame de Polignac, les comtesses de Gramont et duRoure, eussent, à les en croire, demandé à la nécromancie ses plus criminels secrets pour se débarrasser d'une maîtresse
* La Fare, Mémoires (Michaud et Poujoulaf , t. XXXir, p. 291.
qu'on rêvait de remplacer K Mais c'étaient les femmes lassées de leur mari et aspirant à un prompt veuvage qui formaient la clientèle la plus nombreuse de ces marchands de poudre de succession. Madame de Dreux était accusée d'avoir voulu se défaire, tout à la fois, de son mari et d'une rivale ; la présidente Le Féron, d'avoir empoisonné le sien, ce qui était pis. Personne enfin ne fut à l'abri des inculpations les plus abominables. Il n'y eut pas jusqu'à Piacine qui ne fut accusé par La Voisin d'avoir empoisonné mademoiselle Duparc -. Par contre, La Voisin ne souffla mot à l'égard de La Fontaine, avec lequel pourtant elle avait eu certains rapports. Comment celui-ci l'avait-il connue? Etait-ce par la duchesse de Bouillon? Le fait est qu'il la voyait et la visitait. Lors du procès, il était absent de Paris et fort peu au courant des événements. A peine de retour, il se présente chez la devineresse et demande de ses nouvelles. Il ne pouvait arriver plus mal à propos : le jour même, on la brûlait en i^lace de Grève ^ Le duc de
1 ]\[adarne de Sévignc , Le^ires (édit. Monmeroué), t. YI, p. 32, 151.
2 Idem, t. VI, p. 176.
3 Weiss, Biographie' unirevfifl.Jf, i- XT-îX. p. 4in.
Luxembourg se vit compromis ; les deux nièces de Mazarin, la comtesse de Soissons, cette Olympe si fort avant jadis dans l'affection et la familiarité de Louis XIV, et madame de Bouillon figurèrent daus les mêmes dépositions et furent l'objet de semblables suspicions. Un tribunal d'une dénomination terrible, créé par lettres patentes du 7 avril 1679, siégeait à L Arsenal avec mission de poursuivre impitoyablement et de ne pas reculer devant la condition des coupables.
Toutefois le roi, épouvanté malgré lui des conséquences, fit avertir M. de Luxembourg, à Saint-Germain, que la Chambre avait décrété contre lui et contre madame de Tingry sa sœur. Le maréchal se trouva sur son passage au sortir de la messe et lui demanda ses ordres ; mais il ne lui fut pas répondu autre chose, sinon qu'il s'absentât ou se défendît. Le duc, qui avait la conscience en repos et qui comptait aussi sur le prestige de son nom et de ses services, se laissa incarcérer, avec la princesse de Tingry, à la Bastille. Des charges graves pesaient sur madame de Soissons, décrétée comme lui ; on l'accusait d'avoir fait périr son mari par le poison et, ce qui était tout aussi sérieux, de paroles com-
prometlantes à Tégard du roi, (ju'elle eût voulu ramener, coûte que coûte. Si la comtesse fut coupable, elle expia depuis largement son crime par cette sorte de réprobation et d'anathème qui la suivit partout, en Espagne comme dans les Pays-Bas. Elle croyait à l'astrologie, ainsi que toute sa famille, ainsi que le cardinal tout le premier, et elle donna prise aux suppositions les plus malveillantes par des pratiques excusables , en somme, chez une Mancini. L'abbé de Clioisy raconte une scène étrange qui se passa chez la comtesse de Soissons, et qui, de quelque façon qu'on Tenvisage, édifie sur la nature • des expériences auxquelles les intimes se livraient là avec une effrayante bonne foi. « Son mari étoit malade en Champagne.
Elle étoit un soir incertaine si elle partiroit ou non pour Taller trouver, lorsqu'un vieux gentilhomme de sa maison lui offrit tout bas de lui faire dire par un esprit si M. le comte mourroit ou non de cette maladie. Madame de Bouillon étoit présente avec M. de Vendôme et le duc, à présent maréchal de Villeroy. Le gentilhomme fit entrer dans le cabinet une petite fille de cinq ans, et lui mit à la main un verre plein d'une eau fort claire ; il fit en-
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suite ses conjurations. La petite fille dit que l'eau devenoit trouble. Le gentilhomme dit tout bas à la compagnie qu'il alloit commander à l'esprit de faire paroître dans le verre un cheval blanc, en cas que M. le comte dût mourir, et un tigre, en cas qu'il dût en échapper. Il demanda aussitôt à la petite fille si elle ne voyoit rien dans le verre. « Ah ! s'écria- « t-elle, le beau petit cheval blanc ! » Il fit cinq fois de suite la même épreuve, et toujours la petite fille annonça la mort par des marques toutes différentes, que M. de Vendôme ou madame de Bouillon avait nommées tout bas au gentilhomme, sans que la petite fille pût les entendre *. »
L'événement justifia la prédiction, et M. de Soissons mourut bientôt après. La comtesse avait Louvois et madame de Montespan pour ennemis, le ministre tout-puissant et la maîtresse du roi. Etait-il bien sûr, dans de telles conjonctures, de se livrer, pieds et poings liés, à des gens qui trouveraient aisément moyen de rendre noires comme de l'encre des sottises qui n'allaient pas même au >< gris
1 Choisy, Mémoires (Micliaud et Poujoulatî, t. XXX, p. 309, 310.
brun* » et n'était-ce pas beaucoup hasarder que de s'en reposer sur son innocence quand elle se sentait coupable d'imprudences dont ceux-ci pouvaient tirer bon parti pour la perdre ? Mieux valait prendre la clef des champs et aviser à la frontière ; du moins fûtce ce à quoi elle se détermina, tout en sachant que c'était brûler ses vaisseaux et se fermer à tout jamais l'entrée du royaume.
« Ellejouoit à la bassette mercredi, raconte madame de Sévigné. M. de Bouillon entra ; il la pria de passer dans son cabinet et lui dit qu'il falloit sortir de France ou aller à la Bastille. Elle ne balança point ; elle fit sortir du jeu la marquise d'Alluye ; elles ne parurent plus. L'heure du souper vint; on dit que madame la comtesse soupoit en ville : tout le monde s'en alla, persuadé de quelque chose d'extraordinaire. Cependant on fit beaucoup de paquets ; on prit de l'argent, des pierreries ; on fit prendre des justaucorps gris aux laquais et aux cochers ; on fit mettre huit chevaux au carrosse. Elle fit placer auprès d'elle la marquise d'Alluye, qui ne vouloit pas partir, dit-on, et deux femmes de chambre sur
1 Madame de Sévigné, Lettres ((''dit. Monmerqué), t. VI, p. 137. Lettre du 31 janvier 1680.
le devant. Elle dit à ses gens qu'ils ne se missent point en peine d'elle, qu'elle étoit innocente, mais que ces coquines de femmes avoient pris plaisir à la nommer. Elle pleura. Elle passa chez madame de Garignan, et sortit de Paris à trois heures du matin K ••
Madame de Bouillon aifronta la tempête sans sourciller. Elle avait été ajournée, ainsi que le duc de Vendôme, au 29 janvier 1680. Elle se présenta à l'Arsenal accompagnée et suivie de vingt carrosses, tant de sa maison que de celle d'Elbœuf et de leurs alliés ^, le visage haut, avec une mine impertinente qui narguait les juges et témoignait aussi de la placidité de sa conscience. Il faut laisser la parole à madame de Se vigne partout où il est question d'un fait contemporain. Elle était à même d'être bien renseignée, et, pour ce qui est du tour et du coup de pinceau, Saint-Simon seul peut entrer en lutte avec cet esprit ravissant, qui n'a pas sa profondeur sans doute, mais qui ne lui cède ni pour
1 Madame de Sévigné, Lettres (édit, Monmerqué), t. YI, p. 132. Lettre du 30 janvier 1680. — Choisy, Mémoires (Michaud et Poujoulat), t. XXX, p. 610.
- Mercure hoUandois , Amsterdam , 1680 , in-12 ,
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le coloris ni pour le pittoresque de la forme et du trait.
« Voici ce que j'apprends de hon lieu. Madame de Bouillon entra comme une petite reine dans cette chambre ; elle s'assit sui' une chaise qu on lui avoit préparée, et, au lieu de répondre à la première question, elle demanda qu on écrivit ce qu elle vouloit dire; c'étoit qu'elle ne venoit là que par le respect qu'elle avoit pour l'ordre du roi, et nullement pour la chambre qu'elle ne reconnoissoit point, ne voulant point déroger aux privilèges des ducs. Elle ne dit pas un mot que cela ne fût écrit; puis elle ôta son gant, et fit voir une très-belle main. Elle répondit sincèrement jusqu'à son âge. — Gonnoissez-vous La Voisin ? — Oui. — Pourquoi vouliez-vous vous défaire de votre mari? — Moi, m'en défaire! vous n'avez qu'à lui demander s'il en est persuadé; il m'a donné la main jusqu'à celte porte. — Mais pourquoi alliez-vous si souvent chez cette Voisin? — C'est que je voulois voir les sibylles qu'elle m' avoit promises ; cette compagnie méritoit bien qu'on fU tous Us pas. — N'avez-vous pas montré à cette femme un sac d'argent? Elle dit que non, par plus d'une raison, et tout cela d'un air fort riant et fort dédai-
gneux. — Eli bien! messieui's , tst-cc la tout ce que vous avez à me dire? — Oui, madame. Elle se lève ; en sortant, elle dit tout haut : — Vraiment, je n'eusse jamais cru que des hommes sages pussent demander tant de sottises. Elle fut reçue de ses parents, amis et amies avec adoration, tant elle étoit jolie, naïve, naturelle, hardie, et d'un bon air et d'un esprit tranquille ^ »
La minute de l'interrogatoire a été conservée, et com^plétera cette piquante narration ; en voici le fond, sinon les termes. Un jour, La Voisin se présenta à l'hôtel de Bouillon sans être mandée, et sur la simple connaissance qu'elle avait de l'esprit curieux de la duchesse. Elle venait mettre à ses ordres un très-hahile homme qui faisait des merveilles. Quelques jours après, madame de Bouillon raconta au duc de Vendôme, au marquis de Ruvigny, à l'abhé de Chaulieu et à madame de Chaulieu l'offre qui lui avait été faite, et tous, d'un commun accord, furent d'avis de donner suite à l'aventure. Mais ce ne fut que plus tard pourtant que, sur la demande de
1 Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué", t. YI, p. 140, 141. Lettre à madame Paris, 31 janvier 1680.
quelqu'un de la compagnie (elle ne dit pas si ce fut de M. de Vendôme, de M. de Ruvigny ou de Chaulieu), on exécuta ce projet. On se transporta chez La Voisin dans un carrosse à six chevaux, ce qui annonce qu'on ne tenait guère à se cacher. Le Sage, car c'était riiomme aux miracles, était là. M. de Vendôme étant passé avec lui dans un cabinet, notre sorcier prétendit qu'il ne pouvait expérimenter que devant une seule personne, et refusa de procéder à ses évocations devant les autres. Ce n'était pas le compte de madame de Bouillon, qui déclara qu elle ne s'était pas déplacée pour ne rien voir ni rien entendre, qu'elle voulait être présente à tout et avoir sa part de tout. Il fallut bien se rendre et l'admettre dans le tabernacle. Sommé de faire quelque chose d'extraordinaire. Le Sage parla de brûler un billet et de le faire retrouver où bon semblerait. Gela parut suffisant, et la proposition fut acceptée. Il pria qu'on écrivît quelques demandes. M. de Vendôme en écrivit deux, à savoir, la première : « Où étoit alors le duc de Nevers? » la seconde : « Si M. de Beaufort vivoit encore ^? » Le Mercure hollan-
1 Bien des gens, en France, ne voulaient pas
dois indique une troisième question : « Quel étoit le secret de gagner au jeu de hoc*? » Le Sage prit le MUet, le lia avec de la soie, l'enferma dans des enveloppes soufrées, et le papier fut brûlé dans la chambre de La Voisin en leur présence. Le difficile n'était pas fait; ce même papier devait se retrouver dans une porcelaine de la duchesse, ce que Le Sage garantit comme inévitable, et ce qui néanmoins
admettre sa mort. Les bruits les plus ridicules couraient parmi le peuple, dont il avait été l'idole. Il eût été trouvé en vie par les Turcs, vendu, transformé en jardinier par son maître, qui l'eût roué de coups, condition assez lamentable, on en conviendra, pour un prince sorti du sang d'Henri IV, et que l'affection des Parisiens avait un instant décoré du titre de Roi des halles. Toutefois, les Pères de la Merci, en le rachetant, eussent mis fin à ce dur esclavage. « Mais tout cela, fait judicieusement observer la Gazette à la main du temps, n'estoit qu'un vaudeville que les crocheteurs et les revendeuses avoient semé sans fondement. » — Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrits. Belles-lettres françaises (vers et prose), Recueil 148.
* Mercure hollandois, Amsterdam, 1680, in-12, p. 72. Cette feuille, qui n'écrivait qu'à distance du théâtre des événements et sur des notes plus ou moins fidèles, se trompe au moins sur un point; elle confond le chevalier de Vendôme avec son frère, et le fait accompagner sa tante, quand ce fut le duc qui escorta celle-ci chez la Voisin.
n'arriva point. A quelques jours de là, il est vrai, il le rapportait à la duchesse, cacheté et dans le même état qu'il lui avait été remis. Madame de Bouillon, surprise de ce tour d'adresse, le raconta à MM. de Vendôme, de Ruvigny et de Chaulieu, qui n'y voulurent pas croire et insistèrent pour que l'expérience se j répétât devant eux. Le Sage fut encore appelé. Il demanda avant tout deux pistoles pour les sibylles. Un nouveau billet fut écrit et brûlé, et l'on attendit l'effet des promesses de l'opérateur. Mais l'on attendit en vain, il ne se retrouva pas. La duchesse, qui voulait en avoir le cœur net, envoya plusieurs fois chez Le Sage ; elle y passa ellemême. Ce dernier vint s'excuser et dit que les sibylles étaient empêchées, et qu'il n'avait pas pu lui rendre réponse. Madame de Bouillon vit bien qu'elle n'en obtiendrait pas davantage, et en demeura là. Toutefois elle se cacha si peu de cette folie qu'elle la raconta à qui voulut l'entendre, et l'écrivit à son mari, qui était à l'armée *.
On demanda à la jeune femme s'il n'était
1 Minute de l'interrogatoire signé Màriain-ne MoMcini duchesse de Bouillon, "Razin et de LaRevnie.
— l;^l — pas vrai qu'elle eût remis dans les mains de Le Sage mi billet cacheté où il était question de faire périr M. de Bouillon. La duchesse avait à s'indigner ; elle préféra turlupiner ses juges, ce qui était plus dans son caractère. Elle poussa le" hadinage un peu loin, si tout est à croire de ce qui a été dit sur cette bizarre procédure. La Reynie s'avisa de lui demander si elle avait vu le diable ; elle répondit en lui riant au nez : « Je le vois en ce moment ; il est laid, vieux et déguisé en conseiller d'Etat*. » Il n'y avait dans tout cela rien de grave et qui dût être l'objet d'une affaire criminelle. L'enquête en resta Là. Seulement tout ce ton leste et dégagé, au moment où madame de Soissons était « trompe ttée à trois briefs jours, » devait déplaire et déplut au roi, qui exila la princesse à Nérac pour lui apprendre à hanter les sorciers, fût-ce pour en rire. « Elle partit hier avec beaucoup de douleur (16 février 1680). Il y a bien à méditer sur ce départ : si elle est innocente, elle perd infiniment de n'avoir pas le plaisir de triompher , si elle est coupable.
' Voltaire, Œuvres complètes (éd. Beuchot). Siècle de Louis XIV, t. XX, p. 177.
elle est heureuse d'éviter les confrontations infâmes et les convictions. Toute la famille l'a conduite jusqu'à une demi -journée d'ici, comme Psyché : la voilà où étoit autrefois la honne reine Marguerite ^ » Au reste, les leçons s'adressèrent à d'autres qu'elle. Le jésuite Jean Bertet, homme d'un grand savoir, et, de plus, homme aimable, qui avait dirigé les études du cardinal de Bouillon et qui devait reconnaître la protection de Son Eminence en traduisant en italien l'opéra d'Armide pour son théâtre de Rome, était, à quelque temps de là , expulsé de l'ordre pour s'être aventuré dans l'antre d'une sibylle alors fort courue ^
M. de Bouillon crut si peu aux accusations portées contre sa femme, qu'il l'accompagna à l'Arsenal. Il ne se borna pas à cette démonstration, il fit publier l'interrogatoire et le répandit dans toute l'Europe. Le but prétendu de la duchesse eût été, une fois veuve, d'é-
1 Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué), t. VI, p. 167. A Paris, vendredi 16 février 1680. — Il est question ici de Marguerite de Valois, sœur de François P'" et reine de Navarre, grand'mère de Henri IV, et auteur des Contes.
