‹ Les courses de chevaux en FranceChapitre 26 sur 76 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Je n'oublierai jamais Geoffroy dans le Homard^ ce bijou du répertoire comique.

Montacabère (c'était Geoffroy) était allé au Gymnase et s'était installé dans un fauteuil d'orchestre offert par un ami. A la fin du second acte, au moment le plus pathétique, on lui frappe sur l'épaule. 11 se retourne, un monsieur très poli lui fait sig-ne de le suivre. On le conduit au foyer et, là, il voit étendue sur un canapé une jeune femme entourée d'une douzaine d'ouvreuses éperdues. Le g-uide les écarte et, faisant passer Montacabère, s'écrie : « Le médecin de service! >

Montacabère avait eu la stalle du médecin de service. « Elle étouffe! Docteur, dégrafez la robe, dégrafez tout! »

Il fallait alors entendre Montacabère : « Je me mets à dégrafer, je dégrafe, et alors.... — Je ne pardonnerai jamais à mon père de ne pas m'avoir fait médecin. Quel métier!... Quel joli métier!... »

Ceci pour vous dire que je considère que dans le sport il y a

aussi un joli métier et que je pardonnerai difficilement à ma famille de ne pas m'avoir fait entraîneur.

Ah! je sais bien ce qu'ils vont répondre, les entraîneurs. Ils vont répondre : « Si vous étiez aux prises avec les difficultés de mener un personnel comme le nôtre, vous chang-eriez peut-être d'opinion. »

Allons donc! Est-ce qu'il y a dans la vie un personnel agréable à mener? Qui dit personnel, employés, domestiques ou garçons d'écurie, dit occasions permanentes de bouillir et de se gendarmer.

Mais pour une épine que de roses! L'entraîneur, mais c'est l'homme le plus heureux du monde.... hippique. Il en a toutes les jouissances, sans en avoir les charges et les désagréments.

Les chevaux qui composent son écurie sont plus à lui qu'à son maître. Il n'a pas les tracas de s'en inquiéter à l'âge où ils sont improductifs, c'est-à-dire pendant leurs dix-huit premiers mois.

Quand on les lui amène au dressage, ils sont déjà faits et on ne lui confie pour ainsi dire que le dessus du panier. Il n'a plus qu'à les suivre et à s'en occuper suivant qu'ils lui inspirent plus ou moins de confiance.

L'entraîneur est toujours admirablement logé dans un joli cottage. Il a un jardin, une basse-cour, des vaches et des cochons à tuer au temps de Christmas. Sa cuisine est bonne et sa cave bien meublée.

Comme hygiène, rien de mieux que la sienne. Il se lève dès l'aube, après avoir fait éveiller ses hommes par son premier garçon, qui fait, comme je le disais, fonctions de chef de cabinet. Quand il descend de sa chambre, il trouve son poney sellé et ses hommes à cheval. Il n'a plus qu'à s'en aller en forêt, à la tête de son escadron, et à s'emplir les poumons de l'air le plus exquis et le plus pur que puisse ordonner la Faculté. Il rentre une heure après, déjeune copieusement, puis sort avec son second lot. On appelle ça la seconde promenade, non moins bienfaisante que l'autre. La première était apéritive, celle-ci est digestive.

L ENTRAINEUR ET LE JOCKEY. l^Ç

A l'heure où la température devient plus lourde, l'entraîneur est rentré, a donné un coup d'osil à ses élèves et mis tout en ordre. Il peut lire les journaux, s'endormir, faire la sieste.

Sa sieste terminée, il va aux courses s'il en a le désir, ou à la chasse, ou au cercle. L'important est que, selon l'habitude, il soit revenu à l'écurie pour cinq heures; car il a encore la visite de ses chevaux.

L'entraîneur est dans les meilleurs termes avec son maître, qui ne fait rien sans le consulter.

C'est sur son avis que se décident les engagements des chevaux. Il sait où ils doivent courir, dans quelles conditions ils doivent courir, et peut parier à son aise si bon lui semble et prendre la fleur de la cote. Il peut inviter ses amis à risquer leur ar^nt dans d'excellentes conditions, alors que le maître se tient encore sur la plus grande réserve vis-à-vis ,,;.; ''■ ^ de ses intimes.

