PAUL AUMONT
Si les propriétaires prenaient une devise, celle de M. Paul Aumont serait infailliblement : « Éleveur avant tout ! » Presque à ses débuts dans la carrière, peu de temps après la fondation des premières courses de chevaux de pur sang, son père, M. Alexandre Aumont, s'était affirmé comme un maître en élevage. Son nom figure dans le calendrier de 1848 avec une quinzaine de chevaux. Trois ans après, il mit en ligne Fitz Emilius, qui gagna le Critérium de deux ans à Chantilly. En avançant un peu, on trouve La Clôture, Hervine, Aguila, Échelle, Porthos, Mika, Fitz-Gladiator. Papillon, Royal-Quand-Même, Mademoiselle de Chantillx. Lingot d'Or, etc. . . .
M. Alexandre Aumont, malgré ses grands succès, avait toujours considéré le turf comme semé de si dangereux écueils, qu'il avait fait tous ses efforts pour en préserver son fils Paul. Pour cela il s'était efforcé de lui donner le goût de l'agriculture, et lui avait confié la gestion de fermes très importantes. en Normandie.
Mais, comme dit le proverbe : « Bon chien chasse de race, » et en dépit de toutes les précautions paternelles, en dépit du soin qug mettait M. Alexandre Aumont à laisser son fils tellement éloigné des courses qu'on aurait pu penser qu'il n'en soupçonnait même pas l'existence, celui-ci, tout en s'occupant d'élever du demi-sang, percevait .comme un écho des exploits paternels. Il ne fallait qu!une .occasion pour l'engager dans la route qu'on avait voulu lui fermer. Cette occasion fut malheureusement le décès de son père,, en février 1860.
A ce moment, M.. Paul: Aumont \ se vit, tout jeune, maître de '. Victot et de l'écurie de Chantilly, composée des. poulains quine
faisaient pas partie d'un marché passé pour trois ans avec le comte de Lagrang-e, c'est-à-dire depuis i856, l'année qui suivit la victoire de Monarque dans le prix du Jockey-Club. M. Paul Aumont prendrait-il la suite des affaires de son père? ferait-il courir ou liquiderait-il tout simplement les chevaux? Telle fut la question que bien des gens se posèrent. Il ne manqua pas d'officieux qui donnèrent à ce moment des avis bien différents au jeune sportsman. Mais il a prouvé depuis qu'il avait assez de tête pour se guider lui-même, et qu'il pouvait, comme on dit, se passer de lisières. Tout ce qu'on obtint de lui fut qu'il ferait une vente; mais il n'était pas difficile de deviner qu'il retiendrait bien quelques bribes, pour essayer ses ailes et voir tout au moins comment la chance tournerait.
M. Alexandre Aumont avait eu ses grands succès avec Taide de Tom Jennings, que Ton pouvait bien considérer comme un des meilleurs entraîneurs de France, puisqu'il a été un des meilleurs entraîneurs d'Angleterre. Mais T. Jennings avait passé au service du comte de Lagrange, à qui M. Aumont livrait, pour sa troisième année de marché, un lot où figur*aient Palestro, Compiègne et Gabrielle d'Esirées. M. de Lagrange avait droit à tous les produits nés à Victot, sauf les produits d'i/emne, que son propriétaire s'était réservés. La réserve était heureuse : Hervinc avait produit une jolie pouliche alezane, Mon Etoile, par FUZ'Gladiator.
Ah! cette pouliche, il fallait voir avec quelle anxiété M. Alexandre Aumont attendit ses débuts.
« Je crois que j'en tiens une bonne! » disait-il en confidence à ses intimes.
11 lavait appelée Mon Etoile. Ça voulait dire : Mon étoile, ma bonne étoile va briller de nouveau. Les débuts de la pouliche ne devaient pas être décevants pour son éleveur. Elle gagnait, en effet, à deux ans, le prix du Premier Paâ, â Chantilly, et le Grand Critérium. On ne se doutait guère à ce moment qu'elle serait l'arrière-grand'mère de Plaisanterie. Alexandre Aumont ne devait pas assister aux brillantes performances de Mon Étoile à trois
ans; il mourait pendant Thiver, laissant à son fils Payl le soin de continuer son œuvre. Il est certain que si, à un moment donné, il avait voulu le préserver des dang-ers des courses, s'il avait eu plus tard à dicter ses dernières volontés, il n'eût pas voulu que son nom et ses couleurs disparussent de l'hippodrome.