2 Coulanges, Mémoires, 1720, p. 173, 174.
poiiser le jeune duc de Vendôme. Elle eût pu concevoir une pareille chimère, que son choix ne se fût pas porté, fort probablement, sur raîné de ses neveux. Dix ans après ce que nous venons de raconter, en 1G90, le chevalier de Bouillon était envoyé par ]M. de Bouillon à Turenne, « pour quelques discours qu'il avoit tenus d'une de leurs parentes, » raconte discrètement Dangeau. S'il faut en croire Saint-Simon, qui ne regarde pas à casser les vitres, le propos ne se fût pas adressé à une parente de M. de Bouillon, mais à M. de Bouillon même. « Le chevalier de Bouillon, dit-il, menoit une vie fort débauchée et de tout point fort étrange. M. de Bouillon, ennuyé de ses déportements, lui en fit une forte rornancine. Le chevalier de Bouillon l'écouta quelque temps , puis lui dit qu'il le trouvoit bien bon de se mettre si fort en peine de -sa conduite, et bien plaisant de lui en parler avec tant d'autorité. M. de Bouillon, plus irrité que devant, lui répondit qu'il le trouvoit bien insolent, et s'il n'étoit donc pas son père et en droit de lui parler en père. « Vous, mon « père ! lui répliqua le chevalier de Bouillon « avec un grand éclat de rire : vous savez « bien que non, et que c'est M. le grand
« prieur ' . » Il fallait que les relations du grand prieur et de madame de Bouillon eussent fait quelque bruit, pour que le retentissement en fût venu jusqu'aux oreilles de ce libertin éhonté, auquel ses frasques et ses mauvais coups même valurent plus d'une répression ^ C'est tout ce que nous pouvons dire sur une rumeur qui serait moins vraisemblable sans doute si la duchesse n'avait point contre elle d'autres charges de cette sorte dans le cours de sa vie agitée.
iDangeau, Journal (addition de Saint-Simon), t. III, p. 264. Samedi, 23 décembre 1690.— Il existe un couplet infâme, attribué au chevalier de Bouillon, qui est comme le corollaire de cette répartie inqualifiable, et dans lequel il ne ménage pas plus sa mère que son père. — Bibliothèque impériale. Manuscrits. Recxieil de chansons historiques, t. VII, f. 213.
2 On lit dans le Journal de Dangeau, à la date du 4 mars 1695 : « Il est arrivé un malheur à M. le chevalier de Bouillon, à Avignon : un traiteur chez qui il mangeoit avec quelques officiers de la marine a été trouvé mort , et l'on prétend que c'est des coups qu'il a reçus de ces messieurs, qui l'avoient mis tout nu avant de le frapper. M. de Bouillon en a parlé au roi et paroît fort mécontent de la conduite de M. le chevalier son fils. On dit même qu'il demande au roi qu'on le mène au château d'If, pour tâcher de le corriger par cette punition-là. » — T. V, p. 161.
Le marquis de La Fare.— Ses débuts. — Il fait partie du secours envoya à l'empereur. — 11 est nommé guidon des gendarmes du Dauphin. — Il sert sous Coudé, à Senef. — Turenne. — Justesse et profondeur de son coup d'œil. — Coquetteries de madame de Montespan. — La Fare se retire prudemment.— La marquise de Rochefort. — Louvois.— La Fare est pris pour dupe. — Il se défait de sa charge de souslieutenant des gendarmes. — Le marquis de Sévignë-. — Rambouillet de la Sablière. — Madame Le Taneur. — Exigences de La Sablière. — Remords et séparation. — Mariage de La Sablière avec mademoiselle Hessein. — Autres amours.— Une maîtresse bel esprit.— Billets galants. —Une femme sure de son fait.— Les absentes ont tort — Iris triomphe.— Quelle était Iris. — Mesdemoiselles Vanghangel.— Manon et Charlotte. —Niert épouse Charlotte.— Liaison de La Sablière avec Manon. — La Folie-Rambouillet. — Ses jardins. — Ils desservent la table du roi. — Le salon de La Sablière.— Lauzun, Rochefort, Brancas.de FoixetLa Fare.— Amours de ce dernier avec madame de La Sablière. — Répartie plaisante de la jeune femme.— Opinion du monde.— Sévigné se fait la caution des deux amoureux. — Altération et déclin de leur liaison.— Indignation générale.— Madame de Coulanges ne veut plus saluer La Fare. — Madame de La Sablière aux Incurables.— La bassette.— Elle est le délire général.— Le duc de Caderousse et les perles de madame de Bertillac. — Le marquis de Bethune. — M, de Vendôme. — La bassette en Angleterre. — Reproches poétiques de Saint- Evremond à la duchesse de Mazarin. — Mort soudaine de Manon. — La Sablière l'apprend par sa fille au retour d'un
Jl.
voyage.— Son chagrin. — Vers touchants sur cette perte irréparable.—Il meurt de langueur au bout d'une année.— La Champmeslé amie et non amante de La Fare.— La vraie rivale de madame de La Sablière. — Louison Moreau. —La Fare la verse devant la porte de madame de La Sablière.— Il a d'elle une fille légitimée plus tard.
La fui te de la comtesse de Soissoiis, la comparution de madame de Bouillon à l'Arsenal ne furent pas les seuls scandales qui tinrent en haleine l'attention générale. Un autre événement d'un genre moins sombre semble avoir, à la même époque, assez vivement préoccupé et la ville et la cour ; du moins, madame de Sévigné en parle-t-elle comme d'une calamité publique, quoiqu'il n'y allât que d'un mécompte de cœur pour une femme qui se croyait plus solidement aimée, et pour la galerie d'un désenchantement qu'on eut peine à pardonner à son auteur. 11 s'agit du marquis de La Fare et de sa rupture avec madame de La Sablière. Aussi bien est-il temps d'arriver à l'un des figurants les plus en relief d'une société dont nous avons entrepris de reproduire la i^hysionomie particulière, et l'histoire de cette crise intime nous servirat-elle tout naturellement de transition.
La Fare est parvenu jusqu'à nous, grâce à Ghaulieu^ son ami. Bien des poètes plus di-
— 1-27 — gnes de se survivre ont péri avec lenrs œuvres ; La Fare, l'auteur d'un petit volume qu'on ne lit point, a laissé un nom. Les choses de la littérature ont leurs hasards comme toute chose en ce nronde ; il ne faut souvent qu'un sonnet, qu'un madrigal, une petite pièce d'un sentiment vrai, pour fixer le souvenir. Mais La Fare ne doit pas même sa célébrité à cette sorte de fortune. Si Ton en excepte l'ode A la louange de la paresse, qui, à cette date, n'est pas sans valeur et a le mérite d'ailleurs d'exprimer la pensée très-sincère de ce paresseux raffiné, rien n'est à ressusciter de ce recueil fluet dont la moitié est remplie par des traductions ou des imitations d'Horace, de ïibulle et de Virgile. Encore un coup, La Fare doit sa renommée à Chaulieu, heureux, lui aussi, de n'avoir eu à entrer en lice qu'avec Chapelle, son maître, et d'avoir précédé les épitres et les poésies légères de Voltaire.
Spirituel, élégant, bien né, La Fare avait tout pour plaire et plut tout d'abord. 11 débuta brillamment et de façon à faire croire qu'il ne s'arrêterait pas en si bon chemin. « J'entrai dans le monde à Fàge de dix-huit ans et fus présenté au roi au mois de décembre
1662, rannoe d'après la naissance du Dauphin, et celle où fut faite par Sa Majesté, au mois de janvier, la première promotion des chevaliers de l'ordre. Ma figure qui n'étoit pas déplaisante, quoique je ne fusse pas du premier ordre des gens bien faits, mes manières, mon humeur et mon esprit qui étoit doux, faisoient un tout qui plaisoit assez au monde, et peu de gens en y entrant ont été mieux reçus; à quoi contribua l'amitié que madame de Montausier me témoigna, fondée sur celle qu'elle avoit eue pour mon père, homme de mérite, dont le souvenir n'étoit pas encore éteint. J'oserois même dire que le roi eut plutôt de l'inclination que de Téloignement pour moi ; mais j'ai reconnu dans la suite que cette impression étoit légère, bien que j'avoue sincèrement que j'ai contribué moi-même à l'effacer. Quoi qu'il en soit, j'eus sans peine, pour lors, et sans les demander, toutes les petites distinctions et tous les agréments que d'autres n'auroient pas eus même en les demandant ^ »
Tout cela ne respire pas une modestie parfaite, et La Fare use envers lui-même d\me
1 La Fare, Mémoires (Michaud et Poujoulat), t. XXXII, p. 261.
grande indulgence ; en ce point il ressemble à bien des gens. Le marquis de Lassay, à la Qn de sa carrière, et quand il n'avait plus rien à attendre de lui ni des autres, disait à une femme qui lui avait demandé ce qu'il pensait sur son propre compte : « Je vais vous avouer un sentiment plein de vanité, si vous voulez même, d'impertinence; mais, pour m'excuser, songez que c'est à vous seule que je le confie, c'est-à-dire àmoL-même,etje n'ai d'autre tort que celui de penser une chose aussi folle. Il y a bien longtemps que je suis dans le monde, et j'ai vécu fort familièrement et vu de fort près la plupart des personnes de l'un et de l'autre sexe qui ont eu la réputation d'avoir le plus d'esprit : j'en ai trouvé une grande quantité qui a voient en différents genres des talents au-dessus des miens; j'en ai trouvé beaucoup qui avoient autant d'esprit que moi; mais je n'en ai trouvé aucun qui m'ait fait sentir qu'il en avoit davantage ^ » Ce n'est donc pas le tout d'avoir de l'esprit, et infiniment d'esprit, si l'esprit qu'on a n'est pas au service d'une activité et d'une volonté soutenues. C'est un
1 Lassay, Recueil de différentes choses, 3« partie, i). 428, 429. Lettre à madame de Bouzoles.
don stérile quant aux grands résultats de la vie, délicieux dans l'intimité et les joutes de la conversation, qui vaut à ceux qui en sont pourvus Faccueilet les caresses, mais ne saurait obtenir cette considération qu'on n'accorde qu'aux hauts faits et aux actions d'éclat. Lassay et La Fare en firent l'épreuve, le premier avec une amertume qu'il n'a pas pris soin de dissimuler, le second avec cette parfaite insouciance du sybarite qui ne songe qu'à vivre le mieux et le plus doucement pos- ^ble.
En 1661, la France envoyait à l'empereur un secours de six mille hommes commandés par Coligny et sous lui La Feuillade, et au nombre desquels se trouvait, nous Favons dit, le duc de Bouillon. Malgré le conflit des puissances chrétiennes que souleva l'ambition de Louis XI V, le Turc, au xvn^ siècle, était encore l'objet des préoccupations de l'Europe qu'il menaçait incessamment. La Tare fut l'un des premiers qui demandèrent à servir comme volontaires, et se trouva au combat de Saint-Gothard. La paix conclue, chacun ne pensa plus qua regagner ses foyers, et La Fare comme les autres. Par malheur, il fut retenu à Vienne par deux blés-
sures reçues dans une affaire qui lui était étrangère. Avant de reparaître à la cour, il était prudent de s'assurer de la façon dont avait été envisagée cette rencontre. Ses amis ne Ini furent pas inutiles : les maréchaux de Yilleroy et de Gramont, auxquels s'adjoignit madame de Montausier, le servirent chaudement, et, grâce à leurs hons offices, il put se montrer au mois d'avril 1665 à Versailles, comme s'il ne s'était rien passé.
Quelques mois après, le roi ayant formé une compagnie de gendarmes pour le Dauphin en donna le guidon à La Fare, que cette distinction devait flatter d'autant plus qu'il ne manquait pas de concurrents en état de le lui disputer par le mérite et la naissance : « J'avoue que je n'ai jamais été si aise, dit-il, et que je crus être en faveur ; mais je vis hientôt que je rn'étois trompé. 'Après avoir remercié le roi, je remerciai la reine-mère ; car, quoiqu'elle n'eût part à rien, on la remercioit de tout K » Remarquons, en passant, ce trait qui caractérise au juste la situation réelle d'Anne dMutriche, sans pouvoir comme sans véritable iniluence, amoindrie,
1 La Fare, Mémoires (MichauJ et Poujoulat), i. XXXII, p. 261, W2.
annihilée, réduite à n'attendre plus que de vains respects et des soumissions dérisoires dont elle connaissait la valeur. La Fare se sentait en passe d'arriver, et il était décidé à seconder la fortune. Il figura brillamment en Flandre et sur le Rhin. A la bataille de Senef, il montra un sang-froid, une fermeté, une résolution rares. Dans un moment critique, Condé le rencontre qui prenait l'initiative d'un mouvement dont il apprécia l'urgence : « Il fut bien aise, dit-il, de m'avoir trouvé. » La levée du siège d'Oudenarde termina la campagne.
Turenne, qui venait de gagner en Allemagne la bataille de Zeinheim \ ne pouvait rien faire, faute de troupes, de cavalerie surtout. La Fare fit partie des renforts qu'on lui dépêcha. Turenne le connaissait; il l'avait rencontré à l'hôtel de Bouillon. Il aimait à converser avec lui, lui demandant parfois son sentiment, moins sans doute pour suivre Favis que pour tâter l'officier. La Fare, en une circonstance grave, il est vrai, profita de ces franchises pour se faire l'interprète de toute
1 Sintzheim. Nous avons respecté l'orthographe de La Fare.
l'armée et témoigner au général en chef des craintes qui avaient bien leur raison d'être apparente. Celui-ci, en effet, avait ordonné un mouvement qui surprit et devait surprendre, car c'était prêter le flanc, de gaieié de cœur, à l'ennemi, et on sait combien ïurenne était prudent d'ordinaire et accordait peu au hasard. La Fare gagna la tête de la colonne : «Je vous demande pardon, Monseigneur, dit-il en abordant le prince, si j'ose vous dire que nous sommes tous inquiets de la marche que vous nous faites faire, et de voir que nous allons du nez dans cette montagne, et que nous sommes tous les uns sur les autres dans cette vallée. » Après l'avoir écouté jusqu'au bout, Turenne lui répondit, sans manifester le moins du monde que ces doutes de son armée le blessassent : « Effectivement vous n'avez pas tort; mais j'ai compris que l'armée des ennemis, qui a le ruisseau de Turkheim devant elle et Colmar à sa gauche, où sont ses vivres et ses munitions, ne se déposteroit point d'un bon poste où elle est pour tomber sur moi, et ne passeroit point le ruisseau; que d'ailleurs elle n'abandonneroit pas Colmar où sont ses magasins, de peur que je ne me jetasse de ce côté-là et ne m'en saisisse;
que pourtant elle n étoit pas assez grande pour tenir Turkheim autrement que par un détachement; et qu'ainsi me saisissant de ce poste, comme je vais tâcher de faire tout à l'heure, je me donnerai un passage dans leur flanc qui les obligera à retourner leur armée, et à me combattre dans un terrain égal aux uns et aux autres ^ . » Les choses ainsi expliquées, toute témérité disparaissait; ce plan était si net, si sûr, si inévitable qu'il n'y avait point à douter du résultat, qui ne fut autre que l'évacuation pleine et entière de l'Alsace par l'armée ennemie. Et voilà le génie de Turenne, génie sage, raisonné, toujours prudent quand il ose le plus, s'appliquant à garantir de la défaite avant d'assurer la victoire '. Madame de Montespan, dés cette époque ^ avec sa beauté, sa distinction^ son incontestable supériorité, avait inspiré bien des désirs, fait battre plus d'un cœur , fait naître plus d'une espérance. Soit qu'alors elle pensât à fixer Louis XIV, soit qu'elle eût la ferme
1 La Fare , Mémoires (Michaud et Poujoulat), t. XXXII, p. 278, 279.
2 Bussy-Rabutin , Mémoires (Charpentier, 1857), t. I, p. 275, 345; t. Il, p. 15.
voloDté de demeurer sage, elle passait son temps à écouter les amoureux, à leur sourire et à se moquer d'eux ^ A Fontainebleau, au coucher de la reine auquel le roi assistait, elle racontait avec le plus charmant et le plus cruel persiflage tout ce qui lui avait été dit le jour, immolant sans pitié cette foule d'adorateurs qui, sans s'en douter, faisaient ses affaires près de leur jeune maître. Le plus brillant, le plus spirituel, le plus illustre d'entre eux était le comte de Saint-Paul, ce fruit
1 Madame de Montespan n'avait pas besoin de haïr les gens pour exercer sur eux sa verve inépuisable. C'était chez elle un besoin de mordre et de déchirer dont plus tard la religion, une sévère répression d'elle-même, ne la guérirent qu'imparfaitement. « Elle portoit des coups dangereux, raconte madame de Cajlus, à ceux qui passoient sous ses fenêtres pendant qu'elle étoit avec le roi. L'un étoit, disoit-elle, si ridicule, que ses meilleurs amis pouvoient s'en moquer sans manquer à la morale; l'autre, qu'on disoit être honnête homme : « Oui, « répondit-elle, il faut lui savoir gré de ce qu'il le «veut être. » Un troisième ressembloit au valet de carreau; ce qui donna même ace dernier un si grand ridicule, qu'il lui a fallu depuis le manège d'un Manceau pour faire la fortune qu'il a faite; car elle ne s'en tenoit pas à la critique de son ajustement, elle se moquoit aussi de ses phrases et n'avoit pas tort. > — Madame de Cajlus, Mémoires Michaud et Poujoulat), t. XXXII. p. 489, 490.
des erreurs de la duchesse de Longueville, qui, tout en ridolâtrant , lutta constamment contre les bons vouloirs de la famille trop disposée à dépouiller l'aîné au profit de ce jeune prince dont l'avenir semblait si radieux, condamné en réalité à nne carrière si bornée. La Fare s'était mis également snr les rangs, et ne se fût peut-être pas éliminé devant le nombre et la qualité des soupirants, s'il n'eût pas été averti du procédé peu honnête de la marquise. Cette découverte, en lui apprenant qu'on se jouait de lui et des autres, lui donna à réfléchir. Bien que la moquerie fût dans le sang des Mortemart, madame de Montespan avait un but. Les intentions du roi ne tardèrent pas d'ailleurs à être apparentes et à crever les yeux des moins clairvoyants : '( Je me retirai en bon ordre^ dit La Fare, et bientôt tous les autres en firent autant*. » S'il eût toujours gardé cette prudence, il ne se fût pas attiré la haine d'un homme implacable, qui faisait peser son despotisme jusque sur Louis XIV.
