XXXI, XLIX, L
qui la voyait intimement, que i)ar ces additions artificielles qu'adoptait et consacrait la mode^
La Fare avait la quarantaine ; son mariage, fort probablement, fut plutôt un mariage de convenance qu'autre chose. Ce ne fut pas, toutefois, une conversion. Il était joueur avant, il le fut pendant, il le sera après une union qui ne fut pas éternelle. Louison Moreau, nous l'avons vu, entra autant que la bassette dans sa rupture avec madame de la Sablière ; en épousant mademoiselle de Ventelet, il ne devait pas briser avec Tactrice, dont la laideur sut triompher de la beauté et des dix-sept ans de la marquise.
Louis XIV, malgré la vie honteuse de M. de Vendôme, se montra constamment son protecteur et son ami ; et, si les hauteurs de celuici, des négligences graves, une impudence sur laquelle il fallut bien ouvrir les yeux, portèrent d'irrémissibles atteintes à son crédit réel, le charme n'en subsista pas moins extérieurement jusqu'cà la fin. Il est vrai de dire que bien des choses, à part cette affection incon-
1 Benserade, Œuvres (Paris, 1698), t. II, p. 289, Ballet royal de la naissaiice de Vé)ius, dansé en 1665. — Madame de Bouillon j avait un rôle de Xéréide.
lestabiedu roi, conlribuaient à sa fortune. La laveur, les grâces, les privilèges dont il jouit au-dessus des ducs et pairs, à leur indignation grande, étaient autant de marchepieds en vue d'un autre, et dont en effet on tira bon parti dans la suite. Tout ce qui se fit pour M. du Maine n'était plus une monstruosité sans précédent, c'était une conséquence des avantages accordés à la maison de Vendôme. Louis XIV, quelque absolu qu'il fût, sentait qu'il avait à compter avec l'opinion, et que, s'il n'avait pas de bonnes raisons à lui donner, il lui devait au moins des prétextes. Ainsi la légitimation du fils adultérin qu'eut le dernier des Longueville avec madame de la Ferté (une femme en puissance de mari et qui ne pouvait être citée), traçait la marche à suivre pour les enfants de madame de Montespan. D'autres causes aidèrent encore à l'élévation de M. de Vendôme. Lorsque l'on commença à s'apercevoir qu'il y av^ait en lui l'étoffe, dans un temps où les grands capitaines se faisaient rares, d'un homme de guerre de premier ordre, le roi, qui ne put jamais revenir de l'antipathie que M. de Conti lui avait inspirée, fut bien aise d'opposer à celui-ci un rival qui le rendît moins nécessaire, et lui confia de pré-
lei-ence le commandement de ses armées.
En 1686, à l'époque où nous sommes arrivés, le duc de Vendôme n'avait que trentedeux ans, et, si Ton pouvait dès lors pressentir sa fortune future, il n"était pas inutile d'en hâter l'instant et de prendre ses sûretés, à tout événement; le roi n'était pas éternel, et ce que fait un règne, trop souvent le règne qui le suit le renverse. Le Dauphin, quoique timide et soumis, sur hien des points différait de manière de voir avec son père. Entre autres sentiments opposés, il avait de Tamitié et de l'estime pour le prince de Conti, avec lequel, du reste, il avait été élevé ^ Il est vrai qull éprouvait pour M. de Vendôme un penchant voisin de la passion et qu'il était politique de ne pas laisser s'attiédir. La Fare a l'air de faire entendre que ce furent les raisons déterminantes de cette fête donnée à Monseigneur et qui fut suivie de tant d'autres apparitions à Anet. Nous le voulons bien, quoique, de son aveu même, l'on se méprit étrangement sur leurs intentions. » Cette fête, dit-il, coûta cent mille livres à M. de Ven-
' Madame de ('aylu?, Mémoires (Michaud et Poujoulat), t. XXXII, p. 507, 511. — Dangeau, Journal •addition de Saint-Simon^, t. XII, p. 311.
