‹ Les courses de chevaux en FranceChapitre 39 sur 76 · M. L. ANDRE · texte numérisé non relu

M. L. ANDRE

Si l'âne savant de la foire, placé dans le cercle des propriétaires qui font courir, avait à désigner la personne la plus heureuse de la société, je crois qu'il n'hésiterait pas è s'incliner, en lançant une pétarade, devant la sympathique figure de M. André.

Je pourrais presque affirmer que M. André est le seul de ses collègues pouvant se vanter d'avoir gagné de l'argent aux courses.

« Vous conviendrez, lui disais-je en le félicitant après un g-rand succès, que votre procédé est utile à retenir et à communiquer aux autres. Car je consens que vous soyez un veinard ; mais aussi vous êtes forcément un habile homme.

— Comment cela?

— Oui, je puis bien admettre la veine ou la déveine s'attachant à quelqu'un pendant un certain temps; mais quand Tune et l'autre passent à l'état chronique, c'est que celui qui en est atteint est un habile ou un maladroit ; d'où je conclus que vous êtes un habile. Voyons! Vous avez réussi dès le début; comment avez-vous commencé? Comment vous est venue l'idée de faire courir?

— C'est à la mort du duc de Morny ; on faisait sa vente à Chantilly, et comme depuis longtemps j'avais la passion du cheval, j'achetai aux enchères la pouliche Betty ^ âgée de trois ans, et qui n'avait pas encore couru. Mon début ne fut pas malheureux; le premier succès qu'elle me valut fut l'Express de Fontainebleau. Je n'avais même pas mes couleurs ce jour-là. La toque me fut prêtée par M. Lupin.

. — La pouliche ne vous fut-elle pas réclamée à Boulogne-sur- Mer?

— Oui, après sa victoire dans le Grand Prix, elle fut achetée, et plus tard le baron Finot la retrouva. Comme poulinière, elle fit souche de ses meilleurs chevaux d'obstacles. N'ayant qu'un cheval et l'ayant perdu, il m'en fallait nécessairement un autre pour porter ma casaque. A Caen, j'eus la chance de réclamer Rubrique à M. Delamarre. J'avais mis ce jour-là la main sur une excellente jument qui me gagna beaucoup de prix, et, comme poulinière, me donna Reine de Saba, Regret que je vendis 20000 francs au comte Lendorfî. Rubrique était morte en produisant ce dernier poulain, que nous avions élevé au biberon.

— Reine de Saba, vous ne pouviez pas mieux espérer. Ne vous a-t-elle pas donné Roxane, Réséda^ Saiory, Richelieu, Séville, Rigole tto, Rosette et Roger Bontemps}

— Et ensuite elle m'a donné Reine des Prés, qui n'a certes pas l'apparence d'une mauvaise .pouliche. Mais vous allez voir

comme tout s'enchaîne : l'acquisition de Rubrique m'amena à acheter son propre frère Ruy-Blas, qui a été un des meilleurs chevaux que nous ayons eus en France, gagnant le Grand Prix de Bade et 120000 francs dans une année. En même temps Six Mai, qui était aussi un très bon cheval et qui m'avait rapporté 26000 francs.

— N'avoir que deux chevaux et des chevaux de cette valeur, c'est ce qu'on peut appeler une écurie agréable.

— Ils me rapportèrent cette année-là {1867) 141 298 francs. Deux ans après, j'achetais Noélie à M. Lecesne, en société avec M. Aumont, pour 20000 francs. A cette époque, c'était un prix! J'entrais dans la voie des sacrifices sérieux, mais nécessaires. Cette poulinière venait encore du duc de Morny — bonne source pour moi ; — nous en eûmes presque aussitôt Don Carlos. Au moment où nous l'avions achetée, elle était pleine de Bohémienne, qu'elle portait dans son flanc en courant le prix Gladiateur. Bohémienne est la mère de Basque. Noélie avait été tuée par un bœuf qui lui avait ouvert le ventre d'un coup de corne. Voulant retrouver ce sang précieux, je fis demander par toute la France où se trouvait Bohémienne. J'appris qu'elle était chez un paysan qui l'avait donnée à son fils comme jument de selle. Le fils étant dégoûté de la monter, parce qu'elle était difficile, j'eus la chance de la reprendre pour i5oo francs.

— Est-ce que Bohémienne n'était pas grosse comme un rat?

