LE HARAS DE MARTIN VAST
Si, en raison des similitudes climatiques, la Normandie est après rAng-leterre le pays le plus favorable à l'élevage du pur sang, la presqu'île du Cotentin, qui se détache comme une sentinelle avancée de la terre française, menaçant de sa pointe extrême la côte britannique, doit être regardée comme la région la plus propice à l'établissement d'un haras.
Cette considération a dû certainement guider le choix du baron de Schickler, lorsqu'il s'est rendu acquéreur du magnifique domaine de Martinvast, situé à six kilomètres de Cherbourg et très près de la mer.
Martinvast est beaucoup moins connu que certains autres haras du Calvados, de l'Eure et de l'Oise. La faute en est cà l'éloignement, car le long et fastidieux voyage de Cherbourg n'est pas fait pour stimuler le zèle des amateurs.
Le domaine de Martinvast est un des plus considérables de ce riche pays du Cotentin, où les grandes fortunes territoriales ne sont cependant pas rares. •
Martinvast se divise en trois parties : le château, le haras et la ferme. Chacune d'elles est confiée à un régisseur spécial.
Devant le château, qui a été bâti en i58i par Bertol du Mancel, s'étend un immense parc anglais et les exhalaisons de massifs de pins et de hêtres qui le peuplent emplissent agréablement les poumons. La Nivette égayé de ses eaux claires les teintes un peu sévères de cette végétation. Trois pièces d'eau coupent d'une façon pittoresque cette étendue trop uniformément verte.
Le haras est situé en contre-haut derrière la demeure châtelaine. Le stud-groom,* M. Perren, homme encore jeune, à la physionomie correcte, encadrée des deux favoris classiques, s'exprime bien en ^français. Il a débuté chez le comte de Lagrange, sous la poigne impitoyable de Tom Jennings (école un
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peu dure, dit-il, qui a formé des hommes), puis est passé au haras de Chamant et au haras des Marines. Il est depuis huit ans à la tête de l'établissement de Martinvast, qu'il dirige avec la plus intelligente sollicitude. Le succès a récompensé ses efforts, et, depuis quelques années, les produits élevés par ses soins ont fait parler d'eux sur les hippodromes.
Le haras de Martinvast a ses adversaires et ses partisans. Les premiers déclarent le sol trop riche et l'air trop humide, et expriment la crainte de voir naître des produits indolents, difficiles à entraîner, pour cause de graisse excessive et d'absence de muscles. L'humidité est, en outre, de nature à affecter les bronches et à contrarier la netteté des voies respiratoires. Les autres, au contraire, disent qu'il est facile de remédier à cette trop grande fertilité du sol par le pacage des troupeaux, et que l'air, bien que légèrement humide, arrive tout imprégné d'émanations marines. Par suite, l'herbe est salée et contribue à fortifier et à développer les poulains. Cette seconde opinion doit être la meilleure, car tous les produits de l'élevage du baron de Schickler, soit au haras, soit sur le turf, sont, pour la plupart, vigoureux et fortement charpentés.
Le haras se compose d'une douzaine de prairies d'inégale contenance et soigneusement encloses. Là paissent, par groupes de quatre, poulains et poulinières. Chaque prairie possède sa petite écurie et son abreuvoir, alimenté par une excellente eau de source légèrement ferrugineuse.
Trois étalons font la monte : Suzerain, Atlantic et Perplexe.
Suzerain, le doyen d'âge, est à peu près hors de service. C'est un grand cheval noir, au poil encore lustré, aux formes élancées, qui porte allègrement ses vingt-trois ans. Vis-à-vis des poulinières de la maison, le vieux pacha n'a plus qu'une position honoraire. Il a cependant sailli, l'an dernier, plusieurs juments de la région.
. Après Suzerain, Perplexe, fils de Vermout, tient une place honorable sur la liste. Ses produits ont gagné en 1887 plus de 118000 francs. Les membres sont bien proportionnés ; l'arrière-
main longue et musclée ; la robe bai brun offre le lustre de la jeunesse et de la santé.
Atlanlic, bel alezan à balsanes, a fourni un total de Sçooo francs environ. Le fils de Thortnanby possède toutes les qualités d'élégance et de race qui font un peu défaut à Perplexe-^ mais, en revanche, il n'en a pas les belles proportions. L'encolure est superbe, les yeux pleins de feu, l'épaule bien attachée ; mais les membres antérieurs sont trop droits (défaut qu'il a légué principalement à Le Sancx). Atlantic est aussi méchant que Perplexe est doux. On ne peut du reste pas voir deux pur sang plus dissemblables par la structure, par la robe et par l'humeur.
En sortant du quartier des étalons, la visite indiquée est celle des prairies. Les poulinières sont parquées quatre par quatre. On a mis ensemble celles qui paraissent faire le meilleur ménage. La plupart se promènent avec le calme que donne le fardeau de la maternité.
