CHAPITRE IV
LE HARAS DE DANtiU
J'ai fait deux visites à Dan^u : la première il y a sept aas, la seconde l'année suivante. La première fois j'étais seul; guidé par le stud-groom,je pus tout examiner à mon aise. La seconde fois,' peu de temps avant la vente qui précéda de quelques mois la mort du comte, j'étais avec lui et je ne pus voir que ce qu'on voulut bien me montrer. Le comte de Lagrange, dont j'esquisserai la physionomie dans un autre chapitre, passait pour l'homme le plus capricieux et le plus indéchiffrable qui se puisse imaginer.
Le haras de Dangu était de tous nos haras de France celui que l'amiral Rous, le grand sportsman anglais, mettait le plus volontiers en parallèle avec les plus beaux studs de son pays.
On va directement à Dangu par un chemin de fer correspondant ou par Gisors, qui est à 4 kilomètres. Autrefois on était obligé de prendre par Beauvais ou par Vernon ; c'était long : il y avait de 7 à 10 lieues pour gagner l'une des deux gares ; aujourd'hui c'est bien simplifié.
La première fois que j'ai visité Dangu, je suis descendu à Gisors, où m'attendait Darling, le stud-groom. Un petit panier, attelé d'une jument pur sang hors ligne, ne tarda pas à nous porter à Neaufles, la première station de ce haras, d'une contenance de près de 5oo hectares. Il y a à Dangu 5a) hectares de prairies et 600 hectares de terres de labour; c'est une jolie propriété, comme il ne s'en rencontre plus guère en France.
Neaufles, qui est une division du haras, fut ma première étape dans cette admirable contrée, composée de gras pâturages, encaissés dans des coteaux boisés et baignés de cours d'eau limpides. Sur le grand domaine, où l'œil se délecte dans les charmes d'un paysage délicieux et sans cesse varié, on découvre çà et là des maisonnettes cachées dans la verdure, comme des cases de nègres aux colonies.
Chacune de ces cases, bien saine et bien rustique, exempte de toute espèce de luxe inutile, abrite son contingent d'étalons, de poulinières et de yearlings, ou poulains d'un an, selon les combinaisons du service, qui sont entendues avec un art infini.
Ce système d'éloigner les habitations chevalines exclut tout danger de contagion en cas d'épidémie.
Neaufles est une ancienne bergerie ; on y a installé des boxes couverts de chaume, suffisamment larges. C'est chaud, c'est sain, ça sent bon à l'intérieur. On y respire largement ce bon air de ferme qui donne des appétits féroces. C'était le quartier des étalons.
Ce quartier, qu'arrose le cours bruissant de la Levrière, n'était pas à cette époque le moins bien habité. En eff'et, du côté des mâles, on trouvait Peut-Être^ le vainqueur du Cambridgeshire, et que malheureusement l'étranger nous a enlevé pour un prix dérisoire ; Consul^ devenu alezan chocolat. Les dames
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étaient de haute qualité : Océanie, qui a fourni chez les Anglais une si belle carrière, terminée à deux ans, et Clémentine, l'admirable Clémentine, dont les jambes étaient sorties nettes de toutes les fatigues d'un entraînement prolongé. Océanie et Clémentine avaient été données à Rayon d'Or, le roi du haras, acheté par r Amérique. Nous trouvions encore sous le même toit : Sirène, Orpheline, la mère d'Océanie, Verdurette et d'autres mères plus obscures.
Notons ceci en passant : l'hygiène de l'étalon exige chaque jour deux heures de promenade, qu'on lui fait faire en mains. Dans d'autres haras, comme à Meautry, on promène l'étalon monté ; on s'en sert même pour les services les moins relevés : un homme l'enfourche et s'en va au marché, un panier à provisions sous le bras. C'est ainsi que Boïard est tombé dans une promenade de santé et s'est couronné à fond. A Dangu, on estimait que le rein de l'étalon ayant déjà de la tendance à plonger, l'application de la selle ne pouvait qu'aggraver cet inconvénient.
