‹ Les courses de chevaux en FranceChapitre 10 sur 76 · LA SOCIETE D ENCOURAGEMENT DEVANT LA CRITIQUE. IQ · texte numérisé non relu

LA SOCIETE D ENCOURAGEMENT DEVANT LA CRITIQUE. IQ

voir SOUS la condition expresse de les affecter intégralement à des handicaps de looooo francs, à des dédommagements aux médiocrités bien confirmées, à des fiches de consolation aux fruits secs, enfin à de larges encouragements à la production des chevaux à l'étranger. Avec un pareil programme, on peut, à l'exemple des hippodromes de spéculation, tirer quelque argent du public ; mais, au lieu de développer utilement pour le pays l'institution des courses, nous n'arriverions qu'à la ruiner en la discréditant.

« Nous ne pouvons pas davantage vous proposer d'assumer, comme on vous y convie, la réglementation, le contrôle et, en dépit dé toutes les réserves que nous pourrions faire à cet égard, la responsabilité du jeu sur les courses. Il ne nous intéresse que par un seul côté, l'influence fâcheuse qu'il peut exercer sur la sincérité des épreuves, qui est la base de toute notre doctrine.

« Quant au reste, quant aux rapports des joueurs entre eux, à la légalité ou à la moralité de telle ou telle forme de paris, à la sécurité des transactions, nous n'avons rien à y voir. Nous ne demandons pas aux gens s'ils parient, ni comment ils parient. Ceux qui se présentent armés de piquets, d'escabeaux et autres engins encombrants sont, il est vrai, cantonnés, par mesure d'ordre intérieur, sur des points déterminés ; mais ils s'y installent comme ils peuvent, et font leurs affaires comme ils l'entendent, sans que nous nous en mêlions en aucune façon. Nous ne nous sentons pas tenus et nous ne voulonis pas prendre la charge de protéger le public, pour qui le jeu n'est pas, que nous sachions, obligatoire, contre les risques auxquels il lui convient de s'exposer. S'il y a des lois contre les jeux publics, la fraude, l'abus de confiance, ce n'est pas à nous de les appliquer. S'il n'y en a pas, ou si elles sont insuffisantes, nous n'avons pas mission de les faire, et il vaut mieux reconnaître honnêtement notre impuissance que de nous donner l'air de faire quelque chose par des précautions absolument inefficaces, parce qu'elles n'auraient aucune sanction pénale. Nous tromperions le public en lui lais-

sant croire que l'autorisation préalable, le cautionnement et la surveillance, tout à fait illusoires dans la pratique, que nous aurions imposés à des parieurs de profession, le garantiraient, si peu que ce soit, contre les manœuvres frauduleuses dont il peut être victime.

« Quant à l'influence de ces manœuvres sur la sincérité des épreuves, qui peut seule justifier et même nécessiter notre intervention, toute cette apparence de réglementation n'y changerait rien. Elle ne diminuerait pas l'intérêt des bookmakers à fausser, dans certaines occasions, le résultat des courses; elle ne leur * ôterait pas les moyens d'y parvenir ; aussi ne sommes-nous pas surpris quand on veut bien nous assurer qu'ils nous en sauront gré et qu'ils sont même disposés à y mettre le prix qu'il faut. Constitués en une sorte de corporation reconnue et autorisée, désignée par là même à la confiance du public, ils verraient mfailliblement grossir, avec le chifi*re de leurs affaires, leurs bénéfices légitimes et, le cas échéant, leur puissance pour le mal. C'est là qu'est le danger, et s'il existe un moyen de le con jurer, ce n'est pas, à coup sûr, celui qui vous est une fois de plus proposé.

< Ce qu'il y a de plus saillant dans le mémoire de M. Thuasne, c'est la construction, sur le pourtour de la piste de Longchamp, d'une sorte d'hémicycle monumental ayant i 5oo mètres de façade et où 5o 000 personnes pourraient s'asseoir. A en juger par les plus fortes recettes que nous ayons jamais faites, ce projet gigantesque est hors de proportion avec les besoins actuels, probables ou même possibles ; nous mériterions le reproche, qu'on nous adresse quelquefois, de n'être pas négociants, si nous engloutissions dans cette colossale folie lo millions, dont l'intérêt et l'amortissement, évalués à 900000 francs par an dans le projet qui vous est soumis, absorberaient le montant d'une augmentation de 5o pour 100 sur nos recettes actuelles, et réduiraient d'égale somme, si cette augmentation ne se produisait pas, les ressources dont nous disposons annuellement au profit des éleveurs.

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€ Nous n'avons pas d'intérêt plus pressant que celui de satisfaire autant que nous le pouvons, sans nous écarter du but de notre œuvre, le public qui lui apporte son argent, et nous y réussissons probablement, puisqu'il lui en apporte chaque année davantage, et que ce mouvement n'est aucunement ralenti par la prétendue insuffisance des tribunes, que nous avons constamment pris soin d'agrandir et de modifier au fur.et à mesure que le besoin s'en est fait sentir.

« Les grosses dépenses ne nous effrayent pas, pourvu qu'elles soient raisonnables, et si de nouveaux agrandissements, de nouvelles améliorations nous paraissent désirables, nous avons tout lieu de croire que la tâche d'y pourvoir n'est pas au-dessus de nos forces. Mais, ce que vous ne voudrez faire dans aucun cas, c'est de vous livrer pieds et poings liés à une société industrielle comme celle à laquelle on vous offre de céder la place. Il serait superflu d'insister sur les conséquences du projet de traité qui est souk vos yeux. Il suffit de le lire pour voir que, le jour où vous l'auriez signé, la Société d'Encouragement ne serait plus que l'enseigne plus ou moins dorée d'une spéculation suburbaine. Elle aurait virtuellement cessé d'exister.