Louvois, comme on sait, tenait moins à être affectionné que redouté; aussi comp-
1 La Fare, Èlémoires, (MichauJ et Poujoulat), t. XXXII, p. 264.
tait-il plus de courtisans et de serviteurs que damis. Il était capable d'attachement, cependant : ainsi il avait une véritable tendresse mêlée de considération pour le marquis de Rochefort, homme de valeur, d'un courage incontestable, mais d'un caractère indécis et timide, le pire des défauts dans un général d'armée*. Peut-être se glissait-il quelque alliage dans cette affection. On. devine de quel alliage il est question. Madeleine de Laval, marquise de Rochefort, était une de ces femmes séduisantes qui savent l'empire
1 L'histoire n'a pas été tendre à l'égard de Louvois, et les contemporains le traitent avec assez de rigueur pour qu'il nous semble loyal d'insister sur ce qui peut se rencontrer de louable dans cette grande figure, l'une des plus remarquables, sinon des plus sympathiques du règne. Louvois était ami chaud, sincère et dévoué. Sa bourse était ouverte au petit nombre de ceux qu'il affectionnait, et sa générosité allait alors jusqu'à la munificence. On cite un trait qui donnera la mesure de ce dont il était capable. Au retour d'une campagne, le chevalier de Xogent, son favori, trouva à Meudon, sous la propre terrasse du ministre, « la plus jolie maison du monde ;> , bâtie à son insu, et dans laquelle il n'eut qu'à s'établir. C'était une surprise de Louvois, qui lui en faisait cadeau. Est-il possible d'être plus magnifique avec plus de charme et de délicatesse?—Dangeau, Journal (addition de Saint-Simon , t. XII, p. 66.
de leur beauté et veulent en tirer tout le parti possible, plus ambitieuses que tendres, et qui font passer les choses de la vanité pardessus toutes autres. Louvois, dont la physionomie avait la dureté de son caractère, n'eût sans doute pas fait battre le cœur et conquis les bonnes grâces de la marquise, s'il n'eût été Louvois, c'est-à-dire l'homme le plus puissant après le roi et malgré le roi. Elle voulait être la maréchale de Rochefort, et il est à penser qu'elle ne nuisit pas à l'élévation de son mari. Louvois, qui ne pouvait pas traiter en commis des hommes comme Coudé et Turenne, et qui trouvait plus de complaisance et de soumission dans les généraux médiocres, à la mort de ce dernier, fit huit maréchaux; La Fare n'en nomme que sept, mais il oublie d'Estrades. C'étaient Luxembourg , Schomberg , les deux seuls choix heureux ; Duras, La Feuillade, d'Estrades, Navailles, Vivonne et Piochefort, « à qui les autres doivent un remercîment, » dit madame de Sévigné, qui laisse à entendre que les sept autres ne furent nommés que pour faire passer le huitième K Madame Cornuel,
* Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué), t. 111, p. 50. Lettre du 31 juillet 1675.
cette maligne vieille dont la langue n'épargnait personne sans distinction d'âge et de rang, disait, elle aussi, à cet égard, que « le roi avait changé son louis d'or en louis de cinq sous^ »
Ardent, facile à s'enflammer, tenté par une conquête qui eût singulièrement caressé son amour-propre, La Fare s'était posé en adorateur. Il lui parut qu'on le voyait d'un œil assez favorable, et, bien que s'apercevant qu'il ne fût pas le seul à courir la même fortune, il n'en demeura pas moins résolu à tout mettre en œuvre pour réussir. Il avait une fois cédé la place, mais c'était au roi ; il ne se sentait pas d'humeur à se retirer devant nul autre, et ne prit même que trop peu de précautions pour ne point blesser son terrible rival. La maréchale usait, ce nous semble, du même procédé que Montespan son amie ; elle avait pour La Fare des sourires, qui lui servaient auprès d'un autre. Si La Fare ne donna pas dans le piège, ce qui est douteux, le public s'en fia aux apparences : on le croyait aimé; seulement on trouvait la maréchale bien glacée devant une passion comme celle
* La Fare, Méiaoire.'^ (Micliaud et Poujoulat) , t. XXXIl, p. 283.
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dont elle était l'objet. « Je suis dégoûtée de celle de La Fare, écrit madame de Lafayette à madame de Sévigné dans nne lettre que nous avons déjà citée; elle est trop grande et trop esclave ; sa maîtresse ne répond pas au plus petit de ses sentiments : elle soupa chez Longueil ' et assista à une musique le soir même qu'il partit : souper en compagnie quand son amant part, et qu'il part pour l'armée, me paroît un crime capital ^ »
La Fare, honteux sans doute d'avoir été pris pour dupe, parle de cette intrigue comme d'un passe-temps qui, tout peu sérieux qu'il était, devait décider en tout cas de son avenir. « L'on ne sait si de son vivant (du vivant du maréchal) Louvois n'étoit pas amoureux de sa femme, mais il est certain qu'il le fut après sa mort, et que cette passion dura autant que la vie de Louvois. On prétend que le vieux Le Tellier ^ avoit été aussi amoureux d'elle dans les premiers temps de son
i Frère du président de Maisons.
°3 Madame de Sévigné, Lettres {éàit. Monmerqué), t. III, p. 81. Lettre de madame de Lafayette à madame de Sévigné, à Paris, le 19 mai 1673.
3 On trouve, en effet, la même insinuation dans une note à la suite d'un couplet sur le marquis de Rochefort, que sa crudité nous empêche de citer
niaiiage, et bien des gens ont attribué l'aversion du père et du fils pour moi à cette passion; car ils s'imaginèrent tous deux que j'en étois amoureux et mieux traité que je ne l'étois effectivement. Il y avoit plus de coquetterie de ma part et de la sienne que de véritable attachement. Quoi qu'il en soit, c'a été là recueil de ma fortune et ce qui m'attira la persécution de Louvois, qui me contraignit enfin de quitter le service^ Mais qu'on est rarement jeune et sage à la fois ! J'avoue que je ne l'ai pas été en cette occasion ni en bien d'autres'. » 11 ne tarda pas à éprouver les effets de son imprudence et du ressentiment, du haineux ministre. Luxembourg, qui ne lui témoignait pas moins d'intérêt que ne lui en avaient montré Condé et Turenne,
textuellement. — Recueil de chansons, de couplets et de vaudevilles pour servir à l'histoire anecdote. Bibliothèque Mazarine. Manuscrits, t. II, f. 428.
1 La Fare n'est pas le seul qui s'attira la haine de Louvois pour un semblable motif. Bussy-Rabutin prétend que la cause de l'aversion du ministre pour lui n'était autre que le soupçon qu'il fût son rival auprès de madame de La Beaume. — Bussy-Rabutin, Mémoires (Charpentier), t. II, p. 258.
- La Fare, Mémoires (Michaud et Poujoulat . t. XXXII, p. 283.
demanda en 1667 qu'il fût brigadier, La Fare y avait droit, et de moins anciens, tels que les deux de Broglie, étaient déjà maréchaux de camp. « Il me fut répondu sèchement par Louvois que j'avois raison, mais que cela ne serviroit de rien. GeLte réponse brutale et sincère dn ministre alors tout-puissant, qui me haïssoit depuis longtemps et à qui jamais je n'avois voulu faire ma cour, jointe au méchant état de mes aiîaires, à ma paresse et à l'amour que j'avois pour une femme qui le méritoit, tout cela me fit prendre le parti de me défaire de ma charge de sous-heutenant des gendarmes de monseigneur le Dauphin, que j'avois presque toujours commandés depuis la création de ma compagnie, et je puis dire avec honneur. Je vendis donc cette charge, avec la permission du roi, quatrevingt-dix mille livres au marquis de Sévigné, enseigne de la même compagnie K «
* La Fare , Mémoires (Micliaud et Poujoulat), t. XXXII, p. 285. — Le prix en eût été plus élevé, selon madame de Sévigné: « Ne savez-vous pas qu'il (son fils) a traité delasous-lieutenancedes gendarmes de Mgr le Dauphin avec La Fare, pour douze mille écus et son enseigne. Cette charge est fort jolie : elle nous revient à quarante mille écus, elle vaut l'intérêt de l'argent... » — Lettre du 19 mai 1677, t. V,
A l'âge de La Fare, on patiente, on attend, on tient bon. Il n'avait que trente -trois ans, et Louvois n'était pas éternel. Mais, si ces dégoûts furent l'une des causes d'un parti désespéré, ils n'eussent point suffi, pas plus que ce penchant à la paresse, sa vertu cardinale. Ce qui le fit, en réalité, se démettre d'un emploi envié et que madame de Sévigné se félicite de voir à son fils, ce fut une passion sérieuse, exclusive, pour une femme qu'il aimait depuis un an et qu'il n'eût pu se résoudre à laisser derrière lui.
La Fontaine a immortalisé madame de La Sablière ; mais il n'a pas été le seul à prendre soin de transmettre à la postérité le nom de sa protectrice. Bernier, qui logeait chez elle, avait écrit, à son intention, un Abrégé de la philosophie de Gassendi^; Bayle, en rendant compte de ce livre, trouve le moyen de faire
p. 8. « Il parait, d'après cela, fait remarquer M. WàU kenaer, que dans ces sortes de transactions, où le consentement royal était nécessaire, on avait d'autres sommes à payer que celles dont on convenait avec le titulaire de la charge.» — Histoire de La Fontaine [V édit. ), p. 437.
1 1678. Il y joignit, en 1682, ses Doutes de M. Ber~ nier sur quelques-uns des principaux chapitres de son Abrège' de Ja phUonophie de Gassendi.
le plus bel éloge de la jeune femme '. Madame de Sévigné, de son côté, nous a initiés aux agitations de ce cœur tendre, de cette âme passionnée, de cet esprit cornélien, et qui, « né du firmament, » avait « beauté d'homme avec grâce de femme ^. » Fontenelle, Perrault, l'abbé d'Olivet, Amelot de La Houssaye, qui ont parlé d'elle, Tout tous fait dans les termes les meilleurs de la louange et de la reconnaissance, comprenant sans doute que celle qui avait été le soutien et l'amie des gens de lettres et des savants de son temps ne méritait pas moins d'un souvenir impérissable. Boileau, l'irascible Boileau, il est vrai, ne se mêle pas à ce concert unanime, bien qu'elle fût sœur de son ami Hessein. Comme toutes les femmes d'alors, madame de La Sablière était très-lettrée. « Voyez madame de Fontevrault et madame de La Sablière , elles entendent Homère comme nous entendons Virgile, » écrit Corbinelli à Bussy-Rabutin^ Sauveur, à ce que nous apprend Fontenelle, lui avait enseigné les
1 Bayle, Œuvres, in-folio, t. IV, p. 374, 375.
2 La Fontaine, Fables (édit.Walkenaer), t. II, p. 322.
3 Madame de Sévigné, Lettres ( édit. Monmerqué), t. V, p. 160. A. Livry, 30 juillet 1677.
malhémaliques, la physique et l'astroiiomio, tandis que son ami Bernier, le joli philosophe, comme l'appelait Saint-EvremondS lui rendait familières les abstractions les plus voilées de la métaphysique.
Boileau avait dit, dans une de ses épitres :
Que, Tastrolabe en main, un autre aille chercher
Si le soleil est fixe ou tourne sur son axe,
Si Saturne à nos yeux peut taire un parallaxe-...
D'abord parallaxe est du féminin ; astrolabe, ensuite, est un iustrument destiné à mesurer la hauteur des astres et nullement à apprécier si le soleil est fixe ou tourne sur son axe. L'erreur de Boileau était donc flagrante, et madame de La Sablière, plus que compétente en pareille matière, ne put s'empêcher de la relever. Le satirique avait trop d'ennemis pour que cette critique, faite dans l'intimité, sans doute, ne fût pas répandue et ne courut pas la ville : l'auteur de
1 « Joli philosophe ne se dit guère; mais sa figure, sa taille , sa manière, sa conversation, l'ont rendu digne de cette épithète-là. » — Saint-Évremond, Œuvres, t. V, p. 45). Lettre à mademoiselle de Lenclos.
'^ Boileau, Œuvres complètes (édit. de .Saint-Surin', Épître V, t. TT, p. 53, 54.
VArt poétique, qui en eut connaissance, ne l'oublia point ; et, vingt ans plus tard, sa rancune perçait dans le portrait suivant :
Qui s'offrira d'abord? Bon , c'est cette savante Qu'estime Roberval et que Sauveur fréquente. D'où vient qu'elle a l'œil trouble et le teint si terni? C'est que sur le calcul , dit-on , de Cassini , Un astrolabe en main, elle a, dans sa gouttière, A suivre Jupiter passé la nuit entière. Gardons de la troubler. La science , je croi , Aura pour l'occuper un peu plus d'un emploi. D'un nouveau microscope on doit en sa présence Tantôt chez Dalancé faire Texpériencel, Puis d'une femme morte avec son embryon n faut chez Du Verney voir la dissection 2. Rien n'échappe aux regards de notre curieuse 3.
Toute curieuse qu elle fût, madame de La Sablière était trop essentiellement femme par la sensibilité et la tendresse pour être ce qu'on est convenu d'appeler une femme savante, et, sans l'assertion de Perrault, il eût été difficile, pour ne pas dire impossible, de soupçonner l'original de ce portrait. « On croit, écrit celui-ci, que le caractère de la
1 Fils de l'un des plus habiles chirurgiens de Paris, dit Brossette.
2 Médecin du roi, anatomiste très-renommé.
^ Boileau, Œuvres complètes {6dii. de Saint-Siirin\ Satire x, t. ^'^ p. 301, 302, 308.
savante ridicule a été fait pour une dame qui n'est plus, et dont le mérite extraordinaire ne devoit lui attirer que des louanges. Cette dame se plaisoit, aux heures de son loisir, à entendre parler d'astronomie et de physique, et elle avoit même une très-grande pénétration pour ces sciences, de même que pour plusieurs autres, que la beauté et la facilité de son esprit lui avoient rendues familières. Il est encore vrai qu elle n'en faisoit aucune ostentation, et qu'on n'estimoit guère moins en elle le soin de cacher ces dons que l'avantage de les posséder K »
Antoine Rambouillet de La Sablière, second fils du financier de ce nom ^ secrétaire du roi et Tun des régisseurs des domaines , était un homme de plaisir, d'un commerce agréable, aimant le monde, poète à l'occasion et troussant le madrigal avec une finesse et un naturel que Voltaire se plaît à reconnaître ^ Il semblerait quil eût dû sentir tout
* Charles Perrault, VApologie des femmes (en réponse à la satire de Boileau). Paris, 1694, Préface, p. 6.