L'entraîneur a ainsi, précédant son char, toute une troupe de joueurs de flùle qui l'encensent. On ne cesse de lui répéter qu'il est joli garçon, qu'il est le premier dans son art, que ses bébés sont des chérubins.

On lui envoie des tableaux, des bronzes, des havanes fins, des paniers de Champagne â toute occasion. On l'invite à la chasse, à la pèche, au théâtre. On cherche à lui faire passer des matinées charmantes, des soirées délicieuses, et tout cela en récompense souvent d'une simple raie marquée d'un coup d'ongle sur un programme.

En voyage, on lui cède le bon coin du wagon ; on descend au buffet lui chercher des sandwichs et des fruits.

11 a lo pour 100 sur les prix gagnés et ne risque jamais rien. 11 peut perdre impunément le meilleur cheval de l'écurie.

l8o LES COURSES DE CHEVAUX.

11 y a des propriétaires très généreux, comme M. Aumont, qui donnent les lo pour loo même sur les objets d'art.

Et remarquez que je dis tout cela sans incriminer en rien la conduite d'une corporation dont je voudrais faire partie.

L'entraîneur le plus discret et le plus fidèle à son maître se trouve forcément dans le même cas que celui qui révélerait indiscrètement tout ce qui se passe chez lui. L'entraîneur ne peut pas être un ours mal léché et garder un mutisme sau- - vage envers les gens qui le connaissent et qui le questionnent.... Eh bien, ' remarquez que tout tourne en sa faveur.

Admettons qu'on lui ait demandé en , ami L ■ Croyez-vous à Trois-Étoiles dans

^'i la course? » et qu'il ait répondu :

.. '■ "■ "-^ • Peuh! Il a sa petite chance. •

Ce • peuh! 11 a sa petite chance > ne semble pas bien compromettant et ne l'est guère. Le cheval gagne, l'ami arrive.

■ Je vous remercie, — la façon dont vous m'avez dit : • Il a sa petite chance • ne m'a pas échappé. Ça voulait dire qu'il en avait une grande; je Tai joué! > Deux jours après l'entraîneur reçoit une superbe terre cuite. Le cheval perd ; l'ami passe au milieu d'un cercle de camarades qui lui disent :

« Tu as joué Trois-Èloilesr

— Oui, répond celui-ci, mais très peu. — L'entraîneur m'avait prévenu qu'il n'avait qu'une très petite chance. •

L'eniraineur a-t-il un cheval battu quand il le croyait certain de gagner, il a une excuse toute prête et dont son maître se contente sans douleur : ■ Le jockey n'a pas monté aux ordres i, ou : « Le cheval a eu peur d'une hirondelle qui volait à ses pieds ». Le maître est satisfait et se dit : • C'est partie remise. » Il aime presque mieux ça.

Et quand ça marche, quand il y a succès, le maître, s'il rencontre un journaliste, ne manquera jamais de lui dire :

« Pour moi, je ne vous demande rien; mais mettez donc un petit mot aimable pour mon entraîneur. Il le mérite, je vous assure qu'il a eu beaucoup de mal ! »

Avais-je tort de dire, en parlant de l'entraîneur: « Quel métier! quel joli métier! »

Le principal auxiliaire du propriétaire ou de l'entraîneur est le jockey. On a beau avoir fait naître un bon poulain, l'avoir élevé avec tous les soins possibles, l'avoir entraîné avec toutes les précautions imaginables. Peines perdues si l'on n'a pas un jockey habile pour le piloter le jour où il paraît sur le turf.

Il y a en Angleterre des jockeys, comme Webb, Cannon et Barrett, qui réalisent des fortunes considérables. On leur donne des appointements de premier ténor.

Frederick Archer, qui s'est suicidé il y a deux ans, était un des millionnaires de Londres.

C'est effrayant ce qu'on lui a reproché de choses à ce jockey, dont la popularité avait été consacrée, comme on dit pour les pâtes pectorales, par quinze années de succès.

On lui a reproché sa maigreur, on lui a reproché son ignorance et son élégance, on lui a reproché l'amitié des grands et des petits. On l'a comparé à M. Gladstone, peut-être à Shakespeare.

Il n'a mérité ni cette indignité, ni cet excès d'honneur.

Fréd. Archer était un grand jockey, comme Vatel fut un grand cuisinier. Ils se sont suicidés tous deux. L'un excellait à tenir la broche, l'autre à manier la cravache.

