LE HARAS DE VICTOT
Le château de Victot, construit en briques et en pierres de taille, avec ses tourelles, ses toits garnis encore de tuiles vernies, ses fossés pleins d'eau, nous montre ce qu'était à la fin du xvr siècle l'architecture des châteaux en pierre dans cette partie du Calvados.
C'est entre les mains d'Alexandre Aumont que Victot devint rapidement le premier établissement d'élevage de France. En i856, Alexandre Aumont, dont les chevaux avaient fourni sur le turf la carrière la plus brillante (il avait gagné l'année précédente le prix du Jockey-Club avec Monarque), vendait son écurie au comte de Lagrange et s'engageait à lui fournir, pendant trois années consécutives, tous les poulains nés à Victot, sauf ceux d'Hervine. Le marché expirait en i859, et M. Aumont livrait cette année-là trois chevaux célèbres : Compiègne, Pales tro et Gabrielle d'Estrées. Il lui restait Mon Étoile, par Hervine. Mon Étoile gagnait, à deux ans, le prix du Premier Pas à Chantilly et le Grand Critérium à Paris, à l'automne. En février 1860, Alexandre Aumont mourait, laissant son écurie à son fils, qu'il avait toujours tenu éloigné du turf, mais qui, peut-être à cause de cela, n'en avait conçu qu'un plus ardent désir de continuer l'œuvre paternelle.
Pour céder aux instances de sa famille, Paul Aumont avait
consenti à faire une vente de l'écurie, mais il avait racheté Mon Étoile et Capucine^ avec lesquelles il devait inaug-urer sa casaque, plus quatre poulinières, entre autres Etisebia, la mère de Royal- Quand Même ; Maid of Harty la mère de Compiègne ; Fleur de Mai, et Clémentine, la mère d'Egmont, Il avait aussi acheté Fitz-Gladiator pour 33 ooo francs. Après la vente, M. Houèl, inspecteur des haras, chargé par l'administration d'acquérir cet étalon, exprimait à Paul Au mont le regret de ne l'avoir pas obtenu, et celui-ci, par un sentiment bien naturel — chez un débutant — , consentait à céder son cheval pour 3oooo francs, prix fixé par l'administration, et perdait ainsi, pour l'amour du gouvernement, 3 ooo francs et les frais.
On s'explique facilement qu'en échange de ce bon procédé l'administration, dirigée alors par le général Fleury, n'hésita pas à confier à Paul Aumont un étalon pour faire la monte à Victot. C'est ainsi qu'il essaya l'un après l'autre Nunnykirk, Cossack et Tonnerre des Indes, dont il n'eut guère à se louer. De Cossack cependant lui était née Favorite, par Hervine, qui, onze ans après, lui donna Peut-Etre, par Ventre-Saint-Gris. Après ce triple essai trop infructueux des étalons de l'État, M. Paul Aumont louait Charlatan èih\. Fasquel, pour un an. Charlatan avec Hervine lui donnait New-Star, qui lui ménageait Ténébreuse. Mais, comme il ne savait pas naturellement ce que lui réservait l'avenir, il jugeait à ce moment la récolte assez décourageante.
C'est alors qu'il se recueillit, qu'il songea à ses brillants débuts
avec Capucine et Mon Etoile. Avec cette dernière, il avait gagné, en i86o, le prix de l'Empereur, l'Omnium en i86i, le Grand Prix de Bade, battant Compiègne et Palestro, et le Grand Prix de l'Impératrice, battant Pierrefonds et Gouvieux. Après cela, comment se contenter de tenir les seconds rangs? Paul Aumont se gratta l'oreille et se demanda s'il ne s'était pas imprudemment écarté de la ligne qui avait si bien réussi à son père.
Il était urgent d'y rentrer. C'est ce qu'il fit, en ramenant à Victot le sang de G ladiator a.yec Orphelin, qui était par Fitz-Gladiator, et Échelle, par Sting.
A partir de ce moment, Victot n'a plus une période de défaillance.
En 1871, Paul Aumont ramenait Trocadéro d'Angleterre : au sang de Gladiafor il retransfusait le sang de Monarque, comme après la perte de Trocadéro et de Révigny il a, avec Saxifrage, reversé du sang de Gladiator dans cette heureuse mixture sans cesse renouvelée, selon la même formule.
C'est cette formule qu'il s'agissait de reprendre pour assurer de nouveau la fortune de Victot.
En pleine vallée d'Auge, 200 hectares d'herbages, dont le prix varie de dix à quinze mille francs l'hectare, forment le haras.
La réputation de Victot est européenne : le duc de Morny en avait offert quinze cent mille francs. Les propriétés de 200 hectares d'herbages n'existent plus en Normandie. Victot est donc à peu près unique en France. Une grande partie de nos meilleurs chevaux y sont nés, entre autres les gagnants des deux derniers prix de Diane, le vainqueur du Jockey-Club et la gagnante du Grand Prix de Paris en 1887.