^ Ils étaient deux frères , Pierre et Antoine , et une fille, qui épousa Tallemant des Réaux.
3 Voltaire, Œuvres comijUtes (éd. Beuchotl, t. XIX, p. 193; XXIX, p. 223.
le prix du trésor de grâces, d'esprit, de beauté dont il était le possesseur et le maître, et ne pas chercher d'autres félicités. Mais qui sait se contenter de ce qu'il a ? Nous aurions plus d'un exemple à citer de pareilles inconséquences parmi les contemporains de celui-ci, à commencer par le marquis de Sévigné, qui ne fut ni plus judicieux ni plus équitable *. Quelque charmante d'ailleurs que fût mademoiselle Hessein, il l'épousait moins par amour que pour faire diversion à une passion qu'il fallait étouffer. Il s'était épris d'une certaine madame Le Taneur, dont le mari était aussi ridicule de corps que d'esprit, nous dit Tallemant. La jeune femme se livra avec entraînement, et sa faiblesse n'eut que de trop graves conséquences. La Sablière, jaloux de ce mari si peu mari, avait exigé que sa niaitresse cessât tout rapport avec lui. Celle-ci prit pour prétexte un grand rhume qu'elle avait, et cjiercha à inquiéter sur sa poitrine le pauvre Le Taneur, qui se soumit et renonça
• Rambouillet, alors fort jeune, fut l'ainant de Ninon et supplanta Sévigné; il était un de ses amants par quartier^ selon l'expression de Tallemant. Le comte de Vassé le chassa à son tour; mais il resta l'ami constant de l'aimable fille.— Tallemant des Réaux, Historiettes (édit. Tecliener), t. VI, p. 3, 5.
dès lors à tous ses droits. Mais mie grossesse rendit inévitable entre les deux époux un rapprochement qui dut coûter à la délicatesse de la jeune femme. En pareille occuri-ence, la marquise Du Cliàtelet se résignera avec une intrépidité peu commune ; mais madame Du Châtelet était philosophe et la maîtresse de deux philosophes, ce qui change bien les choses. Cette situation intolérable fut ce qui rappela madame Le Taneur au sentiment de ses devoirs, et lui inspira des remords tels, qu'ils furent plus puissants que son amour. « Le galant eut bien ce qu'il méritoit, ajoute Tallemant : cette femme va se mettre mille scrupules dans l'esprit, que cet enfant voleroit le bien des autres, qu elle ne pouiToit pas se faire accroire qu'il étoit à son mari. S'il ne se fût marié là-dessus, je ne sais ce qu'il en fût arrivé '. » Ce fut alors, en effet, que La Sablière, pour oublier, pour trouver la guérison , acheta la charge de secrétaire du roi et épousa mademoiselle Hessein.
1 Tallemant des Réaux,iîwfonef<es(édit. Techener), Amants délicats, t. VII, p. 362. — Tallemant, qui se plait tant dans le récit des petites aventures, eût pu sans doute commettre d'autres indiscrétions sur La Sablière et sa femme, dont il était à la fois cousin et beau-frère.
D'autres amours succédèrent à cet amour brisé. Il eut un petit commerce de galanterie avec une jeune femme dont Richelet a publié les lettres comme des modèles du genre. « C'étoit, nous dit -il, une demoiselle de trèsbon air, et autant bien faite qu'on le sauroit être. » Quant au nom, Richelet lui garde le secret. Cette demoiselle ne péchait pas, en tout cas, par le manque de confiance en sa propre valeur, elle avait la conscience de sa force, peut-être l'exagérait-elle. La Sablière était un terrible trousseur de vers, les madrigaux ne lui coûtaient guère, pour lui tout était prétexte à madrigaux ; si bien que Conrart lui donna, en qualité de secrétaire des Muses, des lettres de grand madrigalicr françois. La plupart de ces petites compositions s'adressaient à une Iris, Cette Iris, quelle étaitelle? Une fiction poétique ou une réalité belle et bonne? Notre demoiselle ne s'en préoccupe que de sorte. Elle envoie, pourtant, à tout hasard, à son amant un billet pour cette Iris. Le billet n'est pas des plus modestes : « C'est pour vous défier, et non pour vous écrire que je vous envoie ce billet. Qui que vous soiëz, je ne saurois vous aimer : et quoique nous aïons un même dessein, il n'y
— loi —
a point de sympathie entre nous. Je suis belle, j'ai de Tesprit, et je suis dangereuse. Encore que notre juge soit préoccupé en votre faveur, ne vous créiez pas trop en sûreté. Les moïens de vaincre ne manquent jamais à qui en a le désir et le courage ^ » Voilà qui s'appelle être sûre de son fait. Les lignes qui suivent sont encore d'une plus étrange allure : « Je suis fort engraissée et fort embellie, écrit-elle à Ija Sablière avec la même intrépidité. Iris à mon retour n'a qu'à se bien tenir, il n'y aura point d'enchantement à l'épreuve de ce que je vaudrai; diteslui que je vous donne encore un mois à l'aimer, et qu'ensuite vous ne l'aimerez plus. Je ne suis pas assez sotte pour croire que vous lui disiez cela ; mais je suis assez vaine pour ne point douter que vous ne le fassiez, dès que vous m'aurez vue; je me regarde à mon miroir; mais de ma vie je ne me suis trouvée si raisonnable et si bien coëffée. Malheur à tous les hobereaux qui me verront aujourd'hui ^ » Richelet ne trouve qu'à ad-
i Richelet, Les plus belles Lettres françoises, Paris, 1698. — Billets d'une amante à son amant, Billet v, t. I*"", p. 6.
2 Idem, Billet vu, t. r^, p. 9.
mirer, et c'est par les Billds d'ime amante à son amant, comme il intitule les seize petites lettres de la demoiselle, qu'il inaugure son recueil épistolaire. 11 ne faut pas disputer des goûts, disons seulement que l'aplomb de la beauté anonyme nous rendra moins pitoyable pour ses revers, si son mérite, en fm de compte, ne l'empêche pas d'être sacrifiée à une rivale plus modeste. Cependant cette Tris, qui revenait constamment sous la plume dupoëte, ne laisse pas que de la tracasser, sajalousiecommence à s'inquiéter. «Iris m'importune furieusement, et il me semble qu'on ne sauroit faire des vers aussi passionnez que ceux que vous avez faits pour elle, sans avoir une véritable passion. Donnezmoi, je vous prie, quelques éclaircissements là-dessus, ou plutôt dites-moi que vous ne l'aimez pas, et dites vrai ^ » Ce sont peutêtre là les seuls mots sensés et bien sentis de la demoiselle. La Sablière se bâte de la tranquilliser : cette Iris n'existe pas, elle n'a jamais existé ; est-il besoin d'insister là dessus ? u II faudroit que cette Iris imaginaire, lui
1 Richelet, Les plus belles Lettres françaises. Paris. I(j98. — Billets d'une amante à son amant. Billet viii t. PS p. 10.
répond-il, fût une admirable personne pour vous en faire douter, et votre esprit aussi bien que votre visage me doivent assez justifier auprès de vous ^ »
Cette Iris, niée si catégoriquement, n'était rien moins qu'imaginaire, c'était bel et bien une rivale, à laquelle le séjour imprudent de la demoiselle à Blois laissait le champ libre. Elle s'appelait de son vrai nom Manon Yanghangel, et était fille d'un Hollandais établi à Paris et que La Sablière intéressa dans son administration ^ Manon avait une
1 Ricbelet, Les pJus belles Lettres françaises. Paris, 1698. — Billets d'une amante à son amant. Billet xiu, t. P^ p. 18.
2 C'est elle qu'il chante sur tous les tons. Cependant, une fois au moins, ce nom d'Iris cache une autre femme, une femme mariée, mariée à un mari indigne d'un pareil trésor, et dont on envie le sort. Nous citerons les vers que Kambouillet adresse à cette maîtresse, que nous avons quelques raisons, comme on va voir, de supposer être madame Le Taneur :
Iris, cette rare beauté ,
Pour qui nuit et jour je soupire ,
Et dont le rigoureux empire
Est si rempli de cruauté ,
Du plus sot homme que l'on voie.
Par un triste hymen est la proie.
Toutes les nuits, entre ses bras,
sœur, charmante aussi, et dont Niert, premier valet de chambre du roi, était amoureux K Ces deux jeunes filles vivaient fort honnêtement, non pas sans avoir leur petite cour d'adorateurs et de galants. Charlotte, la cadette, avait même mérité le surnom significatif de Lucrèce, et c'est ainsi qu'on la désigne dans un dialogue entre elle et Niert, qui courait alors ^ Ce dernier fort épris, stimulé d'aiReurs par la présence d'un prétendant désigné sous le nom de Merval. de-
Peut-être il tient cette farouclie; El la belle n'a point d'appas Où son indigne main ne touche.
Que tout se fait injustement !
Pendant qu'un sot tranquillement Jouit d'une beauté céleste, Un honnête homme vainement Languira pour avoir son reste.
1 De Niert, ou de Nyert (on prononçait Denière ou Denièle). Son grand-père dut à son admirable talent sur le luth la place de premier valet de chambre du roi, dont héritèrent son fils et son petit-fils. On trouve des détails intéressants sur cette famille dans les Mémoires de Saint-Simon (Chéruel), t. !<'<■, p. 61, 62, 63 ; XVII, p. 215, 216; les Historiettes de Tallemant des Réaux (Techener), t. VI, p. 192, 193, 194; Castil-'Blsize, M olièi'e musicien, t. P'', p. 421.
2 Recueil de Chansons historiques. Bibliothèque impériale. Manuscrits; 1675, t. IV, f. 211, 212.
maiida et obtint la main de la jolie Hollandaise.
Riclielet , tout en rendant justice à Manon Vangliangel , est d'avis d'accorder la palme à sa rivale : « Elle avoit un air de beauté particulière ; mais à ce que dit l'histoire amoureuse de ce temps-là, elle n'avoit ni tant d'esprit, ni de si beaux yeux que l'aimable demoiselle qui a fait ces billets : et en amour l'esprit et les yeux sont de francs enchanteurs, et les charmes les plus puissants des belles^ .» Cela est possible, mais Manon Yanghangel avait les qualités qui font les liaisoûs solides et durables, et fixent les natures les ijlus frivoles '. La Sablière, dont les rapports avec l'inconnue s'étaient réduits à un échange de coquetterie et de galanterie à distance, n'avait pas tardé à tomber sous le charme de cette Iris trop dédaignée par sa rivale ; il n'avait que son cœur à offrir, mais il le donna pleinement, et sut être plus fidèle à cet engagement volontaire qu'à des ser-
1 Richelet, Les plus belles Lettres françaises. Paris, 1698. — Billets d'une amante à son amant, Billet vri, t. I", p. 9.
2 Antoine Rambouillet, Poésies diverses (1825\ p. 21, 86.
meDts plus légitimes et plus sacrés. Mauùu, de son côté, montra qu elle était digne d'une pareille affection : elle renonça à tout établissement et se consacra sans réserve à cet amant qui avait Tardeur et le feu d'un jeune homme, mais qui n'était plus jeune. Quant à la protégée de Riclielet, elle en prit son parti en femme qui s'apprécie et n'a pas le doute le plus léger sur sa valeur: «Je nai point, lui écrivit-elle, de reproches à vous faire de votre conduite ; ma vengeance est dans votre crime, elle durera autant que lui, et j'ai sujet d'avoir à votre égard plus de pitié que de haine, je vous trouve assez malheureux de vous être mis en état de ne pouvoir plus mériter que je vous aime K »
L'hôtel de La Sahlière était situé sur un terrain d'environ trente arpents ^ dans le hameau de Ruilly ou Reuilly» que le fau-
1 Richelet, Les jjZms belles Lettres françaises. Paritî, 1698. — Billets d'une amante à son amant, Billet xvj , t. P^ p. 21.
2 Le plan que fit faire Robinard pour Law, et qui est sur une grande échelle, porte la superficie totale à 29 arpents trois quarts et cinq perches, y compris un petit marais potager limitrophe, dépendant de la propriété.
^ Le plan de La Caille porte Rnilhj.
bourg Saint-Antoine a depuis longtemps englobé. Ce fut le père de Rambouillet qui construisit les bâtiments et créa les jardins, si fameux dans la seconde moitié du xyu^ siècle. Jaillot et ceux qui l'ont copié se méprennent sur l'époque de cet établissement, qu'ils ne font pas remonter au delà de 1676; Terreur ici est manifeste, et rien n'est plus facile que de la constater. Sauvai, contemporain et ami de Rambouillet, qui parle avec détail de sa maison, mourut onze ans auparavant, vers 1665. On trouve, en outre, Rambouillet figuré avec ses bâtiments et son parc sur le plan de Boisseau, dit plan des Colonnelles, à la date de 1650. On ne saurait donc guère fixer à ces constructions et à ces travaux une origine plus rapprochée que 1645. Cette sorte de paradis terrestre était contenue entre le chemin de Charenton et celui de Bercy. La ruelle qui longeait le mur du parc et unissait ces deux chemins fut appelée rue de Rambouillet, nom qu'elle porte encore aujourd'hui. On gratifia cette habitation et ses dépendances de celui de Folie Rambouillet : « Car le peuple, remarque Sauvai avec une candeur qui fait sourire, donne légèrement le nom de folie à bien des choses, quand la fantaisie
lui en prend, témoin la Folie Regnauld, etcJ» • L'entrée principale s'ouvrait sur la rue de la Planchette, qui n'est que le prolongement de la rue de Charenton : c'était une porte monumentale percée au centre d'un long mur, aux extrémités duquel se dressaient deux pavillons à hautes toitures ardoisées, elle donnait accès dans une vaste cour. Sur toute la largeur du terrain se développait la façade de l'hôtel de Rambouillet. Le parc venait après. Il était divisé en deux parties séparées par deux autres pavillons que reliait une belle grille ; ce qui explique le surnom de Maison des quatre pavillons sous lequel cette propriété était aussi connue que sous ceux de Jarxlin de Reuilly et de Folie Rambouillet. La première moitié du parc, toute d'agrément, était la plus vaste : c'était d'abord un parterre en broderies avec un bassin jaillissant ; puis des allées infinies, celles-ci formant des pattes d'oie, celleslà des étoiles, tantôt bordées de palissades, tantôt ombragées par des arbres de haute futaie, se perdant ou dans le petit bois ou dans le labyrinthe, « formant les unes et les
1 La Folie E.egnauJd ou Renault occupait un vaste terrain entre la rue Saint-André et la rue des Murs de la Roquette; c'est aujourd'hui le cimetière du Père Lachaise.
autres, dit Sauvai, un réduit si agréable, qu'on y venoit en foule pour s'y divertir K » Mais l'utile se mêlait à l'agréable : tout le reste élait consacré au potager, un potager modèle et dont les fruits avaient une réputation sans égale. On faisait la cour au jardinier pour en obtenir ; le roi lui-même en envoyait chercher. « En un mot, ajoute le même historien, on parle des fruits de Reuilly comme de ceux des Hespérides, hormis que pour en avoir on ne court pas tant de hasards -. » Le parc était terminé par une terrasse d'où Ton apercevait la Seine, ses rives et son paysage; ce qui ne veut pas dire, comme l'ont cru quelques-uns, que cette terrasse fût pleinement au bord de l'eau. Le chemin de Bercy lui servait de frontière; mais alors l'œil pouvait s'étendre au loin, et rien ne venait masquer ce verdoyant horizon ^ Lorsque les ambas-
^ Plan et description du fauhourg Saint - Antoine , gravé par vScotin jeune. — Vue de Rambouillet proche la porte Saint-Antoine. Israël Silvestre.
^ Sauvai, Antiquités deParis, t. II, p. 287, 288.