Pourquoi se montrer exclusif? Tel qui brille en son art, quel qu'il soit, n'est pas le premier venu et vaut bien vingt lignes nécrologiques.

Ce que je sais d'Archer, c'est qu'il était fin jockey et que les hommes ^de sport peuvent seuls apprécier ses mérites-

l82 LES COURSES DE CHEVAUX.

C'est aux hommes de sport qu'il appartenait. C'est à eux de le juger.

En Angleterre, où l'on joue des millions sur une course, on prisait fort Archer, qui tirait d'un cheval le plus merveilleux parti qu'il pût. Quand on fait courir ou qu'on voit courir, on connaît les difficultés du métier et l'on sait quel appoint vous fournit au moment décisif le chauffeur habile de ces locomotives vivantes qu'on appelle des coursiers.

Que de prix Archer a gagnés d'une tête ! Quand on songe que cette tête rapportait des millions de livres sterling, on s'occupe bien plus de la tête du cheval que de celle du jockey au teint plus ou moins pâle ou au nez plus ou moins busqué.

On a dit qu'Archer était commun de langage. Je ne sache pas qu'on l'ait jamais invité à dire des vers en public ; tout ce qu'on espérait de lui, c'était qu'il montrât sur sa monture du tact pendant le parcours et de l'énergie à l'arrivée. Ces deux qualités il les a eues.

Nous avons possédé en France des célébrités d'un genre spécial : Jules Gérard qui tuait des lions et Bombonnel qui exterminait des panthères. On n'a jamais songé à nous marchandera léger enthousiasme qu'ils nous ont inspiré.

Quand je me suis trouvé dans une tribune et que j'ai vu Archer piloter un cheval comme Fra-Diavolo, quand je l'ai vu triompher du caractère inquiet de l'animal et lui laisser la tête libre au point de lui donner l'illusion du cheval lâché en liberté; quand je l'ai vu sur Le Bulletin^ cheval dérobeur et difficile entre tous, qui n'a jamais gagné que le jour où Archer l'a monté, en lui lâchant complètement les rênes pour finir, j'avoue que je n'ai pas hésité à applaudir.

Je ne dis pas qu'Archer ait été un dieu, un poète, un héros, mais c'était un cavalier extraordinaire, et comme je ne vais pas aux courses avec l'espérance d'entendre Coquelin dans VEtourdi ou Mounet-Sully dans Hamlet, je me contente de voir monter Archef portant ma fortune et celle de son maître avec une habileté sans pareille, et cela me suffit.

l'entraîneur et le jockey. i83

Le soir où je vois danser Cornalba, je ne pense pas à Lamartine, et le jour où je vois tirer Mérignac, je ne songe pas à Murillo.

Si j'avais été pair d'Angleterre, je n'aurais pas prié Fréd. Archer de s'asseoir à ma table le soir du Derby d'Epsom, en le priant d'ouvrir le bal avec milady; mais je n'aurais pas cru déroger en lui offrant un joli cadeau pour m'avoir monté un vainqueur, en faisant triompher les couleurs de ma casaque, qui n'eussent pas brillé sans lui.

Nos jockeys de France ont des situations plus modestes. Les Rolfe, les Dodge, les Hartley, les Lane, les Bildgeland, les Horan, les Keamey et les French n'ont pas encore leurs cinquante mille livres de rente au soleil. Cependant il y a des propriétaires dont les libéralités ont fait sensation, et qui ont payé loo louis une place de second à Longchamp.

Un article publié par moi dans le Figaro donnera bien une idée des mœurs intimes de nos jockeys de plat ou d'obstacles.

« L'enterrement du jockey Martin, qui a eu lieu à Chantilly, n'est pas la première cérémonie de ce genre à laquelle j'assiste, mais j'avoue qu'il m'a encore impressionné par sa simplicité touchante.

« Réduisons, si vous voulez, la mesure de notre attendrissement, mais convenons que celui qui meurt dans un théâtre ou dans un cirque, en présence du public qu'il divertissait, mérite bien un bout de souvenir.

« C'est une race à part que la race des jockeys, mais c'est une race sympathique. Un jockey est forcément un petit homme, qui épouse une petite femme pour perpétuer sa petite espèce. D'ailleurs la profession est avouable; on ne s'y salit pas les mains, et dès qu'il est à pied, le jockey s'habille, a même du chic et se donne le plus possible la tournure d'un petit gentilhomme.