dôme, qui n'en avoit pas plus qu'il ne lui en falloit; et comme M. le grand prieur, l'abbé de Ghaulieu et moi avions chacun notre maîtresse à l'Opéra, le public malin dit que nous avions fait dépenser cent mille livres à M. de Vendôme pour nous divertir, nous et nos demoiselles ; mais certaineme^it nous avions de plus grandes vues que cela. Elles se sont évanouies dans la suite, toutes choses ayant bien changé de face, et rien n'étant arrivé de ce que nous nous imaginions alors avec quelque apparence ^ » La santé du roi avait donné lieu à de sérieuses craintes. Après une opération de la fistule qui avait inquiété pour ses jours, il était retombé malade d'un anthrax, et il s'en était suivi une opération plus dangereuse que la première. C'est à cela que La Fare veut faire allusion. Toutefois, on ne voit pas trop ce qu'eût pu gagner M. de Vendôme à la mort de Louis XIV. Mais, si La Fare parle pour lui, pour ChauUeu et même pour le grand prieur, il a parfaitement raison ; ils ne devaient que bénéficier à un changement de règne.
^ La Fare, Mémoires (Michaud et Poujoulat), t. XXXII, p. 293.
Le Dauphin au château d'Anet. — La table de Monseigneur.— Un menu homérique.— La chambre du prince.— ^cîs et Ga- /a^eV. — Campistron. — Son intrépidité. — Sa réplique à M. de Vendôme sur le champ de bataille. — Il est devsdise près de Parme. — Secouru par un curé de village. — A quoi tiennent les destinées des empires. — La chasse au loup. — Monseigneur aime cette chasse à la fureur. — Ce que tua de loups M. de Lorraine dans un hiver. — Echange de galanteries entre le roi et Monseigneur. — Monseigneur va rejoindre son père à Maintenon. — Marthe Le Rochois. — Ses débuts. — Les manches à YAmadis. — Promesse de mariage sur un valet de pique. — Vivacité de Lulli. — Chaulieu amoureux de mademoiselle Le Rochois. — Les deux Moreau. — La belle et la Idiide. —Armicle. — Un caprice de Monseigneur. — Louison se dévoue. — Dûment s'aperçoit de la méprise. — Fanchon arrive trop tard. — Plaisant emploi des dix louis du Dauphin. — La Raisin dans un moulin.— Condamnée par Monseigneur à la salade et au pain rôti. — Scrupules du Dauphin. — Madame de Moniespan les partage. — Le Dauphin et le grand prieur s'égarent à la chasse. — Hospitalité d"un curé.— Retour à Versailles. — Le curé est mande à la cour . — Les deux larrons.— Comment se passaient les séjours d'Anet. — Précautions prises par Louis XIV pour obvier aux ruineuses dépenses qui s'}' faisaient. — Efforts des amis du duc pour dissimuler la pénurie des moyens.— MM. de Vendôme sont de tous les voyages de Choisy et de Meudoc.
Quelle que fût l'arrière-pensée de M. de Vendôme et des siens, rien n'avait été négligé
pour recevoir le Dauphin avec magnificence. Ce n'était pas une simple visite, c'était une halte de huit jours qu'il allait faireà Anet, et Monseigneur, pas plus que le roi , n'avait habitué même les princes du sang à être ses hôtes. La partie, convenue et arrêtée depuis longtemps, s'était trouvée reculée par les couches de la Dauphine : « Je ne saurois me divertir sans inquiétude, avait dit Monseigneur, avant que la Dauphine soit heureusement accouchée'. » Ces paroles indiqueraient une tendresse et une sollicitude plus grandes que le prince n'en ressentait au fond pour cette sauvage Louise de Bavière, qui devait mourir des suites de ces mêmes couches, peu regrettée de la cour et de la famille royale, en dehors desquelles elle avait constamment vécu. Quoi qu'il en soit, le Dauphin partit le. vendredi 6 septembre 1686, à six heures du matin, pour Anet, où il arrivait après avoir comblé en quatre heures une distance de treize lieues. Le trajet avait éveillé l'appétit, et le dîner suivit de près. Deux tables, la première de seize à dix -huit, la seconde de dix-huit à vingt couverts, avaient
