L ECURIE D ENTRAINEMENT ET SON PERSONNEL. I
Le personnel des écuries de courses se recrute d'ordinaire parmi les Anglais d*une race spéciale. On prend également des petits Français, et l'on n'a pas trop à s'en plaindre. Dès qu'un entraîneur sait qu'un enfant, appartenant à des parents pauvres, montre quelque goût pour le cheval, il l'accepte volontiers comme apprenti, promettant de lui donner bon lit, bonne table et de modestes appointements, qui lui permettent, s'il est économe, de se payer de temps en temps un vêtement complet.
L'apprenti qui débute dans la carrière commence par être le saute-ruisseau de l'écurie. On lui fait faire les courses, les chaussures, nettoyer la vaisselle à la cuisine, enfin on lui permet de monter le poney pour s'essayer comme cavalier. Après cela on lui confie un vieux cheval facile et un peu routinier. S'il a les qualités d'un jockey, il ne tarde pas à percer; on le fait monter en course dans des épreuves spécialement réservées aux conscrits. Tout lad a, comme on dit, sa cravache de maréchal dans sa giberne.
Le lad est d'ordinaire peu discipliné et demande à être mené au rvhip. Il est difficile pour la nourriture. On a vu dans certaines écuries toute la bande des lads se révolter parce qu'on abusait des haricots.
On a raconté l'histoire de deux petits gourmands qui, tous les jours, allaient commander un vol-au-vent pour leur patronne. Un jour le pâtissier vint remettre sa note; on eut flair de quelque tour, et l'on surprit les deux gamins en train de déguster, derrière les tribunes, le godiveau quotidien qu'ils commandaient religieusement au nom de madame l'entraîneur.
Mais, s'il ne s'agissait que de gamineries de ce genre, les entraîneurs en prendraient facilement leur parti.
Contrairement à une opinion très répandue, il n'y a pas quelquefois d'animaux plus mal soignés, je dirai même plus maltraités, que certains chevaux de courses.
Dans des écuries connues, ils sont négligés au pansage et régulièrement brutalisés d'une façon révoltante. Pas un entraîneur ne me contredira là-dessus, et quel que soit celui que j'in-
terrog-e, il me répondra : « C'est désolant, mais nous perdons de jour en jour toute autorité sur nos garçons. »
L'apprenti dont je viens de parler est un gamin qui entre tout neuf dans une écurie pour apprendre son état depuis A jusqu'à Z et qui signe un engagement de cinq ans avec l'entraîneur.
L'apprentissage donne beaucoup de peine à l'entraîneur, et il ne faut guère moins de deux ans pour qu'un garçon soit en état de rendre des services à celui qui l'emploie. Il est rare que, son temps terminé, l'apprenti ne quitte pas sa place, poussé à abandonner son instructeur par les mauvais conseils des autres garçons, qui développent en lui des sentiments d'indépendance et même de révolte.
L'apprenti voit que, pour un oui ou pour un non, les grands, ceux qui peuvent donner instantanément leurs huit jours, changent de place et n'ont aucune difficulté à trouver un nouveau maître ; ça l'encourage à faire de même et à s'affranchir au plus vite de toute espèce d'autorité gênante.
Si un garçon qui se conduit mal dans une écurie était renvoyé non seulement de sa maison, mais encore de France, où il ne peut plus être qu'un individu nuisible, il y regarderait de plus près et la discipline reviendrait. iMais ce n'est pas ainsi que cela se passe. Je vais citer des faits.
Il n'y a pas bien longtemps, un des garçons de l'écurie de M. Lupin brutalisait un poulain de deux ans et lui enlevait Vœil d'un coup de fourche. Il était naturellement renvoyé ; mais il se replaçait aussitôt chez un autre entraîneur, qui ne lui demandait même pas de certificat.
Cette histoire de certificat devient une amère plaisanterie. Carter, de Royal-Lieu, avait renvoyé sans certificat un garçon qui avait cruellement maltraité un cheval ; celui-ci s'adressa au syndicat de Chantilly, composé d'hommes assurément estimables, mais doués d'une indulgence qui frise la faiblesse; le syndicat obligea l'entraîneur à donner un certificat.
Cependant le même Carter n'était pas payé pour être satisfait des mauvais traitements infligés aux chevaux; il venait, par la
l'écurie d'entraînement et son personnel. 173 faute d'un garçon désobéissant, de perdre son meilleur poulaia de deux ans. Le gamin, pour s'épargner du travail au pansage, avait l'habitude de dessangler son cheval aussitôt les galops terminés. Malgré la défense qu'on lui en avait faite, il continua sur le poulain en question; la selle tourna et battit les flancs de l'animal, qui s'en '-^ ' '
alla, affolé, se tuer contre un mur.
C'était une perte sérieuse. Le gamin renvoyé trouva immédiatement à se replacer.
Tout récemment, huit garçons ont quitté en même temps leur écurie et ont essayé de faire un mauvais parti «• au bead lad.
Si cela continue ainsi, si l'on n'y met pas bon ordre, ce ne seront plus les
chevaux qui manqueront, ce seront les hommes. Et, comme les apprentis eux-mêmes méconnaîtront l'autorité du maître, il ne sortira plus un jockey de leurs rangs,
Nous ne sommes pas si riches en jockeys. Leur nombre dirainue tous les jours et, comme le vieux Jennings n'en fait plus, je me demande où l'on ira en pêcher.
Vingt fois il a voulu se retirer du turf, et toujours pour ce même motif, le vieux Jennings.
Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, la qualité de ses chevaux qui le déterminait â abandonner la partie, ce n'est pas un début de campagne plus ou moinsheureuxqui l'aurait découragé. Il voulait abdiquer, à la façon des souverains, par suite des difficultés qu'il éprouvait à gouverner, il en avait assez de mener ou plutôt d'être mené par un personnel insupportable contre lequel il était obligé de crier et de se gendarmer du matin au soir.
Jennings a eu le dégoût de ses garçons d'écurie. C'était à qui se révolterait, serait paresseux, se plaindrait de la nourriture, maltraiterait les chevaux confiés à ses soins, et si l'entraîneur impatienté infligeait une légère correction â l'insupportable gamin
qui venait de brutaliser un poulain de valeur et de Testropier au besoin, vite celui-ci courait à la g-endarmerie : « On m'a fait mal ! le maître m'a frappé ! » Et les g-endarmes qui arrivaient entamaient un procès. Henry Jennings, malgré sa passion pour les chevaux de courses,
malgré ses grands succès sur le turf, ne se sentait plus d'humeur à mener ses garçons.
Il est, tout le monde le reconnaît, le seul entraîneur qui ait formé des jockeys. IVlais à quel prix ! A force de crier il est devenu sourd.
Dans les dernières années de sa carrière, il avait une bande de mutins qu'il était obligé de réexpédier en Angleterre ; ils étaient venus de leur pays sans jamais s'être mis une bouchée de bœuf sous la dent. Ils se régalaient de pommes de terre. Mais, une fois en France, le bien-être les gâta, et comme un jour de grande chaleur on était obligé de diminuer leur portion de rosbeef, la viande s'étant gâtée, ils se mirent à jeter des pierres dans les carreaux du patron.
L'entraîneur a d'autres cauchemars encore que ses garçons. Il a de vrais espions qui surveillent jusqu'à ses moindres gestes. On les appelle des touts. Ils ne viennent pas, eux, pour tirer des déductions d'un petit galop, mais, ce qui est plus précieux, pour tirer les vers du nez des jockeys ou des hommes d'écurie. Ces touts sont pour la plupart au service des bookmakers ; ils n'ont pas une mission bien pénible ici-bas.
Un bon tout — nous verrons tout à l'heure quelques échantillons de l'espèce — doit posséder d'abord, comme qualités indispensables à son métier, la faculté de bien boire et de bien manger à chaque heure du jour et de la nuit. Car c'est dans le Champagne et le cognac que se dissolvent les desseins mystérieux que les propriétaires de chevaux de courses mettent tant de soin à cacher
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à leurs amis, mais que les bookmakers possèdent à l'heure voulue, c'est-à-dire au moment d'opérer.
On a fabriqué cent légendes sur les gens qui se cachent dans les arbres de la forêt de Chantilly ou de la forêt de Compiègne pour surprendre des galops, des essais. A quoi bon maintenant se fatiguer? Les procédés ont changé. Un tout rougirait (et Dieu sait si cela lui serait difficile, étant donnée la coloration habituelle de son visage !) à la seule idée d'être rencontré dans une route d'entraînement à l'heure où les chevaux sortent. Le rossignol peut ^chanter à l'aise, ce n'est pas lui qui l'interrompra. Il verrait passer des chevaux sans savoir exactement où le galop finit, il ignorerait les poids auxquels les jockeys ont monté? Allons donc!... Qu'il digère tranquillement les petits verres de la veille, les grogs de l'après-midi lui apprendront tout ce qu'il voudra connaître.
Un jour, le comte de Lagrange, qui n'était pas l'expansion même, surtout avec ses amis, s'étonnait devant un de ses entraîneurs que certains secrets de sa maison devinssent ceux de Polichinelle.
« Ah! c'est bien simple, monsieur le comte, lui dit l'entraîneur : vos hommes sont payés vingt-cinq francs par mois, et ils en gagnent autant en deux minutes pour raconter un de vos essais. »
Il est évident qu'aujourd'hui certains bookmakers, faisant jusqu'à quatre-vingt mille francs d'affaires sur une seule course, ont intérêt à connaître la valeur des chevaux qu'ils cotent, et ils ne négligent pas cette petite précaution.
Le tout dispose d'un budget d'un millier de francs par mois ; il est vêtu à la dernière mode, se paye les meilleures consommations, et de temps en temps s'attire les bonnes grâces d'une horizontale, en lui indiquant un tuyau, qu'elle va prendre chez un bookmaker, souvent même le patron du tout. Les bookmakers savent bien qu'ils sont exposés à cette petite contribution indirecte; ils s'y soumettent comme à bien d'autres, en trè? habiles spéculateurs qu'ils sont.
Le tout a plusieurs moments favorables pour faire sa chasse aux nouvelles. Au retour des courses d'abord, dans les cafés
voisins des g-ares, il y a une bonne heure d'attente avant de reprendre le train de Chantilly, pendant laquelle on peut s'entretenir à Taise avec les jockeys. Ce qui n'est pas mauvais encore, et ce que les toiits appellent une journée bien employée, c'est de rester à Chantilly, un après-midi, pendant qu'il y a courses â Paris ou aux environs. Les garçons d'écurie qu'on n'a pas emmenés, et qui jouent les Cendrillon à la maison, sont tout disposés à être bavards et â raconter tout ce qui se passe, en face d'une bouteille poussiéreuse et d'une boite de gros cigares du Grand-Hôtel.