« On devient jockey comme on devient officier, en passant par bien des grades. Voici, par exemple, le jeune Martin qui est arrivé d'Angleterre avec un engagement. Il n'y à pas un homme d'écurie à Chantilly qui ne soit engagé avec son entraîneur.

€ Comme ce sont généralement des gamins, l'entraîneur signe avec les parents. Il promet de leur apprendre leur métier et de les traiter avec douceur. Le gamin, qui sait qu'il ne peut pas s'en aller, cherche naturellement à se bien conduire. Il réfléchit que s'il commettait une faute g^rave, on aurait le droit de le renvoyer sanscertificat,et un homme d'écurie renvoyé sans certificat ne peut se placer dans aucun autre établissement de courses en France ou en Angleterre.

« Voilà un système qu'on devrait bien appliquer aux domestiques; on renoncerait ainsi à la coutume passablement ridicule qui consiste â croire à la sincérité du maître vantant les qualités du valet renvoyé.

« Mais ce n'est pas lé sujet. D'ailleurs les jockeys n'ont rien de commun avec des domestiques. Ce sont des employés indispensables, dont on a sans cesse â mettre â l'épreuve le courage et la ^délité.

■ En Angleterre, les jockeys sont traités amicalement par les

gens de la plus haute aristocratie, auxquels on reproche même

en ce cas d'exagérer la familiarité. Chez nous

les jockeys occupent la place qu'ils doivent

occuper dans le monde des courses; rien de

W trop, c'est très bien.

p^ « Je ne dis pas que, parmi ceux qui gagnent,

xV\ il n'y en ait pas qui ne soient gâtés par une

^ certaine classe de parieurs. J'en connais même

fiV qui sont comblés de prévenances, qui reçoi-

MV ^'Siit des ovations et des cadeaux, voire même

^ des déclarations d'amour — n'oublions pas

' que les femmes parient; — mais c'est la très

rare exception, 'car, en général, le jockey est un homme d'ordre,

aimant la famille, la tranquillité, et menant la vie régulière, hors

de laquelle il lui est impossible d'exercer utilement sa profession.

« Le jockey favori des foules se prépare bien des déceptions et des amertumes ; car ceux-là même qui l'auront porté en triomphe n'hésiteront pas à luî prodiguer les épithètes les plus désagréables le jour où il ne montera plus de vainqueurs.

« Donc je suis de l'avis d'un fameux jockey anglais qui disait que les acclamations ou les mécontentements des turfistes ne l'atteignaient pas plus haut que ses bottes.

« Les débuts du petit Martin nous donneront l'histoire de tous les jockeys.

« Il a fait son apprentissage chez H. Jennings, à la Croix Saint- Ouen. On ne m'accusera pas d'une sympathie exagérée pour cet entraîneur, mais je dois reconnaître, en comptant très large la part de ses côtés agaçants, qu'il est un des seuls qui aient formé des jockeys en France.

« H. Jennings crie comme un sourd; il l'est d'ailleurs comme plusieurs pioches; il les accable de choses désagréables; au fond, il leur apprend leur métier et en fait presque toujours des jockeys qui, se hâtant de se soustraire à sa mauvaise humeur dès qu'ils sont en mesure de le quitter, vont rendre de très grands services dans d'autres écuries.

« Le jeune iMartin, une fois son temps terminé chez Jennings, s'était signalé comme un bon petit jockey et il avait choisi la carrière des steeple-chases, plus dangereuse peut-être que celle des courses plates, mais sûrement plus lucrative.

« Il était gentil physiquement. A vingt-deux ans, il semblait sur la piste de la fortune, quand il a rencontré Tobstacle, ce mur sur lequel il s'est tuQ.

« Imitant ses confrères qui se rangent de bonne heure, il allait déjà se marier à une fille d'entraîneur, une fiancée de dix-sept ans. Il eût installé son petit ménage à Chantilly, un petit ménage simple, mais bien propret et en somme très confortable.

« Il est naturel que ceux qui jouent leur vie tous les jours ne s'en refusent pas les agréments*

lOÔ LES CODRSES DE CHEVAUX.

• Il eût possédé sa petite charrette angrlaîse vernie et brillante, attelée d'un poney vif comme la poudre et rondelet comme une pomme. Dans cet équipage, il eût fait lui-même son marché, chargeant sa voiture des meilleurs fruits et des meilleurs légrumes, et prenant force exercice, respirant l'air Inatinal des bois; il eût eu des enfants couleur confiture, comme en ont les Anglais.