1 M l'rciirc galant, septembre 1086, p. 277.
été dressées dans le salon du château; le prince s'assit indifféremment à l'une d'elles, et le repas commença. Ces deux tables étaient servies par quatre contrôleurs de la maison du roi en quartier. Le contrôleur général donnait à boire au Dauphin et lui passait les assiettes. Le menu vaut bien la peine d'être consigné ici: trente potages, soixante moyennes entrées, cent trente-deux hors-d'œuvre, cent trente-deux mets chauds, soixante plats d'entremets froids, soixante-douze plats ronds de rôts composés de faisans, de perdreaux gris et rouges, d'oiseaux de rivière , de bécasses , de « robiffes » d'agneaux piqués, de cannetons de Piouen, de pigeons cauchois ou en ortolans, de marcassins , de poulardes fines et de pluviers, au nombre de trois cent trente-quatre pièces, de gibier la plupart. Maintenant, pour le dessert : trente-deux jattes d'oranges, cinquante salades diverses, cent corbeilles de fruits crus , quatre-vingt-quatorze de fruits secs, cent-six compotes et cinq cents soucoupes de fruits glacés ^
Indépendamment de cps deux tables, huit
ï Un Voyage du grand Dauphin au château d'Anet, septembre 1686, par M. Emile Bellier de la Changnerie (Chartres, 1855).
autres avaient été dressées, qui ne désemplirent pas durant les huit jours que le Dauphin passa à Anet : la première, tenue par l'abhé de Chaulieu, l'instigateur et l'ordonnateur de la fête; la seconde, par M. de Bois-Laval, gouverneur du château. LuUi présidait la troisième. « On y voyoit toujours bonne compagnie, dit le gazetier du Mercure, tant à manger qu'à faire la conversation avec M. de Lulli pendant le repas, parce que son entretien n'est pas moins agréable que ses ouvrages ^ » On sait quel arlequin était Lulli , et tout ce qu'il dépensait de verve , de grimaces et de folie dans la débauche. Les chanteuses et les danseuses de TOpéra occupaient la quatrième table; la cinquième était affectée aux musiciens et aux danseurs ; la sixième aux symphonistes, les deux dernières aux brigadiers et aux gardes du corps de Monseigneur, et aux suisses du roi qui l'avaient accompagné. Outre ces tables réglées, il y avait table ouverte, de jour comme de nuit, au service des gens de qualité que la curiosité attirait de Paris, de Versailles et de Rouen, et qui étaient hébergés avec une inconcevable profusion.
En somme, il était moins embarrassant de
1 'MpTciirc galant, septembre ICRG, p. ^'^2.
- 2\9 ~ nourrir qne de loger tout ce moude. Anet ne contenait que vingt-deux appartements de maître : quatre au rez-de-chaussée, dix au premier étage et huit au second. Les grands seigneurs de la cour demeurèrent avec Monseigneur au château; le reste de la suite trouva des gîtes marqués d'avance dans le village Me prince avait sa chamhre à Anet, une chamhre qui n'était occupée que par lui, et que M. de Vendôme avait fait oruer et meuhler avec une magnificence digne du personnage auquel elle était exclusivement consacrée. Le portrait du prince était sur la cheminée. Les lambris, les portes, les volets étaient décorés de peintures d'un travail aussi ingénieux qu'achevé. Une rosace , formée d'ailes de chauve-souris, occupait le centre du plafond. Aux quatre angles, l'on voyait d'abord la Nuit qui commençait à étendre son voile; l'Amour semblait la provoquer. Puis, c'était Diane cj;ue réveillaient le Génie de la chasse et les caresses de son lévrier. C'était, plus loin, Morphée répandant ses classiques pavofë. Mais la Nuit avait assez régné : un autre Génie , tenant l'étoile du matin, allait au-devant'de l'Aurore , qui souriait à la terre
1 Mercure galant, septembre 1G86, p. 281
- 2-.^0 — et Téblouissait de son éternelle jeunesse. Tout cela, à l'heure qu il est, n'existe plus, comme tant de trésors du passé, que dans la description décolorée d'un curieux qui put voir encore Anet debout et en visiter les plus petits recoins*.
