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LE HARAS DE CRAMANT

Qui n'a vu ni Chamant ni Meautry ne peut se faire une idée du luxe d'un haras. Des établissements de ce genre sont comme les chasses princières, où chaque faisan coûte cinq louis à son propriétaire. On peut bien estimer que chaque brin d'herbe qui pousse à Meautry et à Chamant revient à cinq francs. Mais tout cela n'est rien quand il naît des Hayon dVr, ou des Chamant, ou des Tristan.

Je vais souvent à Chamant par Chantilly ; la route n'est pas très jolie, mais à l'automne on est souvent distrait par la fusillade des chasseurs d'Apremont.

Avec un bon cheval, — tous les chevaux des loueurs de Chantilly, stimulés sans doute par l'exemple de leurs illustres confrères, marchent assez rondement, — on a vite traversé Vineuil, Saint- Firmin et Courteuil, et l'on aperçoit, bien découpé dans le bleu du ciel, le profil grisâtre du clocher de Senlis, qui fait vis-à-vis aux tourelles du château de Chamant. Quand on est à Senlis, on est à Chamant. Il n'y a guère plus d'un kilomètre à franchir de la station au haras.

M. Lefèvre, le maître de céans, se -tient d'ordinaire dans la pièce du rez-de-chaussée, qui lui sert de cabinet de travail et qui est, en même temps, une sorte de tribune vitrée, d'où il peut suivre les galops de ses chevaux, sur la belle piste dessinée autour de son parc et qui est tracée pour ainsi dire sous ses fenêtres.

Il y a des souverains qui se font jouer la comédie pour eux seuls, qui choisissent les pièces, les acteurs, tout, jusqu'à l'heure même de la représentation. M. Lefèvre peut se payer une fantaisie non moins royale en se faisant exécuter des courses à volonté pour son unique agrément.

Je l'ai trouvé un jour en train d'écrire une lettre.

« Savez-vous ce qu'il y a là dedans? me dit-il. Un chèque de 5oooo francs, que j'envoie à T. Jennings pour lui payer sa part d'Archiduc qui est arrivé il y a quinze jours, et que je vais vous montrer. »

En même temps qu'il prenait la lettre contenant le chèque, un valet de pied remettait une dépêche.

« Ça, me dit M. Lefèvre, c'est une bonne nouvelle : le petit Tom m'annonce que Fifine a gagné son essai. »

C'est vraiment très complet comme sport de posséder une piste pour faire des essais sous ses fenêtres et en même temps un fil télégraphique spécial pour apprendre les essais de Newmarket.

Après le déjeuner commence la visite du haras. Nous débutons par les étalons. Salul à Archiduc^ le crack des cracks, le cheval au jarret mystérieux qui, avec l'aide du hasard et des vétérinaires.

échappa à la maison Rothschild. Il est superbe cet animal, qui rappelle si bien son grand-père Monarque,

Quand on l'a lâché dans le paddock suivi d'un petit chien blanc, lape à l'œil, nommé Spot, qui est charg-é de le distraire dans son box et de lui aboyer aux jambes en plein air, il s'est mis à galoper avec une liberté d'action tout à fait remarquable. Archiduc et son chien complètent un ravissant Alfred de Dreux. Et on ne peut s'empêcher de penser : Quelles actions ! il est de caoutchouc cet animal-là.

« C'est le meilleur cheval que j'aie entraîné de ma vie, dit M. Lefèvre.

— Alors, vous le considérez comme meilleur que Tristan}

— Sans hésiter. Et vous-même, n'avez-vous pas remarqué avec quelle facilité, quand il était bien, il semait son champ! »

Le voisin de box d'Archiduc forme un contraste singulier avec son collègue. Autant le premier est élancé et distingué de forme, autant il y a en lui du gentilhomme, autant le second est pataud et paysan. C'est un gros animal alezan clair, qui rappelle les chevaux communs attelés par les notaires de campagne à leur antique cabriolet.

Eusèbe a presque du percheron dans les manières. Il galopait cependant surtout pour la distance. Il faisait bien 4000 mètres. M. Lefèvre l'avait offert un moment pour 5 000 francs ; il ne s'est pas présenté d'amateur. Maintenant il le garde sans regret. Eusèbe donnera... des consultations gratuites à toutes les juments qui réclameront son ministère. Il saillira à raison de 20 francs pour l'écurie. Et Eusèbe n'est pas tant à dédaigner.