■ C'est là le bonheur qu'il rêvait en sifflotant à cheval dans les allées de la forêt. En attendant, il envoyait consciencieusement et avec joie tout l'argent qu'il g'agnait à sa mère en Angleterre. « Je vous ai peint la vie heureuse du jockey. En dehors du cas du petit Martin elle ne laisse pas que d'être accidentée, mais il est curieux de voir avec quelle philosophie courageuse ces gens-là supportent les mauvaises chutes.

t Tenez! en voici un qui culbute sur un hippodrome, le cheval roule sur lui, on le croit mort. Vite une civière! La civière, portée par quatre hommes au pas de course, est sur le point d'arriver à lui, mais il s'est déjà remis debout. De loin, on voit sa casaque; il rentre à pied à l'ambulance. On remarque tout de même qu'il marche péniblement. Sa pâleur est livide ; le médecin de service le couche sur un lit de camp, l'examine et dit : « On l'en tirera, mais il en a pour deux mois! >

« Le soir même, sans tenir compte des recommandations qu'on lui a faites, il a voulu rentrer à Chantilly; il sera mieux soigné chez lui. Ses camarades l'ont porté en wagon avec les précautions habites d'ambulanciers qui ont passé par là et qui savent la douleur des secousses. Le lendemain, ne vous étonnez pas de rencontrer sur la pelouse de ces blessés se promenant le bras eu écharpe, la tète enveloppée de bandes de toile. Dites-leur :

T~ « Eh bien, un tel, vous êtes déjà debout? ~ Oh oui! répondront-ils en anglo-français, c'est seulement la tête un peu mal et un clavicule. >

a On Ta dit et c'est vrai. Ils sont en caoutchouc. Ça n'empêche pas qu'ils se tuent.

« Ce pauvre petit Martin est tombé le plus malheureusement possible. Il avait le mur à sauter. Voilà que juste le soleil donne dessus et produit une ombre qui fait croire au cheval que l'obstacle est à un mètre plus près. Il culbute naturellement. Martin tombe sur la tête, et un spectateur qui était à deux pas lui voit faire le simple mouvement convulsif de l'animal qui se casse le cou. Une seule contraction des bras et des jambes, il était mort!

c On le rapporte. Les médecins font tout ce qui est humainement possible pour le ramener à la vie; mais, comme il est déjà mort, c'est assez difficile. Sa respiration s'éteint, et en quelques minutes c'est fini.

« Il faut voir alors la consternation des autres jockeys, leur douleur réelle ! Non pas parce qu'ils pensent que ça peut leur arriver demain, ils sont bien plus crânes que cela, mais parce que le train du retour à Chantilly ramènera un camarade de moins. Quand on s'appellera comme font les perdrix, le soir, après la chasse, Martin ne répondra plus. La consternation passe du Pesage à la gare du Nord. On voit un cocher de fiacre qui sanglote : c'est le cocher du petit Martin. Il y a une cinquantaine de cochers travaillant aux abords de la gare qui ont chacun leur jockey d'adoption. Tel cocher aime Hopkins, cet autre Rolfe, cet autre Hartley. Ah! si un bourgeois se présentait pour monter dans la voiture au moment de l'arrivée du train des jockeys, comme il serait reconduit! J'ajouterai que les jockeys aiment à être bien menés; les bourgeois aussi, mais ils sont moins généreux. Donc, Martin mort, son cocher est revenu à vide et la nouvelle s'est répandue ! Pauvre petit Martin !

« A son enterrement à Chantilly, qui avait lieu aux frais du propriétaire du cheval sur lequel il s'est tué, la foule était grande. Il paraît que le propriétaire a très généreusement agi.

« Tous les entraîneurs, tous les jockeys formaient un cortège funèbre et traversaient silencieusement la pelouse derrière le

l88 LES COURSES DE CHEVAUX.

cercueil de leur camarade. Ils avaient tous monté à cheval le matin, puis, en revenant de la promenade, on s'était pressé de s'habiller en noir et de courir au temple. Les patrons de Martin étaient là, ainsi que sa mère, et dans un coin, à Técart, sa fiancée, qu'il avait quittée bien gaîment l'autre matin, sans se douter qu'il allait mourir d'un rayon de soleil. »

Les jockeys honnêtes forment la majorité. Je ne viens pas dire que quelques-uns ne soient pas sujets à caution. Mais il y a souvent de la faute de l'écurie à laquelle ils appartiennent.