Les poulinières étaient lâchées de huit heures du matin à cinq heures du soir, sauf pendant les fortes chaleurs, où, changeant le moment de leur sortie, on les laissait libres de cinq heures du soir à huit heures du matin. Ainsi, elles étaient alternativement dehors le jour ou la nuit, sans jamais souffrir des ardeurs du soleil.
Ce qui était remarquable dans cet établissement d'élevage si bien entendu, c'est qu'on n'y faisait pas de frais inutiles ; tout était bien sans luxe. Le personnel, si difficile à conduire, se trouvait réduit à sa plus simple expression. Par exemple, un seul homme soignait i6 poulains, et en hiver i8 yearlings. On avait également un seul homme pour 6 étalons. Il est vrai que sous cet heureux ciel normand les paysans sont d'une vigueur exceptionnelle et ne demandent qu'à beaucoup travailler.
J'ai vu un brave homme de quatre-vingt-deux ans qui soignait des yearlings; il paraissait la cinquantaine et, bien qu'il eût été assez sérieusement blessé d'un coup de pied de cheval, il n'avait
même pas song-é à interrompre son service. Il aimait à donner des détails sur la naissance des poulains.
Comment un poulain naît? C'est bien simple, il naît tout seul. La jument se couche au moment d'être mère, et le moyen le plus sûr pour que les choses se passent bien, c'est de la laisser tranquille. Dans sa chambre, le stud-groom, par une lucarne, voit ce qui se fait dans le box de dessous. C'est dans ce box qu'on place la jument prête à pouliner, et c'est par la lucarne que le stud-gTOom la surveille. La présence d'un homme près de la jument, quand elle met bas, peut avoir de graves inconvénients; la bête, en se relevant brusquement, risque de déplacer son poulain et de le blesser ou de se blesser elle-même grièvement. Tous les traités d'élevage nous apprennent qu'une poulinière porte onze mois, qu'on reconnaît qu'elle approche de son terme au gonflement des mamelles et à la dépression des muscles de chaque côté de la croupe. Dès sa délivrance, on lui donne du gruau chaud et un peu de foin; puis après, des barbotages, des carottes et de la luzerne. Le premier souci de la jument est de faire ajnoureusement la toilette de son nouveau-né. Les mauvaises mères sont rares; cependant il y a eu à Dangu des exemples de poulinières criminelles. L'une d'elles, qui avait eu un poulain de Monarque^ le tua dès sa naissance. Une autre, qui paraissait ne pas pouvoir supporter la vue de son nourrisson, en fut séparée pendant trois semaines. Au bout de ce temps, on le lui rendit, la croyant revenue à des sentiments plus tendres. Aussitôt qu'elle put l'approcher, elle le blessa mortellement.
C'est aux premiers jours de la naissance qu'on peut le mieux juger un poulain. S'il est bien né, il le fait voir tout de suite. Peu importe qu'il dépérisse ensuite; les qualités qu'il a montrées se retrouveront plus tard. S'il s'annonce mal en venant au monde, il aura beau profiter ensuite en grandissant, on peut être certain que ses défauts reparaîtront tôt ou tard.
Autres détails à noter : le poulain de couleur lavée n'est pas à rechercher; de même le poulain qui porte la tête en l'air; mauvais signes : ça ne doit pas galoper.
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Les poulains sont sujets à la diarrhée. A Dang-u, on pratique un excellent système pour les g-uérir ; il consiste à les transporter dans un paddock plus élevé : la maladie disparaît alors comme par enchantement.
On ne sort les poulains que six jours après leur naissance ; c'est à peu près le moment où ils voient vraiment clair. Quand les poulains ont six mois, on les sèvre, on les amène à Beaujardin, qui est une des parties les plus vastes et les plus aérées du haras, 45 hectares divisés en sept compartiments. Tous les deux mois on leur fait les pieds, pour les habituer à la ferrure.