Le dîner achevé, on alla courre le cerf avec la meute du grand prieur, et on le força après une chasse de trois heures. A sept heures, M. de Vendôme menait son hôte dans la galerie de Diane, où un théâtre avait été dressé pour la représentation d'une pastorale héroïque. Ce n'avait pas été sans mal que le duc, qui voulait donner au Dauphin la surprise d'une œuvre nouvelle, était parvenu à obtenir un poëme. Il ne manquait pourtant pas de poètes autour de lui ; mais Chaulieu , probablement, déclina cette lâche, et il était trop ami de La Fare pour en accabler sa paresse ^. Il n'y avait pointa songer à Ouinault,
1 Le Marquant. Description du château d'Anet^ p. 31, 41,42.
2 La Fare n'en a pas moins écrit pour le Régent un opéra, Penthée^ qui a été joint à ses poésies. On rf^conte même à cet égard une anecdote plaisante. Au sortir de la représentation, Campra dit au duc d'Orléans : « La musique est très-bien, mais la pièce est misérable. > Le prince, qui ne fut pas dupe de cette
que le peu de succès d'Armide, son chef-d'œuvre, avait à tout jamais écarté de la scène. Le duc s'adressa à Racine, qui, dégoûté du monde et devenu dévot, avait, de Son côté, de trop bonnes raisons de s'abstenir. L'auteur de Phèdre proposa Campistron, son protégé et son élève, et le fit agréer. Campistron , d'ailleurs , n'en était pas à ses débuts : il avait déjà donné Virginie, Ajininius, Andronic et Alcibiade, avec un éclat qui ne se comprend plus guère. Mais c'était une bonne fortune pour le poète, que cette complaisance allait introduire dans l'intimité des Vendôme. L'opéra d'Acis et Galatée fut bientôt livré à Lulli, qui , lui aussi , ne se fît point attendre. Le succès le plus flatteur récompensâtes efforts des deux auteurs. Monseigneur et sa petite cour parurent enchantés. L'on ne s'en tint pas à cette représentation , et, notamment le mardi suivant, on redonnait le même ouvrage devant M. le Dauphin , qui « le trouva toujours très-joli K »
fiatterie, appela La Fare et lui dit : « Parle en particulier à Campra, sois sûr qu'il trouvera les vers excellents et la musique très-mauvaise. Nous devons en conclure que le tout ne vaut pas le diable. »
* Dangeau, Journal, t. 1", p. 383. Mardi 10 septembre 1686. — Acis et Galatée est le dernier ouvrage
M. de Vendôme, en commandant un livret d'opéra à Campistron , ne supposait à cela d'autres conséquences qu'un bon ou un mauvais poëme, sur lequel on ferait de bonne
représenté et gravé de Lulli, qui mourut six mois après le voyage d'Anet. Il avait, il est vrai, dans ses cartons la partition d'un opéra intitulé Achille et Polixène, dont son confesseur exigea inexorablement la destruction. L'un des princes de Vendôme , nous ne savons lequel, étant allé le voir, reprocha vivement au musicien sa faiblesse : «Eh! quoi, Baptiste, lui dit-il, tu as été jeter au feu ton opéra? Morbleu! tu es un fou de brûler une aussi belle musique! — Paix, paix. Monseigneur, répondit Lulli à l'oreille du prince, je sçavois bien ce que je faisois, j'en avois une seconde copie. » Remarquons, en passant, qu'on a prêté pareille répartie à La Fontaine, à Voisenon et à Piron. Un mieux trompeur s'était déclaré, mais ce ne fut qu'une lueur, et le pauvre Baptiste comprit qu'il n'en reviendrait pas : pour le coup la partition fut condamnée et livrée aux flammes. MM. de Vendôme regrettèrent sincèrement Lulli dont la gaieté, les folies étaient de mise, au Temple comme à Anet. Il ne tint pas à eux qu'il ne recouvrât la vie et la santé. Ils avaient promis deux mille pistoles à l'empirique qui le soignait, s'il parvenait à le sauver; cette somme fut même consignée. Mais le mal était sans remède, et l'auteur d'Armide expirait, le 22 mars 1687, dans sa maison de la rue Sainte-Anne, que le temps a respectée. — Histoire de l'Académie royale de musique en France, 1757 (par Travenol), l^'' partie, p. 55, 56.