La porte à côté à'Eusèbe loge Insulaire^ ce cheval noir, noir, noir, qui n'a pas encore fait parler de lui comme étalon.

Je fais visite à Beauminet, qui a le type du bourgeois enrichi : c'est l'étalon de la rue du Sentier; un peu défectueux sur son devant, il ne lui manque que des lunettes bleues.

Tout au bout du couloir des étalons, arrêtons-nous et saluons. Si M. Lefèvre a son respect pour Archiduc^ ce n'est pas une raison — toutes les opinions sont libres — pour que je ne m'in-

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cline pas jusqu'à terre devant un des chevaux qui m'ont le plus séduit dans ma carrière de sportsman : j'ai nommé Tristan. Il y a des gens qui se font ou essayent de se faire oooo livres de rente à élever des lapins. En chevaux, c'est à peu près le même principe : n'élevez qu'un lapin, que ce lapin soit Tristan^ et vous vous en ferez 5oooo livres de rente.

Mais, si vous voulez, laissons de côté la vulgaire question d'argent. Mettons que Tristan est un inconnu et que nous entrons dans son box. Est-il possible de n'être pas frappé de la majesté et de la puissance de ses formes, de ne pas admirer sa robe mouchetée comme celle d'un jaguar! Ses membres sont vigoureux, sa tête expressive. A la netteté de ses jambes, qu'il a conservées aussi saines qu'il les avait quand il était poulain, il joint la liberté des mouvements, qui sont ceux d'un jeune faon. Il vous accueille par des bondissements juvéniles. La qualité de son tempérament, se manifeste dans toutes ses allures. Il sort monté trois heures par jour et rapporte de sa promenade un appétit qui coûte à son propriétaire une ration quotidienne de quatorze litres d'avoine!

Nous remontons en voiture pour quitter le quartier des étalons et je me fais conter par M. Lefèvre toutes les difficultés qu'il lui a fallu vaincre pour devenir propriétaire d'une terre de près de 400 hectares. Il n'avait recueilli de la succession de son père qu'une faible partie de ce domaine; il a fallu s'agrandir, et personne n'ignore les ennuis qu'on rencontre en pareil cas, surtout quand on est agrémenté d'une réputation de millionnaire.

Ce qu'on a fait à Chamant est aussi complet que possible. La piste, qui rappelle celle de Bade, est plus belle et mieux entretenue que la plupart de celles qu'on admire sur les hippodromes en vogue. Les allées d'entraînement ne sont pas moins soignées; il y en a qui sont tapissées de feuilles, d'autres qui sont garnies d'une épaisse couche de tan, sur une étendue de 3 000 mètres. Le haras de Chamant fait l'admiration de tous ceux qui le visitent.

Je ne parle pas des bâtiments, tous d'une architecture élégante,

PRINCIPAUX ÉTABLISSEMENTS d'ÉLEVAGE. III

depuis le château et la maison d'entraînement jusqu'aux écuries réservées aux étalons et aux poulinières. Tout est peigné sur notre passage, les pelouses sont bien entretenues, les massifs sentent le dessin de paysagistes habiles. Partout l'œil est distrait par la présence des hôtes variés de ce haras de cocagne, qui est aussi un jardin d'acclimatation. Sur les pistes, les moutons blancs aux pattes noires, de bonne famille anglaise, paissent heureux, sous leur laine épaisse, les faisans bordent les bosquets ou vont en éclaireurs par la plaine, les lièvres font des parties dans l'herbe. Tous ces heureux animaux ont plume et poil luisants.

Nous arrivons à un autre quartier, celui des jeunes poulains qui logent deux par deux. L'ensemble est joli et le propriétaire compte sur des chevaux forts et bien portants comme au temps de Rayon d'Or.