A propos des licences dont on les prive pour les punir d'un ensemble de fautes commises, on posait dernièrement la question suivante :

« Pour être correct, quels ordres un propriétaire peut-il donner à son jockey? »

J'avoue qu'elle ne manque pas d'intérêt, cette question, et mérite bien qu'on l'examine.

Il s'agit, on le sait, d'interpréter le paragraphe 3 de l'article 47 du code des courses, ainsi conçu :

« Tout propriétaire convaincu d'avoir donné à son jockey l'ordre de ne pas gagner peut être déclaré incapable d'engager oikde faire courir aucun cheval. »

On se souvient des ordres que donnait le feu prince d'Orange; en voilà un qui observait le règlement. Il disait à son jockey : €. Vous prendrez la tête dès le départ et vous la conserverez jusqu'à l'arrivée ! »

Avec cela pas d'équivoque. 11 y avait, en général, impossibilité pour le jockey de se conformer à des instructions aussi précises, car, hélas ! il avait fait à peine un demi-tour, qu'on le voyait plus près de la queue que de la tête.

11 va sans dire que le règlement n'oblige pas un propriétaire à ordonner à son jockey de monter sévèrement son cheval d'un bout à l'autre, puisque la plupart du temps cette tactique dénoterait plutôt l'intention de perdre que celle de gagner.

Un propriétaire est donc parfaitement libre de dire à son

l'entraîneur et le jockey. 189

jockey de retenir son cheval jusqu'à un point déterminé de la course, pour venir prendre la tète au moment décisif.

La tête, on la prend toujours trop tôt, et le défaut d'un jockey est rarement un excès de patience.

Mais nous allons aborder des questions plus délicates.

Un propriétaire peut-il dire à son jockey : « Quand vous verrez votre cheval battu, vous ne persévérerez plus ? »

Ceci doit s'admettre en quelque sorte, bien qu'en prenant le règlement au pied de la lettre on puisse répondre qu'il y a des chevaux froids qui paraissent battus et qui ne le sont pas, et qu'en steeple-chase, par exemple, un jockey n'est jamais sûr que son cheval sera battu, puisque jusqu'à la fin tous ceux qui sont devant lui peuvent tomber.

Quoi qu'il en soit, il semble parfaitement admis qu'on puisse dire à un jockey : « Quand vous sentirez votre cheval battu, ne *lui demandez pas un trop grand effort. »

Je vais aborder maintenant ce que j'appellerai les ordres subtils, les ordres à double entente, ceux qui éludent les règlements.

Tout turfiste un peu expérimenté sait bien qu'il se trouvera difficilement à n,otre époque un propriétaire assez naïf pour aller dire carrément à un jockey : < Mon ami, je fais courir mon cheval avec l'intention bien formelle qu'il ne soit pas le premier; par conséquent je compte sur la puissance de vos biceps pour arriver à ce résultat. Vous tirerez dessus et, si la bride ne casse pas, tout ira bien. »

Le point délicat de la question est celui-ci : Peut-on donner des ordres dans ces formules :

I* Vous monterez votre cheval sagement, et quand vous sentirez qu'il ne tire plus, vous l'arrêterez; je ne tiens pas à être placé à l'arrivée.

2" Vous vous tiendrez à vingt longueurs derrière les premiers chevaux jusqu'à cent mètres du but ; à ce moment vous viendrez faire votre effort.

3" Vous attendrez derrière jusqu'au dernier tournant. A ce moment, vous viendrez, mais tout à fait en dehors, pas le long

de la corde : je ne tiens pas à ce que vous soyez enfermé dans le peloton.

Il y a encore bien d'autres formules.

Je me souviens d'un fait qui se passait à Deauville, il y a une dizaine d'années.

Un des jockeys les plus célèbres de cette époque montait dans un handicap pour un entraîneur très connu. Celui-ci lui avait donné les ordres suivants : < Vous vous tiendrez derrière tout le temps jusqu'à la fin. »

Le jockey se tint derrière tout le temps, et cette tactique eut pour effet de lui permettre de venir gagner au petit g^alop dans les dernières foulées!...