— Elle était toute petite, en eff'et, ce qui ne l'empêcha pas de produire un grand et fort cheval comme Basque. Quand le sang y est, tout y est. Don Carlos, son frère, me gagna 120000 francs, et loooo francs en Angleterre pendant le siège de Paris, où j'étais enfermé. Je n'appris mon succès qu'à la signature de la paix. Z)o» Carlos termina sa carrière en 1871 — les tribunes n'étaient pas complètement réparées — en gagnant le prix Gladiateur.

— Mais n'aviez-vous pas eu Fervacques en 1870?

— Parfaitement. Je l'avais acheté à M. de Montgomery; il m'a gagné plusieurs prix en France et aussi en Angleterre, où Jen-

nings le vendit pour iSooo francs. Je puis encore vous citer, parmi mes chevaux heureux, une petite pouliche, Chevreuse^ par Orphelin et Coquette^ qui me gagna, en 1870, 26000 francs, puis des prix en Angleterre, où Jennings la vendit aussi i5 000 francs. J'avais de même cette année-là Eberstein^ encore un bon; Palm, qui me gagna près de 90000 francs en 1872; Orléans, par Noélie et The Nabob, qui gagna une douzaine de mille francs; Postillon, cheval modeste, mais qui gagnait partout et rapportait une cinquantaine de mille francs : il attrapait tous les prix nationaux : c'était un Ruy-Blas ; Auguste, par Optimist et Miss Lucy : il gagna iSooo francs et fut payé i5ooo francs pour le Brésil.

— Jolie collection !

— Attendez. Nous arrivons à Saint-Mars, vainqueur du grand Critérium à Gand et en tout 40000 francs environ. Mourle, que j'achetai 5ooo francs, chez Chéri, à la vente de M. Fould. Il débuta en gagnant les Grenby Stakes à Newmarket, et près de no 000 francs chez nous. La même année, j'avais Basque, non moins illustre en plat qu'en obstacles; puis Monsieur Philippe, qui avait gagné les Criterion Stakes de 27000 francs, et qui fut acheté pour l'Administration des Haras.

— En 1880, vous avez gagné le Premier Pas à Caen?

— Avec Parlementaire. C'était l'année de Péronne, qui m'a rapporté plus de 20000 francs, prix de la Forêt, de Salamandre, etc. En 1882, je gagne encore le prix du Premier Pas à Caen, avec Satory, qui m'enleva le Prix Triennal. Vous vous souvenez de la contestation qui fut soulevée à ce moment et qui se termina en ma faveur. Ses gains se montent à 218000 francs.

— Et le prix de Diane >

— Oui, je l'ai gagné en 1884, avec Frégate, que j'avais en même temps que Satory. Elle m'a gagné 78000 francs. Elle est poulinière à Victot. Rigoletto, dont nous ne parlons pas, m'a rapporté, tant en prix qu'en réclamations, une quarantaine de mille francs. En 1886, Plaisance me rapporta 5i 000 francs avant de devenir la propriété de M. Hennessy. J'ai encore eu bien d'autres chevaux utiles dont je ne vous cite pas les noms : Faust, par Saxifrage

et Finance. Finance, encore une acquisition heureuse, mais d'une origine bien faite pour tenter un éleveur. Pensez donc, Consul et Fille de rAir\ Je ne la payai que 3416 francs à la liquidation de l'écurie Lagrang-e.

— En somme, vous avez gagné une foule de Grands Prix : Grand Prix de Bade, Grand Prix de Lyon, deux fois le prix Gladiateur, le prix de Diane et vingt-deux prix nationaux. Ce qui prouve qu'il faut s'attacher, dans une écurie, à remplacer la quantité par la qualité. Vous me rappelez les intelligents collectionneurs.

— C'est un peu cela. Et puis j'ai toujours eu pour moi la précieuse collaboration de M. Aumont, qui m'a élevé mes meilleurs chevaux, dont il est propriétaire pour la moitié, et ne m'a jamais marchandé les conseils de sa grande expérience.

— Quel est votre gain total?

— 1 609 742 fr. 3o.

— En combien d'années?

— En vingt-deux ans.

— Et l'on ne peut pas dire : Vingt-deux ans ou la vie d'un joueur?

— Non, puisque je n'ai jamais parié.

— Combien estimez-vous qu'il vous est resté de bénéfice?

— Mettons la moitié.

— Vous voyez qu'on peut vous citer comme un exemple aux jeunes qui se lancent dans la carrière en leur donnant comme devise : Paululi equi. »

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