C'est ainsi que Paul Aumont crut le mieux se conformer aux conseils de la sagesse. Il n'entrait pas sur le turf avec un gros effectif : il avait Mon Étoile, qui s'était révélée une des bonnes pouliches de sa g-énération, et Capucine, par Gladiator et Bathilde, née chez M. Benoist, et dont il louait la carrière.
A la vente, M. Aumont rachetait, en outre, quatre poulinières : Eusebia, la mère de Royal-Qiiand-Même , Maid of Hart, la mère de Compiègne, Fleur de Mai, etc. ; Clémentine, la mère d'Egmont, et Dacia, la mère de Noélie; comme yearling. Orphelin, qui plus tard devait aller remplacer son père Fitz-Gladiator à Victot, mais qui mourait d'un accident juste au moment où il venait de se déclarer comme reproducteur.
Cette vente fut assez curieuse; le comte de Morny y assistait: il y acheta même pour i6ax) francs — c'était un prix pour un yearling"! — Noélie, qui devait être la mère de Don Carlos. Quand arriva le tour de Mon Etoile, M. de Morny la poussa de loooo jusqu'à 35 000 francs, et comme il voyait que Paul Aumont surenchérissait toujours, il lui dit :
« Je comprends ça, monsieur! »
Et il cessa de lutter.
M. Aumont avait mis la même insistance à conserver Fitz-Gladiator; mais il la céda aux haras à M. Houël, comme je lai déjà raconté.
Les débuts de Mon Étoile et de Capucine ne donnèrent pas au jeune propriétaire l'entrée en campagne de 1860 aussi brillante qu'il aurait pu l'espérer. Il eut cependant, à l'arrière-saison, ses deux pouliches première et seconde dans le prix de l'Empereur. Mon Étoile et Capucine occupèrent ces mêmes places dans l'Omnium. L'année suivante. Mon Etoile gagnait le Grand Prix de Bade, où elle battit Compiègne et Paient ro.
Après les jolis succès de Mon Étoile et de Capucine, la veine de Paul Aumont n'eut pas le même essor pendant plusieurs années. 11 ne réussissait pas bien avec les étalons de l'État, qui lui préparaient pourtant des compensations dans l'avenir.
En somme, à cette époque, le propriétaire de Victot dut souvent se demander si son apprentissage n'allait pas lui coûter un peu plus cher qu'il ne voulait. Il élevait quelques produits qui g-alopaient; il en vendait qui galopaient également.
Parmi les chevaux du haras qui ont été vendus, j'en pourrais citer qui ne firent pas mal l'affaire de leurs acquéreurs : Biéville, vendu aux Rothschild; Etoile Filante, vendue à M. Lunel; Gouvernail, Capitaliste et Monseigneur, vendus au duc de Hamilton; Montargis, vendu au comte de Juigné et qui gagna le Cambridgeshire; Fitz-Plutus, Bariolet, Brisolier, Serpolette (gagnante du prix de Diane), Rubens, Venise, Problème II (gagnant de l'Omnium), Newmarket, Pourquoi, aux Ephrussi. Il n'a tenu qu'à un crin que M. Goldschmidt n'achetât Ténébreuse \
Bavarde, Barberine et Gamin sont nés et ont été élevés à Victot. Ce n'était donc pas le fond qui manquait. Qu'était-ce donc? Ce je ne sais quoi de mystérieux qu'on ne saurait définir et qui parfois, avec les meilleurs éléments, nous empêche de mettre la main sur ce merle blanc qu'on appelle un crack.
C'est à la naissance d'Orphelin que M. Aumont peut faire remonter l'âge d'or de son écurie. Quand il envoya au haras ce fils d'Échelle qui lui rendait le sang de Gladiator, il put se dire : Je suis rentré en possession d'un filon dont j'avais hérité et dont je n'aurais jamais dû m'éloigner. Dès sa première année de monte, Orphelin donna Minerve avec Hervine, Orpheline avec Bathilde; un peu plus tard, Miss Hervine avec Hervine, et Bariolet te avec Babette.