3 M. Walkenaër pense que la propriété s'étendait jusqu'à la Seine. « Il est évident, dit-il, que la rue de Bercy a été percée à travers le jardin de Rambouillet, et que ce jardin renfermait non-seulement l'enclos actuel de Rambouillet, mais la por-
sadeurs des puissances non catholiques faisaient leur entrée, la maison de La Sablière était le point de réunion et de départ, c'était là que l'introducteur des ambassadeurs venait les chercher avec les carrosses du roi; quant aux envoyés des puissances catholiques, ils descendaient au couvent de Picpus, où un appartement leur était préparé'. Cet état de choses ne devait pas être éternel. Bien que La Sablière laissât des enfants, cette belle propriété était destinée à passer dans des mains étrangères qui, elles aussi, ne la gardèrent guère. En 1719, elle appartenait à un sieur Robinard, secrétaire du roi auprès de la célèbre Compagnie des Indes.
tion de la rue de Bercy qui le borde et le terrain qui, dans cette largeur, se trouve situé entre la rue de Bercy et la rivière.» — Poésies diverses d'Antoine Rambouillet. Vie de La Sablière, p. 10. Mais, sur tous les plans, depuis celui de Boisseau jusqu'à ceux de la fin du xviiie siècle, les limites du parc sont les mêmes. D'ailleurs, le chemin do Bercy, qui conduisait aux châteaux de Bercy et de La Râpée, contemporains de Rambouillet, est connu historiquement dès le règne de Louis XIIL II faut bien se rendre au témoignage des plans.
1 L. R. (Saugrain), Curiosités de Paris, 1723, t. I, p. 276. — Piganiol de la Force, Description historique de la ville de Paris, t. V, p. 102, 103.
Law, nous ne savons clans quel but, jeta les yeux sur ce vaste domaine, qu'on fut heureux de lui céder, dans la pensée sans doute que le puissant contrôleur général reconnaîtrait à son heure une pareille condescendance ' . C'était, en ce cas, compter sans la ban-
' Nous avons trouvé, jointe au plan de la propriété, une lettre manuscrite de ce Robinard à Law; elle a naturellement sa place ici : « Si je n'avois appréhendé, Monsieur, de dérober au bien de l'Etat un moment de votre audience^ j'aurois eu l'iionneur de vous marquer avec quel plaisir j'ai sacrifié mon acquisition de Rambouillet à l'envie que vous avez eue de l'avoir. Je prends la liberté même de vous envoyer le plan que j'en ai fait dresser par deux habiles arpenteurs. Si vous n'avez pas d'idées générales pour l'emploi de ce grand terrain, peut-être ne seriez-vous pas fâché, Monsieur, que j'eusse l'honneur de vous expliquer moi-même quelles étoient mes vues pour le mettre en grande valeur, je profiterois de cette occasion pour vous remercier de ce que la Compagnie a bien voulu jusqu'à présent se servir de mon ministère pour coUationner comme secrétaire du Roy tous les arrêts et lettres patentes qui la concernent. Je me trouverois trop heureux qu'elle continuât à disposer de mon temps pour son service, et qu'à cette considération je puisse finir mes jours avec une très-médiocre fortune, dans une charge que je possède depuis quinze ans et que j'ai tâché de remplir toujours avec probité et avec zèle. J'ai l'honneur d'être, etc Robinard. Paris, 18 novembre 1719. ^—Château de Ram-
queroute de 1721, qui ruina du même coup raudacieux Ecossais et son système. Quoi qu'il en soit, dès 1720, Rambouillet était vendu. Le nouveau propriétaire renversa, bouleversa, vulgarisa ce lieu charmant; il mit bas tout le bâtiment et n'épargna que le logement du jardinier; les bocages furent métamorphosés en vergers, les parterres en marais potagers K Toutefois, le parc survécut au reste et e'xislait encore à l'époque de la Révolution. Mais, vers ce temps, sa clôture commença à disparaître. Ces dernières années encore, on en trouvait des traces, ainsi que des pavillons et môme de la porte d'entrée -. La Sablière attirait chez lui la meilleure compagnie, et avant tout ses compagnons de
bouilJet appartenant à M. Law en 1719; rue de Charenton, côté de la rivière. (Plan manuscrit.) — Bibliothèque impériale. Estampes.
1 Germain Brice , Nouvelle Description de la ville de Paris, 1725, t. II , p. 2C6. — Hurtaut et Magny, Dictionnaire historique de la ville de Paris, 1779, t. IV, p. 210, 211. — Saint-Victor, Tableau pittoresque de Paris, 1808, t. Il, p. 741.
2 Girault de vSaint-Fargeau, Les Quarante-huit Quartiers de Paris, 1846, p. 114. — En 1847, un nouveau passage avait été percé, sous le nom de Clos Rambouillet. Les ateliers de réparation du chemin de fer de Lyon en occupent aujourd'hui la presque totalité.
plaisir, au nombre desquels et en première ligne figuraient Lauzun, Rochefort, Bran cas, de Foix, Ghaulieu et La Fare. Ce dernier avait tout ce qu'il faut et plus qu'il ne faut pour fixer l'attention d'une femme désœuvrée et délaissée : il était jeune, élégant, brillant, recherché; il s'était distingué à l'armée et avait devant lui, s'il savait attendre, le plus bel avenir; mais son plus grand titre, celui qui sans doute parla le plus haut auprès de ce cœur impérieusement tendre, ce fut l'ardeur, la vivacité d'un amour aussi éloquent que vrai, et qui promettait d'être éternel. 11 fallait que madame de La Sablière aimât. Tant qu'elle fut jeune, l'amour remplit si bien sa vie qu'elle n'eut d'autre préoccupation, d'autre mobile, d'autre but. Une repartie plaisante, si elle est tant soit peu virile (mais alors les femmes les plus honnêtes, madame de Sévigné entre autres, avaient le propos un peu gaillard), une repartie plaisante, disons-nous, de la jeune femme à un magistrat rigide, son parent, nous édifie sur l'emploi du temps et des heures à l'hôtel de La Sablière. «Quoi! toujours de l'amour et des amans! s'écriait un jour cet esprit chagrin ; les bêtes du moins n'ont qu'une saison. —
C'est que ce sont des bêtes, » riposta prestement la spirituelle femme K
Les mœurs, ce complet renoncement du mari, semblaient autoriser une liaison qui parut à tous si sincère et si sérieuse, qu elle fut plus que tolérée, qu'elle devint respectable : les amants se la présentaient comme modèle, elle fut un sujet d'admiration et d'envie. Cette passion chevaleresque, à laquelle, plus qu'à l'ennui et au dégoût, La Fare avait sacrifié sa position présente et sa fortune à venir, devait pourtant avoir le sort des choses en apparence les plus solides et les plus durables. Les premiers symptômes, loin d'être pris pour ce qu'ils étaient, furent envisagés par le monde comme un arrangement habile concerté pour empêcher la satiété d'envahir leur intérieur enchanté. IMadame de La Sablière, avec raison, était réputée invulnérable, et trouvait des champions se faisant forts de sa persévérance à toute épreuve. « Il est vrai qu'afm de faire vie qui dure, ils ne se voient pas du tout si souvent, et qu'au lieu de douze heures, p^r exemple, il n'en
'Saint-Foix, Essais historiques sur Paris (1776), t. V, p. 186.
passe plus chez elle que sept ou huit; mais la tendresse, la passion, la distinction et la parfaite fidélité sont toujours dans le cœur de la belle, et quiconque dira le contraire aura menti *. » Voilà ce que proclamait Sévigné avec une confiance que déjoua l'événement. Mais alors les deux intéressés s'aimaient de tout leur être et étaient loin encore de soupçonner en eux le moindre changement, la moindre altération dans leurs sentiments.
La pauvre femme y vit plus clair à la longue, et assista, la mort dans l'âme, au renversement de ce bonheur intime dont chaque jour emportait un lambeau. Les heures ne furent plus que des instants ; les tête-cà-tête, jadis si délicieux et toujours trop courts, étaient plutôt évités que recherchés; enfin on avait cessé d'aimer, et les égards, une politesse contrainte avaient remplacé l'amour. Sûrement, la jeune femme ne se rendit pas sans combat à une aussi affreuse évidence. Mais, quand il n'y eut plus lieu de douter, la fierté, la dignité révoltée vinrent à
1 Madame de Sévigné, Le/fres {édit. Monmerqué t. V, p. 173. Lettre du 4 août 1077.
son secours et la sortirent d'une situation qui devenait avilissante en se prolongeant. « La Sablière, dit madame de Sévigné, a pris son parti en jolie et spirituelle personne "^ » Cette séparation sans crise causa une sensation mêlée d'indignation. L'on n'eut pas de termes assez énergiques pour flageller cet amant si peu digne d'être regretté; ce fut à qui lui jetterait la pierre. Madame de Coulanges maintenait qu'il n'avait jamais été amoureux, que ce qui l'attachait à sa maîtresse, c'était Lien plus son entourage, le charme des réunions de l'hôtel de La Sablière, les séductions de la basse tte, sa seule vraie passion avec la paresse qui brochait sur le tout ^ ; elle disait plaisamment qu'elle ne le saluait plus, parce qu'il l'avait trompée. Mais il faut lire l'histoire de cette muette agonie, suivre pas à pas les progrés du mal, assister au désespoir caché de Linfortunée, qui se releva enfin par une de ces déterminations héroïques que savaient prendre les femmes déçues, ramenées, repentantes, de cette
1 Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué), t. VI, p. 125. Aux Rochers, mercredi 24 janvier 1680.
2 Idem, t. VI, p. 16. Paris, mercredi 8 novembre
époque de galanterie et de piété. Madame de Sévigné est adorable dans le récit de ce grand événement de verre d'eau :
« Tous me demandez ce qui a fait cette solution de continuité entre La Fare et madame de La Sablière : c'est la bassette ; Teussiez-vous cru ? C'est sous ce nom que Tinfidélité s'est déclarée; c'est pour cette prostituée de bassette qu'il a quitté cette religieuse adoration. Le moment étoit venu que cette passion devoit cesser et passer même à un autre objet. Croiroit-on que ce fût un chemin pour le salut de quelqu'un que la bassette ? Ah ! c'est bien dit, il y a cinq cent mille routes qui nous y mènent. Madame de La Sablière regarda d'abord cette distraction, cette désertion ; elle examina les mauvaises excuses, les raisons peu sincères, les prétextes, les justifications embarrassées, les conversations peu naturelles, les impatiences de sortir de chez elle, les voyages à Saint-Germain, où il jouoit, les ennuis, les ne savoir plus que dire; enfin, quand elle eut bien observé cette éclipse qui se faisoit, et le corps étranger qui cachoit peu à peu tout cet amour si brillant, elle prit sa résolution. Je ne sais ce qu'elle hii a routé : mais enfin,
sans querelle, sans reproclie, sans éclat, sans le chasser, sans éclaircissement, sans vouloir le confondre, elle s'est éclipsée elle-même; et, sans avoir quitté sa maison, où elle retourne encore quelquefois, sans avoir dit qu'elle renonceroit à tout, elle se trouve si bien aux Incurables, qu'elle y passe quasi toute sa vie, sentant avec plaisir que son mal n'étoit pas comme celui des malades qu'elle sert. Les supérieurs de la maison sont charmés de son esprit, elle les gouverne tous ; ses amis vont la voir, elle est toujours de très-bonne compagnie. La Fare joue à la bassette : voilà la fin de cette grande affaire qui attiroit l'attention de tout le monde; voilà la route que Dieu avoit marquée à cette jolie femme ^..»
La bassette, on le voit, était un délire général, des femmes comme des hommes, des amoureux comme de ceux qui ne Tétaient pas. Le duc de Gaderousse faisait mettre à madame de Bertillac ses perles en gage « pour soutenir un peu de bassette '. » Chaulieu se
1 Madame de Sévigné, Lettres (édit Monmerquo), t. VI, p. 373, 374. Aux Rocher? , dimanche 14 juillet 1680.
^ Idem, t. VI, p, 124. Paris, mercredi 24 janvier 1680. — Lettre de Bussy, du 17 février 1680.
plaint^ de son côté, que le marquis de Bétliune est plongé dans les fureurs de la bas sette. On jouait des fortunes à ce jeu chez la comtesse de Soissons, et le même abbé parle d'un soir où le duc de Vendôme, dont la méchante veine était d'ailleurs constante, perdit au moins la moitié de son hôtel '. Ce fut à la bassette que M. de Bouillon trouva sa bellesœur quand il vint l'avertir qu'il fallait quitter Paris et prendre la faite. « Les femmes voloient leur mari pour y jouer, raconte un libelle du temps; les enfants leur père; et jusqu'aux valets qui venoient regarder par dessus l'épaule des joueurs, et les prier de mettre une année de leurs gages sur une carte 'K » La bassette ne faisait pas seulement le désespoir des amoureux, elle était la désolation des amis qu'elle évinçait, des causeurs, des beaux esprits, des poètes de salon, auxquels elle imposait brutalement et odieusement silence. La contagion gagna l'Angleterre, où elle fit invasion chez la duchesse de Mazarin, qui s'y livra avec toute la fougue de
1 Chaulieu, Lettres inédites (1850), p. 146.
2 Bussy-Rabutin , Histoire amoureuse des Gaides (Janet), t. III, p. 412 : La France devenue italienne avec les autres désordres delà conr.
son tempérament. Désormais plus de lectures, plus de dissertations savantes. Vossius, Justel, Leti, Saint-Evremond, si caressés, si écoutés, durent céder la place à cette rivale honteuse, non pas toutefois sans que ce dernier, qui avait bien ses franchises, ne protestât hautement contre Tindignité de l'idole :
Que sert à ces messieurs leur illustre science? A peine leur fait-on la simple révérence; Et les pauvres savants, interdits et confus , Regardent Mazarin, qui ne les connoît plus. Tout se change ici-bas, à la fin tout se passe, Les livres de bassette ont des autres la place, Plutarque est suspendu, Don Quichotte interdit, Montaigne auprès de vous a perdu son crédit, Racine vous déplaît, Patru vous importune , Et le bon La Fontaine a la même fortune *.
La hassette fut-elle la seule cause de cette rupture entre madame de La Sablière et La Fare ? Si une infidélité ne se pardonne guère, un goût, même dominant, est excusé par une femme subjuguée et qui sait qu elle est sans rivale. La maîtresse d'un poëte, d'un artiste passionné, d'un penseur, a à compter avec la muse; mais elle s'accommode, sans trop de peine, du partage. Il est à croire que,
1 Desmaiseaux, Fv'(^ de S aint-Évremon d (l^a Haye, 1711), p. 243 à 240.
tout en gémissant, madame de La Sablière eût souffert les torts que les préoccupations de la bassette faisaient à leur commerce longtemps si exclusif. Mais à ce désenchantement se joignirent d'autres raisons de rompre un lien qui n'était i)lu3 celui des premiers jours. Peut-être la mort de son mari lui fut- elle aussi un enseignement et un avertissement de se détacher et de travailler à son retour vers Dieu. Plus fidèle que ne Pavait été La Fare envers sa femme, La Sablière, après avoir langui une année, avait suivi dans la tombe sa Manon, enlevée dans toute la force de Page et de la beauté. Il était absent. La maladie avait été si rapide qu'il Pavait ignorée. En descendant de voiture, le pauvre amant rencontre Pune de ses filles, qui, après les premières caresses, à mille lieues de soupçonner le coup qu'elle allait porter, lui dit sans autre transition : « Vous ne savez donc pas, mon père, que mademoiselle Manon Vanghangel est morte ? » La Sablière ne souffla mot, il sut se contenir : mais sa fdle l'avait tué, et il ne fit plus que végéter K On
* Ces détails sur la mort de Manon nous sont fournis par M. Walkenaër {Vie de La Fontaine, 1" édit., p. 438, 439). Il les rencontra assez fortuitement,
trouve la tmco de ses regrets et de son désespoir dans ces vers louchants, qui ne sont pas les seuls inspirés par la mort de Manon :
Que mon destin est rigoureux!
Iris , Taimable Iris a perdu la lumière !
Douce, obligeante, quoique fière, Près d'elle je trou vois tout ce qui rend heureux :
Dans les aventures fâcheuses, Les égards et les soins d'une tendre amitié;
Parmi les peines amoureuses,
Tout le support de la pitié.
comme il nous l'apprend , k la dernière page d'un exemplaire des madrigaux de La Sablière, dans une note manuscrite qu'il attribue à une main de femme, ce qui importe peu. Nous trouvons, d'autre part, dans le Recueil de chansons, de couplets et de vaudevilles, pour servir à l'histoire anecdote, t. II, f, 484 (Bibliothèque Mazarine, Manuscrits), une note relative à La Sablière ainsi conçue : « Sablière étoit amoureux de l'aisnée Vangangel , et il fit beaucoup de galanteries pour elle , et donna part au père dans ses afîFaires. Cette demoiselle mourut et la douleur saisit si tellement (sic) le cœur de Sablière qu'il s'y forma un corps étranger dont il mourut, v Raiabouillet eut un fils et deux filles. L'une fut mariée à un conseiller au Parlement de Paris appelé Misson, auteur d'un voyage en Italie; l'autre épousa La Mésangère et fut l'amie de Fontenelle qui la choisit pour interlocutrice dans son ingénieuse et galante dissertation sur la pluralité des mondes. C'est la première, qui annonça si malencontreusement à son père la mort de mademoiselle Vanghan-
Appuyé d'un secours si sur et si fidèle ,
De tous ses déplaisirs mon cœur venoit a bout ;
Iris me consoloit de tout
Et rien ne me console d'elle *.