Les mères sont vingt-six.
Le premier quartier est celui des poulinières vides, spacieuse prairie, où l'herbe forme un épais gazon vert. Dans cette région, l'herbe croît fort tard, vers le mois de juin, et, par contre, pousse dru, même en hiver. La tiédeur du climat explique cette particularité.
Autre enclos, encore plus vaste que le premier. Il a pour locataire la doyenne d'âge du haras. Grande Mademoiselle^ une demi-sœur de Vermouth par The Nabob et Erreur, née en 1860 et âgée, en conséquence, de trente ans. Cette vénérable aïeule, mère de GulfStream et de Transatlantique, a donné avec Atlantic son dernier produit, Kuro Sivo. La vaillante jument a pris définitivement ses invalides.
A côté de Grande Mademoiselle, Raffale, très rondelette et très en santé; Agnès Sorel, mère de Sakountala, la gagnante de la Poule d'Essai des Pouliches en 1886; enfin, une fille de Consul, Vengeance, d'apparence assez commune, achetée à la vente du comte de Lagrange et qui n'a rien produit de bon jusqu'à présent. Vengeance et Raffale ont été de nouveau offertes à Per-
pîexe en 1888; Agnès Sorel, saillie par le fils de Vermouth a passé à Atlantic,
Le lot suivant se compose de Brother to Strafford mare, jument d'une grande régularité, dont les produits galopent presque tous et parmi lesquels le meilleur fut Kara Kalpak, D'autres, tels que Kremlin, Kalmouk et Kara Koul, ont été médiocres.
On trouve encore dans ce lot Pinacle, une jument de beaucoup de sang (Adventurer et Minaret par Rataplan) ; Japonica, une fille fort séduisante de See Saw et Jeannette par Gladiateur, et ainsi demi-sœur de Little Duck. Japonica est la mère d'Olla Podrida, On rencontre enfin Lord Clifden mare, mère de Paridjàta et de Candelaria.
Dans une autre prairie apparaît la perle des perles de la collection, Gem of Gem, qui mérite assez ce nom de style oriental, bien que traduit en anglais, tant par la valeur de ses produits que par la blancheur nacrée de sa robe. On sait que Gem of Gem est la mère d'Escarboucle, une des juments les plus séduisantes qu'on ait vues depuis longtemps sur le turf, et du Sancx^ dont la carrière est si remarquable.
A côté de la jument blanche se promène une grande et forte alezane d'un modèle un peu commun, malgré une brillante origine (Kisber et Lady of Mercia), Czardas II. Elle n'a rien fait sur le turf et débute au haras. Saillie en 1887 par Prudhomme, elle l'était en 1888 par Atlantic,
Avec Escarboucle, Sakountala et Olla Podrida, Czardas II forme le clan des jeunes.
Une jolie bai brun, Alaska, fille de Galopin, est le dernier achat fait à l'étranger. M. le baron de Schickler l'a acquise à la vente de Fred Archer. Cette jument a mis bas un produit mort de Childéric', elle était pleine à' Atlantic en 1887 et devait être présentée à Perplexe,
Enfin, une poulinière aux formes élégantes, quoique un peu petite, Little Sister, a donné Krakatoa par Thunderbolt, Cette alliance du sang glorieux d'Hermit à celui de Stockwel a pleine-
ment réussi, puisque Krakatoa s'est montré le véritable Derby crack de son écurie, qu'il a dignement représentée dans les grandes épreuves classiques.
On pénètre ensuite dans un enclos très petit, réservé d'habitude aux poulinières qui ont mis bas. Elles ne peuvent pas se livrer, dans cet étroit espace, à leurs courses folles, qui exténueraient les poulains de lait, toujours collés aux flancs de leurs mères. Là se trouve une fille de Kingcraft, Lap Year, La jument se distingue par l'harmonie de ses formes et le coulant de son arrière-train. F^lle a été payée 27 700 francs à la vente de lord Falmouth et a été importée pleine de Galopin. Le premier produit qu'elle ait mis au monde en France est Électrisante. Elle a donné ensuite Salvanos, par Atlantic. Elle était pleine de Perplexe et devait revenir à Atlantic,
North Wiltshire, qui tient compagnie à Lap Year^ a donné comme meilleur produit La Jarretière.
La tournée des poulinières se termine par une visite à La Reyna, par Vermout et Bourg-la-Reine. C'est une alezane à l'aspect aristocratique. Son fils Reyezuelo avait bien débuté à deux ans.
A côté de La Reyna est la mère de Sang Dragon^ Sterling mare, qui représente d'une façon assez obscure le sang de Sterling; un peu plus loin, la mère de Fandango, Lady of Mercia, jument à la structure puissante, mais peu harmonieuse.