Le père Ceremony, un vieux vétérinaire qui a Toeil du connaisseur, dit à M. Lefèvre :

« Ça va faire des chevaux superbes ! »

Drummer, après nous avoir présenté dans leurs boxes tous ces poulains velus comme des ours et séduisants malgré cela, nous en fait sortir vingt dans le paddock, et la course commence. Les voilà partis comme une troupe de grands chevreuils, ils font un tout petit galop et s'arrêtent paresseux comme des écoliers. Il faut pour les remettre en mouvement l'intervention d'un magnifique retriever, nommé Mus, et de deux ou trois garçons qui agitent leurs mouchoirs. Après quelques galops, les poulains éprouvent le besoin de se désaltérer et s'arrêtent tous devant une auge assez longue, alimentée par un robinet dont l'eau coule lentement. S'ils sont paresseux, ils sont malins, ces futurs coursiers ; ils se livrent à une lutte amusante. C'est à qui boira sous le robinet, où l'eau est plus fraîche. On les fait rentrer et nous nous dirigeons du côté des mères.

Toutes ces dames sont à la fenêtre, attendant le visiteur; il y a une rangée de têtes sortant de l'écurie, qui donnerait un croquis amusant.

Voici Augusta, fille de Mortemer et Nita; Arbalète, fille de Mortemer et Araucaria ; Abbeville, fille de Chevron et Lady Andley, Béte à chagrins, fille de Vertugadin et La Baleine, Belle Henriette, fille de Rosicrucian et Bell Heater; Caroline, fille de Viilcan et Verdure; Confiance, fille de Monarque et Cremorne; Conquête, fille de Blenheim et Contract, gagnante des Brokelesby Stakes, à Lincoln; Finette, fille de Dutch Skater et Finesse-, Filoseîle, fille de Vennout et Fidélité; Fille du Ciel, fille de Monarque et Fî7/e ûfe /M/r; Formalité, fille de Hermit et For- ;wOcfa, mère de Tristan; Hortense, fille de Mortemer et Honora; Hauteur, fille de Rosicrucian et Honthorndale, gagnante des' Mille Ciuinées, des Champagne Stakes : celle-là, M. Lefèvre dit qu'il ne la vendra jamais ; Isaure, fille de Mortemer et Isoline ; Iris, fille de Mortemer et Isoline, sœur de Saint-Christophe; Inquiétude, fille de King-Tom et Torment; Lina, fille de 3/or- /e;ner et Régalia, sœur de Verneuil; Lady Henriette, fille de West-Australian et Lai/ Joan ; La Coureuse, fille de Stockwell et Weatherbound; Mignonnette, fille de Vertugadin ti Marguerite; Océanie, fille de Few d'Amour et Orphise; Placida, gagnante des Oaks, qui a coûté 55 ooo francs à M. Lefèvre et a gagné dans sa carrière plus de 3ooooo francs; Ramette, ex- Raquette, fille de Mortemer et Reine; Reine, fille de Monarque et Fî7/e ie /\4/r; Regardez, fille de Mortemer et Régalia; Régine, fille de Mortemer et Régalade ; Rallye Chamant, par Mor- /emer et Régalia; Tombola, fille de Kisber et Tomato; Thrift, fille de Stockwell et firajcej; Vivacité, fille de Cambuscan et ^/er/e; Versigny, fille de Flageolet et Verdure, gagnante du prix de Diane; Witchcraft, fille de Kingcraft et Lai/ Lucas; Wild Thyme, fille de Lawlander et Flagrance; La Noce, mère du fameux poulain Le A^ori.

Et voilà!...

« Et l'on s'étonne, me dit M. Lefèvre, que j'aie vendu quelques poulinières. Je voulais n'en garder que vingt, il m'en reste encore trente-cinq ! »

Il est évident que si les résultats répondaient toujours aux

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sacrifices de l'éleveur, le découragrement ne pourrait jamais se produire; mais il n'en est pas ainsi. Avec un lot de poulinières comme celui que je viens de passer en revue, on devrait au moins avoir tous les ans un Rayon d'Or ou un Chamanl. Les hasards de l'élevage en décident autrement. Pendant qu'à Meautry et chez

La Noce.

(D'après une photographie de M. Dellon.)

M. Lefèvre on sème l'or â poignées, la récolte est souvent très maigre, et â côté, â peu de frais, naît Plaisanterie.

Vous voyez que Chamant est assez complet. Que manque-t-il en effet â ce magnifique établissement d'élevage? Rien, absolument rien, si ce n'est la veine, qui seule décide du succès et qui, en élevage plus qu'en toute autre chose, se montre si souvent capricieuse.

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