OU de méchante musique; et si Campistron voyait au delà, sans doute ne songeait-il qu'à la haute protection qu'il allait mériter. Et pourtant, c[ue de choses devaient arriver et cjui n'eussent pas eu lieu sans cette fête d'Anet et ce poëme qui introduisait à la cour des Vendôme le poëte toulousain ! Le prince lui envoya une gratification qu'il ne voulut point accepter ^ Mais M. de Vendôme ne pouvait demeurer au-dessous d'un tel désintéressement;
* Cent louis, d'autres disent mille écus. Campistron, s'il fallait en croire certains récits, n'avait nulle envie, dans l'origine, de refuser les dons du prince, et ne s'y serait résigné qu'après en avoir été pressé par Champmeslé et Raisin. Ceux-ci lui eussent fait entendre que le présent était médiocre de la part de M. de Vendôme, et qu'il devait espérer une récompense plus considérable. « Campistron trouva ce sacrifice un peu douloureux et ne se rendit qu'avec bien de la peine à ce conseil; mais, au bout de quelque temps, il se sçut bon gré de l'avoir suivi... » [Anecdctes dramatiques, 1775, t. 1^', p. 14.) L'auteur des Mémoires sur la vie de Campistron repousse bien loin une pareille assertion, et réplique que l'auteur d'Acis et G al aie en' avait pas besoin du conseil des deux comédiens pour refuser cette somme. D'Alembert, de son côté, laisse tout l'honneur de ce refus à l'élévation et à la fierté de caractère de Campistron, et nous nous rangeons volontiers de son avis.
il l'attacha à sa personne comme secrétaire de ses commandements , puis comme secrétaire général des galères. Après la bataille de Luzzara , il lui faisait conférer par Philippe V Tordre de Saint-Jacques-de-l'Epée , avec la commanderie de Chimènes , et obtenait en outre du duc de Mantoue pour son protégé le marquisat de Penango, dans le Montferrat^ Voilà un livret bien rétribué, ce nous semble, et qui, à lui seul, devait rapporter en consi-
1 Campistron, Œuvres (1750), t. 1er, Mémoires sur la vie de M. de Campistron, p. xvii. — Titon du Tillet, le Parnasse français, p. 585. — Toutefois, il ne jouit pas avec une pleine sécurité de ces avantages inespérés. Si le roi d'Espngne lui donna sur le champ de bataille même de Luzzara l'ordre de Saint-Jacques de l'Epée, il n'entra en posses"sion de la commanderie de Chimènes qu'après la mort de M. de Vendôme, et par le crédit de madame des Ursins, à qui il avait adressé une épître en vers pour la prier de vouloir bien faire ressouvenir le roi d'Espagne de la promesse qu'il lui avait faite autrefois (t. III, p. 362, 363. Èinlre à son Altesse Madame la princesse des Ursins). Mêmes ennuis pour son marquisat de Penango qui se trouva compris dans la partie du Montferrat cédée au duc de Savoie, par la paix conclue en 1713. Par bonheur, M. de Savoie, alors reconnu roi de Sicile, voulut bien confirmer le don du duc de Mantoue (t. III, p. 367. Épître à Sa Majesté le roi de Sicile).