Après le sevrage, les poulains sont lâchés dans la prairie. Il est alors excellent de les faire galoper. Mais il faut retenir ceci : n'attacher aucune signification à celui qui prend la tête. Le poulain le plus facile à effrayer se sauve devant ses camarades ; le poulain calme se tient derrière et observe. Tout ce qu'on peut juger, c'est l'alhire. Un des bons usages de Dangu consistait à tenir les poulains au milieu des bœufs ; le premier de nos éleveurs, feu Alexandre Aumont, croyait que l'odeur des bœufs était très salutaire au poulain. Le poulain trouve encore dans le bœuf un auxiliaire complaisant : le bœuf tond l'herbe à la hauteur où le poulain aime à la manger. C'est pour cela que le matin on voit les poulains suivre les bœufs, comme les corbeaux suivent les laboureurs qui mettent à nu les sillons pleins d'insectes.
Pendant que je visitais Neaufles dans tous ses détails, la brave jument qui menait le panier du stud-groom broutait l'herbe le plus pai'siblement du monde. On ne l'avait même pas attachée.
€ Elle connaît sa tournée! me disait mon guide; c'est la même tous les jours, et je vous réponds qu'elle la fait gaiement. »
Nous remontions en panier, et la bête, arrachée à son premier lunch d'herbe tendre, se remettait à trotter d'un pied léger. A gauche, dans une prairie d'un sol merveilleux, on avait tracé la piste d'entraînement, bien gazonnée, bien entretenue, bien roulée, une vraie piste d'entraînement. A l'intérieur de cette piste, il y en avait une autre moins large, mais tapissée de tan, apporté d'une tannerie voisine. Le tan était disposé en tas, de
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place en place, et bien étalé par couches au fur et à mesure des besoins de la piste; ceci, comme le reste, était admirablement combiné. Chemin faisant, Darling- me contait une foule de choses intéressantes pour l'élevage : « On a bien tort de faire saillir les juments cornardes; elles donnent des produits qui n'ont pas de fond. »
Un des chevaux les plus vites qu'il ait élevés, était Triomphe-, mais il a tiqué et est devenu boiteux. Il voudrait voir les propriétaires échanger la monte de leurs meilleurs étalons pendant un an : ça renouvellerait le sang; malheureusement les propriétaires se jalousent trop. L'établissement d'élevage qu'il aimait par-dessus tout, c'était celui de M. Paul Aumont, à Victot, un sol admirable et pas fatigué. « On a la manie d'acheter trop de juments en Angleterre. » Il causait, il causait, et je le laissais aller; tout ce qu'il me débitait me semblait utile à retenir.
Je lui posai une question importante :
« Quand savez-vous que vous avez une bonne année de chevaux >
— Oh ! c'est bien facile, me répondit-il ; je monte sur mon vieux hack ; je vais là-bas dans une allée, le long du petit bois, et pour 5oo mètres les poulains qui me battent, malgré tout mon poids, sont sûrement des vainqueurs ! C'est ce qu'on peut appeler les premiers essais. »
Nous venions de traverser un site ravissant; du haut de la côte où nous avions passé, nous dominions les bâtiments de Dangu, qui étaient en quelque sorte le quartier général du haras:
Tout à coup ce point de vue disparaissait et nous nous arrêtions à la Tuilerie.
La Tuilerie, une ancienne briqueterie, était aménagée avec la même simplicité et le même confort que les autres bâtiments.
C'était le principal dépôt d'étalons du stud. Je retrouvai là des célébrités du turf : Léon, luval, Milan qui était devenu un superbe reproducteur; c'est lui qui avait le plus séduit Henri Jennings quand le vieil entraîneur était venu à Dangu. On me montrait Isolier^ frère de Saint-Christophe, qui n'a jamais couru : il est
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tombé boiteux en s'embarquant pour l'Angleterre; à côté, F/avfo, fils de Consul et de Fille de VAir^ qui faillit gagner le Grand Prix de Paris ; enfin Fleuret^ celui de tous qui rappelait le mieux le fameux Monarque^ mort en 1873.
Autre station : le parc de Dangu.
Un parc de i5o hectares. A peine en avions-nous franchi la grille, que nous rencontrions six chevaux en harnais de labour. Il était facile de reconnaître des pur sang. C'étaient des chevaux qui n'avaient pas eu assez de train pour le turf, mais qui devenaient précieux pour la culture. Ah! le pur sang! on ne sait pas ce qu'il vaut; si on le savait, on n'emploierait que lui!