Personne mieux que M. Aumont ne soigne son art, ses intérêts et ses chevaux. Son élevage est l'unique préoccupation de sa vie : c'est peut-être pour cela qu'il réussit. Son système diffère peu de celui des autres éleveurs : il a un fond d'herbe dont il s'applique à ne pas abuser. Pour cela, ses poulains restent dehors deux heures de moins qu'ailleurs. Et puis, autre particularité du système de Victot, les poulains vivent séparés : ils ont chacun leur box, ils se voient par des treillages, mais n'ont aucune communication. C'est ainsi que les poulains chétifs sont préservés des tracasseries des poulains plus forts. Tous les boxes forment le pourtour d'une grande cour circulaire. A la prairie, les poulains sont lâchés deux par deux, trois par trois; on n'en met jamais plus de quatre ensemble, et toujours avec un grand nombre de bœufs. La Dorette, une rivière limpide, arrose toutes les prairies ; c'est un avantage énorme. Les haras qui n'ont pas d'eaux courantes, comme Meautry, par exemple, privent leurs poulains
d'un élément indispensable à leur développement : Teau fraîche leur donne de la force, et quand ils peuvent s'y tremper jusqu'à mi-jambe, ils s'y développent à merveille. Au point de vue du croisement, M. Aumont n'a pas l'horreur de la consang-uinité à un certain degré. Un peu de consang-uinité ne nuit pas, à la condition de ne pas en abuser. Gigès et Eusebia, très proches parents, ont produit Royal-Qiiand-Même. Chaque fois qu'il a essayé de la consanguinité, ça lui a réussi. Il a la conviction que le meilleur moyen de faire de bons chevaux est de s'en tenir au sang- de Gladiator. C'est pour cela qu'après avoir perdu successivement Fitz-Gladiator, Orphelin et Révigny^ il est, je l'ai dit, revenu à Saxifrage, et, comme un bon tiers de ses juments sont issues du sang de Gladiator, il lui fallait pour elles une autre alliance : il est allé en Angleterre chercher Trocadèro.
Les circonstances dans lesquelles il a ramené ce dernier étalon en France, pendant la Commune, ont un côté dramatique qui mérite d'être conté.
Il avait emprunté pour le cheval une couverture de l'écurie Jennings, et celui-ci, par hasard, lui en avait donné une aux initiales de M. Pol Nanquette, qui faisait courir, associé avec M. Delâtre. Quand arriva le moment de débarquer Trocadèro au Havre, il se trouva sur le quai un patriote à tous crins qui fit remarquer à d'autres patriotes les initiales?. N. qui se trouvaient sur la couverture de Trocadèro.
« P. N. C'est le cheval du prince Napoléon, hurla la bande; il faut le jeter à l'eau ! »
M. Aumont, qui s'était glissé dans la foule, s'évertuait à lui faire comprendre que c'était un cheval anglais de grande valeur et qu'il fallait respecter l'élevage étranger.
Pendant qu'il discutait avec une chaleur bien naturelle, on put emmener le cheval et le dérober aux fureurs populaires.
Depuis la mort de Trocadèro, M. Aumont a loué Salvator à M. Lupin. Il donne maintenant un tiers de ses juments à Saxifrage, un second tiers à Fra-Di2volo; il envoie l'autre aux reproducteurs en vogue.
PRINCIPAUX ÉTABLISSEMENTS D'ÉLEVAGE. 6l
C'est ainsi qu'il eut Peul-Èlre. Le comte de Lagranpe avait envoyé V entre -Haint- Gris en station dans le voisinage* de Victot ; il lui donna une seule jument, Favorite. Cet accouplement lui valut le vainqueur du Cambridgeshire, qu'il vendit 75ooo francs au comte de Lagrang-e.
Le propriétaire de Victot possède encore cinq lilles é'Hemitie. Toutes, l'une après l'autre, lui ont donné Peut-Ètre, Fit:-Plulus
Australie.
(D'après une photographie de M. Dellon.)
et Serpolelte. Les filles d'Hervine tiennent d'Araucaria, qui produit bien avec n'importe quel étalon.
M. Aumont sèvre en moyenne par an une vingtaine de poulains.
Les meilleures poulinières de Victot sont : Reine de Saha, Orpheline, Basquing, Good Night, Minerve, Destinée, Miss Hervine, Mlle de Juvigny, Bariolelle, New-Star, Esmiralda, Canotière, et Australie, la mère d'Alger.
M. Aumont, qui tient des registres sérieux, a pu se rendre un
compte exact des sommes gagnées en 1881 par les chevaux nés et élevés chez lui.
18 chevaux à M. Maurice Ephrussi 218602 »
6 — à M. Michel Ephrussi 53 5i2
5 — à M. Aumont 6987.5
Chevaux vendus q5ooo
Prix gagnés par Péronne et Milan 38 237 »
Soit au total. . . 470226 •
Ces chiffres en disent plus que je n'en pourrais dire pour vanter l'élevage de Victot.
C'est à Victot que j'ai fait un jour cette nomenclature curieuse :
CHEVAUX CÉLÈBRES ISSUS DE JUMENTS N'aYANT PAS GAGNÉ.
Highftyer, issu de Rachel;
Éclipse, issu de Spiletta ;
Mulchem, issu de Partner mare ;
Gladiateur, issu de Miss Gladiator\
Ventre-Saint-Gris, issu de Belle de Nuit:
Pauline, issue de Bathilde ;
Capucine, issue de Bathilde;
Fille de l'Air, issue de Paulitie;
Surprise, issue de Gringalette ;
Souvenir, issu de Emilia ;
Fidélité, issu de Constance-,
The Ranger, issu de Gardham mare:
Palestro, issue de Lady Saddler\
Skirmisker, issu de Gardham mare :
Pocahontas, issue de Marpessa.