dération et en avantages pécuniaires plus que tout le théâtre de Campistron. Il faut dire que Campistron sut conquérir l'affection et l'estime de son maître par des qualités qui ne sont pas trop celles des gens de plume. Il l'accompagnait à l'armée, ce qui était de sa charge ; mais, ce qui était moins dans ses devoirs et ses attributions, il le suivait au feu, sans se préoccuper de ce qu'il en pouvait advenir. A Steinkerque, le duc, l'apercevant au plus fort de la mêlée à ses côtés, lui dit : « Campistron , que faites-vous ici? — Monseigneur, répond-il, voulez-vous vous en aller ^?)) Campistron est un jour attaqué, près de Parme, par une bande de voleurs qui le laissent presque nu ; il parvient tant bien que mal au village le plus voisin, où il est recueilli et secouru par le curé du lieu. Le peu de temps qu'ils passent ensemble les met à même de s'apprécier l'un l'autre. Campistron, après avoir regagné le camp, parle de son hôte avec enthousiasme : c'est un homme de génie peutêtre, perdu dans une obscure bourgade, et dont l'esprit souple, alerte, inventif, pourrait
^D'Alembert, Œuvres complètes (édit. Belin, 1821), t. II, ^c partie, p. 576.
être plus fructueusement utilisé. Le duc se laisse présenter le sauveur de son secrétaire et ne tarde pas à se rattacher. Ici cesse l'intervention de Campistron, et notre curé saura bien lui-même , et par une flatterie trop célèbre, conquérir la faveur de M. de Vendôme. Mais, sans Gampistron, sans cette représentation d'Anet qui faisait du poëte toulousain un des familiers du prince, il n'en est pas moins vrai que le pauvre curé parmesan vieillissait et mourait ignoré dans son village, où les occasions de se révéler lui eussent fort probablement manqué. Et maintenant il ne faut que citer le nom d'Alberoni pour être effrayé de ce que peuvent les circonstances les plus misérables, non-seulement sur le sort des individus, mais encore dans les destinées des empires. Le lendemain, on alla courre le loup. Sur huit jours que Monseigneur demeura à Anet, il chassa six fois le loup. Mais chez le Dauphin, c'était une vraie passion que cette chasse. Quelques mois auparavant, le prince avait créé un uniforme pour ceux de sa suite qui l'accompagnaient à la chasse du loup. Le Mercure, dans son compte rendu des variations de la mode du mois, donne d'amples détails sur le nouveau costume. « Les uns y
mettent un passe-poil d'un petit galon léger en double, ou bien un galon tout plat fort léger, qui est fait d'un cordonnet d'argent avec deux lames au bord. On l'a nommé d'abord galon de paille, puis galon du loup, à cause qu'on en voyoit sur les habits de ceux qui alloient à cette sorte de chasse avec Monseigneur le Dauphin. Il est devenu si commun, qu'il a été ordonné à tous ceux qui ont riiODueur de raccompagner quand il va prendre ce divertissement, de mettre ce galon sur du drap de Hollande vert, de sorte que ce prince y a déjà été plusieurs fois à la tête de trente personnes vêtues de ce justaucorps *. » Le nombre des loups que le Dauphin a tués dans sa vie est effrayant, et la statistique, qui n'est pas impossible à faire, de ce massacre s'élèverait à un chiffre à peine croyable. Cette même année 1686, Monseigneur courut le loup quatre-vingt-seize fois, ce qui est énorme, si Ton songe qu'il lui fallait souvent suivre le roi dans ses chasses et si l'on fait la part des obstacles qui survenaient, tels que jours de dévotion, jours de maladie, dé-
î Mercure galant^ juin 1686, p. 325, 32t'.— Dangean, Jouuial, (. V, p. 349. 15 uin 168G.