Lady of Mercia est fille de Blair Athol, adversaire malheureux de Vermout; mais cette rivalité n'a pas empêché leur descendance de s'unir, puisque la jument a été saillie par Perplexe, fils du vainqueur de son père.
Si Ladx of Mercia retournait ùl Perplexe, ses deux autres compagnes, La Reyna et Sterling mare, retournaient à Atlantic,
Sakountala était destinée à Narcisse, le jeune étalon que les succès de Mexico ont justement mis en relief.
La Dauphine. Cette capricieuse fille de Doncaster et de Sly, si bonne à l'exercice et si mauvaise en public pendant sa carrière de course, était réservée à King Lud, qui devait saillir également Mystical, mère de La Délivrande.
Perplexité avait quitté Chamant, où Archiduc l'avait saillie en 1887, pour aller, comme Sakounlala, à Narcisse.
Tyro devait aller remplacer Perplexité à Chamant auprès à' Archiduc. Deux autres avaient été vendues r War Queen et La Blessée. Deux autres encore, Mimosa et La Rochelle, avaient été abattues.
Dans leur quartier les yearlings étaient au nombre de treize :
Le Sancy.
(D'après une photographie de M. Dellon).
sept poulains et six pouliches. Les poulains, comme leurs mères, sont répartis par groupes de quatre. Les sexes sont aussi soigneusement séparés qu'aux bains de Deauville ou de Dieppe.
Les écuries et les abreuvoirs sont disposés comme pour les poulinières, et la base de l'alimentation consiste en avoine concassée. On ne leur donne de l'avoine entière qu'au moment de partir pour le dressage.
Le point culminant du haras est la prairie du Haut- Vent, très
judicieusement nommée, car, au moindre vent, siffle une bise aiguè qui, pour ne point être le mistral, ne vous en coupe pas moins la figure.
L'enclos suivant, réservé aux pouliches, est le plus vaste de tous. On y est en pleine Espagne. Ce sont des pures castillanes : Puerta del Sal, Paradisia^ Karadja, La Horta. Leur teint répond à leur pays d'élection, car elles sont brunes à plaisir. A excepter cependant Paradisia^ dont la robe grise est momentanément recouverte d'un pelage brun.
Puerta del Sol, par Atlantic et Lord Cllfden mare^ est la plus belle du lot. Karadja, baie, par Tristan et Brother to Strafford mare, et La Horta, par Perplexe et Little Sister, demi-sœur de Krakatoa, etc., ne sont également pas à dédaigner; ces deux dernières pouliches ont un lien de parenté, puisqu'elles tiennent de Hermit, frère commun de Tristan et de Littie Sister.
Encore deux enclos à parcourir. Dans le premier gambade une demi-sœur de La Jarretière, La Pourpre, par Atlantic et North Wiltshire. Cette pouliche malingre et chétive ne rappelle en rien l'héroïne du prix de la Salamandre en 1886. Le croisement de Little Sister avec Perplexe paraît avoir donné de meilleurs résultats qu'avec Atlantic. A côté de La Pourpre, La Galerna (par Palais Royal et Raffale) boitille légèrement des suites d'un coup de sabot reçu dans le clan des eapagnoles : ce qui l'a décidée à abandonner ses ingrates compagnes.
L'infirmerie des chevaux est bâtie sur un terrain nouvellement acquis; elle comprend six stalles confortablement aménagées. Une seule est occupée par un poulain bai brun, Arakiri, fils de Perplexe et Lap Year, Ce superbe produit a eu malheureusement l'épaule démise. Grâce aux soins incessants dont il a été l'objet, on l'a remis sur pied, et si on le tient isolé, c'est pour qu'il ne se blesse pas en jouant avec ses camarades, plus forts que lui. Bien que le stud-groom espère pouvoir envoyer Arakiri au dressage en même temps que les autres, le poulain, qui a beaucoup souffert d'un traitement rigoureux, s'en est ressenti dans sa croissance. Cet accident est
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d'autant plus fâcheux que le fils de Lap Year paraissait avoir l'étoffe d'un bon cheval.
En résumé, le haras est dirigé avec un soin et une science qui font autant d'honneur au propriétaire qu'au stud-groom. Comme sang français illustre, celui de Ver moût est à peu près le seul représenté; citons cependant aussi Monarque^ donijaponica descend € par les femmes ». En revanche, les meilleures races d'Angleterre se retrouvent à Martinvast ; et quelques vainqueurs du Derby anglais, Blair Athol, Hermit, Kingcraft, Doncaster, Ga^ lopin et Kisber^ y possèdent des descendants.
On y attend la rentrée triomphale du Sancy, Ce vaillant produit d' Atlantic^ après sa glorieuse carrière sur le turf, prendra sa place parmi nos meilleurs étalons français.
Il serait étonnant qu'avec tant de rejetons des héros d'Epsom, l'écurie du baron de Schickler ne comptât pas un de ces jours une vraie série de grands triomphes. ••