Au milieu des beaux arbres du parc, le château se dessinait, éclairé par un soleil étonnant. Comme Daubigny et Corot se fussent régalés en cet endroit! L'écurie d'entraînement était à deux pas, dirigée par Richard Carter.
Les chevaux étaient logés dans des bâtiments construits sur l'ancien emplacement d'un tir à la cible, qu'on appelait le Tir.
Ma visite se termina par Dangu.
Le siège de ce gouvernement hippique, gouvernement où l'on sentait partout l'œil et la main du maître, réunissait trois étalons, Nougat^ Beau Merle ^ Rayon d'Or. Rayon d'Or valait à lui seul le voyage! J'ai passé une demi-heure à le contempler. Je restais en extase devant cet Antinous. Ce n'est pas Rayon d'Or qu'il eût fallu le nommer, c'est Soleil d'Or. Martial, poète espagnol bien connu, disait en parlant à Cotta : « Tu veux passer, Cotta, pour joli et pour grand; mais, Cotta, qui dit joli dit petit. » Que Martial soit confondu, mais Rayon d'Or était grand, et il était joli. Il réalisait le type de ces coursiers que donnait la Grèce et dont la race généreuse rappelait les nourrissons de la Cappadoce, ces chevaux dont le cou allongé descendait sur de vigoureuses épaules, ces chevaux dont les naseaux brûlants exhalaient d'humides vapeurs et dont le pied ne connaissait pas le repos.
J'ai plaint sincèrement Nougat et Beau Merle d'être les voi-
sins d'un si admirable seig-neur; après lui, c'est à peine si on le regardait.
Dans une écurie voisine dont les portes étaient fermées, une tête de jument se montrait à chaque fenêtre; chaque mère avait son petit poulain.
Un coup d'œil dans les boxes me fit voir successivement Florence, fille de Consul, avec un poulain de Peut-Être; Cali fornie, avec un poulain de Rayon d'Or; Tolla, la vieille Tolla, àg-ée de ving-t-six ans, avec un poulain de Rayon d'Or; Mandarine, mère de Mécène, avec un poulain de Beatt Merle.
Mandarine faisait partie d'un lot d'une dizaine de poulinières qui avaient travaillé à la charrue pendant la guerre, alors que Dangu était occupé par les Prussiens.
Je trouvai ensuite Ultima, avec un poulain de Peut-Étre; Fleurines, avec un poulain de Rayon d'Or; Halatte, avec un poulain de Flavio; Glycère, avec un poulain de Consul; Aigrette, avec un poulain de Beau Merle.
Les paddocks d'à côté abritaient de très beaux yearlings.
Une grande voiture passait au moment où je terminais mon intéressante promenade; cette voiture, remplie de grands sacs, distribuait l'avoine tous les samedis.
Dangu avait aussi son quai d'embarquement, à deux pas de l'écurie où l'on entraîne, et une machine spéciale, chauffée jour et nuit, était toujours à la disposition du maître, qui mettait ses chevaux et ses jockeys en route quand bon lui semblait.
En i88ï, Albion partit du haras à une heure du matin — on se souvient qu'il y avait une épidémie sur les chevaux à Chantilly; — il arriva juste pour se reposer un instant à l'écurie, gagna le Derby et rentra à Dangu le soir même.
Le seul défaut constaté à Dangu était le trop grand nombre d'animaux inutilement conservés. Le comte avait peur, et cela se conçoit, de se défaire d'un poulain qui eût bien tourné en d'autres mains. Mais les frais devenaient considérables, par suite de l'importance d'un élevage dans lequel il eût fallu opérer de
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sages réformes. Les frais des mauvais chevaux absorbaient le bénéfice des bons.
Si j'ai parlé de Dangu en première ligne, c'est que la visite que j'y avais faite, il y a huit ans, me paraissait particulièrement intéressante. J'ai à passer en revue les autres établissements d'élevage. Un des plus complets est assurément Victot, où M. Paul Aumont, prenant la succession de son père, a fait naître une partie de nos meilleurs produits de pur sang.