placements, voyages, revues et cent autres empêchements. Un fait démontrera surabondamment cet emportement qui primait les raisons de convenances les plus impérieuses. Monseigneur aimait beaucoup son oncle le duc d'Orléans; Monsieur le recevait fréquemment au Palais-Royal, lui donnait des bals et des divertissements « avec toute sorte d'attention et de complaisance. » Monseigneur n'en allait pas moins courre le loup, le lendemain même de sa mort K
Les forêts de Sénarl, de Saint-Germain, de Marly, de Yilleneuve-Saint-Georges et deLivry étaient les champs clos de cette destruction , qui eut pour résultat salutaire l'anéantissement, à peu de chose près, de l'espèce '. Les loups, par leur nombre formidable, étaient la terreur et la désolation des campagnes. M. de Lorraine, en un seul hiver, dans un rayon de deux ou trois lieues de Nancy, tua trois cent quinze loups. « Ces bêtes farouches, raconte le marquis de Beauvau, s'y étoient si fort répandues dans le païs , que ni les paisans ni lenr bétail ne pouvoient aller
1 Saint-Simon, J\/e?noire.<t(Chérue]), t. TIT, p. 167,228.
2 Dangeau, Jovrna] , t. II, p. 105. 8 février 1088.
à la campagne avec sûreté de leur vie ; y en ayant eu plusieurs , et particulièrement de pauvres femmes , qui en ont été attaquez ; quelques-uns même blessez, et d'autres dévorez , ce qui donna sujet de craindre que la rage ne se fût fourrée parmi ces animaux *. » En 1712, ils commirent de tels désordres dans la forêt d'Orléans que le roi y dépêcha son équipage du loup. Il était temps: plus de cent personnes avaient déjà péri victimes de ce fléau déchaîné -.
Sept loups et une louve furent pris durant le voyage d'Anet. On ne fut pourtant pas exclusif. Le mercredi, il y eut une seconde chasse au cerf. Après s'être fait, comme le premier, traquer pendant trois heures, celui-ci fut acculé dans la rivière. Un grand nombre de dames, accourues des environs, jouissaient du haut de leurs carrosses de ce tableau émouvant, qui n'eût pas été complet sans le spectacle de la curée dont on leur fit la galanterie. A propos de galanteries., le roi envoya quatre grandes corbeilles des plus beaux fruits de son potager à Monseigneur; le Dauphin riposta par cin-
* Marquis de Beauvau, Mémoires (Cologne, 1699), p. 2-18.
* Dangeau, Journal, t. XIV, p. 218. 4 sept. 1712.
quante magnifiques perdreaux^ Pour la circonstance, le prince avait donné carte blanche à sa suite, qui fit des prouesses ; ce fut, toutefois, le maréchal de Yivonne qui eut les honneurs de ce carnage^ Les soirées étaient remplies le plus habituellement par l'opéra, et, à son défaut, par les violons auxquels on faisait exécuter des airs de ballet, ou par le jeu dans les salons. Le j eudi, l'avant-veille du départ, la nuit venue, les yeux furent tout à coup frappés par une illumination magnifique, au milieu de laquelle s'élevait une pyramide de lumières d'environ soixante pieds de haut, terminée par une fleur de lis qui jetait des feux d'étoile. Monseigneur, enchanté, voulut souper sur la terrasse du parterre pour jouir plus longtemps de ce magique coup d'œil, au quel vinrent se mêler les éblouissements d'un beau feu d'artifice. On se sépara le samedi 14. Monseigneur rejoignit le roi à Maintenon.
1 Cela s'était déjà pratiqué l'année d'auparavant: « Dimanche 12 août 1685, Versailles. — Le roi envoya force faisandeaux à Monseigneur, et Monseigneur lui renvoya force perdreaux, se faisant part l'un et l'autre de leurs chasses.» — Dangeau, Journal^ t. I", p. 205, 382.