Non- seulement La Fare était refroidi, mais encore il était parjure. Il s'était rendu coupable envers cette noble femme de la plus grave des offenses; il lui avait donné une rivale dont l'indignité devenait un outrage de plus. M. Walkenaër veut que ce soit la Champmeslé qui Tait rendu infidèle ; il pense en avoir trouvé la preuve dans une lettre de La Fontaine à la tragédienne : « Charmezvous l'ennui, le malheur au jeu, toutes les autres disgrâces de M. de La Fare ? » Le bonhomme est très-disposé à croire que la jeune femm.e compte autant d'amants que de courtisans : « Tout sera bientôt au roi de France et à mademoiselle de Champmeslé* » s'écriet-il avec ce candide enthousiasme qui plaît tant aux femmes parce quil semble être un cri parti du cœur. Pour ce qui le regarde,
' Antoine Rambouillet, Poéaies diverses, 1825, p.SG, hv. VI — xxxvi.
- I,a Fontaine, Œuvres complètes (édit. Walkenaër), Lettres à divers, t. VI, p. 7)95. Lettre k mademoiselle de Chanipmeslé, 1678.
n'était son âge, il serait en tête des plus subjugués:
De mes Phillis vous seriez la première, Vous auriez eu mon àme tout entière , , Si de mes vœux j'eusse plus présumé :
Mais en aimant, qui ne veut être aimé? Par des transports n'espérant pas vous plaire, Je me suis dit seulement votre ami, De ceux qui sont amants plus qu'à demi; - Et plût au sort que j'eusse pu mieux faire M
Mais en est-ce assez pour laisser supposer que La Fare fût l'amant de ractrice, quand, surtout, il est question dans la même lettre de M. de Tonnerre, l'amant en titre de la Champmeslé, de ce Tonnerre qui avait déraciné son rival le plus sérieux ^, homme séduisant et qui avait séduit La Fontaine tout le premier? Il est vrai que cette trahison de La Fare, ignorée de madame de Sévigné, au moment du moins de la rupture de celui-ci
^ La Fontaine, Œuvres complètes (édit. Walkenaër), t. III, p. 493, Contes, Belphcgor. Dédicace à la Champmeslé.
2 On connaît le quatrain qui courut alors sur la trahison de la Champmeslé :
A la plus tendre amour elle fut destinée, Qui prit longtemps racine dans son cœur :
Mais, par un insigne malheur, Le tonnerre est venu qui l'a déracinée.
Les frères Parfaict, Histoire du Théâtre-François , t. XIV, p. 518.
avec madame de La Sablière, se trouve trèsnettement indiquée dans une lettre de Chaulieu à madame de Lassay : « Ne vous souvientil plus, dit l'abbé en apostrophant son ami dans une sorte de songe qu'il forge à plaisir, d'avoir versé Louison devant la porte de madame de La -Sablière, dans le temps que l'on vous mettoit à la place de la tourterelle pour être le symbole de la fidélité ^ ? »
Mais Ghaulieu entend-t-il bien parler de la Champmeslé ? M. Walkenaër ne semble pas en douter pour son compte; cependant, avec un peu de réflexion, il eût pu se sentir au moins ébranlé dans sa certitude par ce nom de Louison que donne Ghaulieu à la maîtresse de LaFare. La Champmeslé s'appelait Marie et non Louise ; Louison n'eût donc été qu'un surnom de fantaisie pris par elle ou inventé par quelque amant, caprice bizarre dont la supposition n'est autorisée d'ailleurs par quoi que ce soit. Mais, pour n'être point la Champmeslé, cette Louison n'en subsistait pas moins, et nous étions intéressé à chercher qui elle pouvait être : nous y sommes parvenu. Elle se nommait Louise Moreau et était la
1 Ghaulieu, Œuvres (La Haye, 17'7;, t. II, p. 194.
aœur de l'anchon Moreau, la iiiaitresse du grand prieuré Comment La Fare tomba-t-il amoureux de cette fille qui était laide, courte, mal faite? Celte liaison se comprendrait à peine, contractée dans l'une de ces débauches dont on rougit à jeun, et ne survivant guère à l'heure qui les a vues naître; mais elle ne doit pas être postérieureàl679,et, de l'aveu de La Fare lui-même, elle durait encore lors du voyage du Dauphin à Anet, en 1686. Madame de La Sablière ne pouvait disputer son amant à une Louison Moreau , elle ne pouvait que se résigner; mais elle le fit avec une force d'âme, un silence, une noblesse, une grandeur qui frappèrent d'admiration et inspirèrent des remords à l'infidèle. Elle s'était retirée aux Incurables, elle finit par guérir « d'un mal que l'on croit incurable pendant quelque temps, et dont la guérison réjouit plus que nulle autre ^. » Quant à T.a Fare, loin de se séquestrer du monde, il s'y précipita de plus en plus; mais, désormais, c'est à un aulre La Fare que nous aurons affaire ; et quel La Fare !
» Le père Alexis, Généalogie de la maison de La Fare, en Languedoc (1766) . p. 29.
^Madame de Sévigné, Lettres (édit. ÎMoninerquéj, t. VI, p. 33.J. Aux liochers, vendredi 21 juin 1080.
Les premières armes du duc de Vendôme. — Son gouvertiemeiit de Provence.— Le roi ne lui permet pas d'en prendre possession.— L'interdit n'est levé que quatre ans après.— Le comte de Grignan. — Inquiétudes de madame de Sévigné. — Départ de M. de Vendôme. — Il emmène avec lui Chaulieu. — II tombe malade de la petite vérole à La Ferte-sur-Loire. — Il passe l'hiver à Anet. — Sa convalescence chantée sur tous les tons. —Arrivée à Aix.— Fêtes et galas. — Louis XIV et madame de Montespan à table. — Anet. — Son histoire. — Les Brézé. — Charlotte Sorel et Pierre de La Vergue.— Diane de Poitiers. Philibert de Lorme.— Jean Goujon. — Jean Cousin. — Description du château de Diane. — Ce qu'il en reste. — La petite cour de M. de Vendôme.— Les femmes n'y abondent pas. — Chapelle y fait de longues étapes.— Villiers-T'e?!rfo»!e. — Son antipathie pour Louis XIV. — Nanteuil et Palaprat. — Vu quatrain extorqué. — Vente de l'hôtel de Vendôme. — Le roi l'achète.— La Fare.— Il se marie. — Mademoiselle de Ventelet. — Brune et blonde. — Madrigal de La Sablière. — Le blond est la couleur aristocratique. — Affection de Louis XIV pour le duc de Vendôme. — Monseigneur ressent pour lui un penchant non moins grand. — Nécessité d'entretenir ces bonnes dispositions dans l'héritier du trône.— Espérances et petites menées des amis de M. de Vendôme.
C'est à peine si jusqu'alors il a été question (le l'ainé des Vendôme. Celui-ci, qui porta, tant que vécut le cardinal son père, le titi-e
de duc de Penthièvre ^ ne suivit pas M. de Beaufort à Candie, et semble avoir été devancé par le clievalier, qu'il était destiné à laisser plus tard loin derrière lui. Il n'avait pourtant pas seize ans lorsqu'il fit ses premières armes en Hollande comme simple garde du corps à la suite de Louis XIV ^ Il combattit avec son frère sous Turenne, leur protecteur; et, comme il n'était pas amoureux de madame de Ludres, il ne donna pas lieu au reproche que madame de Sévigné adresse au chevalier de Vendôme; il demeura à son poste dans cette retraite difficile qui fit honneur au comte de Lorges, et il eut même la cuisse traversée d'un coup de mousquet à la tête de son régiment 3. Nommé bri-
1 Le père Anselme, Histoire généalogique et chronologique de la maison de France, t. I, p. 200. — Il faut, toutefois, qu'il ait été question un moment d'appeler M. de Vendôme le prince de Martigues; du moins Lorct, dans sdiMuze historique (liv. V, Lettre xxvi), nous apprend-il, à la date du 4 juillet 1654, que madame de Mercœur venait d'accoucher
D'un fils bien fait et bien formé , Prince de Martigues nommé.
^ LaFarc, Mémoires (Micbaud et Poujoulat), tome XXXII, p. 282. — Bibliothèque de l'Arsenal. Manu-
gadier en 1677, il servit ea Flandre sous le maréchal de Créqui, se signala aux sièges de Condé et de Cambrai, et mérita à la pointe de Tépée le brevet de maréchal de camp quïl obtenait l'année suivante. Mais la paix de Tsimègue venait tout à coup rendre pour un temps la tranquillité à l'Europe et la liberté à cette jeunesse ardente qui allait se précipiter dans les dissipations et les plaisirs avec la même fougue qu'elle se ruait sur les champs de bataiUe.
Dès Tenfance, M. de Vendôme avait le gouvernement de la Provence, que le comte de Grignan gérait à titre de lieutenant général \ En 1676, l'envie lui vint d'en prendre possession : c'était un moyen de fuir et le contrôle de la cour et les criailleries de ses créanciers, qui l'importunaient également; d'ailleurs, à vingt-deux ans, il y a de grands enivrements dans l'exercice du commandement. Mais il fallait que le roi le permît, et
scrits. B.-L. F. iii-4\ 14 (bisj. p. 43. Éloge de M. le duc de Vendôme.
^ M. de Mercœur, père de M. de Vendôme, en avait été également gouverneur. Quant au comte de Grignan, il commandait en Provence, en l'absence du jeun'' duc, depuis 1070.
sa réponse fut loin trêtre celle qu'on altenflait. « Monsieur, lui fut-il dit, quand vous saurez bien gouverner vos affaires, je vous donnerai le soin des miennes K » Et madame de Sévigné et M. de Grignan en furent pour la peur. Ce dernier, qui, en l'absence du jeune x^rince, avait joui de toute la considération, du crédit, des honneurs et des avantages d'un gouverneur de province, ne pouvait que déchoir par l'arrivée de M. de Vendôme, et cette heure-là, on le pense bien, était plutôt appréhendée que souhaitée par la glorieuse madame de Grignan et par son illustre mère. Quatre années s'écoulèrent, après lesquelles le roi jugea sans doute qu'il était indispensable de laisser le duc tâter de son gouvernement : le prince avait vingt-six ans, et si Louis XIV eut voulu attendre qu'il s'amendât et administrât plus sagement ses affaires particulières, il est à croire qu'il n'eût jamais posé le pied en Provence. Ce fut dans le mois d'octobre 1G80 que le jeune duc partit, au grand désespoir de la spirituelle marquise, qui, du reste, ne le cache point :
^ Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué), t. IV, p. 249. A Paris , mercredi 8 avril 1G76.
— INI —
<■ Madame de \ ins me mande que M. de Vendûme et M. Morant ' s'en vont en Provence : voilà qui va fixer les résolutions de M. de Grignan, en lui faisant voir la fin d'une carrière où il a couru si noblement et d'une manière à mériter des récompenses. Dieu le veut peut-être, que savons-nous - ? » Même teinte d'amertume dans cet autre fragment : « M. le coadjuteur '* est parti ; il a fait régler la manière dont M. de Vendôme traitera M. de Grignan; il faut le savoir une bonne fois; et quand on obéit au roi, on ne peut être mal content '*. »
M. de Vendôme emmenait avec lui Ghaulieu. Ce dernier, malgré son échec en Pologne, n'avait point renoncé à ses projets, sinon d'ambition, du moins de fortune. Il aspirait à une vie plus large, à un bien-être que son patrimoine était insuffisant à lui fournir. Il sentit tout l'avantage qu'il y avait à s'attacher à un jeune prince libéral, pro-
î L'intendant.
2 Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué), t. VII, p. 18. Aux Rochers, mercredi 9 octobre 1680.
•^ Le coadjuteur d'Arles, J.-B. de Grignan.
'-* Madame de Sévigné, Lettres (édit. Monmerqué/, t. YII, p. 83. A Paris, mercredi 30 octobre 1680.
digue, facile, qui, s'il le voulait, pouvait beaucoup pour son avenir, et s'efforça de conquérir ses bonnes grâces. Il y parvint aisément, et M. de Vendôme le mit tout aussitôt à la tête de ses affaires sans- s'assurer auparavant des capacités de l'abbé en matière de comptabilité et d'administration. Au fait, il l'avait pris infiniment plus pour le char-" me de soncommerce que pour le reste, et, sous ce rapport, il lui eût été difficile de rencontrer une nature plus souple, une liumeur plus riante, un caractère plus constamment aimable j nous oublions de dire un convive plus intrépide, et c'était bien quelque chose pour M. de Vendôme, qui aimait fort la table. I/homme propose et Dieu dispose. Le duc fut pris en chemin par la petite-vérole qui le retint assez malade, à La Gharité-sur-Loire, pour inquiéter ses amis. En définitive, le mal fut plus que bénin, et, à en croire Ghaulieu, le prince n'aurait eu qu'à s'en louer :
Cette peste , malgré sa rage , A respecté notre Adonis; Tu trouveras même embellis Tous les traits de son visage ; Car la nature bonne et sage A mêlé quelques roses à des fagots de lis, Et par un si prudent mélange A fait , sans le secours de l'art ,
D'un VENDOME un peu trop blafard Un VENDOME plus beau qu'un ange '.
Au lieu de continuer sa route, M. de Vendôme alla ijasser l'hiver à Anet, entre Chapelle et Chaulieu. Cette maladie fut le prétexte à bien des vers bons ou mauvais de nos deux poètes, du duc de Nevers, si preste à enfourcher Pégase en toutes rencontres, et du marquis de Dangeau, qui rimait parfois pom^ son compte propre. Ce n'était, quant au voyage et aux ovations, reculer que pour mieux sauter. L'année suivante, le jeune duc reprit son vol vers la Provence, toujours escorté de Chaulieu. Arrivé à Aix, il fut reçu en Parlement et eut à écouter des harangues auxquelles il répondit avec aisance et bonne grâce. Mais le temps, on se l'imagine, ne se passe pas si bien à l'assemblée qu'il n'en reste pour les plaisirs, et quels plaisirs !
« ...Je suis tous les jours en fêtes, écrit Chaulieu à sa belle-sœur, et des fêtes près desquelles le repas du marquis de Béthune, à dix-huit potages, ne seroit qu'un déjeuner. Ce quil y a de remarquable, c'est que de douze mille poissons qui ont paru ce matin,
* Chaulieu, Œuvres (La Haye, 1777). t. I, p. dl.
tout d'une venue, sur une table, je n'en ai trouvé aucun de ma connaissance, qu'une moitié de thon frais que je ne saurois mieux vous représenter que si on avoit scié le contrôleur en deux et qu'on le mît dans un bassin. M. de Vendôme et moi mangeâmes hier douze cents sardines. J'ai reçu des visites de toute la province : MM. de Grignan et le premier président ^, le coadjuteur d'Arles et l'intendant.
«J'ai tous les jours trente personnes à mon lever. Messieurs de l'abbaye de Saint- Victor sont venus en corps me haranguer ce matin. Jugez si à l'heure qu'il est je suis amaigri. J'aurois besoin d'un coup d'espingue dans le ventre pour me désenfler. . .
« M. de Vendôme a joué cet après-dîner à la paume; toutes les dames le sont venues voir jouer, et, entre autres, la fameuse madame de Pontevés, avec qui j'ai joué au billard, et me suis galamment laissé perdre : j'ai dit mon repos, ma liberté; mais, en vérité, je n'ai perdu ni l'un ni l'autre. Elle est en vérité, assez jolie femme : elle est de belle taille, quoique grassette, fort brune et une
' Le premier président du Parlement d'Aix était M. Marin.
grosse Ijouche, Elle entend bien ce qu'on veut lui dire, autant qu'il m'a paru à une belle réponse que je lui ai faite tantôt en jouant au billard. P]lle ma demandé si je n'étois point surpris de voir les boules de billard deux fois plus grosses qu'à Paris ? Je lui ai repondu que non, et que, les billards étant gros à proportion que les blouses étoient grandes, cela n'importoit pas beaucoup.