Quand il descendit de cheval, il fut reçu comme un chien dans un jeu de quilles !

« Vous n'avez pas monté à mes ordres.

— Comment cela?

— Je vous avais dit de rester derrière tout le temps !

— Eh bien?

— Eh bien ! vous êtes venu en tête à la fin !

— Ahl je comprends! dit le jockey, qui depuis est devenu entraîneur et ne monte plus en courses. Voici votre casaque, vous pouvez la reprendre, jamais je ne l'endosserai plus pour vous ! »

Vraiment, cette question des ordres serait très intéressante à préciser, et si l'on arrivait à punir les propriétaires qui donnent des ordres équivoques, on supprimerait peut-être bien des fraudes.

Comme les lads, les jockeys se rendent coupables de temps en temps d'une bonne gaminerie. Je n'en veux pour preuve que ce conte de Noël :

HISTOIRE d'un TERRE-NEUVE, D'uN DINDON ET d'UN JOCKEY

Ils se présentaient tous les trois le 24 Décembre à la gare du Nord, à l'heure où l'un des trains du soir était sur le point de

prendre la direction de Chantilly. Savoir lequel des trois conduisait les deux autres était assez difficile. On inclinait à penser que c'était le terre-neuve. Quel était le chef de l'expédition ? Là-dessus point de doute possible. C'était le jockey, vieux routier des steeple-chases auquel une réunion d'amis reconnaissants venaient de faire cadeau du terre-neuve et du dindon. Le dindon, bien noir et bien dodu, tout rengorgé sous son jabot de crépon rose, n'avait plus longtemps à vivre ; il était destiné à fournir dès le lendemain la pièce de résistance du repas de Christmas. Quant au terre-neuve, son rôle était différent : il devait être le gardien de la maison, la terreur des mendiants et la joie des enfants.

Le jockey ramenait donc au logis ces deux victimes déposées sur son autel par des parieurs, heureux de consacrer par des sacrifices l'argent conquis en de fructueux tuyaux.

Mais, comme les présents de ce genre n'ont jamais lieu sans les libations d'usage, le dieu de la cravache n'était pas absolument sain d'esprit, et vu l'heure avancée, le départ du train étant imminent, la locomotive sifflant pour l'emporter à toute vapeur, les employés n'eurent que le temps de fourrer dans un compartiment les trois voyageurs pour Chantilly : le jockey, le terreneuve et le dindon. Dans ce compartiment qui était de seconde classe, une grosse dame était installée; elle poussa un cri de terteur. A ce cri de terreur répondit un cri d'indignation ; il était poussé par le jockey, qui, s'étant aperçu à travers les brouillards du brandy qu'on l'avait mis en deuxième classe, descendait du compartiment, laissant filer le train déjà en marche et abandonnant aux hasards du voyage son dindon et son terre-neuve, dont la présence n'était pas faite pour que la grosse dame pût jouir paisiblement des charmes du trajet.

Pendant que la grosse dame, le terre-neuve et le dindon filaient comme des passagers sur un navire sans boussole, le jockey, qui avait tant soit peu laissé la sienne sur le bar de la taverne, s'expliquait violemment avec les employés de la Compagnie.

Un simple contrôleur était traité par lui comme le cheval d'un cocher de fiacre qui n'a pas reçu de pourboire. Un employé plus

supérieur, un des sous-chefs de la gare, était bousculé de la même façon.

Si bien que le jockey vit ce soir-là le winning-post, objet de ses ambitions journalières, transformé en simple post-police où il fit réveillon, pendant qu'à Chantilly on recevait en gare le télégramme suivant :

c Trouverez dans compartiment de 2* classe un dindon, un terre-neuve et une grosse dame. Ne dites rien à la grosse dame, mais faites descendre le dindon et le terre-neuve et mettez-les en consigne. »

Les employés de Chantilly furent très perplexes au reçu de cette dépêche.

Leur serait-il possible d'ailleurs d'exécuter l'ordre de la Compagnie > Car il pourrait bien se faire que le terre-neuve eût dévoré le dindon. La situation de la grosse dame elle-même n'était pas sans inspirer des inquiétudes. Qui sait si, dans l'affolement de la peur, elle n'aurait pas ouvert la portière pour donner la liberté à ses hôtes incommodes > Que le lecteur se rassure. Tout s'était bien passé, du moins dans cette direction. La grosse dame, amie des bêtes, n'avait pas tardé à se convaincre que le terre-neuve était un aimable compagnon de route, et elle s'en était servie comme d'une chancelière en le laissant coucher à ses pieds après l'avoir gratifié d'un morceau de sucre. Quant au dindon, dont les pattes étaient ficelées, il s'était contenté de pousser quelques gloussements plaintifs, les gloussements d'un dindon qui sent sa fin prochaine.