On a pu voir combien ^les produits d'//cmne étaient précieux; aussi son propriétaire ne consentait-il à s'en défaire sous aucun prétexte. Pour, une fois qu'il laissa partir imprudemment une fille d' Hervine, il perdit Poëtess, la mère de Plaisanterie,
Ce n'est qu'à sa douzième année d'exefcice que M. Aumont
enleva son premier prix du Jockey-Club, en 1872, avec Révigny, un des derniers produits d'Orphelin, qui, après une carrière très courte, mourut avant la guerre.
Si la question des étalons est importante, on peut bien dire que celle des entraîneurs est capitale. Certes, en confiant à son entrée sur le turf la direction de ses chevaux à Spreoty, M. Aumont n'eut pas l'équivalent de T. Jennings. Il aurait pu l'avoir plus tard, en confiant ses chevaux à son frère Henry.
Mais on connaît les fantaisies du vieil entraîneur de la Croix Saint-Ouen. Il en avait d'étranges : quand je ne rappellerais que celle qui consista à faire monter Peut-Étre, le futur gagnant de Cambridgeshire, par le jockey français Meunier, dans le prix du Jockey-Club en 1&74.
Avec Source, il gagna l'Omnium en 1876.
Ce sont évidemment ces huit dernières années qui marquent la période la plus heureuse de l'écurie.
Athala, Galatée, Chitré, Mademoiselle de Senlis, Fra Diavolo, Frégate, Satory, Alger, Hervine, Saint-Luc, Sauterelle, Verveine, furent ce qu'on peut appeler de bons vainqueurs. Monarque, Ténébreuse et Sibérie ont été des cracks dans toute l'acception du mot.
Et maintenant, quand on repasse la carrière de M. Aumont, qui remonte à vingt-huit ans, on y trouve réellement une année magnifique : l'année 1887. Mais les autres ! Les autres sont des années ordinaires.
Ah! que c'est difficile le turf! Il a fallu vingt-six ans d'efforts pour arriver à une moisson de gloire et d'argent qui en valût la peine, et cela dans une écurie alimentée par un établissement d'élevage comme Victot.
Quand on calcule un peu sérieusement le bénéfice de la saison où Monarque et Ténébreuse remportent le Grand Prix de Paris et le prix du Jockey-Club, quand on a atteint le maximum des vaches grasses, on compte qu'il reste à peine, comme bénéfice, de qyoi parer à une année de vaches maigres. Et quand' on parie, c'est bien autre chose. Ce n'est pas là le défaut de M. Aumont :
24'i LES COURSES DE CHEVAUX.
il n'y a pas d'exemple qu'il ait mis cinq louis sur un cheval.
Qu'a-t-il encaissé de la victoire de Ténébreuse dans le Césaréwitch? Pas un shilling! Tout a été absorbé par les frais. Tout ce qu'il a gagné, c'est un surcroît de réputation pour la pouliche, qui était suffisamment célèbre après son triomphe dans la grande lutte internationale de juin, et pour son élevage, qui lui a valu la décoration de la Légion d'honneur, remise par M. Méline luimême, en i883, à l'occasion du concours régional de Caen.
Pour revenir à Ténébreuse^ on en a offert un prix fabuleux, comme on a offert un prix fabuleux de Plaisanterie; mais nous ne pouvons pas tout laisser partir pour l'étranger : la fille de New Star est retournée goûter les douceurs de la maternité dans son pays natal.
Comme il n'y a pas de roses sans épines, Paul Aumont ne peut pas se flatter d'avoir traversé le turf sans éprouver quelques contrariétés. Il a dû lui arriver d'entendre monter jusqu'à lui des clameurs jalouses.
Mais que lui importent ces légers déboires auprès de la grande satisfaction obtenue à la dernière exposition chevaline du Coursla-Reine, où le jury ne lui a pas seulement accordé le premier prix pour son étalon Saxifrage, mais encore l'objet d'art offert pour avoir présenté le plus beau lot d'ensemble : c'est-à-dire le triomphe le plus complet qu'ait jamais eu un éleveur français !