" Nous avons eu de la musique tous les jours chez M. de Grignan, où les dames se sont assemblées. Si nous avions tardé ici plus longtemps, je les aurois été voir; il y auroit eu moyen -de faire connaissance. Le favori du gouverneur, en réputation d'un bel esprit et d'un homme de cour, seroit bientôt ici un dangereux rival. J'ai donné la pomme à Pontevès. Il y en a pourtant une autre divorcée, avec une grande bouche et quarante dents comme de l'ivoire, grande comme vous, qui disputeroit bien le terrain à la Pontevès *... »
Ces fêtes, ces galas laborieux, ces prouesses gloutonnes ne cessèrent point durant l'as-
1 Chaulieu, Lettres inédites (1850), p. 85 à 90. Lettre XII, Aix, le 25 octobre.
semblée. Puis M. de Vendôme visita sa province, où il fut reçu partout avec les mêmes honneurs, et put repartir vers les premiers jours de décembre pour Paris. Cette lettre de Chaulieu n'est pas la seule que nous ayons sur le séjour du duc dans son gouvernement. Madame de Bouillon avait chargé Tabbé de lever des recrues pour sa ménagerie, et il était naturel qu'il lui rendît compte de ses efforts pour la satisfaire. Il avait offert deux cents écus d'un crocodile en nourrice auquel il avait demandé des nouvelles des pyramides et de la santé d'Isis sans en rien tirer, ce qui n'est pas fort étrange de la part d'un crocodile de deux mois. Enfin, on prit congé d'Aix, de son Parlement et de sa noblesse, et l'on alla passer quatrejours cà Martigues. Dieu sait à quel dessein! « Il y a des flottes de pêcheurs qui nous attendent pour mettre dans nos filets tous les monstres de la mer. On se bourre ici d'importance; nous avons trouvé encore quelques figues ; les truffes, les ortolans et les sardines sont nos mets ordinaires*. » Il faut se résigner à pareilles redites. Songeons qu'au xvii^ siècle les plus sobres se
1 Chaulieu, Œuvres (La Haye, 1777), t. I], p. 168. Lettre à madame de Bouillon, Aix, le 31 octobre 1681.
comportaient devant nne table autrement que ne le font les plus vaillants de notre temps. Louis XIV mangeait d'une façon efiiayante et ne s'en tirait que par des médecines que lui administrait Fagon avec nne fréquence à peine croyable : nous renvoyons les plus curieux au journal manuscrit de la santé du roi K Les femmes n'étaient pas plus retenues que les hommes : madame de Montespan, pour ne parler que d'elle, aimait la table à l'excès, et unissait à tout le raffmement de la sensualité un appétit qui n'était pas médiocre *. Pour en revenir à madame de Sévigné et à M. de Grignan, ils s'étaient trop hâtés de s'alarmer : les champs de bataille attendaient le duc de Vendôme, qui n'était guère tenté d'aller prendre à Aix ses
^ Bibliothèque impériale. Manuscrits. Deux volumes in-folio, contenant des remarques journalières sur la santé du roi, de 1647 à 1711.
2 Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. Yl, p. 42. — Dangeau , Journal (addition de Saint-Simon), t. XI, p. 380. — Il n'est pas jusqu'à la fille de cette Julie d'Angennes, pour laquelle on composa la Guirlande })oétique, qui ne fût « grande mangeuse, » comme l'indiquait une note manuscrite deMaucroix, à la suite d'une épître adressée à la marquise de Kambouillet. — Poésies diverses d'Antoine RamhouiUet et de Franroii Maucroix (1825 , p. 291.
— JcS8 — quartiers d'hiver entre deux campagnes ; toutes ses alfections étaient pour son château d'Anet, qu'il hahita le plus qu'il put, au sein d'une petite cour dont la galanterie n'était pas le péché.
Anet est, sans contredit, l'un des plus curieux et des plus glorieux monuments de l'ancienne France, celui dont les déhris évoquent le plus de souvenues. Il doit son nom aux aunes * qui couvraient son territoire humide et verdoyant, et qui omhragent encore le has pays. La première fois qu'il est fait mention d'Anet, c'est dans une charte de 1169; il appartenait alors à Simon, seigneur de Bourg. Avant la Révolution, il existait encore quelques vestiges de la demeure de ce Simon '. Vers 1340, Charles le Mauvais, comte d'Evreux, y fit construire un château qu'il fortifia. On sait quelle triste part ce roi de Navarre eut aux mille calamités dont la France se vit accahlée; Charles Y, à la fin victorieux, songea à punir ce prince félon. Il s'empara d'Anet, en démolit les tours, et confisqua les terres au profit de l'Etat '\ Le châ-
1 Anet, Ahietum fab alnisj.
2Lenoir, Musée des moimments français . l. IV, p. 44.
— J89 — teau lut respecté, et fut compris dans les constructions que Ton fit plus tard. M. Lenoir dit que ce bâtiment existait encore en 1805; et c est alors que M. Hérigayen, propriétaire d'Anet, le jeta bas. Cbarles YII, par lettres patentes enregistrées au Parlement, le ISjanvier 1445, distrayait Anet de la couronne, ainsi que Breval, Monchauvet et Nogent-le- Roy, en faveur de Pierre de Brézé et de ses descendants. Le fils de celui-ci avait épousé Charlotte Sorel, fille naturelle de Charles VII et de la dame de Beauté. Cette union fut loin d'être heureuse, elle se termina par une catastrophe sanglante. Ce drame, l'un des plus sombres de notre histoire féodale, est raconté par un chroniqueur du temps avec une naïveté qui ajoate encore à Témotion et à répouvante.
« En ce temps, le samedy treiziesme ^ jour du moys de juing 1476, le seneschal de Normandie, comte de Maulevrier, fils de feu messire de Brézé qui fut tué à la rencontre de Montlhéry ; lequel monseigneur le seneschal, qui s'en estoit allé à la chasse près d'ung villaige nommé Rouvres-les-Dourdan ^, à luy
1 Le 13 juin était un jeudi.
'- Le père Anselme Histoire généalogique et chro-
appartenant, et avecques luy y avoit mené madame Charlotte de France \ fille naturelle duditfeu roy Charles et de demoiselle x\gnès Sorel. Advint par maie fortune, après que ladite chasse fut faicte, et qu'ils furent retournez au soupper et au giste audit lieu de Rouvres, ledit seneschal se retrahit seul en une chambre pour iilec prendre son repos de la nuict, et pareillement sadite femme se retrahit en une autre chambre. Laquelle mue de lescherie désordonnée, comme disoit sondit mary, tira et mena avecques elle un gentilhomme du pays de Poictou, nommé Pierre de la Vergue, lequel estoit veneur de la chasse dudit seneschal, et lequel elle fist coucher avecques elle; laquelle chose fut dicte audit seneschal par un sien serviteur et maistre d'hostel, nommé Pierre l'Apoticaire. Lequel
nologique de Ja maison de France, t. VI II, p. 271, 272) fait à tort passer ce drame à -Romiers. Il prétend en outre que cela eut lieu le 16 juin et non le 13. Rouvres est à quatre kilomètres d'Anet ; la ferme de la Couronne occupait encore, en 1776, la maison où s'accomplit ce double massacre.
1 Dans une quittance, en date du 18 mai 1462, pour la somme de 160 livres à elle due, elle prend effectivement la qualification de Charlotte de France^ sœur naturelle du roy. — Mémorial de la Chambre des Comptes, coié M,, p. 120.
senesclial incontinent print son espee et vint faire rompre l'huys où estoient lesdits dame et veneur, lequel de la Vergne il trouva en chemise et pourpoint, auquel il bailla de son espée dessus la teste et au travers du corps, tellement qu il le tua. Et ce faict s'en alla en une chambre ou retraict au joignant de ladicte chambre il trouva sadite femme mucée dessous la couste ^ d'ung lict où estoient couchez ses enfants, laquelle il prmt et tira par le bras à terre. Et en la tirant a bas, luy bailla de ladicte espée parmy les espaules, et puis elle descendue à terre, et estant à deux genoulx, lui traversa ladicte espée parmy les mamelles etestomach, dont incontinent elle alla de vie à trespas, et puis l'envoya enterrer en Tabbaye de Coulons et y ûst faire son service ; et leditveneurfist enterrer enungjardin au joignant de Thostel où il avoit esté occis-. » Brézé était rigoureusement dans son droit
1 Couste ou couète : lit de plume, matelas.
"^ Les Chroniques de Jean de Troyes (Michaud et Poujoulat), t. IV, p. 324. — Jacques de Brézé mourut à Nogent-le-Roi le 14 août 1494, et fut enterré à l'abbaye de Coulombs. Son corps fut depuis transporté dans le chœur de la nouvelle église de cette abbaye avec celui de sa femme, la victime et le meurtrier côte à cf)t<\
~ 19t^ en un temps surlout où le plus sûr et le mieux était de se faire justice soi-même. Par malheur pour lui, c'était un sang royal qu'il avait versé, et ce même Louis XI, quon a accusé d'avoir empoisonné Agnès et avancé par les chagrins et le soupçon la fin de son père, fit poursuivre le meurtrier de sa sœur, qui se vit condamné, par arrêt du 22 septembre 1481 , à cent mille écus d'or envers le roi, et à tenir prison jusqu'au complet acquittement de ladite amende. Brézé était dans l'impuissance absolue de payer une pareille somme autrement que par la vente de ses terres : il offrit au roi de les acheter. Le contrat , signé à Tours, est du 8 octobre 1481 . Ces terres, au reste, ne firent que passer des mains de Jacques dans celles de Louis de Brézé son fils. C'est ce dernier qui épousa, en secondes noces \ mademoiselle de Saint-Vallier, cette belle Diane de Poitiers, dont les arts se sont chargés d'immortaliser le nom et les amours. Diane est la sainte et la patronne d'Anet, qu'elle transforma en un séjour de fées. Les premiers travaux de ce palais enchanté, que
1 II avait épousé en premières noces Catherine de Dreux, dont il n'eut point d'enfants. Son mariage avec Diane eut lieu en 1512,
la Révolution n a pas plus respecté que beaucoup d'autres, mais dont de très-belles parties ont été conservées, eurent lieu en 1552.
L'amour en ordonna la supeibe structure Par ses adroites mains avec art enlacés, Les chiffres de Diane y sont encor tracés 1.
Cela veut dire, en prose, qu'Anet fut construit sur les dessins de Philibert de Lorme, qui ne prodigua jamais plus la fantaisie, la poésie , Timagination souriante que dans ce chef-d'œuvre de grâce originale et d'élégance incomparable. Au nom de Philibert de Lorme il faut joindre les noms de Jean Goujon et de *" Jean Cousin, deux autres gloires de l'art français que le temps n'a fait que grandir. La porte d'entrée subsiste encore, L'État, dont elle est la propriété , a veillé à sa restauration avec un soin louable, et, sauf les naïves surprises de la sonnerie, elle est , à l'heure qu'il est, à peu de chose près ce qu'elle était à l'époque des Vendôme , de madame du Maine et de M. de Penthièvre. Rien ne peut donner l'idée de cette conception spirituelle et colorée où Ton sent comme'un souffle oriental. On arrive
1 Voltaire, Œuvres complètes fédit. Beuchot). t. X, p. 305. La Henriade, chant IX
à cette porle par un pont de pierre de taille. Un fossé, au fond duquel fleurissent et pullulent les rosiers sauvages et les pariétaires vivaces, s'étend d'une part jusqu'au bâtiment du (jrouvernement , de l'autre jusqu'au mur du jardin. Le monument est un portique soutenu par quatre colonnes d'ordre dorique; le dessous de l'entablement et Tentablement de ces colonnes sont chargés de croissants et des initiales d'Henri II et de Diane. A chaque pas l'œil rencontre leurs chiffres enlacés, et il y a quelque chose de charmant et de touchant dans ces ressouvenirs incrustés dans la pierre et qui accusent chez ces deux amants si pleins l'un de l'autre une j)réoccupation , une pensée unique. Les croissants, non moins prodigués, contrastaient parfois bizarrement avec les peintures et les ornements auxquels ils étaient accolés. Ainsi, au plafond du parvis de la chapelle, ils escortaient les Vertus théologales; les portes de la tribune et même les deux autels collatéraux étaient couverts des chiffres d'Henri et de sa maîtresse, et de croissants surmontés de la couronne fermée ^ Le plus bel ornement de cette porte est un
* Le Marquant, Description dn rhâtean d'Anef (Chartres , 1776), p. 16, 26.
magnifique bas-relief de Diane, en bronze et de proportions colossales. La déesse est couchée sur des peaux d'animaux et environnée de loups, de renards, de biches, de sangliers. Son bras gauche est appuyé sur deux urnes qui versent de l'eau, tandis que son bras droit entoure le cou d un cerf couronné de fleurs. Tout cela est d'un travail parfait et d'une grâce inimitable. Sur le faîte se trouve l'horloge, dominée elle-même par une scène de chasse qui était en situation dans ce pays couvert de bois dont les solitudes retentirent durant tant de siècles des éclats du cor, des aboiements des chiens, des cris de détresse de la bête traquée. Un cerf en bronze , regardant la façade maintenant disparue du château , dressait son corps svelte et tranchait dans le bleu du ciel par rélégance de ses formes ; il semblait relancé par quatre chiens du même métal et représentant le reste de lamente. L'artiste eût pu se contenter de l'effet harmonieux de ce groupe ; mais le caractère de l'art à cette époque est la recherche ingénieuse et parfois puérile. Des fils d'archal communiquaient de l'horloge à ces chiens, dont la gueule s'ouvrait et se fermait à chaque demi-heure; le cerf annonçait l'heure en levant la jambe.
C'est la seule chose qu'on se soil permis de, supprimer \
Le château se composait d'un corps de logis principal et de deux bâtiments en retour venant aboutir aux fossés. Une galerie découverte communiquait de l'une à l'autre aile en passant par-dessus la porte de l'horloge. De cette façon, on pouvait se rendre du bâtiment de gauche à la chapelle sans traverser la cour du château. C'était, dit- on, le chemin que pratiquaient le plus souvent MM.de Vendôme, et en dernier lieu le bon duc de Penthièvre, dont la chambre était dans cette aile. La belle façade qui provoquait l'œil aussitôt que Ton avait franchi la porte d'entrée a été transportée au Palais des Beaux- Arts. Pour applaudir à l'idée qui a créé un refuge, une sorte de nécropole aux ruines historiques, il ne faut pas visiter les lieux dépouillés, dont la dévastation proteste contre une violation sacrilège. S'il est quelque chose qu'on ne doive point déplacer, ce sont les ruines. Les ruines, à part le mérite de l'artiste, à part le précieux
' Le Marq^uani, Description du château d' Anet, p. 9, 11. — Piganiol de la Force, Description de Paris (1694), t. VIII, p. 257. — Hurtaut et Magny, Dictionn. histor. de la ville de Paris et de ses environs •11'79\ t. I. p 268.
du ciseau, à part la valeur extérieure, ont une valeur morale qui ne se transporte point.
Uue prétention assez étrange chez Diane, dont les amours avec Henri II avaient été trop flagrantes pour qu'elle pût espérer de donner le change à ses petits-neveux, encore moins aux contemporains, c'était de poser en veuve désolée et qui conserve le souvenir pieux de celui qui n'est plus. Au-dessus de l'entrée du corridor, elle avait fait graver une inscription latine digne d'avoir été dictée par une Artémise ^ Elle porta toute sa vie le deuil de ce mari regretté , « au moins un petit deuil en noir et en blanc; mais la coquetterie la plus apprêtée n'y perdit rien, » comme l'observe Brantôme, qui, en remarquant que « son deuil ne l'empêchoitpas de porter la soie, ajoute qu'elle nétoitpas de ces veuves hypocrites elmarmileuses qui s'enterrent avec le défunt ^ » Tout le monde n'eut pas ce même respect pour le pauvre Brézé. « J'ai ouï dire, raconte Le Marquant, à M. du Bellay, ancien évêque de Fréjus, qui
1 Voici cette inscription :
Brezeo haec statuit pergrata Diana tnarito, Ut diuturna sui sint monumenta viri.