« Tel n'est pas assurément le but de l'auteur. Le ton courtois et bienveillant de son mémoire n'est pas celui d'un ennemi; c'est celui d'un homme de bonne foi qui connaît la question et la résout d'une façon tout à fait logique à son point de vue. Mais ce point de vue est l'opposé du nôtre, et les conclusions auxquelles il arrive, en considérant les courses comme un spectacle dont il ne s'agit que de tirer le plus d'argent possible, ne sauraient être acceptables pour ceux qui, comme nous, se préoccupent avant tout de leur conserver leur caractère d'utilité publique.

« Comment ne pas voir d'ailleurs que cette préoccupation constante du Comité n'a pas nui le moins du monde à la fortune de son œuvre ! Bien loin de là : l'affectation exclusive de tous les encouragements à l'élevage national, la part du lion faite aux meilleurs produits, la politique des mains nettes en matière de jeu, le désintéressement de l'administration, nous ont aidés à

conquérir pour nos courses la faveur publique, et contribuent plus qu'on ne croit à g-rossir progressivement nos ressources dans des proportions inespérées. Que peut valoir pour nous la chance, fort problématique, d'accélérer encore ce mouvement, en comparaison du tort que feraient à l'institution et au pays l'admission, sur une grande échelle, des produits étrangers, l'appel systématique à la médiocrité, le jeu organisé et reconnu comme une source normale de revenu, et devenu par cela même l'objectif des rédacteurs de programmes, enfin la remise des intérêts de l'élevage entre les mains d'une société de spéculation? La méthode n'est pas nouvelle : le tableau que nous offrent, depuis dix ou quinze ans, les entreprises qui en vivent à côté de nous, nous mettent à même de la juger par ses fruits, et malgré la forme intéressante et spécieuse, au premier abord, sous laquelle elle nous est présentée, nous serions inexcusables de l'adopter.

c Pour être justes envers le travail consciencieux de M. Thuasne, nous devons ajouter que, si les vues d'ensemble nous paraissent inconciliables avec les principes de notre Société, on y rencontre bon nombre d'observations utiles, dont nous pourrons vous proposer de faire, à l'occasion, notre profit. »

Rien ne peut mieux que cette réponse indiquer les doctrines de la Société d'Encouragement. Elle se refuse à considérer les courses comme un spectacle dont il ne s'agit que de tirer le plus d'argent possible. Elle insiste pour que la part du lion continue à être faite aux meilleurs produits. Elle se fait gloire de la poli tique des mains nettes en matière de jeu organisé et reconnu comme une source normale de revenu.

Malheureusement la Société d'Encouragement n'a pas tardé à reconnaître la difficulté d'appliquer son programme.

Qu'arrive-t-il en effet au début de l'année 1887? A l'instigation du Conseil municipal, qui s'aperçoit que le jeu pratiqué sur les hippodromes de la Ville, dont elle est locataire, ne lui profite pas, le Gouvernement est amené à la suppression du jeu aux courses. M. Goblet le proscrit nettement dans une circulaire dont la Cour de Cassation a depuis démontré l'illégalité.

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D'abord la Société d'Encourag^ement se frotte les mains, et en cela je la crois sincère. Elle se dit que les hippodromes, démocratisés en ces dernières années par la vulgarisation des luttes hippiques, vont reprendre leur aspect aristocratique. Elle entrevoit la ruine des hippodromes de spéculation qui grandissent autour d'elle et lui portent ombrage.

Tout cela est parfait. La Société d'Encouragement va même, tant cette révolution paraît la séduire, jusqu'à exprimer au Conseil municipal sa gratitude à l'occasion des mesures qu'il a provoquées.

Malheureusement tout ce beau feu s'éteint devant la baisse effrayante des recettes qui ne tarde pas à se manifester. Ce qui se passe alors aux courses est invraisemblable. La police un beau jour envahit subitement la pelouse d'Auteuil, et là, renforcée de tout un corps d'armée, infanterie, cavalerie (je ne jurerais pas qu'il n'y ait pas eu d'artillerie), elle procède à l'enlèvement des piquets des bookmakers, de ces mêmes piquets dont le Conseil municipal vient de réclamer le rétablissement dans sa séance du 24 mars 1890. De leur côté, des agents de la sûreté circulent dans le pesage et, se mêlant à tous les groupes, à toutes les conversations, accusant les sportsmen de contraventions ridicules, conduisent sans raison les plus honnêtes gens devant le commissaire. En présence de cette impossibilité, non seulement de parier, mais même de parler, on renonce au turf. Les sociétés réunies pétitionnent en vue du rétablissement des paris. La Société ne pétitionne pas, ce serait contraire à son rôle; mais elle sent très bien que la position n'est plus tenable, et que le public est sur le point de déserter les hippodromes, sans esprit de retour.

Enfin, pour abréger, la Société d'Encouragement, si soucieuse d'avoir les mains nettes du jeu, en tire un produit tout au moins indirect, puisqu'il se traduit par une reprise des recettes, en devenant teneuse de pari mutuel. Comme les autres sociétés de courses, la Société d'Encouragement avait oublié qu'on ne remonte pas facilement le courant des habitudes prises par le

public. Elle ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle avait été déçue dans ses espérances, puisqu'elle avait été amenée à reconnaître que sans le jeu son existence était compromise, et que les hippodromes de spéculation avaient perdu leur côté le plus vulnérable : celui de tirer un profit direct du jeu sur leurs cbamps de courses. Le jeu devenant légal pour tous, voilà ce qu'il fallait éviter.

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