L'affaire du terre-neuve et du dindon n'a pas eu de suites trop fâcheuses pour le délinquant.

En tout cas, les circonstances atténuantes étaient toutes trouvées : c'était la veille de Christmas ! >

Il a été bien souvent question de venir en aide aux jockeys malheureux. Et il y a deux ans encore on me donnait même une idée à ce sujet.

Une idée qui vient des autres s'accepte d'autant plus volon-

l'entraîneur et le jockey. 193

tiers qu'on Ta eue soi-même. C'était mon cas. Il s'agissait de la fondation d'une caisse de secours pour les jockeys.

Je sais bien qu'il y a des difficultés d'exécution; je le sais d'autant mieux que j'en ai rencontré toutes les fois que j'ai voulu m'en mêler.

Quand on m'a parlé de prendre l'initiative de la fondation, j'ai répondu qu'avant tout je ne me sentais pas disposé à prendre des initiatives. En dire un mot, un dernier mot ou un avantdernier mot, je le veux bien encore, mais je ne réponds pas du succès.

Les personnes qui m'ont poussé à revenir sur un projet plusieurs fois abandonné n'ont pas manqué d'arguments dont j'avais déjà la formule.

« On n'a qu'à faire la statistique des accidents, on verra que les jockeys ont tout intérêt à s'associer pour s'assurer mutuellement contre la casse. Le nombre des courses augmente tous les ans et, avec le nombre des courses, les dangers et les chutes, etc., etc.... »

Je sais bien tout cela. Mais on oublie trop que notre rôle de lanceur d'idées est parfois fort ingrat. Ne suffit-il pas souvent qu'elles viennent de nous pour que les grandes Sociétés s'obstinent à ne pas les adopter?

« Ils nous ennuient, ces messieurs, doivent dire souvent les comités, en parlant de nous ; s'ils croient avoir le monopole des bonnes idées, ils se trompent : nous en remuons autant qu'eux, et si nous les laissons en plan, c'est que nous ne les jugeons pas opportunes.... »

Le conseilleur est donc souvent un importun, un gênant, un forceur de danser en rond. Et, quand on n'a pas envie de danser, on l'envoie au diable. A moins, cependant, que le cas ne soit urgent et que, changeant de toiï à son égard, on ne vienne avec politesse, une extrême politesse de passage, solliciter sa bonne publicité pour une souscription ouverte dans ses colonnes.

« Vous ne sauriez croire, monsieur, combien l'œuvre à laquelle nous vous demandons de vous associer est intéressante. Il s'agit

ig4 LES COURSES DE CHEVAUX.

d'une grande infortune à soulager immédiatement, et il n'y a que vous.... ■

Le journaliste est bon enfant, il cède toujours, et il faut coovenir que ses lecteurs lui donnent généreusement la réplique.

Le système qu'on m'a proposé en dernier Heu avait pour but d'éviter le tracas des souscriptions et de dispenser les propriétaires de subvenir aux premières dépenses occasionnées par leK accidents.

Il y aurait — notez que la fondation dont je parle ne concernerait que les steeple-chases, — une simple retenue à ("aire sur le pri.t des montes. Pour une monte ordinaire, on retiendrait 3 francs; 5 francs pour une monte gag^iante.

On a calculé que sur deux cents réunionsqui ont lieu à Auteuil. Vincennes, Saint-Ouen, Colombes, la IVlarche, Achères, Enghien et le Vésinel, on se ferait un revenu de plus de 20 000 francs.

A ces recettes les Sociétés ajouteraient le produit des amendes, et la caisse ne tarderait pas à disposer d'un capital important pour créer par la suite des pensions de retraite. On me dit d'ailleurs qu'une caisse de ce genre existe déjà en Autriche.

Si l'idée trouve un jour des adhérents, je ne demande pas mieux que de l'aider à faire son chemin, mais je renonce à me représenter comme leader devant des obstacles qu'il m'a déjà été impossible de franchir.

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