2 Dreux du Radier, Récréations historiques, t. Il, p. 130 et sttiv.
le teiioit de madame la marquise de Valbelle, sa tante, que la statue de Louis de Brézé étoit autrefois placée au milieu de cette arcade (l'arcade qui couronnait le frontispice de l'entrée principale). M. le duc de Vendôme laissa, dit-on, entrevoir que cette figure lui déplaisoit, ce qui suffit à ses pages pour la précipiter sur le pavé , où elle se brisa. >> Nous ne devinons pas trop pouiquoi elle faisait ombrage à M. de Vendôme, à moins pourtant que la grossièreté de la main-d'œuvre ne jurât par trop avec ce qui l'entourait. Le même écrivain a vu, dans la cour du concierge d'Anet, une t^te séparée du tronc, des plus médiocres, et qu'on prétendait être un fragment de cette statue : on ne perdait donc, à ce vandalisme des pages, que la valeur du marbre*. Le corps de logis principal a disparu, l'aile de droite a subi le même sort, et, de ce côté, la chapelle intérieure, petit monument d'une coquetterie charmante, avec ses deux pyramides en pierre de taille et sa jolie coupole, est seule demeurée debout. Par une fortune assez étrange, la dévastation a respecté toute la portion gauche du palais, ainsi que la mai-
1 Le Marquant, Description du château d'Anet p. 17
son du Gouvernement et la chapelle extérieure, dite de Diane, qui renfermait le tomheau de la duchesse de Valentinois , représentée à genoux sur un prie-Dieu, les mains jointes devant un livre d'heures, deux génies derrière elle soutenant Téçusson de ses armes.
Diane mourut en 1 5GG. Anet passa à Claude, duc d'Aumale, qui avait épousé Tune de ses fihes. La châtelleuie hit érigée en principauté par Henri III en faveur de Charles de Lorraine, duc d'Aumale K En 1621, eUe échut à la duchesse de Mercœur, qui y adjoignit les baronnies d'Ivry et de Garenne ^ Françoise de Lorraine, sa Qlle, transporta enfin ce riche apanage dans la maison de Vendôme, en s'alliant à César Monsieur, le fds de Henri IV et de la belle Gabrielle, et le grand-père de MM. de Vendôme dont nous écrivons Thistoire.
Le duc de Vendôme aimait Anet par-dessus tout. Là, au milieu d'un petit cercle d'amis faits à ses manies et à ses vices, la plupart d'ailleurs d'une condition à tout accepter, il se trouvait heureux et voyait s'écouler les jours dans une indolence, une paresse crou-
- Par arrêt du Parlement du 52 juin.
pissaiiLo. Le chevalier de Vendôme lui tenait fidèle compagnie. Une miion parfaite régnait entre les deux frères, qui ne se quittaient guère même pour aller à l'armée. Le duc n'aimait pas Paris , et cette conformité de sentiments ne contribua pas peu à lui gagner l'affection de Louis XIY, auquel les souvenirs delà Fronde avaient inspiré contre sa bonne ville une aversion que rien ne put déraciner *. Les femmes n'abondaient pas à Anet; on sait que M. de Vendôme les recherchait peu. Le marquis de Lassay écrivait à une dame qu'il aimait et dont il était momentanément séparé : « Mandezmoi aussi si vous vous présenterez pour aller àMarly, ou si vous reviendrez à Paris, et, en cas que vous alliez àMarly, si vous n'aimez pas mieux que j'aille à Anet où l'on ne vit jamais de femmes, que de demeurer à Paris où vous ne seriez pas^.» Gen'estpointque M. de Vendôme n'eût rien de ce qu'il faut pour plaire. Quoique moins bien que son frère, qui avait la plus jolie figure, il avait fort bon air, et ses penchants ont pu seuls l'éloigner des femmes. Il était d'une taille médiocre, un peu gros peut-être,
1 Saint-Simon, Mémoires (Chéruel), t. V, p. 137.
2 Lassay, Recueil de diffêi'entes choses (Lausanne, 1756^ 2mrt partie, p. 385. — Lettre k madame d'...
mais vigoureux et alerte; d'ailleurs un visage fort noble, la mine haute, de la grâce naturelle dans le maintien et la parole'. II est vrai que le peu de soin qu'il prit de sa personne, ses goûts dépravés, ses habitudes monstrueuses, des infirmités précoces, déprimèrent trop tôt ses traits , et qu'il fallut à la fin presque du courage pour le regarder en face.
Doux, facile avec ses inférieurs , il avait, dit encore Saint-Simon, avec ses égaux ou ceux qui se croyaient le droit de marcher de pair avec lui, une fierté que Louis XIV, en Tencourageant, poussa à l'extrême; aussi, toute sa vie, ne vécut-il que dans son particulier, entouré de ses courtisans, avec lesquels il n'avait pas à prendre gai*de. Au demeurant, cette liberté qu'il voulait pour lui même, il la concédait à tous, n'exigeant ni soins, ni complaisance, pas même des égards en échange de son hospitalité. C'était bien là le Mécène qu'il fallait à une nature aussi indépendante que celle de Chapelle. Ce dernier, si difficile à fixer, se trouvait à Anet mieux qu'en aucun lieu du monde, et y faisait des étapes considérables.Dans une pièce de vers intitulée VHi-
1 Saint-Simon. Vp'inoi'rc.s '(Jlicruel., t. V. j). 1^2.
ver, qu'il adresse à Chanliea , alors à Évreux près de la duchesse de Bouillon , il s'étend avec une complaisance infinie sur la douce vie qu'il mène chez M. de Vendôme :
Tenons-nous donc, toi dans Évreux, Où soir et ma(in tu festines Avec la fleur des héroïnes ; Moi dans Anet, lieu plein de jeux Et de bons vins les plus fameux De France et des îles voisines.
Aussi m'y crois-je tant heureux Et comblé des faveurs divines, Que pendant tout ce temps affreux, Pour en sortir, d'un mois ou deux, Ne feront place à mes bottines Mes souliers, si tu ne le veux, Et qu'âpreraent tu ne t'obstines, Ou que Jussac ', de bien vivre amoureux, A Noël ne m'entraîne à matines 2.
Les plus discrets se Contentaient de jouir de cette hberté sans contrôle, et c'était le plus
1 Gouverneur de M. de Vendôme et ensuite du duc du Maine. « Il avoit, dit Mademoiselle, de l'esprit, savoit la cour, et avec cela des manières particulières ; étoit savant, faisoit joliment des vers et écrivoit bien. » Il fut tué à la bataille de Fleurus, en 1690. ■ — Mademoiselle de Montpensier, Mémoires ^Michaud et Poujoulal), t. XXVIII, p. 511.
2 Œuvres de Chapelle et Bachaumont (Jannet, 1854). |.. 146.
grand nombre. Il y en avait pourtant qui abusaient étrangement de la facilité du maître. Nous citerons, entre autres, un certain Yilliers , que Ton ajjpelait communément Villiers-Yendôme, et qui faisait état de tout discuter et de tout blâmer. A Anet, passe encore; mais il ne changeait ni de manières ni de langage à Versailles, où le duc le logeait dans son appartement. LouisXIYétait sa bête noire; le grand roi ne pouvait rien accommoder à ses appartements, à ses bâtisses, à ses jardins, à ses fontaines, que tout aussitôt Villiers n'y trouvât à reprendre et ne formulât son blâme de façon à se faire jeter par les fenêtres. Louis XIV, qui ne l'ignorait pas, se contentait de hausser les éjjaules sans autrement se jjréoccuper de se^ extravagants propos. « Il est étrange , disait-il toutefois, que Villiers ait choisi ma maison pour venir s'y moquer de tout ce que je fais. » Un jour, il le rencontre dans les jardins, et s'adressant à lui : « Eh bien! lui dit-il au sujet d'un nouvel embellissement, cela n'a donc pas le bonheur de vous plaire? — Non, répondit Vilhers. — Cependant, reprit le roi, il y a bien des gens qui n'en sont pas si mécontents. — Gela se peut, repartit celui-ci. chacun a son avis. —
On ne peut pas plaire à tout le monde, fit le roi en souriant ^ »
M. de Vendôme avait un domestique nombreux dont le moindre souci, cela se conçoit de reste, était de faire son devoir. Il surprend Palaprat rouant de coups son valet; il lui fait de vifs reproches sur sa dureté. La réponse de Palaprat est bonne à citer, parce qu'elle dénote sur quel pied le duc était avec tout son monde. « Savez-vous bien, monseigneur, riposta le capitôul de Toulouse avec brusquerie, que, quoique je n'aie qu'un laquais, je suis aussi mal servi que vous qui en avez trente ? » Nanteuil venait de faire le portrait du prince; il le pria d'obtenir de Palaprat quelques vers à mettre au bas de l'estampe. Celui-ci promit bien, mais ne s'exécuta point. Las de demander et d'attendre, le peintre eut recours à M. de Vendôme, qui crut avoir imaginé un expédient infaillible pour amener le poëte à composition. L'on conduit, par ordre du duc, Palaprat aux cuisines : c'était un jour de gala ; on lui fait respirer le fumet des sauces; puis, quand il a bien et longuement pris un avant-goût de ces délices culinaires, on
1 Voltaire, Œuvres complètes (éd. Beucliot), t, XX, p. 232.
renferme dans un cabinet voisin de la salle à manger. Palaprat se lamente, implore un sursis : qu on le laisse dîner , il est homme d'honneur, on peut se fier à sa parole. Mais M. de Vendôme est inflexible : le séquestre ne finira qu'à la livraison des vers qu'attend Nanteuil. Il n'y avait plus à reculer. Au moment où l'on se mettait à table, le poëte s'écriait, à travers la porte, qu'on n'avait qu'à ouvrir, qu'il était accouché d'un quatrain. Il est relâché, et récite tout aussitôt un madrigal qui fait froncer le sourcil au prince : Palaprat, en chantant le vainqueur de Barcelone, avait trouvé le moyen de faire allusion à certains côtés de ses mœurs qui, bien que connus de tous, n'étaient -pas bons à rappeler. Mais, s'il avait osé cette énormité, c'est qu'il savait à fond la longanimité du héros, qui finit par rire et ordonna ensuite de presser les rangs pour faire place au mauvais plaisant \
C'était le grand prieur et Chaulieu qui avaient l'administration générale, et ils faisaient aller l'argent du seigneur d'Anet en gens
* Laplace, Pièces mtéressanteSj t. II, p. 398 à 402. — Recueil de chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits), 1702, t. XXXVI II, f. 285.
qui ne regardaient pas à la dépense .L'important était de vivre et de bien vivre; le lendemain préoccupait peu, pourvu que l'on assouvît dans le présent les fantaisies les plus ruineuses. Le déficit était tel, dès 1685, qu'il fallut Lien songer à le combler d'une façon ou d'une autre. C'est alors qu'il fut question de vendre l'hôtel de Vendôme, bâti par Henri IV pour César de Vendôme sur une superficie de dix-huit arpents*. Le roi se porta acquéreur, il donna deux cent mille écus qui allèrent aux créanciers, et six mille louis de pot-de-vin au duc. Avec cette vente et celle de Penthièvre, on parvint à boucher le plus énorme du trou. L'affaire fut menée par le grand prieur et Chaulieu, qui avaient une procuration^. Cette saignée eût dû faire sentir la nécessité de modérer la dépense. Mais, loin de pousser à la réforme, l'entourage trouvait trop bien son compte à tout ce désordre pour presser trèsfort le prince de se restreindre.
La Fare était l'un des hôtes les plus habituels et les plus constants d'Anet. Six ans se
1 Germain Brice, Nouvelle descriptiun de la ville de Paris, T éd., t. 1, p. 251.
2Dangeau, Journal, t. T, p. 146, 147, Lundi 2 avril 1785.
sont écoulés depuis sa ruptiu-e avec madame de La Sablière, et dans un certain courant six ans suffisent pour rendre méconnaissable. Notre marquis, que des dégoûts, la certitude de ne point avancer tant que durerait la faveur de Louvois, mais surtout son amour pour cette charmante femme, avaient déterminé à se défaire d'une charge enviable et enviée, se lassa de cet isolement qui Tannihilait et fit un effort pour rentrer dans la vie active. Il demanda à être attaché au Dauphin; mais il lui fut répliqué par un refus des plus secs : Louis XIV n'admettait pas qu'on quittât le service, et, quand cela arrivait, il ne le pardonnait jamais K La Fare se rabattit sur la charge de capitaine des gardes du duc d'Orléans, pour laquelle il prêta serment entre les mains du roi et prit le bâton, le 27 novembre 1684 ^ Quelques jours auparavant, toute la famille royale signait à son contrat de mariage : il épousait Louise- Jeanne de Luz, fille unique d'Antoine de Luz de Yentelet, écuyer de la
1 Madame de Sévigné, Lettres 'édit. Monmerqué)^ t. IV, p. 218. Lettre à madame de Grignan, mardi 26 mars 1680.
' Dangeau, Journal, i. I, p. 74. Lundi 27 novembre
grande écurie '. Madame de La Fare avait dixsept ans, elle parut à la cour avec avantage, on trouva qu'elle dansait bien, et elle sembla jolie ^. La nature Lavait faite brune, elle se métamorphosait en blonde à force de poudre ; mais venait-il à pleuvoir ou à faire humide, il fallait tout aussitôt redevenir brune, ce qui ne laissait pas de la désoler fort. Cette bizarrerie ne pouvait manquer d'être consacrée par les chansons satiriques du temps :
La Fare est brune et blonde, Selon le temps qu'il fait 3. . .
Ce n'était pas là, toutefois, une étrange té sans précédents ni sans exemples, et madame de La Fare n'eskpas la seule que nous puissions citer. Manon Vanghangel avait le même faible pour le blond et usait des mêmes
' Dangeau, Journal, t. I, p. 68. Mercredi 8 novembre 1684. — La Chesnaye des-Bois, Dictionnaire de la Noblesse, t. VI, p. 248. — Le père Alexis, Généalogie delamaison de La Fare en Languedoc (1766), p. 30- — Tallemant des Réaux , Historiettes (Delloye), t. X, p. 247, 248.
2 Dangeau, Journal, t. I, p. 75. Jeudi 30 novembre
'^Recueil de chansons historiques (Bibliothèque impériale. Manuscrits, t. VI, f. 61, année 1686.
artifices, comme nous rapprend La Sablière dans un de ses mille madrigaux :
Souvent la belle Iris, d'une tresse dorée
Couvre le brun de ses cheveux ;
Mais de quoi qu'elle soit parée,
Toujours elle attire les vœux:
Est-elle brune, est-elle blonde,
Rien ne l'égale dans le monde.
Rien n'égale aussi mon amour:
Et sans être inconstant, j'ai la bonne fortune
D'être amant, en un même jour, Et d'une belle blonde et d'une belle brune 1.
A toute époque, le blond a été la couleur aristocratique, comme le brun la couleur du peuple : on dit encore , à l'heure qu'il est, une brunette pour désigner une grisette. Depuis Eve qui était blonde, le blond, voire le iDlond ardent, a été considéré comme le signe caractéristique de la beauté de race. Les matrones romxaines, d'après Yalére -Maxime, inondaient leur chevelure de poudre d'or. Les femmes eurent, selon le temps, des procédés différents pour se teindre les cheveux, et l'on sera moins surpris des merveilleuses chevelures dont le Titien nous a laissé de si splendides spécimens, quand on saura que les coquettes filles de l'Adriatique devaient ces
1 Antoine Rambouillet , Poe'iies diverses I82ôj,'p- 83,
liv. vi-xxir.
nuances flamboyantes à l'art des parfumeurs et des chimistes ^ Au xviie siècle, le blond est de plus en plus en faveur. Hors du blond, pomt de salut, point de beauté.
Guerchy, plaisante et joviale, Ecrit à l'altesse royale Qu'elle voudroit que son Daufin Eût le bonheur d'être blondin, Et que si madame Nature L'a pourvu de cette teinture, Elle aura pour luy la moitié Plus de douceur et d'amitié ; Que Dieu ne l'a fait naître au monde ^ Que pour chérir la couleur blonde,
Et qu'elle n'aime les doublons Que d'autant qu'ils sont beaux etblonds2.
Loret, dont ce sont les vers, ne parle à tout boutde champ, dans sa gazette rimée, que de blondins et de blondines : les élégants sont des blondins ^ Madame de Bouillon, on lésait, était brune; mais, elle aussi, ne demandait pas mieux que de cacher les trésors de sa chevelure sous une perruque blonde. Benserade l'appelle : « Beauté charmante et blonde, » ce qui ne s'expliquerait, de la part de ce poëte
* La Célestine^ traduction de Germond de Lavigne (1841), p. 36. — Edouard Fournier, Le Vieux neuf (Paris, E. Dentu, 1859), t. II, p. 204, 205.
'^Lovei, La Muze historique, liv. I", lettre xxi^.
3 Idem, liv. I", lettre xxvii''; liv. II, lettres m,