2 Mercure galant. Voyage à Anet; septembre 1686; p. 276 à 291.
Tel est, à peu de chose^près, le résumé fort ample de ce que nous apprennent de ce voyage :élèbre les gazettes d'alors. Mais il y a un sousjeu qui échappe au Mercure et qu'il fallait bien chercher ailleurs. Quand il s'agit d'entrer dans le vif et le secret d'une société, et de la peindre comme elle est et non comme elle apparaît à distance et dans son attirail de cérémonie, rien n'est trop infime et trop particulier. Les méchantes langues accusaient le grand prieur, Chaulieu et LaFare, d'avoir poussé à toute cette dépense pour fêter leurs maîtresses aux frais de M. de Vendôme. La Fare, tout en prétendant que plus hautes étaient leurs visées, convient pourtant qu'ils avaient chacun une demoiselle à l'Opéra : notez qu'il n'était marié que depuis deux ans. Il ne pousse pas l'indiscrétion jusqu'à nous dire, pour sa part, le nom et la qualité de la nymphe et s'il était allé la prendre parmi le chant ou dans le corps de ballet. Les pièces satiriques du temps eussent pu suppléer à ce silence, nous les avons interrogées vainement; un révérend augustin, sans s'en douter, nous aura mis à même de pénétrer ce profane mystère. Quant au grand prieur et à Chaulieu, notre tâche était assez facile.
La maîtresse de ce dernier était une actrice d'un talent éminent, et dont le nom est resté dans l'histoire de son art. Orpheline dès le berceau, privée, par la suite, d'un oncle qui l'avait élevée, Marthe Le Rochois ^ dut à l'état désespéré où la laissait la perte de ce dernier appui, la carrière brillante qu'elle fournit à l'Académie royale de musique pendant une période de vingt années ^ La nature l'avait douée d'une voix magnifique. L'art du chant était alors à son enfance ; du soir au lendemain, pourvu qu'on eût du goût, l'instinct des mouvements dramatiques, surtout ce qu'on appelait une déclamation noble, l'on devenait une grande cantatrice. Après quelques leçons que lui fit donner LuUi, Marthe débuta à l'Opéra en 1678. Deux ans plus tard elle se plaçait au premier rang dans le rôle d'Aréthuse de Proserpine ; mais elle ne s'éleva jamais plus haut que dans Arniide^ qu'elle joua en tragédienne. Elle disait d'une façon inimitable ces deux vers du premier acte :
Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous; L'indomptable Renaud échappe à mon courroux.
' Née à Caen en 1650.
2 Mercure de France, novembre 17-28. p. 250i.
Elle était sublime, à la cinquième scène du second acte : lorsqu'un poignard à la main, elle surprenait Renaud endormi, elle glaçait d'effroi la salle entière *. Lulli lui dut le succès (VArmide. « Quand je me représente Le Rochois, rapporte un dilettante contemporain, cette petite femme qui n'étoit plus jeune, coïffèe en cheveux noirs, et armée d'une canne noire avec un ruban couleur de feu, s'agiter sur ce grand théâtre, qu'elle remplissoit presque toute seule, et tirant de temps en temps de sa poitrine des éclats de voix merveilleux, je vous assure que je frissonne encore...* » Et remarquez qu'alors mademoiselle Le Rochois reparaissait à l'Opéra, après une absence forcée de cinq ou six ans, et qu'elle n'avait dû retrouver qu'en partie la sonorité et la puissance de son prodigieux instrument.
Elle était loin d'être belle, sa figure extraordinairement brune manquait tout au moins de noblesse hors la scène ; elle était
1 Titon du Tillet, le Parnasse françois, p. 79L 792.
* La Vieville de Freneuse, Comparaison de la musique italienne et de la musique française (Bruxelles, 1705;. Seconde lettre, p. 11, 12.